Méridienne d'un soir
par le Il y a 12 heure(s)
16 vues

"Les premières places ne se donnent pas, elles se prennent. Qui donc a dit que le dessin est l'écriture de la forme ? La vérité est que seul l'art doit être l'écriture de la vie". Né à Paris en 1832 dans un milieu bourgeois, Édouard Manet échappe à une carrière de marin pour embrasser la vie d'artiste. Il fait ses classes dans l'atelier de Thomas Couture, portraitiste et peintre d'histoire. Refusé à l'École des beaux-arts, le jeune artiste débute tout de même au Salon avec des toiles inspirées du réalisme espagnol de Velázquez. Visiteur assidu du Louvre, Manet connaît ses classiques. Il entend bien rénover la peinture d'histoire. C'est chose faite en 1863 lorsqu'il peint "le Bain", qu'il renomme plus tard, "le Déjeuner sur l'herbe" quatre ans plus tard. Manet souhaite alors moderniser un sujet ancien, traité par de nombreux maîtres italiens de la Renaissance: le concert champêtre. Son tableau est refusé au Salon de 1863 ! Avec d'autres artistes rejetés comme lui de l'exposition officielle, il participe au "Salon des refusés", autorisé par Napoléon III, où il devient la risée du public. Ce qui inspire Émile Zola pour composer son roman, "L'Œuvre" (1886), retraçant la destinée tragique d'un peintre réaliste. Un autre scandale éclate au Salon de 1865 où Édouard Manet expose "Olympia", une toile représentant une prostituée. Sa manière de peindre, d'un grand réalisme, fut alors comparée à celle de Gustave Courbet par ses contemporains. Mais les deux artistes n'évoluent pas sur le même registre. Manet est en réalité un peintre bourgeois, attaché aux mœurs parisiennes, tandis que Courbet est le peintre de la terre, des paysans et des sujets sociaux. Tout les oppose mais la critique aime à les affronter. Dès 1866, Zola prend la défense de Manet qui le remercie en réalisant son portrait, exposé au Salon de 1868. Manet a un modèle fétiche, Victorine Meurent, qui pose notamment pour "Olympia". Marié à Suzanne Leenhoff, excellente pianiste, le séducteur n'en contracta pas moins une syphilis à l'origine de son imputation de la jambe et de son décès précoce, en 1883, à l'âge de cinquante-et-un ans. Bien que rejeté du système académique, Manet meut avec les honneurs grâce à l'appui de son ami Antonin Proust, alors ministre des arts. L'"Olympia entre dans les collections nationales, grâce à une souscription lancée par Monet.

 

"La campagne n'a de charme que pour ceux qui ne sont pas obligés d'y habiter". Quoique très inspiré par les maîtres classiques, Édouard Manet est un peintre qui, contre son gré, révolutionne son art et devient alors le chef de file des impressionnistes. Ses audaces picturales ouvrent la voie à la peinture moderne. Édouard Manet naît le vingt-trois janvier 1832 rue des Petits-Augustins, dans le quartier Saint-Germain-des-Prés dans une famille de la bourgeoisie parisienne. Son père, Auguste, était un haut fonctionnaire au ministère de la Justice. Selon les biographes, il occupait le poste de chef de cabinet du garde des Sceaux ou de secrétaire général du ministère de la justice. La mère d'Édouard, Eugénie Désirée Manet, était la fille d’un diplomate affecté à Stockholm et la filleule du maréchal Bernadotte. Bien qu’élevé dans une famille austère, le jeune Édouard découvre rapidement le monde artistique grâce à l’influence d’un oncle monarchiste assez excentrique, le capitaine Édouard Fournier, qui fait apprécier les grands maîtres à ses neveux Édouard et Eugène, son frère, dans les galeries du musée du Louvre, les faisant ainsi visiter la galerie espagnole. À l’âge de douze ans, Édouard Manet est envoyé au collège Rollin, aujourd’hui collège-lycée Jacques-Decour, situé à l'époque rue des Postes, aujourd'hui rue Lhomond, dans le quartier du Val-de-Grâce où loge sa famille, non loin du jardin du Luxembourg. Il a notamment pour professeur d’histoire le jeune Henri Wallon, dont l'amendement allait plus tard constituer la pierre angulaire de la troisième république, en instituant le septennat présidentiel. La scolarité de Manet semble avoir été décevante. Le jeune garçon se montre régulièrement dissipé, assez peu appliqué et fait parfois preuve d’insolence. Son camarade Antonin Proust rapporte par exemple une altercation du futur peintre révolté avec Wallon au sujet d’un texte de Diderot sur la mode. Le jeune homme se serait exclamé qu’"il faut être de son temps, faire ce que l’on voit sans s’inquiéter de la mode". On sait très peu de chose sur la petite enfance de Manet qui est expédiée en quelques pages, en référence à sa famille, aisée dans toutes les biographies depuis celle de Théodore Duret jusqu'aux plus récentes qui évoquent rapidement l'environnement familial pour passer à l'adolescence, puis au peintre lui-même. L'artiste perçoit pendant quatre ans vingt mille francs de loyer annuel sur une propriété foncière héritée à la mort de son père en 1862. Contrairement à Pissaro, il n'a pas besoin de gagner sa vie à ce moment-là, encore que sa mère semble avoir pris des mesures pour l'arrêter sur la pente ruineuse où il s'est engagé. Malgré l'audace dont il fit preuve, on ne peut ignorer les origines bourgeoises, les facilités financières du jeune artiste qui est loin d'être un peinte maudit.

