"Si tu n'as pas perdu cette voix tendre promenant mon âme au chemin des éclairs ou s'écoulait limpide avec les ruisseaux clairs, éveille un peu ta voix que je voudrais entendre. Tu grondes ma tristesse, et, triste de mes larmes, de tes doux accents tu me redis les charmes, j'espère car ta voix, plus forte que mon sort, de mes chagrins profonds triomphe sans effort". Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859), pendant près d’un quart de siècle, embrassa la carrière de comédienne. Montée sur les planches en 1797, elle eut des engagements jusqu’en 1823. Des fragments de sa correspondance, quelques poèmes, des documents sur la vie des théâtres, des témoignages fournissent de précieux éléments sur cette activité moins connue de la postérité que celle de poète mais qui mérite qu’on s’y intéresse. Que révèle cette carrière de la personnalité de la grande poétesse appréciée de Hugo, Vigny, puis de Rimbaud, de Verlaine ou d’Aragon? Dont leparcours s’étend de la période postrévolutionnaire, du Consulat et de l’Empire, jusqu’à la Restauration et la Monarchiede juillet ?. Les années qui précèdent la Révolution voient se multiplier les salles de théâtre auxquelles de nombreux emplois sont associés, de celui de costumière à celui de machiniste. Mais cette prospérité ne dure pas. L’État, après1789, intervient sans cesse dans la vie des théâtres, par des lois, des arrêtés, des décrets destinés à réglementer leur organisation, ou en arbitrant les conflits entre les comédiens et l’administration. Il n’est pas rare que les théâtres de province, d’une saison à l’autre, voient leur existence menacée. Née à Douai le 20 juin 1786 dans une famille d’artisans bientôt ruinée, Marceline Desbordes a connu, pendant la période révolutionnaire, une enfance bouleversée par des drames familiaux. Ceci ne l’empêchera pas d’évoquer plus tard dans ses poèmes l’enfance au pays natal comme un "éden éphémère" auquel elle aspire toute sa vie à retourner. Sa mère quitte la maison conjugale pour rejoindre son amant, emmenant avec elle Marceline, sa plus jeune fille, qui n’a alors que dix ans, et la fait précocement entrer au théâtre. C’est le début d’une vie incertaine, parfois très proche de la misère, et d’une errance sans fin de ville en ville. En 1801, les deux femmes s’embarquent pour la Guadeloupe, à la recherche d’un parent et d’une hypothétique fortune. Elles arrivent en pleine épidémie de fièvre jaune et pendant l’insurrection contre le rétablissement de l’esclavage. Sa mère, Catherine Desbordes meurt de la fièvre jaune, la très jeune fille rentre bientôt seule en France, non sans dangers. Marquée par cette expérience, Marceline Desbordes-Valmore conservera toute sa vie l’angoisse obsédante de la perteet de la séparation, qui marque ses poèmes, mais aussi une indignation souvent exprimée contre l’esclavage sous toutes ses formes. À son retour, en 1802, elle reprend le métier d’actrice qu’elle va exercer avec succès pendant vingt ans, avec quelques interruptions, à l’Opéra-Comique, à l’Odéon, à Bruxelles. De relations amoureuses éphémères naissent deux enfants illégitimes, qui vivent peu. La mort du petit Marie-Eugène, à l’âge de cinq ans, en 1816, est un déchirement dont elle ose parler dans ses vers. Elle rencontre au théâtre de la Monnaie, à Bruxelles, le tragédien Prosper Valmore, qu’elle épouse et dont elle a quatre enfants, Junie, morte à trois semaines, Hippolyte, Hyacinthe, appelée Ondine et enfin Inès.
