Octavia Miller et le docteur Zlotov quittèrent le bar sous le soleil de midi. Octavia demanda s’il ne fallait pas héler un taxi mais le professeur avait garé sa voiture quelques rues plus loin. Ils arrivèrent devant une décapotable rouge à deux places dont la calandre avant évoquait pour Octavia la dentition d’une baleine.
- Mercury 8 ? demanda-t-elle avec un léger sourire. Pas mal.
- Vous connaissez ? répondit Zlotov avec le sourire niais d’un enfant dont on vante le jouet.
- J’ai droit à toutes les foires automobiles depuis que je bosse dans le canard, répondit Octavia avec un plus grand sourire cette fois. Allez ! Faites-moi découvrir votre bolide, docteur Zlotov.
Avec sa courtoisie de gentleman d’Europe orientale, Zlotov ouvrit la portière droite de la voiture et invita miss Miller à prendre place sur le siège du passager. Puis il s’installa au volant et démarra la voiture. Octavia constatait qu’il s’insérait avec prudence dans la circulation : « Ça va ! Il est tranquille ! Il ne cherche pas à m’impressionner », pensa-t-elle tout en enfonçant ses épaules dans le cuir doux du siège et en se relaxant.
Octavia nota qu’ils se dirigeaient vers le Golden Gate Park et le quartier de Ashbury Street, en déclin depuis la Grande Dépression : « Où va-t-il m’emmener ? », songea Octavia avec une boule de peur au ventre, « et surtout, vers qui ? » Elle commençait déjà à se dire qu’elle aurait dû fermer sa gueule et s’estimer heureuse que mister Hawthorne l’envoie côtoyer le maire de San Francisco en personne, mais au lieu de ça, elle avait voulu jouer dans la cour des grands et se retrouvait dans une aventure étrange qui la dépassait dans les lieux les plus mal famés de la ville.
C’est au sommet d’une petite colline qu’ils arrivèrent devant une petite maison de style victorien, qui devait autrefois être magnifique et opulente mais dont la peinture bleue pâlie par les ans s’écaillait par plaques. Des morceaux de palettes posés de guinguois et des branches installées au petit bonheur la chance remplaçaient par maints endroits une clôture qui tombait littéralement en ruines : « Une maison bleue accrochée à la colline », pensa fugitivement Octavia en se disant que ce lieu dégageait une forme de majesté malgré sa décrépitude apparente.
- Ici habitent deux personnes qui me tiennent particulièrement à coeur, miss Miller, fit Zlotov en jetant un regard inquisiteur à Octavia, qui ne put s’empêcher de frissonner malgré la douceur printanière, aussi m’est-il indispensable de savoir si vous êtes digne de confiance par les temps qui courent.
- Monsieur Zlotov, répondit la journaliste d’un ton acerbe, il me semble avoir déjà répondu à cette question. Si vous ne m’estimez pas digne de votre confiance, vous pouvez toujours reprendre le volant de votre somptueuse Mercury et me déposer devant le siège du journal dans les plus brefs délais. À vous de voir.
- Très bien, fit-il sobrement, allons-y.
Et ils remontèrent la courte allée qui conduisait au perron de la maison. Zlotov agita le heurtoir en bronze qui venait frapper une représentation du dieu grec du vin Dionysos, surmontée par cette citation en français qui amusa Octavia : « Versez-leur du bon vin, ils vous feront de bonnes lois. Michel de Montaigne ». Le son, lourd et puissant, se réverbéra à l’intérieur de la demeure, amplifié par la structure en chêne massif de la porte.
Un son de serrures archaïques qu’on agitait dans tous les sens et soudain, la porte s’ouvrit sur une magnifique trentenaire à la peau mate, au teint mat et au nez aquilin, vêtue d’un huipil mexicain aux broderies complexes et colorées, magnifique dans sa féminité amérindienne dont la beauté s’ornait de tatouages complexes en formes de crânes mortuaires qui s’entremêlaient à des formes abstraites qui évoquaient subrepticement des formes féminines, tantôt la rondeur d’une hanche ou d’une fesse, tantôt le galbe à peine esquissé d’une poitrine, sans qu’on pût toutefois identifier une forme, tant le motif bougeait et semblait changer sous le jeu du mouvement des muscles. En ouvrant la porte, elle esquissa un large sourire, dévoilant une personnalité exubérante typique des Latino-Américains.
