"J'existe pour moi, et pour ceux auxquels ma soif inextinguible de liberté donne tout, mais aussi pour tous, car dans la mesure où je vais aimer, j'aime tout le monde. Parmi les cœurs nobles, je suis le plus noble, et le plus généreux à payer de retour. Je ne nie pas avoir réalisé des dessins et des aquarelles à caractère érotique. Mais il n'en demeure pas moins que ce sont des œuvres d'art". Artiste emblématique de la Sécession viennoise, Egon Schiele (1890-1918) est à la fois l’artiste le plus sulfureux du tournant du XXème siècle et le plus fulgurant. Ce génie subversif meurt à seulement vingt-huit ans. Influencé par les écrits de Freud et fasciné par l’érotisme, sa production artistique singulière heurte de plein fouet les tenants du classicisme et les conventions bourgeoises de l’époque. Son sujet favori ? Le nu féminin bien sûr. Qu'il tord à souhait pour proposer un érotisme transgressif. Né en 1890 à Tulln, petite ville de province de la Basse-Autriche située sur le Danube et fils d’un chef de gare, rien ne prédestinait Egon Schiele à une carrière artistique. Pourtant, passionné par le dessin dès sa plus tendre enfance, il se réfugie dans ses carnets de croquis pour dessiner le monde qui l’entoure. Son père, vexé par le désintérêt de son fils pour son métier, brûle ses premiers croquis de wagons de chemin de fer. Mais rien ne l’arrête. Contre l’avis familial le jeune artiste décide de suivre de scours de dessin au lycée de Klosterneuburg. Son professeur, alors ébloui par ses croquis, l’encourage à multiplier ses promenades à la campagne qui l’inspirent profondément. Un an après la mort de son père en 1905, Schiele est alors reçu, à seulement seize ans, à la "Kunstgewerbeschule", l’École des Arts et Métiers de Vienne. Ses professeurs remarquent tout de suite son style singulier et audacieux et l’incitent à s’inscrire à la prestigieuse Akademie der Bildenden Künste ,l’Académie des Beaux-Arts de Vienne, dont l’artiste suivra les cours pendant trois ans. Frustré par le style conservateur de son tuteur de l’époque et soutenu par son mentor Gustav Klimt, il claque la porte de l’Académie pour fonder en 1909 le groupe éphémère "Neukunstgruppe". Appliquant ces nouveaux concepts, Egon Schiele développe une pratique expérimentale dans laquelle il questionne les souffrances profondes de l’être. Se prenant pour sujet d’expérimentation, Schiele s’essaye à l’art de l’autoportrait. Sur certains tableaux, il se présente nu, se dédouble, sur d’autres il se résume à une partie du corps, son visage, ses mains, ses jambes. De là, les prémices d’un traitement systématique du corps apparaît. Mis au service d’un érotisme subversif dans plus de trois mille dessins et près de trois cents peintures, le trait n’a de cesse de canaliser ses pulsions érotiques et de présenter des nus féminins transgressifs. À la recherche d’une nouvelle forme d’érotisme, Schiele choisit de représenter des corps frêles de prostituées ou de jeunes filles issues de classe populaire. Grâce à un jeu habile de couleurs entre le noir du tracé et le blanc du halo symbolique qui entoure la femme, Schiele attire subtilement le regard du spectateur vers la zone érotique par excellence: le sexe féminin. Cet intérêt pour les jeunes filles lui vaudra d’être envoyé en prison pendant vingt-quatre jours pour obscénité caractérisée. Si la représentation du corps féminin tient une place primordiale dans le travail de l’artiste, elle est considérablement bouleversée par la rencontre en 1911 de sa muse favorite: Valérie Neuzil également appelée Wally Neuzil. La sulfureuse jeune femme et ancien modèle de Gustav Klimt, inspire profondément Egon Schiele. En 1912, il réalise le Portrait de Valérie Neuzil, "Wally", pendant de l’Autoportrait à la lanterne chinoise. Cette œuvre qui semble être construite comme un double du portrait de Schiele vient littéralement compléter l’artiste. Différente de toutes les toiles réalisées auparavant, elle est plus réaliste et poétique. Mais cette histoire d’amour ne dure pas. Après avoir été chassés de la petite ville où Schiele et Wally Neuzil vivaient, l’artiste retourne à Vienne et rencontre Édith Harms, avec qui il se marie en mars 1915. Cette dernière lui inspira l’une des œuvres les plus connues du peintre, "L’étreinte (Amants II)". Véritable point d’orgue du style semi-classique de la fin de sa vie, Egon Schiele symbolise un moment hors du temps. Loin de toute obscénité, cette toile apparaît comme l’icône d’une étreinte mutuelle et infinie, qui résonne avec le destin tragique de ses figurants.En 1918, Édith Harms alors enceinte de six mois, meurt de la grippe espagnole. Quelques jours après elle, le trente-et-un octobre 1918, le peintre, âgé de vingt-huit ans, décède de la même infection. Son œuvre a connu des inflexions majeures.
