"Choisissez une étoile, ne la quittez pas des yeux. Elle vous fera avancer loin, sans fatigue et sans peine. Je suis une sauvage mon bien cher, mets toi cela en tête. Toute la civilisation occidentale me dégoûte. Je n'aime que ma tente, mes chevaux et le désert. La vie en agit souvent à l’égard des hommes comme on le fait des animaux. Les tourmentant trop pour qu’ils vivent, et trop peu pour qu’ils meurent". Intrépide, d'une volonté sans faille, personnalité inclassable attirée par les horizons lointains depuis son plus jeune âge. Elle est la première européenne à pénétrer clandestinement la cité interdite tibétaine, en 1924, à l'issue d'un périple asiatique d'une quinzaine d'années. Ce fait d'armes, relayé trois ans plus tard dans son récit, et best-seller, "Voyage d'une Parisienne à Lhassa", lui vaut une notoriété mondiale, ses galons d'exploratrice hors du commun, sa réputation d'écrivain orientaliste et spécialiste du bouddhisme. C'est l'image que la postérité garde encore d'Alexandra David-Néel, née le vingt-quatre octobre 1868 à Saint-Mandé, près de Paris, et morte le huit septembre 1969, à presque cent-un ans, à Samten Dzong, "la forteresse de méditation", sa maison de Digne-les-Bains, en Provence. En Europe, les derniers sursauts de la guerre enfoncent un peu plus le continent dans un brasier humain sans précédent. Bien loin du sifflement des obus et du cri de ceux qui deviendront cadavres, quelquepart dans la steppe extrême-orientale, Alexandra David-Neel poursuit alors son voyage à l’abri des affres du monde prétendument civilisé. Après avoir parcouru l’Asie durant près de sept ans, la "femme aux semelles de vent" s’est arrêtée dans le monastère de Kum-Bum afin de se consacrer entièrement à l’étude et au travail d’orientaliste, selon l’acception de l’époque, spécialiste des cultures asiatiques, et non au sens péjoratif que le terme a pris aujourd’hui." De mon ermitage tibétain, replongée dans les traductions d’ouvrages philosophiques bouddhistes, votre guerre formidable m’apparaît comme la rencontre d’armées de fourmis se disputant la possession de vingt centimètres carrés de terrain. Qu’est-ce qu’un épisode de cette sorte dans l’histoire des mondes qui surgissent et sont détruits" Mais il ne faut pas s’y tromper. La nouvelle de la guerre l’a profondément bouleversée. Celle qui a grandi en Belgique est déchirée à l’idée de Louvain en flammes et de Bruxelles bombardée. Dans une autre lettre à son mari, au commencement du conflit, elle hésite même à rentrer. Mais à quoi bon ? Son sexe ne lui permettrait pas d’être autre chose qu’infirmière et ce serait alors là abandonner tout le travail accompli, et tout espoir de revenir en Asie. Pourquoi retourner là-bas, se fondre dans la fourmilière, alors que son travail d’orientaliste semble si prometteur ? Son attachement pour l’Asie est trop fort, le lien trop profond pour le rompre aussi précocement. Tiraillement constant auquel sera confrontée David-Neel: face à une Europe barbare dont les institutions lui répugnent et où sa condition de femme ne lui autorise pas toutes les ambitions qu’elle revendique, l’Asie devient à la fois sa voie de libération et son cadre de recherches. Pourquoi rentrer ? Il semblerait qu’il n’y ait que les solitudes tibétaines, demeures du bouddhisme encore méconnu, qui soient en mesure d’assouvir sa soif de liberté et de connaissance.
