Méridienne d'un soir
par le Il y a 10 heure(s)
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"L’œuvre vit du regard qu’on lui porte. Elle ne se limite ni à ce qu’elle est ni à celui qui l’a produite, elle est faite aussi de celui qui la regarde. Ma peinture est un espace de questionnement et de méditation où les sens qu’on lui prête peuvent venir se faire et se défaire". Munich est en pleine effervescence artistique au début du XXe siècle. Déjà, en1892, des artistes se séparaient de l'Association munichoise et formaient la première sécession d'Allemagne. La revue "Jugend", organe du Jugendstil, ou Art nouveau, ferment de rénovation, paraît en 1896. La même année voit l'arrivée des russes Wassily Kandinsky, Alexei von Jawlensky et Marianne von Werefkin. Kandinsky ouvre une école d'art en 1902 et préside le groupe "La Phalange", se situant rapidement comme une des personnalités marquantes de la fameuse cité des arts. En 1904, tous les mouvements avancés se fédèrent en une première association. Des expositions de Cézanne, de Van Gogh, de Gauguin, des néo-impressionnistes sont suivies de celles des nabis, de Matisse, de l'art oriental. Von Tschudi, nommé directeur des musées de l'État bavarois en 1909, contribue à donner à Munich une place prépondérante dans le mouvement moderne. Une nouvelle fédération d'artistes "avancés" se forme, la Neue KunstlerVereinigung (NKV). Kandinsky en est le président. Les expositions de la NKV sont animées d'un esprit d'internationalisme culturel analogue à celui des Indépendants à Paris. Son programme, rédigé par Kandinsky et Jawlensky, est une profession de foi, la croyance esthétique en un éclectisme qui embrasse les productions les plus archaïques et les plus modernes. Dans ce vaste groupement hétérogène, la majorité des peintres en reste à un mélange de fauvisme et de Jugendstil. Vers 1910, divers artistes, subissant l'attraction des idées de Kandinsky, forment un petit groupe, prélude de la scission d'où naîtra alors le "Blaue Reiter", une des manifestations les plus importantes du dynamisme propre au génie allemand. Idée-force plus que groupe, "DerBlaue Reiter", ou "Le Cavalier bleu", n'est pas un mouvement cohérent et organisé comme la Brücke à Dresde. Il est l'aboutissement d'une évolution qui trouve son origine dans un véritable confluent d'idées et d'expériences européennes. Le refus du Jugement dernier de Kandinsky par le jury d'exposition de la NKV met en évidence des dissentiments personnels et esthétiques. Deux camps se forment alors, l'un autour de Kandinsky, l'autre autour d'Erbslöh et Kanoldt. Kandinsky démissionne. Franz Marc le suit avec Kubin et Münter. Jawlensky et Werefkin tout en sympathisant avec leurs idées restent à la NKV. De façon tout à fait précise et concrète, le "Blaue Reiter"à sa naissance est constitué par les rédacteurs de l'Almanach, c'est-à-dire Kandinsky et Marc aidés de Macke, tous trois réunis, l'été et l'automne 1911, à Sindelsdorf où se trouve également le jeune peintre Campendondek.

 

