Méridienne d'un soir
par le Il y a 7 heure(s)
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"Si quelqu'un veut savoir quelque chose sur moi en tant que peintre, qu'il regarde attentivement mes toiles et qu'il cherche à découvrir en elles, ce que je suis et ce que je veux. Quand j’ai terminé un tableau, je ne veux pas perdre ensuite des mois entiers à le justifier devant la foule. Ce qui compte pour moi, ce n’est pas à combien de gens il plaît, mais à qui. Si tu ne peux plaire à tous par tes actes et ton art, plais à peu. Plaire à beaucoup est mal". Choisie par Klimt (1862-1918) comme dédicace à son allégorie de la vérité "nue", Nuda Veritas, cette citation de Schiller tranche avec l’incroyable postérité du peintre. Klimt. Ce nom formidable qui sonne comme détonation est devenu celui d’une terre inconnue et pleine de promesses, où se rencontre le désir du public le plus large qu’un peintre puisse réunir. Tandis que les collectionneurs s’échangent alors les rares pièces encore sur le marché à des prix démentiels, un paysage volé par les nazis et restitué au petit-fils de Klimt s’est vendu à plus de quarante millions de dollars l’année dernière, que ses expositions sont devenues pour les musées synonyme de succès garanti, il est depuis plusieurs décennies l’un des artistes les plus reproduits et son fameux "Baiser" a fait le tour du monde. Comme un jumeau silencieux de Kandinsky, convaincu comme lui de la mission spirituelle de l’art, Klimt n’imaginait d’autre salut qu’artistique à la crise économique, politique, morale et intellectuelle que traversait la Vienne fin de siècle. Malgré la réception difficile de son œuvre par ses contemporains, il apparaît clairement aujourd’hui qu’il a non seulement contribué à mettre l’art à la portée du plus grand nombre, mais qu’il a également accompli quelque chose de cette mission d’élévation spirituelle dont il le pensait investi. En 1900, le refus par l’académie des toiles préparatoires aux allégories qu’elle lui avait commandées marque pourtant un tournant dans sa carrière. "Philosophie" lui vaut le titre de peintre "prétentieux et métaphysicien", ses pairs fustigeant la "laideur" d’un tableau qui ne respecte pas les codes imposés par l’exercice, et qui le fait au nom d’une modernité dans laquelle ils voient la marque incontestable de la décadence. Klimt se retire alors dans la création, cheminant dans le développement de cette métaphysique qu’on lui reproche comme une tare et que lassé de défendre dans l’arène, il s’efforce de peindre à l’abri des regards.Il engage des évolutions majeures dans son œuvre. Le recours de plus en plus poussé à l’ornement associé à un naturalisme stylisé, qui annoncent la période dorée. La préférence accordée alors aux surfaces planes, à deux dimensions plutôt qu’au relief classique. Et bientôt l’abstraction s’imposent alors à lui comme des étapes nécessaires dans le questionnement de la vérité nue qu’il cherche à capturer. Dans le même temps, ses thématiques s’articulent autour de la saisie de la résonnance profonde et singulière qu’il perçoit entre la question de la vérité et l’énigme du féminin, qui le fascine jusqu’à l’obsession. Est-ce parce qu’il a très tôt posé cette question que Freud assignait comme tâche au XXème siècle, "Mais que veut la femme enfin ?", que Gustav Klimt semble à ce point notre contemporain ?

 

