"Peignez généreusement et sans hésitations pour garder la fraîcheur de la première impression. Ne vous laissez pas intimider par la nature, au risque d'être déçu du résultat. Ce que je ferai ici aura au moins le mérite de ne ressembler à personne, parce que ce sera l'impression de ce que j'aurai ressenti, moi tout seul". Né en 1830 sur l'île de Saint-Thomas, dans les Antilles danoises, aujourd'hui Îles Vierges des États-Unis, c'est à Paris que Camille Pissaro a accompli sa carrière d'artiste. Un des rares peintres à qui la postérité a assuré une place sur l'Olympe de l'art moderne, à côté des plus grands maîtres. Son art où la probité absolue s'allie à une audace sans jactance ni prétention n'a pas été apprécié à sa valeur de son vivant. Aux yeux des contemporains, Pissaro faisait figure d'un "dieu mineur" aux côtés des grands impressionnistes, mais avec le temps, les hautes qualités de sa peinture ont eu raison de la discrétion et de la modestie qui caractérisent l'aspect extérieur de son art. Déjà à l'époque de son épanouissement, quelques-uns de ses cadets, dont aujourd'hui la gloire est à son zénith et qui s'appelaient alors Paul Cézanne, Paul Gauguin, Vincent Van Gogh, Georges Seurat le considéraient comme le plus sûr et le plus authentique des maîtres impressionnistes. Il était, d'ailleurs, celui de l'équipe fameuse qui s'était montré le plus compréhensif envers les recherches des jeunes d'alors. Cézanne se disait souvent "élève de M. Pissaro". Rarement l'image de l'artiste fut à tel point en accord avec celle de l'homme. Les qualités de la peinture de Pissarro se transposent tout naturellement sur le plan psychologique. L'homme ne cédait en rien en peintre, ni par sa probité entière, ni par la sérénité de sa sagesse à la fois profonde et simple, ni par sa sensibilité vibrante, sans excès ni hystérie. Voilà un grand artiste, l'un des plus grands de tous les temps, qui n'avait rien de crispé et cela à une époque essentiellement tumultueuse et révolutionnaire de l'art, malgré des conditions de vie difficiles, touchant parfois à la vraie misère. Pissaro étonne d'abord, puis séduit par la sérénité et la mesure toutes naturelles de ses réactions aussi bien devant les difficultés de l'art que devant celles de la vie privée ou publique. Ceux qui croient que les artistes anarchistes ne sont capables de créer que dans les transes de l'exaspération forcenée feraient bien de se pencher sur les lettres de Pissaro. Anarchiste n’est peut-être pas le premier qualificatif qui vient à l’esprit lorsqu’on évoque Camille Pissarro, figure majeure de la peinture française du second XIXème siècle. Aîné des impressionnistes, des néo-impressionnistes et des pointillistes, réfugié dans son "château d’Éragny", à une trentaine de kilomètres de Giverny où vivait son ami Monet, il était un infatigable observateur des champs, des faneuses, des vaches, des ciels nuageux, des forêts d’automne, tranquille et éloigné des soubresauts urbains. Pissarro fut aussi un lecteur attentif de Proudhon et de Bakounine, il dut fuir en Belgique en 1894 après l’assassinat de Sadi Carnot par Caserio, même s'il ne fut pas lui même adepte de l'action directe et il dessina alors une série très sombre, les "Turpitudes sociales"(1889-1890), contre les ravages du capitalisme. L’opulence de bourgeois ventripotents s’oppose à la misère d’un prolétariat exploité, dans un trait noir, à la fois par la forme et le fond, qui rappelle Daumier et Zola. "Jean Misère", titre emprunté au journal "La Révolte", montre un homme exténué contre le mur d’une rue déserte, fixant une lanterne. Pour illustrer le dessin intitulé Révolte, le peintre aligne au premier plan un mort tenant encore un fusil et plus loin ses camarades se battant. La promiscuité, la prostitution, la maladie, le suicide se succèdent dans ces gravures.
