Méridienne d'un soir
par le Il y a 18 heure(s)
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"Votre doute peut devenir une qualité profitable si vous l'éduquez. Il faut qu'il devienne savant, qu'il se mue en critique. Dès qu'il s'apprête à vous gâcher quelque chose, demandez pourquoi cette chose est laide. Exigez de lui des preuves, soumettez-le à examen, et vous le trouverez sans doute perplexe et embarrassé, peut-être s'insurgera-t-il aussi. Mais ne cédez pas, exigez qu'il fournisse ses raisons, et ne manquez pas d'agir en toute circonstance en faisant ainsi preuve de vigilance et de rigueur. Le jour viendra où, de destructeur il sera devenu l'un de vos meilleurs artisans, peut-être le plus malin de tous ceux qui construisent votre vie. Seul celui qui est prêt à tout, celui qui n'exclut rien, pas même ce qui est le plus énigmatique, vivra la relation à quelqu'un d'autre comme si elle était quelque chose de vivant, et y jettera même toute son existence. L'amour est difficile. Que deux êtres humains s'aiment, c'est sans doute la chose la plus difficile qui nous incombe, c'est une limite, c'est le critère et l'épreuve ultimes, la tâche en vue de laquelle toutes les autres ne sont que préparation. C'est pourquoi les jeunes, débutants en toutes choses, ne savent pas encore pratiquer l'amour : il faut qu'ils l'apprennent. De tout leur être, de toutes leurs forces concentrées dans leur cœur solitaire, inquiet, dont les battements résonnent, il faut qu'ils apprennent à aimer". La genèse de l’humanité nous appararaît-elle pas comme une page écrite par un poète fou. Il faut faire le lien avec la poésie au sens très large du terme comme avec celle que l’on retrouve dans chaque peuple et avec la poésie au sens étroit du terme comme cette parole très singulière d’Orphée née en Grèce et qui se distingue très clairement du religieux parce qu’elle est d’abord parole du chant. Rilke (1875-1926) est vraiment poète en ce sens-là. C’est d’abord dans la parole que se déploie l’expérience poétique en lui donnant une grande rigueur. Nous ne sommes plus dans les rapports étroits où nous enfermons les choses comme des chasseurs de papillons. Rainer Maria Rilke était le poète qui utilisait la tristesse dans ses vers telle une muse. Or, son art, et surtout ses lettres, recèlent la magie de la transformation. Il nous a appris à accepter la nature solitaire de l’homme. Les biographes disent que Rilke était un artisan de l’amour et un expert en matière de solitude choisie. Au cours de sa vie, il tomba amoureux de la plupart des princesses, comtesses et duchesses de l’Empire Austro-hongrois. C’était un poète itinérant, un voyageur infatigable, qui séjournait un temps dans un manoir, dans un palais où il fascinait tout le monde par son art et son érudition. Puis il partait, laissant le vide derrière lui. Il est devenu le vagabond classique en quête de bienfaiteurs pour le sortir de la pauvreté mais aussi de cette éternelle maladie qui le rongeait : l'extrême solitude. Néanmoins, malgré cette itinérance existentielle et la détresse émotionnelle qu’il laissait dans son sillage, Rainer Maria Rilke a exploré la sensation de deuil comme personne d’autre. On dit qu’il a trouvé la plus grande inspiration et stabilité avec Lou Andreas-Salomé. Cette écrivaine, philosophe et psychanalyste russe a partagé avec lui son esprit libéral. Pour Rilke comme pour elle, les choses les plus importantes étaient l’art, la culture et la connaissance. L’amour était une source d’inspiration et une façon de nourrir l’écriture et la poésie, mais à la longue, il était trop étouffant. René Karl Wilhelm Johann Josef Maria Rilke est né le quatre décembre 1875 à Prague. Son père était employé des chemins de fer et sa mère, SophieEntz, était la fille d’un employé de banque haut placé. C’est elle qui lui a inculqué le goût de l’écriture et de la poésie. Ainsi, dès son plus jeune âge, il fait preuve d’un talent artistique remarquable grâce à sa mère. Cependant, ce monde raffiné s’est effondré lorsque le mariage de ses parents s’est brisé. C’est alors que son père a pris le contrôle de son éducation. Il l’a ainsi envoyé dans une école militaire. Heureusement, grâce à des problèmes de santé, il a pu quitter ce monde rude et s’inscrire à l’université en 1895. Il y a étudié la littérature, l’histoire de l’art et la philosophie. Tout d’abord à Prague puis à Munich. Lors de son séjour à Munich, il rencontre la femme de sa vie, Lou Andreas-Salomé. "Toute une constellation d'événements est nécessaire pour une seule réussite".