 

"Tout n'est que pure apparence, les plaisirs d'une heure qui passe, le rêve d'une nuit d'été. Seule la peinture, le reflet d'un reflet, mais le reflet aussi de l'éternité, peut enregistrer une partie de l'éclat de ce mirage". En fait, on ignore beaucoup de choses sur l'intimité de Manet en général, car l'artiste s'est évertué à dresser des barrières pour la préserver et préserver les convenances. Le jeune artiste obtient des résultats convenables au collège Rollin, où il rencontre Antonin Proust dont  les souvenirs seront précieux pour la connaissance de l'artiste. Pendant cette période, Proust et Manet vont souvent au Louvre sous la conduite de l'oncle maternel de Manet, le capitaine Édouard Fournier qui encourage le talent de son neveu. Manet quitte le collège Rollin en 1848 et demande à entrer dans la marine, mais il échoue alors au concours du "Borda". Il décide alors de se placer comme pilotin sur un bateau-école à destination de Rio de Janeiro. Il embarque en décembre 1848, au Havre sur "Le Havre et Guadeloupe", le voyage dure jusqu'au mois de juin 1849. Manet revient alors avec une multitude de dessins. Pendant le voyage, il a fait des portraits et des dessins de tout l'équipage, des caricatures aussi, de ses camarades comme des officiers. Il contracte la syphilis à Rio. À son retour au Havre, il échoue une deuxième fois au concours d'entrée à l'École navale. Sa famille consent à ce qu'il poursuive une carrière artistique. Après son deuxième échec au concours d'officier de marine, Manet refuse de s'inscrire aux Beaux-Arts. Il entre alors avec Antonin Proust dans l’atelier du peintre Thomas Couture, en 1850, où il reste environ six années. Il s'inscrit comme élève de Couture sur le registre des copistes du Louvre. Il perd bien vite confiance en son maître, prenant le contre-pied de ses enseignements. Thomas Couture est l’une des figures emblématiques de l’art académique de la seconde moitié du XIXème siècle, avec un attrait marqué pour le monde antique qui lui vaut alors un immense succès avec son chef-d'œuvre "Les Romains de la décadence" au salon de 1847. Élève de Gros et de Delaroche, Couture est alors au sommet de sa gloire. C'est Manet lui-même qui insiste auprès de ses parents pour s'inscrire dans l'atelier du maître. Il consacre alors l’essentiel de ces six années à l’apprentissage des techniques de base de la peinture et à la copie de quelques œuvres de grands maîtres exposées au musée du Louvre, notamment: l’"Autoportrait du Tintoret", le "Jupiter et Antiope" attribué au Titien ou "Hélène Fourment et ses enfants", œuvre de Pierre Paul Rubens. Il rend visite à Delacroix auquel il demande la permission de copier "La Barque de Dante", alors exposée au musée du Luxembourg. Mais ce sont surtout ses voyages en Hollande, en Italie, en Espagne, où il visite des musées, qui vont compléter sa formation et nourrir son inspiration grandissante.