"L’art est une ligne autour de vos pensées. À chaque siècle son art, à l'art sa liberté". En 1894, Klimt n’est pas loin de pouvoir alors prétendre au titre de peintre officiel de la ville de Vienne. Alors qu’il a déjà réalisé de nombreuses commandes dans le cadre de la rénovation de la monumentale Ringstrasse, il se voit confier la décoration des plafonds de l’"Aula Magna" de l’Université. La ville lui donne alors carte blanche pour illustrer "le triomphe de la lumière sur les ténèbres" par des allégories de la philosophie, de la médecine et de la jurisprudence. Grand mal lui en prit. Trois ansplus tard, alors qu’il est plongé dans la réalisation de cette monumentale commande, Klimt fonde avec une poignée d’artistes la célèbre Sécession viennoise afin de promouvoir un art nouveau, dégagé des contraintes académiques et des impératifs marchands qui brident leur créativité. Ils se dotent d’un Palais dont ils confient alors la réalisation à l’architecte Joseph Maria Olbrich et qu’ils financent en grande partie grâce à un généreux mécène qui n’est autre que Karl Wittgenstein, magnat de l’acier et père de Ludwig. La maison natale de Klimt s’élevait au 247, Linzerstrasse, à Baumgarten, commune alors indépendante et laborieuse des faubourgs de Vienne. Elle est aujourd’hui détruite. Elle a disparu, comme a disparu l’empire des Habsbourg, pourtant vieux de tant de siècles. Une photographie cependant nous la montre telle qu’elle se présentait vers 1900. Blanche et de plain-pied sous un vaste toit de tuiles plates. Pour entrée, une porte cochère à double battant décorée de losanges. L’appartement des Klimt se trouvait là, à droite en entrant. On peut en voir les fenêtres à petits carreaux, qui donnent sur le trottoir d’une rue pavée que martelaient jadis les sabots des attelages. C’est donc ici qu’est né le peintre. Linzerstrasse. Ce nom a-t-il été donné à la rue parce qu’y vivaient des immigrés de Linz, en Haute-Autriche ? Ce qui est certain, c’est que Baumgarten était peuplé d’ouvriers lorsque Gustav y naquit, le quatorze juillet 1862. Le logement des Klimt était minuscule, insalubre, mal éclairé. Mais des étincelles métalliques d’une merveilleuse splendeur animaient l’ennuyeuse tonalité des lieux. Elles durent fasciner très tôt le regard de l’enfant. Ernst, le père de Gustav Klimt, était orfèvre, et plus précisément graveur sur or. Ainsi en remontant la généalogie du côté paternel, on trouve des paysans et des soldats originaires de Bohême, aujourd’hui une région de la République tchèque. Le grand-père de Gustav était devenu principal garde du corps de l’empereur Ferdinand Ier, qui régna de 1835 à 1848. C’est ainsi que, vers 1840, la famille avait quitté Drabschitz, près de Leimeritz, au nord de Prague, pour venir s’installer dans la capitale autrichienne. Des immigrés alors dans la Vienne impériale.

 

"L'art disparaîtra à mesure que la vie aura plus d'équilibre. Nous n'aurons plus besoin de peintures et de sculptures, car nous vivrons au milieu de l'art réalisé". Deuxième enfant d'une famille de sept, Gustav Klimt est né à Baumgarten, près de Vienne. Fils d'Ernst Klimt (1834 - 1892), orfèvre ciseleur de métaux précieux, et d'Anne Finster (1836-1915), qui a toujours rêvé d'être une chanteuse lyrique mais n'a jamais réussi, Gustav a grandi dans la pauvreté. Son père, d'origine tchèque et ne parlant pas bien l'allemand, n'a pas les contacts nécessaires pour gagner assez d'argent pour subvenir correctement aux besoins de sa famille. La famille vit dans la même pièce. Alors que Gustav n'a que douze ans, sa sœur, Anna, âgée de cinq ans, meurt d'une maladie infantile. Sa mère n'arrive pas à supporter et s'effondre totalement. Scolarisé partiellement, Gustav est la cible des autres élèves et se sent rejeté, se plongeant alors dans le dessin. Avec son frère Ernst, il commence à aider leur père dans son travail d'orfèvre. En 1876, à l'âge de quatorze ans, il s'inscrit à l'école des arts appliqués de Vienne, Ernst le rejoignant un an après en 1872. Il y sont élèves de Ferdinand Laufberger et de Julius Victor Berger. À eux deux, il dessinent des portraits d'après photographies qu'ils vendent six gulden pièce. En 1879, il débute alors comme décorateur dans l'équipe de Hans Makart à qui il rêvera de ressembler pendant un temps, en participant à l'organisation du Festzug (noces d'argent du couple impérial). La même année, les frères Klimt et leur ami Franz Matsch décorent la cour intérieure du musée d'Histoire de l'art. En 1883, il crée un atelier collectif appelé "Künstler-Compagnie" et travaille avec son frère Ernst Klimt, qui est orfèvre ciseleur, et Franz Matsch. Le trio réalise en particulier de nombreuses fresques, allégories et emblèmes dans un style alors très académique. La précision des portraits de Klimt est renommée. Il se voit confier la décoration de murs et plafonds de villas mais aussi de théâtres et édifices publics. En 1885, il décore la villa "Hermès", dans le Lainzer Tiergarten, d'après les dessins de Hans Makart, le théâtre de Carlsbad en 1886, les plafonds du théâtre de Fiume en 1893. Entre1886 et 1888, il peint l'escalier du Burgtheater à Vienne et le style de Klimt commence à se différencier de celui de son frère Ernst Klimt et de celui de Franz Matsch. Désormais chacun travaille pour son compte. Ainsi, les qualités artistiques de Gustav Klimt sont reconnues officiellement et il reçoit, en 1888, à l'âge de vingt-six ans, la croix d'or du Mérite artistique des mains de l'empereur François-Joseph. Le succès est alors en marche pour l'artiste-peintre.

