Méridienne d'un soir
par le Il y a 19 heure(s)
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Une vie, une œuvre dont l'intégrité, la beauté et la poésie n'ont pas d'équivalent dans le cinéma moderne. JacquesDemy (1931-1990) n'a pas seulement bâti une filmographie audacieuse et cohérente, il a inventé de nouvelles formes cinématographiques, nées de sa passion pour le mélodrame et la musique, mais aussi de sa vision personnelle de la couleur, des sons, et de son rapport hors du commun aux personnages féminins, mélange de fascination, d'empathie et de fétichisme. Des premiers courts métrages au dernier long, Jacques Demy aura connu un destin de cinéaste unique dans l'histoire du cinéma français. De la vie de province à Hollywood, de la Nouvelle Vague à l'exil plus ou moins volontaire, des triomphes inattendus aux échecs cuisants, de la popularité au doute, des joies de la création aux blessures, Jacques Demy appartient à la famille des grands artistes à la fois adulés et incompris, qui unit Abel Gance à Jean-Luc Godard. Comme tous les cinéastes portés par leurs rêves, il n'a jamais rien fait comme les autres. Il révèle Catherine Deneuve grande actrice moderne en la faisant chanter avec la voix d'une autre ou en la transformant en fée, il fait repeindre les rues de Cherbourg et de Rochefort aux couleurs d'un Matisse ou d'un Dufy, il s'expatrie à Los Angeles, en Angleterre et dans son propre pays pour y tourner une production japonaise que personne ne verra en France. Il fait chanter des CRS et des manifestants dans un chef-d'œuvre malheureux, puis rate un film sur le thème d'Orphée qu'il aurait dû être le seul à réussir ("Parking"). La musique, signée Legrand et Colombier demeure incontournable dans l'œuvre de Demy, la peinture y joue un rôle essentiel. Ce sont cependant la poésie et la littérature, l'amour des mots et du romanesque qui dominent une filmographie placée sous le double signe de Cocteau et Balzac, auxquels on pourrait ajouter Prévert et Queneau, la légèreté du rêve et le poids de la société, l'humour et la gravité. Il naît le cinq juin 1931 à Pontchâteau en Loire-Atlantique, où sa grand-mère tient un café alors que son père, Raymond Demy est garagiste à Nantes et que sa mère est coiffeuse. Le jeune Jacques devient très tôt un praticien des arts du spectacle, dès quatre ans avec son propre théâtre de marionnettes, et, à partir de neuf ans, avec un petit projecteur decinéma. Un peu plus tard, il réalise quelques films d'animation par la technique de la peinture sur pellicule. Il achète sa première caméra, à la fin de la guerre, alors qu'il n'a que treize ans. Il réalise d'abord quelques films avec acteurs, ainsi que des documentaires, en particulier, en 1947, "Le Sabot". C'est à cette période qu'il rencontre pour la première fois Christian-Jaque, de passage à Nantes, qui l'encourage et pousse alors son père à accepter la vocation du jeune Demy.

 

Jacques Demy envisage d'abord son œuvre comme un vaste projet balzacien, avec des personnages récurrents, des figures secondaires que l'on retrouve de film en film, présents physiquement et interprétés par les mêmes acteurs, le personnage de Roland Cassard dans "Lola" et "Les parapluies de Cherbourg", Lola dans "Lola" et "Model Shop", parfois simplement évoqués dans les dialogues. Il déclare ainsi en 1964: "Mon idée est de faire cinquante films qui seront tous reliés les uns aux autres, dont les sens s'éclaireront mutuellement à travers des personnages communs." Cette ambition de construire une sorte de "Comédie humaine" cinématographique dépasse celle de François Truffaut, avec la Saga d'Antoine Doinel, ou de Jacques Rivette, mais elle se heurtera vite aux contingences du réel. La difficulté pour Jacques Demy d'avoir les acteurs à sa disposition quand il le souhaite, à l'exception d'Anouk Aimée qui acceptera de reprendre le rôle de Lola dans "Model Shop", scellera la fin de ce projet magnifique. Adolescent, Il fait des études de type primaire supérieur jusqu'à l'âge de quatorze ans et entre le premier octobre 1945 à l'école Leloup-Bouhier, aujourd'hui lycée Leloup-Bouhier à Nantes. Lui-même, qui envisageait déjà de devenir cinéaste, aurait préféré faire des études longues au lycée Clemenceau, mais il se heurte à un refus de la part de son père, pour les études classiques comme pour le cinéma. Malgré cela, il réussit bien dans toutes les matières, alors qu'il ne s'intéresse qu'aux lettres et au dessin. Il obtient le Brevet d'études industrielles et un CAP de mécanicien garagiste. En 1949, Jacques Demy, aidé par Christian-Jaque, part à Paris suivre les cours de l'ETPC (École technique de photographie et de cinématographie), située 85, rue de Vaugirard. Il retrouve ses condisciples des Beaux-Arts de Nantes, entrés à l'IDHEC ou aux Beaux-Arts de Paris. Il accomplit son service militaire puis à son retour, réalise des films publicitaires, d'animation et documentaires. Il est ensuite engagé parJean Masson pour un film d'actualité, "Le Mariage de Monaco", commande de la principauté, sur le mariage de Grace Kelly et de Rainier III de Monaco. Vient alors une longue série de courts métrages, dont "Le Bel indifférent", "Le MuséeGrévin", "La mère et l'enfant" et "Ars". C'est à partir des années soixante qu'il s'intéresse à des projets de long métrage.

