31/08/2018 par
- Morceaux de Brume -
J’ai mis du brouillard sur mon visage et mes vêtements, pour ne plus qu’ils me voient, et des cailloux dans mon cœur, pour ne plus qu’ils m’atteignent. Et j’ai mangé cinq tablettes de chocolat et du pain rassis, pour oublier ce qu’ils disent, ce que je suis…
Seule. Encore aujourd’hui, comme chaque jour. En fait peut-être pas si seule que ça, accompagnée de mes livres, avec des personnages fantastiques à qui il arrive des aventures incroyables, des personnages qui vivent comme je m’enterre, de manière extrême. Des héroïnes tragiques, qui me font pleurer sur autre chose que sur moi-même. Ce sont eux qui m’apprennent la vie, le comportement à avoir en société, qui m’apprennent la politesse, l’amour, la passion, la douceur de la nature. Ce sont eux qui me disent d’attendre, que la vie peut être belle. Non je ne suis pas seule, mais entourée d’amis.
Qui, parmi cette foule, remarquera la fille habillée en noir, le dos voûté et la tête baissée, filant dans un recoin isolé ? Certains se moqueront peut-être de moi, ou chuchoteront sur mon passage. Mais je n’écouterai pas, je ne veux pas entendre, il faut que je sois forte. Je voudrais leur hurler de s’arrêter, qu’ils m’écoutent enfin. Mais je ne ferai rien. Je continuerai à marcher le dos voûté, la tête baissée, à imaginer ce que je pourrais faire pour qu’ils souffrent à leur tour. Et je me dirige vers ma classe, la 3ème 7 du collège de K.
Je n’entends rien, je ne vois rien, j’ai une carapace au creux de mon ventre, ça me rassure. Le pire lorsqu’on est une adolescente proche de l’obésité, c’est de devoir s’exhiber dans un cours de sport, devant une vingtaine d’autres adolescents moqueurs et de taille « normale ». Je n’entends rien, je ne vois rien, et je réplique en silence des phrases intelligentes que je ne dirai jamais à voix haute. Je croise les bras sur mon ventre, comme si ça pouvait le cacher, et je me mets le plus possible en retrait des autres. La vie à ce moment est atroce. Chaque seconde qui passe amène un peu plus de sueur sur mon corps et de rouge à mes joues. Je ne peux rien faire comme eux : je suis trop grosse, pas assez souple ni endurante, je m’essouffle trop vite… J’ai l’impression parfois que mon cœur s’arrête, je ne peux pas faire d’efforts. Ils ont raison de se moquer de moi. Aucune force, aucune conversation, aucune beauté, je ne suis rien à leurs yeux, sauf un amas de chairs écarlates qui suffoque et renifle dans son coin. Je me demande ce que je suis finalement. Je ne comprends rien à ce monde, aucun livre ne m’a expliqué ce qu’il fallait faire quand on est seul et rejeté. Je n’ai pas envie de savoir si la vie est belle, pas le courage d’attendre. Mais j’ai encore moins la force de mourir.
Je me sens comme étrangère à leur univers. Je ne connais pas leurs goûts musicaux, et pour ma part je n’en ai aucun. Je ne sais pas ce qu’on ressent quand on est entouré d’amis qui nous écoutent parler, et d’ailleurs je ne sais pas de quoi ils parlent entre eux. Ils semblent tous avoir les moyens de s’acheter des vêtements de grandes marques, et pas moi. Ou peut-être est ce qu’ils ne font pas de vêtements féminins en taille 46. Ils sortent le soir, ça ne m’est arrivé que très rarement. Ils ne sont pas gros, moi si. Ils sont nombreux alors ils sont sûrs d’avoir raison, et quant à moi je suis coupable de ne pas être pareille qu’eux, coupable de vivre. Ou alors ils ont peut-être juste besoin d’un bouc émissaire. Quoiqu’il en soit c’est sur moi qu’ils rejettent leur mépris de la différence, qu’ils exercent leur « pouvoir social », celui du groupe, de la foule qui lynche une « sorcière » au Moyen-âge, qui décide des vêtements que l’on doit porter, du langage que l’on doit tenir, du corps qu’on doit avoir. Et j’essaie de me faire toute petite pour rentrer dans leur moule. Mais là non plus il n’y a rien en taille 46.
