Méridienne d'un soir
par le 05/05/26
26 vues

"Mon cœur, pourquoi ces noirs présages ? Je suis triste à mourir. Une histoire des anciens âges hante mon souvenir. Déjà l'air fraîchit, le soir tombe, sur le Rhin, flot grondant. Seul, un haut rocher qui surplombe brille aux feux du couchant. Là-haut, des nymphes la plus belle, assise, rêve encore. Sa main, où la bague étincelle, peigne ses cheveux d'or. Le peigne est magique. Elle chante, timbre étrange et vainqueur, tremblez fuyez, la voix touchante ensorcelle le cœur". Né à la charnière de deux siècles, allemand de naissance et français d’adoption, Heinrich Heine illustre par sa vie et son œuvre une double tension entre révolution et romantisme, entre contestation des idées dominantes et désir d’intégration. Héritier des Lumières mais se considérant lui-même comme le dernier roi de l’école romantique, l’artiste n’a cessé de cultiver le mépris pour le prosaïsme et le matérialisme bourgeois tout en rêvant de s’intégrer socialement et culturellement aux couches supérieures de la bourgeoisie. Son existence est alors ainsi faite de dissonances et de contradictions. Tout à la fois écrivain engagé et ennemi farouche de la littérature à thèse, poète mais aussi dramaturge, nouvelliste, essayiste et journaliste, Heine s’est intéressé à tous les domaines, des arts à la philosophie en passant par la politique et l’histoire. Son œuvre constitue aujourd’hui une référence pour comprendre le premier XIXème siècle. Harry Heine naît à Düsseldorf le treize décembre 1797. Il est l’aîné de quatre enfants. Sa famille, de confession juive, appartient à la bourgeoisie locale. Le père, Samson, qui vient d’un milieu de marchands, tient un commerce de draps. La mère, Betty, issue d’une famille très respectée de banquiers et d’érudits, envoie ses fils étudier dans des lycées humanistes catholiques afin de faciliter leur assimilation à la société allemande. Destiné en tant qu’aîné à reprendre le commerce paternel, Harry reçoit une formation intellectuelle supérieure. En 1809, il entre au lycée de Düsseldorf, établi par Napoléon dans un ancien couvent franciscain. En 1811, Heine, âgé de treize ans, assiste à l'entrée de Napoléon dans Düsseldorf. En 1806, le roi Maximilien Ier de Bavière avait cédé sa souveraineté sur le duché de Berg à l'empereur des français. Certaines biographies avancent l'hypothèse infondée, selon laquelle Heine aurai tpu, pour cette raison, prétendre à la citoyenneté française. Contrairement aux assertions ultérieures de Heinrich von Treitschke, il ne le fit jamais. Son pays natal devint le grand-duché de Berg, gouverné par le beau-frère de Napoléon, Joachim Murat, de 1806 à 1808, puis par Napoléon lui-même jusqu'en 1813. État membre de la Confédération du Rhin, le grand-duché subissait une forte influence de la France. Durant toute sa vie, Heine admire l'Empereur pour l'introduction du Code civil, qui fit des juifs et des non-juifs des égaux aux yeux de la loi. En 1816, il entre dans la banque de son oncle Salomon Heine, à Hambourg. Salomon, qui, contrairement à son frère Samson, a vu prospérer ses affaires et, plusieurs fois millionnaire, il prend en charge son neveu. Jusqu'à sa mort en 1844, il lui apporte un soutien financier, bien qu'il n'ait que peu de compréhension pour ses penchants littéraires.  Au cours de sa scolarité au lycée, Harry Heine s'était déjà essayé à la poésie. Depuis 1815, il écrit régulièrement. En 1817, pour la première fois, des poèmes de sa main sont publiés dans la revue "Hamburgs Wächter". Les amours malheureuses de Heine avec sa cousine Amalie (1800-1838) troublent la paix familiale. Par la suite, il fait de cet amour non partagé, le sujet de poèmes amoureux romantiques dans "Le Livre des chants". "Les parfums féminins sont les sentiments des fleurs".

