Quelques échos épars, d'un roman à l'autre, faisaient deviner la nature de leur relation amoureuse. Après l'instabilité passionnelle qu'avait toujours vécue Juliette, vint une consonnance sereine de cœurs et de corps, la sensation d'avoir l'éternité pour s'aimer. Avec Charlotte, ses journées coulaient doucement comme une poignée de sable qu'elle pouvait dérober à tout moment dans le sablier de la vie, pensait t-elle. Elle semblait non pas rajeunie, mais seulement à l'écart du temps. Aucune convalescence, fût-elle amoureuse, ne pouvait trouver meilleur climat. Elle installait alors son bonheur bourgeois dans le confort. Des coussins moelleux servaient de support à sa mélancolie. Partout où portaient ses yeux, ce n'était que des images de raffinement et de paix. Pourtant, son désordre intérieur ne rencontrait pas toujours l'harmonie. Sa passion date de ce jour-là, elle pourrait ajouter qu'il en est de même pour sa souffrance. Elle dépérissait à vue d'œil quand Charlotte n'était pas là. Elle avait la tête vide. Tout lui tombait des mains et elle passait des journées entières à penser à elle. Dans les premiers temps de leur rapprochement, elle éprouva des sentiments semblables à ceux de son amante. Dans l'enfance de leur amour, elle se laissait conduire, avec un doux plaisir, dans ses voies enfantines. Elle savait qu'elle se fortifierait et s'élèverait rapidement. Aussi elle eut une telle confiance qu'elle précipita les épreuves. Elle n'eut plus craint de la soumettre à tous ses désirs, d'autant plus qu'elle en serait plus humiliée et meurtrie. Charlotte ne pouvait, puisqu'elle l'aimait, qu'aimer avec joie, tout ce qui venait de Juliette. Tout à coup, elle la regarda avec une sorte d'épouvante. Ce qui s'était accompli dans cet être dont elle avait tant envie lui apparaissait effroyable. Ce corps fragile, ses craintes, ses imaginations, c'était tout le bonheur du monde à son usage personnel. Son passé et le sien lui faisaient peur. Mais ce qu'il y a de plus cruel dans les sentiments violents, c'est qu'on y aime ce qu'on aime pas. On y adore jusqu'aux défauts, jusqu'aux abominations, on s'y attache à ce qui fait de plus mal. Tout ce que Juliette détestait en Charlotte était sans prix pour elle. Et son seul bonheur, c'était le plaisir même, le sien, tous ces plaisirs du monde, camouflés la plupart du temps sous de fugaces désirs, des amours passagères, des illusions d'un moment. Elles avaient du mal à parler. Il y avait un silence entre elles, fait de leurs fautes et de leurs remords. L'éclatement et l'évidence des amours partagées, la simplicité qui jette les corps l'un vers les autres. Ce monde ambigu où les choses s'interprètent et où nous leur prêtons un sens qui est rarement la réalité, c'était l'insoutenable légèreté du bonheur où le temps et l'espace ne sont plus neutres dans l'amour et la soumission. Ils se chargent de nos espoirs et de nos attentes, et le monde entier se couvrent ainsi d'un réseau de signes qui lui donne un sens parfois absurde. Si tout était là, la vérité serait à la portée de tous, à la merci d'un miracle, mais on ne peut n'allumer que la moitié d'un soleil quand le feu est aux poudres. Qui n'a vu le monde changer, noircir ou fleurir parce qu'une main ne touche plus la vôtre ou que des lèvres vous caressent ? Mais on est où nous le sommes, on le fait de bonne foi. C'est tellement peu de choses que ce n'est rien, ou presque. Elle touchait là au sublime et c'est dans l'espoir d'une découverte précieuse, qu'elle désirait recevoir certaines sensations de nature à s'abandonner à l'amour, même si elle avait quelques scrupules à laisser son âme accueillir des sentiments qui pourraient l'envahir et seule, la pensée qu'elle allait succomber, la distrayait de sa mélancolie et Phèdre de répéter "qu'un prompt départ vous éloigne de tout". Juliette possédait au suprême degré ce don de la dérobade, qui faisait de chaque instant de la vie, des moments d'exception, autant de merveilles pour Charlotte.