- Ay ! Virgen santa ! Si es el buen señor Eslotoff en persona ! , s’exclama-t-elle avec un grand rire. Pero qué te trae por aquí, mi amor ? Y encima con una gringa, carajo ! Et, repassant à un anglais correct avec cependant un fort accent hispanique : Entrez, entrez ! Moi, c’est Rosita Menéndez. Enchantée, miss… miss… ?
[Ay ! Sainte Vierge ! Mais c’est le bon monsieur "Eslotoff" en personne ! Que viens-tu faire ici, mon amour ? Et en plus avec une yankee, bordel ! ]
- Octavia Miller, répondit Octavia du tac au tac bien que légèrement intimidée, reporter au San Francisco Chronicle.
- Nous venons pour le reportage dont je t’avais parlé, fit Zlotov un peu incertain, je pense qu’il y a moyen de faire bouger les choses si…
- Toi, j’espère que t’es pas en train de nous faire un plan foireux en nous ramenant la gringa ici, carajo ! coupa Rosita sèchement. J’ai pas envie qu’une indic de la flicaille nous balance et me retrouver expulsée à la frontière mexicaine. Mais bon ! Entrez ! On va boire un café.
Ils passèrent par le vestibule, emboîtant le pas à la maîtresse de maison et entrèrent dans un salon où régnait un capharnaüm assez incroyable mais largement indescriptible, avec des disques qui jonchaient le sol autour d’un grammophone des années 30 posé sur un guéridon Second empire français couvert de poussière, deux canapés éventrés, une cheminée surmontée d’un vieux trophée de chasse datant sans doute des anciens propriétaires, quelques tableaux représentant des scènes champêtres du Middle West de la fin du XIXe siècle et enfin, une poutre apparente qui traversait le plafond de la pièce en diagonale et sur laquelle trônait assis, tel un sphynx urbain, un chat noir qui observait la comédie humaine de ses yeux verdâtres et chatoyants, ainsi qu’avec la hauteur que lui conféraient et sa position élevée et la condescendance naturelle aux animaux de son espèce ; Octavia pensa avec une sorte de malaise fugace que les yeux du félin se braquaient spécialement sur elle.
Rosita invita Zlotov et Octavia à prendre place sur un des canapés. Il s’installèrent et Rosita mit une cafetière italienne sur une cuisinière à gaz qui se trouvait dans un angle de la pièce.
- Alyssa ! cria-t-elle, bájate ! que ha venido Vassilis con una gringuita muy linda que me voy a poner celosa !
[Alyssa ! Descends ! Vassilis est arrivé avec une petite yankee si mignonne que je vais en devenir jalouse!]
Et, voyant qu’Octavia était fascinée par sa présence et le jeu des tatouages sur ses bras et ses épaules, s’approcha d’Octavia, se pencha à son oreille et lui souffla, dans un murmure qui évoquait le grondement lointain et menaçant du tonnerre un soir d’été : « Niñita, yo soy la diosa de las calaveras, me has visto y no me ves. Esta casa es mi templo, eres mi invitada ; así que ten cuidado con lo que haces y con las decisiones que tomas. Yo no me ando con jueguecitos : jugar es peligroso. Siempre ! »
[Petite fille ! Je suis la déesse des têtes de mort, tu m’as vue et tu ne me vois pas. Cette maison est mon temple , tu es mon invitée ; fais donc attention à ce que tu fais et aux décisions que tu prends. Moi, je ne joue pas à des petits jeux : jouer est dangereux. Toujours ! ]
Octavia déglutit avec difficulté et se tint immobile, les mains sur ses genoux et les fesses au bord du canapé, n’osant pas se détendre, à moitié terrorisée et totalement subjuguée par la puissante personnalité de cette Mexicaine qui avait deviné qui sait comment qu’Octavia comprenait parfaitement l’espagnol : « Et Zlotov qui observe la scène de façon totalement impassible », songea-t-elle avec un brin d’agacement, « il n’aurait pas pu dire quelque chose, intervenir en ma faveur ? Mais tout le monde se méfie de moi, ici ! Pourquoi Mrs. Hairybush m’a-t-elle embarquée dans cette galère ? »
Octavia entendit des pas dans l’escalier et une jeune femme blonde aux cheveux courts, vêtue d’un short en jean délavé qui moulait étroitement ses hanches et un fessier petit mais hautain, d’une sorte d’écharpe de coton qui lui ceignait la poitrine, fit son apparition dans le salon. Devant le regard interloqué d’Octavia, Rosita enlaça les hanches de la jeune femme et dpéosa un baiser sur ses lèvre. Puis elle présenta Octavia :
- Voici miss Octavia Miller, du San Francisco Chronicle, fit-elle avec un geste vague de la main. Nous allons peut-être lui accorder une interview concernant le problème qui nous occupe.
