Méridienne d'un soir
par le Il y a 3 heure(s)
42 vues

"Rêve comme si tu vivais éternellement. Vis comme si tu allais mourir aujourd'hui. Rappelez-vous: la vie est courte, brisez les règles. Puisqu'on ne peut changer la direction du vent, il faut apprendre à orienter les voiles". Nous sommes le trente septembre 1955, sur la route 466 en Californie. James Dean, acteur en vogue, perd la vie dans un accident de voiture. À vingt-quatre ans, la star de "La Fureur de vivre" laisse orpheline toute une jeune génération rebelle qui se retrouvait en lui. En 1955, James Dean entre dans la légende. Au casting du film "À l’est d’Eden" d'Elia Kazan en tant que Cal Trask, il crève l'écran. À tel point qu'il décrochera une nomination dans la catégorie meilleur acteur des Oscars. C'est la première fois dans l’histoire de la cérémonie qu'un acteur est nommé à titre posthume. D'abord repéré par le réalisateur sur les planches de Broadway alors qu'il jouait dans "L'immoraliste", Hollywood lui tend les bras. Bien sûr, sa chevelure sculptée et sa belle gueule n'enlèvent rien à son talent. On dit que les hommes et les femmes se précipitent dans son lit. James Dean est aussi adulé qu'une rockstar. Avec "La Fureur de vivre" de Nicholas Ray, il poursuit sa carrière hollywoodienne. Le film devient rapidement culte chez les adolescents de l’époque. James Dean y incarne Jim Stark, un jeune révolté en proie à un mal être. Il enchaine avec "Géant" de George Stevens, son dernier film pour lequel il reçoit également une nomination posthume aux Oscars dans la catégorie meilleur acteur. Le trente septembre 1955, il se rend à Salinas pour participer à une course automobile avec son mécanicien, Rolf Wutherich. Une discipline à laquelle il a été initié par le pasteur James De Weerd, son mentor et son amant présumé. Sur le tournage de "La Fureur de vivre", il tourne la scène d'une tragique course de voiture. C'est à cette période que James Dean décide d'acheter sa première Porsche 356 Speedster 1500 Super pour la compétition. Sur la route 466, James Dean, libéré d'un contrat de tournage pour le film "Géant" lui interdisant toute activité dangereuse pour éviter les risques des blessures, roule à 180 km/h. Pendant son trajet, il écope d'une amende pour excès de vitesse. Mais c'est à l'approche d'un croisement dans la ville de Cholame que les choses vont vraiment se gâter. Une Ford Custom Tudor noire et blanche conduite par Donald Turnupseed, un étudiant de vingt-trois ans, tourne à gauche encoupant la priorité à la Porsche. James Dean ne peut pas éviter le choc. Touché aux cervicales, il meurt sur le coup. Son mécanicien est alors propulsé hors de la voiture. Et le jeune étudiant, tristement célèbre, survit avec seulement quelques hématomes. Ironie du sort: James Dean venait de tourner une campagne de sensibilisation à la sécurité routière. Sans compter que, dans "La Fureur de Vivre", son personnage mourrait dans les mêmes conditions. À Fairmont, dans l'Indiana, les funérailles de James Dean rassemblent du beau monde. Les groupies sont en pleurs. Pour les fans, impossible qu'un acteur si beau, si sexy, si fougueux, soit mort aussi jeune. Alors des théories naissent. James Dean n'est pas mort, mais, défiguré par son accident, il vit maintenant anonymement. Ou alors, si, il est bien mort, mais à cause d'un sort jeté par l'actrice de films d'horreur Maila Nurmi, accusée d'être une adepte de cultes sataniques. Mais le mythe le plus tenace reste celui de la malédiction de la Porsche 356 Speedster que l'acteur surnommait "Little Bastard". Dans "Cars of the stars", livre publié en 1974, George Barris, spécialiste de la customisation automobile, raconte son acquisition de l'épave de la fameuse Porsche. Plusieurs personnes à qui il aurait vendu des pièces détachées la voiture de luxe auraient été victimes d'accidents de voiture. Ces fantasmes continuent encore aujourd'hui de nourrir la légende de James Dean.

