Méridienne d'un soir
par le Il y a 7 heure(s)
9 vues

"Si tu prends un œuf, c’est une forme plastique. La vie se sent dans la matière de la coquille. Si tu prends un faux œuf, la forme est la même, mais la fausse coquille ne donne pas une impression de vie. Il faut toujours dessiner, dessiner des yeux quand on ne peut dessiner avec le crayon. Un matin, l’un de nous, manquant de noir, se servit de bleu, l’impressionnisme était né". Pour les amateurs d’art qui fréquentent les galeries et les musées à la fin des années 1950 et au début des années 1960, Serge Poliakoff (1900-1970) est une figure familière, audacieuse et rassurante. Sa peinture non figurative, charpentée et chaleureuse, a la faveur des marchands, des collectionneurs et des institutions. Il est célèbre à Paris et sa réputation s’étend au-delà des frontières. En Suisse, la Kunsthalle de Bâle lui consacre une exposition en 1958. Celle de Berne en 1962. En 1964, il est au musée Rath de Genève. Au début des années 1960, la carrière de Poliakoff est à son sommet. Il est un personnage central de la seconde école de Paris et de l’abstraction internationale d’après-guerre. Serge Poliakoff est né dans une famille de la grande bourgeoisie russe qui fuira la révolution en 1917. Il s’installe à Paris en 1923. À cette époque, il est musicien et gagne sa vie en jouant de la guitare. Il ne décide de se consacrer à la peinture qu’à la fin des années 1920, suit des cours dans les académies parisiennes, puis à Londres où, lors d’une visite au British Museum en 1936, il aurait gratté la peinture d’un sarcophage égyptien pour voir comment les couleurs étaient superposées. C’est ainsi que naissent les légendes. Surtout quand leurs auteurs en sont les héros et donnent d’eux-mêmes l’image d’un engagement rebelle qui sied aux artistes de la première partie du XXe siècle. Le succès viendra après la fin de la deuxième guerre mondiale et montera crescendo jusqu’à la fin des années 1950. Poliakoff devient l’une des vedettes du monde de l’art. Il s’habille select, pilote de belles voitures, court d’exposition en exposition et incarne la puissance culturelle de Paris que rien ne semble menacer. Le triomphe est de courte durée. Pour Poliakoff, il n’aura tenu qu’une quinzaine d’années. La première menace vient de l’expressionnisme abstrait soutenu par la critique et par l’administration des États-Unis, puis du pop art et des nouvelles avant-gardes américaines. La seconde menace vient des jeunes artistes qui vont se regrouper autour d’un critique français, Pierre Restany, qui invente le Nouveau Réalisme avec Yves Klein, Armand, Tinguely et quelques autres. C’est aussi le moment où émergent les arts de la performance ou le groupe Fluxus, ainsi qu’une figuration politisée dont l’influence sera importante autour de 1968. La capitale française cesse d’être la capitale mondiale de l’art et les peintres abstraits de la seconde école de Paris se trouvent soudain ringardisés. Face à cette effervescence, la belle peinture aux formats raisonnables de Poliakoff est désormais considérée comme dépassée. On lui reproche de créer un art d’ameublement, qui lui a néanmoins permis de ne jamais disparaître complètement du marché.

 

