Altair1912
par le Il y a 3 heure(s)
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Alexandre regretta d’être entré avant même que la porte se refermât derrière lui.

Une clochette discrète annonça sa présence. Le bruit lui parut démesuré dans le silence de la boutique, comme s’il venait de signaler son arrivée à toutes les personnes présentes. Pourtant, il n’aperçut personne.

Il resta quelques secondes devant la porte, une main encore posée sur la poignée. Il pouvait ressortir. Prétexter une erreur, s’il croisait quelqu’un. Faire le tour du quartier, acheter un parfum ou un bijou et rentrer chez lui avec un cadeau convenable.

Un cadeau sans danger.

À travers la vitrine, la rue poursuivait son existence ordinaire. Des passants pressés rentraient du travail. Une femme tirait un enfant par la main. Un autobus s’immobilisa dans un soupir avant de repartir. Dehors, personne ne savait où il se trouvait.

Alexandre lâcha la poignée.

La boutique ne ressemblait pas à ce qu’il avait imaginé. Il s’était attendu à quelque chose de sombre et d’excessif, peuplé de mannequins en latex sous des lumières rouges. L’endroit était au contraire élégant, presque austère. Les murs gris perle étaient éclairés par de petites lampes orientables. Les objets étaient disposés avec soin sur des étagères en bois sombre, suffisamment espacés pour donner à chacun l’importance d’une pièce de collection.

Cette sobriété le rassura un peu.

Elle rendait également sa présence plus difficile à justifier.

Il avança entre les présentoirs, les mains enfoncées dans les poches de son manteau. Son regard effleurait les objets sans oser s’y arrêter : bracelets de cuir, menottes gainées de velours, masques, cravaches et accessoires dont il préférait ne pas deviner l’usage.

Il n’avait rien prémédité.

Ce matin encore, il pensait offrir à Anne un dîner dans le restaurant où ils avaient célébré leur premier anniversaire. À midi, il avait regardé des bijoux sur Internet. Puis, en sortant du bureau, il avait aperçu cette vitrine devant laquelle il était déjà passé plusieurs fois sans ralentir.

Cette fois, il s’était arrêté.

Depuis quelques semaines, Anne et lui s’autorisaient des jeux nouveaux. Rien de spectaculaire. Un bandeau sur les yeux, des poignets retenus au-dessus de la tête, quelques mots prononcés avec une fermeté inhabituelle. Ils en riaient souvent après coup, comme s’ils avaient besoin de transformer leur trouble en plaisanterie.

La semaine précédente, Anne lui avait ordonné de ne pas bouger.

Il avait obéi.

Ce souvenir l’avait accompagné plusieurs jours.

— Je peux vous aider ?

Alexandre se retourna si brusquement que son épaule heurta presque un présentoir.

La femme qui se tenait derrière lui devait avoir une quarantaine d’années. Elle portait un pantalon noir et un chemisier couleur ivoire. Aucun détail extravagant, à l’exception d’un fin bracelet de cuir qui entourait son poignet gauche. Ses cheveux bruns étaient relevés, et son expression mêlait une politesse professionnelle à un amusement qu’elle ne cherchait pas tout à fait à dissimuler.

— Je regarde, répondit-il.

— Naturellement.

Elle ne bougea pas.

Alexandre reporta son attention sur l’étagère la plus proche. Il venait de découvrir qu’il examinait une rangée de menottes.

— C’est pour un cadeau, ajouta-t-il.

— C’est souvent le cas.

Il ne sut pas si elle se moquait de lui. Son sourire ne lui fournit aucun indice.

— L’anniversaire de ma compagne.

— Voilà qui va m’aider. Vous cherchez quelque chose qu’elle connaît déjà ou vous souhaitez lui faire découvrir une nouveauté ?

— Une nouveauté.

— Plutôt douce ?

— Oui.

Le mot était sorti trop rapidement.

La conseillère inclina légèrement la tête, puis lui indiqua un autre présentoir.

— Commençons par quelque chose de simple.

Alexandre la suivit jusqu’à une vitrine où plusieurs colliers étaient exposés. Certains, très fins, ressemblaient presque à des bijoux. D’autres étaient larges, rigides, munis d’anneaux ou de boucles métalliques dont la fonction ne laissait guère de place au doute.

Il sentit son cœur accélérer.

C’était pour cela qu’il était entré.

Il ne se l’était pas formulé clairement en regardant la vitrine. Il avait seulement aperçu une bande de cuir noir entourant le cou d’un mannequin. L’image avait produit en lui une réaction immédiate, un mélange de curiosité et de malaise auquel il n’avait pas résisté.