 

"Pardonnez, embrassez-vous doucement, aimez-vous vraiment, riez de façon incontrôlable. Si un homme peut combler l'écart entre la vie et la mort, s'il peut vivre après sa mort, alors peut-être qu'il était un homme formidable". La gloire, le culte, le mythe et la légende de James Dean, commencèrent avec ses funérailles. Le nombre de personnes qui se déplacèrent pour lui rendre un dernier hommage, dépassa celui de la population de Fairmount (2.872 habitants), sa ville natale, où avait lieu la cérémonie. L'éloge funèbre prononcé par le révérend Xen Harcey, se terminait ainsi : "La carrièrede James Dean n'est pas achevée, elle commence seulement, et rappelez-vous, Dieu lui-même dirige la production. "Et voici qu'une véritable nation, composée de garçons et de filles de moins de vingt ans, se révèle au monde en faisant sienne une effigie, et désirera tout connaître, tout savoir, sur ce héros, sur ce messie. James Byron Dean est né le six février 1931, dans la petite ville de Fairmount (Indiana), au Green Gables, appartements East, 4th Street , de Midred Wilson, fille de fermiers méthodistes, et Winton Dean, mécanicien-dentiste de religion Quaker. En 1936, la famille s'Installe à Los Angeles, près de Hall of Justice, son père ayant obtenu un poste de praticien au sein de l'administration des vétérans. Trois ans plus tard, le jeune Jimmy perd sa mère, âgée de vingt-neuf ans, atteinte d'un cancer au poumon. L'enfant est confié à son oncle et à sa tante, Marc et Hortence Winslov, et vient habiter la ferme de près de deux cents hectares que ces derniers exploitent à Fairmount, en compagnie de ses cousins, Marcus et Joan, qu'on lui attribua souvent comme frère et sœur. Jeune, il s'absorbe dans les travaux de ferme les plus variés : équitation, chasse, élevage, conduite de tracteur. En 1945, il rentre à la "Fairmount High School" où, malgré une myopie au troisième degré qui l'oblige à porter des lunettes teintées, il fera partie pendant plusieurs années, de l'équipe de baseball et de basket et remportera la médaille du meilleur athlète. La recherche de sports dangereux sera d'ailleurs constante chez lui et marquera son destin, qui oscillera toujours entre l'art et le sport. Après le remariage de son père, James Dean se trouve un père spirituel en la personne du révérend James de Weerd, pasteur de l'église baptiste, homme d'église peu orthodoxe. Épicurien, passionné de tout, il intéresse son protégé aux corridas, lui apprend à conduire sa Mercury, assiste avec lui aux prix automobiles et développe son goût pour la musique, la littérature et la philosophie. Nous sommes en 1948, James Dean se passionne pour les bolides, joue du tambour de Bali, apprend la clarinette et découvre en même temps le yoga et l'art dramatique. Il possède sa première moto, une Triumph, achetée d'occasion par son oncle. Arborant blue-jeans à genouillères de cuir, blouson noir, bottes et foulard rouge, il ne passe désormais plus totalement inaperçu dans la petite localité de Fairmount.

 

"Je pense que la principale raison de l'existence, pour vivre dans ce monde, est la découverte. Rêvez comme si vous alliez vivre éternellement. Vivez comme si vous alliez mourir aujourd'hui". Le vingt-et-un juin 1949, le révérend présente son élève au concours d'art dramatique amateur de l'État d'Indiana, qui a lieu à Longmont. Dean donne alors un extrait de "The Madman" (Le Fou), de Charles Dickens, remporte une "statue de Perle" et son premier article de presse dans "L'Éclaireur de Marion". A la rentrée, il s'inscrit en licence de droit au collège de l'U.C.L.A., près de Santa Monica, habite chez son père qui lui offre sa première voiture, une M.G. d'occasion. Au collège, il devient moniteur d'éducation physique et pense devenir entraîneur de basket-ball, mais au bout de quelques mois, il se voit renvoyé de la Faculté pour avoir boxé deux camarades. Abandonnant le droit sans regret, il suit les cours d'art dramatique de l'U.C.L.A. et, en 1950, dans le cadre scolaire, se fait remarquer dans "Goone with the mind", une pièce dans laquelle il compose alors une curieuse caricature de Frankenstein. Pour l'achat d'une nouvelle Triumph (huit cents dollars), il devient maître d'internat à mi-temps et figurant dans des spots publicitaires à la télévision. En septembre de la même année, le comédien James Withmore occupe alors la chaire d'art dramatique de l'U.C.L.A. C'est, pour James Dean, une rencontre importante, car Withmore dispense un enseignement anticonformiste, très proche de la "Méthode" de Strasberg et s'intéresse particulièrement à lui. En concours de fin d'année, l'élève tiendra à se tailler un rôle peu adapté à sa personnalité, celui de Malcolm dans Macbeth. La représentation au Royce Hall Auditorium se soldera par un échec, une critique générale défavorable. Au cours de cette soirée, il fait la connaissance du journaliste William Bast, qui l'introduit dans les milieux snobs et intellectuels. Les studios Fairbanks lui confient alors son premier rôle important à la télévision avec un film religieux, "Hill number one", où il défend le rôle de Saint Jean. Enfin, grâce aux relations de son ami Richard Shannon, il décroche deux figurations intelligentes dans "Fixed bayonets" et "SailorBeware", et un petit rôle dans "Has anybody seen my gal ?" de Douglas Sirk. La carrière du jeune James Dean est lancée.