"Il n’y a pas d’art nouveau, il y a de nouveaux artiste. Le nouvel artiste doit obligatoirement être lui-même, il doit être créateur et doit, sans intermédiaire, sans avoir recours à l’héritage du passé, construire, absolument seul, les fondements". Le spectateur, en contemplant l’œuvre figurative de Schiele, est souvent jeté dans un tourbillon de sensations: il se sent attiré et repoussé, fasciné et choqué à la fois. Visant "l’imprésentable" en tant que sublime, l’œuvre de Schiele s’inscrit aussi dans la dialectique radicale entre moderne et postmoderne. Egon Schiele, disparu tragiquement en 1918 à l'âge de vingt-huit ans, apparaît comme une figure d'exception parmi les artistes du XXe siècle. Considéré comme l'un des artistes majeurs du mouvement expressionniste, il est, avec Gustav Klimt, le peintre autrichien le plus célèbre. Après une éclipse de près d'un demi-siècle, son œuvre a été redécouverte à la fin des années 1960, puis a été pleinement reconnue à partir des années 1980. De par sa vie très courte, la fulgurance de son génie, sa liberté d'inspiration où, pour la première fois, s'expriment aussi crûment la sexualité et les tourments de l'âme, il est devenu le symbole de l'artiste maudit, marginal et révolté. Pourtant, cette image trop univoque mérite d'être nuancée. Personnalité complexe, doué d'un immense talent, Schiele était aussi un être naïf, soucieux de reconnaissance, vaniteux même, plus habile qu'on ne le soupçonne d'ordinaire. Si, comme beaucoup de jeunes artistes, il a vécu dans le besoin, il n'a jamais connu la misère et a su s'attirer la protection de Klimt, susciter l'intérêt de collectionneurs et de quelques marchands, et gagner les faveurs d'un critique célèbre. De même, son œuvre défie les classifications trop rigides. Elle est tour à tour révolutionnaire ettraditionnelle, spontanée et sophistiquée, dépouillée et maniérée, en rupture avec les conventions tout en s'inscrivant dans une continuité historique. Introspective et exhibitionniste, elle met en scène le corps dans tous ses états mais s'attache aussi aux paysages et à l'architecture baroque et vernaculaire de Basse-Autriche et de Bohême. En dix ans,son œuvre a connu quatre inflexions. Nul ne peut prédire de nos jours quel en aurait été le développement ultérieur. Egon Leo Adolf Ludwig Schiele naît le douze juin 1890 dans le logement de fonction de son père, chef de gare à Tulln, au bord du Danube, à une trentaine de kilomètres en amont de Vienne. Seul fils survivant d'Adolf Schiele (1850-1905) et de Marie née Soukup (1862-1935), il a deux sœurs aînées, Elvira (1883-1893) et Melanie (1886-1974), mais préférera sa cadette, Gertrude dite Gerti (1894-1981). Son enfance est perturbée par ses échecs scolaires et les crises d'un père probablement syphilitique, jusqu'à ce que, décevant toutes les ambitions familiales mais réalisant une vocation très précoce, il aille se former à la peinture dans la capitale. Très liée à l'univers du rail, la famille Schiele y espère une carrière pour son unique descendant mâle. Les jeunes époux disposent d'une modeste fortune en actions de la compagnie des chemins de fer de l'État autrichien, en plus de l'avantage que représente un emploi dans la fonction publique de ce pays bureaucratique. Le séduisant Adolf aime arborer son uniforme de gala, son fils héritera de sa propension à dépenser sans compter. Après l'école primaire, Tulln étant dépourvue d'établissement secondaire, Egon part en 1901 pour "Kremsan der Donau", où il apprécie plus le jardin de sa logeuse que la discipline du collège. L'année suivante ce sera alors le Gymnasium de la ville de Klosterneuburg, où son père a pris une retraite anticipée pour raisons de santé. Egon accuse un gros retard scolaire, se renferme, manque des cours. Définitivement dégoûté de l'école, il ne réussit qu'en dessin, en calligraphie et, malgré une constitution fragile, en éducation physique. Son court dessein semble déjà alors tracé.