"Un jour je peignais, le noir avait alors envahi toute la surface de la toile, sans aucune formes, sans contrastes, sans transparences". Le Cavalier bleu est ainsi un cercle d'amis, ouvert. Le dix décembre 1911, Kandinsky et Marc décident d'affirmer leur position par une exposition. Grâce à l'appui de Von Tschudi, elle a lieu à la galerie Tannhäuser, du huit décembre 1911 au deux janvier 1912, sous le titre "Der Blaue Reiter". L'emblème provient tout naturellement de ces cavaliers et chevaux dont les deux amis sont obsédés et de leur commune prédilection pour le bleu, couleur signifiant une même aspiration vers le spirituel, comme Kandinsky l'explique alors dans le Kunstblatt XIV, 1931. Un de ses tableaux de 1903 porte déjà ce titre. Les peintres invités à l'exposition sont réunis autour du Douanier Rousseau: Delaunay, Kandinsky, Marc, Macke, Campendonk, les deux Burljuck, le compositeur et peintre Schönberg et quelques autres: Niestlé, Bloch, Elisabeth Epstein, Kahler. Sélection alors restreinte mais pourtant significative, l'exposition a une importance historique et parcourt l'Allemagne. La seconde exposition s'ouvre le deux février 1912 à la galerie Glotz à Munich, sous le titre "Noir et Blanc". Consacrée à l'art graphique, elle a une portée plus large et réunit plusieurs centaines de dessins, gravures, aquarelles des premiers exposants, des membres de la Brücke, de Klee, Kubin, des cubistes Braque, Picasso, Derain, La Fresnaye, de Vlaminck, des russes Malevitch, Larionov, Gontcharova, des Suisses, un Alsacien, Arp, des allemands isolés, Morgner et Tappert. Le peintre allemand August Macke fit partie du groupe "Der blaue Reiter". Né le trois janvier 1887 à Meschede (Rhénanie-du-Nord-Westphalie), August Macke, après avoir étudié à l'École des beaux-arts de Düsseldorf, rencontra en 1910 Franz Marc qui l'introduisit dans les cercles du Cavalier bleu. Macke participa d'ailleurs activement à la création de ce mouvement. En 1912, il rencontra Robert Delaunay, et son travail pictural est alors marqué par l'orphisme. Le peintre se rend avec P. Klee et L. Moilliet en Tunisie où il exécute une série d'aquarelles de facture cubiste, riches en modulations chromatiques. Il meurt au combat le vingt-six septembre 1914 à Perthes-lès-Hurlus (Marne), laissant une œuvre en pleine évolution. Macke disparaît trop tôt pour quel'on puisse saisir la portée réelle de sa peinture. En l'espace de six ans, il avait assimilé les acquis du cubisme, du futurisme et des tendances artistiques les plus avancées. Si les œuvres de 1907-1908 trahissent encore les influences de l'impressionnisme français, celles de 1909-1911, par leur structure spatiale, révèlent celles de Cézanne. Après une brève période fauve (Autoportrait, 1911), le peintre élabore une grammaire plastique fondée sur la valeur émotive de la couleur et sur l'analyse de l'objet figuratif accomplie par les cubistes ("Femme devant une vitrine", 1914, Folkwang Museum, Essen). Dans les derniers mois de sa vie, il essaye d'atteindre un équilibre de construction qui s'incarne en une série de facettes géométriques rendues avecdes tons vifs, selon la technique expressionniste. La plupart de ses œuvres tendent alors également vers une bidimensionnalité de l'espace: trame colorée et morcelée étendue sur tout le champ visuel ("Paysage avec desvaches et un chameau", 1914, Kunsthaus, Zurich). Les toutes dernières aquarelles de Macke laissent pressentir une évolution abstraite novatrice et originale fondée sur la simplification des formes et sur la couleur pure.

 

"Dans cet extrême j'ai vu en quelque sorte la négation du noir. Les différences de texture réfléchissaient plus ou moins faiblement la lumière et du sombre émanait une clarté, une lumière picturale, dont le pouvoir émotionnel particulier animait mon désir de peindre". Franz Marc appelait son ami August Macke "Monsieur Couleur", tant celui-ci n’était qu’émotions en couleurs. Mais bref, infiniment bref, fut son passage terrestre. Sorte de Rimbaud de l’expressionnisme, il laisse pourtant une peinture certes encore en devenir, mais déjà d’une grande profondeur et totalement unique. Qu’aurait-il exploré comme nouvelles illuminations, s’il n’avait pas été ce peintre visionnaire fauché avant que les blés ne soient mûrs. On est donc sérieux quand on meurt à vingt-sept ans, broyé par la bouche immonde de la guerre, dans un champ d’horreur dans la Marne, lors de la période la plus meurtrière de cette guerre, son début. August Macke venait juste d’entreprendre un voyage lumineux avec son ami Paul Klee, où il avait fait provision de vie, de soleil, d’aquarelles et de photos qui devaient servir à de futurs tableaux. Toute cette lumière emmagasinée ne servira pourtant pas à aveugler l’abîme noir de la mort , et dans son ultime tableau "l’Adieu" perce déjà de façon prémonitoire son adieu à lui, qui s’était jeté comme Franz Marc dans la guerre fraîche et joyeuse, et qui deux mois après son déclenchement, sera tué dans une embuscade en Champagne. La course du Cavalier Bleu s’est brisée, comme le rêve profond, dans la boue de la guerre, dans les tranchées du réel. Il était alors la face lumineuse de l’expressionnisme allemand, alliant formes et couleurs dans une recherche sereine d’harmonie. Il n’était pas enfermé dans le nationalisme étroit d’une école allemande comme les peintres de Die Brücke, mais voulait aller à l’universel avec une grande ouverture d’esprit, et pourtant il est parti fleur au fusil se faire tuer dans les tranchées, pour lutter contre la France, alors que les peintres français comme Delaunay, Manet étaient son bréviaire, mais il croyait à une sorte de "purification" de la société par la guerre, il aspirait à une apocalypse bienfaitrice. Ce jeune homme, éternellement jeune homme, n’avait pas comme son ami Franz Marc, trop d’inquiétudes sous-jacentes, ni une vision pessimiste du monde. Il semblait avoir une vision du paradis, et ses personnages se promènent à Berlin dans des parcs pleins de soleil et de couleurs: tout est calme, luxe et volupté.