 

"Vivre vite, mourir jeune, faire un beau cadavre. Seuls les doux sont toujours très forts. La gratification vient avec l'acte, pas avec le résultat.". Sur le conseil de son professeur, James Dean décide de tenter alors sa chance à New York. De Californie, l'étudiant traverse les U.S.A en car, arrive à Manhattan à l'hiver 1951. Il se rend dans la 44ème rue, descend à I'Iroquois Hôtel tout près de I'Actor's Studio. Il s'inscrit à l'agence Shure où l'imprésario Jane Dearcy lui trouve des pannes de deuxième et troisième annonceurs dans les émissions publicitaires de la chaîne de télé Video C.B.S. et, en mai 1952 un rôle de doublure dans la pièce "Break the Bank". Malgré une certaine appréhension, il se présente à I'Actor's Studio où il est admis d'abor dcomme auditeur puis comme élève. Après sa première audition et le jugement de Strasberg, ses imprécations auprès de Jane Dearcy sont restées célèbres et appartiennent aujourd'hui à l'histoire du théâtre américain : "Il n'avait pas le droit deme traiter ainsi, c'est du viol mental. Il me traite comme on traite un lapin dans un cabinet de vivisection. Quand je joue, je me sens tout nu, livré sans défense. On ne peut saisir un être humain ainsi, au plus vif, et le brutaliser sans l'émasculer complètement, sans lui tirer les tripes du ventre". Après cette audition, ses relations avec I'Actor's Studio ne se prolongèrent guère davantage et se réduisirent à quelques brèves apparitions. À la télévision, il apparaît dans Studio One, "Danger the US steel hour", Cherokee story et surtout "Death is my neighbor", avec Betsy Palmer, où il tient le rôle d'un jeune homme en proie à des problèmes d'ordre métaphysique. En septembre de la même année, il se fait engager comme membre d'équipage sur un bateau de plaisance appartenant au producteur de théâtre Lem Ayers, obtient une recommandation et en octobre, auditionne pour le rôle de Wally Wilking dans la pièce de Richard Wash, "See the Jaguar", que met en scène Michael Gordon avec Arthur Kennedy et Constance Ford dans les rôles principaux. Il semble que Kennedy a insisté fortement pour qu'il obtînt le rôle. Dans cette pièce d'avant-garde chargée de lourds symboles, Dean est enfermé dans une cage et torturé sadiquement par Kennedy. "See the Jaguar" est alors présentée dans le Connecticut, puis à New York et rencontre le même accueil glacial. Après six représentations, le spectacle quitte l'affiche, mais il est cependant remarqué pour sa performance. Lors de la générale, le photographe Roy Schatt s'attache à lui et publie une série de photos avec légendes dans les magazines "Life", "Collier's" et "Red Book". Variety prophétise : "Dites à vos mémoires de retenir le nom de James Dean, vous en entendrez reparler d'ici peu". Cette première notoriété dans les milieux théâtraux de New York devait lui donner le coup de chance décisif. Le producteur Billy Rose l'engage pour créer le rôle de l'arabe inverti dans "L'Immoraliste", d'après le récit de Gide. La première a lieu en décembre 1953 au théâtre Cort de New York avec, en tête d'affiche, Louis Jourdan et Géraldine Page. Il met tant de passion, de nuance, de complexité à défendre ce rôle assez scandaleux pour l'époque que la célèbre fondation "David Blum" lui décerne alors le titre de "Best new actor of the year".