 

L'entrée en cinéma de Jacques Demy est précoce et fulgurante, des premiers courts métrages au long métrage inaugural,"Lola". Nombreux sont les cinéastes dont la passion se manifeste au moment de l'enfance. Rares sont ceux qui réalisent des films dès leur plus jeune âge. C'est avant l'adolescence que la pratique du cinéma commence donc pour Jacques Demy, à travers des films d'animation, marionnettes ou grattage de pellicule, ou tournés avec des copains, témoignage del a persévérance du petit garçon d'origine modeste, apprenti cinéaste passionné autodidacte dont Agnès Varda évoquera la naissance de la vocation dans "Jacquot de Nantes". Sa première caméra achetée, il a l'idée fixe de rejoindre la capitale et de réaliser des films. Proche de l'équipe des "Cahiers du cinéma", il réalise son premier long métrage en 1960, grâce à Jean-Luc Godard qui lui a présenté le principal producteur de la Nouvelle Vague, Georges de Beauregard. "Lola" est un film profondément personnel, intime et original dans sa conception, son sujet et sa mise en scène. Il possède les qualités juvéniles des premiers longs métrages, la fougue et le besoin de raconter d'où l'on vient, Nantes en l'occurrence, mais surprend surtout, à l'instar des "Quatre Cents Coups" de François Truffaut, par sa maîtrise et son accomplissement. Le film suivant, "La baie des Anges", illustration fiévreuse de la passion du jeu et de la soif d'absolu, confirme le grand talent, l'exigence et la forte personnalité d'un cinéaste qui s'impose parmi les meilleurs du nouveau cinéma français des années1960, bouleversants, aux côtés de Truffaut, Godard, Chabrol, Rivette, Resnais, Varda et de quelques autres talentueux. Ces deux premiers films comptent moins pour Demy que celui qu'il n'a pas encore fait et dont il rêve depuis longtemps, un mélodrame musical d'un genre nouveau, entièrement chanté et d'une stylisation totale, poussant à leur paroxysme lesimages et les sons. Grâce à une productrice courageuse, Mag Bodard, et à la complicité du compositeur Michel Legrand, il atteint la perfection d'un cinéma nouveau avec "Les Parapluies de Cherbourg" en 1964. Trois ans plus tard, c'est le feud'artifice avec "Les Demoiselles de Rochefort" (1967), tourbillon de bonne humeur et de chansons, emporté par les deux sœurs du cinéma français, Françoise Dorléac et Catherine Deneuve, entourées également d'une distribution étincelante.

 