 

"Il y a des êtres qui font d'un soleil une simple tache jaune mais il y en a aussi qui font d'une simple tache jaune, un véritable soleil". En 1890, il réalise la décoration du grand escalier du musée d'Histoire de l'art et reçoit alors le prixde l'empereur (quatre cents gulden) pour l’œuvre représentant "La Salle de l'ancien Burgtheater", Vienne. Ainsi, jusqu'en 1890, Gustav Klimt a un début de carrière fait d'une solide réputation de peintre décorateur répondant à des demandes officielles de peintures architecturales, mais sans réelle originalité. Par la suite, son art devient moderne et plus original. Il s'exprime totalement et librement, comme l'indiquent les inscriptions sur le tableau "Nuda Veritas"."Si l’on ne peut par ses actions et son art plaire à tous, il faut choisir de plaire au petit nombre. Plaire à beaucoup n’est pas une solution". En 1892, son père meurt d'apoplexie, comme il mourra lui-même. Son frère Ernst Klimt meurt également la même année, ce qui provoque alors la dissolution de la compagnie. Dès ses premières commandes personnelles, il se dégage ainsi des modèles académiques, inspiré par les estampes japonaises, le symbolisme et l'impressionnisme français. En 1892, à la mort de son frère, il doit alors assurer la sécurité financière de sa famille. Il amorce sa rupture avec l'académisme. En 1893, le ministre de la culture refuse sa nomination à la chaire de peinture d'histoire des Beaux-Arts. Comme la plupart des jeunes artistes de la ville, Gustav rêvait de ressembler un jour à Hans Makart, le prince des peintres viennois qu’on surnommait aussi l’Enchanteur. Sa carrière était un réel exemple de réussite. Fils d’un surveillant de salle au château Mirabell, ancienne résidence du prince archevêque, Johann Ferdinand Apollonius Makart était né le vingt-huit mai 1840 à Salzbourg. Dès l’âge de dix ans, il avait suivi des cours avec Johann Fischbach, un des représentants majeurs du style biedermeier, qui avait alors ouvert une académie de peinture dans la ville. En 1858, il était hélas refusé à l’Académie des beaux-arts de Vienne. Ce fut en quelque sorte sa chance, puisque, en 1861, il entrait à celle de Munich, alors particulièrement réputée. Il y subit l’influence déterminante du célèbre peintre d’histoire Carl von Piloty. En 1898, il peint le tableau Pallas "Athéna", qui sera utilisé comme affiche à l'occasion de la deuxième exposition de la Sécession, lors de l'inauguration de l'édifice de Joseph Maria Olbrich. Il détourne la représentation traditionnelle du sujet, d'inspiration classique, en montrant le visage de la déesse une Gorgone tirant la langue, représentation traditionnelle de l'époque archaïque.

 

