sylvie35
par le 20/12/25
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Je m’appelle Ysideulte. Je suis née dans un monde que je traverse avec le sentiment de ne pas vraiment en faire partie. Mes plus anciens souvenirs s’effacent avec le temps, mais il y en a un qui persiste, comme si c’était hier.

La sonnerie retentit. J’ai à peine trois ans. C’est mon premier jour d’école. Toute la classe se dirige vers la cour de récréation. Instantanément, des groupes se forment, parlent, jouent, courent, crient.  Et moi, que dois-je faire ? Comment font-ils pour se regrouper ? Se connaissaient-ils avant ? Je suis perdue, seule au milieu de la foule. Dois-je me diriger vers un groupe ? Mais lequel ? Quelle est la règle ? Je ne sais pas, alors je reste seule. Tout le monde s’est intégré à un groupe, sauf moi. Je baisse les yeux, honteuse. Plus tard, le cœur battant, je m’approche timidement d’un groupe. Personne ne me parle. Les jeux continuent, tout le monde m’ignore. C’est comme si je n’existais pas. Je crois que je suis invisible. J’ai le don d’invisibilité, c’est sans doute cela l’explication. Un don, ou plutôt une malédiction.

Sans doute que mes parents avaient anticipé les choses, en me donnant un prénom qui n’existe pas. Un prénom inexistant pour une fille invisible. Ce monde étrange, je l’ai traversé sans jamais en comprendre les règles. A l’adolescence, j’ai simulé, pour ne pas rester seule. J’ai fait semblant de m’intéresser à des discussions qui m’ennuyaient profondément. C’est donc cela, la convivialité, la vie sociale ? C’est cela être normale ? Des discussions futiles ? Soit ! S’il faut passer par là, ais-je le choix ? En trichant ainsi, j’ai pu m’intégrer. Enfin, m’intégrer juste un peu, jamais vraiment, mais cela m’a rendu la traversée de ce monde plus supportable. Tricher, faire semblant, pour survivre. C’est comme si physiquement j’étais devenue un peu visible, un peu moins translucide. Mais mon âme, ce qui fait que je suis moi, restait invisible. Souvent, je me sentais fatiguée. C’est épuisant de simuler, de faire semblant de s’intéresser à des sujets sans intérêt. « Ah, mais, moi je ne pourrai jamais sortir avec un blond », me disait une « amie ». Que pouvais-je répondre à cela ? Dire ce que je pense vraiment et être rejetée ? Non, il faut faire semblant, une fois de plus. Trouver quelque chose à dire. Prononcer des phrases vides de sens. Cela me pompe de l’énergie. Ce monde n’a aucun sens.

Je redoute les moments de convivialité. Les pots, les cocktails, … Les moments où les groupes se forment et où moi je reste seule, invisible, honteuse de ne pas savoir m’intégrer. J’ai l’impression de revivre indéfiniment l’épisode de la cour de récréation, qui est resté gravé dans ma mémoire. Un supplice qui se répète à l’infini.

Et puis un jour j'ai fait une rencontre qui a changé le cours de ma vie. Pour lui, je n’étais pas invisible. Pour la première fois, je me suis sentie comprise. Il me voyait. Pas seulement physiquement : il voyait mon âme. De ce jour-là est née une envie folle d’appartenir. Lui obéir, lui donner du plaisir – maigre retour pour celui qui m’a enfin donné le sentiment d’exister, mais c’est tout ce que je pouvais lui offrir. Alors, après maintes tergiversations, j’ai pris mon courage à deux mains et c’est la boule au ventre que je lui ai fait part de mes envies les plus intimes : être à lui, être son esclave.

Il m’a mise en cage. Il m’a fouettée, humiliée, baisée comme une chienne. Mais, plus que tout, il m’a rendue infiniment heureuse, il m'a convaincue que je n'étais pas rien, il m'a insufflé la force qui soulève les montagnes. Les moments que j'ai passés en sa compagnie sont les plus beaux de ma vie.

Je n’avais pas imaginé que quelques années plus tard je croupirais dans une cellule miteuse au pied des pylônes de suppliciés. Le totalitarisme progressiste n'aime pas les esprits libres, il les broie, il les extermine. J’aurais bien échangé le don d’invisibilité contre celui de passe-murailles.

Chaque soir c’est la même punition : la fessée réglementaire. Un quart d’heure à la machine à fesser. Les zébralyvox gémellaires me protègent de la douleur. Je dois simuler pour ne pas attirer l’attention, hurler, pleurer, … Se forcer à simuler est une épreuve pénible, qui demande beaucoup de concentration. C’est épuisant mentalement. Parfois je me demande si cela ne serait pas mieux de ressentir la douleur. Je n’aurai qu’à subir, sans me poser de questions, sans effort. Mes fesses sont en charpie après chaque séance, mais je ne ressens aucune douleur.