 

"La réalité d'une œuvre, c'est le triple rapport qui s'établit entre la chose qu'elle est, le peintre qui l'a produite et celui qui la regarde. Mon instrument n'était plus le noir, mais cette lumière secrète venue du noir". Aussi plus que dans cet expressionnisme soit nord-allemand avec le courant "Die Brücke", Le pont, ou même celui du Blaue Reiter, dontil fut une cheville ouvrière avant de s’en détacher, il faudrait imaginer un autre courant pour August Macke, celui de "l’expressionnisme rhénan", apaisé et plus porté vers les recherches plastiques. Ce n’est plus une révolte picturale contre la société, attentive aux réalités politiques et sociales, mais une description paradisiaque d’un monde apaisé où de belles dames en robes à la mode, des messieurs en costumes, tous oisifs ou en promenade dominicale, déambulent ou se reposent dans un univers urbain sans violence, avant-goût d’un jardin d’Eden. En fait tout ce que vomissaient majoritairement les expressionnistes. Étranges donc sont les chemins ensoleillés de Macke pour ses contemporains. Inactuel, il reste encore plus présent que les autres. Sans doute pressé par le sablier du destin, il traverse à toute allure toutes les étapes de la vie d’un peintre. En moins de six années de travail forcené, il dévore et assimile les influences les plus diverses: l’impressionnisme, le futurisme, le cubisme et l’expressionnisme. Et de toutes ces fleurs il fait son miel unique. Forte tête il refuse tout assujettissement à une doctrine ou un maître, aussi malgré son admiration fraternelle pour Franz Marc, il rompt brutalement avec le mouvement "Blaue Reiter" en1912, ne supportant plus l’autorité tatillonne de Vassily Kandinsky, qui voulait lui imposer ses vues sur la spiritualité dans l’art, et aussi sa domination. Macke, à vingt-cinq ans, est déjà singulier et libre, cheval sauvage parcourant ses propres domaines. Moins marqué par le déclin de l’Occident que ses collègues, il se concentre non pas sur la décadence des choses, mais sur leur harmonie, et sur le rapport entre les formes et les couleurs. Il va peindre surtout en intégrant alors les influences de Delaunay et des cubistes des scènes urbaines de la vie quotidienne: promenades, jardins, loisirs, belles dames en ballade. Peintre voyant, fiévreux, August Macke aura parcouru toutes les tendances picturales de son temps, en les magnifiant toutes. Loin de tout enfermement dans une doctrine, il dépasse l’expressionnisme allemand, car ce n’est pas la théorie qui le guide, mais la contemplation du réel. Pour le rendre vivant tous les outils à sa portée seront utilisés et les débats sur les temps modernes à représenter, ou sur le beau et le laid ne l’intéressent pas, pas plus que les artifices de la nature, autant de débats expressionnistes.

 