Octavia ne put s’empêcher de remarquer l’insistance lourde sur le "peut-être" et de faire le lien avec les menaces à peine voilées proférées par Rosita quelques minutes plus tôt.
- Enchantée, miss Miller, fit la jeune femme blonde avec un grand sourire en lui tendant la main. Je suis Alyssa Shepherd, la compagne de Rosita et militante de la section de San Francisco de la Mattachine Society.
Octavia se demanda que diable pouvait bien être cette machin truc chose Society et ce que faisait cette jeune femme à l’accent distingué de la côté est (« Probablement d’une vieille famille de Boston », pensa-t-elle distraitement) dans un manoir déglingué de San Francisco avec une Mexicaine à moitié folle. Et sa « compagne » ? Que cela pouvait-il bien signifier ?
Rosita demanda à Alyssa de préparer les tasses et les gâteaux et de servir le café sur un ton qu’Octavia jugea légèrement autoritaire mais elle n’y prêta pas plus grande attention. Quand Alyssa passa devant Rosita, celle-ci lui fit une réflexion en espagnol. Rosita lui répondit dans un murmure et sur un ton enjôleur. Octavia crut comprendre « Me darás besitos en los pies cuando estemos a solas, mi amor » mais ne put en croire ses oreilles tant l’image qu’évoquaient ces mots lui paraissait totalement incongrue. [Tu me feras des petits bisous sur les pieds quand nous serons toutes seules, mon amour]
Alyssa Shepherd commença à expliquer à Octavia ce qu’était la Mattachine Society, une association regroupant des personnes homosexuelles dans le but de lutter contre les discriminations dont elles et ils étaient frappés et d’obtenir leur reconnaissance et l’égalité civique. Alyssa ajoutait que l’organisation avait ses défauts puisque par exemple elle n’avait pas une position claire sur les droits civiqus des citoyens afro-américains et qu’elle considérait pour sa part que c’était une grave lacune. Octavia prenait des notes dans on carnet tout en observant Rosita du coin de l’oeil, qui semblait surveiller de près ce que disait Alyssa Shepherd : « On dirait qu’elle ne peut pas s’exprimer librement », pensa-t-elle.
C’est à ce moment-là qu’Octavia entendit un bruit sourd qui la fit sursauter. C’était le chat qui était descendu de son perchoir au-dessus de la poutre et avait atterri au milieu de la pièce. « El puto gato de los cojones ! », s’exclama Rosita. Le félin noir marcha lentement et se dirigea vers Octavia. Il grimpa sur les genoux de la jeune journaliste et se mit à ronronner. Cette dernière, étonnée, lui caressa machinalement la tête puis le gratta derrière l’oreille droite, ce qui sembla ravir l’animal. Toute l’assistance avait les yeux braqués sur Octavia et le chat.
- Octavia, je te présente Béhémoth, fit Alyssa avec un sourire chaleureux. C’est le gardien du temple et le gardien de la porte. S’il t’a adoptée, c’est que tu as franchi le seuil de cette maison avec un coeur pur et des intentions honorables.
Octavia, alors que le chat reposait tranquillement sur ses genoux et s’était couché en boule les pattes couvrant ses oreilles, remarqua le changement d’atmosphère dans la pièce. La circonspection, la suspicion à son égard qu’elle avait remarquées depuis le début, y compris de la part de Zlotov, s’étaient évanouies comme par magie. Elle ne s’expliquait pas ce changement d’atmosphère.