Après les triomphes des "Parapluies de Cherbourg" (prix Louis Delluc et Palme d'or à Cannes) et des "Demoiselles deRochefort", Jacques Demy va contre toute attente s'éloigner progressivement du cœur du paysage cinématographique français, préférant les voyages ou les projets excentriques. La tentation d'aller voir ailleurs et d'explorer des horizons nouveaux l'anime depuis sa jeunesse. Le succès lui permet alors cette opportunité puisque l'accueil très chaleureux des"Parapluie de Cherbourg" aux États-Unis lui ouvrent bientôt les portes d'Hollywood. Comme de nombreux cinéastes de sa génération, il est fasciné par le cinéma américain classique. Il est néanmoins le seul français à avoir engagé dans ses films un dialogue original avec un genre américain par excellence, la comédie musicale. Peu avare en paradoxes et en contradictions, Jacques Demy écrit et met en scène à Los Angeles en 1968 son film le plus intimiste et minimaliste, le sublime "Model Shop", où l'on retrouve Lola loin de Nantes et de ses rêves d'amour, sans chanson ni danse, mais empreinte d'une mélancolie déchirante. Par sa liberté et et son audace narrative, le film anticipe le "nouvel Hollywood", mouvement de rupture d'une génération de cinéastes américains cinéphiles avides de se confronter avec leurs maîtres européens et asiatiques tout en utilisant le système des studios comme un vaste terrain de jeu. De retour en France, Jacques Demy s'attelle à son projet le plus dispendieux, presque hollywoodien, une adaptation pop et musicale de"Peau d'âne", hommage à Jean Cocteau et à Walt Disney. Le film perpétue une forme de merveilleux à la française, traversé d'influence contemporaine, ressuscitant de manière éphémère une veine peu illustrée par le cinéma français, principalement réaliste. "Peau d'âne" (1970) au pouvoir enchanteur indéniable, est le digne successeur de la "La Belle et la Bête." C'est le rêve d'un cinéaste cinéphile, magicien et poète, plein d'humour qui retrouve son regard d'enfant mais ne s'adresse pas seulement au jeune public, comme le conte de Perrault. "Peau d'âne" rencontre un franc succès lors de sa sortie, et sa côte d'amour auprès du public ne fléchira jamais. Cela n'aide cependant pas Demy à poursuivre sur cette voie du rêve et de la fantaisie en France. Film d'auteur et film populaire, "Peau d'âne" fait figure d'exception parmi ses longs métrages de la décennie, à la distribution très discrète. Jacques Demy réalise des films trop chers, trop personnels et trop atypiques pour le cinéma français des années 1970, inapte et réticent à financer un cinéaste poétique et visionnaire. Son imagination et son perfectionnisme rivalisent avec ceux de Federico Fellini et de Stanley Kubrick, son style est à la croisée de la virtuosité de Max Ophuls et de la pureté de Robert Bresson. Demy est capable de concilier classicisme, baroquisme et trouvailles kitsch, à la différence de son contemporain Ken Russel, dont les élucubrations visuelles dans le domaine de la comédie musicale et de l'opéra rock finiront par lasser à force d'excès mal maîtrisés.

 

Le film suivant, "Le joueur de flûte", constitue le versant très sombre et politique du rayonnant "Peau d'âne". La célèbre légende est l'occasion d'une reconstitution stylisée et picturale du Moyen Âge, mais surtout d'une réflexion pessimiste sur les rapports de classes et la tyrannie. Malgré sa beauté, "Le joueur de flûte" ne rencontre qu'un faible écho critique et connaît une distribution confidentielle. Après ce film en anglais, Jacques Demy va tenter de s'intégrer au cinéma commercial français, avec l'ambition de réaliser une comédie populaire, comme celles de Philippe de Broca ou d'YvesRobert qui récoltaient les faveurs du public dans les années 1970. Deux vedettes du box-office qui sont aussi des amis, Catherine Deneuve et Marcello Mastroianni, un tournage très simple et rapide, un sujet farfelu mais en phase avec son époque, le féminisme, semblent garantir un succès facile à "L'Événement le plus important depuis que l'homme a marché sur la Lune". Un homme tombe enceint et devient un phénomène de société. En posant ce postulat, Jacques Demy va aussi loin que Marco Ferreri et ses multiples allégories sur l'infortune de l'homme moderne et la crise de la masculinité ("Break up", "La dernière Femme"), ou Jean-Pierre Mocky et ses farces grinçantes sur les mœurs et les tabous de la société française en voie de modernisation. Contrairement à ces deux cinéastes iconoclastes, Demy n'est pas un nihiliste ou un provocateur, et la violence de sa critique sociale est édulcorée par sa propre bonne humeur. Hélas, l'échec d'un film conçu comme un retour vers le grand public ne fera que le marginaliser davantage, définitivement mal à l'aise avec les contingences et les aléas du petit monde du cinéma français. Sous le couvert de films en apparence colorés et chantants, l’univers de Demy est sombre. Ses films ont pour la plupart des conclusions malheureuses, excepté pour"Les Demoiselles de Rochefort" bien que les deux amoureux principaux n'arrivent, jusqu'à la fin, jamais à se rencontrer.