"Enfant, j'aimais peindre, dessiner. On me donnait des couleurs mais je préférais tremper mon pinceau dans l'encrier". Comme le disait Kirchner, il voulait mettre en avant le besoin pur et naïf de réunir harmonieusement l’art et la vie. Il n’aimait pas les aventures désespérées et chaotiques des artistes allemands qui se cherchaient, pas plus que les sermons sur la spiritualité dans l’art, du gourou Vassily Kandinsky, avec qui il se fâchera bien vite, ne supportant pas son autoritarisme. Il le raillait en le nommant "Le Grand Spirituel". Il le caricaturera en cavalier montant son cheval, Franz Marc. Pour lui "trop de théorie finit par tuer l’art". Et il suivra son chemin dès 1912, solitaire, avec sa liberté insolente, sa fraîcheur. Il ne brisera pas les formes, comme le fera Schönberg, son collègue au Blaue Reiter, avec lamusique atonale, mais peu à peu l’attirance vers l’abstraction émergera, trop tard hélas. August Macke était la faceclaire et pure de l’expressionnisme. Brève fut sa vie, brève fut sa carrière artistique, et pourtant au bord de l’abstraction, il avait trouvé son style et son amour de la lumière pourra éclater une dernière fois dans ses 38 aquarelles et ses 110dessins, du court voyage à Tunis au printemps 1914. La couleur, la couleur pure, fut sa quête, sa recherche de l’azur, son illumination: "J’ai mis maintenant tout mon salut dans la recherche de la couleur pure". La couleur et lui ne feront plus qu’un. Il était devenu "Monsieur Couleur". La trajectoire d’August Macke fut brève, mais lumineuse, et ses noces avec la couleur et la lumière l’ont illuminé. August Robert Ludwig Macke est né le trois janvier 1887 à Meschede (Rhénanie-Du-Nord-Westphalie) où son père, August Friedrich Hermann, exerce les fonctions d’ingénieur des Ponts et Chaussées. Macke avait deux sœurs aînées. Peu après sa naissance, la famille s’installe à Cologne, où August sera élève au Kreuzgymnasium. En 1900, la famille emménage à Bonn, où Macke poursuivra sa scolarité. En 1903 il rencontre Élisabeth Gerhardt, âgée de 15 ans, et qui sera, toute sa courte vie, sa fidèle compagne. Contre la volonté de ses parents, il quitte prématurément le lycée, sans diplôme, en 1904. De 1904 à 1906, il suit les cours de l’Académie des Beaux-arts de Düsseldorf et simultanément les cours du soir de l’École des Arts décoratifs afin de ne pas se limiter aux sujets les plus académiques qui l’ennuient. Il se lasse de ne dessiner que des "mannequins en plâtre". Il se sent étranger, déplacé dans ces formes d’enseignement. Il se voudra autodidacte, sauvage. Lors d’un voyage à Bâle en 1900, August découvre au Kunstmuseum la peinture de Böcklin, le célèbre peintre symboliste de l’Ile des morts, qui inspira alors magnifiquement aussi Rachmaninoff. Il fait de Böcklin son modèle. Sa route est enfin tracée mais le destin le fauchera.

 

"Ce sont des différences de textures, lisses, fibreuses, calmes, tendues ou agitées qui captant ou refusant la lumière font naître les noirs gris ou les noirs profonds". En 1905, il crée des décors et des costumes au Schauspielhaus de Düsseldorf. En avril, il effectue son premier voyage en Italie avec Walter Gerhardt, déjà la rencontre avec la lumière le marque. Il visite à nouveau une exposition d’Arnold Böcklin à Heidelberg. En juillet 1906 il voyage en Hollande et en Belgique. Et il poursuit son voyage à Londres où il visite le British Museum. Macke quittera l’Académie en novembre, déçu par l’académisme de l’enseignement, pour suivre des études indépendantes. L’été 1907, il se rend pour la première fois à Paris où il découvre l’impressionnisme à travers les œuvres de Manet, Degas, Seurat, Monet, Pissarro, Renoir, Toulouse-Lautrec. Sa première rencontre avec l’impressionnisme français sera déterminante, indélébile. Il découvre également la joyeuse vie parisienne sur les boulevards, dans les parcs et les cabarets. Il réalise alors de nombreuses esquisses pour saisir ses impressions spontanées. Il va transposer ses impressions dans les tableaux des promeneurs de Berlin. Et il décide aussi de travailler non plus en atelier mais en plein air. Il refuse la peinture de pensée pour suivre celle de la forme et couleur de la peinture française. Macke fera ensuite un séjour de six mois dans l’atelier d’études de Lovis Corinth à Berlin, pour se perfectionner. Il y rencontre Bernard Koehler, grand collectionneur et futur mécène du Cavalier bleu. Il voyage ensuite en Italie (1908) et en France, pour acquérir quelques œuvres pour la collection Koehler. Bernard Koehler est l’oncle de sa future femme, Elizabeth Gerhardt. Il travaille intensivement sur des dessins de grands chefs-d’œuvre de la Renaissance italienne. De1908 à 1909, il effectue son service militaire d’un an. Le cinq Octobre 1909, Macke et Elisabeth Gerhardt se marient. Le voyage de noces se déroule à Paris où August Macke peint "l’Autoportrait au chapeau". Macke étudie les peintures de Honoré Daumier et pour la première fois voit les œuvres des futuristes italiens. Il se rend au Salon d’Automne, se familiarise avec l’art des Fauves français. De retour en Allemagne, le couple s’installe alors à Tegernsee, à cinquante kilomètres de Munich, fuyant la vie mondaine, et où Macke peindra, dans une grande fièvre créatrice, une très grande quantité de tableaux, environ deux cents. Il sort de son isolement en 1910, grâce à la rencontre avec Franz Marc le six janvier 1910, dont il admire les tableaux vus à Munich, et qu’il veut rencontrer. Ils deviendront amis pour la vie, malgré des divergences esthétiques, et Franz Marc sera effondré à l’annonce de la mort de son ami. Il ne s'en remettra jamais.