— Celui-ci est surtout décoratif, expliqua la conseillère en sortant un modèle en velours. Il convient bien à une première expérience. Il est léger et ne donne pas une impression trop contraignante.

Elle le plaça devant elle, à hauteur de son cou, afin qu’il puisse en juger l’effet.

— Celui-là est plus symbolique.

Le second était en cuir rouge sombre, avec un anneau argenté en son centre.

— Et celui-ci est plus sobre.

Elle prit enfin un collier noir, relativement étroit. Le cuir était lisse, sans décoration. Une petite boucle en acier brossé permettait de le fermer, tandis qu’un anneau discret était fixé à l’avant.

Alexandre tendit la main, puis interrompit son geste.

— Vous pouvez le toucher, l’encouragea-t-elle. Il ne vous engage encore à rien.

Le cuir était souple et plus doux qu’il ne l’avait imaginé. Il fit glisser son pouce sur la face intérieure.

— C’est une fabrication artisanale, précisa-t-elle. Il peut être porté assez longtemps sans devenir inconfortable. Et son apparence reste discrète.

— Discrète ?

— Sous un col de chemise, par exemple.

Il releva les yeux. Le sourire de la conseillère s’accentua.

— Je suppose que ma compagne ne le porterait pas en dehors de chez nous.

— Je ne parlais pas nécessairement de votre compagne.

Alexandre reposa aussitôt le collier.

— Je vous ai dit que c’était un cadeau.

— Et je vous crois.

Elle laissa passer un silence.

— Vous connaissez son tour de cou ?

— Non.

— Dans ce cas, nous aurons du mal à choisir la bonne taille.

Il contempla les différents modèles comme s’il espérait trouver une réponse inscrite sur l’une des étiquettes.

— Elle est à peu près… normale.

— Voilà une mesure qui n’est malheureusement pas encore utilisée par nos fournisseurs.

Il perçut cette fois clairement l’ironie. Contre toute attente, elle ne l’irrita pas. Elle lui procura plutôt le sentiment déstabilisant d’être observé par quelqu’un qui avait déjà compris ce qu’il s’efforçait encore de cacher.

La conseillère reprit le collier noir.

— Celui-ci est très élégant sur un homme.

— Je n’ai jamais dit que…

— Non, vous n’avez presque rien dit.

Elle fit quelques pas vers lui et lui présenta le collier ouvert.

— Souhaitez-vous connaître votre taille ?

Alexandre regarda la porte. Il n’aurait eu que quelques mètres à parcourir pour retrouver la rue, l’anonymat et une soirée d’anniversaire parfaitement ordinaire.

— C’est uniquement pour savoir, précisa-t-il.

— Évidemment.

Elle posa le collier et prit un mètre ruban dans un tiroir.

— Approchez.

Il obéit.

— Retirez votre écharpe.

Il s’exécuta de nouveau. La conseillère attendit qu’il ait dégagé son cou, puis se plaça devant lui.

— Levez le menton.

Ces trois mots réveillèrent un souvenir si brusquement qu’Alexandre en oublia presque l’endroit où il se trouvait.

Une salle de classe. L’odeur de la craie et des cahiers neufs. La lumière d’un matin d’hiver contre les vitres. Il devait avoir neuf ou dix ans.

Son institutrice se tenait devant le tableau, droite dans une jupe sombre, et le regardait par-dessus ses lunettes. Elle n’élevait presque jamais la voix. Elle n’en avait pas besoin. Lorsqu’elle prononçait le nom d’un élève, le silence se faisait immédiatement.

Alexandre avait toujours cherché son approbation.

Il aimait qu’elle lui confie les cahiers à distribuer ou qu’elle lui demande d’effacer le tableau. Il se souvenait encore de la fierté ressentie lorsqu’elle avait posé une main sur son épaule en lui disant qu’elle savait pouvoir compter sur lui.

Il aurait fait n’importe quoi pour l’entendre le féliciter de nouveau.

À cet âge, ce sentiment ne possédait rien de trouble. Il admirait simplement cette femme qui paraissait capable, par sa seule présence, d’ordonner le monde autour d’elle. Pourtant, quelque chose de cette fascination avait traversé les années.

— Ne bougez pas.

Le mètre ruban passa autour de son cou. Alexandre demeura parfaitement immobile.

La proximité de la conseillère accentuait la chaleur de son visage. Elle prit la mesure sans se presser, resserrant légèrement le ruban avant de glisser un doigt entre celui-ci et sa peau.

— Quarante et un centimètres, annonça-t-elle. Une taille tout à fait normale.