 

"Qu'une chose soit difficile doit nous être une raison de plus pour l'entreprendre. Pour l'instant, vivez les questions. Peut-être, un jour lointain, entrerez-vous ainsi, peu à peu, sans l'avoir remarqué, à l'intérieur de la réponse. Le plaisir physique est une expérience sensible qui n'est en rien différente de l'intuition pure ou du sentiment pur dont un beau fruit comble la langue. C'est une grande expérience, infinie, qui nous est accordée, un savoir du monde, la plénitude et la gloire de tout savoir. Ce qui est mal ce n'est pas que nous ressentions ce plaisir. Ce qui est mal c'est que presque tout le monde mésuse de cette expérience et la dilapide". "Et seulement quand nous étions tout à fait certains de n'être pas dérangés, et que, au dehors, la nuit tombait, il pouvait arriver que nous nous abandonnions à des souvenirs, à des souvenirs communs qui nous paraissaient à tous deux très anciens et dont nous souriions : car depuis lors nous avions tous deux grandi". Cette écrivaine russe avait quinze ans de plus que Rilke. Elle avait été l’amante des intellectuels les plus éminents de l’époque et cela a encore plus inspiré le jeune Rainer. Lou Andreas-Salomé était sa conseillère et sa confidente. Elle lui a enseigné les langues et a été sa muse toute sa vie. Cette relation a permis à Rainer Maria Rilke de rencontrer des écrivains aussi remarquables que Léon Tolstoï. Plus tard, au début du nouveau siècle, il rencontre la sculptrice Clara Westhoff dans un collectif d’artistes à Worpswede. Il l’épouse, mais l’année suivante, après avoir eu sa première fille, il décide de les quitter pour Paris. À Paris, Rainer Maria Rilke rencontre Auguste Rodin, travaille pour lui comme secrétaire. Le célèbre sculpteur lui enseigne la technique de l’observation objective comme forme de création. Il s’est également lié d’amitié avec le peintre espagnol Ignacio Zuloaga. Ces deux artistes donnent une impulsion à sa créativité. Déjà la subjectivité s’y dessine à travers ses vers. Durant cette période parisienne, il écrit "Neue Gedichte" ("Nouveaux Poèmes", 1907), "Requiem" (1909) et le roman : "Les cahiers de Malte Laurids Brigge". Il s’agit d’une œuvre presque autobiographique dans laquelle il couche sur papier des confessions spirituelles et très intimes sur ses expériences. En 1912, Rilke a séjourné au château de Duino, près de Trieste. Il y a passé quelques mois en compagnie de la comtesse Marie von Thurn und Taxis. Elle lui a inspirée les célèbres "Élégies de Duino". Cela a été une période de calme et de liesse qui s’est brusquement terminée avec le déclenchement de la première guerre mondiale. Rainer Maria Rilke a passé la majeure partie de la guerre seul à Munich. Jusqu’à ce qu’il doive finalement s’engager dans l’armée. Cela l’a profondément marqué. Son caractère ouvert, romantique et rebelle devient alors taciturne. Et à partir de ce moment, il entame une vie de voyage où il cherche l’inspiration et la paix de l’esprit, après le chaos de la guerre. La protectrice de Reiner Maria Rilke, lui a acheté une demeure en Suisse pour qu’il puisse y trouver une certaine stabilité personnelle. Ainsi, entre 1922 et 1926, une période de créativité intense et presque frénétique s’ouvre à lui. Souffrant de leucémie, sa santé a commencé à se dégrader. Il est alors devenu conscient que sa vie arrivait à son terme. Cependant, la certitude d’une fin proche a donné à son esprit une plus grande impulsion et son désir de voler encore un peu plus de temps à la vie. Et il en a profité. Il a écrit une impressionnante série de poèmes et de lettres. En fait, son héritage lyrique est aussi délicat que profond, aussi symbolique qu’intime et inspirant. Au cours des quatre dernières années de sa vie, il a eu une relation avec l’artiste Elisabeth Dorothea Spiro, dont le fils deviendra plus tard le célèbre peintre Balthus. Il meurt le vingt-neuf décembre 1926 au sanatorium suisse de Val-Mont, à l’âge de cinquante-et-un ans.