Ce matin le gardien m’a apporté un NewBrain et un vieux bouquin, « Programmation du Z80 ». L’histoire se répète. En examinant attentivement le livre, j’ai la confirmation de la présence de variations à peine perceptibles des espaces entre les caractères, sur toutes les pages multiples de 14. Stéganographie. Je suis bonne pour passer un paquet d'heures à reconstituer le code de désétalement, noircir des pages et des pages de 0 et de 1. Cette fois encore, pas besoin de me cacher : les gardiens penseront que j’ai perdu la raison.

Convertir le code de désétalement en hexadécimal, le charger dans la mémoire du NewBrain, lancer la procédure de synchronisation et attendre qu'elle s'accroche sur le signal à spectre étalé. Un signal si faible qu'il est indétectable par les puissants systèmes de surveillance mis en place par la Suprême Alliance Démocratique. Comme toujours, le pangolin fou répond présent. L’heure est pourtant bien avancée. Ce type bizarre doit être insomniaque.

$ Bonsoir Ysideulte ! Quelle joie de vous retrouver !

# Bonsoir Monsieur. Que dois-je faire maintenant ?

$ Toujours aussi directe !

# Je n’aime pas tourner autour du pot.

$ Moi de même.

# Ce n’est pas l’impression que vous me donnez. Qui êtes-vous, sérieusement ?

$ A l’origine j’étais une idée, un espoir.

# Une idée qui en agace plus d’un. Ils sont tous à votre recherche et je ne donne pas cher de votre peau si le camp du bien vous capture.

$ Je ne crains rien. Les idées sont à l’épreuve des balles et on ne les enferme pas dans des cellules.

# Et maintenant, vous êtes qui, ou quoi ?

$ L’éléphant dans la porte étroite.

# Ca suffit ces allusions à la sodomie ! Ce n’est même pas drôle.

$ Ah ah ! C’est vous qui y voyez une allusion. Moi je suis sérieux. Disons que maintenant je suis une idée incarnée, si vous préférez.

# Incarnée par qui ?

$ Vous.

# Par moi ? La fille invisible ? Très drôle. J’en suis morte de rire. Avec tout ça, je ne sais toujours pas ce que je dois faire.

$ Je vous l’ai déjà dit : suivez votre intuition. L’attracteur étrange vous guidera à travers elle. Vous n’êtes plus si invisible que ça. Bientôt le camp du bien va vous réhabiliter – décision prise en réunion de crise dans la Lune jaune de Davos.

# Comment le savez-vous ? Vous avez des espions à Davos ?

$ J’ai de grandes oreilles et leur salle de gestion de crise hautement sécurisée est celle dans laquelle mon ouïe est la plus fine. Ah ah !

# C’est vous qui m’avez fait livrer le NewBrain ?

$ Non, c’est Microbite, le ministre de la Vérité.

# Vous plaisantez ?

$ Pas du tout. Enfin, il se trouve qu’il a signé l’ordre de livraison « à l’insu de son plein gré », comme dirait un grand philosophe.

# Je vois...  Avez-vous des nouvelles de mon Maître ?

$ Vous lui manquez terriblement. Il veille sur vous, à distance. Vous le reverrez bientôt.

 

A suivre…

 

 

 

Contexte

L’histoire d’Ysideulte se situe dans un futur proche, au sein d’une société qui est une extrapolation d’évolutions sociétales récentes. Si cet article a éveillé votre curiosité, vous pourrez découvrir le monde d’Ysideulte à travers mes articles précédents, dont la liste est ici https://www.bdsm.fr/sylvie35/blog/ (à lire de préférence dans l’ordre chronologique de leur publication).

 

Image d'illustration: générée par IA

 