"Il fait froid et triste quand on demande aux êtres de vous être un soutient, de vous réchauffer, d'alléger le fardeau de misère inhérente à toute existence. Nul d'eux n'a réellement le souci de le faire, nul d'eux ne le peut vraiment. C'est en soi qu'il faut cultiver la flamme qui réchauffe, c'est sur soi qu'il faut alors s'appuyer". Comment une jeune parisienne issue d’un milieu aisé a-t-elle pu se retrouver dans un monastère tibétain à traduire l’un des textes fondateurs du bouddhisme, qu’aucun orientaliste n’avait encore pris la peine d’étudier ? Son parcours singulier mérite d’être retracé. Née d’une mère catholique, sèche et autoritaire, et d’un père protestant et mélancolique, Alexandra David regrettera longtemps l’absence d’amour de ses parents. Enfant inattendue et indésirée, sa mère aurait souhaité un fils afin d’en faire un prêtre, arrivée tard, son père a alors cinquante-trois ans, la grande différence d’âge ne fait que creuser la distance entre eux. Celui-ci jouera malgré tout un rôle déterminant dans ses inclinations politiques. Socialiste convaincu, Louis-Pierre David, né en 1815, n’aura de cesse de s’opposer au gouvernement de Louis-Philippe et de dénoncer dans la presse la tentative de récupération politique de l’élan révolutionnaire opérée par Napoléon III. Il est d’ailleurs à noter que le cousin de son père n’était autre que Jacques-Louis David, qui, avant de devenir le premier peintre de Napoléon Ier, fut alors un membre actif de la Convention et un ami de Robespierre. Le sang de la contestation coule dans les veines des David. Le coup d’État du deux décembre 1851 contraint le père d’Alexandra David à l’exil. C’est aux côtés de son ami, un certain Victor Hugo, qu’il part pour la Belgique en 1852. Retourné en France suite à l’amnistie prononcée sept ans plus tard, le couple David s’installe à Saint-Mandé. Elle n’a que deux ans lorsque son père l’emmène au mur des Fédérés, au lendemain du massacre des communards par Versailles. L’homme tenait à lui montrer le visage de la souffrance et de l’injustice politique. Elle ne l’oubliera pas. La jeune enfant a donc choisi son camp. Face aux cruautés d’une mère aigrie et déçue, elle se rangera du côté de son père, certes triste, mais prêt à éduquer sa fille à l’âpreté du monde. Et ce jusque dans la religion, puisqu’au puritanisme catholique elle préférera toujours le protestantisme, rien que le mot devait l’attirer, qui convenait mieux à son tempérament. Après avoir reçu un baptême protestant et fréquenté un pensionnat calviniste, elle est pourtant placée, malgré elle, dans un couvent catholique. Grâce à Dieu, elle finira par être dispensée des offices du fait de son "hérésie".
"Pendant des jours, nous marchions dans la demi-obscurité d'épaisses forêts vierges, puis, soudain, une éclaircie nous dévoilait des paysages tels qu'on n'en voit qu'en rêve. Pics aigus pointant haut dans le ciel, torrents glacés,cascades géantes dont les eaux congelées accrochaient des draperies scintillantes aux arêtes des rochers, tout un monde fantastique, d'une blancheur aveuglante, surgissait au-dessus de la ligne sombre tracée par les sapins géants". Son envie d’indépendance et son ascétisme se manifestent très tôt, comme les signes prémonitoires de sa vie future. Elle effectue plusieurs fugues au cours de son enfance, de la simple promenade solitaire à deux et cinq ans jusqu’à de véritables fugues à l’adolescence. Et à quinze ans, elle parvient à gagner l’Angleterre par la Hollande depuis la côte belge puis à dix-huit, après une soigneuse préparation, elle se rend en Italie à pied depuis la Suisse, les "Maximes" d’Épicure en poche. Ces excursions grisent et n’effraient pas cette jeune fille, déjà habituée à l’inconfort du voyage et à la frugalité d’une vie simple. Dans l’intimité de sa solitude, elle s’est maintes fois exercée au jeûne comme aux contraintes corporelles, qu’elle puise dans les biographies de saints ascètes piochées dans les bibliothèques familiales. Son rejet progressif de la religion, que l’incessant conflit entre les deux branches du christianisme, représenté alors par la mésentente de ses parents, avait inauguré, s’accompagne déjà des balbutiements de ses revendications politiques, par l’entremise paternelle, une fois de plus. Le père d’Alexandra David comptait en effet dans son entourage les frères Reclus, ses compagnons socialistes avec qui il avait quitté la France pour s’établir à Bruxelles. C’est alors surtout Élisée, le géographe anarchiste, qui se liera à la jeune fille et l’influencera par la suite. Malgré l’écart générationnel, leur tempérament et leur volonté d’indépendance communs font naître une véritable amitié qui ne cessera qu’à la mort de celui-ci, en 1905. Ainsi, avant même d’avoir vingt ans, Alexandra David est une anticléricale férue de stoïcisme et des écrits d’Épicure autant qu’une anarchiste convaincue. Les grandes lignes se dessinent, mais l’essentiel reste à venir. "Avant tout, vois-tu, j’ai horreur des drames, de la poésie nébuleuse, des élégies larmoyantes. Souffrir est absurde et laid. Toute souffrance est un désordre. Mieux vaut s’accommoder des choses, ou les briser, que de pleurer à la lune". Depuis Kum-Bum, Alexandra David-Neel s’attèle alors à sa tâche, ô combien fastidieuse. Traduire un texte comme le "Prajnâ Pâranita" demande beaucoup de temps et de concentration. L’ouvrage fait plusieurs milliers de pages et le contenu, hautement ésotérique, nécessite une connaissance profonde du bouddhisme, jusque dans ses recoins les plus obscurs, accessibles aux seuls lamas expérimentés.
