Hidden Side
par le Il y a 9 heure(s)
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En quelques semaines, Paul avait fait une reconnaissance précise et quasi millimétrique de tous les immeubles sur lesquels il avait une vue directe. Par dizaines, il avait noirci des pages de notes. La base, c’était d’écarter les appartements qui ne présentaient aucun angle de vue satisfaisant, puis ceux inhabités, et enfin là où il n’y avait pas d’occupantes dignes de son intérêt et de sa patience. Il restait ensuite un quart des logements à analyser en profondeur.

La méthode scientifique a son ennemi : le hasard et le manque de prévisibilité des gens. A part tomber – coup de bol incroyable– sur une pure exhibitionniste ou une naturiste d’intérieur, il y avait toutes les chances pour que ses binoculaires soient vainement pointés au mauvais endroit quand « l’action », en réalité, se déroulait ailleurs. Quoi qu’il fasse, il y aurait toujours une tonne d’occasions manquées, dont il ne saurait jamais rien. 

La seule tactique, à ce stade, c’était d’observer les habitudes de ses voisines les plus sympathiques. Que faisaient-elles en se levant ? Écartaient-elles leurs rideaux nues ou en pyjama ? A quelle heure prenaient-elles leurs douches ? Lesquelles laissaient la fenêtre suffisamment entrouverte pour y glisser un œil ? Avaient-elles une vie sexuelle morne, satisfaisante, débridée ? Et une propension à se laisser emporter par l’excitation et leur(s) amant(s), le moment venu, en toute impudeur et au mépris de toute prudence ? 

Par une approche infiniment lente mais systématique, Monsieur Paul avait ratissé chaque appart de jour et de nuit, pour ne rien louper de salé ou de croustillant. Et à force d’accumuler les notes et les heures de traque, il s’était dégotté quatre ou cinq régulières. Une prof de yoga qui, parfois, ne mettait pas sa tenue lors de ses exercices, rythmés comme du papier à musique. Une autre qui trainait souvent le matin en haut de pyjama… mais le cul à l’air. Des jeunes mariés, qui passaient toutes leurs soirées ou presque à baiser sur le canapé du salon. Une infirmière aux mamelles très émouvantes, qui jamais ne mettait de sous-vêtements. Et ainsi de suite…

Il commençait à connaître chacune de leurs habitudes, la fréquence avec laquelle elles se masturbaient ou se faisaient baiser, et, surtout, les meilleurs horaires pour les surprendre en pleine action. Son inspection visuelle cheminait entre différents appartements, au grès des exhibitions involontaires - planifiées tels les créneaux d’une grille télé osée, pour le bénéfice d’un seul spectateur. Il se touchait régulièrement, tenant d’une main ses jumelles, et s’astiquant de l’autre, le sourire aux lèvres. La puissance des binoculaires lui donnait l’impression d’être avec elles dans la même pièce, tandis que ces salopes jouissaient de façon plus ou moins ostentatoire. 

Un mardi, alors que la prof de Yoga semblait pour une fois en retard sur son planning, un mouvement soudain attira son attention. Une corneille venait de se poser sur le balcon de la jeune dame. Dans une autre vie, où Sabine était encore follement amoureuse de lui, ils avaient conçu une passion pour l’observation des oiseaux. D’où le cadeau de son ex-femme, à double usage comme tous deux le savaient. 

Le volatile semblait le regarder directement à travers ses jumelles. Amusé, Paul régla la mise au point pour mieux l’observer. Soudain, l’oiseau déplia ses ailes et prit son envol. Il glissa hors de son champ de vision. Paul balaya l’espace jusqu’à le retrouver, cette fois posé sur une terrasse un peu plus loin. Un appartement vide, au dernier étage d’un immeuble dont la façade tirait sur le rose. Sauf qu’aujourd’hui, l’appart semblait occupé. Il y avait une table pliante sur la terrasse. Et, juchée sur la table, la corneille. Qui semblait s’acharner sur quelque chose, le frappant du bec. Agacé, l’oiseau finit par carrément embarquer ce qui semblait être un paquet de gâteau, semant son contenu un peu partout au grès de ses battements d’ailes.