"Quand j'étais enfant, je dessinais comme Raphaël mais il m'a fallu toute une vie pour apprendre à dessiner comme un enfant. Dans chaque enfant il y a un artiste. Le problème est de savoir comment rester un artiste en grandissant". Au cours de l'année 1900, lors de la septième exposition de la Sécession, il présente sa toile intitulée "La Philosophie", qui est la première des trois toiles préparatoires, avec "La Médecine" et "La Jurisprudence", qui lui avaient alors été commandées en 1886 pour illustrer les voûtes du plafond de l'aula magna, le hall d'accueil de l'université de Vienne.Il choisit de représenter la "Philosophie" sous la forme d'une sphinge aux contours flous, la tête perdue dans les étoiles, tandis qu'autour d'elle se déroulent les cycles de la vie, de la naissance à la vieillesse, en passant par les étreintes de l'amour. À gauche, à l'avant-plan, la connaissance revêt les traits d'une femme fatale fixant de ses yeux froids et sombres le spectateur. Cette toile fait l'objet d'une critique sévère des autorités universitaires, qui s'attendaient à une représentation classique du sujet, et qui considèrent alors cette allégorie comme une provocation au libertinage et une atteinte aux bonnes mœurs. La critique violente de la presse l'accuse d'outrager l'enseignement et de vouloir pervertir la jeunesse. On lui reproche ses peintures trop érotiques, et on s'interroge sur sa santé mentale et sur ses crises de dépression. La "Frise Beethoven" est finalement présentée pour la première fois par Klimt en 1902 lors de la quatorzième exposition de la Sécession, consacrée à la musique de Beethoven. Cette œuvre fait de nouveau l'objet de critiques violentes au nom de la morale. Mais elle est appréciée par Auguste Rodin qu'il rencontre en 1902. En 1899, Klimt avait représenté la "vérité nue" dans une allégorie qui fit office de manifeste esthétique, Nuda Veritas, sous les traits d’une vierge nubile. Perdue dans une abondante chevelure rousse, affichant sa nudité jusque dans le grain transparent de sa peau, elle semblait défier le spectateur, et la modernité à travers lui, en lui tendant un miroir vide. Ici, la "prêtresse philosophique" révèle ainsi le reflet effrayant suggérée par "Nuda Veritas", celui d’une humanité impuissante soumise à l’arbitraire, dont le seul espoir de salut semble déposé dans le regard médusant de la Connaissance. Klimt aimait-il vraiment les femmes ? Il serait sans doute plus juste de dire qu’il aimait aimer. Ce vieux garçon qui ne vécut jamais qu’avec sa mère et ses sœurs, père d’innombrables enfants illégitimes dans tout Vienne, fut le tendre compagnon de toute une vie d’Emilie Flöge, son âme sœur, une styliste avec laquelle il a une relation intellectuelle et esthétique d’égal à égal, et l’amant de nombreuses maîtresses plus ou moins passagères. Si Klimt ne pouvaient se passer du commerce avec les femmes, et bien qu’il ait souvent connu d’authentiques chagrins, il n’a jamais vraiment su être un père. Sans doute les femmes et le phénomène de la maternité, qui lui fournirent quelques-uns de ses plus beaux sujets, l’intriguaient-ils beaucoup trop pour que leurs occurrences dans sa vie suffisent jamais à épancher la curiosité infinie qu’il en avait. L'artiste était très secret.

 

"L’art est un mensonge qui nous permet de dévoiler la vérité. Le sens de la vie c'est de trouver votre cadeau, le bu tde la vie est de le donner". "Le Baiser", qui est le tableau le plus représentatif du génie de Gustav Klimt et qu'il peint en 1906, sera reproduit dans le thème de "L'Accomplissement" pour la fresque d'Adolphe Stoclet. En 1907, Klimt rencontre le jeune peintre Egon Schiele qu'il va beaucoup influencer. Klimt sera pour lui un modèle et un maître. Àpartir de 1905, devant les désaccords avec de nombreux artistes du groupe, il quitte, avec plusieurs de ses amis, la Sécession, qui, selon lui, tend à se scléroser. Il se retire en 1905 avec Carl Moll, tandis que Josef Hoffmann et Koloman Moser fondent la "Wiener Werkstätte" (atelier viennois) en 1907. En 1908, Klimt expose seize toiles à la Kunstchau. La "Galleria d'arte moderna" achète "Les Trois Âges" de la femme et l'Österreichische Staatsgalerieachète "Le Baiser". Il épure son style, évitant l'or à partir de 1909. Il va à Paris où il découvre avec intérêt l’œuvre de Toulouse-Lautrec. Il découvre le fauvisme et ses précurseurs. Vincent van Gogh, Edvard Munch, Jan Toorop, Paul Gauguin, Pierre Bonnard et Henri Matisse sont exposés à la "Kunstschau Wien". Il se consacre alors à la peinture de paysages ou des scènes allégoriques très ornementées, de plus en plus stylisées et aux couleurs vives, ce qui le rapproche alors du pointillisme de Seurat, mais aussi de Van Gogh et de Bonnard. En 1909, il commence la "Frise Stoclet". Il s'intéresse davantage à la peinture intimiste et aux portraits. Il réalise des tableaux de femmes de grandes dimensions, avec des compositions richement décorées, pour flatter une clientèle riche et bourgeoise qui lui fait des commandes, et il réalise aussi de nombreuses scènes de femmes nues ou aux poses langoureuses et érotiques, en tenues extravagantes dans des compositions asymétriques, sans relief et sansperspectives, riches d'une ornementation chatoyante, envahissante et sensuelle. En 1910, Klimt participe à la neuvième Biennale de Venise, où il retrouve le succès et la notoriété d'avant l'aula magna. Il reprend alors le titre de décorateur "fin de siècle", de peintre de l'intelligentsia autrichienne et d'inventeur réel de l'art décoratif.