"L'art ne peut pas être moderne, l'art est éternel. Roller est certainement un grand artiste mais sa cour de prison dans Fidelio n'est que du théâtre, alors que la peinture "Cour de prison" de Van Gogh est une vérité des plus saisissantes, du grand art". Bien qu'il l'affecte profondément, le décès de son père va en quelque sorte permettre à Schiele de réaliser sa vocation. Egon semble avoir été lié à son père par une relation très forte. Ce décès est "le premier et le grand drame de sa vie" et, même s'il n'est pas certain que ce père idéalisé eût approuvé son projet de devenir peintre, il "nourrira toujours des sentiments d'affectueuse dévotion pour sa mémoire". Ses tout premiers autoportraits, en dandy un peu imbu de sa personne, sont peut-être pour lui un moyen de compenser la perte du père dont il prétend prendre la place comme "homme de la maison". Plus qu'auprès de sa mère, qu'il juge froide et distante, l'adolescent trouve un réconfort dans la compagnie de ses deux sœurs ainsi qu'au sein de la nature, où il dessine et peint des gouaches lumineuses.Tombée dans la gêne depuis son veuvage, Marie Schiele dépend en partie de son entourage masculin, notamment Leopold Czihaczek, tuteur du garçon. Egon, qui attend d’elle d'immenses sacrifices, ne lui sera guère reconnaissant d'avoir finalement soutenu sa vocation. Ainsi, il lui reprochera toujours de ne pas comprendre son art, tandis qu'elle ne lui pardonnera pas de s’y vouer égoïstement sans trop se soucier d'elle, et leurs rapports conflictuels donneront lieu à des représentations ambivalentes de la maternité. Au lycée de Klosterneuburg, le jeune homme est vivement encouragé par son professeur de dessin, Ludwig Karl Strauch, diplômé des Beaux-Arts et grand voyageur, qui lui apporte une ouverture intellectuelle et élabore pour lui des exercices gradués. Il conjugue ses efforts à ceux d'un chanoine critique d'art et du peintre Max Kahrer pour convaincre Mme Schiele et son beau-frère de ne pas attendre qu'Egon soit renvoyé du lycée. Une formation utile est d'abord envisagée chez un photographe de Vienne, puis à l’École des arts appliqués, qui conseille pour l'artiste en herbe l’académie des beaux-arts. En octobre 1906, son dossier ayant été retenu, Egon passe avec succès les épreuves du concours d'entrée, pour lesquelles même Strauch ne le pensait pas mûr. Ses dessins ont impressionné le jury et il devient le plus jeune élève de sa division.