 

"Le reflet est pris en compte et devient partie intégrante de l'oeuvre. Il y intègre la lumière que reçoit la peinture et la restitue avec sa couleur transmutée par le noir". La visite de l’exposition Matisse à la Galerie Thannhauser à Munich,en février 1910, est un choc, surtout les tableaux "La musique et la Danse", avec leurs couleurs rouges, la négation detoute perspective, la représentation symbolique des personnages. Cela va l’influencer durablement et il rend tout son pouvoir aux taches de couleur intenses, violentes et déposées en aplats. Le fait de se confronter à des peintres bien plus âgés que lui, va précipiter son évolution et le faire grandir en tant que peintre. Il va également passer d’un certain impressionnisme, à une fusion des couleurs et des formes. Son fils Walter naît le treize avril 1910. August Macke, profondément citadin, décide de s’installer à Bonn en novembre 1910, dans un nouvel atelier, car une nouvelle période de sa peinture est en cours. À la fin de l’été, il voyage à Kandern et à Thoune (Suisse) et fait la connaissance de Paul Klee. Macke se rapproche de Franz Marc et de Vassily Kandinsky qui lui apporte une nouvelle impulsion artistique,mais il garde sa propre conception artistique et ne se plie pas aux injonctions de Kandinsky sur l’art. Il va participer de façon très active à l’élaboration de l’Almanach de Cavalier bleu qui malgré sa brièveté va fixer les cadres de l’expressionnisme allemand. Il se charge de réunir les images de la partie ethnographique de l’album et il étudie dans son essai "Les Masques", les masques africains et y établit la correspondance entre l’art des peuples primitifs et celui de l’Europe moderne, avant que cette idée soit reprise par tous. En février 1912, Macke participe à la première exposition du "Cavalier Bleu" à la Galerie Thannhauser, à Munich avec une dizaine de tableaux, dont l’"Orage" de 1910.En 1912, il parvient à exposer à Moscou, Cologne, Munich et Iéna, et participe à des expositions itinérantes du "BlaueReiter, et il voyage en Hollande au printemps. Avec 16 dessins, il participera à la seconde exposition du "Cavalier Bleu"chez Tannhäuser, à Munich, mais cette exposition le déçoit. Il s’éloigne alors de Kandinsky et du "Cavalier bleu" et peindra même en 1913 une caricature féroce du "Cavalier bleu" qu’il trouve trop influencé par Kandinsky. Il collabore à l’Exposition internationale à Cologne où il fait la connaissance d’Ernst Ludwig Kirchner et des autres artistes "DieBrücke". Le vingt-et-un janvier 1913, il reçoit la visite de Robert Delaunay et de Guillaume Apollinaire à Bonn. Son fils Wolfgang naît alors le huit février. En mars, il visitera aussi l’exposition Delaunay à Cologne. La peinture de Delaunay, l’orphisme, va l’amener vers l’abstraction, et il est aussi fasciné par les peintres italiens du futurisme, sans souscrire à leur pathos verbal. D’ailleurs August Macke se sera méfié tout au long de sa courte vie des idéologies artistiques.

