Méridienne d'un soir
par le Il y a 6 heure(s)
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"Juste à cette époque, Drogo s'aperçut à quel point les hommes restent toujours séparés l'un de l'autre, malgré l'affection qu'ils peuvent se porter. Il s'aperçut que, si quelqu'un souffre, sa douleur lui appartient en propre, nul nepeut l'en décharger si légèrement que ce soit. Il s'aperçut que, si quelqu'un souffre, autrui ne souffre pas pour cela, même si son amour est grand, c'est cela qui fait la solitude de la vie". Dino Buzzati (1906-1972) est le représentant le plus fameux de la littérature fantastique italienne du XXème siècle, avec Italo Calvino, malgré l’absence de tradition littéraire en ce domaine au siècle précédent. Ses récits les plus connus en France, "Le Désert des Tartares" et le recueil de nouvelles intitulé en France "Le K", font la part belle au surnaturel et aux contes. L’œuvre de Dino Buzzati est bien connue du public francophone. Ses nouvelles fantastiques, ses romans ont tous été traduits. Personne ne songerait à mettre en doute la valeur du "Désert des Tartares", son roman le plus connu, qui illustre de si concluante façon le passage du temps. Peu d’écrivains ont su inventer des fictions aussi troublantes. Chez lui, tout peut devenir inquiétant, même le quotidien le plus trivial. Dans "Un amour", il décrit ainsi avec minutie les ravages d’une passion dévastatrice. Cet écrivain hanté de toutes les façons était aussi peintre. Ses toiles décrivent un univers tout aussi angoissant que ses livres. Dans ses meilleures œuvres picturales, on se croirait parfois chez Magritte. Il s’intéresse à la bande dessinée, invente des histoires dans lesquelles les femmes sont souvent des personnages de perversion. Dino Buzzati disait en plaisantant que la peinture était son véritable domaine et que la littérature n’était pour lui qu’une occupation secondaire. Toute sa vie, il a été journaliste. Entré au "Corriere de lla Sera" en 1928, il n’en sortira que peude temps avant sa mort survenue en 1972. Il expliquera d’ailleurs que l’idée d’un militaire attendant en vain qu’éclate une guerre qui lui apporterait la gloire, le thème du "Désert des Tartares", lui était venue alors que, jeune journaliste, il avait vu des collègues désillusionnés après une vie d’espoirs déçus. Buzzati ne tenait pas le journalisme pour une obligation matérielle, répétant à plusieurs occasions que s’adresser à un lecteur dans un quotidien l’aidait à écrire de la fiction romanesque. Correspondant de guerre, envoyé spécial en Libye, parachuté à Tokyo, ou critique d'art. En 1955, Camus fait alors la traduction française d’"Un caso clinico", devenu en français "Un cas intéressant". Pour la première, on invite Buzzati à Paris. L'écrivain est tendu. Qui va-t-il rencontrer ? Il est rassuré dès le premier abord. Ce n’était pas le visage d’un intellectuel arrogant, c’était plutôt celui d’un sportif : le visage d’un homme du peuple, franc, solide, affichant une ironie débonnaire, une "tête de garagiste". Comme c'est pour Buzzati son premier voyage à Paris, Camus vient le chercher à son hôtel en taxi et entreprend de lui faire visiter la capitale. Lors d’une réception organisée après une soirée de représentation, Camus ne resta pas une seconde en place. Il enchaîna les danses les unes après les autres, avec l’enthousiasme d’un gamin de vingt ans. La philosophie ? Les grands problèmes de l’humanité ? Le drame des communautés modernes ? Notre éternelle condamnation à la solitude ? Ce soir-là, au moins, Albert Camus fut heureux. Il portait un costume bleu. Les deux écrivains étaient des hommes très humbles.