"La couleur est mon obsession quotidienne, ma joie et mon tourment. Le motif est quelque chose de secondaire, ce que je veux reproduire, c'est ce qu'il y a entre le motif et moi". Ses idées, il les met aussi en pratique dans sa famille. La maison d’Éragny, au cœur du Vexin, est un genre de phalanstère, où il vit avec sa femme Julie Vellay, la bonne de ses parents qu’il épousa contre leur volonté et leurs huit enfants. Alors que les jardins d’artistes, à commencer par Giverny et ses nymphéas, regorgent de fleurs ornementales et d’essences vénérables, le sien associe arbres fruitiers et légumes dans le potager ("Le Jardin potager et le clocher d’Éragny", 1899), sans oublier le clapier et les poules, plusieurs toiles évoquent ces tâches, la "Cueillette des pommes" (1897) aux chaudes couleurs ou la "Fenaison" (1893). Le marché où Julie va vendre ses légumes lui donne matière à des scènes saisies sur le vif. Refus de la hiérarchie avec ses enfants. Loin de s’imposer autoritairement, il cultive avec eux, et en particulier avec son fils aîné Lucien, une relation égalitaire, d’artiste à artiste, d’individu à individu. Lucien fonde à Londres une maison d’édition, "Eragnypress", qui publie des œuvres classiques superbement illustrées. Même les recherches picturales de Pissarro, d’une certaine manière, portent la marque de ses choix politiques: le divisionnisme est littéralement la plus égalitaire des techniques, chaque minuscule point étant faible en lui-même et indispensable à l’ensemble. Une technique très lente, seulement huit à dix tableaux par an à peine, et que n’apprécie pas Paul Durand-Ruel, son marchand. Pissarro peint donc en parallèle des aquarelles plus faciles à écouler. C’est au Havre que, tout jeune, il avait débarqué des Antilles, de l’île alors danoise de Saint-Thomas, où son père, descendant de juifs portugais obligés de fuir l’Inquisition, avait ouvert son commerce. Mais Pissarro refuse aussi ses racines religieuses et se revendique libre-penseur, comme pas mal de ses amis artistes. Sa chance, disait-il, était d’avoir passé ses premières années loin des cercles parisiens, et d’avoir appris à dessiner tout seul, sans professeur. Ni Dieu ni maître, oui, décidément, Pissaro l’esthète anarchiste.
"Quand vous sortez pour peindre, essayer d'oublier quels objets vous avez devant vous, un arbre, une maison, un champ ou quoi que ce soit. Pensez seulement ceci : voici un petit carré de bleu, de rose, un ovale vert, une raie jaune, et peignez exactement comme ils vous apparaissent, couleurs et formes exactes, jusqu'à ce qu'ils vous donnent votre impression naïve de la scène qui se trouve devant vous". Camille Pissarro (1830-1903), ancré dans l’héritage réaliste et membre du groupe dit impressionniste, espéra toute sa vie sortir sa nombreuse famille de la misère en vendant à l’étranger. La présence en Angleterre d’une partie de sa famille, de ses fils Lucien et Georges, qu’il y avait envoyés dans ce but, constituait un ancrage sur le marché anglais qu’il ne restait plus qu’à mettre à profit. Mais Pissarro s’interrogea longtemps sur la manière de plaire aux amateurs anglais. Il décida alors, reprenant l’attitude de ses prédécesseurs réalistes, de cibler sa production par des eaux-fortes, conscient de l’importance de l’Angleterre dans la renaissance de cette technique, soucieux d’exporter des œuvres de prix abordable, peu coûteuses à transporter. Une question centrale demeurait cependant: "Le tout est d’avoir de quoi intéresser un public amateur anglais" et, pour les eaux-fortes, quel style adopter ? Les personnages contemporains, avait constaté l’artiste, n’étaient pas prisés des artistes anglais qui "regardaient encore à travers des lunettes grecques". Pissarro se sentait bien rustre à côté des "english misses". On lit dans une lettre à Lucien, écrite en novembre 1883: "Il faut chercher ce qui blesse le goût anglais. Je suis de tempérament rustique, mélancolique, d’aspect grossier et sauvage, ce n’est qu’à la longue que je puis plaire s’il y a dans celui qui me regarde un grain d’indulgence. Mais, pour le passant, le coup d’œil est trop prompt, il ne perçoit que la surface, n’ayant pas le temps, il passe. Cela ne m’étonne donc pas, mais pas du tout, qu’à Londres les critiques me mettent au dernier rang". Pissarro trouva bientôt une solution : faire du pittoresque, ces"jolies choses qui intéresseront les anglais : les églises, les marchés, les fermes, la campagne, les gares, les cochers de l’endroit, les boutiquiers, et le paysage". C’était convertir son propre goût pour la peinture réaliste et paysanne, héritée de Millet et des peintres de la forêt de