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Méridienne d'un soir

Femme switch. 36 ans. est célibataire.
La rubrique "Articles" regroupe vos histoires BDSM, vos confessions érotiques, vos partages d'expériences SM. Vos publications sur cette sortie de blog collectif peuvent aborder autant les sujets de la soumission, de la domination, du sado-masochisme, de fétichisme, de manière très générale ou en se contentrant très précisément sur certaines des pratiques quu vous connaissez en tant que dominatrice/dominateur ou soumise/soumis. Partager vos récits BDSM, vécus ou fantames est un moyen de partager vos pratiques et envies et à ce titre peut être un excellent moyen de trouver sur le site des partenaires dans vos lecteurs/lectrices. Nous vous rappelons que les histoires et confessions doivent être des écrits personnels. Il est interdit de copier/coller des articles sur d'autres sites pour se les approprier.
Par : le Il y a 7 heure(s)
“Le fer se rouille, faute de s'en servir, l'eau stagnante perd de sa pureté et se glace par le froid. De même, l'inaction sape la vigueur de l'esprit". "Dieu mis à part, il est l’artiste sur lequel on a le plus écrit", relevait malicieusement l’historien de l’art Daniel Arasse. De sorte, des milliers d’ouvrages et de recherches lui ont en effet été consacrés, des plus sérieux aux plus farfelus. Des scientifiques japonais sont même allés jusqu’à modéliser son visage afin de reconstituer sa voix : le timbre estgrave, le ton docte et imposant. Forcément, le génie est très intimidant. Surtout quand on lui attribue seulement une petite vingtaine d’œuvres, vénérées comme des chefs-d’œuvre absolus, ainsi que la paternité de toutes les inventions les plus remarquables de l’histoire de l’humanité. Comment aborder un mythe aussi saisissant ? Pourquoi sa fabuleuse légende suscite-t-elle autant de fantasmes depuis cinq siècles ? La vie de Léonard de Vinci est romanesque et constitue un socle idéal pour la légende. Tout le monde connaît Léonard de Vinci pour son portrait de "La Joconde". Mais cet homme d’esprit italien n’était pas uniquement un peintre. Fruit des amours illégitimes d’un notaire de Vinci, bourgade des environs de Florence, et d’une paysanne, l’enfant a grandi entre l’amour d’une mère inculte et la bonne éducation campagnarde reçue de son grand-père paternel, riche propriétaire terrien. Ce qui lui vaut une réputation inique d’homme "sans lettres", devenu autodidacte au savoir universel. Léonard y a contribué, en laissant planer le mystère sur sa vie. Car l’homme a beaucoup écrit, ses manuscrits, les "Codex", comptent près de six mille feuilles, mais quasiment rien sur sa jeunesse, sa vie, et sur ses sentiments en général. Son instruction est en fait solide, mais pas des plus complètes. Moyen en culture latine maissurdoué en dessin et en musique, il débute à douze ans dans l’atelier de Verrocchio, à Florence, artiste fournisseur de la cour des Médicis. On dit qu’il dépasse rapidement le maître. Celui-ci, dégoûté, aurait fini par jeter ses pinceaux. Léonard se distingue des grands noms de l'époque, le Pérugin, Botticelli, formés eux aussi chez Verrocchio, ou la génération suivante, Raphaël, Michel-Ange, son rival, par l’immensité de sa soif de comprendre le mécanisme du monde. Il possède une vision globale, l’intuition du "grand tout" dont l’être humain est partie intégrante. Son talent immense était protéiforme et singulier.   "Obstination et rigueur" était sa devise. On comprend ainsi le succès rencontré dans ses multiples travaux, tout au long de sa vie. Il connut de son vivant une étonnante célébrité et les plus grands mécènes de la Renaissance française et italienne briguèrent ses talents. Leonardo di ser Piero da Vinci, né le quatorze avril 1452 à Vinci en Toscane et mort le deux mai 1519 à Amboise en Touraine, est un peintre italien au savoir universel, à la fois artiste, ingénieur, inventeur, anatomiste, sculpteur, architecte, urbaniste, botaniste, musicien, organisateur de spectacles et de fêtes, philosophe et écrivain. Peut-on dire qu'il eut une enfance heureuse ? Selon nos critères actuels, il semble que non. Une enfance sans père avec très peu de mère, quasi pas d’autorité ni réellement d’école, sans cadre, ni contrainte. Pas beaucoup d’amour mais, à coup sûr, une enfance libre, une enfance sauvage, une enfance immense. Dans un paysage qui tisse la toile de fond des rêves de tout européen du Sud, au milieu des oliviers plantés depuis la Bible, vaquant sous l’arbre de la Genèse, accompagné du chant des cigales et du bruissement du vent dans les feuilles des figuiers odorants, des amandiers cotonneux, des ruisseaux courant de colline en colline, il est l’enfant libre et sauvage de la campagne toscane. Entre Sienne, Pise et Florence, Vinci et Anchiano, parmi les vignes et les cyprès, à travers les garrigues et les maquis, il dévale et grimpe comme on respire. Devant lui, à perte de vue : des collines mamelonnées, des maisons et des terrasses, les troncs nets et noirs des pins, caressés d’arcades blanches, des oliviers aux feuilles d’une pâleur métallique, des chênes verts au feuillage bleu bizarre, des lauriers, des cyprès aux profils de lances. Léonard est aussi libre que les bêtes qui s’épanouissent dans ces parages, et qui, toutes, et durant toute sa vie, seront ses amies. Ses premières et définitives amies. Aucune ne le rebute, il aime tout de suite et follement le vivant sous toutes ses formes. Végétales, minérales, humaines, mais surtout, surtout animales.   Une enfance singulière, sauvage et libre, à la mesure d'un homme au talent tout autant singulier et protéiforme. Le roseau ne pousse t-il pas sous le vent et dans l'eau libre ? À cinq ans, son père ayant noté son don pour le dessin, le place apprenti dans l'atelier de Verrocchio, à Florence. Il entre à vingt ans à la Guilde des peintres, et débute sa carrière par des œuvres immédiatement remarquables telles que "La vierge à l'œillet", ou "L'Annonciation" (1473). Dans le même temps, il améliore aussi la technique du sfumato, impression de brume, à un point de raffinement jamais atteint avant lui. Puis, le monastère de San Donato lui commande "L'Adoration des Mages", mais Léonard, ne terminera jamais ce tableau et quitte Florence pour Milan. Son départ est sans doute un des événements les plus déterminants de sa vie. Trois cents kilomètres de route, de Florence à Milan. À cheval, une semaine de voyage. Fin février 1482, Léonard pénètre enfin dans la ville par la porte Romana, en plein carnaval. En déduit-il pour autant que la vie à Milan est une perpétuelle fête ? Pour un Florentin, cette cité du Nord est un fort dépaysement. Les habitudes, les paysages, le climat, le mode de vie, la langue même, tout diffère. Le climat lombard n’est pas sain, les hivers y sont humides, brumeux, noyés dans la pâle lumière du Nord qui va, pourtant, prendre lentement possession de la palette de Léonard. Quatre-vingt mille personnes y vivent, sous la poigne des Sforza. Le dernier en date, celui de Léonard, c’est Ludovic Sforza dit le More. L’usurpateur qui y exerce le pouvoir, le More, ainsi surnommé à cause de son teint, de ses yeux et de ses cheveux foncés, a aussi, comme on dit, le sang très chaud. Ses conquêtes toujours en appellent d’autres. Petit-fils de condottiere. Son grand-père, un bûcheron devenu soldat, et soldat victorieux, a épousé l’héritière Visconti, propriétaire naturelle de la Lombardie. Milan est alors en plein essor économique.   C'est l'organisateur de spectacles et l'artiste qui est alors reçu à bras ouverts. On ne compte plus les splendides fêtesqui lui sont confiées. Après la réalisation de "La Vierge aux rochers", pour la chapelle San Francesco Grande, et celle de la "Statue équestre" de Francesco Sforza, il trouve la gloire dans toute l'Italie. En 1495, les Dominicains de Sainte-Marie-des-Grâces lui commandent "La Cène". En 1498, il réalise le plafond du palais Sforza. De cette époque, datent aussi "La Joconde" et "La Bataille d'Anghiari". Léonard réalise aussi une grande quantité d'études sur la zoologie, la botanique, l'anatomie, la géologie. Il imagine de multiples appareils et machines, dont la première machine volante, qui resteront au stade de dessins. La grande œuvre pittoresque de De Vinci à Milan est "La Cène". On sait que cette peinture célèbre a subi tous les outrages du temps et de la main des hommes. À demi effacé, l'original sollicite notre curiosité plus qu'il n ela satisfait. Les nombreuses copies de disciples, que l'on voit à Milan, au Louvre, à l'Ermitage, à la Royale Académie de Londres, ne peuvent atténuer nos regrets. Outre ces grands travaux, Léonard peignit à Milan quelques portraits, le duc, sa femme, ses maîtresses, Cecilia Gallerani, Lucrezia Crivelli, qui n'est autre peut-être que "La Belle Ferronnière" du Louvre. Organisateur de fêtes ducales, peintre, sculpteur, Léonard était en outre architecte, ingénieur. Cette vie de travail fut brusquement interrompue par la chute de Ludovic qui le premier avait appelé les français en Italie et qui, juste retour des choses, fut chassé de ses États par ses anciens alliés. Livrée aux gens de guerre, Milan n'était plus un séjour pour les artistes. Ainsi au mois de mars 1500, De Vinci se retrouve à Venise. En passant par Mantoue, il réalisa au charbon le délicieux profil de la duchesse Isabelle d'Este qui est exposé au musée du Louvre. À Mantoue réside Atalante, l’ami de toujours. Ici, musicien de cour. Ainsi qu’un fervent admirateur de Vinci, le poète Baltassar Castiglione. Sorte de frère spirituel de Léonard, il le cite dans ses poèmes parmi les plus grands peintres du monde. Jamais amitié ne fut aussi forte.   Le destin de cet homme singulier, obstiné et rigoureux, polymathe et infatigable, allait basculer quand le roi français LouisXII allait l'inviter à se rendre en France en passant par Rome. Il est installé dans le Palais du Belvédère, le palais d'été des papes construit trente ans plutôt. Un appartement est transformé pour y accueillir son logement, celui de ses élèves et son atelier qui est notamment équipé d'outils nécessaires à la confection de couleurs. Il y retrouve les livres et les tableaux qu'il avait laissés à Milan et fait envoyer à Rome. Les jardins du palais lui permettent d'étudier la botanique et sont également le cadre de farces dont il est friand et pour lesquelles il se charge de la confection de plusieurs décors de scène. Alors qu'à Rome, Raphaël et Michel-Ange sont très actifs à cette époque et que les commandes de peintures se suivent, Léonard semble refuser de reprendre le pinceau, même pour Léon X. Il marque sa volonté d'être considéré comme un architecte ou un philosophe. Baldassare Castiglione, auteur et courtisan proche de Léonard, le décrit ainsi comme l’un "des meilleurs peintres au monde, qui méprise l’art pour lequel il possède un talent si rare et qui préfère étudier la philosophie et les sciences". De fait, les seules choses qui semblent le rattacher à la peinture sont ses études beaucoup plus approfondies des mélanges de couleurs et de la technique du sfumato qui lui permettent de continuer les minutieuses retouches des tableaux qu'il a emportés avec lui. Parmi ceux-ci, il y a "La Joconde", le "Saint Jean-Baptiste" et le "Bacchus", ses dernières œuvres peintes. Il s'intéresse aussi aux mathématiques, à l'astronomie et aux miroirs concaves et leurs possibilités de concentration de la lumière afin de produire de la chaleur. Il parvient également à disséquer deux corps humains, ce qui lui permet de parfaire ses recherches sur le cœur. L'anatomie humaine est le sujet d'étude de prédilection de Léonard parmi tous ceux sur lesquels il se penche. Ses premiers travaux documentés remontent au milieu des années 1480. Il s'agit d'abord de représentations faites alors qu'il n'a vraisemblablement jamais réalisé de dissection de corps humain. De fait, tous les aspects de l'anatomie humaine sont étudiés en profondeur. En revanche, Léonard de Vinci sera jamais un véritable mathématicien. Du fait de sa scolarité, il ne possède qu'un bagage basique. Dès lors, il n'utilise que des notions très simples dans ses recherches scientifiques et techniques et les chercheurs relèvent ses fréquentes erreurs de calcul dans des opérations élémentaires. Mais tous les sujets de l'architecture sont explorés par Léonard de Vinci au cours de sa carrière. De même, il demeure un ingénieur selon l'acception du terme tel qu'il avait cours à son époque, "inventeur et constructeur d'engins", telles que des machines de guerre, hydrauliques, volantes, mécanique générale et de spectacles.   Au cours de l'été 1499, le roi Louis XII reprend la politique italienne de Charles VIII. Il conquiert le Milanais qui sera perdu en février mais repris en avril. Dès lors, le destin de l'auteur de "La Joconde" allait basculer. Le treize septembre 1515, la victoire de Marignan donnait à François Ier le duché de Milan. À peine informé de l'arrivée des Français, De Vinci quitte Rome et va rejoindre le roi à Pavie. En décembre 1515, il revoyait pour la dernière fois Milan, sa seconde patrie, et il se rendait en France, où François Ier, qui l'aimait, lui donnait pour résidence l'hôtel du Cloux, dans le voisinage du château d'Amboise, et lui assurait une pension de sept cents écus. Toujours fidèle à Julien de Médicis, il ne répondit pas tout de suite à l'invitation. Toutefois, le dix-sept mars 1516 marque un tournant dans sa vie puisque Julien de Médicis, malade depuis longtemps, meurt, le laissant sans protecteur immédiat. Constatant le manque d'intérêt d'un quelconque puissant italien, il choisit de s'installer dans le pays qui le réclame depuis longtemps. Il arrive donc à la seconde moitié de l'année à Amboise. Il a alors soixante-quatre ans. Le roi l'installe au manoir du Cloux, actuel château du Clos Lucé. Le dix octobre1517, Léonard reçoit la visite du cardinal d'Aragon. Le journal de voyage de son secrétaire, Antonio de Beatis, constitue un témoignage précieux des activités et de l'état de santé du maître. Ainsi il indique que, atteint d'une paralysie du bras droit, celui-ci ne peint plus mais fait toujours travailler efficacement ses élèves sous sa direction. Les chercheurs se demandent volontiers ce que peut chercher le roi François Ier chez ce vieil homme au bras droit paralysé, qui ne peint ni ne sculpte plus et qui a mis de côté ses recherches scientifiques et techniques. Tout au plus crée-t-il en septembre 1517 un lion automate pour le roi et organise des fêtes, telle celle donnée du quinze avril au deux mai 1518 pour le baptême du Dauphin. Il réfléchit aux projets urbanistiques du roi qui rêve de se doter d'un château à Romorantin et envisage d'en embellir certains sur la Loire. Léonard de Vinci s'éteint brusquement le deux mai 1519 au Clos-Lucé, âgé de soixante-sept ans. On sait la légende qui fait mourir le grand artiste dans les bras du roi de France. La vérité est que, le jour de la mort de Léonard, le roi était à Saint-Germain-en-Laye. Conformément à ses dernières volontés, Léonard de Vinci est  enterré dans une chapelle de la collégiale Saint-Florentin, située au cœur du château d'Amboise. Néanmoins, délabré par le temps, et en particulier lors de la période révolutionnaire, l'édifice est détruit en 1807. La dalle funéraire disparaît alors. Les lieux sont fouillés en 1863 par l'homme de lettres Arsène Houssaye qui découvre des ossements qu'il rattache à Léonard de Vinci. Ceux-ci sont transférés en 1874 dans la chapelle Saint-Hubert située non loin du château actuel.   En laissant François Ier inconsolable de la perte de l'homme qu'il appelait son père, le génial touche-à-tout allait entrer dans l'histoire. Des grandes œuvres du maître ont pour la plupart été détruites ou sont perdues. Ses croquis, pleins de verve, ses nombreux dessins, qui valent parfois des œuvres achevées, quelques tableaux précieux, suffisent à le mettre au nombre des peintres qui peuvent disputer le premier rang. Son rare génie est fait de l'harmonie des dons contraires qui égalent en lui le savant à l'artiste. Ses sentiments sans cesse passent par son esprit et ses idées par son cœur : "Plus on connaît, plus on aime". Le charme rare de ses œuvres est dans ce subtil mélange d'analyse et d'émotion, d'exactitude et de fantaisie, de naturel et de spiritualité, dans ce réalisme psychologique d'un artiste qui pense que l'esprit est partout présent et doit partout apparaître: la Pittura è cosa mentale. Ni créateur d’automates poétiques à la Royal de Luxe, ni sur­homme à la Einstein, Léonard de Vinci n’a rien perdu de sa superbe originalité. Son œuvre reste enveloppée dans des brumes mythiques, tout comme ses tableaux sont voilés par les couches de vernis accumulées au cours des siècles, qui les obscurcissent dramatiquement. Au Louvre, on souligne que le panneau de "Saint Jean-Baptiste" s’assombrit tant"qu’il finira un jour par ressembler à un Soulages". "La Joconde" n’en est pas loin. Après un an et demi de restauration, la "Sainte Anne" a quant à elle retrouvé des couleurs et des transparences proches de son état d’origine. On redécouvre aujourd’hui la finesse des paysages et des carnations, la légèreté inouïe du fameux sfumato, technique de peinture par glacis si subtile qu’on ne sait toujours pas comment Léonard a réellement procédé. La radiographie est à ce titre très parlante. Contrairement à d’autres, les œuvres de Léonard de Vinci passées aux rayons X ne révèlent rien. Aucun contour, aucune forme, sa peinture est complètement immatérielle. Malgré les progrès considérables de l’image scientifique, si chère au maître, le mystère de la création reste entier. Léonard de Vinci est un défi à la science. "Comment la peinture surpasse toute œuvre humaine, par les subtiles possibilités qu’elle recèle. L’œil, fenêtre de l’âme, est la principale voie par où notre intellect peut apprécier pleinement et magnifiquement l’œuvre infinie de la nature. L’oreille est la seconde et elle emprunte sa noblesse au fait qu’elle peut ouïr le récit des choses que l’œil a vues." (Léonard de Vinci, Carnets)   Bibliographie et références :   - Serge Bramly, "Léonard de Vinci, une biographie" - Edward MacCurdy, "Léonard de Vinci" - Anna Sconza, "Léonard de Vinci" - Vincent Delieuvin, "Léonard de Vinci" - Laure Fagnart, "Léonard de Vinci à la cour de France" - Walter Isaacson, "Léonard de Vinci, une biographie" - Martin Kemp, "Léonard de Vinci" - Charles Nicholl, "Leonardo da Vinci, the flights of the minds" - Daniel Arasse, "Léonard de Vinci, le rythme du monde" - Martin Clayton, "Léonard de Vinci, le génie en dessin" - Pascal Brioist, "Les audaces de Léonard de Vinci" - Bertrand Gille, "Les ingénieurs de la Renaissance"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 8 heure(s)
"N'est-il pas un artiste, celui qui s'efforce de créer l'unité dans la variété par le rythme des teintes et des tons et qui met sa science au service de ses sensations ? L'art du coloriste tient par certains côtés aux mathématiques et à la musique. Pourquoi se plaindre du manque de goût quand on ne fait rien pour éduquer l'œil". On le surnommait le yachtman anarchiste. À chaque période de sa vie, le peintre Paul Signac (1863-1935) a vécu en compagnie des bateaux. Il en possédera au total près d’une trentaine, allant de la barque de rivière de quelques mètres au yacht de mer de plus de dix mètres. Il commencera avec sa périssoire "Le Manet Zola Wagner". Sur sa yole, le "Hareng-Saur" épileptique bien dans l’esprit des canotiers d’Argenteuil, Signac emmène Seurat en promenade dès 1885. L’année suivante ce sera le "Tub" jeu de mots canotier entre le sujet de la femme à sa toilette et le bateau qui se remplit à la gite. Vient ensuite la "Walküre" cette norvégienne canot d’aviron de formes élégantes. En octobre 1889 il devient propriétaire de "Roscovite". un voilier destiné à la croisière en mer qu’il nomme "Mage", sloop de six tonneaux.Comme le souligne son ami le critique et artiste, Félix Fénéon, "c’est une véritable flottille au service de la peinture". Devenu l’ami de Jacques de Thézac, il commande en 1891 l‘"Olympia" en hommage au tableau de Manet, puis il commandera à M. Mors un monotype qu’il nommera "Faux Col" qui sera étrenné par Mallarmé à Saint Tropez. En1894, il fera construire au Petit Gennevilliers un cotre de régate à dérive "Axël" très remarqué pour son élégance, puis le dériveur "Aleph" qu’il revendra rapidement. Il se passionnera pour un petit sharpie "Ubu" et fera l’acquisition d’un dériveur américain Lark qu’il nommera "Acarus" puis en 1908 de "l‘Henriette" un canot automobile. Au moment de l’adoption de la jauge internationale, il fera alors l’acquisition d’un des premiers bateaux de course de la série nationale, "Fricka" . En 1913 sur des données précises, il fera construire un grand yawl de croisière "Sindbad", puis fera l’acquisition la même année de "Balkis". En 1927 alors qu’il séjourne en Bretagne, il fait l’acquisition d’un solide canot du genre de ceux de Belle-Île nommé "Ville-d’Honolulu". Ce sera son dernier bateau. Deux amis peintres témoigneront de la constance de cette passion de naviguer. Théo Van Rysselberghe peint en 1897 "Paul Signac à la barre de son bateau" et, trente ans plus tard, Pierre Bonnard réalise une grande huile sous le titre, "Signac sur son bateau". Créateur, avec Seurat, du divisionnisme, il combattait pour la pureté des couleurs, et illustrait le rêve d’un monde meilleur et apaisé. Paul Signac, père du pointillisme était un artiste libre penseur.    "Donnez-moi un pinceau et je rendrai le monde meilleur. Les couleurs éclairent la vie et font oublier la mélancolie. Elles rendent l'homme heureux".  Ce sont les regardeurs qui font les tableaux. Les couleurs dans la peinture sont comme des leurres qui persuadent les yeux, comme la beauté des vers dans la poésie. Je peux à peine comprendre l'importance donnée au mot recherche dans la peinture moderne. À mon avis, chercher ne signifie rien en peinture. En peinture on peut absolument tout essayer. On a le droit, même. À condition de ne jamais recommencer. Ce qui compte, c'est trouver. Pour réaliser le beau, le peintre emploie la gamme des couleurs, le musicien celle des sons, le cuisinier celle des saveurs, et il est très remarquable qu’il existe sept couleurs, sept sons, sept saveurs. De quoi sont faites les couleurs ? Du mélange matériel des pigments colorés, ou alors de la vibration de la lumière ? Les artistes néo-impressionnistes, Seurat (1859-1891), d’abord, et Paul Signac (1863-1935), ont poussé à l’extrême, certains ont dit jusqu’à l’absurde, l’idée selon laquelle les couleurs doivent se mélanger dans l’œil de celui qui regarde, plutôt que sur la palette ou sur la toile. Ils ont peint en juxtaposant des petites touches de couleurs pures, afin que, par leur densité, leur disposition et leur voisinage, elles constituent finalement un mélange optique. À Paris, avec quatre-vingt-une peintures et cinquante-trois œuvres sur papier, l’exposition Signac montre l’œuvre d’un peintre qui n’a pas renoncé, sa vie durant, à la méthode qu’il avait adoptée dès sa jeunesse. C’est le critique d’art Félix Fénéon qui a donné à cette méthode le nom de néo-impressionniste. Les artistes, eux, parlaient de divisionnisme. Aujourd’hui, avec les techniques d’imprimerie moderne, et surtout avec les pixels, tels qu’on peut les observer directement sur un écran d’ordinateur, le divisionnisme nous est très familier. À l’époque, il a fallu l’audace des impressionnistes, influencés par les découvertes scientifiques et stimulés par la peinture en plein air, pour rompre avec la tradition du mélange physique des couleurs. Le tableau de Monet qui a donné son nom au mouvement, "Impression, soleil levant", date de 1874. Douze ans plus tard, "Un dimanche à la Grande Jatte", de Seurat, le tableau manifeste du divisionnisme, fait alors partie de la toute dernière exposition impressionniste. Contrairement au divisionnisme, l’impressionnisme n’est pas un mouvement artistique qui repose sur une doctrine picturale, c’est un mouvement de circonstance, né du refus des genres académiques, du goût de la vie urbaine et des loisirs campagnards. Pour la plupart alors de ses participants, l’usage des couleurs pures juxtaposées était une pratique empirique, ils se servaient du mélange des couleurs sur la palette ou sur la toile.    "La peinture est un art libérateur. Les musées devraient être gratuits et ouverts, jour et nuit". "Si l’on combine autrement que par le mélange optique ces éléments ennemis, les couleurs complémentaires comme le rouge et le vert, leur mixture aboutira à une teinte boueuse", écrit Signac dans un essai sur Delacroix. Conséquence de ce parti pris, un art fascinant par le chatoiement de la lumière, mais figé par une construction rigoureuse, presque abstraite, qui seule permet de maîtriser les contacts entre les formes. L’exposition dans un musée laisse cependant entrevoir, avec des dessins et de petites peintures préparatoires très enlevées, le tempérament de Signac et la manière dont il préparait ses compositions savantes. Paul Signac n’avait rien d’un doctrinaire sec. Il était, au contraire, un homme chaleureux et sociable, qui abandonnait très souvent l’atelier pour son voilier, un régatier redoutable dont l’un des premiers bateaux portait le nom d’"Olympia", en hommage à Manet et à son célèbre tableau. En 1917, il dit avec humour: "J’ai déjà eu vingt-neuf bateaux, gagné en courses plus de médailles qu’un Prix de Rome au Salon. Ma bastide s’appelle "La Hune". Et puis, quoi, j’ai quand même peint quelques marines et un peu d’eau !" Ce bon vivant, trapu et barbu, un chapeau posé à l’arrière du crâne, a été pendant des dizaines d’années le président de la Société des artistes indépendants, qui organisait l’un des plus importants salons parisiens, et, à la veille de sa mort, un partisan du Front Populaire. Il était aux côtés de Zola pendant l’affaire Dreyfus, et auprès des anarchistes, dont il illustrait les revues, au tournant du siècle. Peintre de paysages et de scènes d’intérieur, il était donc l’allié des Kropotkine et des Bakounine. L’histoire ne retient souvent que l’épisode violent des luttes anarchistes, les attentats, la guerre sociale, mais l’anarchisme est avant tout un mouvement non violent, fondé sur une foi indéracinable en la capacité des hommes de créer un monde harmonieux, débarrassé alors des pouvoirs arbitraires. "Il ne faut pas se contenter de bâtir la cité de demain", écrivait Bernard Lazare, l’un des chefs de file de cet anarchisme doux, en 1896, "il faut rendre l’homme capable d’y demeurer. Transformer les idées, développer une moralité plus large et plus humaine, tel doit être le rôle des philosophes, des poètes, des romanciers et des artistes". Signac ne concevait pas la peinture comme un instrument de dénonciation. Il n’a pas cultivé l’imagerie paupériste. Tous ses tableaux, comme "Au temps d’harmonie", illustrent l’espoir de temps meilleurs. À partir de la première décennie du XXème siècle, avec le Fauvisme et l’Expressionnisme, sa vision, à la fois raisonnable et tendre, a été submergée par un art plus radical dans sa forme et dans sa pratique, qui ne se donnait pas pour mission de proposer un modèle pour l’avenir, mais une façon d’être pour le présent. L'homme débonnaire à la longue barbe était un philosophe.    "Les peintres devraient être jugés uniquement sur leurs œuvres, et non d’après leurs théories. Beaucoup de ces peintres qui évitent la touche avec le plus grand soin, sous prétexte qu’elle n’est pas dans la nature, exagèrent le contour qui ne s’y trouve pas". Paul Signac naît à Paris le onze novembre 1863 dans une famille prospère de marchands selliers installés à Asnières, aujourd'hui, Asnières-sur-Seine. En 1879, âgé de seize ans, il visite la quatrième exposition impressionniste où il remarque alors Caillebotte, Mary Cassatt, Degas, Monet et Pissarro. Il commence même à peindre, mais Gauguin le met à la porte de l'exposition avec ces mots: "On ne copie pas ici, Monsieur". En mars 1880, il perd son père. Esprit anticonformiste, Signac est adoré de sa mère qui veut faire de lui un architecte. Mais lui décide de quitter le lycée à la rentrée d'octobre 1880 pour se consacrer à une vie de peintre. Elle respecte ses choix. Il visite la cinquième exposition impressionniste, et admire Édouard Manet au Salon. La même année, il peint à Montmartre et loue un atelier. En 1882, il rencontre Berthe Roblès, une cousine éloignée de Pissarro. Il l'épousera dix ans plus tard. Il commence à peindre en 1882 à Montmartre dans l'atelier d'Émile Bin, où il rencontre le père Tanguy, puis dans l'atelier de la rue Constance et se perfectionne seul sous l'influence des impressionnistes. Il se lie d'amitié avec les écrivains symbolistes, demande des conseils à Monet qui accepte de le rencontrer et dont il restera l'ami jusqu'à la mort du maître. Le jeune Signac participe au premier Salon des Indépendants en 1884 avec deux toiles: "Le Soleil au pont d'Austerlitz" et "L'Hirondelle au Pont-Royal". Il participe aussi à la fondation de la Société des artistes indépendants. Il rencontre Georges Seurat qui expose "Une baignade" en juin 1884 à Asnières. Une constante de sa vie est le besoin d'évasion et le désir de perfection.    "Ce qu’on attaque particulièrement chez les néo-impressionnistes, c’est leur technique l’on paraît regretter de les voir s’égarer dans des recherches vaines. Ils sont, par beaucoup, alors condamnés d’avance, sur leur facture, sans examen sérieux de leurs toiles". Les néo-impressionnistes influencent alors la génération suivante. Signac inspire notamment Henri Matisse et André Derain, jouant ainsi un rôle décisif dans l'évolution du fauvisme. Au Salon des Indépendants de 1905, Henri Matisse expose la peinture proto-Fauve "Luxe, Calme et Volupté". La composition aux couleurs vives a été peinte en 1904 après un été passé à travailler à Saint-Tropez sur la Côte d'Azur aux côtés des peintres néo-impressionnistes Henri-Edmond Cross et Paul Signac. La peinture est l'œuvre la plus importante de la période néo-impressionniste de Matisse dans laquelle il a utilisé la technique divisionniste préconisée par Signac, que Matisse avait adoptée en juillet 1898 après avoir lu avec beaucoup d'intérêt, l'essai de ce dernier, "D'Eugène Delacroix au Néo-Impressionnisme". En tant que président de la Société des Artistes Indépendants, de 1908 jusqu'à sa mort, Signac encourage les jeunes artistes en exposant les œuvres controversées des Fauves et des Cubistes. Signac fut le premier mécène à acheter un tableau de Matisse, ainsi c’est lui qui achète "Luxe,Calme et Volupté". Signac travaille avec Seurat et Pissarro, avec qui il va former le groupe des "impressionnistes dits scientifiques". Il se convertit très vite à la pratique de la division scientifique du ton. La technique empirique du pointillisme consiste à diviser les tons en de toutes petites taches de couleurs pures, serrées les unes contre les autres, afin que l’œil du spectateur, en les recomposant, perçoive alors comme une unité de ton. Signac et les néo-impressionnistes pensent que cette division des tons assure d'abord tous les bénéfices de la coloration. Le mélange optique des pigments uniquement purs permet de retrouver toutes les teintes du prisme, tous leurs tons.    "Pour eux, on s’arrête au moyen sans vouloir constater les bénéfices du résultat. Il nous semble donc licite de venir défendre leur mode d’expression et de le montrer logique et fécond". La séparation des divers éléments, couleur locale, couleur d'éclairage, est aussi assurée, ainsi que l'équilibre de ces éléments et leur proportion, selon les lois du contraste, de la dégradation et de l'irridiation. Enfin, le peintre devra alors choisir une touche proportionnée à la dimension du tableau. En 1885, son intérêt pour "la science de la couleur" le pousse à se rendre aux Gobelins où il assiste à des expériences sur la réflexion de la lumière blanche. Il fait son premier tableau divisionniste en 1886. Par comparaison avec Seurat, Signac construit le tableau de façon plus spontanée, intuitive, et sa couleur est plus lumineuse. Il sympathise avec le symbolisme littéraire, surtout en Belgique. Il en retient plusieurs éléments, notamment l’idée d’une harmonie à mi-chemin du paradis perdu de l’âge d’or et de l’utopie sociale et l’ambition d’un art total. Sur ce dernier point, il est d’accord avec Hector Guimard, et il est à noter qu’il loge dès la création vers 1897 dans l'un des ateliers du Castel Béranger construit par ce dernier, rue La Fontaine. En 1886, il participe à la huitième exposition impressionniste, la dernière, à l'invitation de Berthe Morisot. L'année suivante, il se lie d'amitié avec Vincent Van Gogh et ensemble ils peignent sur les berges de la banlieue parisienne. Au cours des années 1890, après un voyage en Italie et un séjour à Cassis puis à Saint-Briac en Bretagne, il devient le chef de file du néo-impressionnisme. Apôtre enthousiaste du mouvement, il se livre à une véritable campagne de prosélytisme pour lui gagner de nouveaux adeptes. En 1892, il découvre Saint-Tropez, où il achètera cinq ans plus tard la villa "La Hune", et organise les expositions posthumes de Seurat à Bruxelles et à Paris. En 1894, il s’essaye à la peinture décorative, surtout pour un immense tableau, propriété de la mairie de Montreuil, "Au temps d’harmonie".    "Il nous sera permis d’espérer qu’on voudra bien examiner leurs œuvres sans parti pris, car si une technique, reconnue valable, ne donne pas de talent à ceux qui l’emploient, pourquoi en retirait-elle à ceux qui trouvent en elle le meilleur moyen d’exprimer ce qu’ils sentent et ce qu’ils veulent ?" Néanmoins, s’il est vrai que Signac a alors de bonnes relations personnelles avec les nabis, notamment Bonnard, il ne partage pas du tout leurs vues esthétiques, et n’adhère pas au credo religieux de Maurice Denis. Il se veut personnalité impartiale, au-dessus des écoles, ami des uns et des autres, souple et convivial, et devient président de la Société des artistes indépendants en 1908. Le mouvement néo-impressionniste est remis en cause à la mort de Seurat en 1891, Signac tente donc de le légitimer avec son ouvrage "De Delacroix au néo-impressionnisme", publié en 1899. La publication du Journal de Delacroix entre 1883 et 1895 a également beaucoup influencé Signac puisqu’il décide de faire son propre journal en 1894, qu'il ouvre avec une réflexion sur les relations entre Delacroix et le néo-impressionnisme. Signac légitime donc les néo-impressionnistes en les plaçant comme héritiers de Delacroix dont le talent n’est pas remis en doute, décrit comme le père des coloristes. Les impressionnistes sont ainsi alors les intermédiaires entre Delacroix et les néo-impressionnistes pour le progrès de l'art qui consiste pour Signac à faire une œuvre la plus colorée et la plus lumineuse possible. "De Delacroix aux néo-impressionnistes" est un manifeste considéré dans un premier temps comme une source fiable puisque Signac avait été un des plus proches amis de Seurat, avant d’être remis en cause notamment par William Homer. Selon lui, l’ouvrage de Signac est trop simplifié, et il souligne le fait qu’entre le début du néo-impressionnisme (1886), et la date de publication, (1899), ses idées auraient évolué et ne seraient plus fidèles à Seurat. Signac aurait également voulu se donner le rôle de co-fondateur du mouvement alors qu’il aurait été relégué au second plan du vivant de Seurat. Dans son ouvrage, Signac minimise paradoxalement l'importance des théories scientifiques, mais cela est pour répondre à la critique d'être trop dogmatique. Il insiste sur le fait que la science n’est qu’un outil au service de l’artiste et qu’elle ne limite en rien sa créativité. Ces techniques sont très faciles, et peuvent s’apprendre selon lui dès l’école primaire. L'avenir lui donnera raison.    "Ce qui donne tant de finesse et d'éclat à la peinture sur papier blanc, c'est sans doute cette transparence qui tient à la nature essentiellement blanche du papier. Il est probable que les premiers Vénitiens peignaient sur des fonds très blancs". La plupart des peintres importants font une sorte de pèlerinage chez Signac à Saint-Tropez, avec des personnalités aussi différentes que Matisse et Maurice Denis. Il est passionné par la mer et possède un petit yacht avec lequel il navigue le long des différentes côtes françaises. Dès 1888, il est attiré par les idées anarchistes. En1891, lors du salon des indépendants, il présente un portrait de son ami Félix Fénéon avec qui il partage son engagement anarchiste. Le portrait fait sensation. Il se lie d'amitié avec Jean Grave et collabore alors aux "Temps nouveaux", à partir de 1896, à qui il fait don de quelques-unes de ses œuvres aux tombolas organisées pour aider financièrement le journal. En 1902, il donne des dessins pour "Guerre-Militarisme", préfacé par Grave et illustré également par Maximilien Luce et Théophile Alexandre Steinlen. Il collabore à l’"Almanach du Père Peinard", d'Émile Pouget. Dans une perspective plus ou moins socialisante, il peint "Le Démolisseur" en 1897. En 1914, Paul Signac demeure fidèle à ses conceptions internationalistes et est très affecté par le ralliement de beaucoup d'anarchistes à l’union sacrée, en particulier par la signature de Jean Grave au "Manifeste des Seize". Par la suite, il engage son talent sur des paysages sans personnage, avec une palette de plus en plus libre et une grande passion des couleurs. Parmi les toiles: "Le Grand-Père", "Le Petit Déjeuner à la salle à manger", "Femmes au puits", ainsi que des paysages de Bretagne, de Normandie, des toiles méditerranéennes, "Vue de Collioure, "Voile jaune à Venise". Il est nommé peintre officiel de la Marine en 1915. À partir de 1913, il se sépare de Berthe et il séjourne à Antibes avec sa seconde épouse, Jeanne Selmersheim-Desgrange, qui est peintre également. En 1915 leur naît une fille, Ginette. Cette période est troublée pour Paul Signac, car il vit très douloureusement la première guerre mondiale. En 1929, il initie la série d’aquarelles des ports de France, avec le soutien de son mécène Gaston Lévy, cocréateurdes magasins Monoprix. Ce projet l’amène à visiter une centaine de ports à bord d'une Citroën C4 et s'achève en1931. Il peint deux aquarelles dans chaque port: une pour lui et une pour son mécène, deux cents peintures au total.    "Un équilibre plus ou moins parfait des teintes chaudes et froides, des tons pâles et intenses, ajoutera au calme des lignes horizontales. Soumettant ainsi la couleur et la ligne à l’émotion qu’il a ressentie et qu’il veut traduire, le peintre fera œuvre de poète, de créateur". Le peintre meurt le quinze août 1935 à Paris, à l’âge de soixante-douze ans. Ses cendres sont inhumées au cimetière du Père-Lachaise. Grand théoricien, il laisse une œuvre profuse, exposée dans les musées en Europe, aux États-Unis et au Japon, mais plutôt rare sur le marché de l’art. En février 2019, sa toilede 1892, "Le Port au soleil couchant" (Saint-Tropez), s’est vendue ainsi pour 22,7 millions d’euros chez Christie’s, établissant le nouveau record de l'artiste. Le tableau titré "Le port de La Rochelle" (1915), estimé à 1,5 million d’euros, a été dérobé au Musée des Beaux-Arts de Nancy en 2018, avant d’être retrouvé en Ukraine près un an plus tard, en avril 2019. Pour ses aquarelles, la palette de Signac était composée des couleurs suivantes et dans cet ordre de succession: d'abord les jaunes (cadmium pâle, clair, foncé et orangé), puis les rouges (vermillon, garance rose dorée, garance rose et garance foncée), le violet de cobalt, les bleus (outremer, cobalt, cæruleum) et enfin les verts (vert Véronèse, émeraude, vert de Prusse, vert de Hooker). Il variait également ses teintes en ajoutant une pointe de blanc de Chine, qui donne "des blancs laiteux, des roses nacrés, des mauves d'une finesse exquise". Ses aquarelles représentent souvent des paysages et scènes extérieures aux bords des fleuves ou sur des bords de mer. De très nombreux musées du monde entier en sont les détenteurs et des expositions sont régulièrement organisées mettant en valeur sa grande maîtrise technique. Avec plus de cinquante musées disposant d'œuvres dans leurs fonds, Paul Signac fait partie des artistes français particulièrement représentés dans les collections publiques du monde entier. Grand artiste et homme libre, il a ouvert la voie au premier courant d’avant-garde du XXème siècle: le fauvisme.    Bibliographie et références:   - Laurence d'Astorg, "Signac, le yachtman des couleurs" - Béatrice Bailly-Lecouvreur, "Signac, le talentueux" - Cristina Baron, "En escale à Saint-Tropez dans le sillage de Paul Signac" - Françoise Cachin, "Signac, catalogue raisonné de l'œuvre peint" - Anne Distel, "Signac, au temps d'harmonie" - Nicolas Domenach, "Au temps d'harmonie" - Marc Duchâtel, "Les couleurs de Paul Signac" - Marina Ferretti-Bocquillon, "Signac, les couleurs de l'eau" - Stéphanie Hockliffe, "Signac ou le combat néo-impressionniste" - Richard Thomson, "Paul Signac et l'anarchisme dans les années 1890" - Anne-Marie de Vaumas, "Paul Signac ou la folie des couleurs"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 8 heure(s)
"Les premières places ne se donnent pas, elles se prennent. Qui donc a dit que le dessin est l'écriture de la forme ? La vérité est que seul l'art doit être l'écriture de la vie". Né à Paris en 1832 dans un milieu bourgeois, Édouard Manet échappe à une carrière de marin pour embrasser la vie d'artiste. Il fait ses classes dans l'atelier de Thomas Couture, portraitiste et peintre d'histoire. Refusé à l'École des beaux-arts, le jeune artiste débute tout de même au Salon avec des toiles inspirées du réalisme espagnol de Velázquez. Visiteur assidu du Louvre, Manet connaît ses classiques. Il entend bien rénover la peinture d'histoire. C'est chose faite en 1863 lorsqu'il peint "le Bain", qu'il renomme plus tard, "le Déjeuner sur l'herbe" quatre ans plus tard. Manet souhaite alors moderniser un sujet ancien, traité par de nombreux maîtres italiens de la Renaissance: le concert champêtre. Son tableau est refusé au Salon de 1863 ! Avec d'autres artistes rejetés comme lui de l'exposition officielle, il participe au "Salon des refusés", autorisé par Napoléon III, où il devient la risée du public. Ce qui inspire Émile Zola pour composer son roman, "L'Œuvre" (1886), retraçant la destinée tragique d'un peintre réaliste. Un autre scandale éclate au Salon de 1865 où Édouard Manet expose "Olympia", une toile représentant une prostituée. Sa manière de peindre, d'un grand réalisme, fut alors comparée à celle de Gustave Courbet par ses contemporains. Mais les deux artistes n'évoluent pas sur le même registre. Manet est en réalité un peintre bourgeois, attaché aux mœurs parisiennes, tandis que Courbet est le peintre de la terre, des paysans et des sujets sociaux. Tout les oppose mais la critique aime à les affronter. Dès 1866, Zola prend la défense de Manet qui le remercie en réalisant son portrait, exposé au Salon de 1868. Manet a un modèle fétiche, Victorine Meurent, qui pose notamment pour "Olympia". Marié à Suzanne Leenhoff, excellente pianiste, le séducteur n'en contracta pas moins une syphilis à l'origine de son imputation de la jambe et de son décès précoce, en 1883, à l'âge de cinquante-et-un ans. Bien que rejeté du système académique, Manet meut avec les honneurs grâce à l'appui de son ami Antonin Proust, alors ministre des arts. L'"Olympia entre dans les collections nationales, grâce à une souscription lancée par Monet.   "La campagne n'a de charme que pour ceux qui ne sont pas obligés d'y habiter". Quoique très inspiré par les maîtres classiques, Édouard Manet est un peintre qui, contre son gré, révolutionne son art et devient alors le chef de file des impressionnistes. Ses audaces picturales ouvrent la voie à la peinture moderne. Édouard Manet naît le vingt-trois janvier 1832 rue des Petits-Augustins, dans le quartier Saint-Germain-des-Prés dans une famille de la bourgeoisie parisienne. Son père, Auguste, était un haut fonctionnaire au ministère de la Justice. Selon les biographes, il occupait le poste de chef de cabinet du garde des Sceaux ou de secrétaire général du ministère de la justice. La mère d'Édouard, Eugénie Désirée Manet, était la fille d’un diplomate affecté à Stockholm et la filleule du maréchal Bernadotte. Bien qu’élevé dans une famille austère, le jeune Édouard découvre rapidement le monde artistique grâce à l’influence d’un oncle monarchiste assez excentrique, le capitaine Édouard Fournier, qui fait apprécier les grands maîtres à ses neveux Édouard et Eugène, son frère, dans les galeries du musée du Louvre, les faisant ainsi visiter la galerie espagnole. À l’âge de douze ans, Édouard Manet est envoyé au collège Rollin, aujourd’hui collège-lycée Jacques-Decour, situé à l'époque rue des Postes, aujourd'hui rue Lhomond, dans le quartier du Val-de-Grâce où loge sa famille, non loin du jardin du Luxembourg. Il a notamment pour professeur d’histoire le jeune Henri Wallon, dont l'amendement allait plus tard constituer la pierre angulaire de la troisième république, en instituant le septennat présidentiel. La scolarité de Manet semble avoir été décevante. Le jeune garçon se montre régulièrement dissipé, assez peu appliqué et fait parfois preuve d’insolence. Son camarade Antonin Proust rapporte par exemple une altercation du futur peintre révolté avec Wallon au sujet d’un texte de Diderot sur la mode. Le jeune homme se serait exclamé qu’"il faut être de son temps, faire ce que l’on voit sans s’inquiéter de la mode". On sait très peu de chose sur la petite enfance de Manet qui est expédiée en quelques pages, en référence à sa famille, aisée dans toutes les biographies depuis celle de Théodore Duret jusqu'aux plus récentes qui évoquent rapidement l'environnement familial pour passer à l'adolescence, puis au peintre lui-même. L'artiste perçoit pendant quatre ans vingt mille francs de loyer annuel sur une propriété foncière héritée à la mort de son père en 1862. Contrairement à Pissaro, il n'a pas besoin de gagner sa vie à ce moment-là, encore que sa mère semble avoir pris des mesures pour l'arrêter sur la pente ruineuse où il s'est engagé. Malgré l'audace dont il fit preuve, on ne peut ignorer les origines bourgeoises, les facilités financières du jeune artiste qui est loin d'être un peinte maudit.   "Tout n'est que pure apparence, les plaisirs d'une heure qui passe, le rêve d'une nuit d'été. Seule la peinture, le reflet d'un reflet, mais le reflet aussi de l'éternité, peut enregistrer une partie de l'éclat de ce mirage". En fait, on ignore beaucoup de choses sur l'intimité de Manet en général, car l'artiste s'est évertué à dresser des barrières pour la préserver et préserver les convenances. Le jeune artiste obtient des résultats convenables au collège Rollin, où il rencontre Antonin Proust dont  les souvenirs seront précieux pour la connaissance de l'artiste. Pendant cette période, Proust et Manet vont souvent au Louvre sous la conduite de l'oncle maternel de Manet, le capitaine Édouard Fournier qui encourage le talent de son neveu. Manet quitte le collège Rollin en 1848 et demande à entrer dans la marine, mais il échoue alors au concours du "Borda". Il décide alors de se placer comme pilotin sur un bateau-école à destination de Rio de Janeiro. Il embarque en décembre 1848, au Havre sur "Le Havre et Guadeloupe", le voyage dure jusqu'au mois de juin 1849. Manet revient alors avec une multitude de dessins. Pendant le voyage, il a fait des portraits et des dessins de tout l'équipage, des caricatures aussi, de ses camarades comme des officiers. Il contracte la syphilis à Rio. À son retour au Havre, il échoue une deuxième fois au concours d'entrée à l'École navale. Sa famille consent à ce qu'il poursuive une carrière artistique. Après son deuxième échec au concours d'officier de marine, Manet refuse de s'inscrire aux Beaux-Arts. Il entre alors avec Antonin Proust dans l’atelier du peintre Thomas Couture, en 1850, où il reste environ six années. Il s'inscrit comme élève de Couture sur le registre des copistes du Louvre. Il perd bien vite confiance en son maître, prenant le contre-pied de ses enseignements. Thomas Couture est l’une des figures emblématiques de l’art académique de la seconde moitié du XIXème siècle, avec un attrait marqué pour le monde antique qui lui vaut alors un immense succès avec son chef-d'œuvre "Les Romains de la décadence" au salon de 1847. Élève de Gros et de Delaroche, Couture est alors au sommet de sa gloire. C'est Manet lui-même qui insiste auprès de ses parents pour s'inscrire dans l'atelier du maître. Il consacre alors l’essentiel de ces six années à l’apprentissage des techniques de base de la peinture et à la copie de quelques œuvres de grands maîtres exposées au musée du Louvre, notamment: l’"Autoportrait du Tintoret", le "Jupiter et Antiope" attribué au Titien ou "Hélène Fourment et ses enfants", œuvre de Pierre Paul Rubens. Il rend visite à Delacroix auquel il demande la permission de copier "La Barque de Dante", alors exposée au musée du Luxembourg. Mais ce sont surtout ses voyages en Hollande, en Italie, en Espagne, où il visite des musées, qui vont compléter sa formation et nourrir son inspiration grandissante.   "Un peintre peut dire tout ce qu'il veut avec des fruits, des fleurs ou même des nuages". Manet complète sa formation par une série de voyages à travers l’Europe: le Rijksmuseum d’Amsterdam garde la trace de sa venue en juillet 1852. Il séjourne deux fois en Italie. En 1853, en compagnie de son frère Eugène et du futur ministre Émile Ollivier, le séjour lui offre l'occasion de copier la célèbre "Vénus d'Urbin" du Titien, à la galerie des Offices de Florence et à La Haye, il copie "La Leçon d'anatomie" de Rembrandt. Il y copie les maîtres, rapportant une copie de la "Vénus d'Urbin" d'après Le Titien et de "Tête de jeune homme" de Fra Filippo Lippi faites au musée des Offices. Cette même année 1853, il part ensuite pour Rome. Au cours du second voyage en Italie, en 1857, Manet revient dans la cité des Médicis pour croquer des fresques d’Andrea del Sarto au cloître de l’Annunziata. Outre les Pays-Bas et l’Italie, l’artiste visite l’Allemagne et l’Europe centrale, en particulier les musées de Prague, Vienne, Munich ou Dresde. L’indépendance d’esprit de Manet et son obstination à choisir des sujets simples déroute Couture qui pourtant, demande son opinion à son élève sur l'un de ses propres tableaux: Portrait de Mlle Poinsot. Manet s'inspire des portraits de Couture: tableaux aux visages éclairés, peinture énergique dans laquelle pointent déjà des éléments de la vie moderne. Il vient de terminer en 1859 "Le Buveur d'absinthe" que Couture ne comprend pas. Les deux hommes se brouillent. Dès ses premiers jours à l'atelier, Manet disait déjà: "Je ne sais pas pourquoi je suis ici. Quand j'arrive à l'atelier, il me semble que j'entre alors dans une tombe". En réalité, Manet supportait mal l'enseignement de Couture. Antonin Proust, qui fut son camarade d'atelier, rapporte dans ses souvenirs: "Manet avait invariablement le lundi, jour où on donnait la pose pour toute la semaine, des démêlés avec les modèles du professeur qui prenaient des attitudes outrées. Vous ne pouvez donc pas être naturels s'écriait Manet". Manet quitte l’atelier Couture en 1856 pour emménager alors dans son propre local, rue Lavoisier, avec son ami, Albert de Balleroy. C'est dans cet atelier qu'il peint, en 1859, le portrait intitulé "L'Enfant aux Cerises". L'enfant était alors âgé de quinze ans lorsque Manet l'avait engagé pour laver ses brosses. Il a été retrouvé pendu dans l'atelier de Manet qui l'avait réprimandé et menacé de le renvoyer à ses parents. L'artiste commençait à montrer son audace.   "Soyez en certain, quelque soit la critique, une bonne peinture est fidèle à elle-même". Le peintre, impressionné par ce suicide, s'installe en 1860 dans un autre local, rue de la Victoire où il ne reste pas, puis il déménage encore rue de Douai. Cette année-là, il fait la connaissance de Baudelaire. L'épisode dramatique de "L'Enfant aux cerises" inspirera plus tard à Charles Baudelaire un poème, "La Corde", qu'il dédie à Édouard Manet. Il était grand admirateur d'Achille Devéria. Lors de sa visite en compagnie d'Auguste Raffet et de Devéria au Musée du Luxembourg, il s'est écrié, en voyant "La Naissance d'Henri IV" par Devéria: "C'est vraiment très beau tout cela, il y a au Luxembourg une maîtresse toile, c'est "La Barque de Dante". Si nous allions voir Delacroix, nous prendrions pour prétexte de notre visite pour lui demander l'autorisation de faire une copie de sa Barque". Henry Murger prétendait que Delacroix était froid. En sortant de son atelier Manet dit à Proust: "Ce n'est pas Delacroix qui est froid, c'est sa doctrine qui est glaciale. Malgré tout, copions la Barque. C'est un morceau. "La Barque de Dante" d'après Delacroix est la seule faite par Manet du vivant d'un artiste. Manet ne visita l'Espagne qu'en1865, il ne s'est peut-être familiarisé avec les coutumes de Madrid et les détails de la corrida qu'à travers le "Voyage en Espagne" de Théophile Gautier, ou les détails de la corrida donnés par Prosper Mérimée. Il avait en outre, dans son atelier, une collection de costumes qu'il utilisait comme accessoires et qui lui étaient fournis par un marchand espagnol du passage Jouffroy. Une des toiles de Manet les plus connues, traitant de tauromachie, est son "Homme mort", daté de 1864. L’œuvre, à l’origine, n’est en fait qu’une partie d’une composition plus vaste destinée au Salon de la même année, et intitulée "Épisode d’une course de taureaux". Le peintre, mécontent des critiques acerbes de Théophile Thoré-Burger et des caricatures que Bertall en a fait dans "Le Journal amusant", découpe l'Épisode en deux parties qui formeront deux toiles autonomes: "L'Homme mort" et "La Corrida", conservées encore aujourd'hui à la "Frick Collection" à New York.    "Dans une figurine, cerclez la grande Luce et la grande ombre, elle est restée alors définitivement verrouillée". Édouard Manet, d'après la description qu'en fait Antonin Proust, était un jeune homme plein d’assurance, amical et sociable. C’est pourquoi l’époque de ses premiers succès est aussi celle de son entrée très remarquée dans les cercles intellectuels et aristocratiques parisiens. "Il se forma autour de Manet une petite cour. Il allait presque chaque jour aux Tuileries de deux à quatre heures. Baudelaire était là son compagnon habituel. On regardait curieusement ce peintre élégamment vêtu qui disposait sa toile, s'armait de sa palette, et peignait". La description de Proust donne une idée assez juste de Manet qui était bien un des dandys en haut de forme de son tableau, habitués de son atelier, des Tuileries et du café Tortoni de Paris, café élégant du boulevard, où il prenait son déjeuner, avant d'aller aux Tuileries. "Et quand il revenait chez Tortoni de cinq à six heures, c'était à qui le complimenterait sur ses études qu'on se passait de main en main". Des femmes se baignent, Manet avait l'œil fixé sur la chair de celles qui sortaient de l'eau, "Il paraît qu'il faut que je fasse un nu. Eh bien, je vais leur en faire un dans la transparence de l'atmosphère, avec des personnes que nous voyons là-bas. On va m'éreinter. On dira ce qu'on voudra". Manet n'était pas satisfait de la figure de l'homme en jaquette de La Musique aux Tuileries. Cet homme, il voulut l'insérer dans un cadre mythologique, champêtre, près d'un nu qu'il voulut clair. l'air "transparent". Le nu lui-même serait une femme. Parmi les trois peintures exposées au Salon, la composition centrale du "Déjeuner sur l’herbe"suscite les réactions les plus vives. Dans cette œuvre, Manet confirme sa rupture avec le classicisme et l’académisme qu'il avait commencée avec "La Musique aux Tuileries". La polémique vient moins du style de la toile que de son sujet. Si le nu féminin est alors déjà répandu et apprécié, à condition d’être traité de façon pudique et éthérée, il est encore plus choquant de faire figurer dans la même composition deux hommes habillés. Une telle mise en scène exclut la possibilité d’une interprétation mythologique et donne au tableau une forte connotation sexuelle. "Déjeuner sur l'herbe" fit scandale, provoquant les sarcasmes des uns et les cris d'admiration des autres suscitant des polémiques passionnées. Manet était entré dans la pleine lutte. Bientôt "Olympia" (1865) , représentation de son modèle favori, Victorine Meurent, va accentuer encore le ton de ces controverses. Les caricaturistes dont Édouard Manet était la tête de turc s'en sont donné à cœur joie.   "Si vous êtes venu voir ce que vous avez fait, vous êtes le meilleur sur le moment, le visiteur de musée est le critique". Bien que Manet ait finalement décidé de ne pas l’exposer au Salon des refusés et de ne la dévoiler que deux ans plustard, c’est en 1863 qu'est réalisée la toile d'"Olympia". L’œuvre, qui allait susciter une controverse encore plus féroce que"Le Déjeuner sur l'herbe", représente une prostituée semblant sortir tout droit d’un harem à l’orientale et s’apprêtant visiblement à recevoir un client qui s'annonce avec un bouquet. Les critiques d'art ont vu dans ce tableau des références à plusieurs peintres: Le Titien et sa "Vénus d'Urbin", Goya et sa "Maja nue", Jalabert et son "Odalisque", Benouville et son "Odalisque". On a aussi émis l'hypothèse, vraisemblable, qu'une des raisons du scandale provoqué par l'expositionde l' "Olympia" de Manet, était l'analogie possible avec ces photographies pornographiques très largement répandues qui montraient des prostituées nues, au regard hardi, étalant leurs charmes pour la clientèle. Les critiques pleuvent. Elles témoignent que Manet choquait, surprenait, déclenchait des rires qui étaient signe d'incompréhension et de gêne. Parmi elles, la caricature grasse de Cham dans "Le Charivari", d'un humour épais, représente une femme nue allongée intitulée Manet, la naissance du petit ébéniste avec la légende: "Manet a pris la chose trop à la lettre, que c'était comme un bouquet de fleurs, les lettres de faire part son au nom de la mère Michèle et de son chat". Émile Zola témoigne. "Et tout le monde a crié. On a trouvé ce corps nu indécent, cela devait être, puisque c'est là de la chair, une fille que l'artiste a jetée sur la toile dans sa nudité jeune et déjà fanée". Les critiques et les lazzis dont le peintre est la victime l’accablent assez fortement, et le soutien de son ami Charles Baudelaire l’aide à passer ce cap difficile de sa vie. L'année 1867 est une année riche en événements pour Manet. Le peintre profite de l’Exposition universelle qui se tient à Paris, au printemps, pour organiser sa propre exposition rétrospective et présenter une cinquantaine de ses toiles. S’inspirant de l’exemple de Gustave Courbet, qui avait eu recours à la même méthode pour se détourner du Salon officiel, Manet n’hésite pas à puiser fortement dans ses économies pour édifier son pavillon d’exposition, à proximité du pont de l'Alma, et pour organiser une véritable campagne de publicité avec le soutien d’Émile Zola. Le succès, cependant, n'a pas été à la hauteur des espérances de l’artiste, tant les critiques que le public ont boudé la manifestation culturelle.   "Je veux peindre l'air dans lequel se trouve le pont, la maison, le bateau. La beauté de l'air où ils sont, et ce n'est rien d'autre que l'impossible". Édouard Manet a cependant atteint la maturité artistique et durant une vingtaine d'années il réalise des œuvres d’une remarquable variété, allant des portraits de son entourage direct aux marines et aux lieux de divertissement en passant par les sujets historiques. Toutes vont influencer de façon marquée l’école impressionniste et l'histoire de la peinture. Édouard Manet s'avère un grand amateur de présences féminines. Antonin Proust, qui fréquentait Manet depuis l’enfance, avait l’avantage de connaître intimement son caractère. Il peignit de nombreux portraits féminins et bien loin de se limiter aux seules Suzanne Leenhoff et Victorine Meurent, le peintre a ainsi immortalisé les traits d’un grand nombre de ses amies et de ses relations. Il représente des comédiennes comme Ellen Andrée dans La Prune, où l'actrice pose complaisamment dans un décor de café, et semble figée dans une rêverie douce et mélancolique, ou encore Henriette Hauser, la célèbre "Nana" (1877). Dans la droite lignée d'"Olympia", Manet se plaît à représentersans faux-semblant mais avec plus de légèreté la vie des courtisanes ou "créatures" entretenues, dans cette toile, qui date de trois ans avant la parution du roman homonyme de Zola. Suzanne Leenhoff, née à Zaltbommel en 1830 était le professeur de piano d'Édouard Manet et de ses frères à partir de 1849. Elle devient la maîtresse d'Édouard, et en 1852, elle met au monde un fils qu'elle fait passer auprès de ses amis pour un jeune frère déclaré sous le nom de Léon Koëlla. L'enfant, baptisé en 1855 a pour marraine sa mère, Suzanne et pour parrain son père, Édouard qui est l'hôte assidu de la famille rue de l'hôtel de ville aux Batignolles. Berthe Morisot devient la belle-sœur de Manet en 1874 lorsqu’elle se marie avec son plus jeune frère Eugène Manet. Berthe s'impose ensuite comme une figure essentielle du mouvement impressionniste. Elle adhère à la Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs et graveurs, à laquelle Manet refuse de se joindre et participe aux première et deuxième expositions des impressionnistes auxquelles il refuse également de participer. Au fur et à mesure que Manet gagne en âge, un nombre grandissant de jeunes artistes se réclament de son esprit en s’opposant à leur tour à l'académisme. Parmi ces jeunes talents, certains vont se rapprocher ainsi de Manet etformer le groupe dit "des Batignolles", ainsi nommé en référence au quartier des Batignolles où se trouvaient l’atelier de Manet et les principaux cafés que la bande fréquentait. On compte alors dans ce groupe les peintres Paul Cézanne, Auguste Renoir, Frédéric Bazille ou Claude Monet. Édouard Manet est également alors très lié au peintre Edgar Degas.   "Ce que je ferai ici aura au moins le mérite de ne ressembler à personne, parce que ce sera alors l'impression de ce que j'aurai ressenti, moi tout seul". Républicain convaincu, Manet s'engage dans la garde nationale au moment de la guerre de 1870 en même temps que Degas sous les ordres du peintre Meissonnier qui est colonel. Après la capitulation, il séjourne à Bordeaux avant de rentrer à Paris où il retrouve son atelier de la rue Guyotnote. Les derniers soubresauts de la Commune déchirent Paris, et Manet, qu'elle a élu à sa Fédération des artistes, se désolidarise de ses excès. Toutefois, il regarde avec horreur le caractère sauvage de la répression de Thiers. Manet est comme ses contemporains frappé par l'aventure d'Henri Rochefort qui, déporté en Nouvelle-Calédonie, après la Commune, s'évade en 1874 rejoint l'Australie sur une baleinière. Républicain mais prudent, l'artiste a attendu le triomphe des républicains au sénat et à la chambre, en janvier 1879, ainsi que le vote d'une loi d'amnistie des communards en juillet 1880 autorisant le retour en France de l'évadé pour s'attaquer au sujet. À partir de 1868, les Manet ont pris l’habitude de passer leurs étés à Boulogne-sur-Mer, dans le Pas-de-Calais, où ils ont fait l’acquisition d’un appartement. Outre "Le Déjeuner dans l'atelier", ces séjours répétés permettent à Édouard Manet de développer un genre qui l’a toujours beaucoup attiré, les marines et l’univers de la mer. Boulogne, important port de pêche, constitue alors une source d’inspiration inépuisable pour un peintre aimant les sujets naturalistes. Le rôle des cafés, brasseries et cafés concert est aussi important dans la vie artistique au XIXème siècle qu'il peut l'être dans la vie politique. Peintres écrivains, journalistes, collectionneurs s'y retrouvent souvent. Édouard Manet, malade, séjourne en 1879 en compagnie de sa femme pendant six semaines dans l'établissement thermal fondé par le docteur Louis Désiré Fleury à Meudon-Bellevue. Lorsqu'il y retourne pour une cure de quatre mois en mai 1880, il séjourne au sentier des Pierres-Blanches où il peindra plusieurs tableaux. Il obtient même un prix au Salon de 1881 et est décoré de la Légion d'honneur par son ami Antonin Proust devenu ministre des beaux-arts. Affaibli depuis plusieurs années, il peint durant les deux dernières années des toiles de petit format qu'il exécute assis. Il s’éteint finalement le trente avril 1883 à Paris, rue de Saint-Pétersbourg à l’âge de cinquante-et-un ans, des suites d'une syphilis contractée à Rio. La maladie, outre les nombreuses souffrances et la paralysie partielle des membres qu’elle lui avait causées, a ensuite alors dégénéré en une gangrène qui a imposé de lui amputer le pied gauche onze jours avant sa mort. L’enterrement a lieu le trois mai 1883 au cimetière de Passy, en présence notamment d’Émile Zola, d'Alfred Stevens, de Claude Monet, d'Edgar Degas et de bien d’autres de ses anciennes connaissances. Il est inhumé avec sa femme Suzanne, avec son frère Eugène ainsi qu'avec sa belle-sœur Berthe. Son buste ornant sa tombe est l’œuvre du sculpteur hollandais Ferdinand Leenhoff, frère de la compagne de Manet. Décrié, insulté, ridiculisé, il est devenu le chef de file reconnu des "avant-gardistes". Si le peintre a été lié aux acteurs du courant impressionniste, il est à tort considéré aujourd’hui comme l'un de ses pères. Il en est un puissant inspirateur autant par sa peinture audacieuse et novatrice que par ses thèmes de prédilection.   Bibliographie et références:   - Martine Bacherich, "Édouard Manet, le regard incarné" - Françoise Cachin, Manet: "J'ai fait ce que j'ai vu" - Isabelle Cahn, "Édouard Manet ou l'audace" - Claude Jeancolas, "Le groupe des Batignolles" - Antonin Proust, "Édouard Manet, souvenirs" - Gérard Denizeau, "Découvrir Manet" - Dominique Lobstein, "Édouard Manet" - Adolphe Tabarant, "Manet et ses œuvres" - Théodore Duret, "Histoire de Manet et de son œuvre" - Sophie Monneret, "L'impressionnisme et son époque" - Étienne Moreau-Nélaton, "Manet raconté par lui-même" - André Malraux, "Les Voix du silence" - Marc Pautrel, "Le peuple de Manet"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 8 heure(s)
