BetaBoy
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Je suis un homme qui aura bientôt 47 ans, et j'ai traversé pas mal de remises en question pour arriver aujourd'hui à vraiment savoir où je me situe sur cet immense échiquier qu'est la sexualité humaine.

Quand on était un jeune bisexuel dans les années 90, ce n'était pas simple. Le concept était encore flou dans l'esprit de beaucoup de gens. Les hétéros comme les homos te sortaient régulièrement la même rengaine : « Bi ? Non, tu es gay, mais tu ne le sais pas encore ! »

Et quand on est jeune, on se laisse facilement influencer par ce genre de remarques, surtout lorsqu'elles reviennent sans cesse. À force de les entendre, on finit par douter de ce que l'on ressent soi-même. Comme si les autres savaient mieux que nous ce que nous étions.

Pourtant, j'ai eu davantage d'aventures avec des femmes qu'avec des hommes, jusqu'au jour où j'ai rencontré celle qui allait partager ma vie. Je lui ai avoué très tôt ma bisexualité, et elle l'a acceptée sans aucun problème.

Mais, influencé par la mentalité de nos aînés et les préjugés avec lesquels j'avais grandi, je ne lui ai jamais vraiment laissé accès à cette partie de ma sexualité. Bien sûr, on a joué avec ça, on a exploré certaines choses, mais au fond, je n'étais jamais totalement à l'aise.

Et le pire, c'est que pendant plus de vingt ans, j'ai cru que c'était elle qui ne voulait pas, ou qui n'assumait pas cette facette de moi.

Jusqu'au jour où j'ai compris que le problème venait de moi.

C'était moi qui n'assumais pas pleinement ma bisexualité.

En même temps, comment s'en étonner ? J'ai grandi à une époque où des insultes comme « pédale », « PD » et bien d'autres étaient monnaie courante. Des mots qui m'ont longtemps terrorisé et qui ont profondément marqué ma manière de vivre et de percevoir ma propre sexualité.

Je crois que c'est là que se trouve l'origine de mon malaise.

Avec le recul, je réalise que j'ai perdu au moins vingt ans d'exploration sexuelle avec ma femme, simplement parce que je n'arrivais pas à accepter cette partie de moi, une partie profondément soumise.

Car oui, avec les hommes, je suis plutôt passif qu'actif. Et pour moi, cette passivité est intimement liée à la soumission. Attention, je ne dis pas qu'être passif signifie forcément être soumis. Chacun vit sa sexualité à sa manière. Mais dans mon cas, c'est ainsi que je le ressens.

Pour être cru, donner son cul à un autre homme, lui laisser prendre le contrôle et en faire ce qu'il veut, dans les limites que je lui accorde, c'est pour moi une véritable forme de soumission.

Et c'est précisément cette facette de moi que j'ai mis plus de vingt ans à accepter pleinement.

Aujourd'hui, les choses ont changé.

Je suis enfin parfaitement à l'aise avec ma sexualité. J'aime les femmes, j'aime les hommes, et c'est parfaitement clair dans mon esprit.

Je n'ai plus besoin de me justifier, de choisir un camp ou de chercher à faire entrer mes désirs dans une case qui rassurerait les autres.

Et quel soulagement !

Ce sentiment d'être enfin entier, de ne plus avoir à lutter contre une partie de soi-même, est assez unique. C'est une forme de liberté intérieure difficile à décrire tant qu'on ne l'a pas vécue.

Aujourd'hui, je suis parfaitement à l'aise avec l'idée que ma femme me prenne le cul. Je peux vivre cette soumission avec elle sans honte, sans cette petite voix intérieure qui venait autrefois gâcher le plaisir en me rappelant ce que j'étais censé être en tant qu'homme.

Et finalement, c'est peut-être là que se trouve le cœur de mon histoire.

Parce que les raisons de mon blocage étaient à la fois personnelles et culturelles.

Nous, les êtres humains, avons cette fâcheuse tendance à vouloir tout simplifier. Nous classons, nous étiquetons, nous compartimentons. Nous cherchons à faire entrer l'immense complexité du monde dans des catégories bien définies, comme si tout devait obligatoirement appartenir à un camp ou à son opposé.

On est de gauche ou de droite. Hétéro ou homo. Masculin ou féminin. Dominant ou soumis. Fort ou faible. Rationnel ou émotionnel. Normal ou marginal.