 

"Dans sa barque, l'homme qui passe, pris d'un soudain transport, sans le voir, les yeux dans le ciel, vient sur l'écueil de mort. L'écueil brise, le gouffre enserre, la nacelle est noyée, et voila le mal que peut faire Loreley sur son rocher". Écrire sur Heine en Allemagne reste encore une chose délicate et périlleuse. Celui qui dit qu’on le surestime, qui le remet en question ou même le rejette, ne tient pas pour superflu, aujourd’hui encore, de prendre ses distances, ne serait-ce qu’en passant, avec ceux qui combattirent surtout le juif Heine. Inversement, celui qui évoque sa grandeur et son caractère exceptionnel doit toujours craindre qu’on le confonde avec ceux qui, pour quelque raison que ce soit, mènent une politique de réparation par des moyens littéraires. Ainsi, aujourd’hui encore, semble-t-il, la fumée des autodafés et des chambres à gaz continue d’obscurcir notre vue. En tout cas, les premiers auspices sous lesquels on recommença à s’intéresser à Heine après 1945 étaient loin de la sobriété critique et de l’objectivité scientifique. Car, bien sûr, pas plus que la haine des juifs, la réparation n’est une catégorie adaptée à l’élucidation d’un phénomène littéraire. En revanche, il est frappant de constater qu’il y a cinquante ou cent ans déjà, les discussions autour de Heine ne se caractérisaient en général pas par la sobriété ni l’objectivité, mais par des émotions exacerbées et un ressentiment profond. Depuis toujours en Allemagne, Heine déclenche des propos très enflammés. Même avant Auschwitz, son cas se trouvait toujours sur le fil du rasoir. Mais ce qui autrefois compliquait considérablement la discussion sur Heine et la complique encore actuellement, est, comme tout ce qui le concerne, inséparable de sa judéité, tout en cherchant à un autre niveau, par-delà toute forme de diabolisation antisémite et toute glorification philosémite. Aucun écrivain allemand n’a suscité de réactions aussi violentes de son vivant que Heinrich Heine. À l’exception de Goethe, aucun poète allemand, de loin, n’a bénéficié d’une popularité aussi grande. De même, l’histoire de la littérature allemande ne connaît pas de semblable exemple d’une réception posthume si agitée, ni si passionnée, ni bien sûr si ambivalente. Aucun des poètes allemands n’a été plus copieusement insulté, n’a été combattu avec plus d’obstination. Aucun n’a donné plus souvent prise à des polémiques si acharnées, où il en allait de questions aussi décisives pour le cours du monde que de savoir s’il fallait donner son nom à une rue ou à une université ou s’il fallait l’honorer par un monument ou une simple plaque commémorative. Aucun poète allemand n’a trouvé pareil écho à l’étranger, aucun n’a été si souvent ni si radicalement attaqué ou défendu au moyen d’arguments démagogiques et de citations tronquées. En ce qui le concerne, la raison devient déraison. 

 

"Là où l’on brûle des livres, on finira par brûler des hommes. C’est une étrange chose que la musique. Je dirais volontiers qu’elle est un miracle. Elle est entre la pensée et le phénomène: comme une médiatrice crépusculaire, elle plane entre l’esprit et la matière, apparentée à tous deux, et pourtant différente de tous deux. Elle est esprit mais esprit qui a besoin de la mesure du temps. Elle est matière mais matière qui peut se passer de l’espace". Mais rien ne serait plus inconsidéré que de prétendre que tout cela témoigne de sa grandeur. Car la popularité de Heine ne prouve en aucun cas la qualité de ses vers. Il est arrivé que ce soient précisément les plus faibles, les vers complaisants et routiniers, qui soient les plus aimés et les plus imités. Quant au succès de sa poésie à l’étranger, il le doit en grande partie au fait qu’elle est facilement traduisible en langues étrangères. En faire le reproche à Heine est tout bonnement insensé. D’un autre côté, cependant, la traductibilité d’un poème peut difficilement être un critère de qualité. L’échelle de sa poésie va du poème génial au pur produit d’artisanat. En outre, il ne faut pas perdre de vue que si la violence et la démagogie qui caractérisent la lutte autour de Heine ne peuvent certainement pas être justifiées par ses défauts manifestes, ils n’y sont toutefois pas étrangers. Les plus belles pièces de l'Intermezzo, qui est de 1823, et du "Retour" ("Heimkehr"), qui est de l'année suivante,sont des déclarations de passion sans espoir, des malédictions de l'indifférence ou des moqueries contre le monde, qui ne s'aperçoit de rien. "La Lorelei", la plus touchante création et le poème le plus populaire de Heine, éblouit d'abord celui dont elle va faire le malheur. Dans la solitude et le désespoir, Heine, un des premiers, invoque la mer. Il aimait la mer du Nord, il y est retourné chaque année, en particulier à l'île de Norderney: la Mer du Nord ("Die Nordsee") forme la dernière partie du "Livre des chants" ("Das Buch der Lieder"), où le poète, en 1827, a rassemblé toute sa production de jeunesse. C'est le premier volume des "Reisebilder" ("Tableauxde voyages", 1826-1827) qui a établi la renommée de Heine. Il réunissait les cents poèmes du "Retour", la première partie de la "Mer du Nord" et, en prose, le "Voyage dans le Harz" ("Die Harz reise"). Heine y créaitune manière de genre nouveau: récit actuel, impressionniste, artiste et en même temps critique où la prose et les vers se mêlent à tout moment. La suite des "Reisebilder" (1830-1831) allait offrir de beaux exemples de ce genre, qui marie la fantaisie et la vérité, dans "Tambour Le Grand", où le poète a alors transfiguré ses souvenirs d'enfance, et dans les "Bains de Lucques" et les autres récits italiens, rhapsodies à perdre haleine.