Elle recula enfin.

— C’est bien ce modèle qu’il vous faut.

— Je ne suis pas certain de le prendre.

— Bien sûr que non.

Son ton exprimait exactement le contraire.

Alexandre renoua son écharpe pour se donner une contenance. Il aurait voulu qu’elle s’éloigne et le laisse réfléchir, mais il soupçonnait que, livré à lui-même, il reposerait le collier et quitterait la boutique.

— Il est pour moi, finit-il par dire.

La conseillère ne manifesta aucune surprise.

— Mais c’est bien un cadeau pour ma compagne, ajouta-t-il. Une surprise.

— Je comprends. Vous lui offrez quelque chose qu’elle pourra vous faire porter.

La formulation lui causa un frisson.

— C’est seulement pour mettre un peu de piment dans notre relation.

— Vous n’avez pas besoin de vous justifier auprès de moi.

Elle replaça soigneusement le collier dans la vitrine.

— Votre compagne pratique-t-elle déjà la domination ?

— Non.

— Elle vous a déjà soumis ?

Alexandre hésita.

— Pas vraiment. Nous avons essayé quelques jeux depuis peu. Des choses assez légères.

— Et lequel de vous en a eu l’idée ?

— Un peu tous les deux.

La conseillère l’observa quelques secondes.

— Mais le collier est votre idée.

— Oui.

— Vous formez donc un couple plutôt conventionnel ?

— Complètement vanille, reconnut-il.

— Vanille ne signifie pas fade.

Elle s’appuya contre le comptoir.

— Si votre compagne ne s’attend pas à ce cadeau, il faut réfléchir à la façon dont vous le lui présenterez. Un collier peut être un accessoire amusant. Il peut aussi représenter une responsabilité. Ne lui imposez pas la seconde en prétendant ne lui offrir que le premier.

— Que devrais-je faire ?

La question lui échappa. Il eut aussitôt conscience de l’étrangeté de demander à une inconnue comment se soumettre à la femme avec laquelle il partageait sa vie depuis dix ans.

La conseillère, elle, sembla trouver cela parfaitement naturel.

— Lorsqu’elle ouvrira la boîte, elle sera probablement surprise. Peut-être même inquiète. Sa première pensée sera sans doute que vous voulez qu’elle porte le collier.

Elle reprit le modèle noir et le posa entre eux.

— Commencez par la rassurer. Dites-lui simplement : « Il n’est pas pour toi. Il est pour moi. »

Alexandre fixa l’anneau d’acier.

— Ensuite ?

— Expliquez-lui ce que vous souhaitez. Sans grands discours et sans lui annoncer que votre couple doit changer. Proposez-lui un jeu avec une règle claire.

— Quelle règle ?

— Si elle accepte votre cadeau, ce collier lui appartiendra. Elle pourra vous demander de le mettre lorsqu’elle le désirera. À partir du moment où il sera fermé autour de votre cou, vous vous engagerez à lui obéir.

Alexandre déglutit.

— À tous ses ordres ?

— À ceux qui resteront dans les limites dont vous aurez discuté ensemble. Vous débutez. L’objectif n’est pas que l’un de vous se retrouve dans une situation qu’il ne maîtrise plus.

Elle fit tourner le collier entre ses doigts.

— Tant qu’elle vous le laissera, elle possédera l’autorité. Lorsqu’elle décidera de vous le retirer, le jeu prendra fin. Ainsi, vous saurez tous les deux quand vos rôles commencent et quand ils s’arrêtent.

La simplicité de cette règle le troubla davantage que tout ce qu’il avait vu dans la boutique. Il imagina Anne debout devant lui. Ses doigts refermant la boucle. Son regard lorsqu’elle comprendrait qu’il venait de lui confier le droit de décider à sa place.

— Et si elle refuse ?

— Alors vous accepterez son refus.

Il acquiesça.

— Mais si elle est seulement hésitante, ne cherchez pas à la convaincre immédiatement. Laissez-lui le temps de comprendre ce que vous lui proposez. La domination ne lui viendra peut-être pas naturellement.

— Anne est une femme qui sait ce qu’elle veut.

— Ce n’est pas la même chose que de donner des ordres à l’homme qu’elle aime.

La conseillère avait perdu son sourire moqueur. Pour la première fois depuis qu’elle l’avait abordé, Alexandre ne se sentit plus comme un client maladroit qu’elle prenait plaisir à provoquer.

— Choisissez également un mot de sécurité, poursuivit-elle. Un mot que vous n’utiliseriez pas normalement. Si l’un de vous le prononce, elle retire le collier et vous arrêtez immédiatement. Sans discussion.