 

"Il faut surtout se garder de répéter ce qui a réussi. On tombe souvent très vite dans son propre académisme. Tous les académismes sont mauvais. Mais le pire, c’est encore celui de soi-même". Il est alors l’organisateur de l’exposition "Expressionnistes Rhénans" au Salon d’art de Friedrich Cohen à Bonn. Et il collabore aussi au Premier Salon d’Automne allemand à Berlin. Il déménage en Suisse à l’automne 1913, pour s’éloigner de la scène artistique trop turbulente et surtout trouver du temps pour son développement artistique propre. Il vit à Hilterfingen, au bord du Lac de Thoune (Suisse), d’où il partira pour un voyage à Marseille en avril 1914. Entre-temps, avec son ami suisse le peintre Louis Moilliet, il se livre à d’intenses séances de travail commun. Dans cette période intensive de création, il élabore quelques-uns de ses ouvrages les plus importants. De Marseille, il part le six avril vers Tunis avec Klee et Moilliet en passant par Palerme et Rome. Il y peint de nombreuses aquarelles et prend de nombreuses photos. Ensemble, ils travaillent dans le quartier arabe et dans le port de Tunis. Là enfin il voit la lumière du Sud, intense, généreuse, alors qu’il ne l’appréhendait que par des sources littéraires. De retour en Allemagne il va peindre 36 toiles en transposant les motifs du voyage à Tunis. Mais brusquement la guerre éclata. Le 8 août 1914, Macke est mobilisé. Le 26 septembre, August Macke est tué dans une escarmouche à Perthes-les-Hurlus, en Champagne. Ses restes sont inhumés au cimetière militaire de Souain. Il avait vingt-sept ans. Le tableau "l’Adieu" peint en 1914 est son requiem. Cette dernière œuvre d’August Macke revêt une dimension prophétique. En effet, la première guerre mondiale vient d’éclater et il pressent que son enthousiasme pour la guerre va se flétrir. Dans ce tableau Auguste Macke montre l’angoisse qui l’étreint à l’approche de son départ pour le front et ce tableau s’oppose donc aux affiches de propagande qui se multipliaient à cette époque. Pourtant Macke, engagé volontaire, croyait en la guerre fraîche et joyeuse qui devait purifier le monde. Déjà les doutes l’assaillent, et lui l’étoile filante de l’expressionnisme, encore gorgé du soleil de Tunis, va vers sa mort dans les tranchées glauques. "À la guerre nous sommes tous égaux. Mais parmi mille braves, une balle en a atteint un irremplaçable. Sa mort, c’est l ’amputation d’une main de la culture. L’aveuglement de l’un de ses yeux. Nous autres peintres, nous savons bien qu’avec la disparition de ses harmonies, la couleur de l’art allemand devra pâlir de plusieurs suites de sons, et revêtira une sonorité plus sèche, assourdie. Il a, avant nous tous, donné à la couleur la sonorité la plus claire et la plus pure qui soit, aussi vive et claire que l’était tout son être".

 

"Ces relations entre les formes sont un transfert de relations de l'univers à une autre signification. Dans ce qu'elle a d'essentiel la peinture est une humanisation du monde. Ce que j’ai trouvé de plus neuf dans la peinture est cela. Il existe des couleurs mises ensemble qui résonnent, ainsi par exemple un rouge et vert particulier, qui quand on les regarde se meuvent et scintillent. Maintenant, si tu peins quelque chose plein d’espace, alors le son de la couleur qui scintille, devient effet de couleur et espace trouver cette énergie de la couleur créatrice de l’espace, plutôt que de se contenter de restituer un clair-obscur mort, ceci est notre objectif le plus beau". Contrairement à Franz Marc qui se défiait de l’espèce humaine qu’il trouvait laide et corrompue, pour ne peindre finalement que des animaux, August Macke aura pour thème principal l’humanité : belles dames élégantes, hommes lisant dans les parcs, magasins de mode hauts en couleurs, promenades dans les parcs ou les allées ensoleillées. Mais les visages, les caractères des gens, disparaissent derrière des taches de couleur. Ces couleurs vibrent, la lumière surgit alors des contrastes, la beauté du monde étincelle. Sur un seul plan, sans perspective, ses personnages glissent dans un univers étale, heureux, où passe une simple brise de bonheur, des nappes d’harmonie. Il prend souvent sa famille comme modèle dans son œuvre. Il sera calmement, presque insolemment, un des grands précurseurs de l’art moderne. Lui-même décide très tôt de quitter le conformisme et les sentiers battus de l’art allemand. Il trouve une source d’inspiration fondamentale dans les mouvements artistiques en France, impressionnisme, cubisme, et surtout auprès de Robert Delaunay et de son approche des formes et des couleurs. Mais Macke, lui qui se veut profondément indépendant fera de ses influences une nouvelle approche des couleurs et des formes. Tout déborde de couleurs éclatantes et de formes lumineuses. Ses peintures se concentrent principalement sur l’expression des sentiments et des émotions plutôt que sur la reproduction de la réalité objective. Pour cela il n’hésite pas à distordre la couleur et la forme. De grands aplats, venus de l’influence cubiste, structurent ses tableaux. Il aime opposer tous les contraste de couleurs complémentaires, comme le rouge et le vert, présents dans ses tableaux.