 

"Dans le Nord, un pin solitaire se dresse sur une colline aride. Il sommeille, la neige et la glace l'enveloppent de leur manteau blanc. Il rêve d'un beau palmier, là-bas, au pays du soleil, qui se désole, morne et solitaire, sur sa falaise de feu". Ce fut un provocateur né et un éternel fauteur de troubles. Il mit le doigt sur les blessures les plus douloureuses de ses contemporains sans réfléchir aux conséquences qui allaient nécessairement en découler pour lui. Cela le préoccupait très peu de savoir qu’il offrait aux autres une cible très facile, et ceci pas seulement parce qu’il adorait les jugements extrêmes et donc souvent contestables. Il n’assurait jamais ses arrières, les mesures de précaution étaient peu compatibles avec son ­tempérament. De fait, il se battait à visage découvert. On pourrait même dire. Il partit en exil pour ne jamais avoir à se mettre à couvert. Il fut un virtuose de la polémique. Mais de tact et de tactique, il ne voulut rien savoir. Il semblerait presque qu’il fût incapable de séparer le sujet traité de la personne impliquée. En tout cas, cela ne lui a jamais importé. Il aurait pu se permettre de renoncer aux plaisanteries puériles et aux mots d’esprit méchants, aux arguments faciles et aux piques malveillantes. Mais il ne cessait d’y avoir recours, même là où on ne l’avait pas provoqué. Rien ne le retenait d’accuser ses ennemis d’impuissance et d’homosexualité, d’énumérer toutes les sortes d’infirmités physiques dont ils souffraient selon lui. Aussi injustement qu’on l’eût traité, de son vivant mais aussi plus tard, lui-même ne fut pas moins injuste. C’est ainsi qu’il pourvut d’un matériau riche et souvent efficace presque automatiquement tous ceux qu’il avait attaqués et tous ceux qui, pour d’autres raisons, voulaient écrire contre lui. Cet admirable buteur réalisa nombre de buts contre son propre camp et s’en accommoda placidement. À cela s’ajoute alors le goût louable de Heine pour la concision aphoristique, les formulations spirituelles et acérées, consciemment outrées et, par-là, particulièrement marquantes. Elles font de ses vers et de sa prose une matière que l’on peut extraordinairement bien citer. Et avec des citations de Heine, on peut sans peine prouver beaucoup de choses. Seulement, en règle générale, justement parce qu’il est si facile de se servir de ses déclarations, on n’y gagne pas grand-chose. L'homme savait se faire des ennemis.

 