"Elle manque à ma peine, elle aiderait mes jours. Dans leurs cent mille voix je ne l'ai pas trouvée. Pareille à l'espérance en d'autres temps rêvée, ta voix ouvre une vie où l'on vivra toujours !". Le couple s’installe à Paris où Marceline fait la connaissance grâce à son oncle, le peintre Desbordes, de Hyacinthe de Latouche, écrivain romantique qui la conseille dans ses débuts littéraires, et devient son amant. Cet amour passion laisse des échos dans toute l’œuvre, bien après la séparation, et jusqu’aux derniers vers. Le premier poème connu de Marceline Desbordes est une romance, "Le Billet". À partir de 1813, elle publie régulièrement dans des keepsakes et des périodiques. Son premier recueil, "Élégies, Marie et Romances", signé du nom de Desbordes, paraît en 1819, un peu avant les "Méditations" de Lamartine, livre généralement considéré comme marquant le renouveau du lyrisme romantique en France. Ce premier recueil est suivi en 1820 des "Veillées des Antilles" de Mme Desbordes-Valmore, chez le même éditeur. Plusieurs éditions modifiées et augmentées (1822, 1825, 1830) vont ensuite asseoir son renom poétique. Des élégies amoureuses, des romances, des fables, des poèmes sur l’enfance y font entendre une voix qui touche directement les contemporains. Les mises en musique sont nombreuses et inventent des façons de dire libres et singulières. Bien des poètes viendront y puiser par la suite, de Verlaine à Aragon. Sa poésie était avant-gardiste. Appréciée, Marceline Desbordes-Valmore entretient de nombreux liens avec le monde littéraire et théâtral. Mais elle pâtit dans sa carrière de nombreux soucis familiaux et financiers, et de son fréquent éloignement de Paris. Le métier d’acteur de son mari impose en effet des installations répétées en province, notamment à Bordeaux (1823-1827), où elle cesse de monter sur scène et à Lyon (1821-1823, puis 1827-1832, et 1834-1837). C’est là qu’elle assiste aux insurrections des canuts, seul poète à prendre publiquement la parole pour dénoncer la répression de la seconde, en des vers bouleversants. Autodidacte et travailleuse, elle a un tempérament romantique et mélancolique, exacerbé par les coups de la vie. Elle écrit des vers très modernes, originaux, spontanés, pleins de sensibilité et de musicalité. Ses contemporains, Hugo, Lamartine mais aussi Baudelaire, Verlaine, Rimbaud l’admirent. Balzac exaltait son talent et la spontanéité de ses vers, qu'il associait à des "assemblages délicats de sonorités douces et harmonieuses et qui évoquent la vie des gens simples." On lui doit l'invention révolutionnaire de plus d'un rythme, celui des onze syllabes.
"Souffle vers ma maison cette flamme qui seule a su répondre à mes yeux. Inutile à la terre, approche-moi des cieux. Si l'haleine est en toi, que je l'entende encore !". "La vraie vie est absente." On ne peut manquer de rapprocher cette formule d’une phrase dont elle est probablement issue, une expression si dynamique et si profondément rimbaldienne qu’elle a pu, entre autres, inspirer Camus ?Ou donner son titre à un beau livre sur Rimbaud. "Prends-y garde, ô ma vie absente." Il s’agit d’un vers, ou d’un fragment, que les éditeurs isolent dans les œuvres complètes de Rimbaud avec d’autres bribes, traces fragiles de projets nonaboutis ou tronçons de vers échappés de quelque poème oublié, rassemblés au hasard des différents témoignages. Rimbaud lecteur de Marceline Desbordes-Valmore ? Quoique le nom de la poétesse de Douai n’apparaisse pas dans son œuvre, nous savons par le biais de Verlaine qu’il devait bien connaître ses vers. Rimbaud, au contraire des gaminsde son âge, possédait, à quatorze ans, toute l’antiquité, tout le moyen âge, toute la Renaissance, savait par cœur lespoètes modernes, les plus raffinés comme les plus ingénus de son époque, de Desbordes-Valmore à Baudelaire,par exemple, et cet exemple montre bien le goût déjà infaillible de ce jeune garçon. Marceline Desbordes-Valmore,Charles Baudelaire, Rimbaud, sous des formes différentes, percevaient déjà à merveille la même âme douloureuse, comme une parenté dans ces trois génies si dissemblables à première vue. Cette femme prétendument ignorante était une savante méconnue. De plus, elle inspira Anna de Noailles, Renée Vivien, Cécile Sauvage ou Louis Aragon. Ainsi faut-il peut-être reculer de quelques années le terme indiqué par Verlaine, spécialement dithyrambique envers Marceline Desbordes-Valmore et trop enclin à la fin de sa vie à dresser le portrait d’un Rimbaud déjà en passe d’être mythifié. En effet, c’est en mai ou en juin 1872 que Rimbaud prend note du vers de Marceline, à une époque où il écrit ses "derniers vers" et Verlaine ses "Ariettes oubliées." Les deux amis sont alors sensibles à une certaine naïveté faussement voulue, à des rythmes nouveaux, à des genres paralittéraires comme la chanson ou la romance. Le poème de la poétesse a d’ailleurs été intitulé "Romance", comme tant d’autres dans son œuvre, et il a été plusieurs fois misen musique. Rimbaud, dans "Une saison en enfer", présentait sa "Chanson de la plus haute tour" comme une "espèce de romance" choisie parmi d’autres exprimant son adieu au monde. Il songeait aux "Fêtes de la patience", cet ensemble regroupant "Bannières de mai", "Chanson de la haute tour", "L’Éternité" et "Âge d’or". Rapprochement fortuit, peut-être, mais qui s’impose. Baudelaire présentait Desbordes-Valmore comme une âme d’élite qui sera toujours un grand poète.