 

"Un peintre peut dire tout ce qu'il veut avec des fruits, des fleurs ou même des nuages". Manet complète sa formation par une série de voyages à travers l’Europe: le Rijksmuseum d’Amsterdam garde la trace de sa venue en juillet 1852. Il séjourne deux fois en Italie. En 1853, en compagnie de son frère Eugène et du futur ministre Émile Ollivier, le séjour lui offre l'occasion de copier la célèbre "Vénus d'Urbin" du Titien, à la galerie des Offices de Florence et à La Haye, il copie "La Leçon d'anatomie" de Rembrandt. Il y copie les maîtres, rapportant une copie de la "Vénus d'Urbin" d'après Le Titien et de "Tête de jeune homme" de Fra Filippo Lippi faites au musée des Offices. Cette même année 1853, il part ensuite pour Rome. Au cours du second voyage en Italie, en 1857, Manet revient dans la cité des Médicis pour croquer des fresques d’Andrea del Sarto au cloître de l’Annunziata. Outre les Pays-Bas et l’Italie, l’artiste visite l’Allemagne et l’Europe centrale, en particulier les musées de Prague, Vienne, Munich ou Dresde. L’indépendance d’esprit de Manet et son obstination à choisir des sujets simples déroute Couture qui pourtant, demande son opinion à son élève sur l'un de ses propres tableaux: Portrait de Mlle Poinsot. Manet s'inspire des portraits de Couture: tableaux aux visages éclairés, peinture énergique dans laquelle pointent déjà des éléments de la vie moderne. Il vient de terminer en 1859 "Le Buveur d'absinthe" que Couture ne comprend pas. Les deux hommes se brouillent. Dès ses premiers jours à l'atelier, Manet disait déjà: "Je ne sais pas pourquoi je suis ici. Quand j'arrive à l'atelier, il me semble que j'entre alors dans une tombe". En réalité, Manet supportait mal l'enseignement de Couture. Antonin Proust, qui fut son camarade d'atelier, rapporte dans ses souvenirs: "Manet avait invariablement le lundi, jour où on donnait la pose pour toute la semaine, des démêlés avec les modèles du professeur qui prenaient des attitudes outrées. Vous ne pouvez donc pas être naturels s'écriait Manet". Manet quitte l’atelier Couture en 1856 pour emménager alors dans son propre local, rue Lavoisier, avec son ami, Albert de Balleroy. C'est dans cet atelier qu'il peint, en 1859, le portrait intitulé "L'Enfant aux Cerises". L'enfant était alors âgé de quinze ans lorsque Manet l'avait engagé pour laver ses brosses. Il a été retrouvé pendu dans l'atelier de Manet qui l'avait réprimandé et menacé de le renvoyer à ses parents. L'artiste commençait à montrer son audace.

 

"Soyez en certain, quelque soit la critique, une bonne peinture est fidèle à elle-même". Le peintre, impressionné par ce suicide, s'installe en 1860 dans un autre local, rue de la Victoire où il ne reste pas, puis il déménage encore rue de Douai. Cette année-là, il fait la connaissance de Baudelaire. L'épisode dramatique de "L'Enfant aux cerises" inspirera plus tard à Charles Baudelaire un poème, "La Corde", qu'il dédie à Édouard Manet. Il était grand admirateur d'Achille Devéria. Lors de sa visite en compagnie d'Auguste Raffet et de Devéria au Musée du Luxembourg, il s'est écrié, en voyant "La Naissance d'Henri IV" par Devéria: "C'est vraiment très beau tout cela, il y a au Luxembourg une maîtresse toile, c'est "La Barque de Dante". Si nous allions voir Delacroix, nous prendrions pour prétexte de notre visite pour lui demander l'autorisation de faire une copie de sa Barque". Henry Murger prétendait que Delacroix était froid. En sortant de son atelier Manet dit à Proust: "Ce n'est pas Delacroix qui est froid, c'est sa doctrine qui est glaciale. Malgré tout, copions la Barque. C'est un morceau. "La Barque de Dante" d'après Delacroix est la seule faite par Manet du vivant d'un artiste. Manet ne visita l'Espagne qu'en1865, il ne s'est peut-être familiarisé avec les coutumes de Madrid et les détails de la corrida qu'à travers le "Voyage en Espagne" de Théophile Gautier, ou les détails de la corrida donnés par Prosper Mérimée. Il avait en outre, dans son atelier, une collection de costumes qu'il utilisait comme accessoires et qui lui étaient fournis par un marchand espagnol du passage Jouffroy. Une des toiles de Manet les plus connues, traitant de tauromachie, est son "Homme mort", daté de 1864. L’œuvre, à l’origine, n’est en fait qu’une partie d’une composition plus vaste destinée au Salon de la même année, et intitulée "Épisode d’une course de taureaux". Le peintre, mécontent des critiques acerbes de Théophile Thoré-Burger et des caricatures que Bertall en a fait dans "Le Journal amusant", découpe l'Épisode en deux parties qui formeront deux toiles autonomes: "L'Homme mort" et "La Corrida", conservées encore aujourd'hui à la "Frick Collection" à New York. 

