Il était une fois un vaisseau, qui sillonnait l’espace à la recherche d’un havre de paix, d’un espace où chaque être vivant serait traité avec respect et dignité par son voisin, que l’on soit humain, martien, poulpe des profondeurs abyssales, troll, Gobelin, loup, licorne, dragon, blob, robot ou arbre (avec ou sans jambes), quelque soit le genre ou le non-genre de l’individu. À son bord vivait un équipage aussi diversifié que complémentaire, qui entendait faire entendre cette voix, cette sagesse ancestrale menacée par les rois, les empereurs et les seigneurs qui leurs étaient inféodés.
Le capitaine ZèbreO’Brannigan avait pris le commandement de cette équipe de guerilleros intergalactique, condamnée à la clandestinité, rompu à l’exercice de dissimulation et d’action coup de poing pour semer les étincelles de la révolte aux quatre coins de l’univers. Il était le meilleur d’entre nous, mais il n’a pas survécu à la fureur aveugle des tyrans assoiffés de pouvoir. Emporté par un son élan, surfant sur la supériorité morale que lui assurait la défense de la Vérité, il a tenté de mener seul une mission bien trop risqué dans un monde bien trop violent. Je tiens, en tant que second et ami, en tant que nouveau capitaine de ce navire, à rendre hommage à son action qui était vouée à l’échec, à cet acte génial de bravoure suicidaire. Il avait semé les graines de l’indignation, conté la légende du troll de BDSM, il avait été ciblé, frappé, insulté pour ça. Mais cette fois, persuadé que les idées prévalent sur les hommes, il avait choisi de résister, de riposter. Pour faire vivre son idée, même s’il savait qu’il risquait de ne pas survivre. Je crois maintenant qu’il savait également qu’il pouvait compter sur son équipage pour prendre la relève si le pire lui arrivait.
Ses ennemis étaient nombreux, mais peu étaient aussi puissants que la baronne, qui savait séduire les chevaliers les plus belliqueux à coup de lamentations lascives. Pour elle, ils auraient tué, et ils l’ont fait. Son personnage de demoiselle en détresse cachait en réalité une politicienne hors pair, aussi hargneuse que plaintive. Un jour, elle diffusa un message agressif, une insulte explicite illustrée par un geste non moins explicite destiné à l’un de ses ennemis, histoire de galvaniser la foule de ses admirateurs / servants. Mon capitaine, le glorieux ZOB vit clair dans son jeu et sentit qu’il était important de désamorcer la mécanique, de tenter de disperser la foule bavant de haine, suintant de dévotion aveugle, prête à lyncher le premier venu. Et bien sûr, ce faisant, il devint une cible.
Opérant une retraite stratégique, le commandant ZOB eut l’idée d’écrire la légende du troll de BDSM, pour affronter moins frontalement la baronne, car il savait que l’équilibre des forces n’était pas en sa faveur. Mais à la minute où il fit connaitre son récit satirique, un ennemi de longue date l’attaqua sans prévenir, tentant de briser les écrits du ZOB, cherchant à discréditer le message autant que le messager. Et la baronne, attirée par les aboiements de ce chien de garde féroce, se joignit à la troupe pour invectiver, insulter et dénigrer le capitaine. Peu eurent le courage de prendre sa défense, et ZOB le magnifique prit une fois de plus la fuite, en ayant conscience d’avoir attiré l’attention de quelques curieux et irrévérencieux citoyens, d’avoir déposé aux pieds de la baronne l’étincelle de la révolte.
Je crois que c’est pour cette raison, parce qu’il savait qu’il avait réussi sa mission, qu’il décida de frapper de plein fouet la baronne. Il savait qu’il ne survivrait pas, et pensait certainement que sa mort, injuste et cruelle, finirait d’allumer l’incendie et de révéler la vraie nature de la baronne. Il reproduisit donc la dernière communication de la baronne, en mettant juste son majeur à la place du sien, espérant démontrer que ceux qui s’étaient jeté aux pieds de la messagère, prêts à tuer l’infâme ennemi, se jèteraient cette fois sur le messager pour tuer sur ordre de la baronne, ce qui démontrerait sans ambiguïté le pouvoir qu’elle avait acquis sur la foule. Le capitaine Brannigan fut arrêté, exécuté sans procès. L’affaire fut rapidement étouffée, on raconta que l’ignoble ZOB avait insulté sans raison la baronne, qu’il avait tenté de la tuer et qu’il n’y avait pas eu d’autres choix que de neutraliser l’assassin.
Le silence qui suivit cette révolte fut plus dur à encaisser pour moi que la cruauté et l’injustice aveugle dont avait été victime mon capitaine. Sa légende ne circulait plus que sous le manteau, par peur de la répression, et moi-même, j’avoue m’être demandé si notre mission avait encore un sens, si elle n’était pas vouée à l’échec. Elle l’est peut-être, mais par respect pour mon capitaine, par respect pour les camarades indignés que j’ai pu croiser au cours de mes missions, j’ai pris la décision de continuer le voyage.
Il faut mieux choisir ses combat m’a dit un jour une louve indomptable, conseillée par un vieux zèbre aujourd’hui imbibé de camomille, alors je suis obligé de battre en retraite et de laisser à leur triste sort les sujets de la baronne. Peut-être se soulèveront-ils un jour, peut-être vivent ils heureux dans leur asservissement… la liberté n’est peut-être pas une bénédiction pour tout le monde, mais je veux pouvoir en donner le goût à ceux qui pensent que l’uniformité, l’obéissance aveugle à une autorité injuste, l’application rigide de codes et de lois tuent dans l’oeuf le génie et la beauté qui vibre naturellement en chaque être vivant.
Mais notre vaisseau n’a bientôt plus de carburant, et il devra d’ici peu reposer là où les vents solaires le porteront. J’essaierai de lui trouver une belle planète pour qu’il puisse rouiller en paix plutôt que d’errer sans but d’orbite en orbite, de galaxie en galaxie. Telle est ma mission, à moi, Kif Crocker, nouveau et éphémère capitaine du nimbus : recruter et conduire les esprits libres vers un monde meilleur, loin des tyrans, des baronnes et de leurs serviteurs. Laissons aux seigneurs le plaisir d’exploiter leurs sujets et leurs terres, jusqu’à les rendre infertiles. Fuyons ce monde insensé tant qu’il en est encore temps.
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