Le Domaine des Ombres.
Chapitre 1 : RDV 14h30
Je les sens avant de les voir. Ce n'est pas de la clairvoyance, juste de l'habitude, cette tension dans l'air qui précède toujours l'arrivée de ceux qui n'ont pas le choix. Mon assistante vaque à des tâches que j'ai inventées pour elle, déplacer des objets d'un point à un autre. Elle aussi sent qu'ils approchent. Elle aussi sait, quatorze heures trente comme une heure de jugement.
Le domaine m'appartient depuis assez longtemps pour que ses quarante hectares ressemblent à une extension de ma propre peau, cette écorce calleuse que forme ce plateau Cévenole, battu jusqu'à l'obsession par des vents qui ne pardonnent rien. Parfois, la nuit, j'entends les pierres de la vieille ferme fortifiée grincer sous la pression, je me demande si c'est le vent ou si les murs respirent, s'adaptent, se resserrent comme une main qui se ferme.
La route sinueuse est un test, sans le leur dire. Chaque virage, chaque lacet, les rapproche, les dépouilles un peu plus de l'illusion qu'ils contrôlent encore chose. Ils doivent se présenter à quatorze heures trente. Pas quatorze heures vingt-cinq, pas quatorze heures trente-cinq. Cette ponctualité ridicule que j'exige n'est qu'un préliminaire, une façon de leur rappeler que, dès maintenant, leur temps m'appartient.
Mon assistante pose sa main sur mon épaule. Elle ne dit rien. Nous n'avons plus besoin de mots pour communiquer l'impatience qui nous ronge, cette attente qui ressemble à de la faim. Dehors, le ciel s'est fait gris-ardoise, les nuages défilent comme s’ils étaient pressés. Je sais que, quelque part en contrebas, une voiture franchit une ligne invisible. À quatorze heures trente pile, ils seront devant la porte cochère. Et nous serons prêts.
Le premier mail est daté d'il y a exactement trente jours. Trente jours durant lesquels j'ai étudié leurs réponses, décelé dans leurs formulations hésitantes ce qu'ils n'osaient pas nommer. Trente jours à les préparer à cette transition, non pas un voyage, mais une translation vers un état second où ils n'auront plus de prénom, plus d'histoire, plus de repères pour se raccrocher à ce qu’ils étaient avant.
L'objet de leur séjour, cette formule diplomatique que nous avons échangée comme un passeport, masque une vérité plus simple : ils viennent pour cesser d'être eux-mêmes. Le contrat est scellé. Non pas par leur consentement, mais par cette curiosité morbide qui les pousse à franchir la ligne où l'on ne revient pas intact.
Ils entreront par la porte principale et cesseront immédiatement d'exister comme des sujets. Pas de fenêtre pour leur renvoyer leurs reflets, pas de surface lisse où se reconnaître. Juste des murs qui absorbent les sons, qui rendent la voix étrangère à soi-même. Ils crieront et entendront leur propre écho déformé, comme si quelqu'un d'autre, quelque chose d'autre, répondait à leur place.
Je ne leur accorderai aucune quiétude, aucune indulgence. Pas de pause pour reprendre leur souffle, pas de moment où leur nom sera prononcé pour les rappeler à eux-mêmes. Ils deviendront ces corps sans repère. Ces surfaces de sensation pure où je projetterai ce que bon me semble. Jusqu'à ce qu'ils oublient la texture de leur propre peau. Jusqu'à ce qu'ils me supplient, sans savoir qui supplie, ni pourquoi, de leur rendre l'identité que je leur aurai volée.
Quatorze heures trente. L'interphone crachote comme une voix sortie d'un puits.
— Oui.
Ma voix ne monte pas. Elle ne demande rien, elle constate.
— Bonjour, nous venons pour le séjour ! La voix de l'homme trop forte, trop haute, déjà déplacée dans ce silence de pierre.
Je laisse planer le silence quelques secondes. Assez pour qu'ils sentent le poids de l'attente.
— Vous laissez la voiture à l'extérieur. Vous entrez. Vous vous placez au centre de la cour.
Je ne dis pas bonjour. Je ne dis pas bienvenue. Je ne leur donne aucun repère social pour se raccrocher, aucune politesse derrière laquelle se dissimuler.
Le déclic de la gâche électrique résonne comme un verrou sinistre qui se referme à jamais.
Mon assistante et moi nous postons dans l'ombre de la fenêtre du premier étage, derrière les vitres anciennes qui nous rendent invisibles. Nous dominons. Nous évaluons.
Ils avancent dans l'entrebâillement du portillon comme des animaux qu'on pousse dans une arène. L'homme en tête, trop vite, puis il se ravise, attend sa compagne, lui touche le coude pour la rassurer, un geste pathétique que personne ne lui a demandé. Ils traversent la cour en traînant leurs valises à roulette sur les pavés disjoints, le bruit trop fort, trop réel dans cet espace qui engloutit les sons.
Puis ils s'immobilisent. Exactement où je leur ai dit. Déjà, ils obéissent.
A suivre 😉
|
LE LIVRE QUE LES HOMMES SOUMIS ATTENDAIENT ![]() BDSM : Guide pratique de l’homme soumis est un livre pensé spécialement pour toi. Ce que tu y trouveras : |