Fontainebleau, en art pittoresque pour amateurs urbains alors en mal de campagne. Forts de ces réflexions sur les goûts nationaux, qui préoccupaient plus généralement le monde de l’art et de la culture, certains marchands d’art intéressés par la nouvelle peinture modifièrent eux-mêmes la production de leurs artistes pour les marchés étrangers, ne serait-ce qu’en les exposant avec des toiles reconnues. Paul Durand-Ruel (1831-1922) le fit de manière systématique dans ses expositions londoniennes après 1870, puis à New York après1886. S’appuyant sur des artistes, collectionneurs et courtiers disposés à l’aider dans son entreprise d’exportation, il pratiqua une stratégie réfléchie de mélange de toiles impressionnistes avec d’autres reconnues, surtout de l’École de1830, proposant ainsi, visuellement, une interprétation apaisée de l’innovation impressionniste. Le marchand avait commencé, dans les années 1860, par introduire la peinture de l’École de 1830, en particulier des toiles de Millet et de Corot, alors tout à fait prisées désormais par les amateurs auxquels son père avait vendu de la peinture, et plus particulièrement en Angleterre et en Belgique. Jacob Camille Pissarro nait le premier juillet 1830 à Charlotte Amalie, petit port des Antilles danoises situé sur l’île de Saint-Thomas. Cette île fait aujourd’hui partie des États-Unis, Îles Vierges américaines. Sa mère, Rachel Manzana Pomié est issue d’une famille juive locale. Ce sont des commerçants aisés. Frédéric Abraham Pissarro, son père, est venu à Saint-Thomas pour des raisons commerciales et patrimoniales et devait retourner en France. Mais il rencontre Rachel en 1824 et bientôt celle-ci attend un enfant. Le mariage a lieu en 1825. Bien que de nationalité française, Frédéric Abraham a des origines portugaises. Il va exploiter à Charlotte Amalie un florissant commerce de quincaillerie qui assurera de confortables revenus à la nombreuse famille Pissarro.
"Ah, messieurs, je ne reçois pas quand je travaille, non, je ne reçois pas. Quand je travaille, si je suis interrompu, ça me coupe bras et jambes, je suis perdu. Vous comprenez facilement, je cours après une tranche de couleur". En 1842, à douze ans, Camille part étudier en France à Passy, à la pension Savary dont le directeur l'encourage à cultiver ses dons pour le dessin, puis retourne en 1847 dans son île natale où son père l'initie au négoce et où il reste cinq ans à travailler dans le commerce familial. En 1852, désireux de "rompre le câble qui l'attache à la vie bourgeoise", il part alors pour Caracas, au Venezuela, avec un ami, Fritz Melbye, artiste danois qui marque profondément son destin. Il y demeure jusqu'en 1854 à peindre et dessiner, puis rentre à Saint-Thomas pendant un an dans l'entreprise familiale. C'est en septembre 1855 que Camille Pissarro renonce définitivement au commerce. En octobre 1855, année de l'Exposition universelle, il arrive à Paris pour y étudier et s'installe dans sa famille, chaussée de la Muette, à Passy. Il ne retournera jamais aux Amériques. À Paris, il rencontre Camille Corot, avec qui il étudie, découvre Eugène Delacroix, Gustave Courbet, Dominique Ingres et Charles-François Daubigny. Il fréquente des ateliers de l'École des beaux-arts de Paris, où l'enseignement reste académique et "ingriste", mais il est surtout attiré par Jean-François Millet pour ses thèmes de la vie rurale, par Gustave Courbet pour son renoncement au pathos et au pittoresque, et par la liberté et la poésie des toiles de Corot. Il travaille alors dans l'atelier d'Anton Melbye et peint sur le motif à Montmorency. Entre1859 et 1861, il fréquente diverses académies, dont celle du père Suisse, où il rencontre Claude Monet, Ludovic Piette, Armand Guillaumin et Paul Cézanne, qu'il encourage. Cézanne et Émile Zola visitent son atelier à La Varenne et, en 1865, il séjourne à La Roche-Guyon. Ses toiles étant refusées au Salon officiel, il doit se contenter de participer au Salon des refusés de 1863. Exposant aux Salons de 1864 et 1865, il s'y présente comme "l'élève de Camille Corot". En 1860 Julie Vellay, fille de viticulteurs de Bourgogne, entre comme domestique chez les Pissarro. Elle deviendra la compagne de Camille mais il ne l'épousera que plusieurs années plus tard, à Londres. Le père de Camille, scandalisé par cette mésalliance, lui coupe les vivres. Il vit à Pontoise en 1869 de manière épisodique, et y compose un grand nombre de peintures et gravures. Le choix de Pontoise s'expliquait par le fait qu'aucun autre peintre n'y ayant encore associé son nom, Camille Pissaro pouvait donc éviter enfin d'apparaître comme le disciple d'un autre paysagiste.