"La mer a ses perles, le ciel a ses étoiles, mais mon coeur, mon cœur a son amour. Le peuple français estcomparable à un chat. Même s'il tombe de très haut, il retombe en bonne posture. Napoléon souffla sur la Prusse, et la Prusse cessa d'exister". Car si les réactions contradictoires et souvent agressives par rapport à Heine ont été favorisées et intensifiées par des circonstances nombreuses et très diverses, elles tirent leur origine profonde de son caractère particulier qui, cependant, et c’est surtout cela qui est important, ne se manifeste pleinement dans aucun de ses écrits. Il n’y a aucun livre de Heine qui serait aussi représentatif que,par exemple Faust, ou "La Montagne magique", ou "Le Procès pour leurs auteurs". Si l’on veut lui rendre justice, il faut absolument voir son œuvre trouble et inégale, ambivalente et incomparable, semblable en cela du reste à celle de Brecht, comme un tout. Elle consiste en de nombreuses, pour la plupart petites, parties et se révèle finalement être une réelle unité. Parfaite, l’œuvre de Heine ne l’est certainement pas. Mais elle représentait à son époque une chose inouïe, parfaitement scandaleuse. Ses écrits forment les fragments d’une seule et unique provocation. La biographie de Heine va du moyen-âge juif à la modernité européenne. L’œuvre de Heine nous conduit du romantisme allemand à la modernité des allemands. Lui seul réussit ce qui après l’ère Goethe et Schiller, Kleist et Hölderlin était absolument nécessaire: la "dépathétisation" radicale de la poésie allemande. Il la libéra du sublime et du digne, de l’hymnique et du solennel et aussi de l’obscur. Et il lui donna ce dont elle avait privé le plus le lecteur allemand: la légèreté et la grâce, le charme et l’élégance, l’humour et l’esprit, la rationalité et l’urbanité et, à l’occasion, aussi la frivolité. Que le chant et la pensée ne s’excluent pas forcément, on le savait déjà avant Heine, et d’autres avaient déjà démontré que, même dans les contrées germaniques, il est possible d’être un poète et en même temps un penseur. Mais Heine fut le premier à réaliser la synthèse impeccable de poésie et d’intellect sans surcharger la poésie de philosophie, comme c’était le cas la plupart du temps en Allemagne. Il a renouvelé et enrichi le vers allemand par le langage courant, le vocabulaire du quotidien, sans lui ôter pour autant son caractère poétique. Il a vivifié et intensifié la prose allemande avec des sonorités, des images et des rythmes lyriques, sans pour autant la poétiser. 

 

"Tous les arbres résonnent et tous les nids chantent. Qui donc tient la baguette dans le vert orchestre de la forêt ? Est-ce là-bas le vanneau gris, qui sans cesse hoche la tête, l'air important ? Ou est-ce le pédant qui tout là-bas lance toujours en rythme son coucou ?" En modernisant la langue de la littérature allemande et en lui ôtant ses oripeaux, Heine créa la condition préalable la plus importante à la démocratisation qu’il fut lui-même, comme aucun autre écrivain du dix-neuvième siècle, en mesure de réaliser. Ce dont les meilleurs de ses prédécesseurs avaient rêvé, il le réussit brillamment. Surmonter l'immense fossé entre l’art et la réalité, entre la poésie et la vie.C’est dans ce contexte que s’inscrivent aussi les mérites de Heine en matière de journalisme. Il est vrai que, précisément sur ce terrain, le nombre de ses péchés semble particulièrement grand et qu’il a répandu plus d’une habitude fâcheuse dont souffre la presse allemande encore aujourd’hui. Mais il est celui qui a montré qu’un seul et même homme pouvait être, dans le même temps, poète génial et un journaliste de presse écrite professionnel. Lui, le journaliste le plus important parmi les poètes allemands et le poète le plus célèbre parmi les journalistes du monde entier, fut, du moins en Allemagne, le premier à avoir reconnu les possibilités offertes par la presse moderne et à avoir su constamment en faire usage. C’est précisément cela qui lui a valu le plus d’ennemis. On craignait ses pensées et ses opinions, c’est certain, mais on craignait encore plus sa capacité à exprimer ces opinions d’une manière telle qu’elles devinssent plausibles et très intéressantes pour d’innombrables lecteurs. Le journalisme d’aujourd’hui continue d’utiliser nombre des moyens et formes éprouvés par lui et vit pour une grande part de ses trouvailles. Et de même qu’on ne peut plus penser le drame allemand moderne sans ce que Büchner a accompli, de même il est difficile de se représenter la poésie allemande du vingtième siècle, de Brecht et Benn à Grass et Enzensberger, sans l’influence de Heine. Que les écrivains qui lui doivent beaucoup parmi ceux qui sont venus après lui n’en aient souvent pas été et n’en soient toujours pas conscients, ne change rien à la chose. Depuis des années et des décennies, communistes et anticommunistes se réclament de Heine. Dans ce cadre, on se réfère à ses écrits tardifs, notamment à ses "Aveux" de 1854 et à l’avant-propos au "Lutetia" de 1855. Dans ces deux écrits on trouve des propos hautement dignes d’être suivis, si ce n’est que chaque parti aime choisir ce qui l’arrange, et lorsqu’il arrive que les deux partis citent les mêmes passages, c’est pour y souligner des membres de phrases différents. Le poète allemand était en avance sur son temps. 