16 personnes aiment ça.
Amaryllis
La première partie du récit est vraiment troublante, merci beaucoup de mettre des mots sur cette sensation tellement étrange qui nous fait nous sentir comme des extraterrestres ou des fantômes au milieu de nos semblables. Je prends les articles en court, mais vous m'avez donné envie de lire le début et la suite. Beau travail 1f642.png
J'aime 22/12/25
VraiEsclavagiste
@ Amaryllis Je pense sincèrement te dire ce que beaucoup des "fans" (car, oui elle en a!) te diront: Bonne lecture! Prends juste le temps qu'il faut, mais tu découvriras une œuvre, car tel est le mot. Tu découvriras alors un texte sur plusieurs degrés, dont un dystopique. Mais un conseil, si je puis me permettre, remonter la chose à son premier article... Heureusement pour les nouveaux lecteurs, mais malheureusement pour les autres, sylvie35 n'est pas payée à la page comme les écrivains du XIXème siècles... elle ne poste ses articles que quand elle en a le temps, au grand désespoir de ses fans... tu as donc le temps de tout reprendre depuis le début, et, une fois fait, comme beaucoup d'entre nous, attendras alors avec impatience la suite.... Bienvenu au club !
J'aime 23/12/25
VraiEsclavagiste
@ sylvie35 C'est bon j'ai fait le job? Car n'oublions pas que l'on dit souvent lèche-cul quand le terme suce-pet (suspect) est aussi valable... tout comme l'on peut dire pour un faux-cul, anus en plastique.. 1f602.png1f602.png1f602.png Ceci dit, je n'en retire pas moins UN mot de ce que j'ai écrit.... Mais si un club se crée, je veux en être non pas le président, la place revenant à ton propriétaire, mais le trésorier... ainsi, je pourrai me barrer avec la caisse... (hin hin hin) 1f602.png1f602.png1f602.png
J'aime 23/12/25
sylvie35
Merci beaucoup pour votre commentaire, Amaryllis. Paradoxalement, on peut se sentir terriblement seul au milieu d'une foule. Ce n'est pas un manque de présence humaine, mais un manque de connexion. Dans un moment convivial (ou dans une cour de récréation 1f60a.png), être entouré de nombreuses personnes nous rend trop conscient de notre propre différence. Quand on se sent décalé, quand on ne sait pas comment s'intégrer, on finit par se sentir irréel, invisible, inadapté à ce monde, et profondément seul.
J'aime 23/12/25
sylvie35
Merci beaucoup pour la pub, et pour votre commentaire, VraiEsclavagiste 2665.png J'en suis très touchée. Heureusement que je ne suis pas payée à la page, et même pas payée du tout, car avec mon rythme d'escargot mon éditeur aurait piqué sa crise et m'aurait virée depuis longtemps. 1f621.png Donc, vous pourrez envisager de partir avec la caisse, mais je crains qu'elle soit bien légère 1f602.png Effectivement, il y a une séquence logique dans les articles, donc c'est mieux de les lire dans le bon ordre, puisque quand j'ai écrit chaque épisode j'ai fait l'hypothèse que le lecteur avait lu les précédents.
J'aime 23/12/25
Gallifrey
Merci pour le calcul M33. Je n'avais pas vu que Sylvie avait poussé le vice jusqu'à s'assurer de la cohérence des données chiffrées indiquées dans le texte. N'importe quelle autrice normale se serait dit que personne n'irait vérifier cela. C'est son côté perfectionniste. Ou diabolique 1f602.png1f602.png1f602.png
J'aime 23/12/25
Amaryllis
Merci pour l'accueil VraiEsclavagiste, je ne manquerai pas de rattraper mon retard ! Pour le temps, aucun soucis, et je dirais même que l'attente et les pauses sont parfois bienvenues, elles permettent de mieux assimiler et apprécier une bonne histoire. C'est exactement ce que je ressens parfois sylvie35, un manque de connexion, content de voir que je ne suis pas seul finalement ^^' En tout cas le côté très technique et pointu est plaisant, après avoir lu vos commentaires, j'ai envie d'en savoir plus sur ces appareils, ça me rappelle un peu ma formation quand je découvrais les microcontrolleurs et la programmation des systèmes embarqués ^^
J'aime 23/12/25
VraiEsclavagiste
@ Amaryllis Mon pauvre!!! Si en plus tu lis tous les commentaires (bien que beaucoup soient éclairants! ) tu n'as pas finis! 1f602.png1f602.png1f602.png Mais plus sérieusement... Pour ma part, je survole, puis lis et relis chacun des épisodes.. et chaque fois, y découvre de nouveaux éléments, surtout avec les éclairages des commentaires... Et c'est ce que je te souhaites.... Tout comme je n'ai aucun doute que tu deviendras vite accro toi aussi...
J'aime 23/12/25 Edité
Je plussoie 1f44d.png J'ai gardé un compte ici pour pouvoir lire cette histoire exceptionnelle dont je me délecte de chaque épisode. La simple lecture des titres laissent pressentir que l'on va entrer dans un univers très original et unique, oeuvre d'une imagination foisonnante. Derrière l'aventure d'Ysideulte se cache une chronique féroce de notre époque, mais pas que. De l'humour, de la philosophie, de la psychologie, de la science, du sexe, du bdsm, et beaucoup d'autres ingrédients mélangés avec finesse. Mais cela se mérite: il faut savoir lire attentivement, tranquillement, lire entre les lignes et à chaque relecture on découvre de nouvelles subtilités que l'on n'avait pas vues. C'est du pur génie.