 

"Le soir même le lieutenant Morel conduisit en cachette Drogo sur le chemin de ronde pour lui permettre de voir le désert. Et Drogo pu contempler le monde du septentrion, la lande inhabitée à travers laquelle, disait-on, les hommes n'étaient jamais passés. Jamais, de par-là, n'était alors venu l'ennemi, jamais on n'y avait combattu, jamais rien n'y était arrivé. Plus tard, seul dans sa chambre, Drogo comprenait ce qu'était la solitude, il pensait aux factionnaires qui, à quelques mètres de lui, marchaient de long en large, tels des automates, sans s'arrêter jamais pour reprendre haleine. Ils étaient des dizaines et des dizaines à être réveillés, ces hommes, tandis que lui était étendu sur son lit, tandis que tout semblait plongé dans le noir. Des dizaines, des dizaines, se disait Drogo, mais pour qui, pourquoi ? "Les qualités indéniables de l’œuvre de Buzzati témoignent de la réussite de l’entreprise, aussi bien au travers de son style que de l’originalité de ses récits, confirmant qu’il était un grand écrivain. Les deux ouvrages susmentionnés sont représentatifs de cette qualité, aussi littéraire qu’intellectuelle. Force est de constater qu’un thème récurrent fait la spécificité de Buzzati. Qu’il s’agisse du "Désert des Tartares" ou du "K", l’écrivain aborde la plupart du temps la notion de vanité dans ses deux acceptions principales. Celle de toute entreprise vaine et futile comme celle de l’autosatisfaction, ou plutôt de l’orgueil, octroyant à ses récits une dimension très pascalienne. Au final, l’œuvre buzzatienne se révèle être ce fameux genre de nature morte qui porte ainsi elle-même le nom de vanité, exhibant la finitude humaine, finitude d’autant plus grande qu’elle est faite de futilités orgueilleuses. Le caractère vain des entreprises des personnages de Buzzati est majoritairement présent dans ses nouvelles. Le défunt par erreur, qui narre les péripéties d’un peintre après que sa mort soit alors accidentellement annoncée dans la rubrique nécrologique d’un grand journal et qui lui font prendre conscience, au bout du compte, le monde continue de tourner sans lui après l’avoir soigneusement oublié, illustre la futilité qu’use Buzzati avec ironie. C’est encore le cas dans "K", où le protagoniste, après avoir passé sa vie à fuir le squale, mais tout en amassant des richesses, se rend finalement à la créature mythique et se rend compte qu’il aurait pu avoir tout ce qu’il souhaitait dès sa prime jeunesse s’il ne l’avait pas fui. C’est aussi le cas dans "Général Inconnu", où Buzzati évoque la découverte d’un anonyme tombé au combat, et dont on arrive à identifier le grade, la corpulence, l’âge, mais pas l’identité. Inconnu tombé lors d’une guerre quelconque, toute sa formation, toute sa personne, finit par se retrouver anéantie, condamnée au mystère le plus complet. C’est toutefois dans le "Désert des Tartares" que l’on retrouve le mieux retranscrit l’entreprise vaine que représente le fort dans lequel Drogo est assigné par l’administration militaire.

 

"Le temps passait, toujours plus rapide. Son rythme silencieux scande la vie, on ne peut s' arrêter même un seul instant, même pas pour jeter un coup d'oeil en arrière. " Arrête ! Arrête ! " voudrait-on crier, mais on se rend compte que c'est inutile. Tout s'enfuit, les hommes, les saisons, les nuages. Et il est inutile de s'agripper aux pierres, de se cramponner au sommet d'un quelconque rocher, les doigts fatigués se desserrent, les bras retombent inertes, on est toujours entraîné dans ce fleuve qui semble lent, mais qui ne s'arrête jamais." L’écriture de Dino Buzzati octroie une élasticité au temps, telle que le protagoniste en vient à s’interroger sur la durée de sa présence dans le fort, croyant y être depuis toujours comme à peine arrivé. Cette perception paradoxale du temps est la clef de voûte du roman, regroupant tous les éléments du réalisme magique. Le temps incarnant le facteur surnaturel, laissant le protagoniste dans un cadre contemplatif. La futilité est ainsi double. C’est l’existence même du fort, et ce qu’il est censé surveiller, que Drogo juge vains, inutile. Pis encore, il finit par prendre goût à sa condition, finissant par espérer que l’invasion tartare aura bien lieu, illustrant la fameuse citation de Nietzsche : "Si tu regardes trop longtemps l’abîme, l’abîme aussi regardera en toi". Il devient ce qui lui faisait horreur au début du livre, un de ces automates qui errent dans un fort sans but, en croyant désespérément que la menace si nébuleuse finisse par se réaliser. Sa perception temporelle étant altérée, altération elle-même renforcée par le style de Buzzati qui invite à la contemplation, lorsque l’ennemi arrive enfin aux pieds de la forteresse, Drogo se retrouve trop âgé pour mener bataille et se voit confisquer la gloire dont il rêvait par de jeunes recrues, réduisant à néant tout ce pourquoi il s’était obstiné à demeurer au fort. Or, c’est justement sur ce point que l’on observe la double vanité dont Buzzati se sert pour composer ses récits. Drogo ne voit pas ses rêves seulement anéantis par l’élasticité du temps, ni par la contemplation dans laquelle il s’était égaré, mais aussi par ses rêves de gloire auxquels il s’était tout autant attaché. Dans "Le Désert des Tartares", double vanité, celle de Drogo, et de son entreprise.