"Nous regardions alors cet extraordinaire spectacle, muets, extasiés, prêts à croire que nous avions atteints les limites du monde des humains et nous trouvions au seuil de celui des génies". Mais depuis plusieurs années, David-Neel peut se vanter d’en faire partie. Elle qui a reçu la tenue lamaïque des mains d’un maharadjah et a déjà donné, en Inde et au Sikkim, des conférences sur le bouddhisme devant de jeunes moines n’a plus grand-chose à prouver. Arrivée au monastère, qui, dans le lamaïsme, fait office d’université, le douze juillet 1918, elle n’a aucun mal à recevoir un logement, dans lequel elle peut ainsi à loisir faire des retraites solitaires de plusieurs semaines. Et c’est durant dix-huit mois que celle que l’on surnomme alors "la dame-lama à la figure claire" se consacre à l’étude et à la traduction, sur un mode de vie ascétique, rythmé par des réveils avant l'aube, des repas sobres et des heures de méditation. Mais si cette vie d’ermite lui convient, sa fièvre voyageuse la rattrape: "J’ai toujours eu l’effroi des choses définitives. Il y en a qui ont peur de l’instable, moi j’ai la crainte contraire", confiait-elle à son mari quelques années plus tôt, alors qu’elle redoutait, déjà, son retour. Et le cinq février 1921, après des mois de retraite, elle reprend son voyage, sans but précis, à travers la Mongolie, la Chine et les abords du Tibet, au gré des conflits qui menacent ces régions et des nombreux obstacles naturels. Aventurière: voilà un terme qui faisait rêver la petite fille lorsqu’elle dévorait les récits de Jules Verne, mais qui aurait sûrement sonné comme trop romantique à l’oreille de celle qui devint une adepte du bouddhisme en même temps qu’une militante chevronnée au sortir de l’adolescence. À vingt ans, elle prend son indépendance et s’en va en Angleterre, à la fois pour perfectionner son anglais et établir des liens avec la Société théosophique, sorte de club privé dont le dessein est d’échanger et de répandre les enseignements des religions orientales, alors encore entourées d’un halo de mystère en Occident. Fondée en 1875 par Hélène Petrovna Blavatsky, personnage haut en couleur qui a séjourné plusieurs années en Asie, puis présidée à sa mort par la féministe socialiste Annie Besant, la Société joua un rôle majeur sur le renouveau spirituel et politique en Inde puisqu’elle est à l’origine de nombreux centres et écoles religieuses, et qu’elle fut associée au congrès national, le parti indépendantiste d’alors. En plus de l’influence qu’a pu exercer sur elle ces deux grandes figures féminines, la Société théosophique permet à David d’accéder à des ouvrages qu’elle n’aurait pu se procurer nulle part ailleurs et de créer des contacts précieux pour ses voyages à venir. Elle est donc une opportunité idéale pour la jeune fille, qui manifeste alors visiblement un intérêt naissant et profond pour l’hindouisme et le bouddhisme.
"Le nom de vallée de l'ombre qui lui a été donné est pleinement justifié. L'atmosphère y est toute imprégnée de cette terreur sacrée qui émane des lieux où Shiva règne". Elle finira par s’en écarter en raison du mysticisme excessif qui motivait ses adeptes, plus attirés par un Orient mystérieux et magique que par son esprit véritable. À l’époque, l’Orient est inconnu en Europe et la Société théosophique a davantage contribué à l’entourer d’un voile occulte ridicule qu’à faire connaître ses doctrines philosophiques et religieuses. Sa discrète prise de distance vis-à-vis de la Société, David-Neel ne l’explicitera que dans son dernier livre, "Le Sortilège du mystère": "Les doctrines orientales ont toujours attiré un nombreux public d’ignorants en quête de miracles saugrenus, et déséquilibrés ou extravagants n’ont pas manqué d’émailler les annales de la Société d’incidents pittoresques". C’est donc loin des théories fumeuses prêtées à quelque Orient fantasmé que la jeune David part étudier l’orientalisme à Paris, pour y suivre les cours de l’éminent indianiste Sylvain Lévi, malgré l’étroite relation qu’ils entretinrent par la suite, elle lui reprochera son érudition de rat de bibliothèque, ainsi que ceux de la Sorbonne et de l’École des hautes études. Mais c’est surtout le musée Guimet et son atmosphère qui l’envoûtent alors définitivement. Aussi, lorsqu’elle reçoit un certain capital légué par une parente décédée, elle n’hésite pas un seul instant et prend une décision déterminante pour le reste de sa vie. Partir en Inde, seule, découvrir ce pays tant rêvé et rencontrer des personnes susceptibles de l’éclairer dans ses études. Nous sommes alors en 1891. Qu’une fille de vingt-trois ans s’engage dans pareil voyage est certes audacieux, mais il ne faut pas oublier qu’à l’époque l’Inde est entièrement sous tutelle britannique et qu’Alexandra David a plusieurs contacts sur place, grâce à la Société théosophique. Elle séjourne alors à Ceylan, Calcutta, Bénarès, recevant alors l’enseignement d’ascètes hindous dont la doctrine redoutable restera pour elle un souvenir prégnant. Durant son séjour, d’environ une année, Alexandra David assiste à un renouveau spirituel en Inde: le saint mystique Râmakrishna meurt cinq ans avant son arrivée; son rayonnement continue de s’étendre par l’entremise de son jeune disciple, Vivekanânda, qui rejoindra par la suite la Société. Mais cette jeune idole, figure assumée d’une adaptation moderne de l’hindouisme traditionnel avec laquelle Alexandra David garde ses distances, ne plaît pas à la jeune orientaliste, qui préfère s’enfoncer dans les lieux inexplorés de la philosophie indienne plusieurs fois millénaire. Alexandra David a le don de croiser les luttes, de mêler connaissances orientales et combats politiques pour finalement les confondre. L'origine de la connaissance et du progrès est la curiosité.