 

"Dans une figurine, cerclez la grande Luce et la grande ombre, elle est restée alors définitivement verrouillée". Édouard Manet, d'après la description qu'en fait Antonin Proust, était un jeune homme plein d’assurance, amical et sociable. C’est pourquoi l’époque de ses premiers succès est aussi celle de son entrée très remarquée dans les cercles intellectuels et aristocratiques parisiens. "Il se forma autour de Manet une petite cour. Il allait presque chaque jour aux Tuileries de deux à quatre heures. Baudelaire était là son compagnon habituel. On regardait curieusement ce peintre élégamment vêtu qui disposait sa toile, s'armait de sa palette, et peignait". La description de Proust donne une idée assez juste de Manet qui était bien un des dandys en haut de forme de son tableau, habitués de son atelier, des Tuileries et du café Tortoni de Paris, café élégant du boulevard, où il prenait son déjeuner, avant d'aller aux Tuileries. "Et quand il revenait chez Tortoni de cinq à six heures, c'était à qui le complimenterait sur ses études qu'on se passait de main en main". Des femmes se baignent, Manet avait l'œil fixé sur la chair de celles qui sortaient de l'eau, "Il paraît qu'il faut que je fasse un nu. Eh bien, je vais leur en faire un dans la transparence de l'atmosphère, avec des personnes que nous voyons là-bas. On va m'éreinter. On dira ce qu'on voudra". Manet n'était pas satisfait de la figure de l'homme en jaquette de La Musique aux Tuileries. Cet homme, il voulut l'insérer dans un cadre mythologique, champêtre, près d'un nu qu'il voulut clair. l'air "transparent". Le nu lui-même serait une femme. Parmi les trois peintures exposées au Salon, la composition centrale du "Déjeuner sur l’herbe"suscite les réactions les plus vives. Dans cette œuvre, Manet confirme sa rupture avec le classicisme et l’académisme qu'il avait commencée avec "La Musique aux Tuileries". La polémique vient moins du style de la toile que de son sujet. Si le nu féminin est alors déjà répandu et apprécié, à condition d’être traité de façon pudique et éthérée, il est encore plus choquant de faire figurer dans la même composition deux hommes habillés. Une telle mise en scène exclut la possibilité d’une interprétation mythologique et donne au tableau une forte connotation sexuelle. "Déjeuner sur l'herbe" fit scandale, provoquant les sarcasmes des uns et les cris d'admiration des autres suscitant des polémiques passionnées. Manet était entré dans la pleine lutte. Bientôt "Olympia" (1865) , représentation de son modèle favori, Victorine Meurent, va accentuer encore le ton de ces controverses. Les caricaturistes dont Édouard Manet était la tête de turc s'en sont donné à cœur joie.
 

"Si vous êtes venu voir ce que vous avez fait, vous êtes le meilleur sur le moment, le visiteur de musée est le critique". Bien que Manet ait finalement décidé de ne pas l’exposer au Salon des refusés et de ne la dévoiler que deux ans plustard, c’est en 1863 qu'est réalisée la toile d'"Olympia". L’œuvre, qui allait susciter une controverse encore plus féroce que"Le Déjeuner sur l'herbe", représente une prostituée semblant sortir tout droit d’un harem à l’orientale et s’apprêtant visiblement à recevoir un client qui s'annonce avec un bouquet. Les critiques d'art ont vu dans ce tableau des références à plusieurs peintres: Le Titien et sa "Vénus d'Urbin", Goya et sa "Maja nue", Jalabert et son "Odalisque", Benouville et son "Odalisque". On a aussi émis l'hypothèse, vraisemblable, qu'une des raisons du scandale provoqué par l'expositionde l' "Olympia" de Manet, était l'analogie possible avec ces photographies pornographiques très largement répandues qui montraient des prostituées nues, au regard hardi, étalant leurs charmes pour la clientèle. Les critiques pleuvent. Elles témoignent que Manet choquait, surprenait, déclenchait des rires qui étaient signe d'incompréhension et de gêne. Parmi elles, la caricature grasse de Cham dans "Le Charivari", d'un humour épais, représente une femme nue allongée intitulée Manet, la naissance du petit ébéniste avec la légende: "Manet a pris la chose trop à la lettre, que c'était comme un bouquet de fleurs, les lettres de faire part son au nom de la mère Michèle et de son chat". Émile Zola témoigne. "Et tout le monde a crié. On a trouvé ce corps nu indécent, cela devait être, puisque c'est là de la chair, une fille que l'artiste a jetée sur la toile dans sa nudité jeune et déjà fanée". Les critiques et les lazzis dont le peintre est la victime l’accablent assez fortement, et le soutien de son ami Charles Baudelaire l’aide à passer ce cap difficile de sa vie. L'année 1867 est une année riche en événements pour Manet. Le peintre profite de l’Exposition universelle qui se tient à Paris, au printemps, pour organiser sa propre exposition rétrospective et présenter une cinquantaine de ses toiles. S’inspirant de l’exemple de Gustave Courbet, qui avait eu recours à la même méthode pour se détourner du Salon officiel, Manet n’hésite pas à puiser fortement dans ses économies pour édifier son pavillon d’exposition, à proximité du pont de l'Alma, et pour organiser une véritable campagne de publicité avec le soutien d’Émile Zola. Le succès, cependant, n'a pas été à la hauteur des espérances de l’artiste, tant les critiques que le public ont boudé la manifestation culturelle.