"Il serait bon de coffrer un jour tous les députés, comme ça, ni vu ni connu, afin que ces législateurs sans cervelles entent dans leur propre chair, puisque l'âme leur fait aussi défaut, ce que signifie: être prisonnier". Durant ses trois années aux Beaux-Arts, Schiele reçoit sans plaisir un enseignement strict et conservateur. Sa pauvreté contrarie ses envies d'élégance. Il racontera qu'il devait non seulement fumer des mégots mais se confectionner des faux-cols en papier et arranger, rembourrer, user jusqu'à la corde les vieux habits de son oncle, chapeaux ou chaussures trop grands pour lui. Dans cette ville qu'il n'aime pas, il est aussi déçu par ses études que par la routine bourgeoise. Il peint beaucoup en dehors des cours, beaucoup plus provocateur dans le choix de ses sujets que dans sa manière postimpressionniste. Lors d'un séjour à Trieste renforçant leur affection mutuelle, sa petite sœur Gerti accepte de poser nue pour lui en cachette de leur mère. À l'automne 1907, l'élève aborde la théorie des couleurs et la chimie mais ses travaux en peinture, qu'il a peut-être partiellement détruits, sont plus difficiles à suivre. Ses huiles sur carton aux empâtements typiques du "Stimmungs impressionnismus" (impressionnisme d'humeur, peinture sur le motif autrichienne d'avant 1900) n'expriment en tout cas pas grand-chose de sa personnalité. À la rentrée suivante il passe sous l'autorité du portraitiste peintre d'histoire Christian Griepenkerl, directeur de l'École, farouche défenseur du classicisme. Le maître prend vite en aversion cet étudiant rebelle, tout en lui reconnaissant à contrecœur un talent qu'il a contribué à consolider et qui se ressent par ailleurs du mouvement artistique ambiant du "Jugendstil". Si Schiele s'astreint à expédier un dessin par jour pour l'académie minimum requis bien inférieur à son rythme de production personnel, il ne la fréquente plus guère que pour disposer de modèles gratuits. Il prend la tête d'un mouvement contestataire puis, diplôme en poche après un examen final médiocre, claque la porte en juin 1909. De ce carcan académique étouffant, Egon Schiele sort malgré tout doté d'une technique qu'il saura transformer en instrument d'invention. Pour le jeune peintre, découvrir l'œuvre de Klimt, la mouvance de la Sécession viennoise et l'art moderne européen est une étape essentielle mais bientôt dépassée. Dès 1909 en tout cas, Schiele s'approprie en la transformant la manière de Klimt. Ses portraits conservent la planéité et quelques éléments décoratifs mais les fonds se vident. Bravant l'interdiction faite aux étudiants d'exposer hors de l'académie, celui qui se proclame "le Klimt d'argent" participe à la Kunstschau de 1909, dernière grande manifestation de l'avant-garde viennoise où le public peut voir des tableaux de Gauguin, Van Gogh, Munch, Vallotton, Bonnard, Matisse, Vlaminck. Les quatre toiles de Schiele passent inaperçues mais cette expérience l'enhardit. Arthur Roessler, critique d'art pour un journal social-démocrate, y découvre Schiele avec enthousiasme et le présente bientôt à des collectionneurs tel Carl Reininghaus, industriel, Oskar Reichel, médecin, ou Eduard Kosmak, éditeur d'art. Egon Schiele s'est trouvé.