 

"Car au fond, et précisément pour les choses les plus profondes et les plus importantes, nous sommes toujours inqualifiablement seuls. Aimer, c'est devenir un monde, un monde en soi pour quelqu'un d'autre. Alors, si votre viequotidienne vous paraît pauvre, ne l'accusez pas ; accusez-vous plutôt, dites-vous que vous n'êtes pas assez poète pour en convoquer les richesses. Pour celui qui crée, il n'y a pas, en effet, de pauvreté ni de lieu indigent, indifférent". Il est vrai que la vie de Rilke était définie par cette transhumance existentielle qui le poussait à aller de ville en ville, de femme en femme. Cependant, il y avait peut-être en lui un désir impérieux de fuir quelque chose. Ce quelque chose était peut-être lui-même. La tristesse était son amante véritable. La plus fidèle. C’est pourquoi sa personne était l’imprégnation-même de cette émotion dans la vie. Rilke comparait les émotions à l’architecture d’une maison. Il disait que lorsque la mélancolie et la tristesse entrent en nous, nous restons alors immobiles. Nous devenons des bâtiments, des murs. Des constructions rigides. Cependant, et selon lui, nous avons aussi le pouvoir de nous transformer, de donner de la lumière à ces constructions sombres. Il a écrit une célèbre lettre à Sidonie Nádherná von Borutín, épouse de l’écrivain Karl Kraus, après avoir appris le suicide de son frère. “Sa vie doit maintenant continuer dans la vôtre, écrit-il, la perte n’est pas la séparation. Cherchez l’harmonie, cherchez un sens et créez quelque chose de nouveau avec sa mémoire et votre affection.” Rilke ne souligne jamais dans ses textes que le temps guérit ou qu’il éteint la douleur de la mort. Dans sa poésie, il affirme qu’il est essentiel d’assumer les difficultés de la vie, qu’il ne faut pas les fuir. En effet, l’adversité nous aide à nous réaliser et nous permet de nous transformer. La correspondance Rilke qui fut aussi le secrétaire d’Auguste Rodin, avec Marina Tsvetaieva est incompréhensible si nous ne nous immergeons pas dans le monde poétique où explosent tous nos points de repère. Dans "Ion", ce dialogue de Platon, l’élément frappant est que son thème évoque l’inspiration venant du dieu au poète, du rhapsode, lecteur du poème à l’auditeur. Tous ont le même rapport à la poésie. Il n’y a pas un rapport moindre du lecteur du poème, du rhapsode, à celui des poètes. Pour nous, c’est tout à fait choquant parce que le poète est le créateur voulant s’exprimer et qui serait frustré s’il ne le pouvait pas. Platon dit que la poésie est un état de présence complètement incandescent. Si vous lisez un poème, vous êtes pleinement en rapport avec la poésie, ce qui ne veut pas dire qu’on y soit à chaque fois. Il faut se placer par rapport au poème pour en jouir pleinement mais nous pouvons apprendre à entrer dans ce rapport crucial à la poésie, en prenant du temps.

 

"Pour écrire un vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas, c’était une joie faite pour un autre, à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles, et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela". Pour Marina Tsvetaieva, poétesse russe et amie de Rilke, il "est aussi nécessaire que le prêtre sur le champ de bataille" car "par son opposition", il est un "contrepoison à notre temps" et "ne pouvait naître qu’en son sein". Le poète est le contrepoison du temps.Le poète, parce qu’il est sans consolation, parce qu’il traverse l’enfer, réussit à voir par où on s’en libère et si nous voulons sortir de la dévastation, nous devons écouter les poètes. Ils vont parler à partir de la dévastation pour nous monter vers le vivant. La poésie est la seule espérance parce qu’elle est seule à pouvoir discerner la vérité de notre temps. Grandement, amplement il faut écouter la poésie, elle est le vrai de la vie. Ce qui est proprement terrible, c’est qu’on ne peut convaincre quelqu’un, soit il entend soit il n’entend pas. Marina Tsvetaieva ajoute que "Rilke fait exception, lui seul est à la fois sublime et très grand mais c’est un poète dont le sublime exceptionnel n’exclut rien, c’est comme si en faisant don d’une seule chose aux autres poètes de l’esprit, Dieu leur avait ôté toutes les autres mais les avait laissées à lui en prime". La princesse autrichienne Marie Von Thurn und Taxis, admiratrice et mécène des quinze dernières années de la vie de Rilke, rapporta ultérieurement qu’elle n’avait "jamais joui d’un voyage quelconque lorsqu’elle eut la chance de voyager avec Serafico, surnom qu’elle lui avait donné, non seulement il voyait tout mais sa perception restait toujours étrange, absolument différente du commun des mortels, cela vous ôtait parfois la respiration, mais on ne savait pas ce qu’on devait le plus admirer, la vision matérielle du poète ou sa vision intérieure, c'était un être charmant".

