LE ROI ET LE PENDU
« Tout homme descend à la fois d'un roi et d'un pendu » disait La Bruyère qui vivait au XVIIème siècle.
Ce siècle qui vit naître Louis XIV, fut aussi celui d’une immense misère dans sa première moitié.
Cela commença par la guerre de trente ans où les royaumes catholiques se confrontèrent aux royaumes protestants, portant les guerres de religion à l’échelle de l’Europe entière. Tout comme la guerre de cent ans, cette guerre se mua en d’innombrables affrontements entre armées qui savaient de moins en moins pour qui et pourquoi elles bataillaient, se muant en bandes de brigands écumant les campagnes et semant la terreur.
Ce fut aussi une des périodes les plus froides de l’Histoire, plongeant l’Europe entière dans d’interminables hivers où l’on mourait de froid autant que des massacres. Par voie de conséquence, les récoltes furent constamment mauvaises et autant que du froid et des tueries, on mourait beaucoup de faim dans des campagnes à l’abandon. La peste ajouta sa triste figure à ce tableau, emportant trois millions de victimes et achevant de faire s’effondrer le monde occidental et mettant fin à ce qu’on avait appelé la Renaissance.
Si je descends d’un roi, c’est peut-être d’un de ces rois lugubres qui tentaient de régner dans ce monde de cauchemar, mené par des ministres aussi avides que cruels.
Dans ces pays devenus sauvages et ravagés par le malheur, les brigands, souvent en bandes armées, pullulaient et semaient la terreur, poursuivis par l’armée et la police qui ne valaient pas mieux qu’eux. Alors, faute de fruits, les arbres se garnirent d’une foule de pendus que l’on exécutait par dizaines le long des routes et des grands chemins.
On pendait les déserteurs, les voleurs, les vagabonds, tous ceux dont on croisait le chemin et qu’on ne connaissait pas. Les pendaisons étaient quotidiennes, et les potences étaient le lieu de spectacle dans un monde qui en manquait tellement. Les familles entières venaient voir les malheureux que l’on menait à l’échelle avant de les jeter dans le vide et de les regarder tournoyer dans l’agitation d’une interminable agonie.
Si je descends d’un pendu, ce devait être l’un de ces malheureux qui finissaient au bout d’une corde, la langue sortant de la bouche, le sexe gonflé dans ses chausses.
En ce temps-là, les paysans étaient tristement vêtus d’étoffes chaudes leur permettant d’affronter le froid constant. Peu de lin, pas de coton, on s’habillait de chanvre et de laine dont on tondait les moutons. On portait des vestes et des culottes rapiécées, d’épais bas de laine dans des sabots. Les femmes portaient des robes de laine que protégeait un tablier par-dessus des jupons grossiers. Les enfants portaient les habits de leurs ainés retaillés. Les couleurs allaient de la bistre au gris en passant par le brun. Les vêtements semblaient sortir de la terre.
Je m’imagine ainsi vêtu d’un justaucorps de grosse laine tissée et raccommodée mille fois, d’une culotte renforcée de cuir et de deux épaisseurs de long bas en gros tricot attachés au linge rugueux qui me ceignait la taille. Je marchais dans de gros sabots ferrés quand on m’avait saisi avant de me lier les mains dans le dos pour m’emmener avec quelques autres marauds vers un vieil arbre nu qui étendait ses branches. À côté de moi marchait une pauvre fille qui ne cessait de pleurer en trébuchant sur le chemin. Je ne pouvais la soutenir avec mes mains liées et la regardait avancer, ses sabots raclant la boue.
Au pied de l’arbre, un prêtre indifférent nous bénissait en nous envoyant des gouttes d’eau bénite tout en conversant avec un des bourreaux portant des chausses de laine rouge. Une échelle était appuyée contre une branche où de gros nœuds coulants se balançaient, menaçant.