"Mon travail consiste à peindre ce que je vois, non ce que je sais être là. Tu te souviens de cette petite lumière qu'on voit au fond du canal, et qui se reflète et se multiplie sur les vieux marbres luisants de la maison de Bianca Capello ? Il n'y a pas dans Venise un canaletto plus mystérieux et plus mélancolique. Cette lumière unique, qui brille sur tous les objets et qui n'en éclaire aucun, qui danse sur l'eau et semble jouer avec le remous des barques qui passent, comme un follet attaché à les poursuivre, me fit souvenir de cette grande ligne de réverbères qui tremble dans la Seine et qui dessine dans l'eau des zigzags de feu". "Passons maintenant à mon voyage de retour. Je doute fort qu’un autre pauvre diable que moi en ai fait de semblable, la neige a commencé de tomber à Foligno, la diligence s’est mise à déraper en tous sens tant elle était chargée, si bien que nous dûmes marcher, puis à Sarre-Valli, lecoche glissa dans un fossé et il fallut six bœufs, qu’on alla chercher à trois miles de là, pour l’en retirer. Cela prit quatre heures, et nous arrivâmes à Macerata avec dix heures de retard sur l’horaire prévu, et, affamés et gelés nous atteignîmes enfin Bologne". L’homme qui, le seize février 1829, décrivit cette épopée dans une longue lettre à un ami n’en était pas à sa première traversée des Alpes. Il était anglais. Il avait cinquante-quatre ans, si l’on en croit la date de naissance qu’il inscrivit plus tard sur son testament, ou alors soixante, puisque, sa vie durant, il affirma qu’il était né la même année que Napoléon. Depuis l’adolescence, il sillonnait les lochs sauvages d’Ecosse, les ports de pêche de Cornouailles, les falaises du pays de Galles et les rives de la Tamise. Et cela faisait alors quatorze ans, depuis la levée du blocus napoléonien, en 1815, que, chaque été, il traversait ainsi La Manche. Il parcourait alors la France et l’Italie. Passait parfois par les Pays-Bas ou l’Allemagne, puis revenait à Londres l’automne venu, voire au cœur de l’hiver, comme en cette année 1829 où, selon sa missive, la route avait disparu sous la neige depuis Foligno, près d’Assise en Ombrie, jusqu’aux environs de Paris. Et, loin de le décourager, ce genre de mésaventures faisait de ses expéditions un rituel nécessaire, auquel il ne mit fin bien plus tard, à l'âge de soixante-dix ans. Ce voyageur hors pair n’était ni un représentant de commerce, ni un noble oisif, mais un artiste: Joseph Mallord William Turner (1775-1851), le peintre le plus célèbre de l’Angleterre du XIXème siècle.    "Je racontai à Piero comme quoi j'avais voulu un soir te faire goûter cette illumination aquatique, et comme quoi,après m'avoir ri au nez, tu m'embrassas beaucoup avec cette question: En quoi cela est-il si beau ?" Un génie bien conscient de sa valeur, qui, à sa mort, en décembre 1851, s’assura la postérité en léguant à son pays le contenu de son atelier. Soit trois cents toiles et quelque trente-mille aquarelles et croquis. Parmi ce pêle-mêle d’œuvres plus ou moins achevées, des sages compositions de ses débuts aux paysages de la fin, proches de l’abstraction tant ils se dissolvent dans la lumière, se trouvaient trois cents petits carnets de route, riches de milliers de paysages. Une banque d’images saisies au pinceau ou au crayon, au fil de ses pérégrinations. Ses héritiers et les historiens d’art se jetèrent avec avidité sur ces modestes calepins, car l’artiste n’avait jamais laissé quiconque y jeter un coup d’œil. Aucun grand maître de la peinture n’avait autant puisé son inspiration dans ses voyages. Depuis la fenêtre de sa diligence franchissant alors le col du Grand-Saint-Bernard, sur le pont des gabares remontant la Loire, en marchant le long des corniches surplombant la Méditerranée, Turner dessinait tout le temps. C’est en tout cas ce que racontèrent les rares touristes qui le croisèrent. Formé chez des architectes, en tant que topographe, avant d’entrer à la Royal Academy de Londres, il était habitué à étudier les panoramas avec la précision la plus extrême. "Lorsqu’il empoignait un sujet, il ne le lâchait pas, il testait un nombre incroyable de points de vue pour l’aborder, comme un photographe chercherait aujourd’hui l’angle idéal". En 1828, l’artiste se rendit à Rome en passant par Marseille. Là, il cerna le Vieux-Port, depuis le fort Saint-Jean jusqu’à l’anse des Catalans. Trente-deux croquis sommaires et deux aquarelles en attestent. Aller sur le terrain, ou "dessiner sur le motif, selon le jargon des peintres, et en rapporter une empreinte la plus précise possible de la réalité. Aujourd’hui, on appellerait ça de la conscience professionnelle. Mais à l’époque, cela frisait l’excentricité. La plupart des grands maîtres de sa génération n’yauraient pas même songé. Les français ? Ils ne quittaient pas l’atelier. Et de toute façon, pour eux, la peinture de paysage était un sous-genre. Villages et bosquets n’apparaissaient qu’en fond des grandes fresques historiques qu’ils portaient au pinacle de l’art. En 1825, une poignée d’originaux, comme Camille Corot, s’aventura bien en forêt de Fontainebleau et osa considérer la nature comme un sujet et non un décor, mais ils furent largement moquées.    "Et qu'y trouvez-vous de beau en effet ? me dit notre ami - Je m'imaginais, répondis-je voir dans le reflet de ces lumières des colonnes de feu, des cascades d'étincelles qui s'enfonçaient à perte de vue dans une grotte de cristal". Même en son pays, Turner était vu comme un phénomène. John Constable, son grand rival, était alors sidéré que l’on veuille aller voir ailleurs pour chercher matière à créer. Quant au peintre renommé, Caspar David Friedrich, le grand romantique allemand, dont la sensibilité aux panoramas hors norme était proche de celle de Turner, il refusait de voyager sous prétexte que cela lui abîmait les yeux. Alors, qu’est-ce qui pouvait bien pousser notre homme à s’aventurer sur les routes d’Europe ? Le sens des affaires, tout d’abord. Il possédait sa propre galerie et cherchait des images fortes qu’il pourrait revendre à sa riche clientèle londonienne sous forme de tableaux ou de suites d’aquarelles. Certains de ses travaux, une fois gravés, illustreraient aussi les guides touristiques, les premiers de l’histoire. Il fallait donc que Turner suive la tendance. Qu’il parte sur les itinéraires prisés des Anglais, mais aussi qu’il repère des paysages dans le goût de l’époque. Or, le Tout-Londres était lassé de la nature idéale recomposée à partir de silhouettes d’arbres, de formes de rochers ou de tracés de rivière stéréotypés que les peintres servaient depuis la Renaissance. Les riches acheteurs et les mécènes voulaient du réel. Un jour de 1813, alors qu’il séjournait dans le sud-ouest de l’Angleterre, dans les environs de Plymouth, Turner fut alors invité à une partie de pêche au homard en compagnie d’un autre peintre, d’un officier et du rédacteur en chef de la gazette locale, qui raconta ensuite cet épisode. Le groupe monta à bord d’un bateau en direction de l’île de Burgh. Mais bientôt le vent forcit tant qu’il fallut attacher le militaire, malade au point de risquer de passer par-dessus bord. Mais pendant toute la traversée, William Turner, lui, dessina alors les vagues. Imperturbable. Et, lorsqu’après un accostage difficile, ses compagnons se réfugièrent dans un abri, il partit escalader le sommet de l’île, sous la tempête, pour croquer la mer en furie. Turner appréciait ses pérégrinations, mettait alors en scène l’expérience qu’elles lui procuraient. Pour Montesquieu, "traverser une zone montagneuse, c’était traverser une zone vide". Quant aux adeptes du Grand Tour, cette exploration "initiatique" du Vieux Continent que tout Européen bien né se devait d’entreprendre pour parfaire son éducation, "il vivait alors le trajet comme une épreuve indispensable, qu’il fallait subir pour arriver à destination".    "La rive me paraissait soutenue et portée par ces piliers lumineux, et j'avais envie de sauter dans la rivière pour voir quelles étranges sarabandes les esprits de l'eau dansaient avec les esprits de feu dans ce palais enchanté". Joseph Mallord William Turner a été baptisé le quatorze mai 1775, à l’âge de trois semaines environ, dans le quartier Covent Garden de Londres où il est né. Son père est barbier-perruquier et sa mère, fille de boucher. Envoyé chez son oncle vers l’âge de dix ans, il est scolarisé et se découvre alors un appétit pour le dessin. Son père le soutient beaucoup, notamment en vendant ses dessins dans sa boutique, lui trouve un emploi de coloriste chez un graveur. À quatorze ans, il est employé comme dessinateur par Thomas Hardwick, un architecte, et apprend les techniques du paysage topographique. a même année, il rentre à la Royal Academy et son ascension y sera spectaculaire. En 1796, sa première peinture à l’huile exposée assoit sa réputation. Grâce à de nombreux appuis et beaucoup de travail, il se constitue une honorable clientèle et ouvre sa propre galerie en 1804. De formation romantique, il est alors considéré comme un précurseur de l’impressionnisme par sa capacité singulière à jouer avec la lumière, en particulier celle des incendies. Il subit de nombreuses influences qu’il glane en voyageant régulièrement dans tout le Royaume-Uni et en Europe. Il devient président de la Royal Academy en 1845, mais préfère quitter la vie publique en 1846. Il meurt le dix-neuf décembre 1851 à Cheyne Walk, auprès de sa compagne Sophia Caroline Booth. À sa demande, c’est auxcôtés du peintre Joshua Reynolds qu’il est enterré, au sein de la crypte de la cathédrale Saint-Paul, à Londres. Siècle de guerres, de conquêtes, de révolutions, d'empires construits et détruits, le XIXème siècle, comme sous le coup de ce trop-plein d'histoire, voit le grand genre vaciller dans ce qui semble alors être l'ultime soubresaut d'une crise déjà ancienne. Chateaubriand disait de Napoléon qu'il avait tué la guerre en l'exagérant, il en alla de même avec sa représentation spectaculaire, incompréhension et désintérêt, voire doute quant à la possibilité même de continuer à montrer l'histoire sous ce registre, dominant les esprits d'un public en quête de nouveauté. Ce diagnostic de mort par épuisement de la peinture d'histoire est alors partagé par la jeune génération des artistes romantiques, et tout particulièrement par ceux qui, en Allemagne comme en Angleterre, choisissent de vouer leur vie au paysage. Philippe Otto Runge, Caspar David Friedrich, John Constable, et le génial précurseur anglais, Joseph Mallord William Turner.   "C'est en y vivant jour après jour que vous ressentez la plénitude de son charme, que vous laissez son influence exquise s'emparer de votre esprit. Cette charnelle créature a les variations d'une femme nerveuse, qu'on ne connaît que lorsqu'on a fait le tour de tous les aspects de sa beauté". Tous ne peignent quasiment que des paysages, mais, chacun à sa manière, tous pensent leur pratique non pas comme une substitution d'un genre à un autre, mais bien telle une relève, par le paysage, d'une peinture d'histoire désormais proclamée défaillante. Dans une lettre à un de ses amis, John Fisher, en mai 1824, John Constable, qui séjourne alors à Brighton, en raison de la santé fragile de sa femme, écrit: "Mardi dernier, le plus beau jour qu'il y ait eu, nous sommes allés au Rempart, qui est en réalité les restes d'un camp romain, dominant alors un des plus admirables paysages de nature qu'il y ait au monde, et par conséquent une scène des moins faites qui soit pour un tableau. C'est l'affaire du peintre de ne pas lutter avec la nature en mettant un pareil paysage, une vallée remplie de sujets sur une étendue de quatre-vingts kilomètres,sur une toile de quelques centimètres, mais de faire alors quelque chose de rien, effort qui doit forcément le rendre poétique. Proclamation étonnante, tant elle prend à revers l'ancienne et toujours populaire tradition du paysage de ruines, que la mode du pittoresque et celle du sublime ont alors, notamment en Grande-Bretagne, largement relancé. Ce refus d'affronter la ruine comme sujet prend un sens bien particulier lorsqu'on le confronte avec la réalité de la pratique de Constable. Sans doute Constable avait-il en tête, en écrivant à son ami l'archidiacre Fisher, qui exerçait son ministère à Salisbury, un autre site, qu'ils avaient découvert ensemble, lors de promenades, vers 1820: Old Sarum, le site antique de New Sarum, ou Salisbury. Il l'avait déjà dessiné sur le motif, il y reviendrait quelques années plus tard de multiples façons. Old Sarum c'est, littéralement, l'inverse du Rempart: l'histoire sous le paysage, un banal tumulus prenant l'apparence d'une colline où paissent des moutons, plutôt que le paysage servant de cadre à l'histoire. En 1818, Turner livre avec "Le Champ de bataille de Waterloo" une peinture d'histoire peu commune, dont le pessimisme va là encore de pair avec un rapport singulier entre histoire et paysage. Pessimisme, car, dans ce qui, pour les Anglais, est une grande victoire, Turner, et cela choqua, ne voit que morts anonymes et agonisants. Pas de héros ici, mais le constat amer de la souffrance engendrée, de part et d'autre.    "Elle a l'esprit élevé ou bas, elle est pâle ou elle est rouge, grise ou rose, fraîche ou blafarde, suivant le temps et suivant l'heure. Elle est toujours intéressante et presque toujours triste, mais elle a un millier de grâces incidentes".Dans le catalogue qui accompagne l'exposition à la Royal Academy, Turner cite "Childe Harold's Pilgrimage", de Lord Byron: "Ami, ennemi, en une sépulture rouge mêlés". Ce n'est pas le triomphe de sa patrie, mais les horreurs de la guerre, qu'il peint. Et ces horreurs, ce spectacle donné par l'humanité s'anéantissant elle-même, s'incarnent dans cette façon de laisser ainsi à l'homme la portion congrue dans un vaste paysage noir. Comme si le champ de bataille était en train d'engloutir ceux qui avaient livré combat en son sein. De fait, ce n'est pas la bataille que peint l'artiste, mais l'après. Ce moment où la seule trace du combat est un monceau de cadavres que fouillent quelques femmes à la lueur d'un flambeau. Un après qui vient s'ancrer dans une expérience personnelle de l'artiste qui, dès 1816, c'est-à-dire dès qu'il a été de nouveau possible pour un anglais d'aller sur le continent, a réservé son premier voyage au champ de bataille de Waterloo dont il a rapporté plusieurs dessins proches de l'esprit des premiers dessins d'Old Sarum, tant c'est là le banal et le rien qui dominent, et que seules des formes affleurant laissent deviner ce qui a eu lieu. Turner, qui voua sa vie à la promotion du paysage, ne fut jamais un défenseur du paysage contre l'histoire, un porte-drapeau moderne d'un art moderne, qui s'édifierait tel le nouveau sur les ruines de l'ancien. Au contraire, comme l'a parfaitement compris Ruskin qui voyait dans le "Frontispice" du "Liber Studiorum" une image du déclin de l'Europe, son art du paysage est celui d'un homme habité par une vision tragique de l'histoire, qui rejoue par sa propre dissolution au sein de ses œuvres son sentiment qu'une autre disparition hante le monde. De l'histoire, ses paysages sont alors le cénotaphe, non le tombeau. Des monuments dédiés à la déploration d'un absent, à l'image de ce tableau accroché sur des ruines. Turner fait de son "Frontispice" de 1812 un manifeste pessimiste. Cette peinture accrochée sur le mur d'unmonument en ruine place son "Liber Studiorum" sous le signe de la destruction, symbole de la décadence. "Elle est toujours sujette à d'heureux accidents. Vous commencez à éprouver une extraordinaire affection pour ces choses. Vous comptez sur elles. Elles font alors partie de votre vie. Voilà l'art". Ce renversement au sens où chez Turner, le paysage, au lieu d'être le lieu où un sujet potentiel devient réel, est précisément celui où le sujet reste à jamais enfoui. Dans le cinquième et ultime volume des "Peintres Modernes" (1860), il s'arrête longuement sur une aquarelle peinte vers 1841, "Aube après le Naufrage" (Tate Britain, Londres). Sur cette œuvre au format modeste, mais d'un haut degré de fini, le seul être vivant est un chien, qui hurle, seul, sur une plage que borde une mer calme. On peut interpréter cette scène comme une lamentation élégiaque sur les pouvoirs de destruction de la mer. L'un des "plus tristes et tendres" rêves momentanés de Turner, "une petite esquisse d'une aube, faite dans ses dernières années. C'est un petit espace de rivage plat. Au-dessus, une douce lumière pâle à l'Est. Les derniers nuages d'orage se fondant au loin, barre oblique dans l'air du matin. Un petit vaisseau, un charbonnier, sans doute, a disparu dans la nuit, avec tout l'équipage. Seul un chien est parvenu jusqu'au rivage. Complètement épuisé, ses membres cédant sous lui, et sombrant dans le sable, il se tient là, hurlant et grelottant. Les nuages de l'aube portent le premier écarlate, juste une faible nuance, qui se reflète avec la même teinte de sang sur le sable. Ici, comme lorsque le voyageur Turner visita le site de la bataille de Waterloo, nous sommes dans l'après-coup. Ce paysage, car dans cette œuvre, tout, hormis le titre, semble appartenir exclusivement à ce genre. Ce paysage, donc, est un endroit où quelque chose a eu lieu,que nous ne voyons pas. Turner, qui a peint tant de naufrages, tant de tempêtes et de batailles navales, franchit le pas là où, si souvent, il s'était tenu en lisière, entre sujet lisible et illisible. Plus de figuration de l'événement, ici, plus de personnage rajouté in extremis, mais ce petit chien, figure triste de la déploration, et ce titre, "Aube après le Naufrage", qui dit bien ce que Turner peint là. Le paysage est ce qui vient après l'histoire, quand celle-ci a disparu, sur le mode de la catastrophe. Ainsi, le paysage ne vient-il pas remplacer l'histoire, mais commémorer sa disparition. Cette mer calme, c'est alors une pierre tombale pour des morts introuvables. Un simple cénotaphe devant lequel un pauvre chien sans maître vient pleurer une disparition.   "Votre affection devient de la tendresse. Il y a quelque chose d'indéfinissable dans ces rapports personnels et intenses qui s'établissent peu à peu. L' endroit paraît se personnifier, devenir humain, sensible, et conscient à votre affection". Le paysage, comme le désastre, c'est ce qui reste alors quand tout à disparu: lieu de l'enfouissement et de la trace. Il y a là une sorte de synonymie paysage/ruines. La représentation de la guerre vient rencontrer et revivifier alors l'ancienne tradition du paysage de ruines, cette peinture non de l'événement mais de l'après où, le temps ayant passé, seule la trace altérée dit de quoi le paysage fut le lieu. Après la bataille, longtemps après: le paysage. Ainsi naît de la fusion entre les vaincus et le territoire qui les vainc une autre forme de paysage, apocalyptique, dont, après Tuner, Paul Nash, qui combattit côté anglais durant la première guerre mondiale, est l'un des plus justes représentants. À un moment où l'échelle inédite de la guerre rendait celle-ci irreprésentable, ses paysages étaient lus comme autant d'autoportraits, mais surtout comme métaphores de l'humanité, parce que s'y donnait à voir cette souffrance humaine informulable. Ce glissement progressif d'une peinture d'histoire à sujets militaires vers une peinture de paysages en ruines, vaut comme métaphore de la situation de l'histoire dans la peinture au sein d'un grand XIXème siècle. Si, un temps, elle semble mourir sous sa forme épuisée de grand genre, c'est pour ne cesser de ressurgir, tel un cauchemar tragique dont les artistes tentent en vain de s'éveiller, sous de nouvelles espèces qui, à l'instar du paysage, assurent la relève de ce qui vient se nicher en son sein. À son époque, William Turner était un artiste admiré mais incompris, souvent raillé par ses contemporains. Ceux-ci s’étaient empressés de le classer parmi les peintres de paysage. "William Turner: contre-jour" est un titre de poème inhabituel parmi les œuvres d’Ingeborg Bachmann. Il donne certes des informations sur les grands axes du poème, à savoir le peintre et son rapport à la lumière et à l’espace, mais de façon étonnante, peu fréquente, voire unique dans la poésie de Bachmann, il met alors en relief, de façon remarquable, le nom du peintre.    "Vous avez le désir de l'embrasser, de le caresser, de posséder; et c'est finalement un doux sentiment de possession qui s'élève. Votre séjour devient une perpétuelle affaire amoureuse". Si la passion avouée et avérée d’Ingeborg Bachmann pour la musique est connue de ses lecteurs, sa relation à la peinture est en revanche passée inaperçue jusqu’à maintenant, restée dans l’ombre des pochettes cartonnées des conservateurs de la Bibliothèque Nationale Autrichienne. Le nom, ce voile déposé au-dessus du poème,s’étend et se déploie jusqu’à engloutir alors toute la présence de ce qu’il désigne. Le nom reste à l’esprit, il l’imprègne et supplante la présence même de ce qui, un jour, exista avant lui. Il brise la chaîne du signe et s’émancipe du système des représentations, se suffisant de son propre rayonnement. Pour arriver à une telle fulgurance, il s’inspire de l’exemple de Proust. Tout en exprimant son admiration pour le roman "À la recherche du temps perdu", elle explique le processus du baptême des noms chez Proust: "Il a dit des noms tout ce qu’on peut en dire et il a agi dans deux directions. Il a intronisé les noms, les a plongés dans une lumière magique, puis les a détruits et effacés". William Turner, né bien avant Cézanne, n’en était pas encore à la déconstruction cézannienne de l’espace, mais il la pressentit vraisemblablement. On ne lui connaît pas d’autres portraits, ni d’autres autoportraits d’ailleurs, ainsi la peinture à l’huile qu’il fit de lui-même entre 1798 et 1800, a dû procéder d’un sentiment très fort à un moment particuliers. C’était comme s’il avait voulu immortaliser un J. M. W. Turner maître de lui-même. Lui aussi, à son tour, choisit la vue frontale, pour diminuer le relief de son nez. Déjà pour cet autoportrait, William Turner a peint ainsi un éclairage plus intense sur la chemise, de façon à écraser le visage dans le plan du tableau. Le visage de Turner s’estompe dans la pénombre translucide des glacis. Après cette expérience picturale, WilliamTurner ne peindra plus d’autoportrait. Il choisit de s’isoler hors du tableau et de s’extraire de la peinture. Cela équivaut d’une certaine manière à quitter l’histoire de la peinture, qui jusque là était aussi une histoire de la représentation de l’espace. Anecdotique, mais témoignant de l’obsession de Turner pour l’anonymat.    "Venise était bien la ville de mes rêves, et tout ce que je m'en étais figuré se trouva encore au-dessous de ce qu' elle m'apparut, et le matin et le soir, et par le calme des beaux jours et par le sombre reflet des orages. J' aimais cette ville pour elle-même, et c'est la seule au monde que je puisse aimer ainsi, car une ville m'a toujours fait l'effet d'une prison que je supporte à cause de mes compagnons de captivité". William Turner menait de longs débats au sujet du spectre lumineux. Il se faisait donc tirer le portrait, tout en s’offusquant d’une peinture à son image. La posture contradictoire de Turner est d’autant plus remarquable qu’elle se situe en plein romantisme. Ainsi William Turner ne concédait la surreprésentation de sa personne qu’à la seule condition d’un anonymat intact, qui portait sur son corps comme sur son nom. Dans ce contexte, la méprise sur le titre dans l’autoportrait de Turner, ressemble fort à une falsification du nom et semble parer au désir de dénommer. Il n'hésite pas à tester des combinaisons étranges d'aquarelle et d'huile ainsi que de nouveaux produits dans ses toiles. Parfois, il utilise même des matériaux inhabituels comme le jus de tabac et la bière vieillie, avec pour conséquence la nécessité des restaurations régulières de ses œuvres. Le peintre et critique d'art George Beaumont qualifie Turner et ses suiveurs comme Callcott de "peintres blancs" car ils mettent au point dès le début du XIXème siècle l'utilisation d'un fond blanc pour donner à leurs tableaux la fraîcheur des couleurs et la luminosité, permettant le passage direct des effets de l'aquarelle dans la peinture à l'huile, "effets tout à fait différents de ceux obtenus avec les fonds rouges ou bruns traditionnels des anciens maîtres". Son passage d'une représentation plus réaliste à des œuvres plus lumineuses, à la limite de l'imaginaire ("Tempête de neige en mer"), se fait après un voyage en Italie en 1819. Turner montre le pouvoir suggestif de la couleur, ainsi, son attirance pour la représentation des atmosphères le place pour des critiques d'art comme Clive Bell, comme un précurseur de la modernité en peinture, de l'impressionnisme, jusqu'à devenir "le peintre de l'incendie". Mais il peint rarement sur le motif contrairement aux impressionnistes, qui feront de cette pratique une règle. Il préfère en effet recomposer en atelier les nuances des paysages, aidé de sa grande mémoire des couleurs. D'autres critiques préfèrent pousser plus loin encore leur analyse en voyant dans l'absence de lignes et de points de fuite ou la dissolution de la forme dans la couleur, dans les paysages marins de Turner, les prémices de l'abstraction lyrique, voire de l'action painting en gestation.   Bibliographie et sources:   - Olivier Meslay, "Turner, l'Incendie de la peinture" - Térésa Faucon, "L'ABCdaire de Turner" - Michael Bockemühl, "William Turner" - Anthony Bailey, "Standing in the sun, a life of Turner" - Marcel Brion, "William Turner" - Éric Shanes, "Turner, les chefs-d'œuvre" - Pierre Wat, "Turner, menteur magnifique" - Frédéric Ogée, "Turner, les paysages absolus" - John Gage, "Turner, le génie de la lumière" - Ian Warrell, "Turner et le Lorrain" - Delphine Gervais de Lafond, "William Turner" - Christine Kayser, "Peindre le ciel: de Turner à Monet"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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“Faut-il peindre ce qu'il y a sur un visage ? Ce qu'il y a dans un visage ? Ou ce qui se cache derrière un visage ? Pour apprendre quelque chose aux gens, il faut mélanger ce qu'ils connaissent avec ce qu'ils ignorent. Toutes les images que nous avons de la nature, c'est aux peintres que nous les devons. C'est par eux que nous les percevons. Rien que cela devrait les rendre suspects". Touche-à-tout, tour à tour peintre maudit, artiste mondain, sculpteur, graveur, céramiste, Pablo Picasso (1881-1973) se plongea dans l’art dès ses quatorze ans lorsqu’il entra à l’École des beaux-arts à Barcelone. Il s’installera en France à vingt-trois ans où il fréquentera des artistes dont Georges Braque avec qui il définit de nouvelles conventions picturales qui les menèrent au cubisme. Pablo Picasso a, grâce à son grand talent, son goût du risque et à sa capacité à se remettre en cause, contribué à toutes les inventions esthétiques de son siècle contribuant également à l’essor du surréalisme. Il a produit près de cinquante-mille œuvres, pour la plupart des tableaux, mais aussi des sculptures, des céramiques, des dessins, des tapisseries, ainsi que des estampes. Parmi les plus célèbres figurent le proto-cubiste "Les Demoiselles d'Avignon" (1907) et "Guernica" (1937), une représentation dramatique du bombardement de Guernica pendant la guerre civile espagnole. Considéré comme radical dans son travail, Picasso continue de recueillir le respect pour sa maîtrise technique, sa créativité visionnaire et sa profonde empathie. Ensemble, ces qualités ont distingué l’espagnol "inquiétant" aux yeux "sombres" en tant qu’artiste révolutionnaire. Pendant ses quatre-vingt ans de ses quatre-vingt-onze ans, Picasso s’est consacré à une production artistique qu’il croyait superstitieusement le maintenir en vie, contribuant de manière significative, et parallèle à tout le développement de l’art moderne au XXème siècle. Picasso reste célèbre pour se réinventer sans cesse, passant d’un style à l’autre si radicalement différent que l’œuvre de sa vie semble être le produit de cinq ou six grands artistes plutôt que d’un seul. De son penchant pour la diversité des styles, il a insisté sur le fait que son travail varié n’était pas révélateur de changements radicaux au long de sa carrière, mais plutôt de son dévouement à évaluer objectivement pour chaque pièce la forme et la technique les mieux adaptées pour obtenir l’effet souhaité. "Chaque fois que je voulais dire quelque chose, je le disais comme je pensais que je devais le faire ", expliquait-il. "Des thèmes différents exigent inévitablement des méthodes d’expression différentes. Cela n’implique ni évolution ni progrès. Il s’agit de suivre l’idée que l’on veut exprimer et la manière dont on veut l’exprimer. Je mets dans ma peinture tout ce que j'aime".    “Certains peintres transforment le soleil en un point jaune, d’autres transforment un point jaune en soleil. C’est dangereux le succès. On commence à se copier soi-même et se copier soi-même est plus dangereux que de copier les autres, c’est stérile". L’expatrié espagnol Pablo Picasso, l’un des artistes les plus grands et les plus influents du XXème siècle, ainsi co-créateur du cubisme est né le vingt-cinq octobre 1881 à Malaga, en Espagne. Sa mère, fille de vignerons, était Maria Picasso y Lopez. Son père, Don José Ruiz Blasco, était peintre et professeur d’art. Enfant sérieux et très vite fatigué du monde, le jeune Picasso possédait des yeux noirs perçants qui semblaient marquer son destin vers la grandeur. "Quand j’étais enfant, ma mère m’a dit: si tu deviens soldat, tu seras général. Si tu deviens moine, tu deviendras pape. Au lieu de tout cela, je suis devenu artiste peintre et j’ai fini comme Picasso". Élève relativement très peu motivé et dissipé, Picasso fait preuve d’un talent prodigieux pour le dessin dès son plus jeune âge. Selon la légende, ses premiers mots furent "piz,piz", tentative enfantine de dire "lápiz", mot espagnol pour crayon. Son père a commencé à lui apprendre à dessiner et à peindre quand il était enfant, et à l’âge de treize ans, son niveau de compétence avait dépassé celui de son père. Bientôt, Picasso abandonna tout appétit pour ses devoirs, choisissant de passer les jours d’école à gribouiller dans son cahier à la place. “Pour avoir été un mauvais élève, j’ai été banni dans la calabasse, cellule nue avec des murs blanchis à la chaux et un banc sur lequel m’asseoir. J’ai aimé cet endroit, parce que j’ai emporté un carnet de croquis et que j’y ai dessiné sans cesse. J’aurais pu y rester pour toujours, dessiner sans m’arrêter." En 1895, à l’âge de quatorze ans, sa famille s’installe à Barcelone, où il s’inscrit aussitôt à la prestigieuse École des beaux-arts de la ville. Bien que l’école n’accepte généralement que des étudiants plus âgés, le résultat de l’examen d’entrée de Picasso est si bon qu’on lui accorde une exception et il est admis. Cependant, Picasso s’irrite vite des règles et des formalités strictes de l’École, et commence à sécher les cours pour pouvoir parcourir les rues de Barcelone en esquissant toutes les scènes de la ville qu’il observait.    “La jeunesse est la période où l’on se déguise, où l’on cache sa personnalité. C’est la période de mensonges sincères. Rien ne peut être fait sans la solitude. En peinture on peut tout essayer. On a le droit. Mais à condition de ne jamais recommencer. L’art lave notre âme de la poussière du quotidien". Picasso, encouragé par son père qui lui accorde toute confiance, peint ses tout premiers tableaux à l'âge de huit ans, son préféré étant "Le Petit Picador jaune" (1889), sa toute première peinture à l'huile, dont il refusera toujours de se séparer. En 1897, âgé de seize ans, il s’installe à Madrid pour s'inscrire à l’Académie Royale de San Fernando. Mais, il est de nouveau déçu par l’accent singulier que l'école accorde aux sujets et aux techniques qu'il estime désuètes. Pour preuve, il écrit à un ami: "Ils n’arrêtent pas de parler des mêmes vieux trucs, Velázquez pour la peinture, Michel-Ange pour la sculpture." Une fois de plus, Picasso déserte les cours pour arpenter la ville et peindre ce qu’il remarque: des gitans, des mendiants et des prostituées. En 1899, il s’installe enfin à Barcelone et rencontre une foule d’artistes et d’intellectuels qui fréquentent un café appelé "El Quatre Gats", "les quatre chats". Inspiré par les anarchistes et les radicaux qu’il y rencontre, Picasso rompt alors définitivement avec les méthodes académiques et entame ce qui allait devenir un long processus d’expérimentation et d’innovation pour sa vie artistique. En juin 1898, il retourne à Barcelone, puis part pour Horta de Sant Joan, le village de son ami Pallarès, situé près de la ville de Gandesa où il partage la vie des paysans. Plus tard, il dira: "Tout ce que je sais, je l'ai appris dans le village de Pallarès". En avril 1899, il est de nouveau de retour à Barcelone, où il s'installe rue des Escudillers. Il rencontre Miquel Utrillo, se lie d'amitié avec le poète Jaime Sabartés, Carlos Casagemas, le peintre Opisso, le sculpteur aragonais Pablo Gargallo et Julio Gonzalez. Une exposition de ses peintures se tient dans le cabaret "El Quatre Gats" en février 1900.   "La peinture n’est pas faite pour décorer les appartements. C’est un instrument de guerre offensive contre l’ennemi. Il faudrait pouvoir montrer les tableaux qui sont sous le tableau. Quand je travaille, ça me repose. Ne rien faire ou recevoir des visites me fatigue". Il est alors fortement influencé par le modernisme catalan à cette époque. Sa toile, "Les Derniers Moments", représente l'Espagne à l'Exposition universelle de 1900 à Paris. Il part, avec Casagemas dont il est proche, pour la capitale française où il s'installe dans l'atelier du peintre catalan Isidre Nonell à Montmartre. Picasso s'imprègne de l'atmosphère du Moulin de la Galette et rencontre le marchand Pedro Mañach, ainsi que Berthe Weill qui lui achète trois scènes de tauromachie, les premières toiles qu'il vend à Paris. Réalisant des œuvres de commande, il vend aussi quelques pastels à des amateurs. Il rentre à Barcelone le vingt décembre, avec Casagemas que le peintre emmène avec lui jusqu'à Malaga pour le sortir de sa mélancolie. À la mi-janvier 1901, Picasso part pour Madrid. Le dix-sept février, Casagemas, après avoir tenté de tuer son amante Germaine, qui était une danseuse volage du Moulin rouge, se suicide à Paris. Picasso, bouleversé par la mort de son ami, peindra un tableau clé, "La Mort de Casagemas", dont il dira qu'il a conditionné grandement son passage à la période bleue, empreinte de douleur, de tristesse et faisant référence aux grands maîtres espagnols. En avril 1901, il retourne à Barcelone puis, en mai, il repart à Paris et s'installe boulevard de Clichy, chez Pedro Mañach qui le loge pendant quelques mois dans son appartement personnel et lui offre un salaire. Il livre alors quelques dessins à des périodiques humoristiques parisiens qu'il signe sous le nom sibyllin de "Ruiz27". Le Bateau-Lavoir semble avoir été construit de bric et de broc avec cette succession d’étages qui s’élèvent entre deux rues et une distribution irrationnelle de logements et de couloirs. C’est qu’il n’a été divisé en une trentaine d’ateliers que dans un deuxième temps. Le nom sous lequel cet immeuble est entré dans l’histoire ne lui viendra qu’un peu plus tard.    “Pour apprendre quelque chose aux gens, il faut mélanger ce qu'ils connaissent avec ce qu'ils ignorent. C’est l’âge qui nous a forcé à arrêter, mais il reste l’envie de fumer. C’est la même chose que pour faire l’amour. On ne le fait plus mais on en a encore envie". Lorsque Picasso s’y installe, il est connu comme "la maison du trappeur". Le confort et l’hygiène dans ce quartier populaire n’étant pas une priorité, un seul cabinet d’aisances et un seul robinet sont partagés par les locataires, pour la plupart des artistes fauchés, qui ne paient qu’un loyer modeste. Un marchand de légumes, de moules, un homme-sandwich et un ténor italien y ont aussi leurs pénates. Pablo Picasso, en avril 1904, arrive à Paris accompagné de Sebastià Junyer Vidal et du chien Gat, que lui a donné Miquel Utrillo. Ses œuvres qui ont pour lui de l’importance l’ont suivi, les autres, qu’il considère comme des travaux de jeunesse, sont restées à Barcelone. Junyer Vidal, qui paie le loyer de l’atelier situé à l’étage supérieur du Bateau-Lavoir, du côté de la rue Émile-Goudeau, et dont le mobilier est réduit au minimum, profite de l’unique lit. Picasso, lui, se contente d’un tapis. Pablo Picasso, en octobre 1906, a vingt-cinq ans. Il n’est donc encore qu’un jeune peintre et rarement un peintre, âgé seulement d’un quart de siècle, s’est imposé dans la peinture avec une telle maîtrise, une telle originalité. Il a désormais, il le sait, la main d’un maître au service d’un regard des plus personnels et hors des voies traditionnelles de la peinture. Cela, c’est déjà la maturité d’un artiste qui s’avance avec, certes, de l’ambition, mais sans l’insolence des jeunes turcs qui, ne respectant pas leurs ancêtres, veulent comme le soutenaient les ultraïstes espagnols "couper le cordon ombilical". Il a l’œil sur ses prédécesseurs, les classiques autant que les initiateurs d’une modernité dont personne ne peut encore savoir ce qu’elle sera, surtout pas lui. Il est loin de se prendre pour un prophète, et de prôner quelque révolution que ce soit. Il ne se soucie pas d’être le Moïse de la peinture du XXème siècle, contrairement à Cézanne, qui déclarait être en quête d’une terre promise, et qui mourut en ce même mois d’octobre 1906 sans avoir trouvé où s’enraciner, en chemin jusqu’à sa dernière œuvre et encore alors dans l’inachèvement, plus taraudé de questions que fier de certitudes. Il ne veut rendre de compte qu’à lui-même. Parce qu’il ne peint que pour lui-même. Parce que sa vie est là, non ailleurs. Parce qu’il ne peut s’accomplir que là. Pas plus qu’il n’a choisi, un jour, de s’engager en peinture, il n’a de plan de carrière. À chaque tableau, il remet en jeu son acquis.    "Qui voit la figure humaine correctement: le photographe, le miroir ou le peintre ? La peinture, ce n'est pas copier la nature mais c'est apprendre à travailler comme elle". Au Salon d’automne de 1912, le cubisme fait scandale. Paris s’émeut de voir déferler les vandales, ces émules de Braque et de Picasso qui se haussent du col dans un monument national, le Grand Palais. On en débat même à la chambre des députés où les partisans de la liberté d’expression et de la création s’opposent aux défenseurs d’une tradition qu’ils aimeraient voir bouger le moins possible. À cette époque, les impressionnistes étaient des fumistes qui peignaient mal. Les cubistes, eux, sont des malfaiteurs, pour la plupart étrangers, qui agressent la nation. Le scandale n’intéresse pas Picasso, qui se tient à l’écart des Salons. Il n’attaque personne, ne défend personne, ne s’avance pas en héraut du cubisme, regarde de haut ses suiveurs, les Gleizes, Metzinger, Delaunay, qui tirent les marrons du feu, maigres châtaignes dans des braises hésitantes. Et tant pis si l’ami Apollinaire fait preuve d’un fâcheux aveuglement à l’égard de ces cubistes mineurs. Tant pis aussi si Leo Stein le lâche au profit de Matisse. Heureusement, Gertrude lui reste fidèle. En ces temps de polémique dérisoire et alors que monte la tension plus grave qui prélude à la guerre, Picasso préfère quitter Paris et retourner à Céret. En emmenant, bien sûr, Éva, auprès de laquelle il connaît une satisfaisante paix amoureuse, qui le change des foucades de Fernande. Le printemps s’éveille sur la montagne. Manolo et Burty Haviland sont toujours aussi chaleureux, détendus, heureux d’avoir jeté là leur ancre. Pablo s’installe à un étage d’une grande bâtisse, la maison Delcros, où il a déjà séjourné en 1911. Il y fait venir Max Jacob qui, alors continuellement fauché, n’hésite pas à profiter de l’hospitalité de son ami.    "Je mets dans mes tableaux tout ce que j'aime. Tant pis pour les choses, elles n'ont qu'à s'arranger entre elles. Il faut bien que la nature existe, pour pouvoir la violer". Le huit janvier 1927, une jolie jeune fille sort des Galeries Lafayette. À moins que ce ne soit du métro qu’elle a pris pour se rendre au grand magasin. Elle est seule, ou accompagnée de sa sœur. Elle n’a que dix-sept ans, mais paraît sortie depuis longtemps de l’adolescence. Sa beauté va alors entrer dans l’histoire de l’art. Pablo Picasso, au même moment, passe boulevard Haussmann. L’homme est séduit, le peintre est ébloui. Marie-Thérèse Walter a raconté elle-même cette histoire, quarante ans plus tard, dans un entretien accordé à un journaliste de Life, une autre fois à Pierre Cabanne. Picasso l’aurait abordée, la prenant par le bras, se présentant, lui faisant part de son intention de faire d’elle un portrait et proclamant qu’ils réaliseraient de "grandes choses ensemble". Une version plus romanesque a été donnée de cette histoire par la sœur de l’intéressée, qui a confié ses souvenirs à un enquêteur diligent. Les deux jeunes filles, emplettes faites, se seraient dirigées vers la gare Saint-Lazare, où Marie-Thérèse devait prendre le train pour regagner le domicile familial à Maisons-Alfort, alors que son aînée, déjà indépendante, résidait à Paris. Le peintre les aurait suivies, les observant à travers un trou fait dans son journal, puis aurait abordé Marie-Thérèse, une fois celle-ci seule. Il lui aurait alors dit que, chaque jour, il l’attendrait ici même, dans la gare, à dix-huit heures. Un peu plus tard, elle serait revenue, avec sa sœur mise dans la confidence, tout simplement pour voir si l’homme avait tenu son engagement. Les critiques d’art et les historiens divisent généralement la carrière d’adulte de Pablo Picasso en périodes distinctes. La première a duré de 1901 à 1904 et s’appelle sa "période bleue", d’après la couleur qui a dominé presque tous ses tableaux au cours de ces années. La "période rose" est celle du Bateau-Lavoir, ensuite arrive la période "cubiste", entremêlée d'influences africaines, notamment congolaises. Ce cycle est marqué au début par les deux figures du côté droit des "Demoiselles d'Avignon" qui ont été en partie inspirées par les masques africains que Picasso possédait. C'est le début de son engagement auprès du mouvement surréaliste.    "Pourquoi je suis communiste ? C’est bien simple. Je possède un milliard et je veux le garder. La beauté des femmes n'est faite que pour être sublimée par le viol du pinceau. La couleur rouge est aussi celle du sang". À partir de 1927, il s’engage dans un nouveau mouvement philosophique et culturel, le surréalisme, dont la manifestation artistique est le produit de son propre cubisme. La peinture surréaliste la plus connue de Picasso, considérée comme l’une des plus grandes peintures de tous les temps, fut achevée en 1937, pendant la guerre civile espagnole: “Guernica”. Après que les bombardiers allemands soutenant les forces nationalistes de Francisco Franco eurent mené une attaque aérienne dévastatrice contre la ville basque de Guernica le vingt-six avril 1937, Picasso, indigné par les bombardements et l’inhumanité de la guerre, peint cette œuvre. En noir, blanc et gris, le tableau est un témoignage surréaliste des horreurs de la guerre, avec un minotaure et plusieurs figures humaines dans divers états d’angoisse et de terreur. "Guernica" reste l’une des peintures anti-guerre les plus puissantes de l’histoire. Contrairement à l’éblouissante complexité du cubisme synthétique, les tableaux ultérieurs de Picasso présentent une imagerie enfantine et une technique brute. Abordant la validité artistique de ces œuvres plus tardives, Picasso a fait alors remarquer un jour à propos du passage d’un groupe d’écoliers dans sa vieillesse: "Quand j’étais aussi jeune que ces enfants, je savais dessiner comme Raphaël, mais il m’a fallu une vie pour apprendre à dessiner comme eux". "Si le tableau de ­Picasso présente quelque défaut, c’est d’être trop vrai, terriblement vrai, atrocement vrai", déclara Max Aub, qui fut le commanditaire du tableau pour le compte du gouvernement républicain espagnol. Aujourd'hui, il est conservé au Musée national Reina Sofia de Madrid.    "J'ai mis toute ma vie à savoir dessiner comme un enfant. Les ordinateurs sont inutiles. Ils ne savent que donner des réponses. Donnez-moi un musée et je le remplirai". Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Picasso est devenu plus ouvertement politique, rejoignant le Parti communiste. Il a reçu à deux reprises le Prix international Lénine pour la paix, d’abord en 1950, puis à nouveau en 1961. À ce moment de sa vie, il était une célébrité internationale, l’artiste vivant le plus célèbre du monde. Bien que les paparazzi aient fait la chronique de chacun de ses mouvements, peu d’entre eux ont prêté attention à son art à cette époque. Picasso a continué à créer de l’art et à maintenir un programme ambitieux dans ses dernières années, croyant superstitieusement que le travail le maintiendrait en vie. Un an avant sa mort, il a créé à l’aide d’un crayon et d’un crayon l’incarnation de son œuvre ultérieure, "Self Portrait Facing Death". Le sujet autobiographique, dessiné avec une technique brute, apparaît comme quelque chose entre un humain et un singe, avec un visage vert, des cheveux roses. Pourtant, l’expression dans ses yeux, capturant toute une vie de sagesse, de peur et d’incertitude, est l’œuvre indubitable d’un maître à la hauteur de ses pouvoirs. Le sept octobre 1944, s'ouvre alors le Salon d'Automne et la rétrospective Picasso. "Le Charnier" est peint en mai 1945, d'après le souvenir de la découverte en décembre 1944, du corps supplicié de son ami, le jeune poète surréaliste Robert Rius. Picasso part avec Dora Maar pour le cap d'Antibes, en juillet, et, le 26 novembre, Françoise revient vivre chez Picasso. Elle partage sa vie et l'inspire. Elle lui donnera deux enfants, Claude et Paloma. Ils s'installent à Vallauris où il commence une activité de céramiste. En 1953, Françoise Gilot et Picasso se séparent. Coureur de jupons depuis toujours, Picasso a eu d’innombrables relations avec des amies, des maîtresses, des muses et des prostituées, ne se mariant que deux fois. Il a épousé une ballerine nommée Olga Khokhlova en 1918, et ils sont restés ensemble pendant neuf ans, se séparant en 1927. Ils avaient un fils ensemble, Paulo. En 1961, à l’âge de soixante-dix-neuf ans, il épouse sa deuxième femme, Jacqueline Roque. Elle se suicide en 1986. Entre deux mariages, en 1935, Picasso rencontre Dora Maar, une collègue artiste, sur le tournage du film "Le Crime de Monsieur Lange" de Renoir (sorti en 1936). Il a eu quatre enfants: Paulo, Maya, Claude et Paloma.   "Le goût est l’ennemi de la créativité. De nos jours, l'on ne va plus à l'asile, on fonde le cubisme. J’essaie toujours de faire ce que je ne sais pas faire, c’est ainsi que j’espère apprendre à le faire". En février 1949, "La Colombe" est choisie par Aragon pour l'affiche du Congrès de la Paix qui ouvre à Paris, le vingt avril. Le dix-neuf avril 1949 naît Paloma. Le six août 1950, Laurent Casanova inaugure "L'Homme au mouton" à Vallauris. Picasso exécute "La Chèvre", "La Femme à la poussette", "La Petite Fille sautant à la corde". Le quinze janvier 1951, il peint "Massacre en Corée". En 1952, il dessine "La Guerre et La Paix" pour la décoration de la chapelle de Vallauris, qui deviendra le musée Picasso. En juin, Picasso achète le château de Vauvenargues, dans lequel il emménage l'année suivante, déclarant à Daniel-Henry Kahnweiler, son ami marchand d'art, étonné: "J’ai acheté la Sainte-Victoire de Cézanne. Laquelle ? La vraie, l'unique". L'inauguration de la rétrospective au Grand Palais et au Petit Palais se déroule le dix-neuf novembre 1966. En janvier 1970, le musée Picasso de Barcelone reçoit la donation des œuvres conservées par sa famille. Une exposition se déroule au Palais des Papes d'Avignon de mai à octobre. Picasso meurt le huit avril 1973 d'une embolie pulmonaire. Il est enterré deux jours plus tard dans le parc du château de Vauvenargues dans les Bouches-du-Rhône, selon la décision de sa femme Jacqueline et de son fils Paulo, après que la mairie de Mougins ait refusé l'inhumation sur sa commune, voyant en lui un "communiste milliardaire". L'enterrement a lieu dans une ambiance familiale délétère, Marie-Thérèse Walter, sa fille Maya ou Paloma, ainsi que son fils Claude se voyant interdire l'accès au château. Selon le vœu de Picasso, la sculpture monumentale en bronze "La Femme au vase" est scellée sur sa tombe, dans le parc du château. Jacqueline Roque sera elle-même enterrée à ses côtés en 1986. Il est souvent dit de Picasso qu’il était un "homme à femmes" misogyne. Dans ses mémoires, "Grand-père", Marina Picasso, sa petite-fille, décrit ainsi son traitement des femmes: "Il les soumettait à sa sexualité animale, les apprivoisait, les ensorcelait, les ingérait et les détruisait sur ses toiles. Après avoir passé de nombreuses nuits à extraire leur essence, une fois qu’elles étaient asséchées, il les délaissait". "L'amour est une ortie qu'il faut moissonner chaque instant si l'on veut faire la sieste étendu à son ombre. Au fond il n’y a que l’amour. Quel qu’il soit". Les femmes qu'il fréquentait étaient ses muses.    "Tout acte de création est d’abord un acte de destruction. L’art est un mensonge qui permet de dévoiler la vérité. Nos morts continuent de vieillir avec nous". Picasso aimait la vie et la dévorait avec ses mains et ses outils, pinceaux, burin, terre, plâtre, marbre, bronze, comme si c’étaient ses mâchoires. Il n’avait qu’une idée: avancer. Avancer pour se libérer, avancer pour libérer les gens, avancer pour libérer l’art de la soumission, de la médiocrité, de la routine. Avancer au-dessus des obstacles contre tout et, quelquefois, contre tous. Parce que si, pour Gabriel Celaya, poète espagnol contemporain de Picasso et compagnon de route communiste, "la poésie est une arme chargée de futur", pour Picasso c’est l’art qui est une arme chargée de futur. Iconoclaste, insolent, engagé, Picasso est un artiste universel réunissant en lui-même les caractéristiques profondes de la Méditerranée: le feu dans les convictions. La rage pour faire évoluer l'esprit comme son univers à lui. Jeu des extrêmes où se réunissent toutes les contradictions des hommes et des femmes libres, ou non. La lutte ancestrale entre l’homme et la bête, sa passion pour la corrida et le "Minotaure". Les passions, publiques et privées, sans mesure et exprimées dans la provocation et en même temps les relations glaciales avec certains de ses proches. Sang et feu, une Espagne toujours rêvée et revisitée à partir d’un exil impossible à surmonter à cause d’un régime instauré dans le sang et le feu. Pendant la guerre, il a tenu bon, en peignant. Il a traversé le temps de l’occupation sans rien changer à ses habitudes, recevant même des allemands dans son atelier quand il ne pouvait faire autrement, tout en confortant ses amitiés avec certains qui s’impliquaient dans la Résistance. Il n’a pas abandonné la peinture pour la clandestinité, mais il ne s’est aucunement compromis et, dans Paris libéré, il apparaît comme le triomphe de l’art moderne sur la barbarie. Il est fêté, couronné d’une gloire qu’il n’a pas recherchée, visité comme un monument historique. Ernest Hemingway, écrivain-soldat, sort du Ritz où il a ses quartiers pour venir le saluer et, ne le trouvant pas, lui laisse en cadeau une caisse de grenades. Le photographe Robert Capa, rescapé du débarquement, le photographie et bien d’autres G.I.s tentent leur chance auprès de Sabartès pour l’approcher. Des amis sortent de l’ombre dans laquelle ils s’étaient cachés, auréolés du prestige d’un autre courage, tel Paul Éluard, plus fraternel encore et avec une seule idée en tête: entraîner Picasso au Parti communiste, où lui-même a rejoint Louis Aragon. D’autres aimeraient au contraire qu’un peu d’ombre leur permette de faire oublier qu’ils n’ont pas été exemplaires. Des jeunes filles viennent à lui, qui ne demandent qu’à se laisser séduire. Une grande part de mythe fige finalement les choses et cache l’essentiel: une œuvre foisonnante, riche, insaisissable, à savourer toujours dans le présent, à l’instar de son processus créatif inscrit dans l’immédiateté du réel que Picasso désire dévorer à pleines dents: "Je n’en peux plus de ce miracle" disait-il "qui est de ne rien savoir dans ce monde que d’aimer les choses et les manger vivantes. Au fond, je suis un poète qui a mal tourné".    Bibliographie et références:   - Anne Baldassari , "Picasso surréaliste" - Brassaï, "Conversations avec Picasso" - Pierre Cabanne, "Le siècle de Picasso" - Sophie Chauveau, "Picasso, le minotaure" - Jean Clair, "Picasso, sous le soleil de Mithra" - Pierre Descargues, "Pablo Picasso" - Philippe Dagen, "Picasso, ou le génie brutal" - Pierre Daix, "La vie de peintre de Pablo Picasso" - Dominique Dupuis-Labbé, "Picasso érotique" - Françoise Gilot, "Vivre avec Picasso" - William Rubin, "Picasso et Braque" - Olivier Widmaeir, "Picasso portrait intime"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 8 heure(s)
"J'ai vu un ange dans le marbre et j'ai seulement ciselé jusqu'à l'en libérer". Seul son génie dépasse les limites humaines. Il serait unique au monde, s’il n’y avait Platon. Comme a fait la dialectique du philosophe, l’esthétique de l’artiste dégage des choses sensibles l’Idée, qui est l’essence même de leur existence, et Michel-Ange donne à cette idée la forme plastique. Poussant l'art à la démesure dans la sculpture, l’architecture, la peinture mais aussi dans la poésie, indépendant et intransigeant, Michel-Ange est considéré comme le plus grand génie artistique du XVIème siècle. Il connut la gloire et la fortune de son vivant et se démarqua par sa longévité, sa force créatrice et son esprit frondeur. Prodige de la Renaissance italienne, le maître est d'abord un sculpteur virtuose du marbre, mais il s'est aussi illustré en tant que peintre du Vatican, notamment dans la chapelle Sixtine. Grand humaniste et passionné d'anatomie, Michel-Ange n'a pas hésité à représenter des nudités païennes dans ses grandes fresques religieuses, au point d'être parfois jugé scandaleux dans son temps. Cet infatigable travailleur et admirateur de l'antiquité, également architecte, a donné naissance à quelques-unes des plus grandes œuvres de la Renaissance. L'Histoire a offert à la postérité l’image de Michel-Ange (1475-1564) comme artiste idéal, affranchi de sa conditiond’artisan et rivalisant avec les personnages les plus influents de son temps, voire avec Dieu lui-même. Pourtant, sa vie comme son art sont profondément marqués par les figures de la captivité, de la sujétion, du labeur et de lasouffrance, qui émergent en particulier à l’occasion de la décoration, entre 1508 et 1512, de la voûte de la chapelle Sixtine à la demande du pape Jules II. La perception que Michel-Ange a de lui-même en esclave entre alors entension avec l’affirmation progressive de son statut de faiseur d’images "divines". L’analyse de ce phénomène permet ainsi d’approcher sous un angle inédit les mécanismes poétiques de l’art de Michel-Ange, qui fluctuent, de manière constante, entre l’orgueil de l’artiste divin et l’humilité de la créature de Dieu. Michelangelo di Lodovico Buonarroti Simoni, plus connu sous le nom de Michel-Ange, sculpteur et peintre, mais aussi poète, gouverneur et procurateur général des fortifications de Florence (1528), architecte de la basilique Saint-Pierre de Rome et du Palais Farnèse a cumulé d’importantes responsabilités confiées par les plus hauts dignitaires de la papauté. Il a laissé une œuvre considérable, inégalée dans l’histoire de l’art, démontrant par là, l’extraordinaire étendue de ses talents d’exception. Michel-Ange, très tôt, se passionne pour l’anatomie du corps humain qu’il étudie à l’hôpital Santo Spirito de Florence. Il en sublime les postures et mouvements en soumettant son art de la sculpture à certaines distorsions esthétiques pour isoler et mettre en relief, tel ou tel trait d’expression. Il prélève un geste, un affect, une mimique dans l’image. L’extraction de blocs de pierre monumentale issus pour la plupart des carrières de marbre de Carrare, exige des solutions techniques d’une grande ingéniosité, tout comme une logistique des transports que Michel-Ange parvient à maîtriser pour assurer la réalisation de ses imposants chefs d’œuvre. La grandeur des sculptures qui souvent, dépassent de loin la taille humaine est proportionnelle à l’élévation spirituelle de l’âme dans une époque qui magnifie la gloire de Dieu en multipliant à l'infini les signes de religiosité catholique sur les lieux de la souveraineté papale.   Nous savons que le jeune garçon démontra un talent réellement précoce pour le dessin en portant en lui l'ambition de dépasser ses maîtres, provoquant d'innombrables jalousies parmi ses camarades. Il naît en Toscane, dans une petite ville nommée Caprese le six mars 1475. Il est accueilli à l'âge de quatorze ans au palais de Laurent de Médicis, grand protecteur des arts et des lettres de Florence. C'est le début d'un apprentissage artistique effectué de manière quasi autodidacte. Il rencontre les futurs papes, commanditaires de ses plus grandes œuvres. Bousculant les principes traditionnels de l'art, il est rapidement consacré et surnommé "le Divin". On lui doit la Pietà de la basilique Saint Pierre au Vatican, les sculptures de David et de Moïse, une fresque narrant la Création sur la voûte de la chapelle Sixtine, ainsi que le célèbre Jugement dernier sur le mur de l'autel de cette même chapelle. Cette dernière œuvre a suscité à l'époque de vives polémiques : la nudité joyeuse des personnages choquait. Achevée en 1541, elle a été retouchée en 1564 afin de rhabiller ces protagonistes sacrés. Seuls Raphaël et Léonard de Vinci, ses contemporains, ont pu rivaliser avec ce génie de la Renaissance. Ce fut dans l'atelier de Ghirlandajo qu'entra Michel-Ange, le premier avril 1488. Il y entrait pour trois ans et le maître, contrairement aux usages, s'engageait à payer pour ce temps vingt-quatre florins d'or à l'élève. Il y apprit l'art du dessin le plus rapidement du monde et ayant trouvé une estampe du maître graveur de Colmar, Martin Schœn, Saint Antoine battu par les démons, il la copia et de lui-même il la mit en couleur. II attirait ses premiers envieux avant d'avoir produit sa première œuvre. Ghirlandajo lui-même s'en troublait, et d'un coup de poing le jaloux et violent Torrigiani lui faisait au nez une cassure qui devait pour la vie marquer son dur visage d'un accent plus sauvage encore. Michel-Ange abandonne rapidement l'atelier pour se consacrer alors à la sculpture.   Le jeune homme, débordant d'ambition créatrice et d'énergie intellectuelle, cherchait à perfectionner son talent. Il allait rencontrer de façon heureuse sur son chemin, un homme très influent, maître de Florence, fin lettré et mécène. Laurent de Médicis venait de fonder dans son palais une école de sculpture dont il avait confié la direction à un élève de Donatello, Bertoldo. Il demanda des élèves à Ghirlandajo, et le peintre lui envoya alors Granacei et Michel-Ange.Michel-Ange entra à l'école du Magnifique en 1489 sans avoir terminé son apprentissage de peintre. Il pénétra dans les jardins de Saint-Marc et, lui qui allait créer un art nouveau à l'encontre de l'art antique, il fut si surpris d'admiration devant les statues grecques collectionnées par les Médicis, qu'il se promit aussitôt d'être un sculpteur. Il copia d'abord un "Masque de Faune", et Laurent, dès qu'il le vit, en fut satisfait à tel point qu'il reçut l'artiste familièrement à sa table et lui fit donner cinq ducats par mois. Mais Laurent le Magnifique mourut bien vite, en 1492, et Michel-Ange s'éloigna des Médicis. Il retourna chez son père où il composa une figure d'Hercule qui appartint aux Strozzi jusqu'en 1529, elle fut achetée alors par Gian Battista della Palla pour le compte de François Ier et est hélas aujourd'hui disparue. Les dix années qui passent de 1495 à 1505 marquent la période heureuse et tranquille de la vie de Michel-Ange, et pendant ce temps toute la sérénité de sa vie se reflète dans son œuvre. À vingt ans, il a la possession de son art. Il est célèbre et, sorti des tracasseries de l'école, ni les hommes ni les choses ne lui sont encore fâcheux. Le vingt-cinq juin 1496, Michel-Ange arrive à Rome, dans cette Rome éternelle qu'il allait grandir en l'emplissant de sa pensée. Il y resta jusqu'en 1501. De retour à Florence, en 1501, il confirme son talent avec la statue de David, extraite d'un bloc de marbre de près de trois tonnes et cinq mètres de haut, et gagne la faveur du souverain le plus emblématique de la Renaissance italienne, le pape Jules II. Cet homme puissant séduisit Michel-Ange qui, attiré par lui, revint à Rome en 1505. Il semblait que quelque chose de grand dût naître à la rencontre de ces deux intelligences, et Michel-Ange fut ému de joie quand au mois d'avril de cette année Jules Il lui commanda son monumental tombeau. En 1508, le pape exige de Michel-Ange qu'il décore d'une immense fresque la voûte de la chapelle Sixtine. Refus. Il est sculpteur et non peintre. Mais il a beau fuir, il est rattrapé et placé au pied du mur. Ce sera son œuvre maîtresse. Il s'y épuisera pendant quatre ans, perché seul sur les échafaudages dans des conditions pour le moins inconfortables. Chargé à l'origine de représenter les douze apôtres, le peintre profite des mille mètres carrés de surface pour proposer alors un thème plus ambitieux représentant les grands épisodes de la Genèse. Le plafond de la voûte sera achevé à la Toussaint 1512.     Ce fut la fin d'un chantier titanesque, digne d'un travail herculéen, symbolisant le génie universel de l'artiste au talent"divin". De retour à Florence, auprès des Médicis, le peintre travaille à leur tombeau, au couvent de San Lorenzo. Le nouveau pape a vite fait de pardonner ses infidélités à Michel-Ange. Il commande lui aussi son tombeau à l'artiste, puis une nouvelle fresque pour le mur de l'autel de la chapelle Sixtine. Ce sera le grandiose "Jugement dernier". Il fut seul exécuté et terminé en 1541 après un travail ininterrompu de près de huit ans. Cette fresque terrible et colossale, de dix-sept mètres de haut et de treize mètres de large, décorait le fond de la chapelle Sixtine avec ses onze parties ou ses onze scènes dont huit se passaient au ciel et trois sur la terre. "Les Squelettes sortant de leurs tombeaux", "La Caverne du Purgatoire" et "La Barque ailée de Caron". Elle souleva des admirations et des discussions bruyantes. Entretemps,la chrétienté a basculé subitement dans une nouvelle ère avec les déchirements de la Réforme luthérienne. L'optimisme de la Renaissance a vécu. Michel-Ange exprime ce basculement à travers les corps torturés et contorsionnés de cette fresque, qui expriment son attachement aux traditions de l’art antique et enfin sa vision sombre du destin de l’humanité. Ce fut vers 1538, pendant qu'il était absorbé par son Jugement dernier, que Michel-Ange rencontra alors la marquise de Pescaïre, cette exquise Vittoria Colonna, créature toute supérieure, qui fut pour lui l'objet d'une tendresse infiniment respectueuse et douce où il reposa son âme lassée. Veuve à trente-cinq ans du marquis de Pescaire mort en 1525 des suites d'une blessure reçue à Pavie et qu'elle avait aimé passionnément, Vittoria, pleine de son souvenir, avait vécu d'abord à Naples et à Ischia, puis elle était partie pour Ferrare dont le climat fut dangereux pour elle et d'où elle revenait quand elle rencontra Michel-Ange à Rome. Depuis lors, qu'elle fuit à Rome ou qu'elle s'éloignât jusqu'à Viterbe, elle vécut dans une constante intimité d'intelligence et de cœur avec ce grand homme. Même si l'homosexualité de l'artiste ne fait plus mystère aujourd'hui, et ne pose plus problème, il n'en a longtemps pas été de même, son premier biographe parlant plutôt d'asexualité, faisant référence à Platon. Michel-Ange aima Tommaso dei Cavalieri, gentilhomme romain, jeune et passionné pour l’art. Il fit sur un carton son portrait grandeur nature, le seul portrait qu’il ait dessiné car il avait horreur de copier une personne vivante, à moins qu’elle ne fût d’une incomparable beauté. Ce qui était le cas pour le modèle.     Avec l'âge, la maturité, la plastique de sa création évolue. L'artiste se dirige vers une forme moins travaillée de son œuvre. C'est le non-finito, qui joue sur la matière même du marbre en la laissant par endroits à peine dégrossie, d'une façon plutôt moderne. Il va aussi s'engager dans de vastes projets architecturaux et urbanistiques: la place du Capitole, siège du Sénat de la ville, et la reconstruction de la basilique Saint-Pierre de Rome, délaissée depuis la mort de Bramante, trente-deux ansplus tôt. À soixante-douze ans, Michel-Ange remanie les plans de son ancien rival et dessine une majestueuse coupole. il est chargé d'une œuvre énorme qui, plus que toute autre peut-être, allait lui attirer des contrariétés et des ennemis. San Gallo étant mort, Paul III nomme Michel-Ange architecte de Saint-Pierre, le quatre janvier 1547, avec la faculté pour lui d'en modifier le plan à son gré. Michel-Ange accepta la charge en en refusant le traitement et en commençant par mettre fin à tous les trafics qui s'agitaient autour de cette colossale entreprise : le plan primitif de Saint-Pierre, celui de Bramante, était une croix grecque. Raphaël en avait fait une croix latine. Baldassare Peruzzi avait repris le plan de Bramante et San Gallocelui de Raphaël en le compliquant. Michel-Ange simplifia tout et revint à la croix grecque. Depuis longtemps tous les maîtres de la Renaissance étaient morts. Seul le plus grand, Michel-Ange, avait survécu, grand jusqu'à la fin. Ses derniers ouvrages sont l'église San Giovanni de Fiorentini à Rome, la porte Pia de Rome, la transformation d'une salle des Thermes de Dioclétien en l'église Santa Maria degli Angeli. Michel-Ange souffrait de la pierre. le quatorze février 1564, se trouvant fatigué, il ne put monter à cheval comme il en avait l'habitude. Puis se sentant plus malade, il demanda à Daniel de Volterre d'écrire à son neveu Leonardo de venir auprès de lui, il dicta à Daniel de Volterre et à Tomaso de Cavalieri ce testament :"Je donne mon âme à Dieu, mon corps à la terre et mes biens à mes plus proches parents", en priant qu'on lui parlât de la Passion tandis qu'il serait près de mourir et il mourut dans la maison qu'il habitait au pied du Capitole, via delle tre pile, le samedi dix-huit février 1564, à l'âge de quatre-vingt-huit ans. L'émotion fut grande à Rome et l'on s'apprêta à l'enterrer en grande pompe à Saint-Pierre, mais Michel-Ange avait demandé à reposer à Florence, Leonardo dut, pour ne pas soulever les Romains, emmener son corps à la dérobée, à Florence des funérailles magnifiques lui furent faites à San Lorenzo et son mausolée fut élevé à Santa Croce sur les dessins de Vasari par Giovanni dell' Opera, Cioli et Lorenzi. À contempler l'œuvre colossal de Michel-Ange, sculpteur, peintre, et architecte enfin, mais seulement à l'heure tardive où il se sent en possession définitive de l'art, l'auteur des "Tombeaux des Médicis", de la "Chapelle Sixtine" et du "Dôme de Saint-Pierre" apparaît comme le plus grand créateur d'art des temps modernes. Ayant reçu de la beauté antique une révélation de l'art, il lui donne une forme nouvelle et à la suite de la formule plastique des anciens il trouve la formule humaine des modernes.   Bibliographie et références :   - Giulio Carlo Argan, "Michel-Ange architecte" - Giovanni Papini, "Michel-Ange, le génie universel" - Charles de Tolnay, "Michel-Ange" - Irving Stone, "La vie ardente de Michel-Ange" - Lutz Heusinger, "Michel-Ange" - Michel Orcel, "Michel-Ange, Poésies" - Marcel Brion, "Michel-Ange" - Charles Sala, "Michel-Ange, sculpteur, peintre, architecte" - Catherine Scheck, "Michel-Ange" - Antonio Forcellino, "Michel-Ange, une vie inquiète" - John T. Spike, "La jeunesse de Michel-Ange"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 8 heure(s)