 

"Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, selève le premier mot d’un vers". Le miracle que Rilke présente à nos yeux, c’est de ne pas avoir à s’évader pour rejoindre la poésie la plus pure, ni d’affubler les choses de masques poétiques pour les faire entrer dans de plus vastes courants. Toute chose passant à travers son âme en rend l’écho sonore, y prend l’infinie précision qui est la sienne, tout événement jusqu’au plus quotidien, jusqu’au plus humble et que d’autres ne qualifieraient d’aucun regard se met à vibrer par sa voix. Est-il possible qu’on n’ait encore rien vu, reconnu et dit de vivant, est-il possible qu’on ait eu des millénaires pour observer, réfléchir et écrire et qu’on ait laissé passer ce millénaire comme une récréation pendant laquelle on mange sa tartine et une pomme ? Oui, c’est possible. Est-il possible que malgré invention et progrès, malgré la culture, la religion et la connaissance de l’univers l’on soit resté à la surface de la vie ? Est-il possible que l’on ait même recouvert cette surface qui après tout eu encore été quelque chose, qu’on l’ait recouverte d’une étoffe indiciblement ennuyeuse qui la fait ressembler à des meubles de salon pendant les vacances d’été ? Oui, c’est possible. Est-il possible que l’histoire de l’univers ait été mal comprise, est il possible que l’image du passé soit fausse parce que l’on a toujours parlé de ces foules comme si l’on ne racontait jamais que des réunions d’hommes au lieu de parler de celui autour de qui ils s’assemblaient parce qu’il était étranger et mourant ? Oui, c’est possible. Est-il possible que nous croyons devoir rattraper ce qui est arrivé avant que nous soyons nés ? Oui, c’est possible. Est-il possible qu’il faille rappeler à tous l’un après l’autre qu’ils sont nés des anciens, qu’ils contiennent par conséquent ce passé et qu’ils n’ont rien à apprendre d’autres hommes qui prétendent posséder une connaissance meilleure ou différente ? Oui, c’est possible. Est-il possible que tous ces gens connaissent parfaitement un passé qui n’a jamais existé ? Oui, c’est possible. Est-il possible que toutes les réalités ne soient rien pour eux, que leur vie se déroule et ne soit attachée à rien comme une montre oubliée dans une chambre vide ? Oui, c’est possible. Mais si tout est possible, si tout cela n’a même qu’un semblant de possibilité, alors il faudrait pour l’amour de tout au monde, que quelque chose enfin arriva.

 

"Être artiste veut dire ne pas calculer, ne pas compter, mûrir tel un arbre qui ne presse pas sa sève, et qui, confiant,se dresse dans les tempêtes printanières sans craindre que l'été puisse ne pas venir. Peut-être les sexes sont-ils plus proches qu'on ne le pense. La grande innovation mondiale consistera sans doute en ce que l'homme et la femme, affranchis de tous les sentiments erronés et de toutes les répugnances, ne se chercheront plus comme des contraires s'attirent, mais comme des frères et des sœurs, comme des voisins qui s'uniront comme des êtres humains pour simplement, gravement et patiemment assumer en commun cette sexualité difficile qui leur échoit". Il faut inventer sa propre vie. C’est-à-dire développer une forme d’héroïsme et Rilke a médité une forme d’héroïsme. Une vie qui n’est pas héroïque, ce que seule permet la poésie n’est pas une vie s’accomplissant. Pour Rilke, l’héroïsme c’est de dire oui à l’entièreté de la vie, c’est un travail immense, dire oui aux ombres comme aux lumières, à la confusion comme à la sagesse. Toute sa vie, Rilke a tenté d’apprendre à dire oui. Comment fait-on pour dire oui à l’entièreté de la vie et ne plus se plaindre de rien ? Dire oui au monde est une ambition bien plus haute que le stoïcisme. Pour ce faire, la première chose est de ne pas fuir les épreuves. Quand on a une difficulté, quand quelque chose se fige en nous, c’est le moment d’un plus grand réveil. En terme "rilkien", c’est être toujoursprêt à la métamorphose. Pour lui, le défaut majeur c’est la façon dont nous nous figeons, nous nous cramponnons et du coup, nous empêchons alors le mouvement de métamorphose. Notre confusion est le lieu d’une possible métamorphose. La vie est métamorphose. Tous les dragons de notre vie sont peut être des princesses qui attendent de nous voir bons et courageux. La plupart des êtres passent à côté de leur existence. Il nous faut entrer dans le péril ouvert trop terrifiant mais imploré. Il faut travailler ardemment à laisser la vie nous métamorphoser.