 

Une nouvelle fois, c'est grâce à un producteur étranger, japonais cette fois-ci, que Jacques Demy peut tourner un autre long métrage, en attendant de réaliser ses projets personnels. Au-delà de son excentricité, cette adaptation d'une bande dessinée japonaise, dont l'action se déroule à Versailles juste avant la Révolution française, s'intègre parfaitement dans l'œuvre de Demy, metteur en scène idéal de l'histoire d'une femme travestie en homme. Le cinéaste abordera de front lethème de la bisexualité dans "Parking", un film beaucoup moins travaillé et satisfaisant. "Lady Oscar" connaît alors une distribution normale en Asie, mais est à peine montrée en France, s'ajoutant aux autres films invisibles, voire maudits du cinéaste après "Model Shop" et "Le joueur de flûte". Est-ce un hasard si c’est en voyant Marie-Antoinette acheter une série de robes somptueuses que Lady Oscar, dans le film du même nom, semble décider intérieurement de passer outre l’identité masculine que lui a imposée jusqu’alors un père privé d’héritier mâle ? Changer de costume, chez Jacques Demy, c’est sinon un espoir de changer de vie, du moins l’occasion d’envisager les possibles, comme le joueur de roulette à chaque fois que la bille est lancée. "Les demoiselles de Rochefort" voient dans la kermesse qui s’installe dans leur ville la chance de monter sur scène dans d’extravagantes tenues rouge pailleté. "Tu n’as pas peur qu’on fasse un peu putes ?"demande une sœur à l’autre, qui parlait au contraire de tenues de reines" :confusion soudaine entre un corps magnifié et dégradé dont la Lola de "Model Shop" faisait aussi l’expérience devant les appareils photo de ses clients. Que les hommes la regardent en la payant ou simplement en passant dans la rue, affirme-t-elle à George, ils la regardent de la même manière, sous-entendu, d'un regard lubrique. Jacques Demy, tout comme François Truffaut adoraient les femmes.

 

La fin prématurée de la carrière de Jacques Demy est placée sous le signe du retour, ou plutôt d'un triple retour en formes d'adieux récapitulatifs. Retour aux sources biographiques et esthétiques avec "Une chambre en ville"; retour aux mythes et influences littéraires qui marquèrent sa jeunesse avec "Parking", Cocteau, le surréalisme et le fantastique, retour enfin à un genre qu'il fut le seul, en France, à illustrer avec bonheur, la comédie musicale. "Une chambre en ville", longtemps rêvée, ajournée, est finalement réalisée dans des conditions optimales, malgré le désistement de Michel Legrand et de deux acteurs initialement pressentis pour les rôles principaux, Catherine Deneuve et Gérard Depardieu. Dominique Sanda a en effet présenté Demy à la productrice Christine Gouze-Rénal, le cinéaste parvient à surmonter de nombreux obstacles. Le résultat à l'écran est fulgurant. "Une Chambre en ville", sans doute son troisième chef-d'œuvre après "Lola" et "Les Parapluies de Cherbourg", est un des plus grands films français des années 1980, qui ose le mélange entre opéra et lutte des classes, tragédie, histoire contemporaine. On y retrouve la localisation nantaise de "Lola", le choix d'un film totalement chanté comme "Les Parapluies de Cherbourg", opéra populaire où les dialogues sont mis en musique de façon intelligible puisque chez Demy, chaque parole charrie du sens et des images poétiques. L'action se déroule en 1955 pendant les grèves de la construction navale de Nantes et Saint-Nazaire. L'explicitation de la relation sexuelle, la radicalisation de la passion amoureuse, qui débouche sur la mort. Cette fois-ci, c'est Michel Colombier qui compose la bande originale du film, Michel Legrand à qui Demy a demandé d'écrire la partition ayant refusé car il pense que le film ne marchera pas. À sa sortie, "Une chambre en ville" n’est pas un succès commercial. Cet échec est aggravé par l'affaire "Une chambre en ville". Un certain nombre de critiques de cinéma attribuent, dans la presse, cet insuccès de Jacques Demy à la sortie simultanée de "L'As des as", de Gérard Oury et s'attirent une réplique de l'acteur principal, Jean-Paul Belmondo. Jacques Demy, qui n'est pour rien dans cette polémique, exprime simplement ses remerciements aux critiques qui l’ont soutenu.

 