"Aucune méthode d'invention artistique ne peut remplacer l'élément essentiel de l'imagination surtout la plus fertile. Si vous pouviez le dire avec des mots, il n’y aurait alors aucune raison de le peindre". Alors que les avant-gardes puis l’abstraction impriment leur marque sur l’Amérique, Edward Hopper (1882–1967) cultive un réalisme à contre-courant. À partir des années 1930, ce peintre s’est rendu célèbre en exposant des toiles mélancoliques, inspirées par l’american way of life dont il livre une vision désabusée. Son œuvre contient une profondeur symbolique derrière les apparences de la banalité. Artiste prolifique, tant dans le domaine de la peinture que des œuvres graphiques, Hopper a donné vie à un réalisme métaphysique silencieux, à la perfection sourde et instable, à l’image d’un drame hitchcockien. Né en 1882 dans l’État de New York, Hopper grandit dans une famille de commerçants modestes. Rien ne le prédestine à devenir peintre. C’est par le biais de ses études, il envisage une carrière comme illustrateur publicitaire, que la passion le gagne. À la New York School of Art, l’artiste américain développe une esthétique figurative, intimiste, au réalisme presque photographique. Si Hopper a passé l’essentiel de sa vie à New York, il a cependant quitté cette ville entre 1906 et 1910 pour gagner l’Europe. À Paris, qu’il visite à trois reprises, il découvre alors la culture française, dont il demeure passionné au point d’en apprendre la langue, et étudie les grands maîtres du réalisme européen, de Rembrandt à Édouard Manet. Pour autant, Hopper ne se considère pas comme un continuateur des courants européens et souhaite au contraire doter l’Amérique d’un art figuratif indépendant, reflétant les caractères propres à cette nation. Pour vivre, Hopper travaille, comme prévu, dans le domaine publicitaire. Sa vocation d’artiste se précise vers 1913, lorsqu’il loue un atelier dans le quartier de Greenwich Village. Mais l’artiste se fait surtout connaître durant les années 1920, époque à laquelle il se marie. Le couple s’installe à Cap Cod dans les années 1930. En apparence, l’artiste s’intéresse à des objets mineurs, à des personnages anodins, mais il les dote de sentiments profonds et ambivalents. Ce ne sont pas des américains triomphants, légers ou insouciants, des architectures modernes et imposantes. Hopper ne peint pas les gratte-ciels de New York, ni l’Ouest sauvage. Il captive ces "riens", moments de vide et de silence mais lourds d’anxiété, d’attentes ou de désirs. Le succès vient alors à Hopper de son vivant. Dès 1933, le Museum of Modern Art, (MoMA) lui consacre une rétrospective. Le peintre est invité à représenter son pays lors de la Biennale de Venise en 1952. Couronné d’éloges, il s’éteint en 1967. Le réalisme figuratif d’Edward Hopper ne s’appuie pas seulement sur l’observation du monde réel. S’y mêle une bonne dose de fiction, à l’image d’un noir polar. Le peintre, en mettant en scène des personnages isolés, des lieux confinés ou abandonnés, exprime ses angoisses humaines. En ce sens, tout en représentant les mœurs de la société, il livre aussi un portrait inquiétant d’un continent américain en doute.   "Je ne suis peut-être pas très humain, ce que je voulais faire était peindre la lumière du soleil sur le côté d’une maison". Une femme seule, triste, assise sur un lit dans une chambre d’hôtel impersonnelle, face au soleil matinal. Figure de passage, pourtant immobile, elle est concentrée au point de ne pas se douter de la présence du spectateur. Hopper a cultivé dans son œuvre une observation voyeuriste des personnages. La composition est proche de la photographie. Comme à son habitude, le peintre met en contraste les couleurs chaudes de sa palette avec les sentiments dégagés par ses protagonistes: froids, imperméables, distants. Toile célèbre, peut-être la plus connue de l’artiste américain, la scène raconte moins une histoire qu’un moment, saisi sur le vif et comme figé dans le temps. La route est déserte. La pénombre gagne. Mais la station-service rutile. Rouge. L’homme en pantalon bleu, gilet et cravate ne laisse rien paraître. Il se tient cependant prêt à accueillir l’éventuel voyageur, avant qu’il ne s’enfonce dans les ténèbres de la forêt, dense et lugubre. Distance et étrange proximité, narration et temps en suspens, couleur poudrée, ombre et lumière découpées, archétype et sobriété formelle. L’œuvre traverse les âges, intrigue et invite à la contemplation de qui voudrait percer les mystères de sa création. L'occasion de poser un nouveau regard sur les toiles elles-mêmes et de se laisser toucher par leur profonde humanité. "Compartiment C, voiture 293" est un tableau magnifique. Beaucoup de tableaux du peintre américain Edward Hopper sont magnifiques, mais celui-là l'est particulièrement. C'est un ­tableau vert. Josephine, dite Jo, la femme d'Edward, dit Ed, l'appelait d'ailleurs ainsi, "le tableau vert". Il montre une femme blonde, élégante, vêtue d'une robe de couleur prune. Elle est assise dans le compartiment d'un train. Les murs et le mobilier du compartiment sont verts. Seul l'appuie-tête est blanc, à sa base violacé. La femme lit. La plupart des commentateurs la voient lire un magazine, mais il faut toujours se méfier de ce que Hopper fait lire aux femmes. Dans "Chambre d'hôtel", par exemple, peint en 1931, une jeune femme dévêtue, assise sur un lit, paraît absorbée par la lecture d'un roman. Or elle tient dans ses mains "un indicateur de chemins de fer". On le sait parce que Jo l'a noté dans le registre où, une fois un tableau achevé, Ed dessine l'œuvre à l'encre noire que Jo, ensuite, de son écriture ronde décrit. Jo est un personnage. Edward Hopper l'a épousée en 1924, il avait trente-six ans et Jo s'appelait alors Josephine Verstille Nivison. Elle est peintre. Ed ne la quittera jamais. Mais Ed n'est pas le genre à quitter. En 1913, il s'installe à Washington Square, à New York, dansun appartement-atelier duquel, malgré le succès et la fortune, il ne déménagera jamais, il y mourra le quinze mai 1967.   "J’ai essayé de présenter mes sensations dans ce qui est la forme la plus sympathique et plus impressionnante possible pour moi. Je trouve l’huile de lin et le fil blanc les médiums les plus satisfaisants". En 1924, il montre ses aquarelles dans la ­galerie Frank Rehn, qui lui organise sa première exposition personnelle où il restera toute sa vie. Quant à Jo, jalouse comme une tigresse, elle sera son seul modèle féminin. Hopper est un homme fidèle. Jo, elle, c'est une "peste". Elle s'est sacrifiée" pour Ed, dit-elle, lui a laissé l'atelier, et ne cesse de le lui reprocher. En 1946, elle commence même une grève de la faim pour protester contre l'indifférence d'Ed et du Whitney Museum pour son œuvre. Frank Rehn réglera alors le problème par un petit accrochage dans sa galerie. Le photographe Arnold Newman raconte que le couple ne cessait de se disputer. Quand il voulait photographier Ed, Jo venait sans cesse se placer dans le champ. Être dans la plupart des tableaux de Hopper ne lui suffisait donc pas. Puis il a compris que c'était leur façon de fonctionner. Jo admirait Ed. Dans son journal, elle écrit: "L'art de E. Hopper est tellement fondamental que l'on peut le comparer à Abraham Lincoln ou George Washington pour représenter le meilleur de la tradition américaine". Il est fort probable qu'Ed devait aimer l'admi­ration que Jo lui portait. Elle tenait alors avec application ses registres. Elle l'accompagnait partout. Ils apprenaient l'espagnol ensemble. Et se fâcher continuellement avec elle devait ainsi l'arranger en lui réservant les longues plages de silence et de solitude dont il avait besoin. Hopper est un taiseux. Pour savoir à quoi ressemblait Jo en 1938, il suffit de regarder la femme à la robe sombre dans le compartiment vert. C'est elle qui lit. Les femmes lisent souvent dans les tableaux de Hopper. Ou elles pensent. Ou elles rêvent. Elles sont parfois dénudées. Elles ne correspondent pas à l'image de la ménagère américaine. C'est peut-être pourquoi les femmes aiment beaucoup la peinture de Hopper. Il les émancipe. Il ne les couvre pas de bijoux, Ed les détestait, mais les rend sexy. C'est une manière héritée de Courbet, "Les Demoiselles du bord de Seine" (1856) dont Hopper a admiré la peinture lors de ses trois voyages en Europe, surtout, à Paris entre 1906 et 1910. C'est pourquoi sa Jo ("Portrait de Jo", 1936) ressemble tant à l'autre Jo, Joanna Hiffernan, peinte par Courbet en 1865. Donc Jo lit. Hopper la vêt d'une robe stricte, la dote d'une forte poitrine, et dévoile légèrement le genou. On parle souvent de la "Maison près de la voie ferrée" (1925) comme modèle pour la maison de "Psychose" (1960) d'Alfred Hitchcock, mais il semble bien que le principal point commun entre le peintre et le cinéaste, qui adorait Hopper, soit cette figure de femme ambiguë, à la fois sage et sexuelle. Si l'on se reporte au registre, Jo écrit que la femme lit le "New Yorker", que sa robe est "en jersey de laine violet", et qu'à ses côtés est posé le magazine "Reader's Digest". Ed ajoute de son écriture fine et nerveuse: "Toile belge, couleurs Rembrandt, blanc de plomb, huile de lin". Et puis il y a ce vert, un certain vert, somptueux, mélange "d'oxyde de chrome et de cadmium", écrit Jo. Un vert impossible à trouver dans un compartiment d'un wagon de chemin de fer, ­aussi impossible que la hauteur du plafond de ce compar­timent, idem pour l'éclairage ou le paysage crépus­culaire entraperçu par la fenêtre.   "La seule vraie influence que j'ai jamais c'était moi-même. La question de la valeur de la nationalité dans l’art est peut-être insoluble. C'est le côté étrange de Hopper. Le tableau paraît réaliste, mais quand on en regarde les détails, tout devient bizarre. Les gens sont souvent seuls, leurs attitudes, insolites, les rues, désertes, les pièces, vides, les paysages, inhabités, les points de vue, décalés, les lumières, artificielles. On n'y retrouve pas les signes caricaturaux des États-Unis. Peu ou pas de voitures, pas de gratte-ciel, pas de grands espaces, pas de signes religieux, pas d'excitation, pas de foule, pas d'hystérie. Et pourtant, rien ne nous paraît plus américain qu'un tableau de Hopper, au point que de nombreux cinéastes, de Robert Siodmak ("Les Tueurs", 1946) à Wim Wenders ("The End ofviolence", 1997) et David Lynch ("Mulholland Drive", 2001), s'en sont inspirés. Hopper peint une Amérique sans fard. Elle ressemble à ses femmes, stricte, engoncée dans une morale rigide mais ambivalente, à la fois froide et libidinale. Une assemblée de solitaires la compose, portant la sourde mélancolie d'un très lointain déracinement. Edward Hopper est né le vingt-deux juillet 1882 à Nyack dans l’État de New York. Exerçant essentiellement son art à New York, où il avait son atelier, il est considéré comme l’un des représentants du réalisme américain, parce qu’il peignait la vie quotidienne des classes moyennes. Au début de sa carrière, il a représenté des scènes parisiennes avant de se consacrer aux paysages américains et de devenir un précieux témoin attentif des mutations sociales aux États-Unis. Il produisit beaucoup d’huiles sur toile, mais travailla l'affiche, la gravure (eau-forte) ainsi que l'aquarelle. Une grande partie de l’œuvre de Hopper exprime par contraste la nostalgie d’une Amérique passée, ainsi que le conflit entre nature et monde moderne. Dans une ambiance quasi métaphysique, en un monde devenu autre où la relation humaine est comme effacée, ses personnages sont le plus souvent esseulés et mélancoliques. Il naît au sein d’une famille modeste de commerçants qui vendent des articles de mercerie. Il reçoit une éducation baptiste et fréquente une école privée, puis le lycée de sa ville natale. Il s’installe ensuite à New York, où il se forme au métier d’illustrateur dans la "New York School of Illustrating". Il entre à la New York School of Art en 19004. Il y rencontre George Bellows, Guy Pène du Bois, Patrick Henry Bruce, Walter Pach, Rockwell Kent et Norman Raeben dont certains furent assimilés à l’"Ash Can School". Parmi ses professeurs, Robert Henri (1865-1929) lui enseigne à représenter des scènes réalistes de la vie urbaine. Edward Hopper, dont Pène a fait la rencontre alors qu’il était l’élève d’Henri, est devenu un ami de toujours. Tout au long de leur carrière, les deux hommes ont affiché leur préférence pour le réalisme à l’abstraction et aux autres influences modernistes et d’avant-garde. À la mort de Pène, Hopper a écrit: "C’était certainement le meilleur ami que j’avais dans l’art". Même si son nom a moins de résonance dans les annales de l’art américain que celui de Hopper, la contribution de Pène n’en est pas moins valable. Dans son autobiographie, "Artist in Manhattan", l’artiste américain Jerome Myers a également rappelé son étroite amitié avec Pène. Pène a également lui-même publié sa propre autobiographie en 1940, "Artists Say the Silliest Things".   "La peinture devra faire face de manière plus exhaustive et moins oblique à la vie et aux phénomènes de la nature avant qu’elle ne puisse pas retrouver toute sa grandeur. Eh bien, j’ai une méthode très simple de la peinture". Afin de compléter sa formation, Edward Hopper effectue trois séjours à Paris, entre 1906 et 19105. Il visite plusieurs pays d’Europe: les Pays-Bas (Amsterdam et Haarlem), le Royaume-Uni (Londres), l’Espagne (Madrid, Tolède), l’Allemagne (Berlin), la Slovaquie (Bratislava) et la Belgique (Bruxelles). Il se familiarise avec les œuvres des grands maîtres du vieux continent et produit une trentaine d’œuvres, essentiellement à Paris. C’est également dans cetteville qu’il côtoie d’autres jeunes artistes américains et s’intéresse à la photographie avec Eugène Atget. Il tombe sous le charme de la culture française et restera francophile tout au long de sa vie. Revenu aux États-Unis, il continue de lire des ouvrages en français et d’écrire dans cette langue. Il était capable de réciter du Verlaine. En 1908, Edward Hopper s’installe définitivement à New York où il travaille comme dessinateur publicitaire puis comme illustrateur, un métier qu’il n’apprécie pas. À cette époque, il ne peint que rarement, la plupart du temps en été. Il participe à plusieurs expositions collectives à New York. En 1908, à l’Harmonie Club et ensuite, en 1912, au Mac Dowell Club.L’année suivante, il vend sa première œuvre et s’établit dans un studio sur Washington Square dans le quartier de Greenwich Village. En 1915, il demande alors à son ami Martin Lewis de lui enseigner les techniques de l'estampe. Il réalise ses premières eaux-fortes cette année-là et se fait connaître par les critiques d’art dans une exposition au Mac Dowell Club. Mais c’est dans l’entre-deux-guerres qu’il commence à être vraiment reconnu, avec sa première exposition personnelle au Whitney Studio Club (1920). On cite sa grande taille, son côté dégingandé, un corps à la fois impressionnant et qui a du mal à trouver sa place dans l’espace. On conçoit donc bien qu’il ait pu facilement devenir, et pas uniquement en raison de ses thèmes picturaux (la Nouvelle-Angleterre), d’abord la figure du Yankee, puis celle du puritain. Les indices ne manquent pas: incapacité à peindre ailleurs que dans ses deux lieux fétiches, New York City et la Nouvelle-Angleterre, que ce soit le cap Cod ou le Maine, comme en témoigne son voyage en Californie en 1959 dont il ne ramène quasiment aucune œuvre. Et bien sûr la description de son existence frugale. Ce petit studio de Washington Square, les repas improvisés ou pris dans de petits restaurants de quartier sans prétention, sans oublier l’absence totale de dépenses d’agrément en dépit de son aisance financière. 
Homme de loyauté et de constance dans un âge qui pourtant n’en faisait pas vertu, il est le contraire de cet américain avide de consommation, braillard et bruyant. En 1924, il se marie avec Josephine Verstille Nivison. Surnommée "Jo" par son époux, elle a suivi comme lui les cours de Robert Henri et elle est devenue peintre. En 1933, le couple achète une propriété au Cap Cod où il construit une maison, installe un atelier. Hopper fut malheureux avec elle, épouse tempétueuse, terre à terre, très jalouse, elle fut son unique modèle au corps toujours froid ("Morning Sun", 1952).    "Dans son sens le plus restreint, moderne, art semble se préoccuper uniquement avec les innovations techniques de l’époque". Hopper est d’abord un formaliste populaire, un peintre qui gardait un contact étroit avec la perception oculaire, sans pour autant développer un réalisme photographique strict, comme celui d’un Charles Sheeler par exemple, alors que la peinture se dirigeait alors vers l’abstraction d’une part mais aussi vers un expressionnisme symboliste dans des œuvres telles que celles de Frank Stella, Marsden Hartley, ou Charles Burchfield, ou vers le cubisme d’un Stuart Davis. Ces formes nouvelles remettaient ainsi en cause la littéralité du rapport au réel et la correspondance entre nos sens et le monde, ce qui n’est pas le cas de sa peinture dont la reconnaissance critique et publique s’est d’abord faite par ses aquarelles qui se vendirent très bien lors de leur première exposition chez son galeriste. On l’identifia donc d’abord comme peintre d’architecture américaine, au mieux participant à une manière d’inventaire patrimonial, au pire pratiquant la peinture décorative. Ses aquarelles figuratives ouvrent la voie à une peinture à l’huile qui l’est tout autant, mais qui se démarque à la fois des impressionnistes, ses maîtres, et des précisionnistes, ses collègues, en ce qu’elle adopte une figuration simplificatrice. Cette forme permet de lerapprocher du photographe Walker Evans, qui est exposé en même temps que lui au MoMA en 1933, et l’installe à la fois dans la veine nostalgique à travers la célébration du vernaculaire américain et dans la modernité ascétique du constat des formes pures, position lui permettant alors de faire le lien entre public savant et public populaire. Car la simplicité de sa peinture est évidemment l’une des grandes causes de l’engouement du public. La période moderniste de l’entre deux-guerres est en effet une réaction contre l’esthétique surchargée du baroque victorien, en particulier dans la décoration, mais au plan de la réception populaire il faut toujours lier décoration/arts décoratifs et beaux-arts, que tant Hopper qu’Evans avaient connu dans leurs jeunes années. Le génie de Hopper, sa chance, est d’avoir toujours su rester apolitique dans sa peinture, ou plus exactement ambigu et en marge des prises de positions qui ont caractérisé la plupart de ses confrères durant ses quelque quarante années de production, du milieu des années 1920 au milieu des années 1960, permettant ainsi à chacun de penser que Hopper était alors l’expression de sa propre vision du monde. En 1925, Edward Hopper achève sa célèbre "Maison au bord de la voie ferrée ("The House by the Railroad"), qui est considérée comme l’un de ses meilleurs tableaux. L’œuvre entre dans les collections du Museum of Modern Art dès 1930, grâce à un don d'un millionnaire. La même année, le Whitney Museum of American Art acquiert le tableau "Early Sunday Morning" pour une somme très importante.    "On reproche souvent la mélancolie des personnages de mes tableaux. Pensez-vous que la vie soit toujours un chemin de roses ?" Hopper adorait donc l'Amérique sans tendresse excessive. L'un de ces peuples trouve une grâce particulière à ses yeux: le peuple français. De ses séjours parisiens, Ed gardera ­toujours un amour pour la culture française, pour sa peinture bien sûr, au premier rang de laquelle figurent bien entendu Courbet, Degas et les impressionnistes, mais aussi pour sa littérature et sa poésie. Il récitait par cœur Verlaine et Rimbaud. Il ­lisait Mallarmé et Montaigne. Pourtant le même homme, en 1927, écrit: "L'art américain devrait être sevré de sa mère française". L'art américain, en 1927, qu'est-ce que c'est que ça ? C'est une idée obsédante. Elle obsédera vingt ans plus tard Robert Rauschenberg. Hopper rêve d'un art amé­ricain autonome, cessant d'être une pâle copie de l'art européen. À la modernité européenne, Picasso n'a qu'un an de moins que lui, il oppose, bien que nourrie par la peinture française, sa vision américaine. En 1934, dans une interview au magazine Time, il devient alors plus catégorique: "La spécificité américaine d'un peintre est innée, il n'a nullement besoin de la rechercher". Autrement dit. Il suffit de ne plus copier l'Europe, d'être soi-même, et le reste suivra. Reste à savoir en quoi consiste cette"spécificité américaine". Il ne faut pas la confondre avec le regard ironique que pose Hopper sur l'Amérique, cet univers "beckettien" où les êtres semblent attendre quelque chose qui n'arrivera ­jamais, le rêve américain ? Parlant de l'œil de son confrère John Sloan (1871-1951), très influencé par l'art français, Hopper emploie le mot "frais". Derrière le compliment s'entend un autre mot: naïf. L'art venant d'Amérique est entaché de naïveté, pense Hopper. Aussi décide-t-il, porté par sa passion pour le théâtre et son organisation visuelle, à New York, Jo et Ed voient toutes les pièces qui se montent, qu'elles soient classiques ou contemporaines comme celles d'Ibsen, aussi décide-t-il de jouer avec cette naïveté. En réalité, ce que construit Hopper, c’est une autre temporalité, qui n’est pas exactement réaliste comme le serait une photographie. Il crée plutôt un effet d’entre-deux: l’événement est ailleurs, soit hors champ, soit hors temps, de l’image, ce qui lui confère ainsi un pouvoir d’évocation considérable pour susciter d’autres œuvres mais aussi d’anticipation ou de peur, permettant que se fasse ainsi naturellement des liens avec les thrillers et le film noir. Cet "effet Hopper" passe en grande partie par un usage plus symboliste que réaliste de la lumière, particulièrement frappant dans les huiles. Inspiration et forte épuration esthétisante.   "Nos traits nationaux peuvent être si simplistes et étriqués qu'ils en paraissent puérils à des peuples plus subtils et plus raffinés". L'année 1933 est marquée par la première rétrospective de l’œuvre de Hopper au Museum of Modern Art de New York. En 1939, le peintre fait partie du jury du Carnegie Institute, avant d’être élu membre de l'Académie américaine des arts et des lettres en 1945. En 1952, il expose à la Biennale de Venise aux côtés de deux autres concitoyens. L’année suivante, il reçoit le titre de Doctor of Fine Arts de l’Art Institute of Chicago. Hopper meurt le quinze mai 1967, dans son atelier près de Washington Square, à New York. Sa femme, le peintre Josephine Nivison, qui meurt dix mois plus tard, lègue les œuvres de son mari au Whitney Museum of American Art avec les siennes propres lesquelles furent détruites ou perdues par le musée. D’autres œuvres importantes se trouvent au MoMA de New York et à l’Art Institute of Chicago. L’admiration publique de Hopper a une histoire réelle. Malgré une reconnaissance critique ancienne, ce n’est qu’avec le long développement des grandes expositions itinérantes à partir de 1980 et la publication, à partir de 1985, d’un nombre alors croissant de monographies ou d’ouvrages sur l’art américain lui faisant une large place, que le "Hopper mondialisé" tel que nous le connaissons aujourd’hui apparaît véritablement. De plus, si son œuvre est de mieux en mieux connue après sa mort (1967),et surtout celle de sa femme (1968) qui lègue la totalité de ses archives au Whitney, la très large majorité de cette reconnaissance publique porte sur un corpus assez limité d’œuvres, une trentaine ou quarantaine tout au plus sur un ensemble évalué à quelque huit cents en tout. Mais en matière d’iconicité, c’est bien sûr la rareté,ou la sélectivité qui en établit le statut. Cette reconnaissance se manifeste par une "consommation de Hopper" sous toutes ses formes, directes (posters, cartes, livres et expositions) ou indirectes: couvertures de livres et produits dérivés qui déclinent dans le quotidien l’engouement pour le peintre ou plus exactement l’atmosphèrequelques œuvre reproduites à l’envi. Si Hopper est devenu un produit mondialisé, l’Amérique en revanche se reconnaît bien en lui. Si la question nationaliste s'exprime, dans les années 1920 et 1930, à travers la tonalité raciale, le nationalisme ne cesse d’être invoqué à propos de Hopper. Ses modalités sont suffisamment connues: la nostalgie de l’Amérique passée et la transfiguration du quotidien, ce que dès 1924, un critique nomme "la vitalité du banal" et de l’autre le "motif national". Il s’agit donc d’un regard généreux et poétique sur une certaine laideur du quotidien que Hopper rachète et transcende en y insufflant poésie et beauté. Comme le fera alors le post-moderne, il transfigure la banalité en valeur à travers une exaltation du commun qui n’est pourtant jamais que celle qu’avait inventé le père du modernisme, Marcel Duchamp. Mais il s’agit aussi bien plus que d’uneopération purement esthétique, voire d’esthétisation. Il exalte une qualité morale, celle de faire face à la vérité.   "Je crois que les grands peintres avec leur intellect comme maître ont tenté de transformer cette peinture et toile en un compte rendu de leurs émotions". Quand le pinceau travaille sans modelé, sans transparence, sans glacis, tout son art repose alors sur le choix des couleurs préparées sur la palette, ou directement sorties du tube. Or, Hopper sait les juxtaposer comme personne pour rendre la lumière qui frappe de biais le cadre des fenêtres et le flanc des maisons. C’est parce qu’elles jouxtent les teintes franchement bleutées des surfaces d’ombres, que les surfaces jaunasses de la pierre ou des stores n’ont soudain plus rien de laborieux. Car ce n’est plus le rendu de la matière qui compte désormais, mais l’incroyable présence des fiers bâtiments que la lumière a frappés à telle heure de la journée, bâtiments plus fiers encore que cette superbe "Veronika Lake" aux cheveux roux et à la robe transparente. C'est d'abord une affaire de composition où le peintre excelle: donner l'illusion de la simplicité. Rien de plus évident que la femme lisant dans le compartiment vert, et l'exactitude du titre, "Compartiment C, voiture 293", semble le con­firmer. Or, dans la réalité, la voiture 293 n'existe pas, pas plus que n'existent le vert, ce compartiment, le paysage crépusculaire et la lumière. D'ailleurs, cette lumière, d'où vient-elle ? La lampe est éteinte. Les ombres suggèrent qu'elle provient du couloir, mais comment le couloir d'un train à la tombée de la nuit peut-il projeter sur une femme une lumière solaire d'une telle crudité ? Voilà donc l'étrangeté posée. Quelque chose d'artistiquement impur vient troubler ce qu'un regard hâtif prendrait pour du classicisme, mais classique, Hopper l'est aussi par ses dessins préparatoires, ses esquisses, ses études de mouvement, sa touche. Une lumière merveilleuse inonde le compartiment alors que le paysage fantomatique, avec sa route "blafarde" sous un pont "blanchâtre" semble être un mauvais présage. Où va cette femme, vers le bonheur ou le malheur ? Quelle est la nature du calme absolu ­régnant sur les magnifiques paysages désertés, "Collines au sud de Truro" ? Où est-on dans un tableau de Hopper. Dans une comédie ou une tragédie ? Ainsi se définit la "spécificité américaine", par l'ambiguïté et le décalage, ce que l'on retrouvera chez Rothko (abstraction ou paysage ?), Rauschenberg (sculpture ou peinture ?) ou, récemment, Christopher Wools (peinture, photographie ou imprimerie ?). Hopper en est le précurseur. "Plus de moi-même en sort quand j’improvise". "Je suis probablement un solitaire", disait-il. Et probablement l'inventeur de l'art américain.   Bibliographie et références:   - Avis Berman, "Edward Hopper's New York" - Gail Levin, "Edward Hopper, the art and the artist" - Virginia M. Mecklenburg, "Edward Hopper" - Heinz Liexbrock, "Edward Hopper, quarante chefs-d’œuvre" - Jean-Paul Hameury, "Edward Hopper" - Karin Müller, "Lever de rideau sur Edward Hopper" - Philippe Besson, "L'arrière-saison chez Hopper" - Rosalind Ormiston, "Edward Hopper" - Thierry Grillet, "Edward Hopper" - Rolf Günter Renner, "Edward Hopper" - Cécile Martet, "Edward Hopper en dix œuvres" - Guillemette de Préval, "L’énigmatique Edward Hopper"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 8 heure(s)
"Si toute vie va inévitablement vers sa fin, nous devons durant la nôtre, la colorier avec nos couleurs d'amour et d'espoir. Ma chambre s'éclairait du bleu foncé, tombant de la fenêtre unique. La lumière venait de loin. De la colline, où se trouvait l'église. J'éprouve du plaisir à peindre une fois de plus cette église et cette petite colline sur mes tableaux. Je haïssais le travail de la retouche. Jamais je ne m'en suis tiré. Je ne voyais pas la nécessité de boucher ces points, rides et pattes, de rajeunir des figures toutes différentes, jamais vivantes. Quand je tombais sur le portrait d'une connaissance, je lui souriais. J'étais prêt à l'embellir, pour son bonheur, celle-là". De son véritable nom, Moïche Zakharovitch Chagalov en biélorusse, Marc Chagall (1887-1985) est souvent associé à une myriade de mouvements artistiques, d’un genre profondément post-impressionniste ou à des interprétations cubistes de fables. Regardant sa ville bien-aimée de Vitebsk s’écrouler sous les attaques antisémites, les œuvres fantaisistes de Chagall dépeignent avec nostalgie le mode de vie paysan. Bien qu’il soit une figure centrale de l’art moderniste, les peintures de Chagall rendent sans cesse hommage à la tradition et au passé.Très peu d’artistes ont réussi à exposer au Louvre de leur vivant. Georges Braque a été le premier avec son œuvre "Still lifewith harp and violin". Tandis que, Chagall, avec d’autres artistes, Salvador Dalí, Pablo Picasso ou bien Edgar Degas, ont commencé leur parcours artistique en copiant les œuvres des maîtres anciens au Louvre. Le peintre rencontre sa muse, sa femme et son amante, Bella Rosenfeld, en 1909 et l’épouse peu de temps après. Le couple partageait ensemble une vision unique du monde, et lorsqu’elle rencontra Chagall pour la première fois, Bella décrivit romantiquement les yeux de l’artiste comme étant si bleus qu’ils étaient "comme s’ils étaient tombés tout droit du ciel". Bella apparaît dans de très nombreuses peintures de Chagall, et il la dépeint souvent flottant dans les airs, défiant alors la gravité avec son amour. "La terre qui a nourri les racines de mon art était Vitebsk". Il cherchait à capturer l’essence même de la vie paysanne et l’âme de sa maison, affirmant que sa ville avait une présence fantasque et qu’elle existait principalement dans son âme et ses rêves. Vaches, granges, poulets, chevaux, femmes qui travaillent et dansent le violon remplissent ses œuvres, capturant l’esprit de la vie paysanne. Avec trois récriminations à côté de son nom en raison de son statut de juif, d’artiste et d’émigré, Chagall a été dépouillé de son identité. Son style artistique allait à l’encontre du réalisme socialiste qui a formé l’art soviétique, et on se moquait souvent de lui pour sa préférence pour le style de vie français. Les œuvres de Chagall ont même été interdites dans les musées, les livres et les espaces publics. Non seulement en raison de leur style peu conventionnel, mais aussi de leur représentation de la culture juive. Il a peint le plafond de l’Opéra Garnier à Paris. D’une superficie de plus de deux cents mètres carrés, la peinture de Chagall est l'hommage aux quatorze compositeurs d’opéra importants et à leurs œuvres, et il l’a achevé à l’âge de soixante-dix-sept ans. Malgré cette tâche colossale, l'artiste a refusé d’être payé pour son travail. "C'est toute une vie qui s'identifie à mon travail". L'artiste connaît une longue et prolifique carrière en Europe de l'Ouest et aux États-Unis. Il réalise tableaux, dessins, estampes, sculptures et céramiques, conçoit des costumes et des mises en scène pour le théâtre et le ballet, et peint des décors. Vers la fin de sa vie, il est un grand artiste en vitraux. Son influence est particulièrement forte dans le Paris des années 1920 et 1930. Chagall reçoit une éducation juive traditionnelle avant de fréquenter l'école secondaire russe. Il étudie l'art auprès de Yehuda Pen et de Nicholas Roerich, puis s'inscrit à l'école Zvantseva de Léon Bakst et de Mstislav Dobuzhinsky. À compter de 1910, Chagall vit principalement en France, sauf durant son exil en temps de guerre où il réside en Russie et aux États-Unis. Il finit sa vie à Saint-Paul-de-Vence, dans les Alpes-Maritimes, célèbre dans le monde entier.   "L’essentiel c’est l’art, la peinture, une peinture différente de celle que tout le monde fait. Mais laquelle ? Dieu, ou je ne sais plus qui, me donnera-t-il la force de pouvoir souffler dans mes toiles mon soupir, soupir de la prière et de la tristesse, la prière du salut, de la renaissance ?  Si mon art n’a joué absolument aucun rôle dans la vie des miens, par contre, leur vie et leurs activités ont trouvé une place très significative dans mon art. J'ai souvent affirmé que je n'étais pas un artiste, mais une sorte de vache. Cela ne fait aucune différence. J'ai eu l'idée sotte de coller l'image d'une vache sur ma carte de visite". L’artiste a connu le régime tsariste, la révolution communiste, la première guerre mondiale, l’horreur du nazisme, l’exode de 1940, la seconde guerre mondiale, la pacification de la guerre froide et l’arrivée au pouvoir de Gorbatchev. Son œuvre, elle, a frôlé la modernité, le primitivisme, le cubisme et le surréalisme. Mais sa créativité a toujours su suivre sa destinée malgré les événements externes. Les bouleversements politiques et esthétiques donnent à ses œuvres ce magnétisme chagallien indéfiniment lié à sa force d’inspiration. Juif biélorusse du XXème siècle, Chagall devait voir sa vie bouleversée par les occurrences politiques. Tantôt refugié, tantôt exilé, tantôt refusé, l’artiste a vécu à Paris, Moscou, New York, laissant ses émotions s’exprimer dans ses créations et son style suivre ses pulsions. Bien que Chagall demeure à ce jour un des seuls peintres "inclassables", sa touche créatrice et son langage artistique le lient à toutes les facettes de l’avant-gardisme. Fauviste dans ses trois couleurs dominantes: le bleu, le vert et le rouge. Cubiste dans sa manière de travailler l’espace et les formes géométriques. Surréaliste dans ses images de "rêve", authentiques fruits de l’inconscient. Son art est toujours en évolution, liant et mélangeant tous les styles, réconciliant les différences des mouvements artistiques de son temps, sur l’espace d’une toile. Cette capacité de suivre à la fois toutes les tendances mais en même temps aucune réellement lui vaudront l’approbation et l’admiration de Guillaume Apollinaire qui a dit de lui: "artiste extrêmement varié, capable de peintures monumentales et embrassé par aucun système", un artiste "surnaturel" en somme. Dans ses mains, toutes les différences artistiques se concilient pour envoyer sur la toile les "messages" de la vie de Chagall. L’artiste est ainsi empreint d’une spiritualité profonde et utilise le support artistique pour dévoiler ses états d’âme. Malgré le contexte de la pensée moderniste de l’art du XXème qui valorisait avant tout la dimension subjective de l’artiste et demandait à ce dernier de s’effacer peu à peu du tableau, la place que Chagall s’auto-attribue dans ses œuvres reste fondamentale.   "Si je crée avec mon cœur, à peu près tout fonctionne. Si c'est avec ma tête, c'est presque rien. J'avais envie de les faire transporter sur mes toiles, pour les mettre en sûreté. C'est ma conception de l'art". Il puise l'inspiration dans ses peurs, ses frustrations, sa nostalgie pour son pays natal, son amour pour Bella, son exil. Il raconte son vécu, l’histoire du siècle qui l’a vu naître et le verra mourir. Finalement, la peinture n’est qu’un support pour faire ressortir son humanisme, partager ses souvenirs immatériels et rendre palpables ses émotions. Les couleurs ne sont ainsi qu’un moyen pour externaliser le contraste de sa vie. La dissolution de la perspective et la primitivité des formes ne sont que des portes d’entrée dans le monde chagallien. Pour qu’une œuvre existe pour l’artiste, au sens qu’il donne à ce mot, elle doit transmettre une part de son autobiographie. Les touches sont des mots d’un vocabulaire artistique et d’une symbolique très personnelle. l’œuvre de Chagall peut se lire comme une vaste autobiographie. Il a par même écrit un dictionnaire Chagall, pour explorer le "réseau de symboles"qui construit les tableaux et qui donne une explication à son imaginaire. La présence de l’Église, par exemple, rattache Chagall à son pays natal et à la fascination d’un gamin juif pour les inaccessibles églises orthodoxes. Il a d’ailleurs écrit dans son autobiographie "Ma vie": "J’éprouve toujours du plaisir à peindre une fois de plus cette église sur mes tableaux". Le couple est également un symbole récurrent dans l’œuvre de Chagall. Toujours le même, toujours uni, toujours Bella et Marc. Tout comme les paysages d’Aix-en-Provence où les pommes sont pour Cézanne le passage obligé pour que se développe son art, le couple est la figure fondamentale qui permet à la peinture de Chagall d’exister. La figuration et la dimension narrative du peintre sont les objectifs de sa création artistique. Les traces autobiographiques tout au long de ses œuvres font découvrir à la fois les émotions personnelles de l’artiste et les traumatismes du siècle qu’il a traversé. C’est sûrement là le secret du magnétisme chagallien. Chagall, dont les parents sont illettrés, est l’aîné d’une famille de neuf enfants. Son père travaille dans un dépôt de harengs, tandis que sa mère tient un modeste commerce d’épicerie. Son œuvre est illuminée par les images de son enfance heureuse, passée dans la petite ville de Vitebsk, en Russie. D’origine juive, il menait dans le ghetto une existence relativement libre, au sein d’une famille de condition modeste, qui toutefois ne connaissait pas la pauvreté. C’est un univers de chaleur et de foi, univers baigné par la tradition hassidique, courant mystique d’Europe centrale selon lequel l’omniprésence du Dieu caché se révèle dans les merveilles du monde.   "Je suis bien à l'aise avec vous tous. Mais avez vous entendu parler des traditions, d'Aix, du peintre à l'oreille coupée, de cubes, de carrés, de Paris ? Je l'avoue, je ne pourrais pas affirmer que Paris m'attirait et savais qu'il fallait partir enfin". Les séjours passés à la campagne, chez son grand-père, ont marqué l'imaginaire. Son œuvre témoigne de la fascination qu’exerçaient sur l’enfant les animaux de la ferme. À Vitebsk, le jeune Chagall entre dans l’atelier de Pen, pour y étudier le dessin et la peinture. Déjà, il puise son inspiration dans la vie familiale et l’observation du quotidien ("La Femme à lacorbeille",1906; "Mariaska",1907; "Le Mariage",1909). Mais peu satisfait de l’enseignement qu’il reçoit, il part étudier à Saint-Pétersbourg. Étant juif, il doit obtenir un permis de séjour, et pour cela trouver un emploi. Par chance, il rencontre l’avocat Goldberg, d’origine juive qui le prend chez lui comme prétendu domestique, lui laissant tout loisir de suivre le cours de peinture de Nicolas Roerich, puis de Léon Bakst, comme lui d’origine juive. Auprès de ce dernier, décorateur des ballets russes fondés par Serge de Diaghilev, il trouve plus de liberté et affirme sa vision de coloriste. La revue "Zoltoe Runo" ("La Toison d’Or") lui fait connaître les peintres novateurs de Paris (Cézanne, Van Gogh, Lautrec, Matisse) . À travers leur exemple, Chagall découvre ainsi le pouvoir expressif de la couleur ("Le Nu Rouge",1908; "Le Mort",1908). En 1910, un mécène, Vinaver, lui offre une bourse pour séjourner à Paris. Chagall s’y rend l’année suivante, et trouve un atelier à "La Ruche", où résident la plupart des futurs maîtres de l’école de Paris. Il y rencontre aussi Guillaume Apollinaire, dont il écrira avec humour qu’il portait "son ventre tel un recueil d’œuvres complètes". Apollinaire reconnaît d’emblée le talent du jeune peintre. Chagall est aussi l’ami du poète Blaise Cendrars qui lui consacre en 1913 son "Quatrième poème élastique" et titre les tableaux de cette période. Il vivra avec Fernand Léger, Chaïm Soutine, Amadeo Modigliani. À Paris, Chagall découvre la peinture de Cézanne, les nouvelles recherches des peintres cubistes. Il retient certains principes de leur construction rigoureuse, sans renoncer pour autant à son imaginaire ("À la Russie, aux ânes et aux autres",1912; "Moi et le Village", 1913). En 1914, à la fin de son premier séjour à Paris, il envoie à Berlin à la Galerie Der Sturm, qui réalise sa première exposition, tout un ensemble de peintures et de dessins. Chagall, qui avait regagné Vitebsk pour y épouser Bella Rosenfeld, se voit contraint de rester en Russie à cause de la guerre. Accusés d’espionner pour le compte de l’Allemagne, les juifs sont chassés des régions frontalières, et Vitebsk accueille bientôt un flot important de réfugiés. "Pourim" (1916), "Cimetière juif" (1917), "La fête des tabernacles" (1915), témoignent du nouvel intérêt de Chagall pour les coutumes et traditions de son peuple. En retrouvant ainsi le monde de son enfance, il revient à une sorte de réalisme, "La Maison grise" (1917), "La Mère" (1914). Plus tard, l'artiste sera marqué par son exil.    "De Bach et de Mozart, j'entends leur souffle qui sonne, moi-même je deviens un son. Comme sur la palette du peintre, il n’y a dans notre vie qu’une seule couleur qui donne un sens à la vie et à l’art, la couleur de l’amour". Le XXème siècle a, pour une large part, refoulé l’allégorie et le narratif dans les œuvres d’art. Et c’est parce que Chagall a su s’affranchir des règles et des codes, voire des diktats, de la pensée moderniste tout en s’en nourrissant, qu’il a ainsi pu rester figuratif et témoigner de son temps. Il emprunte alors aux mouvements d’avant-garde, cubisme, surréalisme, quelques-unes de leurs formes, semble parfois s’en rapprocher, mais demeure toujours indépendant. Le parallèle entre les images de guerre et les images de paix révèle la complexité d’une œuvre ne se réduisant pas à un genre donné, mais intègre les événements, les situations et les émotions de l’artiste. Ainsi, selon les circonstances, Chagall visite et revisite ainsi certains thèmes, les enrichissant à chaque fois d’une dimension personnelle: sa ville natale de Vitebsk, les traditions juives de son enfance, les épisodes bibliques dont la crucifixion, ainsi que le couple et la famille. Chagall a passé trois années à Paris où il s’est nourri, sans y adhérer, des recherches d’avant-garde des artistes cubistes et futuristes, s’est lié d’amitié avec Apollinaire, Cendrars et Delaunay. Son identité artistique se construit par une articulation entre cette modernité et ses racines juives et russes. En 1914, Chagall se rend au vernissage de sa première exposition à Berlin et poursuit son voyage vers la Russie pour y retrouver sa famille et sa fiancée, Bella Rosenfeld. La déclaration de guerre l’oblige à y rester huit longues années. Chagall épouse Bella en 1915 et leur fille Ida naît le printemps suivant. Il crée une série de peintures représentant son environnement proche et l’intimité avec Bella: "C’est comme si elle me connaissait depuis longtemps, comme si elle savait tout de mon enfance, de mon présent, de mon avenir, comme si elle veillait sur moi. Je sentis que c’était elle ma femme. Je suis entré dans une maison nouvelle, j’en suis inséparable". À Vitebsk, qui est une ville-garnison, Chagall assiste aux mouvements des troupes et des populations chassées des lignes de front en 1914. Mobilisé au milieu de l’année 1915, il échappe aux combats en travaillant alors dans un service d’intendance à Saint-Pétersbourg. Son engagement politique à combattre les inégalités sociales et les différences de traitement entre les religions est sensible. Il rend compte ainsi des ravages désastreux de la guerre et en livre une chronique vivante à travers notamment une série de dessins expressifs.    "Mes chers, vous voyez, je suis revenu vers vous. Je suis triste ici. La seule chose que je désire, c'est faire des tableaux et encore quelque chose. Ni la Russie impériale, ni la Russie des soviets n'ont besoin de moi". Les évolutions artistiques majeures n’ont pas lieu dans l’agitation d’une capitale, mais dans une petite ville reculée de province, aussi pittoresque que paisible: Vitebsk. Située au nord-est de la Biélorussie actuelle, elle ne dénote pas particulièrement dans le paysage de l’art, elle n’est pas non plus connue pour sa faune artistique, mais devient ainsi dès 1918 l’un des centres névralgiques des avant-gardes européennes. Pourquoi ? En 1918, les bolchéviques se sont emparés du pouvoir et plongent le pays dans un état de guerre civile. Il souffle alors en Russie le vent torride de la contestation populaire. Tout affairés qu’ils sont à mater l’armée tsariste, les révolutionnaires donnent à de nombreux artistes des responsabilités clés dans le champ de la culture. Une première. C’est dans ce contexte que Chagall est nommé commissaire des beaux arts de Vitebsk, sa ville natale. L’artiste juif est alors tout auréolé d’un succès rencontré lors de son passage bref à Paris. Pris dans l’élan de la révolution, ravi de son statut enfin acquis de citoyen russe, il souhaite célébrer les idées socialistes qui affleurent dans le pays en fondant une école d’art nouvelle génération. Désireux de balayer d’un revers de main les vieilles idées du passé, il ne défend pas dogmatiquement une ligne esthétique qui incarnerait ainsi à elle seule la révolution, mais sait une chose essentielle. Il faut enseigner l’art autrement et ce quoi qu’en pense la population locale, celle-ci restant un peu penaude face à ses propositions à la fois politiques et picturales. "L’École populaire d’art" est ainsi inaugurée en 1918 et elle est ouverte à tous, sans restriction d’âge et gratuite pour ceux qui n’en ont pas les moyens. Mutée en véritable laboratoire pointu des formes artistiques, accueillant notamment le chantre du suprématisme Kasimir Malevitch, l’école est un peu passée à la trappe de l’histoire, en France en tout cas. Sa courte durée d’activité ayant probablement empêché sa juste appréciation. On retient surtout alors, la mythique école allemande du Bauhaus qui naîtra un an plus tard en juin 1919.   "Voici la mansarde d'Apollinaire, Zeus doux. En vers, en chiffres, en syllabes courantes, il traçait pour nous un chemin. Il sortait de sa chambre d'angle, souriait peu farouchement et ses yeux doux et mystérieux chantaient la volupté". L’école de Vitebsk réunit sous le même toit pendant quatre ans des styles absolument contradictoires, faisant d’elle un lieu hors-norme d’émulation intellectuelle et artistique. Et un lieu de tensions. Malevitch poussera peu à peu vers la porte son fondateur Chagall. Charismatique et pédagogue, le théoricien vampirise autour de lui les étudiants et prend sous son joug le troisième pilier de l’école, El Lissitski. Ce dernier, d’ailleurs peu connu, signe des œuvres surprenantes dépliant sur la toile des architectures en perspective isométrique. À la différence de l’approche individualiste de Chagall, celle de Malevich considère l’art comme une expérience collective dont l’objectif est d’inventer une nouvelle réalité sur la toile mais aussi de la traverser pour partir à la conquête des espaces urbains. Naît alors à Vitebsk, Ounovis, un mouvement initié par Malevitch. Ses membres portent blason sur le bras, un carré noir sur fond blanc, en signe de reconnaissance.Ils imaginent des décors de théâtre, peignent des trams, recouvrent la ville de leurs occurrences géométriques. À Vitebsk, les artistes veulent révolutionner l’art, comme les bolchéviques ont su révolutionné la politique et le pays. L'idole de Chagall en Russie était le peintre symboliste Mikhaïl Vroubel. Dans son autobiographie, il s'appelle lui-même "disciple de Vroubel". Une continuité de nature stylistique est très difficile à tracer entre les deux artistes, mais Chagall n'en est pas moins l'héritier d'une puissante tradition mythologique créé par Vroubel. L'art de Vroubel puis celui de Chagall procèdent tous deux à la transformation totale du monde visible, les objets sont encadrés dans des supports matériels aux significations spirituelles infinies. Des détails insignifiants participent chez les deux artistes à la grande dynamique d'un monde en mutation. Dès 1914 apparaît également la figure du "Juif errant": un baluchon sur l’épaule, il peut être l’illustration littérale d’une expression yiddish, "Luftmensch", l’homme de l’air, désignant l’homme pauvre, vagabondant de ville en ville. Il symbolise l’espoir et la conscience d'un monde menacé, que Chagall sera alors bientôt appelé à quitter.   "Dieu, toi qui te dissimules dans les nuages, ou derrière la maison du cordonnier, fais que se révèle mon âme, âme douloureuse de gamin bégayant, révèle moi mon chemin. Je ne voudrais pas être pareil à tous les autres. Je veux voir un monde nouveau". L'artiste retourne en 1922 à Berlin puis à Paris. Ses œuvres sont connues aux États-Unis où des expositions sont organisées. En 1923, Chagall fait la connaissance d'Ambroise Vollard, marchand et éditeur de livres qui, ensuite, lui commande trente gouaches et cent eaux-fortes illustrant les "Fables de La Fontaine" (1925), cent dix-huit eaux-fortes pour "Les Âmes mortes", de Nicolas Gogol (1926) mais aussi, et surtout, des illustrations pour la Bible (1930).Entre 1927 et 1929, Marc Chagall s'installe alors au mas Lloret, à Céret, dans le département des Pyrénées-Orientales. L’illustration de la Bible permet à Chagall de s’inscrire dans la très longue tradition des représentations bibliques, à la fois occidentale et orientale. Avant d'entreprendre ce projet, il ressent la nécessité d'approcher la terre mythique de ses ancêtres et part pour la Palestine en 1931. L’expérience est alors bouleversante, tant sur le plan plastique que sur le plan spirituel. "En Orient, dit-il, j’ai trouvé la Bible et une part de moi-même". Ainsi, dans les quarante gouaches sur la Bible, préparatoires aux eaux-fortes, le choix des sujets montre à la fois une parfaite connaissance du texte biblique et une grande liberté à l’égard de la tradition. Chagall puise dans ses souvenirs, ceux de Vitebsk et ceux plus récents de son voyage en Palestine, pour créer ses figures de prophètes et de patriarches à visage humain. Il condense chaque récit en une image réduite à ses protagonistes principaux, qui annonce ainsi par sa puissance évocatrice la monumentalité des grandes compositions bibliques ultérieures. On ne peut le réduire au rôle de peintre, interprète de la tradition juive prédominante, dans sa ville natale, le hassidisme. Il sort de cet univers culturel, pour faire de "la peinture tout court". Au début des années 1930, il voyage beaucoup avec sa famille. En juillet 1937, il prend la nationalité française pour fuir l'antisémitisme de l'Europe centrale. C'est cette année-là qu'il fait la connaissance du peintre hongrois Imre Ámos à Paris, qui s'est ensuite inspiré de son style dans certaines de ses peintures. À la fin du printemps 1941, Chagall est arrêté et doit son salut au journaliste américain Varian Fry, qui lui permet de rejoindre les États-Unis. Il vit alors en exil à New York, comme de nombreux intellectuels français. La guerre et les persécutions inspirent à l’artiste des scènes douloureuses comme les crucifixions ("Obsession" 1943), ("Crucifixion blanche" 1943), et des scènes villageoises qui, éclairées par les incendies tout proches, semblent autant de pogroms. Après Picasso, c'est au tour de Marc Chagall de peindre la souffrance des communautés juives d’Europe centrale. Autour de la croix, des scènes de violence et de panique: synagogue en flammes, lamentation des anciens, mais aussi une troupe de révolutionnaires rouges et un homme vêtu de l’uniforme nazi. Dans ces deux œuvres, la symbolique de la Passion est appliquée aux troubles du temps, à la folie meurtrière des hommes. Il innove radicalement. Il ose peindre un Jésus rendu à sa judaïté, dans une représentation de la crucifixion qui associe toutes les souffrances du judaïsme européen à l’agonie du Christ en croix.   "Tant d'années se sont écoulées depuis qu'elle est morte. Où es tu, maintenant, petite mère ? Et toi, petit père ? Au ciel, sur la terre ?" À New York, le peintre découvre la lithographie en couleurs, il réalise à nouveau des décors et des costumes de scène, pour le ballet "Aleko" d’après un argument de Pouchkine, et pour "L’Oiseau de feu", sur une musique de Stravinsky. Sa femme, Bella, meurt en 1944. Cet événement marque le choix de ses sujets à cette époque. Pendant quatre mois, il cessera de peindre. Il rencontre en 1945 Virginia Haggard, mariée à John McNeil dont elle n'est pas divorcée. Marc et Virginia ont un fils en 1946, le futur chanteur et auteur-compositeur David McNeil, lequel porte le nom du mari de sa mère. Il a raconté ses souvenirs d'enfance avec son père dans "Quelques pas dans les pas d’un ange". Une première rétrospective de son œuvre en 1947, au musée national d’art moderne, donne à Chagall l’occasion de revenir à Paris. Il s’installe désormais en France, résidant d’abord à Orgeval, puis en Provence à Vence et enfin à Saint-Paul, sur la Côte d'Azur où il aide Frans Krajcberg à partir pour le Brésil. Il rompt alors avec Virginia et se remarie en 1952 avec Valentina Brodsky (1905-1993) dite Vava. Maeght vend ses œuvres à travers le monde entier et ses techniques se diversifient: gravures, mosaïques, vitraux. Il continue alors de peindre des décors, conçoit des costumes pour l'opéra, notamment "La Flûte enchantée". En juin 1970, il représente une grive et une mère offrant du raisin à un enfant pour l'étiquette du célèbre vin bordelais "Château Mouton Rothschild". Il aborde la céramique et la sculpture. L’œuvre prend une ampleur exceptionnelle. Ce sont les grandes suites lithographiées dans l’atelier parisien de Mourlot qui illustrent "Daphnis et Chloé" (1959-1961) "The story of the Exodus" (1966), "Le Cirque" (1962-1966), dont il écrit lui-même le texte, "L’Odyssée" (1974-1975). À partir de 1956, son art prend une dimension monumentale. L’artiste découvre le vitrail et la mosaïque. Il trouve dans ces techniques le mode d’expression privilégié de son inspiration biblique que mettent en œuvre les maîtres verriers Charles Marq et Brigitte Simon à l'église d’Assy, aux cathédrales de Metz et de Reims, et à la synagogue de Jérusalem. Sur le thème d’Ulysse, il réalise pour l’université de Nice une mosaïque de onze mètres de long qui est inaugurée en 1969, précédant l’ouverture du "Message Biblique" en 1973 qui le consacre définitivement comme l'un des plus grands peintres de son temps. Il s'éteint à Saint-Paul-de-Vence le premier avril 1985, à l’âge de quatre-vingt-dix-sept-ans ans, célèbre et reconnu dans le monde entier. L’artiste, surnommé alors"l’ange-peintre" repose dans le cimetière du village baigné par la lumière méditerranéenne qu’il a tant aimé.   Bibliographie et références:   - Marc Chagall, "Mon univers, autobiographie" - Marc Chagall, Ma vie et mon œuvre" - Denise Bourdet, "Marc Chagall" - Franz Meyer, "Marc Chagall" - Alexandre Kamenski, "Chagall, période russe" - Daniel Marchesseau, "Chagall, ivre d'images" - Didier Ottinger, "Le monde renversé de Chagall" - David McNeil, "Quelques pas dans les pas d’un ange" - Bill Wyman, "Wyman shoots Chagall" - V. A. Shishanov, "La vie de Marc Chagall" - Jackie Wullschläger, "École artistique de Vitebsk"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 8 heure(s)
"Si quelqu'un veut savoir quelque chose sur moi en tant que peintre, qu'il regarde attentivement mes toiles et qu'il cherche à découvrir en elles, ce que je suis et ce que je veux. Quand j’ai terminé un tableau, je ne veux pas perdre ensuite des mois entiers à le justifier devant la foule. Ce qui compte pour moi, ce n’est pas à combien de gens il plaît, mais à qui. Si tu ne peux plaire à tous par tes actes et ton art, plais à peu. Plaire à beaucoup est mal". Choisie par Klimt (1862-1918) comme dédicace à son allégorie de la vérité "nue", Nuda Veritas, cette citation de Schiller tranche avec l’incroyable postérité du peintre. Klimt. Ce nom formidable qui sonne comme détonation est devenu celui d’une terre inconnue et pleine de promesses, où se rencontre le désir du public le plus large qu’un peintre puisse réunir. Tandis que les collectionneurs s’échangent alors les rares pièces encore sur le marché à des prix démentiels, un paysage volé par les nazis et restitué au petit-fils de Klimt s’est vendu à plus de quarante millions de dollars l’année dernière, que ses expositions sont devenues pour les musées synonyme de succès garanti, il est depuis plusieurs décennies l’un des artistes les plus reproduits et son fameux "Baiser" a fait le tour du monde. Comme un jumeau silencieux de Kandinsky, convaincu comme lui de la mission spirituelle de l’art, Klimt n’imaginait d’autre salut qu’artistique à la crise économique, politique, morale et intellectuelle que traversait la Vienne fin de siècle. Malgré la réception difficile de son œuvre par ses contemporains, il apparaît clairement aujourd’hui qu’il a non seulement contribué à mettre l’art à la portée du plus grand nombre, mais qu’il a également accompli quelque chose de cette mission d’élévation spirituelle dont il le pensait investi. En 1900, le refus par l’académie des toiles préparatoires aux allégories qu’elle lui avait commandées marque pourtant un tournant dans sa carrière. "Philosophie" lui vaut le titre de peintre "prétentieux et métaphysicien", ses pairs fustigeant la "laideur" d’un tableau qui ne respecte pas les codes imposés par l’exercice, et qui le fait au nom d’une modernité dans laquelle ils voient la marque incontestable de la décadence. Klimt se retire alors dans la création, cheminant dans le développement de cette métaphysique qu’on lui reproche comme une tare et que lassé de défendre dans l’arène, il s’efforce de peindre à l’abri des regards.Il engage des évolutions majeures dans son œuvre. Le recours de plus en plus poussé à l’ornement associé à un naturalisme stylisé, qui annoncent la période dorée. La préférence accordée alors aux surfaces planes, à deux dimensions plutôt qu’au relief classique. Et bientôt l’abstraction s’imposent alors à lui comme des étapes nécessaires dans le questionnement de la vérité nue qu’il cherche à capturer. Dans le même temps, ses thématiques s’articulent autour de la saisie de la résonnance profonde et singulière qu’il perçoit entre la question de la vérité et l’énigme du féminin, qui le fascine jusqu’à l’obsession. Est-ce parce qu’il a très tôt posé cette question que Freud assignait comme tâche au XXème siècle, "Mais que veut la femme enfin ?", que Gustav Klimt semble à ce point notre contemporain ?   "L’art est une ligne autour de vos pensées. À chaque siècle son art, à l'art sa liberté". En 1894, Klimt n’est pas loin de pouvoir alors prétendre au titre de peintre officiel de la ville de Vienne. Alors qu’il a déjà réalisé de nombreuses commandes dans le cadre de la rénovation de la monumentale Ringstrasse, il se voit confier la décoration des plafonds de l’"Aula Magna" de l’Université. La ville lui donne alors carte blanche pour illustrer "le triomphe de la lumière sur les ténèbres" par des allégories de la philosophie, de la médecine et de la jurisprudence. Grand mal lui en prit. Trois ansplus tard, alors qu’il est plongé dans la réalisation de cette monumentale commande, Klimt fonde avec une poignée d’artistes la célèbre Sécession viennoise afin de promouvoir un art nouveau, dégagé des contraintes académiques et des impératifs marchands qui brident leur créativité. Ils se dotent d’un Palais dont ils confient alors la réalisation à l’architecte Joseph Maria Olbrich et qu’ils financent en grande partie grâce à un généreux mécène qui n’est autre que Karl Wittgenstein, magnat de l’acier et père de Ludwig. La maison natale de Klimt s’élevait au 247, Linzerstrasse, à Baumgarten, commune alors indépendante et laborieuse des faubourgs de Vienne. Elle est aujourd’hui détruite. Elle a disparu, comme a disparu l’empire des Habsbourg, pourtant vieux de tant de siècles. Une photographie cependant nous la montre telle qu’elle se présentait vers 1900. Blanche et de plain-pied sous un vaste toit de tuiles plates. Pour entrée, une porte cochère à double battant décorée de losanges. L’appartement des Klimt se trouvait là, à droite en entrant. On peut en voir les fenêtres à petits carreaux, qui donnent sur le trottoir d’une rue pavée que martelaient jadis les sabots des attelages. C’est donc ici qu’est né le peintre. Linzerstrasse. Ce nom a-t-il été donné à la rue parce qu’y vivaient des immigrés de Linz, en Haute-Autriche ? Ce qui est certain, c’est que Baumgarten était peuplé d’ouvriers lorsque Gustav y naquit, le quatorze juillet 1862. Le logement des Klimt était minuscule, insalubre, mal éclairé. Mais des étincelles métalliques d’une merveilleuse splendeur animaient l’ennuyeuse tonalité des lieux. Elles durent fasciner très tôt le regard de l’enfant. Ernst, le père de Gustav Klimt, était orfèvre, et plus précisément graveur sur or. Ainsi en remontant la généalogie du côté paternel, on trouve des paysans et des soldats originaires de Bohême, aujourd’hui une région de la République tchèque. Le grand-père de Gustav était devenu principal garde du corps de l’empereur Ferdinand Ier, qui régna de 1835 à 1848. C’est ainsi que, vers 1840, la famille avait quitté Drabschitz, près de Leimeritz, au nord de Prague, pour venir s’installer dans la capitale autrichienne. Des immigrés alors dans la Vienne impériale.   "L'art disparaîtra à mesure que la vie aura plus d'équilibre. Nous n'aurons plus besoin de peintures et de sculptures, car nous vivrons au milieu de l'art réalisé". Deuxième enfant d'une famille de sept, Gustav Klimt est né à Baumgarten, près de Vienne. Fils d'Ernst Klimt (1834 - 1892), orfèvre ciseleur de métaux précieux, et d'Anne Finster (1836-1915), qui a toujours rêvé d'être une chanteuse lyrique mais n'a jamais réussi, Gustav a grandi dans la pauvreté. Son père, d'origine tchèque et ne parlant pas bien l'allemand, n'a pas les contacts nécessaires pour gagner assez d'argent pour subvenir correctement aux besoins de sa famille. La famille vit dans la même pièce. Alors que Gustav n'a que douze ans, sa sœur, Anna, âgée de cinq ans, meurt d'une maladie infantile. Sa mère n'arrive pas à supporter et s'effondre totalement. Scolarisé partiellement, Gustav est la cible des autres élèves et se sent rejeté, se plongeant alors dans le dessin. Avec son frère Ernst, il commence à aider leur père dans son travail d'orfèvre. En 1876, à l'âge de quatorze ans, il s'inscrit à l'école des arts appliqués de Vienne, Ernst le rejoignant un an après en 1872. Il y sont élèves de Ferdinand Laufberger et de Julius Victor Berger. À eux deux, il dessinent des portraits d'après photographies qu'ils vendent six gulden pièce. En 1879, il débute alors comme décorateur dans l'équipe de Hans Makart à qui il rêvera de ressembler pendant un temps, en participant à l'organisation du Festzug (noces d'argent du couple impérial). La même année, les frères Klimt et leur ami Franz Matsch décorent la cour intérieure du musée d'Histoire de l'art. En 1883, il crée un atelier collectif appelé "Künstler-Compagnie" et travaille avec son frère Ernst Klimt, qui est orfèvre ciseleur, et Franz Matsch. Le trio réalise en particulier de nombreuses fresques, allégories et emblèmes dans un style alors très académique. La précision des portraits de Klimt est renommée. Il se voit confier la décoration de murs et plafonds de villas mais aussi de théâtres et édifices publics. En 1885, il décore la villa "Hermès", dans le Lainzer Tiergarten, d'après les dessins de Hans Makart, le théâtre de Carlsbad en 1886, les plafonds du théâtre de Fiume en 1893. Entre1886 et 1888, il peint l'escalier du Burgtheater à Vienne et le style de Klimt commence à se différencier de celui de son frère Ernst Klimt et de celui de Franz Matsch. Désormais chacun travaille pour son compte. Ainsi, les qualités artistiques de Gustav Klimt sont reconnues officiellement et il reçoit, en 1888, à l'âge de vingt-six ans, la croix d'or du Mérite artistique des mains de l'empereur François-Joseph. Le succès est alors en marche pour l'artiste-peintre.   "Il y a des êtres qui font d'un soleil une simple tache jaune mais il y en a aussi qui font d'une simple tache jaune, un véritable soleil". En 1890, il réalise la décoration du grand escalier du musée d'Histoire de l'art et reçoit alors le prixde l'empereur (quatre cents gulden) pour l’œuvre représentant "La Salle de l'ancien Burgtheater", Vienne. Ainsi, jusqu'en 1890, Gustav Klimt a un début de carrière fait d'une solide réputation de peintre décorateur répondant à des demandes officielles de peintures architecturales, mais sans réelle originalité. Par la suite, son art devient moderne et plus original. Il s'exprime totalement et librement, comme l'indiquent les inscriptions sur le tableau "Nuda Veritas"."Si l’on ne peut par ses actions et son art plaire à tous, il faut choisir de plaire au petit nombre. Plaire à beaucoup n’est pas une solution". En 1892, son père meurt d'apoplexie, comme il mourra lui-même. Son frère Ernst Klimt meurt également la même année, ce qui provoque alors la dissolution de la compagnie. Dès ses premières commandes personnelles, il se dégage ainsi des modèles académiques, inspiré par les estampes japonaises, le symbolisme et l'impressionnisme français. En 1892, à la mort de son frère, il doit alors assurer la sécurité financière de sa famille. Il amorce sa rupture avec l'académisme. En 1893, le ministre de la culture refuse sa nomination à la chaire de peinture d'histoire des Beaux-Arts. Comme la plupart des jeunes artistes de la ville, Gustav rêvait de ressembler un jour à Hans Makart, le prince des peintres viennois qu’on surnommait aussi l’Enchanteur. Sa carrière était un réel exemple de réussite. Fils d’un surveillant de salle au château Mirabell, ancienne résidence du prince archevêque, Johann Ferdinand Apollonius Makart était né le vingt-huit mai 1840 à Salzbourg. Dès l’âge de dix ans, il avait suivi des cours avec Johann Fischbach, un des représentants majeurs du style biedermeier, qui avait alors ouvert une académie de peinture dans la ville. En 1858, il était hélas refusé à l’Académie des beaux-arts de Vienne. Ce fut en quelque sorte sa chance, puisque, en 1861, il entrait à celle de Munich, alors particulièrement réputée. Il y subit l’influence déterminante du célèbre peintre d’histoire Carl von Piloty. En 1898, il peint le tableau Pallas "Athéna", qui sera utilisé comme affiche à l'occasion de la deuxième exposition de la Sécession, lors de l'inauguration de l'édifice de Joseph Maria Olbrich. Il détourne la représentation traditionnelle du sujet, d'inspiration classique, en montrant le visage de la déesse une Gorgone tirant la langue, représentation traditionnelle de l'époque archaïque.   "Quand j'étais enfant, je dessinais comme Raphaël mais il m'a fallu toute une vie pour apprendre à dessiner comme un enfant. Dans chaque enfant il y a un artiste. Le problème est de savoir comment rester un artiste en grandissant". Au cours de l'année 1900, lors de la septième exposition de la Sécession, il présente sa toile intitulée "La Philosophie", qui est la première des trois toiles préparatoires, avec "La Médecine" et "La Jurisprudence", qui lui avaient alors été commandées en 1886 pour illustrer les voûtes du plafond de l'aula magna, le hall d'accueil de l'université de Vienne.Il choisit de représenter la "Philosophie" sous la forme d'une sphinge aux contours flous, la tête perdue dans les étoiles, tandis qu'autour d'elle se déroulent les cycles de la vie, de la naissance à la vieillesse, en passant par les étreintes de l'amour. À gauche, à l'avant-plan, la connaissance revêt les traits d'une femme fatale fixant de ses yeux froids et sombres le spectateur. Cette toile fait l'objet d'une critique sévère des autorités universitaires, qui s'attendaient à une représentation classique du sujet, et qui considèrent alors cette allégorie comme une provocation au libertinage et une atteinte aux bonnes mœurs. La critique violente de la presse l'accuse d'outrager l'enseignement et de vouloir pervertir la jeunesse. On lui reproche ses peintures trop érotiques, et on s'interroge sur sa santé mentale et sur ses crises de dépression. La "Frise Beethoven" est finalement présentée pour la première fois par Klimt en 1902 lors de la quatorzième exposition de la Sécession, consacrée à la musique de Beethoven. Cette œuvre fait de nouveau l'objet de critiques violentes au nom de la morale. Mais elle est appréciée par Auguste Rodin qu'il rencontre en 1902. En 1899, Klimt avait représenté la "vérité nue" dans une allégorie qui fit office de manifeste esthétique, Nuda Veritas, sous les traits d’une vierge nubile. Perdue dans une abondante chevelure rousse, affichant sa nudité jusque dans le grain transparent de sa peau, elle semblait défier le spectateur, et la modernité à travers lui, en lui tendant un miroir vide. Ici, la "prêtresse philosophique" révèle ainsi le reflet effrayant suggérée par "Nuda Veritas", celui d’une humanité impuissante soumise à l’arbitraire, dont le seul espoir de salut semble déposé dans le regard médusant de la Connaissance. Klimt aimait-il vraiment les femmes ? Il serait sans doute plus juste de dire qu’il aimait aimer. Ce vieux garçon qui ne vécut jamais qu’avec sa mère et ses sœurs, père d’innombrables enfants illégitimes dans tout Vienne, fut le tendre compagnon de toute une vie d’Emilie Flöge, son âme sœur, une styliste avec laquelle il a une relation intellectuelle et esthétique d’égal à égal, et l’amant de nombreuses maîtresses plus ou moins passagères. Si Klimt ne pouvaient se passer du commerce avec les femmes, et bien qu’il ait souvent connu d’authentiques chagrins, il n’a jamais vraiment su être un père. Sans doute les femmes et le phénomène de la maternité, qui lui fournirent quelques-uns de ses plus beaux sujets, l’intriguaient-ils beaucoup trop pour que leurs occurrences dans sa vie suffisent jamais à épancher la curiosité infinie qu’il en avait. L'artiste était très secret.   "L’art est un mensonge qui nous permet de dévoiler la vérité. Le sens de la vie c'est de trouver votre cadeau, le bu tde la vie est de le donner". "Le Baiser", qui est le tableau le plus représentatif du génie de Gustav Klimt et qu'il peint en 1906, sera reproduit dans le thème de "L'Accomplissement" pour la fresque d'Adolphe Stoclet. En 1907, Klimt rencontre le jeune peintre Egon Schiele qu'il va beaucoup influencer. Klimt sera pour lui un modèle et un maître. Àpartir de 1905, devant les désaccords avec de nombreux artistes du groupe, il quitte, avec plusieurs de ses amis, la Sécession, qui, selon lui, tend à se scléroser. Il se retire en 1905 avec Carl Moll, tandis que Josef Hoffmann et Koloman Moser fondent la "Wiener Werkstätte" (atelier viennois) en 1907. En 1908, Klimt expose seize toiles à la Kunstchau. La "Galleria d'arte moderna" achète "Les Trois Âges" de la femme et l'Österreichische Staatsgalerieachète "Le Baiser". Il épure son style, évitant l'or à partir de 1909. Il va à Paris où il découvre avec intérêt l’œuvre de Toulouse-Lautrec. Il découvre le fauvisme et ses précurseurs. Vincent van Gogh, Edvard Munch, Jan Toorop, Paul Gauguin, Pierre Bonnard et Henri Matisse sont exposés à la "Kunstschau Wien". Il se consacre alors à la peinture de paysages ou des scènes allégoriques très ornementées, de plus en plus stylisées et aux couleurs vives, ce qui le rapproche alors du pointillisme de Seurat, mais aussi de Van Gogh et de Bonnard. En 1909, il commence la "Frise Stoclet". Il s'intéresse davantage à la peinture intimiste et aux portraits. Il réalise des tableaux de femmes de grandes dimensions, avec des compositions richement décorées, pour flatter une clientèle riche et bourgeoise qui lui fait des commandes, et il réalise aussi de nombreuses scènes de femmes nues ou aux poses langoureuses et érotiques, en tenues extravagantes dans des compositions asymétriques, sans relief et sansperspectives, riches d'une ornementation chatoyante, envahissante et sensuelle. En 1910, Klimt participe à la neuvième Biennale de Venise, où il retrouve le succès et la notoriété d'avant l'aula magna. Il reprend alors le titre de décorateur "fin de siècle", de peintre de l'intelligentsia autrichienne et d'inventeur réel de l'art décoratif.   "Je n'évolue pas, je suis. Il n'y a, en art, ni passé, ni futur. L'art qui n'est pas dans le présent ne sera jamais .Faut-il peindre ce qu'il y a sur un visage? Ce qu'il y a dans un visage ? Ou ce qui se cache derrière un visage ?" De fait, de sa maison à son atelier et de voyages en mondanités, Klimt passa sa vie entouré par des femmes. Sa carrière dépendait d’ailleurs assez largement de leur bon vouloir, puisque ce sont des femmes comme Eugénie Primavesi, Adèle Bloch-Bauer, Sonja Knips ou Margaret Stonborough-Wittgenstein qui poussèrent leurs époux au mécénat. Au travers des salons qu’elles tenaient, une poignée de privilégiées faisaient ainsi le lien entre le monde de l’art et la haute bourgeoisie, et c’est par exemple chez Bertha Zuckerhandl que s’est formée l’idée sécessioniste. Alors que les Viennoises de bonne famille dissimulent leur corps dans des tenues rigides et baleinées, des corsets qui remontent les seins et compriment la taille comme en porte Sissi, l’épouse chérie de François-Joseph Ier, la femme klimtienne est drapée dans de riches étoffes, dans des robes d’inspiration byzantine qui épousent librement les formes et dont Emilie Flöge a fait sa marque de fabrique. Klimt réalise ainsi sur commande les nombreux portraits des épouses fortunées qui gravitent autour de lui, dans des parures et des intérieurs somptueux. Mais des dessins aux fresques les plus monumentales, il représente aussi quantité de femmes nues avec un réalisme qui dérange. Ou plutôt, il ne les habille pas toujours, comme un tableau inachevé le laisse à supposer. "L’Épousée", retrouvée sur un chevalet dans son atelier, représente une jeune femme nue minutieusement dessinée sur laquelle Klimt était en train de peindre un habit aux lourds motifs. Les restaurateurs sont d’autant plus enclins à penser que le peintre, qui ne rechignait pas devant la tâche, a pu réaliser des nus en dessous de certains de ces sujets vêtus que l’on a récemment découvert un fond doréen dessous d’une toile comme "Le Tournesol", où l’or n’apparaît pourtant que par petites touches éparpillées qu’il aurait très bien pu appliquer à la fin. S’il est intéressant de déshabiller ses toiles pour en dévoiler les strates successives, Klimt est partisan de dépouiller la femme de ses parures et de la libérer des poses convenables.   "Quand je peins, mon but est de montrer ce que j'ai trouvé, et non ce que je cherche. En art, les intentions ne suffisent pas et, comme nous disons en autrichien, l'amour doit être prouvé par les fait, et non par les paroles. Ce qui compte, c'est ce qu'on fait, et non ce qu'on avait l'intention de faire". Tranchant avec les corps lisses qu’affectionne le classicisme historiciste, la vierge de "Nudas Véritas" exhibe ainsi ses cuisses charnues et sa toison pubienne, tandis que l’allégorie de la médecine, puis "l’Espoir", dont c’est l’unique et superbe sujet, représentent des femmes enceintes recueillies sur leur ventre arrondi, dont l’exhibition est alors considérée comme le comble de l’offense à la pudeur. Peignant le corps de la femme dans tous ses états et à tous les âges, Klimt brise un autre tabou qu’est le vieillissement, représenté dans la "Philosophie", Les trois âges de la femme en 1905, et surtout dans la "Frise Beethoven" dont une fameuse femme âgée aux lourds seins nu fera scandale. S’il est vrai que celle-ci continue de déranger au point que ses seins sont parfois cachés dans les reproductions dont elle fait l’objet, à l’époque il était alors déconseillé aux hommes de venir aux expositions accompagnés de leur épouse. C’est qu’en la peignant nue, il peint aussi les ambivalences et la sensualité de la femme. Les modèles qui déambulent dans son atelier lui sont l’occasion de dessins érotiques, faits par récréation et dont il déchirait la plupart, où il montre alors des corps nus et abandonnés au plaisir solitaire, au sommeil ou simplement lascifs. Mais c’est dans "Judith", en 1901, que l’érotisme et les ambivalences du féminin éclatent dans un élan sublime et dérangeant. Lors du siège de Béthulie par les Assyriens, au Vème siècle avant Jésus-Christ, la pieuse et belle veuve pénètre dans le camp ennemi pour séduire son chef, Holopherne, qu’elle enivre avant de lui trancher la gorge. La Judith de Klimt, qui repousse négligemment la tête encore chaude d’Holopherne, semble baignée d’une singulière volupté. Laissant son sein gauche échapper de son corsage, les yeux mi-clos, elle est plongée dans une extase indéniablement érotique à laquelle elle invite celui qui la regarde. Tandis qu’une débauche de dorure éclaire la toile, l’énigmatique visage de Judith la crève par sa beauté et cette inquiétante lascivité dont elle nous rend complices. Jouirait-elle de son crime, ou pire, d’avoir décapité la loi virile à travers lui ? La femme selon Klimt représente un danger pour l'homme.   "Évidemment on ne sait jamais ce qu’on va dessine, mais quand on commence à le faire, naît une histoire,une idée, et ça y est. Ensuite l’histoire grandit, comme au théâtre, comme dans la vie, le dessin se transforme en d’autres dessins, en un véritable roman". L’Exposition internationale du Sonderbund, qui se tint à Cologne du vingt mai au trente septembre 1912, marqua non seulement l’histoire de l’expressionnisme, mais de façon plus générale celle de l’art moderne. Les organisateurs avaient pu réunir plus de six cent cinquante peintures et sculptures, dont beaucoup ont depuis trouvé place dans les plus grands musées à travers le monde. Qu’on en juge. Outre des Signac, Matisse, Derain, Vlaminck, Braque, Kokoschka ou Egon Schiele, on pouvait y voir cent vingt-cinq œuvres de Van Gogh, vingt-six de Gauguin, vingt-cinq de Cézanne et seize de Picasso. Une salle était dédiée à Edvard Munch, dont ce fut la consécration. Le "Sonderbund" inspira directement l’immense exposition d’art moderne qui se tint à New York l’année suivante. "L’Armory Show", qui apporta une célébrité immédiate à Marcel Duchamp, dont le "Nu descendant un escalier" fit alors scandale, en même temps qu’elle marquait l’entrée en fanfare des États-Unis sur le marché de l’art international. Klimt inaugurait cette année-là ce qu’on a appelé sa "période fleurie" avec le "Portrait d’Adèle Bloch-Bauer". De son côté, Egon Schiele donnait un ténébreux contrepoint en rouge et noir à l’éclatant "Baiser" avec" Le Cardinal" et la "Nonne". Les protagonistes, agenouillés et s’apprêtant à célébrer un office purement charnel, ajoutaient le sacrilège au thème du couple. Fin 1917, Klimt avait pris le train pour Winkelsdorf. Comme l’année précédente, il était invité à passer le réveillon dans la maison de campagne des Primavesi, où les privations de la guerre se faisaient peu sentir. Fin décembre, il adressa une carte postale à Emilie. Ce fut la dernière de celles que nous connaissons. Il était revenu depuis peu à Vienne lorsque, le vendredi onze janvier 1918 au matin, peu après s’être levé, il se sentit mal. Alors qu’il était en train de s’habiller, il s’écroula, foudroyé par une attaque qui le laissa paralysé du côté droit. Une brume froide l’enveloppait. C’était déjà la mort, non sous l’apparence grimaçante qu’il lui avait donnée tant de fois dans ses peintures, mais dans sa réalité brutale, silencieuse et sans appel. Il est enterré dans cette même ville au cimetière de Hietzing à Vienne. Il laisse de nombreuses toiles inachevées et le souvenir d'un peintre audacieux.   "Dans le fond, je suis peut-être un peintre sans style. Le style, c’est souvent ce qui enferme le peintre dans une même vision, une même technique, une même formule pendant des années. On le reconnaît à coup sûr, mais c’est toujours le même habit, la même coupe d’habit". Klimt doit-il être considéré comme la personnification de cet "art autrichien" ? Hermann Bahr le pense lorsqu’il décrit le "Schubert au piano" peint pour la villa "Dumba" comme le "plus beau tableau jamais peint par un autrichien, voilà ce que j’appellerais l’attitude viennoise face à la vie". Il est néanmoins plus juste de penser que la Sécession et l’incident de l’Université ont créé les conditions du basculement définitif des conceptions de Klimt. Dès lors, il ne reçoit plus de commande publique et abandonne la peinture académique. Pourtant, ses aptitudes de peintre décorateur ne cessent de s’exercer. Dans la "Fresque Beethoven", conçue en 1902 pour la quatorzième exposition de la Sécession en hommage à Beethoven, Gustav Klimt crée sa propre iconographie pour traduire la puissance émotionnelle de la musique. Il s’abandonne à ses ambitions philosophiques et à son inclination pour les cycles magistraux illustrant la condition humaine. Éros etThanatos. On voit apparaître pour la première fois la figure du couple enlacé. Enfin, les motifs égyptiens ou assyriens, les volutes, les spires mycéniennes, l’or byzantin préfigurent ce mélange inquiet de symbolisme et d’abstraction qui sera la marque de Klimt. Adolf Loos, adepte de l’ascétisme décoratif, s’élèvera contre l’utilisation que fait l’artiste de l’ornement, devinant que dans la surcharge décorative s’exprime la surcharge érotique. Qu’il s’agisse du portrait d’Émilie Flöge (1902), de celui de Margaret Stonborough-Wittgenstein (1905) ou de celui, magistral, d’Adèle Bloch-Bauer (1907), Klimt place son modèle sous le joug du décor, qui en révèle long sur sa personnalité. Ce portraitiste lent, formé à la peinture académique et qui n’a jamais renoncé à la forme allégorique, dont il se sert à l’occasion pour servir ses fantasmes érotiques (Danaé, 1907-1908) est, en réalité, obsédé par la forme féminine. Et cet homme qui ne fut jamais un révolutionnaire dit avec une impudeur forte et tranquillel’angoisse, le désir sexuel, la recherche de la volupté qui habitent ses modèles et à travers elles, la société autrichienne tout entière. Sa "Judith" (1901) n’est guère l’héroïne éplorée du peuple d’Israël. Elle porte le collier des esclaves et le sourire meurtrier de la femme fatale, sous les traits d’Adèle. Klimt n’a jamais écrit sur lui, sauf dans un commentaire succinct: "Je n’ai jamais exécuté mon autoportrait. Je me trouve moins intéressant comme sujet de peinture que les femmes. Quiconque veut me connaître du point de vue de l’art, seule chose intéressante,doit regarder attentivement mes tableaux et essayer alors de voir en eux ce que je suis et ce que je veux faire".   Bibliographie et références:   - Serge Sanchez, "Gustav Klimt" - Tobias G. Natter, "Gustav Klimt" - Anne-Marie O'Connor, "Gustav Klimt" - René Passeron, "Tout l'œuvre peint de Klimt" - Ilona Sármány-Parsons, "Gustav Klimt" - Salfellner Harald, "Klimt. Une vie en couleurs" - Gilles Néret, "L'œuvre de Gustav Klimt" - Alfred Weidinger, "Klimt, sécession à Vienne" - Valérie Manuel, "Gustav Klimt" - Christian Guyonnet, "Gustave Klimt au musée Maillol" - Gilbert Charles, "Gustave Klimt, papiers érotiques"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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"Quand j’exécute mes dessins "Variations", le chemin que fait mon crayon sur la feuille de papier a, en partie, quelque chose d’analogue au geste de l’homme qui cherchait, à tâtons, son chemin dans l’obscurité. Je veux dire que ma route n’a rien de prévu: je suis conduit, je ne conduis pas". Henri Matisse (1869-1954) est l’un des rares artistes qui figurent en bonne place dans les livres d’histoire de l’art, mais qui se soustrait, avec une élégance tranquille, à toutes les tentatives de classification. Dès le début du XXème siècle, il commence à affirmer un style aussi personnel que reconnaissable, et jusqu’à sa mort il côtoie, sans jamais se laisser imposer les préoccupations du moment, les courants, les écoles et les idéologies dogmatiques qui ont accompagné la création artistique depuis la fin du XIXème siècle. Alors que les uns s’affirment avec la violence de l’expression, d’autres avec la violence du discours, d’autres par celle de la provocation, il peint on peut presque dire dans son coin, alors qu’il est déjà connu et célébré. Dès sa jeunesse, Henri Matisse fait preuve d'audace et de persévérance. Né au Cateau-Cambrésis dans le Nord en décembre 1869, destiné à devenir clerc de notaire, c'est au cours d'une longue convalescence qu'il commence à peindre et qu'il découvre sa passion: "Pour moi, c'était le paradis trouvé dans lequel j'étais libre, seul, tranquille, confiant tandis que j'étais toujours un peu anxieux, ennuyé et inquiet dans les différentes choses qu'on me faisait faire". Malgré l'objection de son père, il part à Paris pour s'inscrire à l'Académie Julian et dans l'espoir d'intégrer l'école des beaux-arts. Son échec au concours d'entrée ne le fera pas renoncer et l'incitera à trouver d'autres chemins de traverse, vers sa destinée, celle d'être alors l'un des artistes les plus importants du XXème siècle. Admis officieusement dans l'atelier de Gustave Moreau, il s'inscrit également aux cours du soir des Arts Déco où il fréquente Albert Marquet avec lequel il capturera les scènes urbaines de la capitale, les fiacres et les passants. Le dessin lui a permis d'expérimenter et de s'émanciper de ses pairs, à l'image de ce que Matisse seratoute sa vie durant, un homme pugnace et optimiste, faisant fi des échecs et des aléas. Ses débuts témoignent d'une capacité iconoclaste à casser les codes d'une formation somme toutes assez traditionnelle, ce que Gustave Moreau décèlera en lui affirmant: "Vous allez simplifier la peinture". Sa quête de simplification, tant esthétique que philosophique, est avant tout une recherche d'universalisme auquel il accèdera à la fin de sa vie avec la Chapelle de Vence: "Cette chapelle est pour moi l'aboutissement de toute une vie de travail pour lequel j'ai été choisi par le destin sur la fin de ma route, que je continue selon mes recherches, la chapelle me donnant l'occasion de toutes les fixer en les réunissant".   "L’exactitude n’est pas la vérité. Un centimètre carré de bleu n'est pas aussi bleu qu'un mètre carré du même bleu". En 1898, deux voyages seront fondamentaux pour la suite de son cheminement artistique: Londres où il se délecte des œuvres de William Turner puis Toulouse et la Corse où il découvre la lumière du Sud. Après un bref retour dans le Nord, c'est au début du siècle suivant que son art va connaître un véritable tournant. Sa pratique de l'aquarelle sur le motif et sa rencontre avec Paul Signac en 1904 lui permettront de s'affranchir de l'usage traditionnel de la couleur pour aboutir à l'invention du Fauvisme lors de l'été 1905 passé à Collioure avec André Derain. En 1906, il achète son premier masque africain et fait découvrir cet art à Picasso. La même année, il se rend en Algérie où l'expérience du désert le bouleverse et lui donne "une envie de peindre à tout déchirer". Ainsi, tout à la fois porté par ses inventions colorées et ses récentes inspirations, il s'engage dans une intense période créatrice avec la commande des deux panneaux décoratifs pour le collectionneur russe Chtchoukine, "La Danse et La Musique" en 1910. La magistrale série des intérieurs symphoniques, notamment "L'Intérieur aux aubergines" de 1911, sera l'apogée de cette décennie aucours de laquelle il découvrira également l'art musulman et l'Espagne. Prompt à poursuivre son ouverture au monde, les séjours au Maroc en 1912 et 1913 parachèvent son irrésistible attrait pour l'Orient. Au fur et à mesure de ses voyages, Matisse se constitue une collection d'objets, meubles et tissus qu'il intégrera dans ses œuvres: "L'objet est un acteur: un bon acteur peut jouer dans dix pièces différentes, un objet peut jouer dans dix tableaux différents, un rôle différent". Ce métissage des sources, enrichi au fil des voyages, nourrit sa réflexion plastique et l'iconographie de ses œuvres. Abordant les notions de décoratif, Matisse s'éloigne de toute exactitude, qui n'est pas la vérité assène-t-il, et cherche la synthèse de la forme au plus juste de son émotion. En 1916, Matisse réalise deux œuvres majeures de très grandes dimensions: "Les Marocains" et "Femmes à la Rivière" et passera alors les dures années de guerre entre Issy-Les-Moulineaux et Paris. Les résultats de ses recherches lui donnent le vertige et le poussent à se rendre à Nice fin octobre 1917 pour s'y installer définitivement au début des années 1920. En quittant l'atelier d'Issy-les-Moulineaux, il s'invente à Nice un univers dédié à ce qui deviendra son obsession pendant une dizaine d'années: les "Odalisques" où les modèles se prêtent au jeu de l'accessoirisation. De sa région natale, Matisse se souvient des tissus flamboyants pour créer des intérieurs avec une abondance de matières et de motifs. Grisé par les variations infinies de son sujet, il va accumuler alors les scènes d'intérieur, peignant, sculptant des jeunes femmes nues ou qu'il habille de vêtements rapportés du Maroc. En mars 1920, il réalise pour Diaghilev les décors et les costumes du ballet "Le Chant du rossignol", première expérience décorative hors de la surface plane du tableau. Sa carrière est alors lancée, il est enfin reconnu.    "Cependant, je crois qu’on peut juger de la vitalité et de la puissance d’un artiste, lorsque impressionné directement par le spectacle de la nature, il est capable d’organiser ses sensations et même de revenir à plusieurs fois et à des jours différents dans un même état d’esprit, de les continuer. Un tel pouvoir implique un homme assez maître de lui pour s’imposer cette discipline". À la fin des années 1920, toujours plus exigeant envers lui-même et désirant une nouvelle fois se renouveler, il part alors pour Tahiti en 1930, à la découverte d'un autre espace et d'une autre lumière. Dans un premier temps, ce n'est pas la destination en elle-même qui le bouleverse mais la traversée de l'Atlantique en bateau du Havre à New York puis celle des États-Unis en voiture et en train, d'Est en Ouest, pour rejoindre San Francisco et y embarquer vers Tahiti. Ce périple métamorphose radicalement sa perception de l'espace, lui fait prendre conscience d'une autre échelle, de la possibilité d'une autre vision. "Immense, si j'avais vingt ans, c'est ici que je viendrais travailler". La ville de New York le fascine totalement, comme une confirmation de ses nouvelles recherches linéaires entreprises peu avant son départ. "Si je n'avais pas l'habitude de suivre mes décisions jusqu'au bout, je n'irais pas plus loin que New York, tellement je trouve qu'ici c'est un nouveau monde. C'est grand et majestueux comme la mer, et en plus on sent l'effort humain". Arrivé à l’âge de prendre conseil auprès de sa propre jeunesse, ainsi qu’il le confiera à André Masson, Matisse radicalise son fauvisme décoratif. Celui-ci, tel qu’il le pense et le met en œuvre depuis 1905, vise non point à sortir de la peinture mais à la faire sortir d’elle-même afin qu’elle excède le monde clos du tableau et qu’elle s’ouvre sur le dehors de l’expérience commune. Ce projet gardait toutefois quelque chose d’abstrait et d’inaccompli faute de rompre avec le cadre du tableau de chevalet. C’est ce pas qu’il franchit avec "La Danse" pour la fondation Barnes à Merion (Pennsylvanie). Dans le vaste local à un étage qui lui servait d’atelier et où il achevait sa composition, Matisse exposa à Dorothy Dudley, venue l’interviewer en prévision d’un article au titre percutant: "Le Peintre dans un monde mécanique", comment le problème s’était posé à lui. En suivant sa transcription: un "mur à décorer tel qu’il se dresse, trois portes fenêtres de six mètres de haut, à travers lesquelles, on ne voit que la pelouse, rien que du vert et peut-être des fleurs et des buissons. On ne voit pas le ciel. Au-dessus de ces portes fenêtres, trois espaces enforme d’ogives montant jusqu’au plafond, en sorte que la peinture sera influencée par la triple ombre des voûtes".   "Souvenez-vous qu’une ligne ne peut pas exister seule. Elle amène toujours une compagne. L’espace a l’étendue de mon imagination". D’une manière générale, la sobriété des formes, courbes pour les figures, rectilignes pour les bandes, de même que le petit nombre des couleurs toutes appliquées en grands aplats, sont en consonance avec les lignes architecturales et les plans des murs. Les combinaisons chromatiques des bandes et leurs obliques s’accordent avec le jeu des danseuses. Les parties à la fois roses et bleues, aux pentes plus dynamiques, correspondent aux trois couples engagés dans un corps à corps, tandis que les deux bandes noires, dans lesquelles retombent les pendentifs, rétrécissent quelque peu vers le bas. Elles sont donc plus statiques et correspondent aux deux nymphes assises au sol. Le rythme interne au triple panneau n’a rien d’autonome, car les bandes colorées sont doublement articulables avec le rythme des danseuses et avec celui des portes fenêtres, des deux entreportes et des pendentifs des voûtes. Le bleu, le noir et le rose, pas plus que le gris des corps, ne tiennent leur pouvoir expressif d’une transposition d’unpaysage ou d’un spectacle de danse, ils le tiennent de la lumière, qui allait poser à Matisse un redoutable problème. Le bleu et le rose, de valeur moyenne, contrastent, d’une part, avec la forte lumière des portes fenêtres et, de l’autre,avec le noir. Ce double contraste chromatique compense par son intensité la prégnance figurative inhérente à des silhouettes humaines et la couleur grise, "entre le noir et le blanc, comme les murs de la salle". La "maison" dont il s’agit, "bloc de sensations" non-subjectif, existant en soi et excédant tout vécu, s’entend tout d’abord de "l’armature" picturale dont se soutient une composition. Dans le contexte de "La Danse" de Matisse, on se doit de lui donner une portée proprement architecturale. "Ce qui définit la maison, ce sont les pans, c’est-à-dire les morceaux de plans diversement orientés qui donnent à la chair son armature. La maison même est la jonction finie des plans colorés". L’aplat gris des danseuses leur ôte leur corporéité organique pour les associer ainsi aux plans colorés des bandes murales dont "la puissante vie non organique" conjugue ainsi la tension et le tranchant de leurs surfaces à la souple arabesque qui enchaîne les corps tout en courbes. La sensation ne doit pas s’entendre comme un vécu ou une impression purement subjective car elle "est directement en prise sur une puissance vitale qui déborde tous les domaines et les traverse. Cette puissance, c’est le rythme, plus profond que la vision, que l’audition. Et ce rythme parcourt un tableau comme il parcourt une musique, sur laquelle la danse peut alors se produire en harmonie.   "Il y a des fleurs partout pour qui veut bien les voir. Il est vrai que le soir est magnifique. Avant le coucher flamboyant du soleil, le ciel est blond comme du miel. Puis il blêmît avec une douceur infinie". "La Danse" fait prendre conscience à Matisse de la nécessité d’un dépassement plus radical de l’organicité: "Dans la peinture architecturale, qui est le cas de Merion, l’élément humain me paraît devoir être tempéré, sinon exclu". Car "cette peinture associe à la sévérité d’un volume de pierre. De plus, l’esprit du spectateur ne peut être arrêté par ce caractère humain avec lequel il s’identifierait et qui le séparerait en l’immobilisant de la grande association harmonieuse, vivante et mouvementée de l’architecture et de la peinture". Matisse reproche précisément à Raphaël et à Michel-Ange d’avoir, dans leurs compositions murales,"alourdi leurs murs par l’expression de cet humain, qui nous sépare constamment de l’ensemble". Par ce glissement, le langage de Matisse passe significativement de la question de l’humanité des figures à celle du spectateur. La mise à l’écart, non de l’homme, mais de la forme organique de l’humanité est la condition d’une "hétérogenèse" à la fois de la figure-signe dans le tableau et du spectateur du tableau. La peinture murale ne se détourne de l’individualité subjective que pour constituer un autre sujet accordé à un ordre ou à un rythme supra-individuel mettant en jeu le milieu où cette peinture s’établit. Le peintre épingle sur le mur des surfaces de papier peintes en aplats de gouache aux couleurs choisies dans une gamme réduite, puis découpées en fonction du dessin qu’il y trace. Déchargée de tout jeu de main, la couleur sera uniformément passée au rouleau par un peintre en bâtiment. Cette méthode mécanique sera ensuite relayée par le dispositif machinique hautement complexe, à l’image d’une combinatoire ou d’un jeu de construction plutôt que d’une palette, imaginé par Matisse pendant ces trois ans où il va déplacer constamment onze aplats de couleurs un peu "comme on déplace les jetons pendant une partie dans le jeu de dames", jusqu’à trouver un "arrangement" très satisfaisant, pour le metteur en scène qu’il est devenu. Tel Michel-Ange et la chapelle Sixtine.    "Vous voulez faire de la peinture ? Avant tout il vous faut vous couper la langue, parce que votre décision vous enlève le droit de vous exprimer autrement qu'avec vos pinceaux". C’était "un étrange spectacle", selon le témoignage d’une visiteuse admise dans le garage-atelier: "Un mur tout entier était occupé par la maquette en grandeur réelle, alors très ingénieusement composée de bouts de papiers colorés. Ces derniers étaient épinglés au mur et pouvaient être ainsi déplacés comme les pièces d’un puzzle gigantesque. Des piles de papiers colorés étaient posées par terre. Matisse, armé d’un fusain fixé à l’extrémité d’un long bâton, allait et venait sans cesse devant la maquette pour tracer alors les contours qu’il voulait modifier, une jeune femme s’approchait, grimpait sur une échelle et retouchait les papiers colorés. L’inorganicité libérée de la gravitation permet au corps de ne faire plus qu’un avec la surface d’une manière qui extrait radicalement cette peinture murale de tout rapport avec le tableau. En s’affranchissant de la référence à l’espace du spectateur, la nouvelle peinture murale se libère et libère le spectateur de la relation de vis-à-vis. Il n’y a aucun sens à demander sous quel angle de vue "La Danse" est créée. Si Matisse n’invente pas la composition-signe-décorative, parce qu’elle est, dans une certaine mesure, familière aux arts traditionnels, le fait est qu’elle ne fonctionne plus en référence à une transcendance divine ou/et humaine qu’il s’agit d’honorer. En son mode architectural, elle fonctionne dans une pure et totale immanence au mur de ce qu’on nommera un habitat. L'art pictural devient une philosophie. En 1924, Matisse se consacre à la sculpture et réalise "Grand nu assis", qui est exemplaire de son style, à la fois en arabesques et en angles. Il pratique la sculpture depuis qu'il a été l'élève d'Antoine Bourdelle, dont Matisse conserve le goût pour les grandes stylisations, comme on peut le voir ainsi dans la grande série des "Nu de dos", séries de plâtres monumentaux qu'il réalise entre 1909 et 1930. En 1939, Matisse se sépare de sa femme. Après un court voyage en Espagne, il revient à Nice où il peint "La Blouse roumaine". En 1940, il rencontre P. Bonnard au Cannet. Le marchand Paul Rosenberg renouvelle son contrat avec Matisse. Le peintre part le retrouver à Floirac, avec Lydia Délectorskaya,qui était son assistante et modèle depuis 1935. En 1941, atteint d'un cancer du côlon, il est hospitalisé à la clinique du Parc de Lyon. Ses médecins lui donnent six mois à vivre. Il retourne à Nice où cette fois il s'installe à l'hôtel Regina à Nice, alité. Il conserve de son opération le port d'un corset de fer, qui empêche la station debout plus d'une heure.    "Tout est neuf, tout est frais comme si le monde venait de naître. Une fleur, une feuille, un caillou, tout brille, tout chatoie, tout est lustré, verni, vous ne pouvez vous imaginer comme c’est beau ! Je me dis quelquefois que nous profanons la vie. À force de voir les choses, nous ne les regardons plus". Il dessine alors au crayon et au fusain, les dessins sont exposés chez Louis Carré en novembre. S'il ne peut plus voyager, il utilise alors les étoffes ramenées de ses voyages pour habiller ses modèles originaires du monde entier. Son infirmière, Monique Bourgeois, accepte d'être son modèle. Il commence à utiliser la technique des gouaches découpées et commence la série "Jazz". Il s'installe à Vence et renoue une amitié épistolaire assidue avec le dessinateur et écrivain André Rouveyre, connu à l'atelier de Gustave Moreau. En 1942, Aragon fait de Matisse le symbole artistique "d'une manifestation de résistance à l'envahisseur barbare", celui de la vraie France contre l'Allemagne nazie dans l'Art français. En avril 1944, sa femme et sa fille sont arrêtées par la Gestapo, pour faits de Résistance. Amélie Matisse est condamnée à six mois de prison. Elle sera libérée en septembre 1944, tandis que Marguerite Matisse, la fille du peintre, est torturée et défigurée. Marguerite est prise en charge par la Croix-Rouge, qui la cache au sein de la famille Bruno à Giromagny près de Belfort. Elle est libérée en octobre 1944. Matisse la revoit en janvier et février 1945. Sous le coup d'une émotion intense, Henri Matisse dessine de nombreux portraits de sa fille, dont le dernier de la série montre alors un visage enfin apaisé. Jean Matisse, son fils, sculpteur, appartient lui à un réseau de résistance actif. Alité, handicapé, mais vivant, Matisse ne peut plus peindre ou pratiquer des techniques qui demandent des diluants. Il invente alors la technique des papiers découpés, qu'il peut, dans son lit, couper avec des ciseaux, papiers que ses assistants placent et collent aux endroits souhaités par l'artiste. Il commence à travailler, à partir de 1949, au décor de la chapelle du Rosaire de Vence, à la demande de son infirmière-assistante. L'artiste Jean Vincent de Crozals lui sert de modèle pour ses dessins du Christ. À quatre-vingt-un ans, Henri Matisse représente la France à la vingt-cinquième Biennale de Venise. Installé dans une chambre-atelier à l'hôtel Regina de Nice, il réalise sa dernière œuvre, "La Tristesse du roi", une gouache découpée aujourd'hui au musée d'Art moderne du Centre Pompidou. En 1952 a lieu l'inauguration du musée Matisse du Cateau-Cambrésis, sa ville natale. Henri Matisse meurt le trois novembre 1954 à Nice, après avoir dessiné la veille une dernière fois le portrait de Lydia Délectorskaya, que Matisse disait connaître par cœur, il conclut d'un:"Ça ira !", expression valant comme ses dernières paroles. Matisse est enterré dans cette ville, au cimetière de Cimiez. Jusqu'à sa mort, il fit preuve d'audace et d'exigence, autant de qualités qui l'amenèrent à toujours penser en homme de son temps, ouvert au monde et tourné vers le futur. "J’espère qu’aussi vieux que nous vivrons, nous mourrons jeunes".     Bibliographie et références:   - Louis-Charles Breunig, "Chroniques d’art, H. Matisse" - Guillaume Apollinaire, "Henri Matisse" - Louis Aragon, "Mon ami Henri Matisse" - Éric de Buretel de Chassey, "Henri Matisse" - Gaston Diehl, "Henri Matisse" - Jacqueline Duhême, "Petite main chez Henri Matisse" - Raymond Escholier, "Henri Matisse" - Françoise Gilot, "Matisse et Picasso" - Jean Guichard-Meili, "Matisse" - Karin Müller, "Métamorphoses de Matisse" - Marcelin Pleynet, "Henri Matisse" - Cécile Debray, "Matisse"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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"Manier des couleurs et des lignes, n'est-ce pas une vraie diplomatie, car la vraie difficulté c'est justement d'accorder tout cela. Peindre, c'est faire apparaître l'image qui n'est pas celle de l'apparence naturelle des choses, mais qui a la force de la réalité. Mes yeux sont faits pour effacer ce qui est laid". Si il est reconnu en grande partie pour ses peintures, le travail de Raoul Dufy (1877-1953) n’en reste pas moins fascinant et présente de très nombreuses faces cachées, tels ses travaux de gravures ou même d’illustration, qui sont moins connues. "Parce que Fragonard riait, on a eu vite fait de dire que c'était un petit peintre". Le mot de Renoir pourrait s'appliquer aussi à Raoul Dufy dont l'œuvre, toujours sereine et souvent spirituelle, cache si bien les tourments de l'artiste. Mais Dufy a cherché sans cesse. Ayant d'abord étudié au Havre, sa ville natale, auprès d'un maître qui reçut les leçons de Dominique Ingres, il découvre alors les impressionnistes à Paris. En 1905, la toile de Matisse "Luxe, calme et volupté" le révèle à lui-même: "Le réalisme impressionniste perdit pour moi son charme à la contemplation du miracle de l'imagination introduite dans le dessin et dans la couleur". D'où le rôle nouveau pour lui de ces tons exaltés d'abord, puis contenus, sous l'influence de Braque, un instant séduit lui aussi par la liberté de palette des fauves. Tous deux vont se tourner alors, chacun selon son tempérament mais dans le même souci d'une composition plus rigoureuse du tableau, vers Cézanne. C'est alors aussi que Dufy, pour vivre, s'initie à la gravure sur bois. Il illustrera "Le Bestiaire d'Apollinaire" et étudie le métier de dessinateur pour tissus. Il collaborera pendant près de vingt ans avec les soyeux Bianchini et Férier. Est-elle alors venue de la planche à graver, du "patron" d'imprimerie où le dessin et la couleur ne concordent pas toujours, comme dans l'imagerie populaire, cette séparation du contour et de la couleur ? Toujours est-il qu'elle formera l'une des caractéristiques de sa vision. Mais parfois c'est en quelque sorte le contraire. Le dessin réapparaît dans la couleur par le mouvement de la touche. La touche est elle-même dessin dans ce mouvement rapide, léger qui évoque l'impatience d'un manuscrit de musique. Dufy dessine en peignant,comme il peint en dessinant, laissant aux blancs une valeur de lumière. Sur le bleu transparent, viennent jouer le rouge et le blanc. Sur le vert, voici l'ocre, le bleu et le jaune pur. Quelque chose éclate alors comme les couleurs d'un carrousel. Il naît le trois juin 1877 au Havre et meurt le vingt-trois mars 1953 à Forcalquier, dans les Alpes-de-Haute-Provence.   "La Nature devient la stylisation d'une vérité propre à son auteur. Je n'ai jamais laissé dans le domaine du possible une chose qui demandait à naître". Raoul Dufy est second des onze enfants. Jean, peintre également est le septième, de Léon Marius Dufy, comptable dans une entreprise de métallurgie, musicien amateur talentueux, et de son épouse née Marie Eugénie Ida Lemonnier, native d'Honfleur. Les paysages normands en particulier, ceux de la côte fleurie l'inspirent beaucoup. À partir de 1893, il suit les cours du soir de Charles Lhullier à l'École municipale des beaux-arts du Havre. Il rencontre Raimond Lecourt, René de Saint-Delis et Othon Friesz avec lequel il partage ensuite un atelier à Montmartre et qui restera un de ses plus fidèles amis. Il peint des paysages normands à l'aquarelle. En 1900, grâce à une bourse, il entre à l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, à l’atelier Léon Bonnat où il retrouve Othon Friesz. Il dessine beaucoup. Sa première exposition au Salon des artistes français a lieu en 1901, il expose ensuite, en 1903, au Salon des indépendants. Le peintre Maurice Denis lui achète une toile. Il peint beaucoup les environs du Havre, et notamment la plage de Sainte-Adresse rendue célèbre par Eugène Boudin et Claude Monet. En 1904, avec son ami Albert Marquet, il travaille, toujours sur le motif, à Fécamp. Raoul Dufy est un élève doué. C’est en allant dans le sud de la France qu'il est pris d’une frénésie créatrice, dans un havre de paix sur la côte d’azur puis en Haute-Provence. Dès 1925, Pierre Courthion, critique d’art suisse avait reconnu en lui "le roi de la fantaisie, magicien de la couleur, le décorateur le plus vivant et le plus riche de notre temps". C’est l’Exposition internationale des arts décoratifs de 1925 qui scellera la brillante réussite de ses diverses associations de moyens. Ami de Jean Cocteau, Raoul Dufy l’aide grandement grâce à ses confections dans le domaine de la décoration théâtrale. Très influencé par le fauvisme et en particulier par les tableaux que Matisse expose au Salon d’automne de 19052, il travaille avec Othon Friesz, Raimond Lecourt et Albert Marquet sur des tableaux de rues pavoisées de drapeaux, de fêtes de village joyeuses et de plages. La célèbre galeriste parisienne Berthe Weill lui achète de nombreuses toiles. "La mère Weill", comme l’appelaient ses peintres, était bourrue, volontiers caustique et pète-sec. Elle-même avouait la sauvagerie de son caractère. Elle avait cependant d’exceptionnelles qualités de cœur et de dévouement. Jamais elle n’a profité de la détresse d’un artiste. Bien au contraire, elle en a aidé plus d’un par des achats opportuns, des expositions gratuites alors qu’elle-même se trouvait dans la gêne. Elle fustigeait les marchands qui asservissaient un peintre en s’assurant l’exclusivité de sa production et ceux qui organisaient des ventes fictives à Drouot afin de gonfler artificiellement les cotes. En raison de l’exiguïté de sa galerie, Picasso la quitta dès 1904 pour le marchand Clovis Sagot. En cette période héroïque, la vie n’était pas toujours facile à Montmartre, certains jours de misère, Berthe Weill a partagé son "frichti" avec Raoul Dufy.   "Peindre, c'est faire apparaître une image qui n'est pas celle de l'apparence naturelle des choses, mais qui a la force de la réalité. Une silhouette est un mouvement, non une forme". En 1908, prenant conscience de l'importance capitale de Paul Cézanne au cours de la grande rétrospective de 1907, il abandonne le fauvisme. Il exécute des études d'arbres, de chevaux, de modèles en atelier, des natures mortes. Cette même année, il se rend à L'Estaque, près de Marseille avec Georges Braque. Ils peignent, souvent côte à côte, les mêmes motifs que Cézanne, Dufy signant alors notamment "Arbres à L'Estaque". Il séjourne dans la villa Médicis libre, qui accueille des jeunes peintres dépourvus de ressources, à Orgeville avec André Lhote et Jean Marchand. En leur compagnie, il s’oriente vers des constructions influencées par les débuts du cubisme de Georges Braque et de Pablo Picasso. Il réalise en 1910 les bois gravés pour le "Bestiaire d’Apollinaire, il en fera d’autres pour les "Poèmes légendaires de France et de Brabant" d’Émile Verhaeren. Ce travail lui donne l’idée de créer des impressions de tissu. En 1911, il épouse une niçoise, Eugénie-Émilienne Brisson. Appelé par le couturier Paul Poiret qui a été impressionné par les gravures du "Bestiaire" de Guillaume Apollinaire, il se lance dans la création de motifs pour les tissus de mode et de décoration, l'impression de certains tissus est alors réalisée à l'aide de tampons de bois gravés. Avec Paul Poiret, il monte une petite entreprise de décoration et d'impression detissus, "La Petite Usine". Il y imprime ses premières tentures et étoffes qui feront la renommée de Paul Poiret. Un an plus tard, il est engagé par la maison de soieries lyonnaise Bianchini-Férier pour laquelle il créera d'innombrables motifs d'après ses thèmes favoris, naïades, animaux, oiseaux, fleurs, papillons, qui seront "mis en carte" pour le tissage sur les métiers Jacquard. Cette collaboration se prolongera jusqu'en 1930. Toujours influencé par Cézanne, son dessin devient plus souple au cours de son séjour à Hyères. En mars 1915, il s’engage dans le service automobile de l’armée.    "L'artiste, le vrai artiste, le vrai poète, ne doit peindre que selon qu'il voit et qu'il sent. Il doit être réellement fidèle à sa propre nature. L'art de peindre n'est que l'art d'exprimer l'invisible par le visible". Au cours de son premier séjour à Vence en 1919, les couleurs de ses tableaux deviennent plus vives et son dessin plus baroque. Sa peinture évolue vers un chromatisme éclatant de lumière et un dessin plus libre. Il exécute des lithographies pour les Madrigaux de Mallarmé en1920, il en réalisera d'autres pour "Le Poète assassiné de Guillaume Apollinaire". La même année le "Bœuf sur le Toit" de Jean Cocteau est représenté avec des décors et des costumes de Dufy. Sous l'impulsion de Paul Poiret, et désireux de se rendre compte de l’effet de ses tissus sur les femmes, il commence à fréquenter les champs de courses en 1922. Il y prend esthétiquement goût au spectacle des foules, des chevaux, et des mouvements. Il fait beaucoup d’aquarelles, et travaille la céramique, à partir de 1923, avec le céramiste catalan Artigas. D'emblée, les deux hommes sympathisent et le céramiste apprécie la fantaisie décorative et le talent du peintre. Sur les quelque deux cents pièces que comprend l'œuvre céramique de Dufy, la plupart sont le fruit du travail de collaboration entre les deux artistes. Ainsi "Le Vase aux baigneuses et aux cygnes est visible au MuMa, Musée d'Art moderne André Malraux au Havre. Dufy voyage beaucoup, découvre l’Italie puis le Maroc et l’Espagne. Il admire les tableaux de Titien au musée du Prado. Il voyage également en Belgique et en Angleterre. Il séjourne à Nice, de 1925 à 1929, avec son épouse niçoise. En 1926, en regardant une petite fille qui court sur le quai de Honfleur, il comprend que l’esprit enregistre plus vite la couleur que le contour. Il va alors dissocier les couleurs et le dessin. Il ajoute son dessin à de larges bandes de couleurs horizontales ou verticales, ou bien à de larges taches colorées. Homme aux multiples facettes, Dufy dans ses œuvres, évoque tout ce qu’il aime, à travers une vision du monde qui lui est propre. Son attirance pour le fauvisme le pousse à employer des couleurs souvent très vives, après avoir utilisé la technique du pochoir métallique, qui pose la forme du mannequin sur le papier. Le célèbre couturier Christian Lacroix lui même reconnaît la grande agilité du trait de Dufy et l’apprécie alors beaucoup.   "Un écrivain devrait écrire avec ses yeux et un peintre peindre avec ses oreilles. Ce que nous montre le peintre ou le sculpteur n'est pas ce qu'on voit autour de nous. Ce que nous voyons voile la profondeur qui est à l'origine de la forme". En 1936-1937, aidé par son frère Jean Dufy, il réalise pour le pavillon de l'Électricité de l’Exposition universelle de 1937, ce qui était alors la plus grande peinture existante au monde: "La Fée Électricité", aujourd'hui visible au musée d'Art moderne de Paris. Raoul Dufy commence à ressentir, en 1937, les premières atteintes d’une maladie douloureuse et invalidante: la polyarthrite rhumatoïde. Il est nommé membre du jury du prix Carnegie à Pittsburgh. Réfugié dans le sud de la France au début des années 1940, il peint les cartons pour les grandes tapisseries "Collioure" et "Le Bel Été". Dufy excelle dans la composition de décors et costumes de théâtre pour la Comédie-Française. Dans ses tableaux, il abandonne progressivement les larges bandes de couleurs pour une teinte d’ensemble dominante. Dufy illustre alors "Les Nourritures terrestres" d’André Gide en 1949, puis "L’Herbier" de Colette en 1950. Il peint des suites de tableaux sur des thèmes dont les plus célèbres sont les "Ateliers", les "Orchestres", les "Dépiquages", les "Régates". Il utilise un medium mis au point par son ami Jacques Maroger pour exalter l’intensité des couleurs. Au musée d'Art et d'Histoire de Genève, deux cent soixante œuvres, ainsi que des céramiques, tapisseries, livres sont rassemblées en 1952. Par ailleurs quarante œuvres sont envoyées à la Biennale de Venise. Il remporte le prix de peinture, et en offre le montant généreusement au peintre italien et à Charles Lapicque pour qu’ils puissent séjourner l’un en France et l’autre à Venise.   "Pour réaliser le beau, le peintre emploie la gamme des couleurs, le musicien celle des sons, le cuisinier celle des saveurs, et il est remarquable qu'il existe sept couleurs, sept sons, sept saveurs. Un amateur est un artiste qui travaille pour pouvoir peindre. Un professionnel est quelqu'un dont la femme travaille pour qu'il puisse peindre". Dufy s’installe à Forcalquier dans les Alpes-de-Haute-Provence. C’est là qu’il meurt, le vingt-trois mars 1953, d'une crise cardiaque. Ses derniers mots ont été pour demander à son secrétaire d’ouvrir les volets de sa chambre pour voir la montagne. Après une inhumation provisoire, la ville de Nice offre un emplacement au cimetière de Cimiez en 1956. Raoul Dufy subit d’abord l’influence d’Eugène Boudin et de l’impressionnisme, mais il ne retient pas la touche en virgule: la sienne devient par contre de plus en plus large et vigoureuse, comme on peut le voir dans "La Plage de Sainte-Adresse" (1904) et "Après le déjeuner" (1905-1906). Il faut souligner une maîtrise précoce de l’aquarelle, et déjà des indices de son style dans une œuvre comme le quatorze juillet 1898 au Havre où les teintes sont complétées à l’encre de Chine. Il découvre Henri Matisse et Paul Signac. Dans "La Place du village" (1906), les roses et les verts sont pris dans des traits assez épais soulignant les architectures. Les ombres sont franches. Un drapeau français dans un ciel encore impressionniste annonce les couleurs vives des rues pavoisées du Havre, qu’il peindra en compagnie de Marquet.   "Le peintre est tenu par l'apparence et c'est son affaire d'enfermer tout le vrai qu'il pourra dans une seule apparence. Mes peintures ne correspondent jamais à ce que j'avais prévu, mais je ne suis jamais surpris". Dans L’Estaque (1908), les formes, tout juste suggérées par des lignes bleues dans le lointain, rappellent la Montagne Sainte-Victoire du Cézanne de la maturité. Les maisons du "Village au bord de la mer" (1908) sont réduites à une géométrie simple. Les touches sont "cézanniennes", obliques et posées à la brosse plate, les tons sont peu contrastés. "L’Arbre à l’Estaque"(1908) de Dufy aurait pu être signé par le Georges Braque des "Maisons à l’Estaque" (1908). "Équarries" comme des morceaux de roche, les maisons de Braque et de Dufy, ne sont guère plus minérales que le ciel, la mer ou les arbres. Comme pour Cézanne, le vrai sujet de leurs tableaux est le volume et la profondeur. Toutefois Dufy s'évadera assez vite vers d’autres recherches, alors que Braque chercha à développer et épuiser les ressources de la géométrisation des motifs. Raoul Dufy ne frôlera pas même la presque abstraction du cubisme synthétique. Il reste attaché à la lisibilité de ses toiles. Ses couleurs gagnent en éclat et en diversité. Il est possible que Dufy ait influencé Picasso qui souvent reprenait à son compte les idées d’autres peintres. "La Cage d’oiseaux" (1923) du peintre espagnol présente bien des parentés avec "La cage d’oiseau" (1913-1914), jusqu’au titre de l’œuvre qui ne diffère que par un pluriel. Mais alors que chez Picasso la couleur est solidaire du trait, Dufy s’impose sans relation utile avec un dessin allusif, rudimentaire.   "L'amour est comme un peintre qui oublierait chaque matin, dans son atelier la vieille histoire du monde, pour saisir la fleur éternelle dans le tremblé de l'air". L'œuvre de Dufy compte environ trois mille toiles, six mille grandes aquarelles, six mille dessins, des bois gravés, des lithographies, des tapisseries et des tissus. Dufy se rend compte que, pour l’œil, les couleurs n’appartiennent pas indéfectiblement à une chose. Ce ne sont pas des qualités qui n’auraient pas de vie hors une substance. Elles ont leur vie propre, débordent les objets, et cela surtout dans l’expérience de la perception du mouvement. D’où l’usage de ce que Pierre Cabanne appelle "les flaques de couleurs juxtaposées". La dissociation entre la couleur et le dessin est parfois très poussée, et Dufy installe souvent les objets réduits à un contour sur trois ou quatre larges plages colorées. L’aquarelle, la gouache, qui prennent de plus en plus d’importance après 1930, lui offrent davantage de possibilités pour poursuivre l'expérience. Les "flaques" du fond sont étendues sur un papier préalablement mouillé et tendu sur une planche à dessin. Ses dessins témoignent de plus que de l’habileté. Il lui arrivait de dessiner des deux mains en même temps. L’art de Dufy ne tient pas dans une simple virtuosité contenant en soi seul son intérêt. C’est l’aboutissement d’un travail incessant couronné par le génie que n’explique jamais la facilité. La main obéit à un regard scrutateur et rapide. À première vue, ses dessins semblent fouillés, voire surchargés, mais un peu d’attention révèle que Dufy est allé droit à l’essentiel. Nous croyons d’abord avoir affaire à une œuvre baroque, et nous voyons vite que la plus grande simplicité, l'économie de moyens peut donner le sentiment de la richesse et presque de l’exhaustivité. Champs de blé, portraits, grilles de parcs, nus, bouquets d’anémones, feuillages: quelques traits rendent présente l'âme des choses. La joie de vivre et de dévoiler la vie soutient chaque tableau, chaque gouache, chaque dessin. Dufy promène un regard émerveillé sur le monde et nous invite à une fête qui n’a rien de superficiel et de mondain. "Si je pouvais ainsi exprimer toute la joie qui est en moi", disait-il. Il y est largement parvenu, et peu d’œuvres sont une telle invitation à cheminer vers un tel horizon de bonheur, aboutissement d’un travail guidé par le génie que n’explique jamais la facilité.   Bibliographie et références:   - Michaël Debris, "Raoul Dufy, le génie des couleurs" - Cécile Coutin, "Raoul Dufy ou la joie de vivre" - Pierre Cabanne, "La liberté du dessin et l’imagination de la couleur" - Marcelle Berr de Turique, "Une biographie de Raoul Dufy" - André Roussard, "Dictionnaire des peintres à Montmartre" - Raymond Cogniat, "Raoul Dufy ou le bonheur" - Maximilien Gauthier, "Raoul Dufy, l'arc-en-ciel" - René Jean Gauthier, "La peinture de Raoul Dufy" - Dora Perez-Tibi, " L'art de Raoul Dufy" - Jacques Lassaigne, "L’impressionnisme, le dépassement"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 8 heure(s)
"Le plaisir est chose strictement personnelle, sensible en profondeur, pour qui le tête-à-tête est un maximum. L'étaler aux regards d’autrui en abolit vite le mirage et devient un transport à quoi participent des tiers". Certains artistes échappent au récit canonique de l’histoire de l’art grâce auquel la chronologie des œuvres et de leurs créateurs permet aux amateurs de les situer dans un ensemble où chaque cas particulier résonne harmonieusement avec les autres, y compris lorsqu’ils s’opposent. Pour parler de ceux qui n’entrent pas dans ce cadre sans pour autant être oubliés et pour préserver ce fragile édifice, il a fallu inventer une catégorie spéciale, celle d’artiste classé inclassable. Félix Vallotton (1865-1925) lui appartient. Il naît en Suisse. Il émigre à Paris à l’âge de dix-sept ans pour y réaliser sa vocation et suivre les cours de l’Académie Julian. Il se fait connaître avant trente ans pour ses gravures sur bois et ses illustrations mêlées d’anarchisme. Il participe au groupe des Nabis. Il épouse la fille d’un grand marchand de tableaux en 1899 et acquiert la nationalité française en 1900 sans abandonner son passeport helvétique. C’est un peintre à la technique habile et classique, en marge de la révolution picturale permanente des débuts du XXème siècle. "Le très singulier Vallotton", tel était le titre de sa dernière grande rétrospective française en 2001, à Marseille et à Lyon. L’exposition du Grand Palais organisée en janvier 2014 et la Fondation Vallotton de Lausanne ne pouvait alors reprendre l’expression. Elle ne s’en éloigne pas vraiment puisqu’elle est sous-titrée "Le feu sous la glace", une manière de renforcer ainsi la singularité en lui ajoutant une dimension pittoresque, un cliché en forme d’avertissement. Attention, Vallotton n’est pas n’importe qui, même s’il n’est pas l’un des héros mythologiques qui jalonnent l’histoire de l’art. Pour bien le voir, il faut y regarder à deux fois. N’affirme-t-il pas peindre “pour des gens équilibrés, mais non dénués toutefois, très à l’intérieur, d’un peu de vice inavoué”, qu’il admet partager ?. Sa création picturale n'aligne pas les œuvres comme si elles s’enchaînaient en suivant le fil du temps, chacune sortant des précédentes et annonçant les suivantes. Il y a une autre histoire, "sous la glace", "très à l’intérieur", que raconte un parcours de mille sept cent quatre peintures répertoriées et plus de deux cents gravures, où les différents chapitres mettent alternativement l’accent sur la dimension formelle, sur la psychologie, du dévoilement personnel tel le "refoulement et le mensonge " et "le double féminin" à travers tous ses nus somptueux. Qu’y a-t-il de commun entre "La Valse" de 1893, cette vue surplombante et douce sur des danseurs figurés dans une veine pointilliste avec un visage de femme emportée par l’extase dans un coin du tableau, et "La chaste Suzanne" de 1922, deux hommes de dos au crâne chauve et brillant face à une femme en chapeau dont les yeux plongent dans ceux d’un de ses compagnons, tous enfouis dans une banquette profonde, une scène chaste par antiphrase ? La maîtrise de la composition ? Le pouvoir de suggestion qui laisse alors libre court à l’imagination du spectateur sans l’encombrer par des détails narratifs ? Félix Vallotton, né à Lausanne, le vingt-huit décembre 1865 et mort à Neuilly-sur-Seine, le vingt-neuf décembre 1925, est un artiste peintre, graveur, illustrateur, sculpteur, critique d'art et romancier franco-suisse. Il est issu d'une famille bourgeoise protestante. Il est le frère de Paul Vallotton. En 1882, il entre alors à l'Académie Julian à Paris, aux ateliers fréquentés par de nombreux artistes postimpressionnistes, dont les futurs nabis.Il s'y lie à Félix Stanislas Jasinski dont il fera deux portraits peints et qui l'initie aussi à la technique de la pointe sèche.   "La vie est une fumée, on se débat, on s'illusionne, on s'accroche à des fantômes qui cèdent sous la main, et la mort est là". Qu’y a-t-il de commun entre "La Charge", une gravure sur bois en noir et blanc de 1893 où la violence de la police est amplifiée par le regard effaré d’une femme au premier plan et les corps des victimes dans un vide à l’arrière, ou l’obscurité du "Suicide", également une xylogravure, de 1894, vue au ras de l’eau, tête alors engloutie au premier plan et visages minuscules des voyeurs tout en haut sur un pont, et "Verdun", un tableau de 1917 qui contient la force destructrice de la guerre ? Une économie des formes si précise et si efficace qu’elle pourrait illustrer un manuel de communication ? La capacité à contenir dans l’espace de la gravure et du tableau bien plus que l’addition des signes qui y sont peints et dessinés ? En moins de dix ans, le jeune Suisse parvient alors à se faire un nom auprès de l'avant-garde parisienne. Sa renommée devient internationale grâce à ses gravures sur bois et à ses illustrations en noir et blanc qui font sensation. Il participe régulièrement à des salons dont le Salon des artistes français, celui des indépendants, et le Salon d'automne. C'est un jeune écorché vif au teint blafard. Il nous toise à l'entrée de ses yeux rougis de romantique neurasthénique et du haut de sa précoce virtuosité. Enfant, Vallotton a failli mourir. On l'a aussi accusé d'avoir causé sans le vouloir la mort par noyade d'un de ses camarades. On se croirait dans une pièce de Strindberg ou dans un film de Haneke. Vallotton fera d'ailleurs un roman de ces hantises, intitulé "La Vie meurtrière". Dostoïevski pas loin non plus. Ces traumatismes expliqueraient un sentiment d'inanité existentielle, qui ira parfois jusqu'à un amour de la morbidité. Plus généralement, le flegme de Vallotton se traduit par une mise à distance et un noircissement du monde. "La vie est une fumée", avait coutume de dire celui qui a grandi dans le carcan calviniste de Lausanne. De là une texture lisse et froide. De là des arabesques et des couleurs aussi tranchantes que son ironie. Et un synthétisme élusif, japonisant. Tous ont valeur de protestation. C'est un parisien branché mais qui ne veut pas être associé à Cézanne ou aux vieux expressionnistes, et pas plus aux néo. Plus tard il ignorera aussi les jeunes fauves et les cubistes. Il admire Degas, Ingres et les maîtres anciens, surtout les as du dessin: Holbein, Dürer et, en Italie, Bronzino et les maniéristes. C'est acquis: sa ligne sera claire et serpentine. S'il peint Gertrude Stein, matrone de l'avant-garde, après Picasso, c'est inspiré par "Monsieur Bertin" d'Ingres (1832). Dans "Les Cinq Peintres", le voilà parmi les nabis. Mais en retrait. Il cache ses mains tandis que celles des Bonnard et des Vuillard volettent. On le surnomme le "nabi étranger". En fait, il poursuit sa route en solitaire. Cela en dépit des nombreuses références dont il continue d'orner ses toiles. Ses nus regardent Olympia ou le Bain turc .Ses intérieurs lorgnent vers les Hollandais du siècle d'or ou cultivent de passionnantes affinités avec Hammershoi, voire Munch. Les décadrages de ses scènes de la vie parisienne rivalisent avec ceux de Toulouse-Lautrec. Dommage, il manque son chef-d'œuvre, le triptyque "Le Bon Marché". Certaines perspectives étirées de quais venteux voisinent avec celles de Spilliaert. Tant d'influences et de correspondances aboutissent à des étrangetés absolues tel "Le Bain au soir d'été" (1892) qui fit rire au Salon des Indépendants de 1893. L'artiste était simplement très en avance sur son temps.    "Je compris alors, dans mon rêve, que l'arme du crime était l'instrument du graveur: le canif, le burin, la scie ou le poinçon. Et la révélation me vint d'un coup, toutes les pièces juxtaposées que j'avais visitées dans la vaste demeure labyrinthique étaient des scènes de crimes". Plus solaire est son autoportrait xylographié deux ans auparavant. Vallotton excelle dans cette technique. Il sait comme personne fouiller le bois pour ménager le blanc et sublimer le noir. Publiées dans la presse, ses gravures le rendent célèbre. Ce sont d'impitoyables charges contre l'enfer familial, la vie bourgeoise. Pourtant, cet anarchiste est soudain devenu un bon père de famille. Il a épousé la fille du marchand d'art Bernheim. Gabrielle est une jeune veuve, mère de trois enfants pas forcément aimables comme le montre "Le Dîner, effet de lampe" (1899). Il s'y est représenté de dos en ombre chinoise. Devant lui, un grand dadais et une petite peste le fixant du regard. Dès 1891, il renouvelle l'art de la xylographie. Ce revirement a pu être lié à la parution, au mois de mars 1891, du fameux article d’Albert Aurier, "Le Symbolisme en peinture", appelant à un art "idéiste" et décoratif, d’où seraient bannis "la vérité concrète, l’illusionnisme et le trompe-l’œil". Ses gravures sur bois exposées en 1892 au premier Salon de la Rose-Croix sont remarquées par les nabis, groupe qu'il rallie de 1893 à 1903. Il se liera d'amitié avec Édouard Vuillard. Membre fondateur du mouvement nabi, ce dernier s'est illustré dans la peinture de figure, de portrait, d'intérieur, de nature morte, de scène intimiste, de composition murale et de décor de théâtre. Vuillard a représenté de nombreuses scènes d'intérieurs, notamment avec sa mère jusqu'à la mort de cette dernière en 1928. La douce atmosphère de ces scènes de la vie quotidienne, dont il fait un sujet de prédilection, le qualifient comme artiste "intimiste". Il a cependant contesté trouver le plus d'inspiration dans ces "lieux familiers". "Vuillard ne faisait jamais poser ses modèles, il les surprenait chez eux, dans le décor qui leur était familier. Sa mère remplissait une carafe, K. X. Roussel lisait un journal, la chanteuse était à son piano, l'homme d'affaires à sa table, les enfants à leurs jeux, et le peintre leur disait: "Ne bougez plus, restez comme ça !". Il faisait alors un croquis et, dans cette première vision, on pouvait retrouver tout le tableau. Certaines de ses œuvres exigeront des mois, voire des années de travail, mais une fois achevées elle conserveront la fraîcheur de la première vision". Ils étaient alors très proches.    "Elle chut dans ses bras et les deux amants bouche à bouche se jurèrent un amour éternel, à leurs pieds, "Corbehaut mort", le tout formant tableau". La dernière décennie du siècle est également marquée par son travail d'illustrateur, notamment pour "La Revue blanche". L'une de ses affiches, La revue "La Pépinière" est reproduite dans "Les Maîtres de l'affiche" (1895-1900). En 1889, il avait rencontré Hélène Chatenay, dite "la Petite", une ouvrière qui deviendra son modèle et partagera sa vie. Mais Vallotton n’est pas capable de s'engager. Plus soucieux du devenir de son œuvre que de fonder une famille, il épouse en 1899 Gabrielle Bernheim (1863-1932), fille du marchand de tableaux Alexandre Bernheim, veuve de Gustave Rodrigues-Henriques (1860-1894), sœur de Josse (1870-1941) et de Gaston (1870-1953) Bernheim. Pour faciliter son intégration dans cette grande famille parisienne, l'ancien anarchiste est alors contraint à une certaine réserve. Il délaisse alors la gravure au profit de la peinture. En 1900, il obtient la nationalité française par décret de naturalisation du trois février 1889. Il est l'un des douze illustrateurs de l'hommage des artistes à Picquart. Il y représente Jules Méline. Qu’y a-t-il de commun entre les vues aériennes de jolis paysages presque abstraits, l’univers clos et pesant des intérieurs encadrés à distance par des portes, et les nus lisses aux couleurs froides, scènes d’alcôves ou d’allégories ? Qu’y a-t-il entre le visage et le masque ? Entre le visible et l’invisible qui est pourtant l’essentiel et l’énigme de la peinture puisqu’il ne peut être montré ? Le feu couve en effet sous la glace. En son temps, beaucoup de critiques ne virent que la glace, le reprochèrent à Vallotton. L’exposition du Grand Palais a mis l’accent sur le feu, en incitant quelquefois lourdement le spectateur à aller chercher dans les profondeurs ce que la surface ne livrait pas. Dès son arrivée à Paris, Félix Vallotton fréquente le monde artistique, expose dans des Salons et se fait des amis. Il rencontre le graveur Félix Jasinski et le peintre Charles Maurin dont il partage les idées de gauche et la révolte. En 1890, il publie sa première critique dans la "Gazette de Lausanne". Il en écrira ainsi une quarantaine, dont vingt-huit pour ce journal. Vallotton n’est donc pas que peintre, il rédige aussi des romans et des pièces de théâtre. Il commence la xylogravure en 1891, une technique qui lui permettra de sortir de la précarité financière. Il rejoint le groupe des Nabis, devient ami de Vuillard avec lequel il partage alors le goût des scènes d’intérieur où le calme de la composition et l’opulence des couleurs dissimulent drames et conflits. Son premier roman pourrait être intitulé "Scènes de la vie parisienne". Il y raconte les ambitions et les déceptions de dynasties bourgeoises oscillant entre affaires, administration et bohème, aspirant au succès mais ne cessant de retomber dans la médiocrité. Dans la peinture de ses personnages et de leurs destins croisés, Vallotton réussit le tour de force de marier empathie et distance ironique. "La vie meurtrière" est de la même veine. Dans "Corbehaut", l'action se déroule dans une petite ville bretonne, après la fin des hostilités de la première guerre mondiale. Un journaliste et ancien soldat s'y installe pour quelques mois. Il veut écrire. À travers son regard, on découvre le présent et le passé d'une petite communauté humaine, ses secrets, ses bassesses. Un roman noir, sans illusion, écrit dans une langue inventive et directe, loin de tout misérabilisme. Publié plusieurs années après la mort de son auteur qui ya travaillé pendant les dernières années, ce roman est le résultat du dégoût provoqué en lui par la grande guerre.    "Je suis admiratif de son talent et je me dis que voilà quelqu'un qui a tout compris et que pour faire cela il faut avoir vu et avoir une sensibilité exacerbée d'artiste. Ce sont des choses qui ne sont pas dicibles, on ne peut qu'aller à Moscou pour voir ce genre de chose". Jusqu’à la fin du XIXème siècle, Vallotton semble suivre le courant et s’y mouvoir avec succès. Il pratique un éclectisme de bon aloi en élargissant son champ d’expression à la littérature et à la critique. Il fait partie d’un mouvement, ce qui est pour ainsi dire une nécessité à l’époque. Il excelle dans la xylogravure et chacune de ses images est un coup de poing. Les journaux lui demandent alors des illustrations. Il participe à de nombreuses expositions y compris dans les meilleures galeries. Il aurait pu continuer sur sa lancée comme ses amis Nabis, Vuillard, Bonnard ou Denis. Mais le tournant du siècle est un tournant pour lui. Difficile de dire si son changement de trajectoire est alors l’effet ou la cause de sa rencontre avec Gabrielle Henriette Rodrigues-Henriques, une veuve qui est la fille du célèbre marchand de tableaux Alexandre Bernheim. Pour épouser Gabrielle, Vallotton quitte Hélène Chatenay, une ouvrière. Il quitte alors un monde pour un autre, celui de la bourgeoisie parisienne, et se débarrasse des soucis matériels. Même s’il a adhéré aux avant-gardes de la fin du XIXème siècle, Vallotton n’a jamais cessé d’admirer des peintres à la technique classique. Très vite, il abandonne les aplats et la division colorée des Nabis. Il arrête la xylogravure et fait oublier sa réputation d’illustrateur. Il revient au modelé. Les révolutions des années 1900 vont se passer sans lui. Son portrait de "Gertrude Stein" et son"Bain turc", tous deux de 1907, permettent de voir comment il tire parti de la manière d’Ingres. Ces tableaux peuvent être rapprochés de deux œuvres de Picasso, le "Gertrude Stein" de 1905-1906 et "Les Demoiselles d’Avignon" de 1907. Comme Vallotton, Picasso admire Ingres. Leurs tableaux sont des hommages. Mais le mouvement est inverse. Vallotton essaie de contenir la complexité de son personnage et la richesse narrative du groupe de femmes nues du "Bain turc" dans les frontières d’un classicisme dépouillé et distant. Alors que Picasso, qui se réfère explicitement à la nature morte du "Bain turc" d’Ingres dans ses "Demoiselles d’Avignon", fait exploser tous les cadres, tous les critères de l’académisme et du bon goût. Saine émulation entre artistes.    "Une brune forte, aux lèvres chaudes et qui sentait l'amour. Deux seins gras surgirent, tassés comme des lapins dans un panier". Félix Vallotton n’est pourtant pas rentré dans le rang, même si on retrouve dans beaucoup de ses nus les postures et les thèmes d’un Cabanel ou d’un Bouguereau, honnis par les acteurs de la révolution moderne. Chez Vallotton, l’érotisme exquis des peintres pompiers est passé au vitriol. La dureté du trait, l’acidité des couleurs, l’opacité des surfaces subvertissent les sujets et repoussent la contemplation. Comme "l'Olympia"de Manet dont la couleur de la peau est une agression visuelle, les figures de Vallotton interdisent l’empathie et l’adhésion. Le vrai sujet est ailleurs. Malgré sa réussite et son bon mariage, Vallotton ne s’est jamais vraiment embourgeoisé. Ses œuvres de guerre, auxquelles l’exposition consacre une place importante, vont en apporter la preuve. En 1912, il refuse la Légion d’honneur. En 1914, il essaie alors de rejoindre l’armée française. Son engagement est refusé. Il mènera sa guerre personnelle, en peinture. Il revient à la xylogravure en 1915-1916 pour une série d’estampes effrayantes intitulée "C’est la guerre", il peint plusieurs scènes de bataille dont Verdun (1917), qui est sans doute son chef-d’œuvre. Il se rapproche ainsi de Goya, un autre peintre à double vie. Pendant presque vingt ans, Vallotton s’est écarté des courants de l’histoire de l’art. Il sera rejoint par eux dans les années 1920 lorsque Picasso, encore lui, revient au néo-classicisme, ou lorsqu’émergera en Allemagne le réalisme cruel, intransigeant de la "Neue Sachlichtkeit", la nouvelle objectivité. En histoire de l’art, la chronologie a ses tours de passe-passe. Secret et passionné, réfléchi et sensuel, misanthrope et séducteur, aspirant au bonheur mais se régalant de souffrance, l’homme est aussi complexe que son art est savant sous une apparente simplicité. Il a appartenu aux sociétés d’artistes les plus prestigieuses, il a également participé à toutes les grandes expositions internationales, il a gagné l'estime de ses élèves, avant de devenir une référence pour toute une nouvelle génération de peintres. Il a connu l’élite du monde artistique et littéraire de son époque. Des amis fidèles l’ont entouré, des femmes l’ont aimé. Il a visité les plus belles villes d’Europe et a séjourné dans des endroits magnifiques dont ses paysages gardent à jamais le souvenir. Mais il a cultivé avec une sorte de délectation morose une mélancolie caractéristique de son temps. Elle a été ainsi le nerf de sa créativité débordante, l’excuse de ses échecs et, par sublimation, la marque de son art. Il meurt le vingt-neuf décembre 1925, à l'âge de soixante ans. Il repose avec sa seconde épouse, Gabrielle, au cimetière du Montparnasse.      Bibliographie et références:   - Nathalia Brodskaïa, "Félix Vallotton, un artiste" - Charles Goerg, "Félix Vallotton" - Maxime Vallotton, "Catalogue de Félix Vallotton" - Bernard Dorival, "Vallotton, la bibliothèque des arts" - Patrick Grainville, "Vallotton, la bibliothèque des arts" - Marina Ducrey, "Félix Vallotton, l’œuvre peint" - Maryline Desbiolles, "Vallotton est inadmissible" - John Glaves-Smith, "Félix Vallotton, l’œuvre peint" - Belinda Thomson, "Félix Vallotton, Grand Palais Paris" - Ian Chilvers, "Félix Vallotton, le peintre de l'ambigu"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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