 

"Presque toutes nos tristesses sont, je crois, des états de tension que nous éprouvons comme des paralysies, effrayés de ne plus nous sentir vivre. Nous sommes seuls alors avec cet inconnu qui est entré en nous, pouvant vous être de quelque secours ou utilité. De grandes et multiples tristesses auraient donc croisé votre route et leur seul passage, dites-vous, vous a ébranlé". La peur est le seul espace de naissance du courage authentique. Le vrai obstacle c’est d’avoir peur de la peur. L’espace de métamorphose, c’est la peur. La peur n’est pas ce qui empêche d’être là. La peur n’est pas ce qui m’empêche d’être le chevalier qui rentre dans le péril ouvert mais la seule possibilité d’y rentrer. Si le chevalier voulait obtenir la récompense de la princesse, il ne serait plus dans le péril ouvert dans la nudité même de la peur. C’est la nudité de la peur qui nous rend dignes,  nous ne pouvons être des êtres humains que dans l’absolue fragilité, l’espace de réalisation véritable. Cela demande juste un mouvement d’amitié envers soi. C’est le contraire du langage habituel. Ne pas avoir peur d’être vulnérable. La dévastation, c’est n’avoir plus le droit d’être vulnérable, de devoir être toujours un peu plus efficace. Le chevalier, c’est celui qui ne se défend pas contre le monde mais qui reste dans le péril ouvert trop terrifiant mais imploré. L’attitude habituelle : c’est le monde qui nous agresse, le monde ne nous comprend pas, c’est le monde qui est ingrat. L’attitude bouddhiste est de dire, mais en quoi cela est aussi voix intérieure ? En quoi cela me regarde aussi ? En quoi ce que je perçois comme le monde m’attaquant est aussi quelque chose qui me regarde ? Quand le monde nous attaque, c’est un dragon qui demande à être reconnu comme une princesse, au lieu de nous crisper dans une bataille incessante contre le monde. C’est là que le monde extérieur et le monde intérieur se rejoignent en permanence. Il faut voir leur jeu constant. C’est une erreur de vouloir tout intérioriser, c’est une attitude trop psychologisante mais c’est mieux que de voir toutes les choses extérieures et de voir la résonance que cela a en nous. La tristesse doit être transformée en joie.

 

"De grâce, demandez-vous si ces grandes tristesses n’ont pas traversé le profond de vous-même, si elles n’ont pas changé beaucoup de choses en vous, si quelque point de votre être ne s’y est pas proprement transformé. Seules sont mauvaises et dangereuses les tristesses qu’on transporte dans la foule pour qu’elle les couvre. Telles ces maladies négligemment soignées et sottement, qui ne disparaissent qu’un temps pour reparaître ensuite plus redoutables que jamais". Au début de la première guerre mondiale, Rilke semble encore porté par l'essor des années précédentes. En tout cas, en 1915, il compose la "quatrième Élégie" et entre autres grands poèmes le "Requiem pour la mort d'un jeune garçon" et la magnifique "Ode an Bellman", les "Paroles du Seigneur à Jean à Patmos", ainsi que des traductions de Michel-Ange, poursuivies vers la fin de la guerre. Mais, à partir de 1916, son "cœur ruiné" par la désolation est presque réduit au silence jusqu'en1918, si l'on excepte quelques très beaux vers de circonstance et l'achèvement de la traduction des sonnets de Louise Labé (1917). En 1918, un seul mais très important poème, "Musique : respiration des statues". Entre1919 et 1926: période les plus fécondes, gravitant autour de l'accomplissement des "Élégies de Duino" et de la composition des "Sonnets à Orphée" au château de Muzot en 1922. En 1920, Rilke avait composé les"Poèmes posthumes du Comte C. W". (château de Berg, Bâle). Quant aux autres innombrables poèmes venus entre 1919 et 1926, ils ont été recueillis et publiés sous le titre de "Poèmes tardifs". Innombrables sont également les poèmes dispersés qui ont donné lieu à un volumineux recueil intitulé "Poèmes" (1906-26). Il reste enfin à mentionner les Poèmes français: "Vergers", les "Quatrains valaisans", les "Fenêtres", les "Roses" et les "Carnets de poche" (1924), publiés en 1926 d'abord puis en 1935. Enfin, entre 1921 et 1926, Rilke s'était voué à la traduction des œuvres de Paul Valéry : "Le Cimetière marin" et "Eupalinos" (en 1921et en 1922), l'"Âme de la danse", "Charmes" et les autres recueils du poète français. En juin 1919, invité à donner des séances de lecture dans différentes villes suisses, Rilke quitte alors définitivement l'Allemagne.