"Elle manque à ma peine, elle aiderait mes jours. Dans leurs cent mille voix je ne l'ai pas trouvée. Pareille à l'espérance en d'autres temps rêvée, Ta voix ouvre une vie où l'on vivra toujours ! Quand je me sens mourir du poids de ma pensée, quand sur moi tout mon sort assemble sa rigueur, d'un courage inutile affranchie et lassée, je me sauve avec toi dans le fond de mon cœur !" Sa poésie était il y a cinquante ans dans les recueils de récitation destinés aux élèves des classes primaires. Époque révolue. Son nom, qui réunit presque toutes les voyelles de la langue française, demeure comme pour nous assurer qu’il ne saurait être que celui d’une poétesse, mais y a-t-il quelque autre trace de cette poétesse dans nos mémoires ? Hugo savait, comme elle, la tristesse des parents qui ont perdu un enfant et elle, comme Hugo, détestait ce Napoléon III en qui elle aussi avait cru quand il n’était encore que Louis-Napoléon. Verlaine partageait avec elle le goût de l’impair et la mélancolie du temps qui passe, le refrain du poème intitulé "Les Cloches et les larmes", "Sur la terre où sonne l’heure, tout pleure, ah mon Dieu, tout pleure", n’a-t-il pas des allures de "Chanson d’automne" ? Sans doute vaut-il mieux cependant éviter, dans son intérêt même, de trop confronter les poèmes de Marceline Desbordes-Valmore à ceux de poètes comme ces deux grands qu’on vient tout juste de citer. On est même conduit à penser, parfois, que l’intérêt qu’ils manifestaient à son égard n’était rien d’autre qu’une bienveillance condescendante. Elle mérite bien mieux que tout cela. Dans sa gravité joyeuse et sereine, bien éloignée des conventions qui pèsent sur les mélodies en action, sa création témoigne cependant d’une fidélité créatrice à ces formes atypiques qui ont marqué la formation poétique de Marceline Desbordes-Valmore. Et pourtant, elle est injustement méconnue. Peu étudiée, trop peu lue aujourd’hui, elle est un secret bien gardé, mais une vraie figure de la littérature. Elle est la première des poètes du romantisme. Sainte-Beuve, le plus célèbre des critiques littéraires français, son contemporain, dira d’elle: "Elle a chanté comme l’oiseau chante" et parlera de sa poésie comme d’une poésie passionnée, tendre et unique en son temps. Victime de la désaffection générale donts ouffrent à partir des années 1840 les poètes romantiques, et plus encore les femmes parmi eux, elle trouve hélas plus difficilement à publier ses livres. Après "Les Pleurs" (1833), "Pauvres Fleurs" (1839), "Bouquets et prières" (1843), elle continue à écrire, malgré une vie assombrie par les soucis matériels et les deuils. Elle perd sa fille Inès en 1846, Ondine en 1853. Elle meurt à Paris, le vingt-trois juillet 1859. C’est à titre posthume, que paraît son dernier livre de poèmes, sous le titre de "Poésies inédites". Surnommée "Notre-Dame-des-Pleurs" en référence aux nombreux drames qui jalonnèrent sa vie, la poétesse avant-gardiste est inhumée dans la vingt-sixième division du cimetière de Montmartre.
Bibliographie et références:
- Sainte-Beuve, "Portraits contemporains"
- Lucien Descaves, "La vie de Marceline Desbordes-Valmore"
- Stefan Zweig, "Marceline Desbordes-Valmore"
- Jacques Boulenger, "Marceline Desbordes-Valmore"
- Manuel Garcia Sesma, "Le secret de Marceline Desbordes-Valmore"
- Georges-Emmanuel Clancier, "Marceline Desbordes-Valmore"
- Robert Sabatier, "Marceline Desbordes-Valmore"
- Marc Bertrand, "Une femme à l'écoute de son temps"
- Lucie Desbordes, "Marceline Desbordes-Valmore"
- Auguste Bleton, "Marceline Desbordes-Valmore"
- Giorgia Sogos, "Marceline Desbordes-Valmore ou le génie inconnu"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.

