Méridienne d'un soir
par le Il y a 12 heure(s)
49 vues

“Le fer se rouille, faute de s'en servir, l'eau stagnante perd de sa pureté et se glace par le froid. De même, l'inaction sape la vigueur de l'esprit". "Dieu mis à part, il est l’artiste sur lequel on a le plus écrit", relevait malicieusement l’historien de l’art Daniel Arasse. De sorte, des milliers d’ouvrages et de recherches lui ont en effet été consacrés, des plus sérieux aux plus farfelus. Des scientifiques japonais sont même allés jusqu’à modéliser son visage afin de reconstituer sa voix : le timbre estgrave, le ton docte et imposant. Forcément, le génie est très intimidant. Surtout quand on lui attribue seulement une petite vingtaine d’œuvres, vénérées comme des chefs-d’œuvre absolus, ainsi que la paternité de toutes les inventions les plus remarquables de l’histoire de l’humanité. Comment aborder un mythe aussi saisissant ? Pourquoi sa fabuleuse légende suscite-t-elle autant de fantasmes depuis cinq siècles ? La vie de Léonard de Vinci est romanesque et constitue un socle idéal pour la légende. Tout le monde connaît Léonard de Vinci pour son portrait de "La Joconde". Mais cet homme d’esprit italien n’était pas uniquement un peintre. Fruit des amours illégitimes d’un notaire de Vinci, bourgade des environs de Florence, et d’une paysanne, l’enfant a grandi entre l’amour d’une mère inculte et la bonne éducation campagnarde reçue de son grand-père paternel, riche propriétaire terrien. Ce qui lui vaut une réputation inique d’homme "sans lettres", devenu autodidacte au savoir universel. Léonard y a contribué, en laissant planer le mystère sur sa vie. Car l’homme a beaucoup écrit, ses manuscrits, les "Codex", comptent près de six mille feuilles, mais quasiment rien sur sa jeunesse, sa vie, et sur ses sentiments en général. Son instruction est en fait solide, mais pas des plus complètes. Moyen en culture latine maissurdoué en dessin et en musique, il débute à douze ans dans l’atelier de Verrocchio, à Florence, artiste fournisseur de la cour des Médicis. On dit qu’il dépasse rapidement le maître. Celui-ci, dégoûté, aurait fini par jeter ses pinceaux. Léonard se distingue des grands noms de l'époque, le Pérugin, Botticelli, formés eux aussi chez Verrocchio, ou la génération suivante, Raphaël, Michel-Ange, son rival, par l’immensité de sa soif de comprendre le mécanisme du monde. Il possède une vision globale, l’intuition du "grand tout" dont l’être humain est partie intégrante. Son talent immense était protéiforme et singulier.

 

"Obstination et rigueur" était sa devise. On comprend ainsi le succès rencontré dans ses multiples travaux, tout au long de sa vie. Il connut de son vivant une étonnante célébrité et les plus grands mécènes de la Renaissance française et italienne briguèrent ses talents. Leonardo di ser Piero da Vinci, né le quatorze avril 1452 à Vinci en Toscane et mort le deux mai 1519 à Amboise en Touraine, est un peintre italien au savoir universel, à la fois artiste, ingénieur, inventeur, anatomiste, sculpteur, architecte, urbaniste, botaniste, musicien, organisateur de spectacles et de fêtes, philosophe et écrivain. Peut-on dire qu'il eut une enfance heureuse ? Selon nos critères actuels, il semble que non. Une enfance sans père avec très peu de mère, quasi pas d’autorité ni réellement d’école, sans cadre, ni contrainte. Pas beaucoup d’amour mais, à coup sûr, une enfance libre, une enfance sauvage, une enfance immense. Dans un paysage qui tisse la toile de fond des rêves de tout européen du Sud, au milieu des oliviers plantés depuis la Bible, vaquant sous l’arbre de la Genèse, accompagné du chant des cigales et du bruissement du vent dans les feuilles des figuiers odorants, des amandiers cotonneux, des ruisseaux courant de colline en colline, il est l’enfant libre et sauvage de la campagne toscane. Entre Sienne, Pise et Florence, Vinci et Anchiano, parmi les vignes et les cyprès, à travers les garrigues et les maquis, il dévale et grimpe comme on respire. Devant lui, à perte de vue : des collines mamelonnées, des maisons et des terrasses, les troncs nets et noirs des pins, caressés d’arcades blanches, des oliviers aux feuilles d’une pâleur métallique, des chênes verts au feuillage bleu bizarre, des lauriers, des cyprès aux profils de lances. Léonard est aussi libre que les bêtes qui s’épanouissent dans ces parages, et qui, toutes, et durant toute sa vie, seront ses amies. Ses premières et définitives amies. Aucune ne le rebute, il aime tout de suite et follement le vivant sous toutes ses formes. Végétales, minérales, humaines, mais surtout, surtout animales.