— Même si c’est elle qui décide ?

— Surtout si c’est elle qui décide. Une autorité consentie a besoin de frontières. Autrement, ce n’est plus un jeu de pouvoir, seulement une imprudence.

Alexandre regarda une dernière fois le collier.

— Je vais le prendre.

— J’en étais presque certaine.

Son sourire reparut, plus discret.

Elle sélectionna un exemplaire à sa taille dans un tiroir fermé. Celui-ci possédait, en plus de sa boucle, un petit dispositif permettant de la verrouiller. La conseillère lui montra la minuscule clé argentée.

— Elle n’est pas obligée de l’utiliser la première fois.

— Mais elle pourra le faire ?

— Lorsqu’elle en aura envie et si vous lui en donnez le droit.

Cette précision ne diminua en rien l’effet produit sur lui.

La conseillère retira l’étiquette, puis choisit une boîte carrée, noire et mate. Elle en garnit l’intérieur d’un papier de soie bordeaux avant d’y déposer le collier. La petite clé trouva place dans une enveloppe assortie.

— Souhaitez-vous ajouter un message ?

— Je n’avais rien prévu.

— Écrivez quelque chose de simple.

Elle lui tendit une carte vierge et un stylo. Alexandre resta un moment immobile devant le comptoir.

— Je pourrais écrire : « Pour pimenter notre relation. »

La conseillère fit une légère grimace.

— On pourrait croire que vous lui offrez un moulin à poivre.

Alexandre laissa échapper un rire nerveux.

— Qu’est-ce que vous suggérez ?

Elle posa un doigt sur la boîte.

— Votre véritable cadeau n’est pas cet objet. C’est ce que vous lui accordez en le lui offrant.

— C’est-à-dire ?

— Le droit de vous le faire porter.

Alexandre baissa les yeux vers la carte. Puis il écrivit lentement :

Mon cadeau n’est pas ce collier.

Il s’interrompit avant de poursuivre :

Mon cadeau, c’est le droit de me le faire porter.

Il relut la phrase. Les mots lui semblaient à la fois excessifs et parfaitement justes.

La conseillère plaça la carte au-dessus du papier de soie et referma la boîte. Elle l’entoura d’un ruban couleur crème dont elle noua les extrémités avec une précision méticuleuse.

— Donnez-lui la boîte avant de commencer vos explications, conseilla-t-elle. Laissez-la l’ouvrir. Laissez-la vous poser des questions. Et surtout, ne plaisantez pas pour dissimuler votre gêne. Si vous voulez qu’elle prenne votre proposition au sérieux, vous devez avoir le courage de la formuler sérieusement.

Alexandre régla son achat. Lorsque le terminal lui demanda son code, il dut s’y reprendre à deux fois.

La conseillère plaça le paquet dans un sac dépourvu de toute inscription. Avant de le lui tendre, elle conserva quelques secondes la main sur les anses.

Alexandre leva les yeux vers elle.

— Une dernière chose, dit-elle. Ne lui demandez pas de devenir immédiatement une autre femme. Donnez-lui seulement la permission de découvrir celle qu’elle pourrait être.

Elle libéra le sac.

— Bon anniversaire à votre compagne.

— Merci.

— Et bonne chance à vous.

La clochette tinta de nouveau lorsqu’il ressortit.

L’air frais de la rue lui fit du bien. Alexandre marcha quelques mètres avant de s’arrêter sous la lumière d’un réverbère. Il regarda le sac qu’il tenait à la main.

Il pouvait encore revenir sur sa décision.

La boutique accepterait peut-être de reprendre le collier. Il pouvait aussi abandonner le paquet au fond d’un placard, acheter des fleurs et ne jamais parler à Anne de cette impulsion. Dès demain, il se féliciterait sans doute d’avoir évité une conversation embarrassante.

Son téléphone vibra dans sa poche.

Un message d’Anne apparut à l’écran.

Tu rentres bientôt ?

Puis un second :

Je suis curieuse de découvrir mon cadeau…

Un cœur rouge terminait la phrase.

Alexandre contempla la vitrine de la boutique derrière lui, puis la boîte invisible au fond du sac.

Oui, répondit-il. Je viens de le trouver.

Il rangea son téléphone et reprit le chemin de leur appartement.

À chaque pas, il sentait le paquet heurter doucement sa jambe. L’objet était léger, mais jamais aucun cadeau ne lui avait paru aussi lourd.

Et pour la première fois, Alexandre se demanda lequel d’eux allait véritablement le recevoir.

 

A Suivre ...

Thèmes: gynarchie, femdom
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