 

"Cela semblait hier, et pourtant le temps avait tout de même passé, à son rythme immuable, identique pour tous les hommes, ni plus lent pour ceux qui sont heureux, ni plus rapide pour les malchanceux. Drogo comprit qu'une génération entière s'était entre-temps écoulée, qu'il avait maintenant dépassé le sommet de son existence, qu'il était maintenant arrivé du coté des vieux". Avant d’être un roman philosophique, "Le Désert des Tartares"est la transposition d’une observation qu’avait faite Buzzati lorsqu’il était encore jeune journaliste au Corriere della Sera. C’est le moment de la guerre d’Éthiopie. Toutes les salles de rédaction s’enfièvrent, s’agitent, semobilisent, guettent l’événement. Même les vieux briscards se remettent à espérer, sans trop l’avouer, qu’ils auront à couvrir l’opération la plus décisive, que leur papier sera reproduit dans le monde entier, qu’est donc enfin sur le point d’arriver cette occasion de gloire qu’ils avaient passé toute leur vie à attendre. Si las, si usés et si désabusés qu’ils fussent, ils se remettaient à croire que leur vie pourrait n’avoir pas été tout entière flouée, puisqu’ils allaient obtenir, au dernier moment de leur carrière, ce qu’ils n’avaient secrètement cessé d’attendre jusque-là. Dino Buzzati observait cet espoir dont s’éclairait soudain la grisaille de ces vies. Son coup de génie, c’est d’avoir eu la tragique intuition que ces épaves désillusionnées mais encore pleines d’illusions, ces ratés dont la vieillesse guettait encore ce que leur jeunesse avait rêvé, étaient en fait à l’image de toute vie. Entransposant dans la vie militaire cette pathétique dérision de l’attente, Buzzati en fit un mythe. C’est ce mythe qui nous fascine. L’armée n’est-elle pas en effet la seule institution dont l’unique justification soit de se préparer à une guerre que chacun passe sa vie à attendre quoi qu’elle puisse ne jamais arriver ? Le tour de force de Buzzati est d’avoir alors écrit un roman presque entièrement dépourvu de tout élément romanesque. Une seule attitude, une seule situation, un seul sentiment occupent tous les personnages : l’attente. Ce que tous attendent est si indéterminé, si improbable, que presque tous le déclarent imaginaire. Si fantasmatique ou névrotique deviendra une telle obsession que viendra même le moment où le colonel en interdira jusqu’à l’évocation.

 