Et dès que quelqu'un se situe entre deux catégories, ou refuse simplement de choisir, cela dérange.

Comme si la nuance était une anomalie.

Pourtant, la réalité est autrement plus complexe. On peut être un homme viril et aimer se soumettre. On peut aimer les femmes et désirer les hommes. On peut être dominant dans certains aspects de sa vie et profondément soumis dans son intimité. On peut même être tout cela à la fois, sans qu'il y ait la moindre contradiction.

C'est justement ce qui m'amène à une réflexion plus philosophique.

Il existe un ouvrage qui s'appelle Le Kybalion, dans lequel sont présentés sept principes hermétiques censés décrire certains mécanismes fondamentaux de l'univers.

L'un d'eux est le principe de polarité.

Pour résumer, ce principe propose que toute chose possède deux pôles, deux extrêmes d'une même réalité. Le chaud et le froid, par exemple, ne seraient pas deux choses fondamentalement différentes, mais deux degrés d'un même phénomène.

Et je trouve cette idée particulièrement intéressante lorsqu'on l'applique à l'être humain.

Nous portons tous, à des degrés différents, ce que certaines traditions appellent des énergies masculines et féminines. Non pas comme deux identités forcément opposées, mais comme des dimensions qui peuvent coexister et s'exprimer différemment selon les individus et les situations.

Je ne présente pas cela comme une vérité scientifique, mais comme une grille de lecture philosophique qui me parle énormément.

Pourquoi faudrait-il choisir systématiquement un pôle et rejeter l'autre ? Pourquoi faudrait-il être exclusivement ceci ou exclusivement cela ?

Pourquoi ne pourrions-nous pas simplement être un mélange complexe, mouvant, parfois contradictoire, mais parfaitement cohérent à notre propre échelle ?

Et cette tendance à tout opposer dépasse largement le cadre de la sexualité.

Regardez notre société.

Tout semble organisé autour d'oppositions de plus en plus rigides. La gauche contre la droite, les progressistes contre les conservateurs, les hommes contre les femmes, les uns contre les autres.

Je pense même que cette manière de diviser les individus arrange particulièrement les structures de pouvoir et les États. Une population enfermée dans des camps idéologiques opposés, incapable d'envisager autre chose que les réponses qu'on lui propose, devient beaucoup plus facile à orienter.

On nous habitue à penser en termes de réponse A ou de réponse B, comme si aucune autre possibilité n'existait.

À force, nous finissons par nous enfermer nous-mêmes dans ces schémas de pensée limités. Nous devenons hermétiques aux solutions qui sortent du cadre, incapables d'imaginer une troisième voie, ou même de remettre en question la question qu'on nous pose.

Et c'est précisément ce que j'ai fait avec ma propre sexualité pendant plus de vingt ans.

J'avais inconsciemment accepté une vision binaire des choses. Être un homme, c'était être actif, pénétrant, dominant. Être passif, c'était forcément renoncer à quelque chose de sa masculinité.

Je savais intellectuellement que c'était absurde, mais émotionnellement, j'avais intégré ces codes bien plus profondément que je ne voulais l'admettre.

J'avais laissé le regard des autres définir les limites de mon propre plaisir.

Et le plus ironique dans cette histoire, c'est que ma femme, elle, n'avait jamais eu besoin de ces limites. C'était moi qui les avais construites, puis qui avais fini par croire qu'elles venaient d'elle.

Il m'aura fallu presque un demi-siècle pour comprendre quelque chose qui paraît pourtant assez simple :

Je n'ai pas besoin de choisir entre ma masculinité et ma soumission, entre mon attirance pour les femmes et celle pour les hommes, entre ce que je montre au monde et ce que je désire dans l'intimité.

Tout cela fait partie de moi, et il m'a fallu beaucoup de temps pour l'accepter.

Aujourd'hui, je me sens bien plus libre de vivre mes envies sans chercher à les faire entrer dans les cases que les autres, ou moi-même, avions construites.

Je ne prétends pas avoir tout compris, ni avoir terminé de me découvrir. Mais j'ai au moins compris une chose : ce ne sont pas nos contradictions qui nous enferment, c'est notre besoin de vouloir absolument les faire disparaître.

Voilà qui je suis !

 

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