 

"Est-ce cette belle cigogne qui, la mine sérieuse, et comme si elle dirigeait, craquette avec sa longue jambe, pendant que tous jouent leur musique ? Non, c'est dans mon propre cœur qu'est le chef d'orchestre de la forêt,et je le sens qui bat la mesure, et je crois bien qu'il s'appelle amour". Il prouva, et à l’époque, c’était quelque chose de neuf et d’étonnant, que, depuis sa position d’écrivain indépendant, il était possible de combattre efficacement ce qu’aujourd’hui nous appelons l’establishment. En d’autres termes, qu’il était possible d’être un écrivain politique sans devenir un homme politique écrivant de la poésie. C’était un homme de lettres engagé mais qui ne voulait rien savoir de la littérature à thèse. Il se moquait d’elle parce qu’il la tenait pour inutile. Même là où une influence politique directe et rapide lui importait, il ne consentait pas alors à des ­concessions artistiques. Son œuvre contredit l’affirmation selon laquelle il est nécessaire de se retirer dans sa tour d’ivoire pour rester un véritable artiste. De même que Heine se battit toute sa vie pour des réformes sociales, il ne se lassa pas de défendre le plaisir contre la morale de la société et l’hypocrisie, et de réclamer qu’on libère l’éros d’une contrainte contre nature. C’est précisément à notre époque, alors que l’émancipation érotique commencée le siècle passé semble achevée, qu’il ne faut pas oublier que Heine fait partie de ceux qui ont alors initié ce processus contre la très forte résistance de l’opinion publique, notamment des Églises chrétiennes, et qui l’ont soutenu de manière efficace. Mais quoi qu’il revendiquât et combattît, on ne pouvait jamais l’accuser de dogmatisme, jamais il n’était intolérant ou fanatique. C’est peut-être à mettre en rapport avec le fait qu’il partageait pour l’essentiel les objectifs de Marx et Engels tout en rejetant leurs moyens d’yparvenir. Il était, malgré la diversité de ses déclarations sur cette question, sans aucun doute un adversaire de la révolution. Son véritable élément était l’ambivalence, celle qui n’a rien à voir avec la réconciliation, ni même l’hésitation. C’était une ambivalence militante, agressive. Il était un génie de l’amour-haine, et il nehaïssait et n’aimait personne tant que les allemands et les juifs. Peut-on s’étonner qu’il soit alors entouré d’ennemis ? Il les rendait littéralement fous parce qu’il ne cessait de leur faire la démonstration de ce à quoi ils ne parvenaient la plupart du temps pas à s’élever: l’indépendance. Qu’il ait reçu de l’un ou de l’autrecôté des subsides est chose certaine et on le lui a souvent reproché. Mais personne n’a pu prouver qu’il ait jamais fait la moindre concession en échange. Non, Heine n’était pas au service d’un prince, d’un gouvernement ou d’une autorité, il ne faisait allégeance à aucun parti, aucune Église ni aucun journal, il n’avait ni seigneur ni commanditaire. Bien qu’il soit un auteur politique et porte un regard critique sur son époque, il était uniquement responsable devant lui-même. Le poète ne se réfugiait pas derrière l'homme. 

 

"Ne dis pas que tu m'aimes. Je le sais bien. Les plus belles choses au monde. Le printemps et l'amour sont condamnées à disparaître. Je me promenais sous les arbres, seul avec ma mélancolie". Bien sûr, il y avait déjà eu avant lui des écrivains indépendants. Heine fut cependant le premier à comprendre l’existence de l’écrivain indépendant comme une fonction, une institution. Et à faire considérer et respecter cette institution dans l’opinion publique allemande. Mais c’était là une scandaleuse provocation, d’autant plus s’agissant d’un juif qui, de surcroît, exercera son activité pendant de nombreuses années depuis l’étranger. À l’époque, c’était une provocation. À l’époque seulement ? Nulle part la solitude du juif Heine parmi les allemands n’apparaît plus fortement, nulle part son désespoir ne transparaît plus clairement que précisément dans cette partie de son œuvre où il n’est absolument pas question de juifs, dans sa poésie érotique. Elle parle sans cesse, contrairement à la poésie de Goethe, de dépit amoureux et d’amour malheureux, de souffrances de celui qui est dédaigné et éconduit. Se distinguent-elles donc des tourments d’un amoureux non juif ? Non, évidemment pas. Le seul fait que des générations entières d’allemands, de français et de russes, qui, on le sait, dans leur très grande majorité n’étaient pas des juifs, aient pu reconnaître dans son "Livre des Chants "leurs expériences les plus intimes et que pendant un siècle, les amoureux se soient laissés conduire, ou séduire par les vers de Heine, prouve qu’il avait trouvé comment exprimer les sentiments de millions de personnes. Mais cela n’a rien à voir avec sa judéité. À sa judéité est liée aussi l’histoire contradictoire et hautement ambivalente de la réception de son œuvre en Allemagne. Ne nous faisons pas d’illusion. Son œuvre n’a été que partiellement reçue, de manière très limitée, pour finir par n’être justement pas intégrée. 