"Ce fut un matin de septembre que Giovanni Drogo, qui venait d'être promu officier, quitta la ville pour se rendre au fort Bastiani, sa première affectation. Il faisait encore nuit quand on le réveilla et qu'il endossa pour la première fois son uniforme de lieutenant. Une fois habillé, il se regarda dans la glace, à la lueur d'une lampe à pétrole, mais sans éprouver la joie qu'il avait espérée. Dans la maison régnait un grand silence, rompu seulement par les petits bruits qui venaient de la chambre voisine, où sa mère était en train de se lever pour lui dire adieu". Que se passe-t-il dans une vie où il ne se passe rien ? Rien n’est moins romanesque. Voilà pourtant ce qui constitue l’étoffe du roman. Le temps uniforme et uniformément vide de l’attente y est toutefois scandé par de menus événements, auxquels sont consacrés quatre récits, presque sans rapport les uns avec les autres. Le premier et le dernier concernent l’ennemi du Nord. Alors qu’on en était venu à douter de son existence, le premier récit en décrit l’indécise et lente progression, jusqu’à ce que l’événement se réduise à une banale rectification de frontière. Dans le dernier récit, l’ennemi a pris corps. Il avance. Il arrive. Il attaque. Mais le roman finit au moment où commence la guerre. Parce qu’il s’agit du roman de l’attente, il ne peut en effet alors que s’achever lorsque finit l’attente, au moment où arrive ce qu’on avait si longtemps attendu. Un deuxième récit relate l’histoire de Lazzari, ce malheureux soldat qui a cru reconnaître, hors du bastion, un cheval égaré qu’il pensait être le sien. Il va le chercher. Il était sur le point de le ramener lorsqu’il trouve les portes fermées. Il ne connaît pas le mot de passe. Mais, quoique tout le monde le reconnaisse, chacun applique les consignes du règlement. Terrorisée, la sentinelle fait les sommations. Elle tire. Elle le tue. Narré par le menu, le plus lentement possible, ce drame de l’obéissance n’excède pas vingt pages. Un troisième incident interrompt l’interminable monotonie de cette vie où il n’arrive jamais rien : c’est la mort absurde, le dandysme suicidaire du lieutenant Angustina. Sans s’y être alors préparé, il a voulu se joindre à une expédition dont la mission était de parvenir au sommet d’une montagne avant les étrangers pour y borner la frontière. Par défi, il s’obstine, s’épuise, s’exténue. Peine perdue : les soldats étrangers sont déjà arrivés. Pour ne rien leur laisser soupçonner de son dépit, pour sauver la face, il commence une partie de cartes dans la bourrasque de neige, refuse de s’abriter, feint autant d’insensibilité que d’insouciance, jusqu’à mourir gelé. Thème éminemment philosophique : en mourant pour la seule beauté du geste, ce jeune lieutenant témoigne de ce que la vie ne vaut que par plus-que-la-vie. Le journaliste de métier devient alors fin philosophe.

 

"Il parut à Drogo que la fuite du temps s'était arrêtée. C'était comme si un charme venait d'être rompu. Les derniers temps, le tourbillon s'était fait toujours plus intense, puis, brusquement, plus rien, le monde stagnait alors dans une apathie horizontale et les horloges fonctionnaient inutilement". Pas plus long que les précédents, et n’occupant donc guère plus d’une vingtaine de pages, le quatrième récit est celui de l’impossible retour. Après quatre ou cinq années passées au fort Bastiani, cette citadelle lointaine d’où ne vient aucune nouvelle et où ne parvient aucun écho de ce qui se passe ailleurs, le lieutenant Drogo bénéficie d’une permission. Il revient enfin d’où il était parti, dans la ville où il avait passé son enfance, où il avait eu ses amis, où est encore sa mère. Il s’y reprend à rêver aux joies de la sociabilité, de l’ambition, de l’amitié, de l’amour. En vain. Tout lui est déception ou désillusion. Ce dont on a été séparé par le temps ne se retrouve pas. Il découvre en outre, en se rendant à l’état-major, que même ceux avec lesquels il avait cru tout partager ne partageaient rien avec lui, qu’ils avaient tous manigancé leurs mutations à son insu. Sachant sa solitude désormais impartageable, il retourne au fort Bastiani plus seul encore qu’il n’en était parti. Voilà les seuls éléments romanesques du roman. Mis bout à bout, ils n’en font pas la moitié. Tout le reste se passe à décrire une expérience tout à fait remarquable, qui est celle du temps lorsque nous avons conscience qu’il ne s’y passe rien. Au lieu que le roman relate l’enchaînement d’événements objectifs, tels qu’ils pourraient être enregistrés et restitués par une caméra, il décrit au contraire cette pure expérience de la subjectivité qui consiste à endurer la vacuité du temps. Or quelle est cette paradoxale expérience que nous avons d’un temps où rienn’advient, d’un temps sans devenir ? L’attente est cette expérience primordiale du temps comme délai. Car seulel’expérience du délai nous fait éprouver la compacité et par conséquent la réalité du temps. Mais, de même qu’il n’y a de résistance que par rapport à un effort, de même ne peut-il y avoir de délai que par rapport à quelque attente primordiale. C’est l’attente qui est originaire. Tout l’art de Buzzati est de nous la rendre à chaque instant sensible, sans presque jamais l’évoquer. Il lui suffit pour cela d’en décrire minutieusement, et de façon quasiment clinique, tous les divers effets. La plus banale attente est tantôt celle d’une tension jamais résolue, et tantôt, lorsque se produit l’événement, celle d’une détente qui nous déçoit en ôtant à ce qui arrive l’intensité que nous en avions imaginée.