"Rien de plus beau qu'un champ de blé au coucher du soleil quand on est seul à pouvoir le contempler. Je n'ai fait que regarder ce que m'a montré l'univers, pour en rendre témoignage avec mon pinceau". Il est souvent surnommé "le père de l’impressionnisme" parce qu’il était l’aîné des protagonistes du courant de la deuxième partie du XIXème siècle. Il fut, dès les années 1860, le premier à bannir de sa palette les ocres et les noirs, surtout le noir de goudron qui était alors à la mode depuis des décennies. Mais il n’y a chez Camille Pissarro ni incongruités volontaires ni transgressions portées en drapeau, même à l’égard de la tradition. Il ne fait pas de sa peinture un manifeste contre les académismes. Il ne fait pas une peinture à message. Il n’affiche ses convictions sociales que dans les dessins qu’il confie parfois à des revues anarchistes. Tout, dans ses tableaux, semble flatter le plaisir d’une vision calme. Les photographies les plus connues de lui le montrent en vieux sage indulgent à longue barbe blanche. Et bien qu’il figure toujours dans les expositions collectives consacrées à la modernité picturale, sa dernière rétrospective parisienne date de 1980-1981 alors qu’on necompte plus celles de Monet, Renoir, Van Gogh ou de Cézanne. Camille Pissarro était athée, rationaliste, révolté par l’injustice et par les inégalités. Il se réclamait de Proudhon. Il lisait Kropotkine ou d’autres théoriciens anarchistes et fut inquiété à la suite d’un attentat. Il donnait des dessins aux feuilles révolutionnaires. Il prit ainsi position en faveur d’Alfred Dreyfus et soutint Emile Zola, ce qui lui valut de se brouiller, parce que d’origine juive, avec Degas et Renoir dont il dira :"Que peut-il se passer dans les cerveaux d’hommes si intelligents pour qu’ils deviennent si bêtes ?" Et quand il s’installe en 1884 à Éragny, sur la petite rivière de l’Epte qui se jette dans la Seine quelques kilomètres en aval, pas loin de la maison acquise par Monet à Giverny l’année précédente, il ne rêve pas d’en faire un jardin de peintre comme son ami mais une coopérative familiale d’artistes. Sa situation financière est difficile. Il peint des enseignes pour faire vivre sa famille. En 1869, il s'installe avec sa compagne et leur première fille à Louveciennes. Il doit alors fuir avec sa famille et abandonner son atelier devant l'avance des troupes prussiennes, à l'automne 1870 lors de la guerre avec les Prussiens. Il se réfugie chez Ludovic Piette à Montfoucault dans la Mayenne et s'exile à Londres, où il retrouve Daubigny et Monet, et fait la connaissance du marchand Paul Durand-Ruel. De retour à Louveciennes au printemps 1871, il découvre que son atelier a été pillé et qu'il ne lui reste plus qu'une quarantaine de toiles sur près de mille cinq cents. Il peint alors uneseconde série de toiles à Louveciennes, les plus nombreuses à nous être parvenues, jusqu'à la fin du printemps 1872. C'est à Louveciennes, et à Londres, qu'il acquiert et perfectionne son style impressionniste. Il s'installe à nouveau àPontoise en 1872 et y reste jusqu'en 1882. Pissarro et sa famille reviennent plusieurs fois chez Piette à Montfoucault.