 

"Saisir la pleine signification de la vie est le devoir d'un acteur, l'interpréter est son défi. La seule grandeur pour l'homme est l'immortalité". Contrairement à une opinion généralement répandue, James Dean ne fut pas le produit du "Star System". Au moment de la sortie de "East of Eden", son nom n'était connu que des professionnels d'Hollywood qui le considéraient un peu comme un puîné de Marlon Brando. Échotiers et critiques de cinéma ne lui accordaient que de minces entrefilets.Ces lignes signalaient, fort ironiquement pour la plupart, qu'une colonie de jeunes talents de l'écurie Kazan attendait sa chance pour marcher sur les traces de Marlon Brando ou de Montgomery Clift. On les surnommaient les "Brando-boys",ou les "Kazan-boys". Ce groupe avait ses espoirs, ses chefs de files : Paul Newman, Rod Steiger, Eli Wallach, et bien sûr,James Dean. Les "Kazan-boys" se trouvaient en opposition avec l'autre groupe : les "Leading men", avec des représentants comme Rock Hudson, Tony Curtis, Robert Wagner, Tab Hunter. Selon les opinions avisées de l'époque, les "Kazan-boys" cultivaient un anticonformisme forcené apparaissant aux yeux de certains comme le dernier des maniérismes d'une mode ridicule et passagère. Les "Leading men" au contraire trouvaient grâce auprès des journalistes par leur conservatisme aimable et leur courtoisie rassurante. Ainsi pouvait-on lire à ce moment, sous la signature d'Hedda Hopper dans "Motions Pictures New": "Il vient d'arriver à New York un jeune acteur sorti de I'Actor's Studio. À mon avis, si c'est le fameux talent dont parle la Warner Bros, ils peuvent le renvoyer à ses études." La première de "East of Eden", présenté devant six cents journalistes, fait de James Dean une vedette "overnight" (du jour au lendemain) : la critique et la profession, qui le tenaient presque pour un imposteur, se rendirent à l'évidence. Et Hedda Hopper de se raviser: "Je ne devais plus parler de James Dean, jusqu'au jour où me parvint une carte d'invitation pour "East of Eden". J'étais décidée à refuser cette faveur, mais une critique enthousiaste de "Clifton Webb" me fit changer d'avis. J'oubliais la froideur de ma première entrevue avec James Dean, aussitôt, j'appelais Elia Kazan pour lui annoncer alors que j'assisterais à la présentation du film à la presse".

 

"Si vous n'avez pas peur, si vous prenez tout ce que vous êtes, tout ce qui vous intéresse et le dirigez vers un but, une marque ultime, vous devez y arriver". "East of Eden" relate avant tout la vie psychique d'un garçon de dix-sept ans, tiré du sommeil de l'enfance. Spirituellement orphelin, c'est l'isolement d'un combat pour l'amour. La quête de Cal, James Dean l'accomplit dans un rêve éveillé avec de brusques accents de cauchemar. Cet état d'orphelin se retrouve au sens figuré dans "Rebel without a cause" pour atteindre sa tonalité définitive dans "Giant". Que James Dean ait trouvé en Elia Kazan un mentor, cela reste certain, comme il reste évident que Kazan n'a jamais retrouvé un acteur qui s'insère autant dans son univers qui absorbe aussi totalement son travail. Jim Stark a le cheveu coupé court, la coiffure classique, la mise élégante et sobre, l'allure sportive, son aspect physique témoigne d'un équilibre parfait. Des trois héros deannien, Jim Stark peut être représenté symboliquement comme le contenu central d'une balance, solide, droit, juste, sur lequel bascule à gauche et en haut, Cal, à droite et en bas, Jett. Cal, alors à force de tourment passionné, de supplique paroxystique, de gestes désespérés, arrivait à obtenir l'amour paternel et maternel en Abra. Jett comptera sur des valeurs abstraites : honneurs, richesse, puissance, vanité. Pour combler sa soif d'amour, il n'obtiendra qu'un sentiment de pitié et s'effondrera dans le néant. Jim Stark, entre les deux, est un héros cornélien au destin héroïque, il doit lutter seul, mais aussi prendre les autres en charge. Platon, lui, impose affection et protection, Judy trouve un refuge dans ses bras, Buzz même, ne peut que lui témoigner son estime : "Tu commences à me plaire", lui dit-il, quelques instants avant la "course de cocottes" et il est très probable que si ce dernier n'avait trouvé la mort, il aurait exigé que Jim devienne tout simplement le chef de sa bande. Au moment de la sortie de "Giant", le nom de James Dean, ses deux films précédents et sa légende déferlent alors sur le monde. Le film, annoncé comme une grande fresque sur le Texas, dans la lignée fluviale de "Gone with the wind" et attendu après un an de lancement publicitaire, se révéla après vision, un film lourd et ennuyeux et déçut énormément.