 

"Jusqu’alors, il avait avancé avec l’insouciance de la première jeunesse, sur une route qui, quand on est enfant, semble infinie, où les années s’écoulent lentes et légères, si bien que nul ne s’aperçoit de leur fuite. On chemine placidement, regardant avec curiosité autour de soi, il n’y a vraiment pas besoin de se hâter, derrière vous personne ne vous presse, personne ne vous attend, vos camarades aussi avancent sans soucis, s’arrêtant souvent pour jouer". Aussi n’y a-t-il d’attente qui ne soit presque aussitôt suivie d’une petite déception, comme d’une sorte de paradoxal désenchantement. Tout comme ce thème est indéfiniment varié tout au long de "La Recherche du temps perdu", il accompagne, comme une basse obstinée, tous les épisodes du "Désert des Tartares". À peine a-t-il revêtu son uniforme d’officier que Drogo s’étonne qu’un moment si souvent imaginé et aussi passionnément attendu lui procure si peu de joie. Aussitôt arrive-t-il au fort Bastiani qu’il est déçu d’une aussi morne, si lointaine, et si austère affectation. Tous ceux qui y sont nommés n’attendent d’ailleurs que de le quitter. Mais, quoique tous attendent, personne ne s’en va. Tout se passe donc comme si l’histoire d’une vie se résumait à celle de quelque dénouement indéfiniment ajourné et d’une attente aussi constamment déçue. Comme autant de faits divers, toutes ces diverses déceptions (sa mère, ses amis, son amour de jeunesse, sa mutation refusée) ne se rapportent toutefois qu’à des attentes empiriques, et en quelque sorte circonstancielles, comme lorsqu’on est déçu d’avoir manquéle train qu’on comptait prendre, ou lorsqu’on est refusé à l’examen qu’on espérait réussir. Mais c’est une attente bien plus originaire qui obsède tous les personnages du roman de Buzzati. Parce que rien ne peut arriver dans cette citadelle perdue aux confins du désert, il n’y a rien à attendre. Uniquement occupés des mêmes gestes quotidiennement répétés, tous les jours n’y sont qu’un seul jour. Si l’empirisme avait raison, faute que s’y produisît aucun changement, le temps devrait donc s’en être évaporé. Or c’est tout le contraire que nous montre Buzzati. Le temps est d’autant plus long à vivre qu’il ne s’y produit rien. Mais il ne peut paraître long qu’à celui qui attend.

 

"Du seuil de leurs maisons, les grandes personnes vous font des signes amicaux et vous montrent l’horizon avec des sourires complices. De la sorte, le cœur commence à palpiter de désirs héroïques et tendres, on goûte ainsi l’espérance des choses merveilleuses qui vous attendent un peu plus loin". La profonde intuition découverte par Buzzati, et que tout son roman se passe à rendre sensible, c’est que l’attente est si constitutive de la conscience, si originaire, qu’elle précède l'objet. Avant même d’imaginer ce que nous pourrions bien attendre, nous attendons. Le premier effet de l’attente est de déliter le présent, comme s’il était toujours indigent de l’avenir qu’il n’est pas. Aussi voyons-nous tous les officiers du fort Bastiani rivés à leurs jumelles, et tout occupés de guetter sans cesse à l’horizon les signes improbables du moindre mouvement, de la moindre poussière. Le présent n’est plus alors pour eux que le fond sur lequel ils guettent que vienne à se profiler la forme de l’à-venir. Précisément parce que son premier effet est d’estomper ou d’engrisailler le présent, le deuxième effet de l’attente est de faire imaginer l’avenir avec une densité, une consistance, une intensité, dont aucune présence n’est capable. C’est ce qui suscite, tout au long du roman, cet "inexprimable sentiment de choses à venir", "cet obscur pressentiment de choses fatales", "l’illusion que ce qui est important n’a pas encore commencé". Sept ou huit fois revient, de façon lancinante, ce thème de l’imminence, comme si la vraie vie était encore à venir. Il est clair, du même coup, qu’on ne vit jamais vraiment puisqu’on s’attend toujours à commencer de vivre. Le troisième effet de l’attente est de relier la conscience à l’absolu et à la mort. Car le propre de l’attente est d’attendre ce qui ne laisserait plus rien à attendre. Or qu’y a-t-il qui ne laisse plus rien à attendre ? L’infini, auquel on ne peut rien ajouter, l’éternité pour laquelle rien n’est plus à venir, la perfection, la plénitude, la béatitude, mais aussi la mort. En même temps qu’elle porte donc en elle le sens de l’ultimité, l’attente excède donc toujours toute expérience possible. Comme le lieutenant Angustina sacrifie sa vie en un instant, comme si l’abnégation, la noblesse et la perfection de son geste lui faisaient atteindre l’absolu en même temps que la mort, Drogo ne cesse d’attendre la guerre comme l’occasion du sacrifice, et le sacrifice comme une régénération de l’existence. Toujours le thème de la vanité.