 

"Je n'évolue pas, je suis. Il n'y a, en art, ni passé, ni futur. L'art qui n'est pas dans le présent ne sera jamais .Faut-il peindre ce qu'il y a sur un visage? Ce qu'il y a dans un visage ? Ou ce qui se cache derrière un visage ?" De fait, de sa maison à son atelier et de voyages en mondanités, Klimt passa sa vie entouré par des femmes. Sa carrière dépendait d’ailleurs assez largement de leur bon vouloir, puisque ce sont des femmes comme Eugénie Primavesi, Adèle Bloch-Bauer, Sonja Knips ou Margaret Stonborough-Wittgenstein qui poussèrent leurs époux au mécénat. Au travers des salons qu’elles tenaient, une poignée de privilégiées faisaient ainsi le lien entre le monde de l’art et la haute bourgeoisie, et c’est par exemple chez Bertha Zuckerhandl que s’est formée l’idée sécessioniste. Alors que les Viennoises de bonne famille dissimulent leur corps dans des tenues rigides et baleinées, des corsets qui remontent les seins et compriment la taille comme en porte Sissi, l’épouse chérie de François-Joseph Ier, la femme klimtienne est drapée dans de riches étoffes, dans des robes d’inspiration byzantine qui épousent librement les formes et dont Emilie Flöge a fait sa marque de fabrique. Klimt réalise ainsi sur commande les nombreux portraits des épouses fortunées qui gravitent autour de lui, dans des parures et des intérieurs somptueux. Mais des dessins aux fresques les plus monumentales, il représente aussi quantité de femmes nues avec un réalisme qui dérange. Ou plutôt, il ne les habille pas toujours, comme un tableau inachevé le laisse à supposer. "L’Épousée", retrouvée sur un chevalet dans son atelier, représente une jeune femme nue minutieusement dessinée sur laquelle Klimt était en train de peindre un habit aux lourds motifs. Les restaurateurs sont d’autant plus enclins à penser que le peintre, qui ne rechignait pas devant la tâche, a pu réaliser des nus en dessous de certains de ces sujets vêtus que l’on a récemment découvert un fond doréen dessous d’une toile comme "Le Tournesol", où l’or n’apparaît pourtant que par petites touches éparpillées qu’il aurait très bien pu appliquer à la fin. S’il est intéressant de déshabiller ses toiles pour en dévoiler les strates successives, Klimt est partisan de dépouiller la femme de ses parures et de la libérer des poses convenables.

 