 

Une enfance singulière, sauvage et libre, à la mesure d'un homme au talent tout autant singulier et protéiforme. Le roseau ne pousse t-il pas sous le vent et dans l'eau libre ? À cinq ans, son père ayant noté son don pour le dessin, le place apprenti dans l'atelier de Verrocchio, à Florence. Il entre à vingt ans à la Guilde des peintres, et débute sa carrière par des œuvres immédiatement remarquables telles que "La vierge à l'œillet", ou "L'Annonciation" (1473). Dans le même temps, il améliore aussi la technique du sfumato, impression de brume, à un point de raffinement jamais atteint avant lui. Puis, le monastère de San Donato lui commande "L'Adoration des Mages", mais Léonard, ne terminera jamais ce tableau et quitte Florence pour Milan. Son départ est sans doute un des événements les plus déterminants de sa vie. Trois cents kilomètres de route, de Florence à Milan. À cheval, une semaine de voyage. Fin février 1482, Léonard pénètre enfin dans la ville par la porte Romana, en plein carnaval. En déduit-il pour autant que la vie à Milan est une perpétuelle fête ? Pour un Florentin, cette cité du Nord est un fort dépaysement. Les habitudes, les paysages, le climat, le mode de vie, la langue même, tout diffère. Le climat lombard n’est pas sain, les hivers y sont humides, brumeux, noyés dans la pâle lumière du Nord qui va, pourtant, prendre lentement possession de la palette de Léonard. Quatre-vingt mille personnes y vivent, sous la poigne des Sforza. Le dernier en date, celui de Léonard, c’est Ludovic Sforza dit le More. L’usurpateur qui y exerce le pouvoir, le More, ainsi surnommé à cause de son teint, de ses yeux et de ses cheveux foncés, a aussi, comme on dit, le sang très chaud. Ses conquêtes toujours en appellent d’autres. Petit-fils de condottiere. Son grand-père, un bûcheron devenu soldat, et soldat victorieux, a épousé l’héritière Visconti, propriétaire naturelle de la Lombardie. Milan est alors en plein essor économique.

 

C'est l'organisateur de spectacles et l'artiste qui est alors reçu à bras ouverts. On ne compte plus les splendides fêtesqui lui sont confiées. Après la réalisation de "La Vierge aux rochers", pour la chapelle San Francesco Grande, et celle de la "Statue équestre" de Francesco Sforza, il trouve la gloire dans toute l'Italie. En 1495, les Dominicains de Sainte-Marie-des-Grâces lui commandent "La Cène". En 1498, il réalise le plafond du palais Sforza. De cette époque, datent aussi "La Joconde" et "La Bataille d'Anghiari". Léonard réalise aussi une grande quantité d'études sur la zoologie, la botanique, l'anatomie, la géologie. Il imagine de multiples appareils et machines, dont la première machine volante, qui resteront au stade de dessins. La grande œuvre pittoresque de De Vinci à Milan est "La Cène". On sait que cette peinture célèbre a subi tous les outrages du temps et de la main des hommes. À demi effacé, l'original sollicite notre curiosité plus qu'il n ela satisfait. Les nombreuses copies de disciples, que l'on voit à Milan, au Louvre, à l'Ermitage, à la Royale Académie de Londres, ne peuvent atténuer nos regrets. Outre ces grands travaux, Léonard peignit à Milan quelques portraits, le duc, sa femme, ses maîtresses, Cecilia Gallerani, Lucrezia Crivelli, qui n'est autre peut-être que "La Belle Ferronnière" du Louvre. Organisateur de fêtes ducales, peintre, sculpteur, Léonard était en outre architecte, ingénieur. Cette vie de travail fut brusquement interrompue par la chute de Ludovic qui le premier avait appelé les français en Italie et qui, juste retour des choses, fut chassé de ses États par ses anciens alliés. Livrée aux gens de guerre, Milan n'était plus un séjour pour les artistes. Ainsi au mois de mars 1500, De Vinci se retrouve à Venise. En passant par Mantoue, il réalisa au charbon le délicieux profil de la duchesse Isabelle d'Este qui est exposé au musée du Louvre. À Mantoue réside Atalante, l’ami de toujours. Ici, musicien de cour. Ainsi qu’un fervent admirateur de Vinci, le poète Baltassar Castiglione. Sorte de frère spirituel de Léonard, il le cite dans ses poèmes parmi les plus grands peintres du monde. Jamais amitié ne fut aussi forte.

