Socrate face au juge
Le juge :
La domination financière est une pratique dangereuse. Dès qu'il y a de l'argent et de la sexualité, nous devons être particulièrement méfiants.
Socrate :
La méfiance est-elle une condamnation ?
Le juge :
Non.
Socrate :
Alors examinons trois situations.
Premier cas — Le couple
Socrate :
Un couple vit ensemble depuis plusieurs années. Les deux personnes travaillent. Elles ont des comptes séparés et un compte commun.
Elles décident librement que l'une des deux prendra le contrôle du budget. L'autre remet volontairement une partie de ses revenus et accepte de devoir demander pour certaines dépenses.
Elles décrivent cela comme une
domination financière qui fait partie de leur relation.
Personne ne menace personne. Chacun peut mettre fin à l'accord.
Est-ce de l'exploitation ?
Le juge :
Pas nécessairement.
Socrate :
Est-ce une domination ?
Le juge :
Oui.
Socrate :
Donc nous avons une domination qui n'est pas nécessairement une exploitation.
Le juge :
Je l'admets.
Socrate :
Et si cette domination leur convient à tous les deux ?
Le juge :
Alors elle est consentie.
Socrate :
Voilà donc notre première distinction.
Deuxième cas — La créatrice sur OnlyFans
Socrate :
Une femme crée un compte sur OnlyFans. Elle propose à ses abonnés des photographies et des vidéos à caractère sexuel. Elle fixe elle-même ses tarifs, choisit ce qu'elle accepte de publier et peut fermer son compte quand elle le souhaite.
Elle gagne de l'argent grâce à cette activité.
Est-elle prostituée ?
Le juge :
Cela dépend de ce qu'elle fait exactement.
Socrate :
Donc l'argent et le caractère sexuel ne suffisent pas à eux seuls à répondre à la question ?
Le juge :
Non.
Socrate :
Mais certains pourraient moralement condamner son activité.
Le juge :
Certainement.
Socrate :
La condamnation morale permet-elle pour autant de définir juridiquement son activité ?
Le juge :
Non.
Socrate :
Nous avons donc une deuxième distinction :
ce qui est moralement réprouvé n'est pas nécessairement juridiquement identique à ce qui est interdit.
Troisième cas — L'actrice venue de l'étranger
Socrate :
Prenons maintenant une femme qui vient d'un autre pays pour travailler dans l'industrie pornographique.
Elle vivait auparavant dans une situation économique très difficile. Elle estime que ce travail lui offre une possibilité de gagner beaucoup plus d'argent et d'améliorer sa vie.
Elle signe ses contrats. Elle est majeure. Elle peut refuser certaines scènes. Elle est rémunérée.
Mais sa situation économique était mauvaise lorsqu'elle a pris cette décision.
Est-elle exploitée ?
Le juge :
C'est beaucoup plus compliqué.
Socrate :
Pourquoi ?
Le juge :
Parce qu'elle n'a peut-être pas vraiment le choix.
Socrate :
« Pas vraiment le choix » signifie-t-il qu'elle n'a aucun choix ?
Le juge :
Non.
Socrate :
Alors comment déterminons-nous la différence ?
Le juge :
Il faut regarder les circonstances.
Socrate :
Lesquelles ?
Le juge :
Les conditions de travail. Les pressions exercées sur elle. Les dettes éventuelles. Son logement. Son statut administratif. Son contrat. Sa possibilité de refuser. Sa possibilité de partir.
Socrate :
Donc sa pauvreté initiale ne suffit pas à démontrer l'exploitation ?
Le juge :
Non.
Socrate :
Mais elle peut constituer un facteur de vulnérabilité ?
Le juge :
Oui.
Socrate :
Et une vulnérabilité peut-elle être exploitée ?
Le juge :
Oui.
Socrate :
Mais une personne vulnérable est-elle nécessairement exploitée ?
Le juge :
Non.
Le juge commence à s'impatienter
Le juge :
Socrate, tu transformes tout en questions.
Socrate :
C'est parce que tes réponses changent selon les situations.
Le juge :
Comment cela ?
Socrate :
Dans le premier cas, tu reconnais une domination sans exploitation.
Dans le deuxième, tu reconnais qu'une activité sexuelle rémunérée ne peut pas être qualifiée uniquement parce qu'il y a de l'argent.
Dans le troisième, tu reconnais qu'une situation économique difficile peut constituer une vulnérabilité sans démontrer à elle seule une exploitation.
Le juge :
Oui.
Socrate :
Alors peut-on encore dire simplement :
« Argent + sexualité = exploitation » ?
Le juge :
Non.
Socrate :
Ou :
« Argent + sexualité = prostitution » ?
Le juge :
Non plus.
Socrate :
Ou encore :
« Consentement = absence de problème » ?
Le juge :
Non.
Socrate :
Nous voilà donc revenus à notre point de départ.
Le juge :
Lequel ?
Socrate :
Il faut examiner
la relation réelle entre les personnes, et pas seulement les mots que nous employons pour la désigner.
Le juge :
Et qu'est-ce que tu proposes comme critère ?
Socrate :
Je n'en propose pas un. J'en propose plusieurs.
Le juge :
Lesquels ?
Socrate :
Le consentement.
La possibilité réelle de refuser.
La possibilité de partir.
La contrainte.
La vulnérabilité.
La fraude.
La dépendance.
L'exploitation.
Le juge :
Et la morale ?
Socrate :
Elle peut nous dire ce que nous désapprouvons.
Le juge :
Et le droit ?
Socrate :
Il nous dit ce que la société a décidé d'interdire ou d'encadrer.
Le juge :
Et la domination financière ?
Socrate :
Elle peut être un jeu de pouvoir.
Le juge :
Elle peut aussi être une exploitation.
Socrate :
Exactement.
Le juge :
Et parfois les deux ?
Socrate :
Voilà enfin une réponse qui mérite d'être examinée.