"Quand je peins, mon but est de montrer ce que j'ai trouvé, et non ce que je cherche. En art, les intentions ne suffisent pas et, comme nous disons en autrichien, l'amour doit être prouvé par les fait, et non par les paroles. Ce qui compte, c'est ce qu'on fait, et non ce qu'on avait l'intention de faire". Tranchant avec les corps lisses qu’affectionne le classicisme historiciste, la vierge de "Nudas Véritas" exhibe ainsi ses cuisses charnues et sa toison pubienne, tandis que l’allégorie de la médecine, puis "l’Espoir", dont c’est l’unique et superbe sujet, représentent des femmes enceintes recueillies sur leur ventre arrondi, dont l’exhibition est alors considérée comme le comble de l’offense à la pudeur. Peignant le corps de la femme dans tous ses états et à tous les âges, Klimt brise un autre tabou qu’est le vieillissement, représenté dans la "Philosophie", Les trois âges de la femme en 1905, et surtout dans la "Frise Beethoven" dont une fameuse femme âgée aux lourds seins nu fera scandale. S’il est vrai que celle-ci continue de déranger au point que ses seins sont parfois cachés dans les reproductions dont elle fait l’objet, à l’époque il était alors déconseillé aux hommes de venir aux expositions accompagnés de leur épouse. C’est qu’en la peignant nue, il peint aussi les ambivalences et la sensualité de la femme. Les modèles qui déambulent dans son atelier lui sont l’occasion de dessins érotiques, faits par récréation et dont il déchirait la plupart, où il montre alors des corps nus et abandonnés au plaisir solitaire, au sommeil ou simplement lascifs. Mais c’est dans "Judith", en 1901, que l’érotisme et les ambivalences du féminin éclatent dans un élan sublime et dérangeant. Lors du siège de Béthulie par les Assyriens, au Vème siècle avant Jésus-Christ, la pieuse et belle veuve pénètre dans le camp ennemi pour séduire son chef, Holopherne, qu’elle enivre avant de lui trancher la gorge. La Judith de Klimt, qui repousse négligemment la tête encore chaude d’Holopherne, semble baignée d’une singulière volupté. Laissant son sein gauche échapper de son corsage, les yeux mi-clos, elle est plongée dans une extase indéniablement érotique à laquelle elle invite celui qui la regarde. Tandis qu’une débauche de dorure éclaire la toile, l’énigmatique visage de Judith la crève par sa beauté et cette inquiétante lascivité dont elle nous rend complices. Jouirait-elle de son crime, ou pire, d’avoir décapité la loi virile à travers lui ? La femme selon Klimt représente un danger pour l'homme.

 

"Évidemment on ne sait jamais ce qu’on va dessine, mais quand on commence à le faire, naît une histoire,une idée, et ça y est. Ensuite l’histoire grandit, comme au théâtre, comme dans la vie, le dessin se transforme en d’autres dessins, en un véritable roman". L’Exposition internationale du Sonderbund, qui se tint à Cologne du vingt mai au trente septembre 1912, marqua non seulement l’histoire de l’expressionnisme, mais de façon plus générale celle de l’art moderne. Les organisateurs avaient pu réunir plus de six cent cinquante peintures et sculptures, dont beaucoup ont depuis trouvé place dans les plus grands musées à travers le monde. Qu’on en juge. Outre des Signac, Matisse, Derain, Vlaminck, Braque, Kokoschka ou Egon Schiele, on pouvait y voir cent vingt-cinq œuvres de Van Gogh, vingt-six de Gauguin, vingt-cinq de Cézanne et seize de Picasso. Une salle était dédiée à Edvard Munch, dont ce fut la consécration. Le "Sonderbund" inspira directement l’immense exposition d’art moderne qui se tint à New York l’année suivante. "L’Armory Show", qui apporta une célébrité immédiate à Marcel Duchamp, dont le "Nu descendant un escalier" fit alors scandale, en même temps qu’elle marquait l’entrée en fanfare des États-Unis sur le marché de l’art international. Klimt inaugurait cette année-là ce qu’on a appelé sa "période fleurie" avec le "Portrait d’Adèle Bloch-Bauer". De son côté, Egon Schiele donnait un ténébreux contrepoint en rouge et noir à l’éclatant "Baiser" avec" Le Cardinal" et la "Nonne". Les protagonistes, agenouillés et s’apprêtant à célébrer un office purement charnel, ajoutaient le sacrilège au thème du couple. Fin 1917, Klimt avait pris le train pour Winkelsdorf. Comme l’année précédente, il était invité à passer le réveillon dans la maison de campagne des Primavesi, où les privations de la guerre se faisaient peu sentir. Fin décembre, il adressa une carte postale à Emilie. Ce fut la dernière de celles que nous connaissons. Il était revenu depuis peu à Vienne lorsque, le vendredi onze janvier 1918 au matin, peu après s’être levé, il se sentit mal. Alors qu’il était en train de s’habiller, il s’écroula, foudroyé par une attaque qui le laissa paralysé du côté droit. Une brume froide l’enveloppait. C’était déjà la mort, non sous l’apparence grimaçante qu’il lui avait donnée tant de fois dans ses peintures, mais dans sa réalité brutale, silencieuse et sans appel. Il est enterré dans cette même ville au cimetière de Hietzing à Vienne. Il laisse de nombreuses toiles inachevées et le souvenir d'un peintre audacieux.