"Celui qui voyage sans rencontrer l’autre ne voyage pas, il se déplace. Le jour où l'on renonce à manger du poulet c'est qu'on y tient plus beaucoup ou que l'on préfère à la saveur du poulet, celle des principes au nom desquels on y renonce. Vérité absolue. Et tout l'enseignement du Bouddha est là. Il n'a jamais demandé aux gens, de se mutiler moralement ou physiquement par la renonciation". À son retour d’Inde, elle écrit un texte virulent contre les institutions politiques et religieuses, intitulé "Pour la Vie", publié en 1898. Signé du pseudonyme Alexandra Myrial et préfacé par Élisée Reclus en personne, l’ouvrage porte alors en exergue une phrase de la Bhagavad-Gitâ, choix par lequel Alexandra David connecte, déjà, les revendications libertaires et la spiritualité orientale. Inspirée par les idées anarchistes avec lesquelles elle est maintenant familiarisée, elle y développe et revendique un certain anarchisme individualiste, inspiré de ses conversations avec Reclus mais aussi de Max Stirner, dont le livre "L’Unique" et sa propriété vient d’être traduit de l’allemand. Elle prône, contre l’autorité, l’instinct spontané et la recherche personnelle du bonheur, qui ne peut se gagner qu’avec la volonté et contre le pouvoir aliénant. "L’obéissance, c’est la mort". Dès la première phrase, le ton est donné. Il est primordial de se soulever contre l’obéissance bornée qui engendre l’ignorance, le pire des maux pour la jeune anarchiste, et de remettre en cause la notion même de droit, qui s’avère faussement libératrice en ce qu’elle implique encore un attachement au pouvoir et aux notions ineptes que sont le Bien et le Mal. "Il n’y a pas plus de devoirs à accomplir que de droits à revendiquer, clame la jeune Myrial. L’idée a de quoi surprendre. Mais, justement, c’est au-delà des droits civiques qu’il faut porter la lutte; le droit de vote n’est qu’un leurre puisque cela revient à déclarer soi-même que l’on renonce à être maître de soi. Il faut s’extirper des anciens modèles pour bâtir une société juste: l’État, l’Église, mais aussi la Patrie, la famille, les partis sont autant d’ensembles qui étouffent l’individu et effacent ses caractéristiques. L’Église et le christianisme sont vivement critiqués, etle seront d’ailleurs tout au long de la vie de David-Neel, car ils placent un espoir factice dans le cœur de l’homme qui, rêvant d’un paradis, préfère la résignation à la critique de l’obéissance et de la soumission.