"J'ai vu le parc, vert jaune, vert bleu, vert rouge, vert mauve, vert soleil, vert tremblé, j'ai écouté les fleurs d'orangers épanouies". Dès le printemps 1910 il s'éloigne de la Neukunstgruppe, dont le manifeste rédigé par ses propres soins revendiquait l'autonomie de l'artiste: "L'art reste toujours le même, il n'existe pas d'art nouveau. Il y a des nouveaux artistes mais très peu. Le nouvel artiste est et doit obligatoirement être lui-même, il doit être créateur et doit, sans intermédiaire, sans utiliser l'héritage du passé, construire absolument seul ses fondements. Alors seulement il est un artiste nouveau. Que chacun d'entre nous soit lui-même". Il se voit en prophète investi d’une mission, l'artiste ayant pour lui un don de prescience: "Je suis devenu voyant", écrit-il avec des accents rimbaldiens un rien complaisants. Cette année est pour Schiele un tournant décisif: il abandonne toute référence à Klimt et, notamment sous l'influence de son ami Max Oppenheimer, penche du côté de l'expressionnisme émergent. La peinture à l'huile demeure son but mais il dessine énormément, croquis préparatoires ou œuvres à part entière et affine sa technique d'aquarelle. Cas rare dans l'histoire de l'art, Egon Schiele, ayant déjà acquis une extrême virtuosité, exprime au moment où il vit des tourments adolescents comme les conflits avec le monde adulte, l'angoisse de la vie, de la sexualité, de la mort. Très enclin à l'introspection, il recompose le monde et l'art à partir de lui-même, son corps et celui de ses modèles devenant un champ d'étude aux limites de la pathologie. La même crispation torturée se retrouve dans les nus dont l'hermaphrodisme (visages peu différenciés, pénis chétifs, vulves gonflées) pourrait traduire l'ambivalence sexuelle de l'artiste. Celui-ci entame une exploration obsessionnelle des corps qui le conduit à exiger de ses modèles des postures quasi acrobatiques. Il a des relations sexuelles avec certaines des femmes qui posent pour lui. Ses portraits d'enfants des rues ont plus de naturel. Celui qui se dit "éternel enfant" a le contact facile avec eux et convainc sans mal de poser nues pour lui des fillettes venues alors des quartiers misérables de Vienne, où la prostitution enfantine,"légitimée" par une majorité sexuelle à quatorze ans, est courante. Fuyant Vienne pour la campagne sans renoncer à son habitude de faire poser des enfants, Schiele s'attire des ennuis. Fin juillet, surpris en train de croquer une fillette nue dans son jardin, Schiele doit fuir le scandale. Installé un mois plus tard à Neulengbach, il ne change pas son mode de vie, considérant qu'un artiste n'a pas à se soucier du qu'en-dira-t-on ni du fait qu'un bourg de province n'offre pas l'anonymat d'une capitale. Tatjana von Mossig, âgée de treize ans, fille d'un officier de marine, s'est amourachée d'Egon et fugue chez lui un soir d'orage. Le couple embarrassé l'héberge pour la nuit et Wally la conduit le lendemain à Vienne puis, la jeune fille ne voulant plus aller chez sa grand-mère, l'emmène dormir à l'hôtel. Lorsqu'elles reviennent, le père de Tatjana a déjà déposé une plainte pour détournement de mineur et viol. Durant l'enquête sont saisis quelque cent-vingt-cinq nus, et le peintre est placé en détention provisoire à la maison d'arrêt de Sankt Pölten. Il y passe environ trois semaines durant lesquelles il exprime son désarroi par l'écriture et le dessin. Il crie alors au meurtre de l'art et de l'artiste mais comprend qu'il aurait dû solliciter l'accord de leurs parents avant de réaliser ces dessins d'enfants à peine pubères qu'il qualifie lui-même d'érotiques et destine à un public particulier.
"Je voulais épier le souffle frais du soir, les arbres noirs d'orage. Je dis: les arbres noirs d'orage". Il comparaît le dix-sept mai sous trois chefs d'inculpation: enlèvement de mineure, incitation à la débauche, attentat à la pudeur et à la morale. Seul le dernier est retenu, le problème n'étant pas alors de déterminer si ses œuvres relèvent de l'art ou de la simple pornographie, mais que des mineurs aient pu les voir. L'artiste est de fait condamné à trois jours de prison en plus de la préventive. Ses amis se réjouissent de cette courte peine en comparaison des six mois qu'il encourait, mais Arthur Roessler va lui bâtir une réputation d'artiste martyr à partir de ses souvenirs de cellule et du fait que le juge aurait symboliquement brûlé un de ses dessins en salle d'audience. Il rêve à présent d'un nouveau départ. Son succès va croissant à partir de 1912 et il participe à des expositions en Autriche comme à l'étranger. La première guerre mondiale n'interrompt pas son activité, mais sa production, plus riche en peintures, fluctue au gré de ses affectations à l’arrière du front. Par ailleurs, moins rebelle que pénétré de sa mission créatrice, il intègre alors certaines normes sociales, ce que manifeste un soudain mariage. Son emprisonnement lui a valu une certaine publicité