 

Le destin de cet homme singulier, obstiné et rigoureux, polymathe et infatigable, allait basculer quand le roi français LouisXII allait l'inviter à se rendre en France en passant par Rome. Il est installé dans le Palais du Belvédère, le palais d'été des papes construit trente ans plutôt. Un appartement est transformé pour y accueillir son logement, celui de ses élèves et son atelier qui est notamment équipé d'outils nécessaires à la confection de couleurs. Il y retrouve les livres et les tableaux qu'il avait laissés à Milan et fait envoyer à Rome. Les jardins du palais lui permettent d'étudier la botanique et sont également le cadre de farces dont il est friand et pour lesquelles il se charge de la confection de plusieurs décors de scène. Alors qu'à Rome, Raphaël et Michel-Ange sont très actifs à cette époque et que les commandes de peintures se suivent, Léonard semble refuser de reprendre le pinceau, même pour Léon X. Il marque sa volonté d'être considéré comme un architecte ou un philosophe. Baldassare Castiglione, auteur et courtisan proche de Léonard, le décrit ainsi comme l’un "des meilleurs peintres au monde, qui méprise l’art pour lequel il possède un talent si rare et qui préfère étudier la philosophie et les sciences". De fait, les seules choses qui semblent le rattacher à la peinture sont ses études beaucoup plus approfondies des mélanges de couleurs et de la technique du sfumato qui lui permettent de continuer les minutieuses retouches des tableaux qu'il a emportés avec lui. Parmi ceux-ci, il y a "La Joconde", le "Saint Jean-Baptiste" et le "Bacchus", ses dernières œuvres peintes. Il s'intéresse aussi aux mathématiques, à l'astronomie et aux miroirs concaves et leurs possibilités de concentration de la lumière afin de produire de la chaleur. Il parvient également à disséquer deux corps humains, ce qui lui permet de parfaire ses recherches sur le cœur. L'anatomie humaine est le sujet d'étude de prédilection de Léonard parmi tous ceux sur lesquels il se penche. Ses premiers travaux documentés remontent au milieu des années 1480. Il s'agit d'abord de représentations faites alors qu'il n'a vraisemblablement jamais réalisé de dissection de corps humain. De fait, tous les aspects de l'anatomie humaine sont étudiés en profondeur. En revanche, Léonard de Vinci sera jamais un véritable mathématicien. Du fait de sa scolarité, il ne possède qu'un bagage basique. Dès lors, il n'utilise que des notions très simples dans ses recherches scientifiques et techniques et les chercheurs relèvent ses fréquentes erreurs de calcul dans des opérations élémentaires. Mais tous les sujets de l'architecture sont explorés par Léonard de Vinci au cours de sa carrière. De même, il demeure un ingénieur selon l'acception du terme tel qu'il avait cours à son époque, "inventeur et constructeur d'engins", telles que des machines de guerre, hydrauliques, volantes, mécanique générale et de spectacles.

 

Au cours de l'été 1499, le roi Louis XII reprend la politique italienne de Charles VIII. Il conquiert le Milanais qui sera perdu en février mais repris en avril. Dès lors, le destin de l'auteur de "La Joconde" allait basculer. Le treize septembre 1515, la victoire de Marignan donnait à François Ier le duché de Milan. À peine informé de l'arrivée des Français, De Vinci quitte Rome et va rejoindre le roi à Pavie. En décembre 1515, il revoyait pour la dernière fois Milan, sa seconde patrie, et il se rendait en France, où François Ier, qui l'aimait, lui donnait pour résidence l'hôtel du Cloux, dans le voisinage du château d'Amboise, et lui assurait une pension de sept cents écus. Toujours fidèle à Julien de Médicis, il ne répondit pas tout de suite à l'invitation. Toutefois, le dix-sept mars 1516 marque un tournant dans sa vie puisque Julien de Médicis, malade depuis longtemps, meurt, le laissant sans protecteur immédiat. Constatant le manque d'intérêt d'un quelconque puissant italien, il choisit de s'installer dans le pays qui le réclame depuis longtemps. Il arrive donc à la seconde moitié de l'année à Amboise. Il a alors soixante-quatre ans. Le roi l'installe au manoir du Cloux, actuel château du Clos Lucé. Le dix octobre1517, Léonard reçoit la visite du cardinal d'Aragon. Le journal de voyage de son secrétaire, Antonio de Beatis, constitue un témoignage précieux des activités et de l'état de santé du maître. Ainsi il indique que, atteint d'une paralysie du bras droit, celui-ci ne peint plus mais fait toujours travailler efficacement ses élèves sous sa direction. Les chercheurs se demandent volontiers ce que peut chercher le roi François Ier chez ce vieil homme au bras droit paralysé, qui ne peint ni ne sculpte plus et qui a mis de côté ses recherches scientifiques et techniques. Tout au plus crée-t-il en septembre 1517 un lion automate pour le roi et organise des fêtes, telle celle donnée du quinze avril au deux mai 1518 pour le baptême du Dauphin. Il réfléchit aux projets urbanistiques du roi qui rêve de se doter d'un château à Romorantin et envisage d'en embellir certains sur la Loire. Léonard de Vinci s'éteint brusquement le deux mai 1519 au Clos-Lucé, âgé de soixante-sept ans. On sait la légende qui fait mourir le grand artiste dans les bras du roi de France. La vérité est que, le jour de la mort de Léonard, le roi était à Saint-Germain-en-Laye. Conformément à ses dernières volontés, Léonard de Vinci est  enterré dans une chapelle de la collégiale Saint-Florentin, située au cœur du château d'Amboise. Néanmoins, délabré par le temps, et en particulier lors de la période révolutionnaire, l'édifice est détruit en 1807. La dalle funéraire disparaît alors. Les lieux sont fouillés en 1863 par l'homme de lettres Arsène Houssaye qui découvre des ossements qu'il rattache à Léonard de Vinci. Ceux-ci sont transférés en 1874 dans la chapelle Saint-Hubert située non loin du château actuel.