 

"Soyez patient en face de tout ce qui n'est pas résolu dans votre cœur. Essayez d'aimer vos questions elles-mêmes. Ne cherchez pas des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne saurezpas les vivre". Il passe successivement à Berne, Nyon, Zurich, puis à Genève, enfin à Soglio, et décide de demeurer en Suisse. En 1920, après un saut à Venise où il revoit la princesse von Thurn und Taxis, il se retrouve à Genève où il se lie avec "Merline", femme peintre, avec laquelle il explore le Valais. Puis il va passer huit jours à Paris où il reprend contact avec le passé. Paris retrouvé et le Valais découvert avec des réminiscences du paysage espagnol de Tolède constituent alors pour Rilke l'expérience de la réintégration d'un circuit, la guérison des "fractures intimes". De retour en Suisse, il séjourne pour un temps près de Bâle, au château de Berg. Au printemps, il descend dans le canton de Vaud sur le bord du Léman, mais en juin revient avec Merline dans le Valais, où il décide de s'installer à demeure au château de Muzot, près de Sierre, que lui offrent ses amis Reinhardt, de Winterthur. C'est là que se produit alors, en février 1922, l'événement capital de cette dernière période : l'achèvement des Élégies de Duino. Vers la fin de l'année, sa santé se fait chancelante. En 1923, il se rend pour la première fois à la clinique de Valmont, près de Montreux. De retour à Muzot, en 1924, il y reçoit Paul Valéry. Il reverra également et pour la dernière fois sa femme Clara Westhoff, à Sierre. Il termine l'année à la clinique de Valmont. Au début de 1925, il quitte Valmont, non pour Muzot, mais pour Paris, où il fait un séjour long et épuisant dans l'agitation des anciens amis retrouvés, André Gide et des nouvelles rencontres : Jules Supervielle, Jean Cassou, Jacques Rivière, Bernard Groethuysen, Edmond Jaloux, Charles du Bos, et Jean Paulhan. De retour à Muzot, il y célèbre son cinquantième anniversaire. Mais dès le printemps 1926, ses malaises le ramènent à la clinique de Valmont. Il ne repasse à Muzot que vers la mi été, revoit pour la dernière fois la princesse von Thurn und Taxis, à Ragaz. En septembre, il est à Lausanne, y rencontre la "belle Égyptienne" (Mme Nimet Eloui) et va passer quelques jours à Muzot. Dès fin novembre, il revient à Valmont. Le mal, dont les symptômes se sont révélés sporadiquement, éclate : Rilke, atteint d'une leucémie aiguë, meurt à la clinique de Valmont, le vingt-neuf décembre 1926. Conformément à son testament, il est enseveli à Rarogne, le deux janvier 1927.

 

Bibliographie et références :

 

- François Cotinaud, "Rainer Maria Rilke"

- Stefan Zweig, "Rainer Maria Rilke"

- Louis Aragon, "Je croyais reconnaître du Rilke"

- Pascale Labbé, " L'Orphée de Rilke"

- Magda von Hattingberg, "Correspondance"

- Franz Xaver Kappus, "Lettres à un jeune poète"

- Philippe Jaccottet, "Rainer Maria Rilke"

- Alexandre Plateau, "Lettres à une jeune poétesse"

- Marc de Launay, "Œuvres poétiques et théâtrales"

- Jérôme Lefebvre, "Rainer Maria Rilke"

- Claude Porcell, "Œuvres en prose"

- Jeanne Wagner, "Lettres à une amie vénitienne"

 

Bonne lecture à toutes et à tous.

Méridienne d'un soir.

Thèmes: littérature
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