"Si vous prenez une règle pour faire un carré, il meurt. Il y a des peintres qui transforment le soleil en une tache jaune, mais il y en a d’autres qui, grâce à leur art et à leur intelligence, transforment une tache jaune en soleil". Au cours des années 1930, Poliakoff a rencontré l’œuvre de Kandinsky et celle d’Otto Freundlich. Il a conservé dans son œil et dans sa mémoire l’image des icônes russes de la peinture orientale. Il trouve aussi son inspiration dans l’art de l’Antiquité, chez les Égyptiens et les Étrusques. Il tire de toutes ces influences un sens aigu de la mise en place, de la superposition des couleurs sur un fond souvent rugueux, un mélange de matérialité et de légèreté, impérieux sans brutalité, qui va alors devenir son image de marque. C’est là, présent au spectateur, apparemment dépourvu d’énigme et de nature à décorer agréablement le salon des catégories sociales qui accèdent alors à l’aisance matérielle grâce à la reconstruction et au développement de l’économie tout en leur permettant d’afficher les signes de leur élévation culturelle. Poliakoff en sort à son avantage. Il appartient à une époque révolue, certes. Mais sa peinture n’a pas perdu son efficacité. Elle n’a besoin ni de surfaces immenses taillées sur le modèle des écrans de cinéma, ni de mises en scène auxquelles les décennies suivantes nous ont habitués. Elle n’a pas non plus besoin de discours, de causes à embrasser ou d’explications embarrassées. Elle est simple et directe. C’est un atout pour durer. Serge Poliakoff, né à Moscou le huit janvier 1900, a peint une œuvre faisant partie des plus notables de l’art abstrait, et donc de l’art moderne. Petit, sa mère l’emmenait tous les jours à l’église. Poliakoff y admirait les icones, leurs couleurs, la juxtaposition des espaces et le silence que leur contemplation exigeait. Sa mère l’obligeait également à pratiquer d’un instrument, si bien que Poliakoff, à l’âge de douze ans, maitrisait déjà parfaitement la guitare. Dés 1914, Poliakoff s’inscrit à l’école de dessin de Moscou. Avec la Révolution Russe de 1917, Poliakoff quitte la Russie et arrive à Constantinople en 1920. Commence alors une période de nouvelle plénitude retrouvée, faisant oublier les années moscovites. Le futur grand peintre joue dans un orchestre et gagne sa vie en tant que guitariste. Avec son quartette, il voyage partout en Europe: Belgrade, Sofia, Vienne et Berlin. Poliakoff arrive à Paris en 1923. Il fréquente alors la communauté artistique russe et joue dans les cabarets. Tout en jouant de la guitare pour gagner sa vie, Poliakoff commence à dessiner quelques dessins déjà abstraits, avant de décider de se consacrer pleinement à sa peinture dés 1929. Il fréquente alors l’Académie de la Grande Chaumière où l’artiste s’initie à l’anatomie en dessinant d’après nature.

 

"C’est ainsi, le tableau doit venir de lui même. Tous les élans volontaristes sont toujours absolument inutiles et toute l’expérience accumulée en cinquante ans ne sert à rien si le tableau ne vient pas". En 1935, Poliakoff joint la Société des artistes français et participe aux salons dans la section peinture. Dans son Autoportrait de 1933, on aperçoit un savoir-faire technique et une certaine liberté dans la facture par tout un jeu de hachures. À ce moment, Poliakoff utilise principalement la tempera, ce qui lui permet des effets variés, et ainsi de jouer sur l’opacité et la transparence, mais également sur la finesse et l’épaisseur de sa peinture en y ajoutant quelques fois du sable. Ses peintures restent très académiques jusqu’à son séjour à Londres en 1935 où il découvre l’art abstrait et la luminosité des couleurs. À Londres, Poliakoff continue ses études, et se rend régulièrement au British Museum où il découvre la technique de superposition des couleurs utilisée pour peindre les sarcophages égyptiens. Il s’intéresse également aux Primitifs flamands, à Gauguin, Seurat, Cézanne, ou plus contemporain à Paul Klee. En 1937, Poliakoff retourne à Paris et commence ses premières recherches sur l’abstraction qu’il a découverte à Londres. À cette époque, Poliakoff rencontre Kandinsky qui lui fait par de son envie de développement et de renommée internationale de l’abstraction. À ce moment, Poliakoff réalise ses premiers tableaux non figuratifs. Dès 1938, Poliakoff se lie d’amitié avec les Delaunay, Robert et Sofia, et rencontre chez eux Otto Freundlich. À cette même époque, ses premières toiles abstraites sont exposées. La galerie "Le Niveau" organise alors une exposition collective qui rassemble des œuvres de Derain, Utrillo, Lhote, Kisling, Braque, Dufy et Vlaminck. L’œuvre abstraite de Poliakoff, se démarquant des autres, se fait alors remarquer. Sa peinture abstraite ne l’empêche cependant pas de réaliser quelques toiles figuratives. Mais ses premières gouaches abstraites de 1937 ouvrent définitivement le champ à une autre conception de la peinture, à la responsabilité des formes et des couleurs. Après la guerre, Poliakoff élabore progressivement son art qui se définit par le recouvrement de couleurs et par de formes irrégulières. Il est vite reconnu comme l’un des peintres majeurs de l’Abstraction de l’École de Paris. L’artiste donne alors une version singulière et unique de l’Abstraction, éloignée du stricte géométrique et de l’improvisation gestuelle. Mais le peintre demeure simple et accessible dans sa démarche.