La corneille partie, la curiosité de Paul se concentra sur ce qu’il voyait de cet appart, classé jusqu’ici dans les lieux vides d’intérêt. Les baies vitrées, assez larges et pour l’instant sans rideaux, permettaient d’espionner facilement le grand salon jonché de cartons, ouverts pour certains, encore scellés pour d’autres. Au milieu trônait un large et profond fauteuil en cuir beige, dont l’assise et les accoudoirs rembourrés invitaient à la détente ou à la lecture. Une jeune femme avec de long cheveux blonds ondulés était en train de ranger des ustensiles et des couverts dans les placards de la cuisine américaine. Il la voyait pour l’instant de dos, devinant un corps svelte et nerveux dans cette courte robe d’été, très fluide et à moitié transparente. Intéressant… Très intéressant, même !

Ses repérages étant terminés depuis longtemps et sa routine établie, il ne devait qu’au hasard, incarné par une corneille chapardeuse, de découvrir un spot potentiel et, il l’espérait, une nouvelle source de plaisirs. Il se nota mentalement de faire au moins une fois par mois le tour de tous les appartements inoccupés.


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Journal de Bérénice, 
Mardi 26/08/2025
15H

Je me surprends à aimer vraiment mon grand appartement tout en haut de la tour. Au début, j’avoue que cet espace immense et le silence m’intimidaient un peu, mais maintenant j’y respire.

Et aujourd’hui… la nouvelle est tombée : j’ai eu le boulot. Positif, validé, confirmé. Je n’arrête pas de relire le mail, pour être sûre que c’est bien vrai. Je commence dès lundi prochain. Une porte s’ouvre enfin, une nouvelle vie commence, ici, tout là-haut, dans mon « petit » refuge suspendu. Je me sens légère. Presque fière. Et surtout… prête pour ce nouveau défi.

Cet après-midi, pour fêter ça, le soleil s’est invité. Alors j’en ai profité pour lézarder sur la terrasse et lui offrir mon corps à lécher. Personne en face pour épier ou juger : quelle aubaine d’avoir eu cet appartement. J’ai eu le nez fin, de choisir cette ville !!!

17h30

J’ai l’impression que les murs m’observent, attendant qu'enfin je les habille. Tout à l’heure, quelque chose m’a troublée : j’étais certaine d’avoir acheté et ouvert un paquet de gâteaux, persuadée de l’avoir posé sur la terrasse, et pourtant il a disparu. Ce détail infime me dérange plus qu’il ne devrait, comme si la ville, l’appartement ou moi-même jouions déjà à me rappeler que rien n’est tout à fait stable.


20h15

Ce soir, je me rends compte que ce n’est pas seulement un appartement que j’habite, mais une sorte de sas entre Celle d'avant et l'autre en devenir. Tout en haut de la tour, je suis détachée du monde, la distance physique avec la rue, le bruit, les autres, me donne enfin la permission de respirer autrement. Je me demande si le calme extérieur finira par faire taire le tumulte intérieur… ou au contraire le révéler.

Je me surprends à tourner longtemps autour des pièces encore trop vides, j’essaye d’apprivoiser un animal effarouché. Le salon, immense, semble écouter mes pas. La chambre sent le neuf, l’inachevé. Je ne sais pas encore où poser mes repères. Le peu d'objets et de meubles présents me rassure, une tasse, mon livre ouvert, une couverture laissée sur le canapé. C’est presque enfantin, cette façon de disposer des petites traces de moi pour ne pas me perdre dans cet espace trop grand.

Je me regarde dans le reflet des fenêtres, ce soir, avec en toile de fond la ville noire derrière moi où flotte mon visage dans la vitre comme une apparition. Je ne sais plus trop qui je suis à cet instant, la jeune femme déterminée qui vient d’obtenir ce poste, ou celle qui doute encore, silencieuse, dans le fond de sa poitrine. C’est étrange, cette dualité qui s’installe… comme si la hauteur me permettait de me voir plus clairement, mais aussi plus crûment.

Je suis venue ici pour recommencer, mais je n’ai pas encore défini ce que je veux être. Pour l’instant, je note, j’observe, j’écoute : la lumière tourne, le vent tape doucement aux vitres, la ville respire en bas. Et moi, dans tout ça, j’apprends.
J’apprends à me sentir chez moi.
J’apprends à me sentir vivante.

J'apprends à ne plus avoir peur et honte.
J’apprends à accepter que ce nouveau départ m’effraie autant qu’il m'enthousiasme.


(À suivre…)

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