"Il leur a simplement dit de regarder, d'analyser, de se rendre compte de la valeur des choses et de se décider ensuite. Le bouddhiste ne renonce qu'à ce à quoi il ne tient plus parce qu'il en a mesuré le vide, le néant". Par la suite, Alexandra signera de nombreux articles anarchistes et féministes. Dans l’un d’eux, "Notes sur le bouddhisme", elle s’appuie sur les principes bouddhistes afin de dénoncer les notions de hiérarchie et d’autorité. Le bouddhisme n’est pas une religion au même titre que les monothéismes que nous connaissons. Il se différencie alors par son absence de dogmes et de croyances imposées. Dans les monastères, chacun s’adonne à l’activité qu’il souhaite et ce, dans le plus simple respect de son intimité religieuse. Du moins, dans le message originel du Bouddha, il n’y a aucun culte à rendre à de quelconques divinités. Et c’est bien à ce bouddhisme originel qu’Alexandra David-Neel rend hommage, ici et toute sa vie, dénonçant ainsi les transformations fantasques orchestrées par les interprétations du bouddhisme empreintes de superstitions. Le bouddhisme qu’elle prêche, celui qui se passe de dogmes, de maîtres, est en accord avec ses convictions libertaires et anticléricales. Ce qui importe avant tout, c’est de s’extirper de la souffrance, et cela implique de combattre l’ignorance qui accable les êtres. Alexandra, sous le nom de Myrial, fera sienne ce credo et multipliera les articles antireligieux et féministes pour dénoncer la société machiste et cloisonnée dans laquelle elle vit. Elle y prône un féminisme créatif qui, loin de plagier naïvement les hommes, devrait au contraire profiter de ces idées neuves, féminines, pour insuffler un nouvel élan social. Après Kum-Bum, la seule véritable halte de son interminable périple, David-Neel retrouve ses habitudes de voyageuse. Elle déambule à travers la vaste Chine et la Mongolie, passant de la région musulmane aux plaines désertiques grouillant de brigands, puis aux régions froides qui bordent le Tibet. À chaque arrêt qui se fait trop long, les rhumatismes se réveillent et sa neurasthénie l’assaille. Aussi repart-elle au plus vite avec sa caravane et son compagnon de longue date, le jeune lama Aphur Yongden, qui la suit depuis qu’elle a dû quitter le Tibet et fait tour à tour office de cuisinier et d’interprète, et pour qui elle s’évertue d’être, malgré elle, un maître spirituel. Ce rôle, elle doit l’endosser partout où elle passe, en dépit de ses réticences à se placer dans pareille position, car sa toge rouge de lama suscite la sollicitation de la foule en quête de bénédictions, et parfois de miracles, auxquels elle ne croit pas elle-même. On lui demande ici d’exorciser une maison; là, de trouver où un père s’est réincarné. David s’en amuse alors, bien qu’elle soit obligée de constater, non sans gêne, que les superstitions se révèlent bien tenaces.
"Peu de paysages possèdent à un égal degré la majesté sereine et charmante que respire la vallée du Nou tchou. De grands sapins solitaires dessinaient leur silhouette imposante sur un arrière-plan de feuillage automnal dont l'or imitait un fond de mosaïque byzantine". Le voyage, qui avait commencé sans but et s’enlisait à cause de formalités administratives harassantes et du manque d’argent, prend à présent une nouvelle forme: le souvenir du Tibet ne la quitte jamais et sa nostalgie s’est accrue à son départ de Kum-Bum. Le lien étrange qui la rattache au Tibet obsède David-Neel, qui se jure d’accomplir l’impensable, de dépasser les limites de son audace et de réaliser un exploit qui la rendra mondialement célèbre. Après plus de deux ans et demi de voyage, sans presque donner de nouvelles à son mari, Alexandra David-Neel se retrouve en compagnie de Yongden dans la cité interdite de Lhassa, au Tibet. Le périple qui précède leur arrivée est terrible, et la vie précaire jusqu’alors menée, ailleurs en Asie, relève d’une partie de plaisir au regard de ces jours de jeûne imposé et de ces interminables marches dans la neige. "Sache seulement, aujourd’hui, que je suis arrivée à Lhassa réduite à l’état de squelette", dira-t-elle dans sa lettre à son mari. Durant ces deux mois de séjour à Lhassa afin de reprendre des forces, Alexandra et Aphur sont obligés de continuer à jouer leurs rôles respectifs pour ne point éveiller les soupçons. Le moment est ensuite venu de prendre le chemin du retour. Après plusieurs escales tibétaines et un passage obligé au Sikkim afin de récupérer les affaires et documents qui l’attendent ici depuis huit ans, Alexandra David-Neel arrive au Havre le dix mai 1925, accompagnée d’Aphur Yongden. En 1893, Alexandra David avait alors vingt-cinq ans, il lui fallait gagner sa vie. Ses dispositions pour le chant et le piano, qu’elle apprit au Conservatoire de Bruxelles et de Paris, lui permettent d’entamer une carrière de cantatrice, voyageant dans divers pays pour chanter l’opéra comique. C’est au cours d’une tournée à Tunis, en 1900, qu’elle rencontre Philippe Néel, son épouse supprimera l’accent, alors jeune ingénieur. Son intelligence et une certaine complicité les amèneront à se marier le quatre août 1904, après quatre ans de vie commune. Mariage qu’elle regrette tout aussitôt. "Nous avons fait un singulier mariage, nous nous sommes épousés plus par méchanceté que par tendresse. La vraie sagesse serait d’organiser, maintenant, notre vie en conséquence", lui écrit-elle. Cette femme fière ne pouvait se complaire dans une situation qui nécessite alors la passion autant que la soumission à son mari. "La femme n'est pas en infériorité, en passivité, en soumission dans l'amour. Elle est agissante et doit être libre comme l'homme". Alexandra David-Néel était très en avance sur l'époque.