J’ai mal au ventre ce matin, je ne veux pas aller au collège. C’est noué à l’intérieur, je ne veux pas vivre cette journée là-bas, j’ai trop peur. Peur de me lever, peur de devoir monter dans ce car où je vais devoir encore me cacher, ne pas voir, ne pas entendre. Et je ne peux rien répondre. Et eux insultent ma famille, m’insultent moi. Pas voir ni entendre. Mes fesses sont tellement grosses qu’elles s’étalent sur un siège et demi. Je tends tout mon corps pour paraître moins énorme, pour que l’on ne remarque pas que mes cuisses rebondissent à chaque mouvement du car. Je regarde le paysage, je pleure en silence, je continue à ne pas comprendre le sens de ma vie. Si ce que je suis aujourd’hui reflète ce que je serai demain, alors je voudrais mettre un terme à mon existence, ne pas voir demain. Et chaque regard est un supplice. J’ai encore plus mal au ventre, besoin de retrouver mon lit, mes livres, ma bulle. Je remets du brouillard sur mes mains et des cailloux dans mon cœur et je me lève, le dos voûté, la tête baissée, pour retrouver mon cauchemar quotidien. Surtout ne pas voir ni entendre…
Le temps passe, lentement, comme dans les films où les scènes angoissantes sont tournées au ralenti. Ceci jusqu’au moment où l’angoisse atteint son paroxysme, on doit se mettre en rang un par un à côté d’autres classes pour aller manger. Des petits groupes se forment. J’essaie de penser à autre chose. Je les entends rire dans mon dos, chaque seconde parait plus effrayante que la précédente, je veux disparaître. J’ai mis du brouillard sur moi mais ils m’ont vue et mes mains tremblent. Les rires, les surnoms, les blagues se succèdent jusqu’au conseil qu’un garçon me donne, celui de me suicider. J’ai l’impression que tout s’évanouit, je ne vois plus rien, je n’entends plus rien. Je deviens aussi mécanique qu’un robot, il y a des cailloux qui font du bruit dans ma tête. Je mange, je pose mon plateau, je sors, je m’assieds sur un banc, je pleure. J’ai enfin compris, ma vie n’a aucun sens. Ils ne cessent de me le répéter, ils ont raison. Mais je n’ai pas la force.
Et pourtant il m’arrive encore de rêver. Rêver que je suis comme eux, et même mieux qu’eux. Parfois même je me laisse à penser que j’ai de l’humour, de l’esprit, une bonne culture littéraire, et même un certain charme, selon la manière dont le miroir est placé. Et je déchire l’une après l’autre toutes les photos où l’on voit mon corps et mon visage, pour pouvoir croire que je ne suis pas comme ça, informe, rouge, hideuse. Je n’espère plus, j’attends la fin, et je rêve de bonheur parce que l’illusion est la seule chose qui adoucisse mon agonie. Et j’imagine tous les scénarios de mort possibles, mais aucun ne se réalise, et tous ces hurlements restent en moi, car je ne peux pas m’empêcher de voir ni d’entendre.
Je me réfugie alors dans mon monde de littérature. Les livres ne mentent pas, il se peut que le bonheur existe. Cet espoir est la seule main secourable que je trouve, et je m’y accroche. Et c’est dur de me retenir car en plus de mes 85 kg je traîne le poids de trois années de souffrance. C’est un cauchemar, ça va s’arrêter, ça doit forcément s’arrêter un jour. Il faut que je serre ce petit espoir, ce morceau de brume lumineuse très fort dans mes mains, et je lui demande de réaliser mon vœu le plus cher, être heureuse. Alors je serre le plus fort possible et je me force à sourire.
Ça ira mieux demain.
-fin-
Publié dans: Pratiques BDSM
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et  aiment ça.
Cara
Merci!
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