- Alyssa, tu peux maintenant tout dire de notre projet à Octavia, fit Rosita avec un sourire enjôleur, mais nous avons toute la journée devant nous. Tu vas bien entendu rester à dîner, Octavia.
Octavia fut interloquée par le ton délibérément affirmatif de la dernière phrase de Rosita, comme s’il était acquis qu’elle restât à dîner chez elles.
- Mais… Mais ! C’est impossible ! répliqua-t-elle en panique. Je dois rentrer à la rédaction. Je dois au moins présenter le projet d’un article.
- Tssst ! Tssst ! répondit Rosita avec nonchalance. On s’en branle. Alyssa, tu bouges ton petit cul de gringa, tu décroches le téléphone, t’appelles le canard, tu prends ton accent de bourgeoise bostonienne le plus arrogant possible en demandant de parler à ce trou du cul de Hawthorne et lui dire que mademoiselle Miller est sur une grand reportage très sérieux qui requiert toute son attention et qu’elle sera dans l’impossibilité de se rendre au journal jusqu’au lendemain mais qu’il ne regrettera nullement sa compréhension.
Octavia n’en croyait pas ses oreilles. Comment cette Rosita pouvait-elle disposer d’elle à sa guise ? C’était juste impossible. Elle jeta un regard implorant à Zlotov mais l’idée même de demander de l’aide à un homme pour la sortir d’un situation difficile la rendait malade.
Rosita s’adressa au docteur Zlotov : « Bon toi, pendejo ! Je peux compter sur toi pour passer le bonjour à Jeannette Rastignac ? »
- Bien sûr !, répondit le docteur Zlotov d’un ton mal assuré.
- Bon, maintenant, tu pars, fit Rosita, Alyssa et moi avons du travail.
Zlotov prit congé des trois jeunes femmes et s’en fut. Octavia restait donc seule dans cette étrange maison, toujours avec le chat endormi et ronronnant sur ses genoux. À l’expectative de ces deux jeunes femmes et de leurs modes de vie étranges.
- Tu veux que je te débarrasse du chat ? demanda Alyssa.
- Non, ça va, je l’aime bien, il est doux, répondit Octavia.
- Tu m’étonnes qu’il est doux ! rigola Alyssa, c’est pas Eisenhower. Béhémoth, c’est notre thermomètre pour savoir s’il fait chaud ou froid. Si on peut faire confiance aux gens ou non. Mais quand t’en as marre de l’avoir sur tes genoux, tu me le dis.
- Oui, mais je voudrais savoir quand je vais pouvoir rentrer au jornal, répondit Octavia d’un ton plaintif.
- Tu n’as pas envie de retourner au journal, sinon tu serais partie avec Vassilis, non ? Non. Tu as choisi de rester. C’est tout.
Alyssa regardait Octavia avec ses grands yeux bruns faussement innocents. Son accent de Boston qui prouvait sa supériorité sociale avec chaque syllabe l’exaspérait au plus haut point. En même temps, elle était torturée par la présence si proche de ce corps féminin si désirable à quelques centimètres d’elle, sans compter qu’elle sentait sur sa joue le souffle de son haleine quad elle parlait, dans le cadre particulier de cette étrange maison.
Alyssa se releva du canapé d’un geste félin, laissant Octavia béate d’admiration : un simple appui du doigt sur l’accoudoir et elle se tenait debout, regardant Octavia avec un certain dédain aristocratique : « Je ne pourrai jamais faire la concurrence avec ce genre de filles », pensa-t-elle avec résignation.
- Béhémoth. Va-t’en. Poutre, fit Alyssa d’un ton olympien.
Le chat se réveilla soudain, se dressa sur ses pattes, tourna la tête vers Alyssa, puis déguerpit sans demander son reste. Alyssa prit un disque parmi ceux éparpillés sur le sol aux alentours de l’antique grammophone, le posa sur la platine et enclencha le mécanisme. Aussitôt s’élevèrent dans l’air les accents envoûtants d’une chanson qu’Octavia adorait, interprétée par Ella Fitzgerald et Louis Armstrong, entre la voix douce d’Ella et les accents rauques de la voix cassée de Louis Armstrong :
- Tu veux venir danser avec moi, Octavia ? fit Alyssa d’un ton mutin en lui tendant la main. Venons toutes les deux rêver d’un petit rêve à nous.