"C’est ainsi qu’il se dresse, maintenant, au fond de ma mémoire. Je vois un large escalier de pierre s’élevant entre des murs couverts de fresques. Tout en gravissant les degrés, l’on rencontre successivement un brahmine altier versant une offrande dans le feu sacré. Des moines bouddhistes vêtus de toges jaunes s’en allant quêter,bol en main, leur nourriture quotidienne". C’est à partir de là que sa correspondance avec son mari, entamée depuis 1904, prendra une valeur considérable. La vie en couple la mortifiait mais, à distance, leur relation s’épanouira, et c’est à lui qu’Alexandra David-Neel racontera ses péripéties dans les moindres détails, omettant tout de même d’évoquer ses heures de méditation et tout ce qui a trait au mystique, qui, elle le sait, n’intéresse pas son époux. Par la suite, elle lui demandera de conserver les lettres qu’elle lui adresse. Ce sera là son seul carnet de voyage. Partie pour l’Inde en 1911, à quarante-trois ans, Alexandra David-Neel entame alors la vie de "reporter orientaliste", comme elle aimait se qualifier, une vie depuis longtemps souhaitée. Nonobstant sa condition de femme occidentale, David-Neel n’a aucun mal à se faire accepter dans les milieux réservés aux seuls religieux. Sa véritable connaissance et sa compréhension de l’"esprit oriental" lui ouvrent toutes les portes. Elle entre dans des maisons de brahmane, normalement interdites aux étrangers, donne des conférences dans les temples, poussant l’audace jusqu’à prêcher la parole du Bouddha aux jeunes moines hindouistes qui ont rejeté la parole du saint, pourtant né dans ce pays. Elle côtoie donc des érudits, apprend le sanskrit et étudie les textes sacrés. Au cours de ses nombreux voyages dans l’Inde britannique, elle évite le plus possible l’entourage des bourgeois anglais et des missionnaires disséminés dans le vaste Empire, friands de prosélytisme mielleux. Malgré tout, soumise aux mondanités d’usage, elle se voit parfois obligée de fréquenter cette population qu’elle méprise. Elle est le modèle par excellence de l’anticolon, venue ici pour s’imprégner de l’histoire, de la culture et de la langue du pays, et non se pavaner dans quelque exotisme romantique sans même se soucier de la culture locale. À mesure que son voyage se prolonge, elle se sent profondément liée à ce pays, son atmosphère. Et ce n’est qu’un début. Partie pour le Sikkim, alors province autonome, elle fait la rencontre du jeune futur maharadjah Sidkéong Tulku Namgyal, qui deviendra son ami et lui favorisera de nombreuses rencontres. Grâce à lui, elle est la première personne occidentale à mener un entretien avec le dalaï-lama, alors en exil à cause de l’invasion chinoise. C’est Thubten Gyatso, le treizième dalaï-lama, homme politique en même temps que grand érudit, qui la reçoit. Les connaissances de cette européenne le surprennent et il lui conseille d’apprendre le tibétain, ce qu’elle ne manquera pas de faire. Il lui propose de répondre à toutes ses questions par correspondance, ce qu’elle fera également. Même devant le personnage le plus important du Tibet, Alexandra David-Neel ne perd rien de son penchant anarchiste. Il ne fera d’ailleurs que se confirmer à mesure qu’elle se confronte aux préceptes du bouddhisme, qui refuse tout sentimentalisme, tout affaiblissement de l’esprit, qui se révèle être une doctrine rude et intransigeante dans ses conceptions. Il n’y a aucun espoir de salut dans l’Au-delà, inexistant, ni de gloire et de succès dans ce monde, illusoire et impermanent. Le bouddhisme lui apporte alors la paix dans l’agnosticisme.