On saisit la fille qu’on força à gravir les échelons de l’échelle. Elle avait perdu un de ses sabots et je voyais sous sa jupe ses gros bas de laine grise dont l’un avait glissé et s’empilait sous son genou. Un des aides le remonta un peu avant de lier sa jupe avec une corde tandis, qu’à cheval sur la branche, un bourreau l’attendait avec le nœud coulant desserré à la main. Dès qu’elle fut à sa hauteur, il rabattit le bonnet de laine qu’elle portait sur son visage et serra le gros nœud autour de son cou. L’instant d’après, celui qui était monté après elle lui saisit les pieds et la tira dans le vide. Elle tomba de quelques centimètres et on entendit le crissement de la corde et le gargouillis qu’elle émit en se sentant étranglée.
Elle resta ainsi, immobile pendant quelques secondes, puis commença à se tordre et à donner de grandes secousses avec ses jambes liées. Elle tentait en vain, avec ses mains attachées, de remonter à son cou, et se débattit ainsi longuement en de terribles convulsions. Son autre sabot était tombé et je pouvais voir ses gros bas de laine sortir de sa robe liée sous les genoux. Puis, lentement, ses genoux remontèrent, comme si elle était assise, ses jambes se mirent à trembler, elle resta ainsi de longues secondes avant de retomber, flasque, juste balancée par le vent froid de ce matin blême. Je m’aperçus que je bandais.
La foule qui était venue voir l’exécution frémissait de plaisir. J’entendis dire que cela avait été une bien belle pendaison. Les mères montraient la fille pendue à leurs rejetons en leur recommandant d’être honnêtes, tandis que ces derniers jouaient à imiter la grimace des pendus. Quelques hommes ne se cachaient pas pour se masturber à travers leurs grosses chausses de laine.
C’est alors qu’on me saisit et que d’une main ferme on me conduisit au pied de l’échelle. On doubla mes liens en enroulant une corde autour de mes bras, puis, s’aidant d’une cordelette qu’il avait passé à on cou, un des bourreaux me força à gravir l’échelle. Je n’avais plus mes sabots et les barreaux me faisaient mal à travers mes deux épaisseurs de bas de grosse laine. Arrivé à la hauteur du bourreau installé sur la branche, je pus contempler ses épaisses chausses de laine rouge, puis il me passa une épaisse cagoule de laine qui descendait jusqu’à mes épaules, puis je sentis la grosse corde de chanvre se serrer autour de mon cou, le nœud coulant s’appuyant sur ma nuque comme un poing de géant. On me ligota les genoux, puis les pieds, par-dessus mes épais bas de laine. L’aide du bourreau m’attrapa les jambes et, soudain, je fus dans le vide.
La tortouse crissa, se serra et compressant ma gorge d’une étreinte formidable, je ne pus aspirer de l’air, ce qui me causa une grande peur, alors que la douleur de la pendaison se faisait sentir, insupportable. Je tentai, avec mes jambes liées de trouver un point d’appui, j’essayai de faire remonter mes mains vers la corde qui m’étranglait, mais cela ne faisait qu’augmenter l’étranglement. Ma langue, devenue énorme, sortait de ma bouche, des flots de bave coulaient de mes lèvres tuméfiées. Je me convulsais en vain au bout de ma corde.
Puis une sorte de grande vague envahit mon corps. Je ne cherchais plus à respirer, tout mon être se mit à frémir, se contractant comme pour se replier. Je sentis alors l’orgasme venir et, pendant un long moment, perdu dans l’obscurité et le silence, je me mis à éjaculer à l’infini, m’enfonçant dans une délicieuse obscurité.
Et soudain, je me réveillai dans le souvenir confus d’un gosse, d’un autre temps, d’un autre lieu. Un gosse qui contemplait, dans un livre d’histoire des gravures de Jacques Callot, celle des pendus et qui adorait, sans savoir pourquoi enfiler les plus grandes chaussettes en laine possibles. Un gamin qui deviendrait moi et qui lirait dans La Bruyère, que l’on descend tous d’un roi et d’un pendu.
Dans l'album: Les photos du mur perso de WoolNoose
Dimension:
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Taille:
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