Octavia, non sans un regain de culpabilité pour se laisser entraîner dans les bras d’une femme, se blottit contre la poitrine d’Alyssa, envoûtée par la sensualité de la musique et des paroles
« Dream a little dream of me
Stars shining bright above you,
Night breezes seem to whisper I love you
Birds singing’ in the sycamore trees,
Dream a little dream of me
Say nighty-night and kiss me
Just hold me tight and tell me you'll miss me ».
[https://youtu.be/OAVZuSoP8dk?si=dN-XZrqdryi7_c4U]
Malgré toute son éducation, Octavia avait toujours rêvé, bien qu’elle s’en défendît, de pouvoir danser sur cette chanson entre les bras d’une femme. Et voilà que cette aventure étrange et que cette journée ô combien surréaliste l’amenaient vers des désirs obscurs qu’elle avait profondément enfouis dans son inconscient.
Octavia se laissait entraîner par le rythme envoûtant de la musique alors qu’elle sentait les lèvres d’Alyssa au creux de son cou. Elle n’en pouvait plus, elle fondait de désir. Elle n’avait plus qu’un seul désir : se rendre. Elle ne put faire autre chose que le dire, l’exprimer. Tout le langage corporel d’Octavia disait à sa compagne de danse « Je suis tienne » mais ces mots avaient du mal à s’exprimer encore.
- Ouvre les yeux ! fit Alyssa d’un ton ferme.
Octavia ouvrit les yeux, comme réveillée d’un doux rêve. Elle regarda Alyssa, dont le visage n’était distant du sien que de quelques centimètres. Cette dernière l’embrassa sur la bouche avec violence. Jamais Octavia n’avait ressenti une telle sensantion, l’expression aussi brutale d’un tel désir animal. Elle en conçut de la peur mais ne put s’empêcher de répondre aux baisers d’Alyssa : « Mon Dieu ! », pensa-t-elle avec effarement, « ça y est enfin, je suis une fille dévergondée. J'ai honte ! ».
- Pas que ! fit Alyssa comme si elle lisait ses pensées. Tu es juste une femme qui aime les femmes.
Et Alyssa entreprit d’enlever la robe d’Octavia, ses bas, son soutien-gorge, puis sa petite culotte. Elle la déshabilla complètement et se déshabilla elle-même :
- Nous sommes maintenant prêtes pour rejoindre notre prêtresse. Humbles et nues. Viens.
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Comme à son habitude, Octavia Miller arrivait en retard à la conférence de rédaction du journal qui l’employait, le San Francisco Chronicle. Elle descendit en hâte du taxi, faillit se prendre les jambes dans le marche-pied du véhicule. Elle tendit un billet de cinq dollars au conducteur, prit la monnaie, jeta un bref coup d’œil sur la pente vertigineuse de l’avenue qui semblait s’engouffrer dans l’océan Pacifique et poussa avec force la porte battante en-dessous de la tour blanche de la vénérable institution et de son horloge.
Elle courut ensuite vers la salle de réunion où se tenaient tous les matins les conférences de rédaction qui décidaient de la répartition des tâches entre les journalistes qui se partageaient la couverture de l’actualité de la métropole. La coiffure désordonnée, en sueur, la jeune journaliste stagiaire arriva dans la salle et prit une chaise au fond tandis que le rédacteur en chef discourait : « Merde ! Ça a déjà commencé ! », pensa-t-elle avec une pointe de dépit mêlé de culpabilité.
Elle n’arrivait pas trop à suivre le propos où il s’agissait de faire la promotion du maire républicain Elmer Robinson comme candidat à la présidence de la Conférence des Maires des États-Unis d’Amérique. Elle sortit une cigarette toute froissée de son paquet en l’allumant avec nonchalance avec son briquet à essence à l’effigie du président FDR, que lui avait offert un admirateur plus leste de la main au cul que du compliment bien tourné, qu’elle avait néanmoins réussi à éconduire avec tact et un petit chantage anodin mais non sans difficultés. Elle tira quelques bouffées de sa clope puis quelques instants plus tard crut entendre la vois suraiguë de castrat de mister Hawthorne, le rédacteur en chef, qui clamait son nom : « Miss Miller ! Miss Miller ! », glapissait-il avec une vivacité surprenante chez un homme de sa corpulence.