"Un temple japonais posé sur un promontoire auquel conduit, par-delà un torii rouge, une allée bordée de cerisiers en fleur. D’autres figures, d’autres paysages de l’Asie sollicitent encore l’attention du pèlerin montant vers le mystère de l’Orient". Toujours grâce à Sidkéong Tulku, David-Neel rencontre le gomchen, l'ermite de Lachen, un anachorète réputé pour sa sagesse, qu’elle admire pour son savoir, la profondeur de ses vues. De là naît une estime réciproque. Le gomchen lui propose bientôt de l’accompagner vivre en ermite dans une caverne perchée à quatre mille mètres d’altitude, au Tibet. L’orientaliste n’hésite pas une seconde. Après un temps à Gangtok, où elle apprend la nouvelle de la première guerre mondiale six jours après son déclenchement, elle effectue une retraite de trois semaines et redescend à trois-mille-six-cents mètres d’altitude, toujours aux côtés de l’ermite, quand, le onze décembre 1914, elle apprend une nouvelle tout aussi tragique: la mort de son ami Sidkeong Tulku, qui n’a régné qu’un an à peine. Ce qui met un terme aux réformes et à la vague de changements positifs qui s’amorçaient dans le Sikkim. De 1915 à 1916, elle retourne à son ermitage et s’adonne alors à la méditation, à l’apprentissage du tibétain avec celui qui s’apparente à son maître spirituel, et du sanskrit, qu’elle s’efforce alors d’enseigner au jeune Aphur Yongden. Malheureusement pour elle, les autorités anglaises ont fini par retrouver sa trace. Elle est aussitôt expulsée. Partie au Japon avec Yongden, elle écrira alors à son mari: "J’ai le mal du pays pour un pays qui n’est pas le mien". Son attachement pour le Tibet demeurera intact jusqu’à sa mort, qu’elle aurait souhaité trouver là-haut, dans sa retraite himalayenne. Après un séjour au Japon et en Corée, où elle fréquente des écoles zen et des érudits japonais, elle atterrit à Kum-Bum. Son retour en France est auréolé de gloire. Éditeurs et journalistes se bousculent pourrecevoir la grande aventurière entrée dans Lhassa, la femme qui a côtoyé un dalaï-lama, un maharadjah et parcouru l’Asie tant de temps. Elle reçoit des médailles de géographie de Belgique et de France, ainsi que la Légion d’honneur. Ce sont pour elle de vieilles breloques. Ce qui lui importe, outre un cycle de conférences qui lui prendra beaucoup de temps, c’est l’écriture des livres qu’elle a en tête depuis bien longtemps. "Je veux écrire des livres, mais je veux le faire sans fièvre. Je n’ai aucun souci de devenir célèbre", confie-elle à son mari en 1912.
"Il y a à droite, est une toute petite salle de lecture où les fervents de l’orientalisme s’absorbent en de studieuses recherches, oublieux de Paris dont les bruits heurtent en vain les murs du musée-temple, sans parvenir à troubler l’atmosphère de quiétude et de rêve qu’ils enclosent. Tel était le musée Guimet quand j’avais vingt ans". L’essentiel est de transmettre des connaissances et de rehausser l’orientalisme français. Il s’agit pour cela d’éviter platitudes et banalités. Elle se met au travail. Au très attendu "Voyage d’une Parisienne à Lhassa" paru en 1926 fait suite "Mystiques et magiciens du Tibet" en 1929, où elle narre ses expériences, parfois difficiles à croire pour un esprit occidental, de manière documentée. Entre-temps, David-Neel s’est trouvée un refuge à Digne, dans les Alpes. Elle adopte officiellement Yongden en février 1929, son époux refuse de vivre à leurs côtés. Sans alors arrêter la publication d’ouvrages orientalistes, elle cherche par tous les moyens à repartir en Asie au plus vite, et compte pour cela sur ses relations, peu communes: le président de la République lui-même, un certain Doumergue, ainsi que la veuve de Lénine, avec qui elle correspond régulièrement. Elle est prête à partir pour la Sibérie en 1930. Les Soviétiques refuseront de lui délivrer un visa. Elle poursuit durant plusieurs années son cycle de conférences et la parution d’ouvrages dont les spécialistes autant que le grand public sont demandeurs. Ce n’est finalement que le premier janvier 1937 qu’elle repart en Asie, accompagnée de son fils. Elle est âgée de soixante-neuf ans, Yongden de trente-six. Arrivés en Chine en pleine guerre civile et guerre sino-japonaise, ils parviennent toutefois à demeurer plusieurs mois à Pékin, avant de se diriger, non sans peine, le voyage durera dix long mois du fait de la clandestinité de rigueur, aux portes du Tibet. Empêchée d’avancer par le conflit armé, sans recevoir la moindre aide de son mari, David-Neel est bloquée ici. Ses conditions de vie sont misérables. Les soldats chinois investissent les monastères de la ville, les japonais commettent des atrocités dans tout le pays. Elle ne se laisse guère abattre, se consacrant à l’étude de textes bouddhistes et à la rédaction de livres qu’elle expédie en France. Quelques mois avant la capitulation de la France, le quatorze février 1940, elle reçoit un télégramme lui apprenant la mort de son mari, son confident depuis toutes ces années, son "seul ami". À la fin de la guerre, David-Neel et Yongden quittent enfin la Chine pour se rendre en Inde et au Sikkim, puis rentrent en France le deux juillet 1946. Celle que l’on croyait morte, disparue quelque part en Asie, retourne dans sa "forteresse de méditation" à Digne et se consacre à nouveau à la rédaction d’ouvrages, parfois interrompue par la visite d’admirateurs quelque peu envahissants. Malgré les nombreuses sollicitations qui lui parviennent, l’anarchiste refuse d’endosser le rôle de maître que l’on voudrait lui donner. La femme vieillissante a besoin de repos et de solitude. La nouvelle de l’indépendance de l’Inde, en août 1947, la réjouit et la pousse à rédiger un ouvrage sur ses voyages dans ce pays tant admiré. Mais le Tibet, auquel elle se sentait plus encore attachée, ne connaît pas le même destin. Le vingt-trois mai 1951, il est annexé à la République populaire de Chine. Elle le vécut comme une souffrance très douloureuse.