 

"On ne les voit pas encore, non, mais il est sûr, absolument sûr qu’un jour on les atteindra. Est-ce encore long ? Non, il suffit de traverser ce fleuve, là-bas, au fond, de franchir ces vertes collines. Ne serait-on pas, par hasard, déjà arrivé ? Ces arbres, ces prés, cette blanche maison ne sont-ils pas peut-être ce que nous cherchions ? Pendant quelques instants, on a l’impression que oui, et l’on voudrait s’y arrêter. Puis l’on entend dire que, plus loin, c’est encore mieux, et l’on se remet en route, sans angoisse". L’une des leçons du roman est en effet de nous faire comprendre que la mort a le même statut que l’absolu. Tout lui est toujours relatif sans qu’elle ne soit relative à rien. D’où ce sentiment tant de fois suggéré qu’on s’unit à l’absolu en rejoignant la mort. Parce que l’attente porte en elle, comme sa justification et sa destination, le sens de ce qui ne laisserait plus rien à attendre, nous n’en éprouverions que l’absurdité si nous ne tentions de nous en représenter le terme. Figure de l’absolu et de l’ultimité, ce ne peut être aussi qu’une figure de l’idéal. C’est ce qui nous ferait accepter de mourir une fois qu’on l’aurait accompli ou qu’on l’aurait obtenu. Mais, comme il va de soi, cet idéal ne peut être qu’un idéal de l’imagination, c’est-à-dire un idéal imaginaire. Ainsi Buzzati note-t-il que "les illusions guerrières, l’attente de l’ennemi du Nord, n’avaient été qu’un prétexte pour donner un sens à la vie", parce qu’"il faut bien espérer quelque chose". Mais parce qu’il s’agit d’un idéal, il ne peut pas se réaliser. C’est la promesse qui n’est jamais tenue. On attend l’idéal. Au moment où on croit presque l’atteindre, c’est la mort qui nous prend. L’ennemi arrive. C’est le branle-bas. Voici l’événement que Drogo avait passé sa vie à attendre. Il n’y assistera pas. Usé, malade, affaibli, relevé de son commandement, ce qui aurait dû être la justification de sa vie la rend définitivement injustifiable. De toutes les figures de l’absolu qu’on avait si secrètement et si obstinément attendues, une seule ne manque jamais d’arriver: la mort. C’est en consentant à sa mort qu’il fait alors sa paix avec l’existence.

 