 

"Je veux peindre l'air dans lequel se trouve le pont, la maison, le bateau. La beauté de l'air où ils sont, et ce n'est rien d'autre que l'impossible". Édouard Manet a cependant atteint la maturité artistique et durant une vingtaine d'années il réalise des œuvres d’une remarquable variété, allant des portraits de son entourage direct aux marines et aux lieux de divertissement en passant par les sujets historiques. Toutes vont influencer de façon marquée l’école impressionniste et l'histoire de la peinture. Édouard Manet s'avère un grand amateur de présences féminines. Antonin Proust, qui fréquentait Manet depuis l’enfance, avait l’avantage de connaître intimement son caractère. Il peignit de nombreux portraits féminins et bien loin de se limiter aux seules Suzanne Leenhoff et Victorine Meurent, le peintre a ainsi immortalisé les traits d’un grand nombre de ses amies et de ses relations. Il représente des comédiennes comme Ellen Andrée dans La Prune, où l'actrice pose complaisamment dans un décor de café, et semble figée dans une rêverie douce et mélancolique, ou encore Henriette Hauser, la célèbre "Nana" (1877). Dans la droite lignée d'"Olympia", Manet se plaît à représentersans faux-semblant mais avec plus de légèreté la vie des courtisanes ou "créatures" entretenues, dans cette toile, qui date de trois ans avant la parution du roman homonyme de Zola. Suzanne Leenhoff, née à Zaltbommel en 1830 était le professeur de piano d'Édouard Manet et de ses frères à partir de 1849. Elle devient la maîtresse d'Édouard, et en 1852, elle met au monde un fils qu'elle fait passer auprès de ses amis pour un jeune frère déclaré sous le nom de Léon Koëlla. L'enfant, baptisé en 1855 a pour marraine sa mère, Suzanne et pour parrain son père, Édouard qui est l'hôte assidu de la famille rue de l'hôtel de ville aux Batignolles. Berthe Morisot devient la belle-sœur de Manet en 1874 lorsqu’elle se marie avec son plus jeune frère Eugène Manet. Berthe s'impose ensuite comme une figure essentielle du mouvement impressionniste. Elle adhère à la Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs et graveurs, à laquelle Manet refuse de se joindre et participe aux première et deuxième expositions des impressionnistes auxquelles il refuse également de participer. Au fur et à mesure que Manet gagne en âge, un nombre grandissant de jeunes artistes se réclament de son esprit en s’opposant à leur tour à l'académisme. Parmi ces jeunes talents, certains vont se rapprocher ainsi de Manet etformer le groupe dit "des Batignolles", ainsi nommé en référence au quartier des Batignolles où se trouvaient l’atelier de Manet et les principaux cafés que la bande fréquentait. On compte alors dans ce groupe les peintres Paul Cézanne, Auguste Renoir, Frédéric Bazille ou Claude Monet. Édouard Manet est également alors très lié au peintre Edgar Degas.