 

"En conséquence, à quatre-vingt-six ans, j’aurai pénétré plus avant dans l’essence de l’art. À cent ans, j’aurai définitivement atteint un niveau merveilleux et, quand j’aurai cent dix ans je tracerai une ligne et ce sera la vie". Poliakoff participe au Salon des Indépendants deux années de suite, en 1940 et 1941. On voit entre les deux Salons une nette évolution de son œuvre. La première année il présente "La Seine à Neuilly" peint en 1938 et "Le Pont du Carrousel" l’année suivante, peint en 1940. On aperçoit alors un changement notamment dans la technique, le passage d’une matière épaisse à un traitement plus large. Dans le second tableau, la perspectives’efface, tous les éléments se présentent sur un même plan. À Paris, les années d’après guerre sont propices au développement de l’art et aux manifestations artistiques. Poliakoff multiplie sa présence dans les expositions collectives et salons exposant de l’abstraction, comme le Salon de Mai et le Salon des Réalités Nouvelles. En1946, Poliakoff participe au Salon des surindépendants et expose une de ses toiles à la polychromie éclatante qui sera saluée par la critique. Poliakoff, à cette époque, trouve ses toiles encore trop décoratives. Il atténue alors sa palette jusqu’à la presque monochromie. Ses compositions sont alors animées soit par les lignes, soit par un seul camaïeu dominant. Poliakoff explore les possibilités d’une couleur presque unique. L’année suivante, Poliakoff reçoit le Prix Kandinsky qui récompense un artiste abstrait. Dans les années cinquante, l'artiste poursuit ses recherches techniques et picturales qui vont aboutir sur ce qu’il appelle le "Silence Absolu" qui repose sur deux principes: la ligne verticale est mouvante et la ligne horizontale est tracée sur un horizon demi circulaire. Même poussant encore plus loin l’abstraction, la nature n’est jamais vraiment oubliée dans sa peinture : "Notrejuge est notre œil, mon maitre est la nature". Elle intervient toujours mais comme fondement d’une perception de l’horizon. Dans ces années là, entre 1946 et 1952, Poliakoff multiplie ses expérimentations plastiques. La ligne souligne certaines formes, d’un coup de pinceau discret sans les perturber. Sa présence peut presque passer inaperçue. Ce n’est pas la forme dessinée qui est colorée, c’est la couleur qui produit sa propre forme.

 

"Je voudrais des prairies teintes en rouge et les arbres peints en bleu. La nature n’a vraiment pas d’imagination.Toi peintre, regarde tes palettes et les chiffons, les clefs que tu cherches y sont". Poliakoff donne une nouvelle conception de la nature. Il affirme sa singularité en tant que peintre abstrait de l’Ecole de Paris. Il se détache des tendances picturales pour méditer sur la pate et la couleur. Son style lui vaut une renommée croissante, notamment grâce aux expositions collectives et personnelles. Il acquiert une notoriété internationale grâce à la galeriste Denise René qui organise des expositions en Europe. L’exposition personnelle que lui organise la Galerie de l’Esquisse est une véritable révélation de l’artiste pour le public et la critique. En 1951, il participe à l’exposition organisée par la Royal Academy à Londres consacrée à l’École de Paris. La même année 1951, Poliakoff passe aux grands formats. Ceci traduit son besoin de laisser s’exprimer le jeu des formes et des couleurs plus largement et plus clairement sur la surface. La matière-couleur confère son évidence à la forme. Pour lui, chaque forme a deux couleurs, une intérieure et une extérieure. Ses toiles illustrent la concentration, la mesure et la sérénité du peintre. Un seul tableau de Poliakoff vient ponctuer de son éclat et dominer un groupe, un salon ou une exposition collective. Il a passé sa vie à approfondir ses recherches sur la matière. La qualité de ses rouges est saluée par la critique, ainsi que ses alliances aux jaunes orangés et noir profond. Poliakoff, c’est l’accomplissement incontestable d’une œuvre monumentale. En 1962, la Biennale de Venise dédie une salle entière réservée à ses peintures. En 1965, le couturier Yves Saint-Laurent signe une robe Mondrian et une robe Poliakoff. Il meurt le douze octobre 1969, à l'âge de soixante neuf ans. Il repose au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois. La gloire picturale de Serge Poliakoff fut soudaine et foudroyante, mais sur le tard de sa vie. Maintenant, son œuvre est moins exposée, célébrée, pourtant ses grands aplats de couleurs, sa géométrie du sensible, sa densité de matières qui vibrent, le rendent unique dans ce que l’on a appelé commodément l’École de Paris. Et cet assemblage de plages de couleurs presque élémentaires, de plus en plus vives et cinglantes vers les années cinquante, puis basculant vers le monochrome à la fin de sa vie, forme une sorte de musique intense, des tapis volants de sensations. Serge Poliakoff ne peignait pas pour l’éternité, et pour ce russe blanc qui avait tant bourlingué, seule la nécessité d’exister, et l’alcool fort des sensations comptaient seuls. Mais ce n’était pas un cosaque de la peinture et il lançait sa cavalerie de coups de pinceau avec humilité, timidité presque. Modeste il se savait arrivé presque en contrebande tardivement à la peinture, e tse considérait comme un invité qui se tient en retrait, estimant que seul l’éclat de ses couleurs parlerait pour lui.