 

"Si l'on sait qu'on ne sait pas, si l'on est attentif à ce que l'on ne connait pas, si l'on guette ce qui apparaît comme inconnu, c'est alors qu'une découverte est possible". Fasciné par les valeurs chromatiques, il les inscrit dans des formes simples, et se concentre sur les rapports entre les problèmes des couleurs et des formes. Peu marqué par les recherches spirituelles de Marc ou Kandinsky, il se plonge alors plutôt dans les recherches plastiques, plus déterminantes pour lui, car plus proches des émotions spontanées. Avec son physique robuste, son faux air de garçon de ferme, il est ancré dans la nature, aussi fasciné par la ville et ses personnages éclatants de couleurs dans des scènes quotidiennes. Il contemple le réel, plus qu’il ne l’interprète. Sans spéculation métaphysique, il rend hommage à la nature, presque joyeusement. Il ne veut pas chercher une nouvelle réalité comme Delaunay, mais simplement transcrire par la métaphore de la peinture sa beauté lumineuse. Il suit ses calmes promeneurs dans les parcs, dans le zoo, sur les berges des rivières, ou devant les vitrines des magasins de mode, ainsi qu’au cirque. Comme des méandres calmes de vie, il peint l’absence de précipitation de ses personnes, aussi lentes que le cours du fleuve. Point de violences de couleurs, mais un équilibre qui place Macke dans une position très isolée dans l’expressionnisme allemand, toujours tenté par l’apocalypse. Lui simple et direct il trace son chemin de joie, empli de poésie visuelle. Il ne recherchait point la puissance, mais l’amplitude. Et en deux ans seulement il atteint sa pleine maturité, exploitant autant la leçon analytique du Cubisme que le chromatisme lumineux de Delaunay, les couleurs fortes du fauvisme, les apports du "Cavalier Bleu", les élans de Matisse, la force de Manet, son grand inspirateur. Mais il est avant tout August Macke, unique, original, vivant et lumineux. Tout est ainsi modulation chromatique, et va de variations en variations subtiles ou fortes. Serein, il semble avoir tendu une corde au-dessus des couleurs et il danse. Tout est suggéré d’un simple coup de pinceau, simplifié à son essence. Tout devient lyrique, instantané, immédiatement saisissable, comme autant d’émotions immédiates. Tout est sensations et force de vivre. La couleur est émotion à elle seule. Elle est puissance de vie et c’est elle qui crée l’espace et les formes. Chez August Macke la lumière jaillit du tableau même. L'obsession des couleurs est au cœur de sa vie picturale et quand il sent que celle-ci peut s’effondrer il peint l’un de ses derniers tableaux, l’Adieu, qui représente le départ des hommes pour le front, pour le début de la première guerre mondiale, en teintes tristes et prémonitoires de sa propre mort. Et lui, en tant que peintre expressionniste cultivant avant tout l’art de l’émotion, s’est attaché à décrire le monde extérieur dans un langage purement émotionnel. L’or pur de la couleur pure fut son Graal, son obsession, son paradis perdu et retrouvé. La couleur lui fut ôtée au fond des tranchées en Champagne à 27 ans, au moment des vendanges. Sa mort n’était pas encore mûre en lui, et c’est comme un fruit vert qu’il partit, mais son ombre pure repose désormais sur tous les cadrans solaires du monde et il détache les vents sur les plaines.

 

Bibliographie et références:

 

- Franz Marc, "August Macke"

- Marie-Claude Delion-Below, "August Macke"

- Michael Baumgartner, "August Macke"

- Geneviève Roux-Faucard, "August Macke"

- Jacqueline Munck, "August Macke"

- Andrei Nakov, "August Macke"

- Magdalena Moeller, "August Macke"

- Marc Restellini, "August Macke"

- Denise Wendel-Poray, "August Macke"

- Detmar Westhoff, "August Macke"

- Roman Zieglgänsberger, "August Macke"

 

Bonne lecture à toutes et à tous.

Méridienne d'un soir.

Thèmes: littérature
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