- Oui, mister Hawthorne ? répondit Octavia Miller d’une voix douce mais suffisamment ferme pour couvrir le brouhaha de la salle de réunion bondée.
- Vous accompagnerez monsieur Arthur Reilly pour couvrir la conférence de presse de mister Robinson qui se tient à 11 heures au San Francisco City Hall, répondit mister Hawthorne.
- Je crains que cela ne soit possible, mister Hawthorne, fit miss Miller d’une voix placide, comme Mrs. Hairybush est souffrante, j’ai promis de la remplacer pour l’interview du docteur Vassilis Zlotov, de l’université de Berkeley.
- J’en ai rien à foutre de ces connards de gauchistes de Berkeley ! répliqua mister Hawthorne d’un ton rogue, vous irez là où je vous dis d’aller et puis c’est tout, miss Miller ! C’est quand même pas une petite sufragette de mes deux d’origine française qui va venir me casser les couilles !
Après ce trait d’esprit sans égal, mister Hawthorne donna la conférence de rédaction pour conclue et chacun s’en alla vaquer à ses occupations. Octavia adorait cette fébrilité où l’ambiance des salles de rédaction bruissait de cette tension qui convergeait vers un seul but : préparer l’édition du lendemain. Elle détestait néanmoins l’autoritarisme et l’arbitraire qui y régnaient, où la testostérone et les préjugés imbéciles l’emportaient sur la libre réflexion : « Quel connard de merde ! », songea-t-elle avec amertume, « je vais devoir aller à une conférence de presse pour faire mousser une sous-merde de maire républicain bien réac, y passer la matinée pour qu’on me cède au maximum 1000 signes sur une colonne pour un sujet annexe à la con alors que Reilly va faire toute la page. Leur papier de merde, ils peuvent se le foutre au cul ! Je vais pas poser un lapin à Zlotov ! ».
Mrs. Hairybush était une journaliste chevronnée du San Francisco Chronicle ; elle avait notamment été reporter de guerre en Angleterre et lors du débarquement de Normandie et avait suivi les prouesses du 6888e bataillon postal, essentiellement composé de jeunes femmes afro-américaines. Cela lui avait valu notamment la sulfureuse réputation, au sein de la rédaction, d’une défenseure acerbe des droits civils des Noirs américains, ce dont elle ne s’était jamais défendue, ni d’ailleurs de son surnom autrement problématique de BPL, pour « black pussy licker », dont elle n’avait cure, ni d’ailleurs des quolibets que le caractère incongru de son patronyme suscitait.
Toujours est-il que lorsqu’Octavia Miller fut recrutée comme reporter stagiaire au sein de la rédaction de ce journal avec l’encre encore toute fraîche sur son diplôme d’histoire de la faculté de Berkeley, Mrs. Hairybush la prit sous son aile protectrice sans bien entendu que miss Miller ne se doutât le moins du monde que l’intérêt que la vénérable dragonne lui portait était tout autre que maternel.
Et c’est ainsi qu’au fil des jours et des semaines, alors même que les coqs de la rédaction ne voyaient rien d’autre en Octavia Miller que la mignonne petite stagiaire à la chevelure d’or qui servait le café lors des conférences de rédaction mais dont la prestance et le maintien suggéraient que sa jupe était une frontière aussi infranchissable que les rivages de l’île d’Alcatraz, ce malgré une indéfinissable aura de sensualité contenue, Mrs. Hairybush la guidait de façon discrète mais sûre vers des reportages intéressants grâce auxquels la petite stagiaire avait pu imposer, du moins de façon partielle, la sagacité d’une plume qui ne demandait qu’à pouvoir s’épanouir.