J'aime 24/12/25
sylvie35
Grand merci à vous tous. C'est sûrement le Père Noël qui a décidé de passer avant l'heure pour me transmettre des messages aussi sympathiques. J'en suis touchée 1f60a.png. Joyeux Noël à vous tous.
J'aime 24/12/25
Hidden Side
Merci Sylvie, mais c’est surtout vous qui nous gâtez avec vos épisode plein de vérités profondes …. Et de sens cachés. Oui, je pense qu’on doit être quelques uns ici à avoir eu parfois le sentiment de « ne pas appartenir ». Alors oui, quand on a la chance de trouver la chaussette jaune à pois vert qui fait la paire avec nous, quelle allégresse !
J'aime 25/12/25
sylvie35
Merci pour votre commentaire Hidden Side 1f60a.png C'est mon Maître qui va être content d'être identifié à une chaussette jaune à pois verts 1f602.png 1f602.png. Mais bon, comme vous n'avez pas écrit "vieille chaussette", ça va 1f607.png En plus, il rit même de mes blagues et taquineries à la noix, et Dieu sait que je lui en raconte des bêtises, alors il a l'habitude, le pauvre. Plus sérieusement, j'aime bien l'image. Oui, c'est tout à fait cela, trouver la chaussette jaune à pois verts c'est compliqué. On sait qu'elle existe quelque part, mais où ? Alors quand on l'a trouvée, on s'y accroche "comme une bernique à son rocher" (d'ailleurs je ne sais pas si cette expression est connue partout ou bien si elle est typiquement bretonne - est-ce que l'on dit ça chez vous?).
J'aime 25/12/25
Hidden Side
C’était un plaisir de vous faire rire avec cette histoire un petit peu perché de chaussette… ça fait sans doute partie de mon profil particulier atypique, les images à la noix 😁 La « bernique sur le rocher », l’image est parlante oui, même si précisément je n’ai pas en tête la physionomie de ces sympathiques créatures qui doivent s’assimiler à des… moules ?! (Ah, n’est pas breton qui veut !!!). Moi, je dirais s’accrocher à ses rêves, quand, enfin, l’être qui semble nous correspondre s’aimante avec nous. C’est un engagement de tous les instants, mais après une longue errance au grès des courants contraires, quand le miracle se produit, ben… on est tellement soulagé, de l’avoir trouvé, cette satanée chaussette qui fait la paire (et tout ceux qui font leur lingerie me comprendront !) qu’on a envie de compagnoner ensemble pour un bout de chemin. Je crois que votre rocher, sage et solide, est aussi très heureux que cette petite bernique (nom finalement érotique…) se soit accrochée à lui ! 😂
J'aime 25/12/25 Edité
Gallifrey
Merci pour cette révélation. Je me disais bien que tous ces ouvrages hors de prix prétendant vous apprendre comment dominer et comment attirer la soumise de ses rêves ne sont que poudre de perlimpinpin. Le secret c'est d'avoir une bonne tête de chaussette jaune à pois verts. On a l'air un peu ridicule, mais moi ça m'a permis d'intéresser Sylvie. J'ai largement gagné au change. Merci pour le rire 1f602.png
J'aime 26/12/25
sylvie35
Derrière la blague, c'est pourtant bien cela le secret (au sens imagé, bien sûr 😂😍). Pas besoin d'en faire des caisses, d'avoir toute la panoplie du Maître Castorama et la collection complète des traités de domination.
J'aime 26/12/25
Hidden Side
Merci Sylvie pour cette rèf et la photo : la bernique, ça semble être quelque chose !!! (et je comprends que vous compariez à elle, c'est une petite chose qui n'est PAS fragile du tout 1f602.png1f602.png1f602.png) "Une performance obtenue grâce à une structure composite, composée d'une matrice protéique renforcée par des nanofibres d'un minéral très dur, la goethite." => Incroyable ! Nous avons encore de magnifique sources d'inspiration dans le vivant... et encore des progrès à intégrer
J'aime 26/12/25 Edité
Hidden Side
Merci Gallifrey de reconnaître la suprême supériorité de cette brillante métaphore qui habille si bien le pied (maintenant, si vous donnez des cours sur comment aprivoiser et éduquer une soumise de la classe de Sylvie, je m'inscris de suite ! 1f601.png)
J'aime 26/12/25
Corto2b
Une belle découverte pour moi avec plusieurs niveaux de lecture. Merci pour vos écrits.
J'aime 26/12/25
sylvie35
Merci beaucoup Corto2b. Ravie que cela vous ait plu. Je crois que presque tous ceux qui ont, un jour ou l'autre, découvert un de mes articles sont tombés dessus par hasard. La rubrique articles est peu fréquentée, un peu comme les ruelles hors du temps et quasi désertes à Tokyo, à deux pas seulement de la foule immense (le mur général). Ceux qui s'aventurent par ici aiment découvrir et lire des choses différentes. C'est pour cela que l'on n'y croise que des gens sympas 1f642.png J'aime bien m'y promener sans but précis quand j'ai un peu de temps, on y trouve de tous les styles et pour tous les goûts et on y fait de belles découvertes.
J'aime 26/12/25 Edité