"De la sorte, on poursuit son chemin, plein d’espoir. Et les journées sont longues et tranquilles, le soleil resplendit haut dans le ciel et semble disparaître à regret quand vient le soir. Mais, à un certain point, presque instinctivement, on se retourne et l’on voit qu’un portail s’est refermé derrière nous, barrant le chemin de retour. Alors, on sent que quelque chose est changé, le soleil ne semble plus immobile, il se déplace rapidement". Parce que l’attente est l’étoffe même de la conscience, on ne peut toutefois cesser d’attendre qu’en tombant dans l’inconscience. Unenotation de Buzzati nous le donne d’ailleurs à comprendre. Recru de fatigue, accablé de déceptions, fourbu d’unservice aussi monotone, Drogo remonte une dernière fois vers sa lointaine citadelle. Or voici comment le décrit Buzzati : "Il a quinze ans de moins à vivre. Hélas ! il ne ressent pas de grand changement, le temps a fui alors si rapidement que son âme n’a pas réussi à vieillir. Et l’angoisse obscure des heures qui passent a beau se faire chaque jour plus grande, Drogo s’obstine dans l’illusion, que ce qui est important n’a pas encore commencé". Cette intemporelle jeunesse de l’attente, tel est donc le fait psychologique fondamental découvert par Buzzati. Car c’est l’attente qui ouvre en chaque conscience la perspective du temps. Aussi n’y a-t-il rien qui survienne qu’elle ne situe et n’ordonne dans cette perspective. Mais cette attente qui ouvre le temps, elle, n’est pas temporelle. Quoique tout ce que nous puissions nous représenter soit dans le temps, et alors même que tout ce qui est dans le temps s’useet vieillit, la conscience comme sujet de la représentation n’est pas représentable, et l’attente comme ouverture du temps n’est pas temporelle. C’est pourquoi, tant d’expérience qu’un homme ait pu accumuler, et si vieux qu’il puisse être, il sent encore en lui la même attente qu’en ses premières années. Cette attente toujours en sa jeunesse, c’est donc elle qui inspire à tout homme le sentiment que la vraie vie est encore à venir, et que le moment n’est pas venu de mourir, car n’est pas encore arrivé ce qu’il attend pourtant depuis le commencement. C’est donc cette attente jamais lassée qui fait la mélancolie de la mort, en nous la faisant éprouver bien moins comme l’achèvement d’une existence que comme la filouterie d’un destin humain qui n’a jamais commencé.

 

"Bien des jours passeront avant que Drogo ne comprenne ce qui est arrivé. Ce sera alors comme un réveil. Il regardera autour de lui, incrédule. Puis il entendra derrière lui un piétinement, il verra les gens, réveillés avant lui, qui courront inquiets et qui le dépasseront pour arriver avant lui. Il entendra les pulsations du temps scander avec précipitation la vie". Buzzati n'est ni théoricien ni philosophe, mais il interroge naïvement l'énigme du monde. Éloigné du naturalisme et du vérisme italien, il situe ainsi ses récits dans l'intemporel et l'universel. Comme un photographe, il capte des moments qui révèlent l'étrangeté du monde. Par son travail de journaliste, son œuvre est marquée par la nécessité de rester humble face à l'événement qui, grand ou banal, reste éphémère. L'Italie des années 1950-60, politisée, reproche à l'écrivain son manque d'engagement, mais il refuse de se détourner des questions fondamentales sur l'Homme pour une cause réductrice. Sa vie c'est écrire. L'œuvre littéraire de Dino Buzzati est comparée souvent pour une part à l'influence de Kafka, par l'esprit de dérision et l'expression de l'impuissance humaine face au labyrinthe d'un monde incompréhensible, mais l’écrivain exprime un certain scepticisme à ce propos: "On parle de Kafka, moi sur ce point je ne me prononce pas". Son œuvre est aussi rapprochée au surréalisme comme dans ses contes où la connotation onirique est très forte. Son œuvre peut aussi être rapportée au courant existentialiste représenté par Jean-Paul Sartre dans "La Nausée" (1938) et Albert Camus dans "L'Étranger" (1942). Albert Camus a transposé la pièce de Buzzati "Un cas intéressant" ("Un caso clinico") en 1955. Les deux écrivains s'appréciaient. Enfin, ce roman au succès mondial peut être rapproché de deux grands classiques modernes : "Les Choses" de Georges Perec et "La Montagne magique" deThomas Mann. Dino Buzzati décède d'une longue maladie, le vingt-huit janvier 1972, âgé de soixante-cinq ans.

 

Bibliographie et références:

 

- Marie-Hélène Caspar, "L'œuvre narrative de Dino Buzzati"

- Noël Taconet, "Le Désert des Tartares de Buzzati"

- Antonella Montenovesi, "L'œuvre de Dino Buzzati"

- Yves Panafieu, "Essais consacrés à l’œuvre de Dino Buzzati"

- Véronique Anglard, "Technique de la nouvelle chez Buzzati"

- Roland Quilliot, "Les métaphores de l'inquiétude, Buzzati"

- Michel Suffran, "L'œuvre de Dino Buzzati"

- André Ughetto, "Le Désert des Tartares" de Buzzati"

- Cristina Vignali-De-Poli, "Œuvre de Dino Buzzati à l'épreuve du temps"

- Denise Werlen, "Étude sur Dino Buzzati, Le Désert des Tartares"

 

Bonne lecture à toutes et à tous.

Méridienne d'un soir.

Thèmes: littérature
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