Il advint donc qu’en ce printemps de l’année 1953, après l’élection du président Eisenhower, les activités de la sous-commission d’enquête du Sénat fédéral présidée par le sénateur Joe MacCarthy commençait à peser sérieusement sur la vie quotidienne des citoyens de cette grande nation démocratique que sont de façon incontestable les États-Unis. Mrs. Hairybush avait pris rendez-vous dans un bar de San Francisco avec un éminent professeur de physique de l’université de Berkeley, le docteur Vassilis Zlotov, qui avait contribué auprès de l’Italien Enrico Fermi à certains développements théoriques de la physique quantique après la seconde guerre mondiale : ce dernier avait même été le directeur de sa thèse de doctorat. Cet enseignant universitaire avait pris parti en faveur de nombre de ses collègues et étudiants de Berkeley exclus de la faculté suite à des accusations calomniatrices de prétendues sympathies ou activités communistes : « Je suis vieille et fatiguée », avait dit Mrs. Hairybush à Octavia Miller, « je vais donc prétendre être malade et tu iras à cet entretien à ma place : ça va propulser ta carrière comme si t’avais une putain de fusée V2 des Boches accrochée à ton mignon petit cul ! ».
Octavia entra non sans appréhension dans cet antre à l’atmosphère alourdie par la fumée du tabac que les gros ventilateurs accrochés au plafond, dont la lampe centrale diffusait une lueur blafarde, n’arrivaient pas à dissiper. Malgré le fait que mademoiselle Miller luttait de façon opiniâtre contre les préjugés raciaux qu’on lui avait inculqués depuis sa plus tendre enfance, elle ne put s’empêcher de remarquer le contraste saisissant entre l’élégance des lieux, très City Beautiful art déco américain, et une clientèle majoritairement composée d’Afro-Américains qui la regardaient d’une façon qu’elle jugeait peut-être à tort hostile. Son regard glissa sur la serveuse derrière le bar, dont la beauté la fascina. Cette dernière avait ce visage fin qui faisait la beauté des jeunes femmes noires américaines et ce regard franc qui les rendait si intimidantes aux yeux des blancs. Elle était vêtue d’un débardeur blanc qui mettait sa poitrine en valeur de façon explicite mais élégante et d’une jupe en cuir noir, ainsi que de bas résilles qui lui arrivaient juste au-dessus des genoux : « Cesse de regarder les femmes ! », se morigéna Octavia Miller en son for intérieur, « ces désirs sont malsains et tu le sais ! ».
Tout en observant son environnement, Octavia se demanda pour quelle raison le docteur Zlotov, éminent professeur de physique, avait donné un rendez-vous de presse dans un lieu visiblement mal famé, mais les instructions de Mrs. Hairybush ne souffraient pas de la moindre ambiguïté. Elle avisa enfin, assis seul à une table devant une chope de bière, le regard bleu et mélancolique, un homme d’une trentaine d’années, le visage brun et hâlé mais des yeux azur et des pommettes hautes, un je ne sais quoi distingué et aristocratique qui pouvait dénoter des origines slaves. Malgré son caractère européen marqué, il semblait néanmoins parfaitement à son aise parmi la foule des clients Afro-Américains du bar. Elle décida d’aller à sa rencontre.
Octavia Miller se dirigea vers la table de cet étarnge inconnu et s’adressa directement à lui :
- Veuillez m’excuser, fit-elle, vous ne seriez pas le docteur Zlotov, par hasard ?
- Euh… oui oui… c’est bien moi, bafouilla-t-il lamentablement, mais… ?
- Je suis Octavia Miller, reporter au San Francisco Chronicle, répondit Octavia d’un air assuré afin de ne pas laisser ce brave universitaire se vautrer dans ses balbutiements incohérents. Nous avions rendez-vous.
- Mais mais… j’avais rendez-vous avec Mrs. Hairybush, pas avec… avec…
- … une jeune femme inexpérimentée ! conclut Octavia d’un ton tranchant. Cependant, Mrs. Hairybush est souffrante, il va donc vous falloir vous accommoder de ma présence.
À ces mots, l’attitude du docteur Zlotov changea brusquement. Il se leva et Octavia Miller fut étonnée de sa taille presque gigantesque pour un jeune homme certes distingué mais qu’on devinait timide et emprunté avec les femmes.