 

"Je t'ai aimée, et je t'aime encore ! Et le monde s'écroulerait, que de ses ruines s'élanceraient encore les flammes de mon amour. Quelles que soient les larmes qu'on pleure, on finit toujours par se moucher". La judéité du compositeur Mendelssohn n’a jusqu’en 1933 pas fait obstacle à la popularité de son concert pour violons ni à sa musique pour le "Songe d’une nuit d’été". Berthold Auerbach fut, bien que juif, l’un des plus grands écrivains à succès de son temps. Finalement, beaucoup de vers de Heine, notamment ceux que Schubert et Schumann, Mendelssohn-Bartholdy, Brahms et Hugo Wolf avaient mis en musique, furent acceptés avec enthousiasme par le public allemand. Mais, autant il est certain que, par quelques-uns deses écrits, Heine correspondait aux attentes des lecteurs et répondait, d’une manière parfois extrêmement douteuse, à leur goût, autant il est sûr que pour la partie la plus grande et de loin la plus importante de son œuvre, sa poésie tardive et toute sa prose, il suivit une voie propre et originale. Il ne prêta pas attention aux habitudes de réception du public allemand. Ce qu’il lui imposait, le public le ressentit manifestement comme une chose étrangère et très choquante. Il refusait qu’on le brusque. Ce n’est donc pas le juif qu’on rejetait, mais le juif provocateur, l’éternel fauteur de troubles. Il faudrait cependant être aveugle pour ne pas voir que l’originalité et la particularité de l’œuvre de Heine allaient de pair avec son origine et sa situation en tant que représentant de la première génération de juifs allemands émancipés. En Allemagne,écrire sur Heine, c’est toujours écrire pour ou contre Heine. On ne l’a pas encore remisé au musée, le débat n’est pas encore terminé. Ainsi, Heine, comme Karl Marx, comme Richard Wagner, continue d’exercer une influence jusque tard dans le vingtième siècle. Il semble à propos de comparer l’importance qu’exerce pour la littérature le poète et auteur satirique, l’auteur politique et le journaliste qu’a été Heine avec celleque continuent d’avoir Marx pour la philosophie allemande et Wagner pour la musique allemande. À cette différence près que le génie de Heine n’a pas encore été tout à fait reconnu. Mais que son œuvre continue d’inquiéter, qu’elle soit encore ce qu’elle était, une provocation et un scandale, n’est pas la moindre de ses qualités. En février 1848, alors que la révolution éclate à Paris, Heine fait une très grave crise. Presque totalement paralysé, il doit passer ses huit dernières années alité, dans ce qu'il appelle lui-même son "matelas-tombeau". Depuis 1845, une maladie neurologique le ronge, s'aggravant de façon dramatique par crises successives. En 1846, il est même déclaré mort. Le dix-sept février 1856, Heinrich Heine meurt au trois avenue Matignon à Paris. Trois jours plus tard, il est enterré au cimetière de Montmartre. Selon ses dernières volontés, Mathilde, dont il avait fait sa légataire universelle, sera enterrée avec lui, après sa mort. 

 

Bibliographie et références:

 

- Augustin Cabanès, "Henri Heine"

- Armand Colin, "Heine le médiateur"

- Gerhard Höhn, "Heine, un intellectuel moderne"

- Marie-Ange Maillet, "Heinrich Heine"

- Camille Mauclair, "La vie humiliée de Henri Heine"

- Eugène de Mirecourt, "Henri Heine"

- François Fejtö, "Henri Heine, biographie"

- Jan-Christoph Hauschild, "Heinrich Heine"

- Lucien Calvié, "Le soleil de la liberté, Henri Heine"

- Norbert Waszek, "Heine et les périodiques français"

- Michael Werner, "Henri Heine, biographie"

 

Bonne lecture à toutes et à tous.

Méridienne d'un soir.

Thèmes: littérature
3 personnes aiment ça.