Que faire après un chef-d'œuvre ? Demy souhaite trouver un nouveau souffle, innover, élargir son univers. Il n'y parviendra pas. La volonté un peu forcée maladroite d'intégrer le cinéma commercial par le biais d'une superproduction internationale,"Louisiane", se solde par un nouvel échec et Demy abandonne rapidement le tournage, catastrophique, remplacé alors par Philippe de Broca pour un résultat médiocre. Les deux films qui suivront n'apporteront rien d'essentiel à la filmographie de leur auteur. "Parking" en 1985, est le seul véritable ratage de la carrière de Demy d'autant plus douloureux que le projet d'adapter le mythe d'Orphée et d'Eurydice au cœur des années 1980 était passionnant. Le résultat est une précipitation qui, ajoutée à une certaine insuffisance budgétaire, fait que le film est largement raté, notamment du point de vue de Jacques Demy lui-même qui l'exclut de sa filmographie. Demy déplore que l'acteur principal Francis Huster ait obtenu du producteur de pouvoir interpréter lui-même les chansons du film, avec un résultat que le réalisateur juge catastrophique. Sur le plan commercial, c'est un échec total. Il le regrettera jusqu'à la fin de sa vie, au point de renier "Parking" qui reste toutefois un film symptôme, où l'on devine la noirceur de l'époque, les années 1980, les années drogue et sida, ce mal de la fin du siècle, qui emportera Jacques Demy en 1990. En 1986, Jacques Demy propose à Yves Montand son scénario "Kobi", que Montand refuse, mais il intéresse Claude Berri à un autre projet de Demy, qui va être retravaillé pour se fonder pour une part importante sur la biographie de Montand. Claude Berri accorde à Jacques Demy des conditions de préparation et tournage tout à fait satisfaisantes. Ce film sera pourtant un demi-échec sur le plan commercial. "Trois places pour le vingt-six", dernier tour de piste nostalgique revisite son cinéma mais souffre cruellement de la comparaison avec "Les Parapluies de Cherbourg" et "Les Demoiselles de Rochefort". Le tournage du film est marqué par deux hospitalisations de Jacques Demy, celles-ci vont devenir fréquentes. Jacques Demy meurt le vingt-sept octobre 1990, à l'âge de cinquante-neuf ans. Officiellement d'un cancer. Il est enterré au cimetière du Montparnasse. Ce n'est qu'en 2008, lors de la promotion de son documentaire "Les Plages d'Agnès", qu'Agnès Varda révèle que la véritable cause de sa mort était le sida. Jacques Demy, qui n'a jamais assumé son attirance pour les hommes, n'avait pas souhaité que la réelle cause de son décès fût dévoilée. Malgré son demi-échec, "Trois places pour le vingt-six", permet cependant au cinéaste de clore de façon cohérente une œuvre qui a toujours mêlé l'intime et le spectacle, la vie, ses bonheurs et ses larmes, de façon grave mais poétique. Plus de trente ans après la disparition de Jacques Demy, le charme et la richesse de ses films sont intacts. Certains d'entre eux, les plus connus, les plus emblématiques, sont des madeleines, des mots de passe dont on murmure les dialogues ou fredonne les chansons quand on est triste ou joyeux, de génération en génération. Le projet Demy d’une "Recherche du temps perdu", du moins d’une cohérence romanesque de film en film, n’a pas pu être tenu jusqu’au bout. Demy s’est souvent entretenu, notamment avec le critique Serge Daney, des difficultés croissantes qu’il a rencontrées pour faire produire ses films à partir des années soixante-dix. Dans les années 1980, l’inflation des budgets pousse les cinéastes français à suivre une logique qui ressemble à celle imposée aux réalisateurs d’Hollywood : réussir à drainer un maximum de public sous peine de ne plus pouvoir tourner leur prochain film. C’est sans doute ce savant dosage qu’accomplit la magnifique séquence finale des "Parapluies de Cherbourg" : Geneviève, désormais épouse de Roland, arrête sa Mercedes un soir de neige à la station service de Cherbourg. Le patron n’est autre que Guy, l’amant qu’elle a quitté il y a des années pendant son séjour en Algérie. Alors, comme le pompiste qui sert Geneviève, on imagine que c’est Guy qui lui lance, l’interrogeant sur le choix de vie qu’elle a fait: "Super ou ordinaire ?". Toute la vie de Jacques Demy tient dans cette question : à quoi carburez-vous ?

 

Bibliographie et références:

 

- Costa-Gavras, "Le monde enchanté de Jacques Demy"

- Camille Taboulay, "Le cinéma enchanté de Jacques Demy"

- Jean-Pierre Berthomé, "Jacques Demy et les racines du rêve"

- Philippe Colomb, "L'étrange Demy-monde"

- Michel Marie, "Les Demoiselles de Rochefort"

- Alain Philippon, "Peau d'âne"

- Laurent Jullier, "Abécédaire des Parapluies de Cherbourg"

- Raphaël Lefèvre, "Une chambre en ville"

- Alain Naze, "Jacques Demy, l'enfance retrouvée"

- Jacques Layani, "Jacques Demy, un portrait personnel"

- Patrice Guillamaud, "Les Parapluies de Cherbourg"

- Serge Toubiana, "Jacques Demy ou le bel entêtement"

 

Bonne lecture à toutes et à tous.

Méridienne d'un soir.

Thèmes: littérature
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