et il rencontre alors d'autres collectionneurs. Franz Hauer, propriétaire d'une brasserie, l'industriel August Lederer et son fils Erich qui devient un ami, ou encore l'amateur d'art Heinrich Böhler qui prend auprès de lui des cours de dessin et de peinture. Egon Schiele connaît une période moins productive lorsqu’il doit s’adapter à sa condition d'homme marié et de soldat. En guise de voyage de noces Egon et Edith vont à Prague, où il est incorporé dans de rudes conditions à un régiment de paysans tchèques. Elle s'installe à l'hôtel Paris mais ils ne peuvent que se parler à travers une grille. En dehors des dessins, quelques nus, des officiers russes, des paysages, Schiele ne peint alors qu’une vingtaine de tableaux en deux ans, notamment des portraits de son beau-père, qu'il apprécie, et d'Edith, qu'il peine à animer. Elle y a souvent l'air d'une poupée bien sage. Affecté à Vienne même, Schiele retrouve une intense activité artistique et acquiert une certaine notoriété, au moins dans le monde germanique. Il se remet à dessiner des nus aux postures déroutantes ou des couples lesbiens, dans un style plus naturaliste délié de ses sentiments personnels. Il reprend la peinture de paysage, les portraits, et poursuit ses projets de compositions allégoriques monumentales à partir de petits formats, qui se vendent d'ailleurs mal. L'année 1917 est l'une des plus productives de sa carrière. Egon Schiele devient un portraitiste d'hommes assez recherché à Vienne. Le Portrait de la femme de l'artiste assise est acheté par la future Galerie du Belvédère. Cette commande officielle l'oblige par ailleurs à recouvrir en gris-brun les carreaux bariolés de la jupe.
"Je voulait écouter les arbres des régates et voir retomber la terre, puis les insectes plaintifs, les pas grossiers des paysans, le son des cloches au loin". Sollicité de toutes parts (portraits, illustrations, décors de théâtre), il note dans son carnet quelque deux cents séances de pose. Ses revenus augmentent au point qu'il acquiert alors des œuvres d'autres artistes et loue en juillet un grand atelier, Wattmanngasse, non loin du précédent qui reste son appartement. Il apparaît surtout comme l'héritier naturel de Klimt et le nouveau chef de file et défenseur des artistes autrichiens. Sur l'affiche de l'exposition il s'était d'ailleurs représenté présidant une de leur réunions en face de la chaise vide du maître défunt. Egon Schiele et sa femme, enceinte depuis avril et dont le journal se fait l'écho d'une solitude désormais acceptée, vivent dans des sphères différentes. Il la trompe tout en veillant sur elle et l'envoie durant l'été se reposer en Hongrie. Le tableau "Couple accroupi", exposé en juin et réintitulé "La Famille après la mort du peintre" n'exprime pas plus un désir qu'un refus de paternité, mais plutôt une vision pessimiste de la condition humaine, par l'absence de communication entre les personnages. Il est néanmoins devenu le symbole de la vie fulgurante et tragique de Schiele. Fin octobre 1918, Edith contracte la grippe espagnole, devenue pandémique. Le vingt-sept Schiele fait d'elle un dernier dessin et elle lui griffonne un message d'amour fou. Elle meurt le vingt-huit au matin avec l'enfant qu'elle porte. Le lendemain, Peschka découvre son ami déjà malade grelottant dans son atelier, et l'emmène chez les Harms où sa belle-mère le veille. Egon reçoit une dernière visite de sa mère et de sa sœur aînée. Il s’éteint le trente-et-un octobre 1918 à 13h et est inhumé le trois novembre aux côtés de sa femme dans le cimetière viennois d'Ober-Sankt-Veit. Il n'avait que vingt-huit ans. Contemplant l’art figuratif de Schiele, le spectateur de l’époque de la fin de siècle à Vienne, certainement encore plus que celui d’aujourd’hui, est jeté dans un tournoiement d'émotions. Il se sent séduit et indisposé, excité et offusqué tout à la fois. Cette complexité des sentiments traduit une irritation. L’œuvre ne se plie pas à des modèles, elle essaie de présenter qu’il y a de l’imprésentable. Elle n’imite pas la nature, elle est un artefact, un simulacre. L’œuvre qui vise l’imprésentable passe alors par cette dialectique entre laideur et beauté, qui se manifeste justement par l’attrait du laid, du difforme, de l’obscène chez Schiele. Le spectateur se trouve devant un paradoxe, quelque chose d’incommensurable. On lit dans Après le sublime, état de l’esthétique du même auteur que "depuis un siècle, les arts n’ont plus le beau pour enjeu principal", mais "l’imprésentable" en tant que sublime. En prenant l’art des avant-gardes comme exemples de son esthétique du sublime, Lyotard déclare que la modernité est déjà postmodernité. En 1909 c’est Schiele qui fait "sécession" avec sa formation traditionnelle à l’Académie des Beaux-arts, où le dessin d’après le modèle vivant jouait un rôle important. Sous l’influence d’Erwin Osen, de ses prétentions littéraires et son affection bohème, Schiele se réfugie en lui-même.