 

"Dans le fond, je suis peut-être un peintre sans style. Le style, c’est souvent ce qui enferme le peintre dans une même vision, une même technique, une même formule pendant des années. On le reconnaît à coup sûr, mais c’est toujours le même habit, la même coupe d’habit". Klimt doit-il être considéré comme la personnification de cet "art autrichien" ? Hermann Bahr le pense lorsqu’il décrit le "Schubert au piano" peint pour la villa "Dumba" comme le "plus beau tableau jamais peint par un autrichien, voilà ce que j’appellerais l’attitude viennoise face à la vie". Il est néanmoins plus juste de penser que la Sécession et l’incident de l’Université ont créé les conditions du basculement définitif des conceptions de Klimt. Dès lors, il ne reçoit plus de commande publique et abandonne la peinture académique. Pourtant, ses aptitudes de peintre décorateur ne cessent de s’exercer. Dans la "Fresque Beethoven", conçue en 1902 pour la quatorzième exposition de la Sécession en hommage à Beethoven, Gustav Klimt crée sa propre iconographie pour traduire la puissance émotionnelle de la musique. Il s’abandonne à ses ambitions philosophiques et à son inclination pour les cycles magistraux illustrant la condition humaine. Éros etThanatos. On voit apparaître pour la première fois la figure du couple enlacé. Enfin, les motifs égyptiens ou assyriens, les volutes, les spires mycéniennes, l’or byzantin préfigurent ce mélange inquiet de symbolisme et d’abstraction qui sera la marque de Klimt. Adolf Loos, adepte de l’ascétisme décoratif, s’élèvera contre l’utilisation que fait l’artiste de l’ornement, devinant que dans la surcharge décorative s’exprime la surcharge érotique. Qu’il s’agisse du portrait d’Émilie Flöge (1902), de celui de Margaret Stonborough-Wittgenstein (1905) ou de celui, magistral, d’Adèle Bloch-Bauer (1907), Klimt place son modèle sous le joug du décor, qui en révèle long sur sa personnalité. Ce portraitiste lent, formé à la peinture académique et qui n’a jamais renoncé à la forme allégorique, dont il se sert à l’occasion pour servir ses fantasmes érotiques (Danaé, 1907-1908) est, en réalité, obsédé par la forme féminine. Et cet homme qui ne fut jamais un révolutionnaire dit avec une impudeur forte et tranquillel’angoisse, le désir sexuel, la recherche de la volupté qui habitent ses modèles et à travers elles, la société autrichienne tout entière. Sa "Judith" (1901) n’est guère l’héroïne éplorée du peuple d’Israël. Elle porte le collier des esclaves et le sourire meurtrier de la femme fatale, sous les traits d’Adèle. Klimt n’a jamais écrit sur lui, sauf dans un commentaire succinct: "Je n’ai jamais exécuté mon autoportrait. Je me trouve moins intéressant comme sujet de peinture que les femmes. Quiconque veut me connaître du point de vue de l’art, seule chose intéressante,doit regarder attentivement mes tableaux et essayer alors de voir en eux ce que je suis et ce que je veux faire".

 

Bibliographie et références:

 

- Serge Sanchez, "Gustav Klimt"

- Tobias G. Natter, "Gustav Klimt"

- Anne-Marie O'Connor, "Gustav Klimt"

- René Passeron, "Tout l'œuvre peint de Klimt"

- Ilona Sármány-Parsons, "Gustav Klimt"

- Salfellner Harald, "Klimt. Une vie en couleurs"

- Gilles Néret, "L'œuvre de Gustav Klimt"

- Alfred Weidinger, "Klimt, sécession à Vienne"

- Valérie Manuel, "Gustav Klimt"

- Christian Guyonnet, "Gustave Klimt au musée Maillol"

- Gilbert Charles, "Gustave Klimt, papiers érotiques"

 

Bonne lecture à toutes et à tous.

Méridienne d'un soir.

Thèmes: littérature
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