 

En laissant François Ier inconsolable de la perte de l'homme qu'il appelait son père, le génial touche-à-tout allait entrer dans l'histoire. Des grandes œuvres du maître ont pour la plupart été détruites ou sont perdues. Ses croquis, pleins de verve, ses nombreux dessins, qui valent parfois des œuvres achevées, quelques tableaux précieux, suffisent à le mettre au nombre des peintres qui peuvent disputer le premier rang. Son rare génie est fait de l'harmonie des dons contraires qui égalent en lui le savant à l'artiste. Ses sentiments sans cesse passent par son esprit et ses idées par son cœur : "Plus on connaît, plus on aime". Le charme rare de ses œuvres est dans ce subtil mélange d'analyse et d'émotion, d'exactitude et de fantaisie, de naturel et de spiritualité, dans ce réalisme psychologique d'un artiste qui pense que l'esprit est partout présent et doit partout apparaître: la Pittura è cosa mentale. Ni créateur d’automates poétiques à la Royal de Luxe, ni sur­homme à la Einstein, Léonard de Vinci n’a rien perdu de sa superbe originalité. Son œuvre reste enveloppée dans des brumes mythiques, tout comme ses tableaux sont voilés par les couches de vernis accumulées au cours des siècles, qui les obscurcissent dramatiquement. Au Louvre, on souligne que le panneau de "Saint Jean-Baptiste" s’assombrit tant"qu’il finira un jour par ressembler à un Soulages". "La Joconde" n’en est pas loin. Après un an et demi de restauration, la "Sainte Anne" a quant à elle retrouvé des couleurs et des transparences proches de son état d’origine. On redécouvre aujourd’hui la finesse des paysages et des carnations, la légèreté inouïe du fameux sfumato, technique de peinture par glacis si subtile qu’on ne sait toujours pas comment Léonard a réellement procédé. La radiographie est à ce titre très parlante. Contrairement à d’autres, les œuvres de Léonard de Vinci passées aux rayons X ne révèlent rien. Aucun contour, aucune forme, sa peinture est complètement immatérielle. Malgré les progrès considérables de l’image scientifique, si chère au maître, le mystère de la création reste entier. Léonard de Vinci est un défi à la science. "Comment la peinture surpasse toute œuvre humaine, par les subtiles possibilités qu’elle recèle. L’œil, fenêtre de l’âme, est la principale voie par où notre intellect peut apprécier pleinement et magnifiquement l’œuvre infinie de la nature. L’oreille est la seconde et elle emprunte sa noblesse au fait qu’elle peut ouïr le récit des choses que l’œil a vues." (Léonard de Vinci, Carnets)

 

Bibliographie et références :

 

- Serge Bramly, "Léonard de Vinci, une biographie"

- Edward MacCurdy, "Léonard de Vinci"

- Anna Sconza, "Léonard de Vinci"

- Vincent Delieuvin, "Léonard de Vinci"

- Laure Fagnart, "Léonard de Vinci à la cour de France"

- Walter Isaacson, "Léonard de Vinci, une biographie"

- Martin Kemp, "Léonard de Vinci"

- Charles Nicholl, "Leonardo da Vinci, the flights of the minds"

- Daniel Arasse, "Léonard de Vinci, le rythme du monde"

- Martin Clayton, "Léonard de Vinci, le génie en dessin"

- Pascal Brioist, "Les audaces de Léonard de Vinci"

- Bertrand Gille, "Les ingénieurs de la Renaissance"

 

Bonne lecture à toutes et à tous.

Méridienne d'un soir.

Thèmes: littérature
4 personnes aiment ça.