"Qui désavoue le sexe est une ordure qui souille de la plus vile façon ses propres parents qui l'ont engendré". À partir de l’année 1910, Schiele commence à représenter des femmes qui s’affalent. Nues ou à moitie habillées, portant parfois des fétiches érotiques comme des bas, des porte-jarretelles et des chaussures à talon haut, elles se tordent et s’agrippent en gesticulant dans une dramaturgie condensée de fragilité et de tension, d’élan et d’immobilité, d’oubli de soi et d’introspection obsessionnelle. Souvent vues de face, elles exhibent leurs génitoires, et le regard du peintre n’exclut pas les femmes enceintes. Surtout, les dessins colorés de Schiele mettent en valeur les seins, le sexe, les lèvres peintes en rouge, montrent des parties génitales crûment animales. D’autres couleurs, comme le jaune, l’orange et le vert, se marient avec des gestes stylisés et des tons chair criards. Les femmes sont vues aussi sous d’autres angles en ayant souvent un dos aussi expressif que leur visage grimaçant. À la base de l’altérité de Schiele se trouve son culte du moi et son excentricité. Les autoportraits, parfois sous double, triple perspective, thématisent de multiples facettes renvoyant à la fois à une personnalité déchirée qui se stylise en une figure artificielle. Cette mise à nu va à l’encontre de l’encensement de soi de ses prédécesseurs. L’authenticité de Schiele se manifeste dans une expression sincère et authentique des pulsions par le biais du corps, qu’il soit celui d’un homme, d’une femme ou d’un enfant. La position du corps est anti-académique. Il est désarticulé, blessé, à vif ou figé dans une attitude étrange, dont souvent un trait de dissection met à nu les fibres nerveuses de l’individu. Dans ses moments expressionnistes, Schiele prend le corps humain comme support d’expression de ses vérités intimes. La modernité n’est plus marquée par l’harmonie, l’unité et la totalité, mais par le déchirement et la rupture. Plutôt que par la beauté, elle se définit alors par la laideur, la sincérité et la sublimité, donc l’altérité, l’authenticité et l’autonomie, dont Egon Schiele fait preuve en qualité de moderne viennois. Ces transgressions destructives comme déformation et défiguration annoncent la négation de l’idéologie esthétique traditionnelle du corps. Ce qui débouche paradoxalement alors sur un modèle idéal d'esthétisation de l’inesthétique et de désesthétisation de l’esthétique.
Bibliographie et références:
- Egon Schiele, "Moi, éternel enfant"
- Gianfranco Malafarina, "Tout l'œuvre peint d'Egon Schiele"
- Serge Sabarsky, "L'œuvre peint d'Egon Schiele"
- Christian M. Nebehay, "Egon Schiele, du croquis au tableau"
- William Desmond, "Egon Schiele, Œuvre complète"
- Wolfgang G. Fischer, "Egon Schiele, pantomimes de la volupté"
- Patrick Grainville, "Egon Schiele, l'ardent désir, "
- Reinhard Steiner, "L'âme nocturne de l'artiste"
- Martina Padberg, "L'œuvre de Schiele"
- Annick Colonna-Césari, "La postérité de Shiele"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.