Le vide s'en allait chaque jour, et la tache blafarde qui recouvrait le visage aimé, se dissipait peu à peu, comme la brume sur un étang solognot. Mon cœur me réveillait. Il ne me laissait aucun répit. Il me poussait sans cesse hors de ce bonheur. J'allais je ne sais où, en quête d'un visage qui passe, d'une aventure qui montre le bout de son nez. Parfois, pour rien. Mais on n'avoue jamais ces choses-là. Charlotte écoutait et tremblait de bonheur, puisque Juliette l'aimait, tremblait, consentante. Juliette le devina sans doute, car elle lui dit: "-C'est parce qu'il t'est plaisant d'accepter que je veux de toi ce à quoi il te sera impossible de consentir, même si d'avance tu l'acceptes et que tu t'imagines capable de te soumettre. Tu ne pourras pas ne pas te révolter. J'obtiendrai ta soumission malgré toi, non seulement pour l'incomparable satisfaction que moi ou d'autres y trouveront, mais pour que tu prennes conscience de ce qu'on fera de toi". Charlotte allait répondre qu'elle était son esclave, qu'elle porterait ses liens avec bonheur. Sa Maîtresse l'arrêta. "-Tu dois te taire et obéir". Juliette passa ses bras autour du cou de Charlotte. Elle l'enlaça à contrecœur tandis qu'elle posait la tête contre sa poitrine. Elle l'embrassa dans le cou et se serra contre elle. Glissant la main dans ses cheveux, elle posa ses lèvres timidement sur sa joue puis sur sa bouche, l'effleurant délicatement avant de l'embrasser de plus en plus passionnément. Involontairement, elle répondit à ses avances. Elle descendit lentement ses mains dans son dos, et la plaqua contre elle. Debout sur la terrasse, assourdies par le bruit des vagues, elles se laissèrent gagner par un désir grandissant. Charlotte s'écarta de Juliette, la prenant par la main, l'entraîna vers la chambre. Après avoir détesté sa cruauté, la méticulosité qu'elle employait pour la tourmenter, la lui rendait si chère, que la vie ne lui apparaissait plus comme ayant pour but la vérité, mais "Linsoutenable légèreté de l'être" de Kundera.
Cette sorte d'obligation d'avoir du plaisir lui semblait moins lourde, et à toutes ces pensées, Charlotte, méditativement, confrontait, pour décider ce qui devait dans son âme l'emportait, l'amour invisible derrière son voile, de Juliette, ou la perfection de sa cruauté. Si seulement, sa Maîtresse lui avait donné le plus petit prétexte à son inconduite. Mais elle ne trouvait rien à lui reprocher. Si sévère, si injuste, force est de constater qu'elle portait seule la responsavilité de sa faute. Mais le désir l'emporta et elle s'écarta d'elle. La lumière de l'aube inondait la pièce, jetant des ombres sur les murs. N'hésitant qu'une fraction de seconde avant de se retourner vers elle, elle commença à se déshabiller. Charlotte fit un geste pour fermer la porte de la chambre, mais elle secoua la tête. Elle voulait la voir, cette fois-ci, et elle voulait qu'elle la voit. Charlotte voulait que Juliette sache qu'elle était avec elle et non avec une autre. Lentement, très lentement, elle ôta ses vêtements. Son chemisier, son jean. Bientôt, elle fut nue. Elle ne la quittait pas des yeux, les lèvres légèrement entrouvertes. Le soleil et le sel de la mer avaient hâler son corps. Il venait d'ailleurs, de l'océan. Il émergeait des eaux profondes, tout luisant de ce sucre étrange cher à Hemingway. C'était la fleur du sel. Puis Juliette s'approcha de Charlotte et posa ses mains sur ses seins, ses épaules, ses bras, la caressant doucement comme si elle voulait graver à jamais dans sa mémoire le souvenir de sa peau. Elles firent l'amour fiévreusement, accrochées désespérément l'une à l'autre, avec une passion comme elles n'en avaient jamais connue, toutes les deux douloureusement attentive au plaisir de l'autre. Comme si elles eu avaient peur de ce que l'avenir leur réservait, elles se vouèrent à l'adoration de leurs corps avec une intensité qui marquerait à jamais leur mémoire. Elles jouirent ensemble, Charlotte renversa la tête en arrière et cria sans la moindre retenue. Puis assise sur le lit, la tête de Charlotte sur ses genoux, Juliette lui caressa les cheveux, doucement, régulièrement, en écoutant sa respiration se faire de plus en plus profonde. Elle avait les cheveux très courts, épais et blonds, à peine ondés, telle Jean Seberg.