"Le bonheur est en nous. Réjouissons-nous dans la pratique du bien, n'attachons de prix qu'à ce qui peut contribuer à notre élévation morale et nous trouverons alors la paix et le repos puisqu'il ne dépend que de nous de faire toujours le bien et que tout peut servir à notre perfectionnement'. Elle qui a connu tant de conflits et de guerres intestines pour la domination de ce territoire ne peut qu’être désolée de le voir tombé sous le joug de la dictature. Convoité par tous ses voisins pour ses ressources naturelles, le Tibet devient finalement, au prix de lourdes pertes, cinq mille soldats tibétains trouveront la mort, une région dépendante de la République populaire de Chine. La situation oblige alors le gouvernement et la caste religieuse, le dalaï-lama en tête, à s’exiler en Inde. Le Tibet se vide de son élite et, de très haut-lieu de la spiritualité bouddhiste, devient peu à peu une terre d’exploitation et d’esclavage. La mort brutale de son fils adoptif, en 1955, laisse Alexandra David-Neel seule et désemparée. Mais elle rencontre, quatre ans plus tard, une jeune femme au fort tempérament, Marie-Madeleine Peyronnet, surnommée "Tortue" par sa nouvelle amie, et qui restera auprès d’elle jusqu’à sa mort, qui ne surviendra que dix ans plus tard, alors qu’elle allait fêter son cent-unième anniversaire. Elle venait de faire renouveler son passeport, au cas où. Rétrospectivement, on peut dire qu’elle eut lavieillesse qu’elle souhaitait, comme l’atteste cette parole confiée à son mari, un jour de l’année 1912. "Si je dois vieillir, j’ambitionne la vieillesse travailleuse d’un Élisée Reclus et de tant d’autres qui sont demeurés lucides jusqu’à la fin". Son vœu fut exaucé. Après les événements de Mai 68, dont elle reçut les échos. "Pendant la révolte étudiante, j’ai noté avec surprise que les drapeaux noirs avaient été déployés à côté des drapeaux rouges des socialistes. Je croyais que les groupes d’anarchistes appartenaient comme les nihilistes russes à un passé vieux d’un demi-siècle et avaient cessé d’exister". Elle demanda à son amie de lui relire "Pour la Vie", son écrit de jeunesse. Et la bouddhiste libertaire de commenter: "Oh, que c’est mauvais ! Si je l’écrivais aujourd’hui, tu verrais ce qu’ils prendraient .. Tous!" Le huit septembre 1969, elle meurt à Digne. Ses cendres ont été selon son désir dispersées dans le Gange à Bénarès Varanasi, ville de l'État de l'Uttar Pradesh, au nord de l'Inde, fondée au XIème siècle av. J.-C. et considérée comme la capitale spirituelle de l'Inde. Une phrase extraite de L'Ecclésiaste: "Marche comme ton cœur te mène et selon le regard de tes yeux", gravée sur la pièce commémorative de son centenaire, peut résumer sa conduite dans la vie.
Bibliographie et références:
- Jean Chalon, "Le lumineux destin d'Alexandra David-Néel"
- Valérie Boulin, "Femmes en aventure, de la voyageuse à la sportive"
- Marie Jaoul de Poncheville, "Sur les traces d´Alexandra David-Néel"
- Jacques Brosse, "Alexandra David-Neel"
- Marie-Madeleine Peyronnet, "Dix ans avec Alexandra David-Néel"
- Jeanne Denys, "Alexandra David-Néel au Tibet"
- Éric Le Nabour, "Alexandra David-Néel"
- Joëlle Désiré-Marchand, "Alexandra David-Néel"
- Jean Marquès-Rivière, "Alexandra David-Néel au Tibet"
- Gwenaëlle Abolivier, A. David-Néel, une exploratrice sur le toit du monde"
- Éric Faye, "Dans les pas d'Alexandra David Néel"
- Christian Garcin, "Sur les traces d'Alexandra-David Néel"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.