"Un matin, l'un de nous manquant de noir, se servit de bleu, l'impressionnisme était né. Vous arrivez devant la nature avec des théories, la nature flanque tout par terre. Devant la nature, on est épaté par le spectacle du soleil couchant. Mais si cet effet était éternel, il fatiguerait, là où il n’y a pas d’effet coloré, cela ne fatigue pas". Avec Degas, Pissarro expérimente des techniques de gravures. L’amitié entre le peintre des danseuses et Pissarro se brise net avec l’affaire Dreyfus, tout comme avec Renoir. Anarchiste militant, il fait des illustrations pour les revues libertaires, athée, métisse, polyglotte, Pissarro a toujours gardé le cap de sa peinture libre et vivifiante, un impressionnisme de plein air à l’opposé de tout pittoresque ou tentation commerciale. Grand admirateur de Courbet, il applique à sa peinture la leçon de la sincérité et de la nature du maître d’Ornans. Chez Pissaro, le paysan fauche ou laboure sa terre, sans aucun pathos, la ville fourmille de passants occupés à leurs affaires, ça grouille et ça respire sous sa touche vibrionnante. De son vivant, la peinture de Pissarro ne s’est jamais bien vendu, et le peintre, souvent aux abois, a tiré le diable par la queue. Il ne connaîtra le succès que sur le tard, après une vie de misère. Dans les pires périodes, Pissarro était alors aidé financièrement, et même parfois hébergé, par les amis, notamment Claude Monet, Ludovic Piette ou encore Gustave Caillebotte. Pour loger leurs huit enfants, le peintre et sa femme vivaient aux environs de Paris, où les locations étaient bon marché, toujours proche d’une gare afin de pouvoir se rendre rapidement dans la capitale voir les marchands et les clients. Ses œuvres déclinent toujours avec harmonie les paysages de ses lieux de résidence successifs, Pontoise, Louveciennes, Osny. On y voit ce qu’il voit dans son quotidien, la rue devant chez lui, la campagne, le village les jours de marché, mais aussi la cheminée fumante d’une usine. Avec les années, le peintre ne perd rien de son dynamisme, notamment lorsqu’en 1886, il fait la connaissance deux jeunes artistes qui l’entraînent dans leur expérimentation. Georges Seurat et Paul Signac ont vingt-cinq ans, Pissarro plus du double, ce qui ne l’empêche pas de se jeter avec enthousiasme dans le pointillisme, une peinture "tout en petits points lumineux évoquant des atomes en frictions". Il l’adoptera dans de nombreuses toiles sans cependant se plier avec la même rigueur que Seurat aux contraintes techniques inhérentes. Dans les années 1880, il fait la connaissance de personnalités du mouvement anarchiste comme Émile Pouget ou Jean Grave et collabore au journal anarchiste "Les Temps nouveaux". Cet engagement relève plus de l’idéalisme d’un artiste novateur que d’une révolte violente ou d’une analyse politique approfondie. Provoquer "le bourgeois" par la peinture peut ainsi conduire un homme paisible à tenter de le provoquer par des idées assez naïves. Après l'assassinat du président Sadi Carnot par Caserio en juin 1894, il est recherché par la police comme d'autres anarchistes non-violents. Il se réfugie en Belgique tout comme Élisée Reclus qu'il rencontre alors. De retour en France, il s'engage énergiquement contre l'antisémitisme lors de l'affaire Dreyfus. Mais Pissarro est plus un anarchiste d'idée que d'action. Même s'il participe, en 1899, au "Club de l'art social" aux côtés d'Auguste Rodin, il est un partisan de l'art pour l'art: "Y a-t-il un art anarchiste ? Oui ? Décidément, ils ne comprennent pas.Tous les arts sont anarchistes, quand c’est beau et bien." écrit-il dans "Les Temps nouveaux" en décembre 1895. Il n'est pas favorable à l'art à tendance sociale et contrairement à ce qu'écrit Kropotkine dans La conquête du pain ,il ne pense pas qu'il soit nécessaire d'être paysan pour rendre dans un tableau la poésie des champs. Il veut faire partager à ses semblables les émotions les plus vives. Une belle œuvre d'art est un défi au goût bourgeois. C'est un optimiste qui voit un avenir anarchiste proche où les gens, débarrassés des idées religieuses et capitalistes, pourront apprécier son art. L'artiste généreux, à la longue barbe, s'assagit avec le temps et devient philosophe.