 

"Je trace d’abord sur la surface à peindre un quadrilatère de la grandeur que je veux, fait d’angles droits, et qui est pour moi une fenêtre ouverte par laquelle on puisse regarder l’histoire". Pourquoi ses couleurs si franches et qui pourtant vont soulever bien des mystères. Poliakoff s’en explique ainsi : "Il ne faut pas oublier que chaque forme a deux couleurs, l’une intérieure, l’autre extérieure. Ainsi l’œuf, qui est blanc à l’extérieur, mais jaune à l’intérieur. Et il en va de même pour chaque chose". Ce qui pourrait superficiellement apparaître comme simple décoration est une interrogation étale, immobile, de l’intérieur des choses. "Ce qui m’intéresse dans la peinture c’est sa pureté". Bien que refusant de théoriser. "Ne t’enfonce pas dans la philosophie, elle n’a pas de fond" disait-il-, il subit les enseignements esthétiques de ses rencontres. Fuyant autant la stricte géométrie sèche et froide, que la peinture gestuelle trop désordonnée à ses yeux, il suit son chemin entre un monde semi-abstrait, suggestif, obsédant. "Le lion chasse seul" disait ce farouche solitaire qui aura ouvert les portes du monde "couleur matière". " Chaque jour commencez votre travail comme si vous peigniez pour la première fois". Et l’espace de la toile fait la forme qui va s’y déployer, avec la cavalcade de couleurs pour la faire chanter. Obsédé par les couleurs, qu’il préparait lui-même, Poliakoff en fait une symphonie polyphonique. Mais il refuse tout symbole, toute allusion. Ses toiles sont brutes de mysticisme, de magie archaïque, de théories des couleurs. Elles sont et se dressent alors comme menhirs bariolés étranges. Elles se répondent alors une à une, sans véritable évolution, impavides et identiques souvent. Pourtant le renouvellement est souterrain. Intuitivement, semble-t-il, il élabore un monde sans profondeur ni perspective, un aplat d’espace mis à nu. Il refusait les interprétations sur son œuvre disant: "Mais pour moi, l’art devrait couler de source. Il y a un millier de façons de faire de l’art, et trop de science peut le tuer". Tout dans sa toile devait ainsi naturellement vivre, formes, couleurs, côte à côte, semblables, mais irremplaçables. Il veut fuir la monotonie, capter la vie dans sa toile, toujours le même et toujours diffèrent. La peinture de Serge Poliakoff est une apothéose de la pureté visuelle. Ce qu’annonce chaque toile de Poliakoff, ce qu’elle fait comprendre au regard, c’est que l’espace est en nous au même titre qu’il est en dehors de nous. Chez Poliakoff, c’est, pourrait-on dire, la peinture qui rumine. Elle se reprend sans cesse, s’approfondit, se corrige indéfiniment, fait résonner d’elle-même naturellement l'écho.

 

Bibliographie et références :

- Françoise Brütsch, "Serge Poliakoff"

- Michel Ragon, "Serge Poliakoff"

- Gérard Schneider, "La peinture de Serge Poliakoff"

- Caroline Leclerc, "Serge Poliakoff, les couleurs"

- Sylvie Delpech, "L'art de Serge Poliakoff"

- Elizabeth Lennard, "Serge Poliakoff, portrait du peintre"

- Gérard Durozoi, "Serge Poliakoff, catalogue raisonné"

- Alexis Poliakoff, "La saison des gouaches"

- Christiane Lange, "Serge Poliakoff, rétrospective"

- Jean Cassou, "Serge Poliakoff"

- Lydia Harambourg, "Serge Poliakoff"

 

Bonne lecture à toutes et à tous.

Méridienne d'un soir.

Thèmes: littérature
1 personne aime(nt) ça.