- Oh ! Je vous prie de m’excuser de ma discourtoisie, mademoiselle, fit-il d’un ton plus affermi et avec un accent irréprochable sur le "mademoiselle" dit en français au milieu d’une phrase en anglais avec une indéfinissable tonalité slave, permettez-moi de me présenter : docteur Vassilis Maximovitch Zlotov, titulaire d’une chaire en astrophysique en notre vénérable université californienne de Berkeley. Pour vous servir !
Et le docteur Zlotov prit la main droite d’Octavia, se pencha vers cette dernière, la toucha presque des lèvres avec cette courtoisie typiquement européenne qui semblait déjà tomber en désuétude, puis relâcha la main de la jeune femme et l’invita à s’asseoir. Octavia remarquait en cet étrange jeune homme une fébrilité, une passion dans le regard qu’elle n’avait jamais rencontrées auparavant dans le regard d’aucun homme, une sorte de faim insatiable mais contenue qui la mit légèrement mal à l’aise sans qu’elle pût en définir la cause. Mais l’affabilité du personnage et son excentricité toute européenne la firent sourire en son for intérieur : « Les slaves sont encore plus cons que les Anglais ! », pensa-t-elle avec amusement.
Octavia s’assit sur le fauteuil de la stalle qu’occupait le docteur Zlotov, en face de ce dernier et dit :
- Enchantée de faire votre connaissance, docteur Zlotov, fit Octavia en adoptant d’instinct un ton professionnel. Je sais que la raison de notre rendez-vous est la récente expulsion de l’université d’étudiants et d’nseignants en raison de leurs activités jugées communistes mais je n’en sais pas beaucoup plus.
- Vous ne voulez pas boire un verre avant d’entamer le sujet ? demanda Zlotov en levant un bras afin d’attirer l’attention de la serveuse, j’ai horreur de parler la bouche sèche et je dois vous confesser que les Russes ne sont pas réputés pour leur sobriété et c’est pour un fois un préjugé qui a de solides fondements.
Il ricana après avoir prononcé ces mots sans qu’Octavia puisse déterminer si ses propos étaient à vocation humoristique ou si le brave docteur parlait sérieusement. Elle avait l’impression de s’adresser à un homme désenchanté qui semblait s’exprimer constamment dans le clair-obscur d’un second degré désabusé et cynique. Mais pourquoi faudrait-il qu’elle porte ce jugement hâtif sur des propos concernant la proverbiale ivrognerie des peuples slaves et qui n’étaient probablement qu’une anodine autodérision ? Mais il était vrai que ces derniers temps, de nombreux intellectuels américains se cachaient derrière le paravent d’un cynisme de façade afin de pouvoir exprimer de façon larvée leur mécontentement face à la chasse aux sorcières dont ils étaient l’objet.
La fascinante serveuse noire vint passer commande de leurs boissons. Octavia demanda une bière et Zlotov un verre de vin blanc californien. C’est alors que, fugacement, Octavia remarqua dans le regard que lançait Zlotov à la serveuse non pas l’admiration ordinaire que peut éprouver un homme pour une jolie femme mais une forme d’adoration, de vénération quasiment mystique, comme s’il ne s’agissait pas d’une simple femme mais d’une sorte de déesse antique, une divinité de l’amour dont le culte païen se serait perdu dans le limon des siècles. Elle en fut perturbée et chassa rapidement cette pensée fugace de son esprit, surtout parce qu’elle voulait elle-même échapper à l’attraction que produisait sur ses sens la beauté féminine.
La serveuse, sans un mot, vint leur apporter leurs boissons. De nouveau, Octavia remarqua dans le regard du docteur Zlotov cette lueur violente de vénération béate. Ce dernier leva son verre et dit :
- Aux libertés du peuple américain. Je vais être bref. Il n’y a pas que des libertés intellectuelles et universitaires que je veux défendre. Il y a aussi d’autres droits. J’ai deux questions à vous poser. Êtes-vous une personne digne de confiance et acceptez-vous de m’accompagner voir des gens obligés de vivre dans la plus grande discrétion ?
- À la première question, oui sans hésitation, répondit Octavia d’un ton égal et avec un petit sourire, à la deuxième, oui, si j’ai la garantie de pouvoir écrire un bon papier avant la clôture de l’édition.
- Alors finissons nos verres et suivez-moi.
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