"Tous ces gens qui vous rasent sur l’art, allez donc leur apprendre que ce n’est pas seulement une question de métier, qu’il faut, en plus, un certain quelque chose, dont aucun professeur n’enseigne le secret, de la finesse, du charme et cela, on le porte en soi". Camille Pissarro a été un révolutionnaire par les renouvellements ouvriers dont il a doté la peinture, en même temps qu'il est demeuré un pur classique par son goût des hautes généralisations, son amour fervent de la nature, son respect des traditions respectables. La Beauté est immuable et éternelle telle la matière dont elle est la forme revivante en nous et synthétisée. Seuls changent et progressent, suivant le temps, les modes de l'exprimer. Pissarro a voulu adapter à la technique de son art les applications correspondantes de la science, en particulier les théories de Chevreul, les découvertes de Helmholtz sur la vie des couleurs. Il a donc introduit dans l'art des éléments très novateurs permettant alors la conquête pittoresque de certains phénomènes atmosphériques jusqu'alors inexprimés, une plus intime et plus profonde pénétration de la nature. En conséquence, il a élargi le domaine du rêve, ayant été un des premiers, le premier peut-être, à comprendre et à innover ce grand fait de la peinture contemporaine : la lumière. Voilà son crime. Il n'en est pas encore lavé aujourd'hui. Le paysageet la figure n'est-elle pas aussi un paysage ? tel qu'il l'a conçu et rendu, c'est-à-dire l'enveloppement des formes dans la lumière, c'est-à-dire l'expression plastique de la lumière sur les objets qu'elle baigne et dans les espaces qu'elle remplit, est donc d'invention toute moderne. Deviné vaguement par Delacroix, davantage senti par Corot, tenté par Turner par des impressions d'une barbare et superbe beauté, il n'est réellement entré dans l'art à l'état de réalisation complète qu'avec Camille Pissarro et Claude Monet. Quoi qu'on dise, c'est d'eux que date, pour les artistes, cette révolution dans l'art de peindre, pour le public nouveau, sensible à cette révolution dans l'art de voir. Outre la précision de l'observation, ce qui frappe dans ces œuvres, c'est la magistrale fermeté de l'exécution et de la composition, qui influenceront beaucoup Cézanne, avec qui l'artiste travaille souvent et qu'il encourage àpeindre en plein air. Avec simplicité et gentillesse, Pissarro donnait en effet souvent des conseils à ses amis. "Il était si bon professeur, dit Mary Cassatt, qu'il aurait pu apprendre à dessiner aux pierres". Il fut aussi un des premiers maîtres de Gauguin, qu'il invita à participer à la quatrième Exposition impressionniste de 1879. Il meurt à Paris, le treize novembre 1903, à l'âge de soixante-treize ans. Il repose, avec sa famille au cimetière du Père-Lachaise.
Bibliographie et références :
- Kim Barrow, "La vie et l'œuvre de Pissaro"
- Christophe Duvivier, "Camille Pissarro et les peintres de la vallée de l'Oise"
- Claire Durand-Ruel Snollaerts, "Camille Pissaro"
- Sophie Monneret, "L'Impressionnisme et son époque"
- Joachim Pissarro, "La vie de Camille Pissarro"
- Nathalia Brodskaya, "Camille Pissarro"
- Juan Manuel Roca, "La vie et l'œuvre de Pissaro"
- Marina Linares, "Pissarro, Place des Victoires"
- Gérard Denizeau, "Camille Pissaro"
- Jean-Pascal Delaplace, "La vie de Camille Pissaro"
- Laurent Wolf, "La géométrie sociale de Pissarro"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.