Beauté sans visage et sans identité qui lui avait été subrepticement substituée sous son voile. Son cœur à elle n'était que pardon. Où puisait-elle tant de force et d'abnégation ? Dans les principes de la religion réformée, dans sa culpabilité de femme soumise, dans la grâce que que donne l'amour ? Au moindre mot de sa Maîtresse, elle penchait un peu sa tête vers son épaule gauche et appuyait sa joue sur les genoux de Juliette, alors souriante et étrangement tendre. Soudain, les lèvres de Juliette exigèrent un maintenant plein d'abandon. La communion ne put être plus totale. Elle lui prit la tête entre ses deux mains et lui entrouvrit la bouche pour l'embrasser. Si fort elle suffoqua qu'elle aurait glissé si elle ne l'eût retenue. Elle ne comprit pas pourquoi un tel trouble, une telle angoisse lui serraient la gorge, car enfin, que pouvait-elle avoir à redouter de Juliette qu'elle n'eût déjà éprouvé ? Elle la pria de se mettre à genoux, la regarda sans un mot lui obéir. Elle avait l'habitude de son silence, comme elle avait l'habitude d'attendre les décisions de son plaisir. Désormais la réalité de la nuit et la réalité du jour seraient la même réalité. Voilà d'où naissait l'étrange sécurité, mêlée d'épouvante, à quoi elle sentait qu'elle s'abandonnait, et qu'elle avait pressenti sans la comprendre. Désormais, il n'y aurait plus de rémission. Puis elle prit conscience soudain que ce qu'en fait elle attendait, dans ce silence, dans cette lumière de l'aube, et ne s'avouait pas, c'est que Juliette lui fit signe et lui ordonnât de la caresser. Elle était au-dessus d'elle, un pied et de part et d'autre de sa taille, et Charlotte voyait, dans le pont que formaient ses jambes brunes, les lanières du martinet qu'elle tenait à la main. Aux premiers coups qui la brûlèrent au ventre, elle gémit. Juliette s'arrêta et reprit aussitôt. Elle se débattit de toutes ses forces. Elle ne voulait pas supplier, elle ne voulait pas demander grâce. Mais Juliette entendait l'amener à merci. Charlotte aima le supplice pourvu qu'il fut long et surtout cruel. La façon dont elle fut fouettée, comme la posture où elle avait été liée n'avaient pas non plus d'autre but. Rêve ou cauchemar, tout l'éloignait de sa propre vie, et jusqu'à l'incertitude de la durée. Elle donnait à chacun de ces coups, des buts entre lesquels oscillait son indécision qui obscurait son esprit.
Elle souffrait pour la première fois. La vie pour elle n'avait été qu'un droit chemin sans heurt, sans drame, où tout s'accomplissait selon ses désirs. Pourquoi avait-elle croisé à travers sa Maîtresse cette forme cruelle de la passion ? Elle se sentait comme on est dans la nuit, au cœur d'un rêve que l'on reconnaît, qui recommence, sûre qu'il va prendre fin parce qu'on craint de ne le pouvoir soutenir, et qu'il continuât pour en connaître le dénouement, ou qu'un autre ne se cachât derrière celui-là. Les gémissements de la jeune femme jaillirent maintenant assez forts et sous le coup de spasmes. Ce fut une plainte continue qui ne trahissait pas une grande douleur, qui espérait même un paroxysme où le cri devenait sauvage et délirant. Ces spasmes secouèrent tout le corps en se reproduisant de minute en minute, faisant craquer et se tendre le ventre et les cuisses de Charlotte, chaque coup, le laissant exténué après chaque attaque. Juliette écouta ces appels étrangers auxquels tout le corps de la jeune femme répondait. Elle était vide d'idées. Elle eut seulement conscience que bientôt le soir allait tomber, qu'elle était seule avec Charlotte. L'allégresse se communiqua à sa vieille passion et elle songea à sa solitude. Il lui sembla que c'était pour racheter quelque chose. Vivre pleinement sa sexualité, si l'on sort tant soit peu des sentiers battus et sillonnés par les autres, est un luxe qui n'est pas accordé à tous. Cette misère sexuelle la confortait dans son choix. Le masochisme est un art, une philosophie et un espace culturel. Il lui suffisait d'un psyché. Avec humilité, elle se regarda dans le miroir, et songea qu'on ne pouvait lui apporter, si l'on ne pouvait en tirer de honte, lui offrir qu'un parterre d'hortensia, parce que leurs pétales bleus lui rappelaient un soir d'été heureux à Sauzon à Belle île en Mer.
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.