 

"Ce que je ferai ici aura au moins le mérite de ne ressembler à personne, parce que ce sera alors l'impression de ce que j'aurai ressenti, moi tout seul". Républicain convaincu, Manet s'engage dans la garde nationale au moment de la guerre de 1870 en même temps que Degas sous les ordres du peintre Meissonnier qui est colonel. Après la capitulation, il séjourne à Bordeaux avant de rentrer à Paris où il retrouve son atelier de la rue Guyotnote. Les derniers soubresauts de la Commune déchirent Paris, et Manet, qu'elle a élu à sa Fédération des artistes, se désolidarise de ses excès. Toutefois, il regarde avec horreur le caractère sauvage de la répression de Thiers. Manet est comme ses contemporains frappé par l'aventure d'Henri Rochefort qui, déporté en Nouvelle-Calédonie, après la Commune, s'évade en 1874 rejoint l'Australie sur une baleinière. Républicain mais prudent, l'artiste a attendu le triomphe des républicains au sénat et à la chambre, en janvier 1879, ainsi que le vote d'une loi d'amnistie des communards en juillet 1880 autorisant le retour en France de l'évadé pour s'attaquer au sujet. À partir de 1868, les Manet ont pris l’habitude de passer leurs étés à Boulogne-sur-Mer, dans le Pas-de-Calais, où ils ont fait l’acquisition d’un appartement. Outre "Le Déjeuner dans l'atelier", ces séjours répétés permettent à Édouard Manet de développer un genre qui l’a toujours beaucoup attiré, les marines et l’univers de la mer. Boulogne, important port de pêche, constitue alors une source d’inspiration inépuisable pour un peintre aimant les sujets naturalistes. Le rôle des cafés, brasseries et cafés concert est aussi important dans la vie artistique au XIXème siècle qu'il peut l'être dans la vie politique. Peintres écrivains, journalistes, collectionneurs s'y retrouvent souvent. Édouard Manet, malade, séjourne en 1879 en compagnie de sa femme pendant six semaines dans l'établissement thermal fondé par le docteur Louis Désiré Fleury à Meudon-Bellevue. Lorsqu'il y retourne pour une cure de quatre mois en mai 1880, il séjourne au sentier des Pierres-Blanches où il peindra plusieurs tableaux. Il obtient même un prix au Salon de 1881 et est décoré de la Légion d'honneur par son ami Antonin Proust devenu ministre des beaux-arts. Affaibli depuis plusieurs années, il peint durant les deux dernières années des toiles de petit format qu'il exécute assis. Il s’éteint finalement le trente avril 1883 à Paris, rue de Saint-Pétersbourg à l’âge de cinquante-et-un ans, des suites d'une syphilis contractée à Rio. La maladie, outre les nombreuses souffrances et la paralysie partielle des membres qu’elle lui avait causées, a ensuite alors dégénéré en une gangrène qui a imposé de lui amputer le pied gauche onze jours avant sa mort. L’enterrement a lieu le trois mai 1883 au cimetière de Passy, en présence notamment d’Émile Zola, d'Alfred Stevens, de Claude Monet, d'Edgar Degas et de bien d’autres de ses anciennes connaissances. Il est inhumé avec sa femme Suzanne, avec son frère Eugène ainsi qu'avec sa belle-sœur Berthe. Son buste ornant sa tombe est l’œuvre du sculpteur hollandais Ferdinand Leenhoff, frère de la compagne de Manet. Décrié, insulté, ridiculisé, il est devenu le chef de file reconnu des "avant-gardistes". Si le peintre a été lié aux acteurs du courant impressionniste, il est à tort considéré aujourd’hui comme l'un de ses pères. Il en est un puissant inspirateur autant par sa peinture audacieuse et novatrice que par ses thèmes de prédilection.

 

Bibliographie et références:

 

- Martine Bacherich, "Édouard Manet, le regard incarné"

- Françoise Cachin, Manet: "J'ai fait ce que j'ai vu"

- Isabelle Cahn, "Édouard Manet ou l'audace"

- Claude Jeancolas, "Le groupe des Batignolles"

- Antonin Proust, "Édouard Manet, souvenirs"

- Gérard Denizeau, "Découvrir Manet"

- Dominique Lobstein, "Édouard Manet"

- Adolphe Tabarant, "Manet et ses œuvres"

- Théodore Duret, "Histoire de Manet et de son œuvre"

- Sophie Monneret, "L'impressionnisme et son époque"

- Étienne Moreau-Nélaton, "Manet raconté par lui-même"

- André Malraux, "Les Voix du silence"

- Marc Pautrel, "Le peuple de Manet"

 

Bonne lecture à toutes et à tous.

Méridienne d'un soir.

Thèmes: littérature
4 personnes aiment ça.