 

"Je n'ai pas à expliquer quoi que ce soit à personne. Je ne vais pas passer la vie avec un bras attaché derrière mon dos". Il est un aspect de Jimmy qui surprendra peut-être nombre de ceux qui l'ont connu et fréquenté, une façon imprévue, toute simple, qu'il avait, de se réfugier dans le passé. Il tenait beaucoup à cette sorte de souvenirs dont se nourrit ainsi un sentimentalisme anachronique. Un de mes amis a eu entre les mains un album appartenant à Jimmy. Il y avait collé des coupures sur le théâtre, une critique d'Hamlet, une citation d'une autre pièce, une ligne à son sujet. Le gros de l'album se composait de choses très différentes, parfois en couleur. Collés sur une page, la cérémonie du mariage et les voeux nuptiaux, à une autre page les couplets de "Loves old sweet song". Sur une page entière, un visage d'enfant, avec cette légende : "Observez le regard d'un enfant, vous y découvrirez des trésors illimités d'espérance". Après quinze ans, les trois films de James Dean sont devenus des classiques, mais déjà la nouvelle génération observe quelques réserves sur ces oeuvres. Cela manque de virulence, les problèmes sociaux et politiques, l'érotisme et la sexualité en sont complètement absents. Il faut en prendre son parti: James Dean ne fut pas le garçon de vingt ans porteur des problèmes de son époque, ni un héros positif ni un révolutionnaire, ni même un révolté. James Dean a exprimé les crises éphémères et complexes de la prime adolescence dont la frontière est indéterminée comme dans un dernier sursaut d'enfance. François Truffaut, en son temps, fut l'un des rares critiques à saisir toute la richesse de l'acteur: "Son jeu contredit cinquante ans de cinéma. Chaque geste, chaque attitude, chaque mimique est une gifle à la tradition. James Dean ne met pas en valeur son texte avec forces sous-entendus, comme Edwige Feuillère. Il ne le poétise pas comme Gérard Philipe. Il n'est pas soucieux demontrer qu'il comprend parfaitement ce qu'il dit. Il joue autre chose que ce qu'il prononce, il décale toujours l'expression et la chose exprimée. Le jeu de James Dean est plus animal qu'humain. C'est en cela qu'il est imprévisible. Il peut se  mettre en parlant à tourner le dos à la caméra, il peut rejeter la tête en arrière ou bouler en avant, il peut lever les bras ou les lancer en avant. Il est de ceux qui échappent à toutes les règles, à toutes les lois." Le saisissement que suscitèrent les créations de James Dean fit parfois crier au miracle, mais toute réflexion à propos du génie de l'enfant du siècle finissait toujours coincée entre Elia Kazan et Marlon Brando. Dans le groupe du mouvement "Actor's Studio" où il avait jailli, James Dean devait ouvrir aux acteurs comme aux metteurs en scène, des perspectives insoupçonnées, car Dean était un acteur en relation de connivence avec le cinémascope et devait contribuer largement à anoblir ce format très controverser à l'époque. En avait-il conscience ? On a l'impression que sa totale adhésion à ce format commande ses attitudes, à moins que ce ne soit le contraire. Sa manière de se comporter à l'intérieur du cadre devient organique. La conduite de son corps trouve intuitivement sa place comme les lamelles d'un kaléidoscope trouvent alors la leur.

 

"Mon but dans la vie n'inclut pas une envie de charmer la société. Vous êtes ce que vous êtes censé être. Danse comme si personne ne regardait. L'amour comme si c'était tout ce que vous savez. Rêve comme si tu allais vivre pour toujours. Vivre comme si vous allez mourir aujourd'hui". James Dean trouva la mort le trente septembre 1955, à 17h58, au volant d'une Porsche de compétition de couleur argent. Il se rendait à Salinas pour y disputer le trophée d'automne. L'accident se produisit à l'intersection de la Highway 41 et de la route U.S. 466, au croisement de Grapevine, à vingt miles de Paso Robles, à huit miles de Salinas, une voiture de tourisme venant sur sa gauche ne lui accorda pas la priorité. Son compteur, retrouvé bloqué, marquait cent-vingt miles, cent-quatre-vingt kilomètres/heure. La nuque brisée par le choc de la collision, James Dean mourut sur le coup. Il était accompagné de son mécanicien Ralph Weutherich et suivi à quelques kilomètres par le photographe Sandford Roth et le play-boy Bill Hickman. Après "Giant", James Dean était en passe de devenir une super-star internationale parce qu'il renvoyait au postulat hollywoodien fondé sur le principe de porter une personnalité à sa perfection. Mort, un autre James Dean allait recouvrir le premier: le James Dean mythique. Il marqua la fin d'une époque, celle des grandes stars, et le commencement d'une autre, celle des Idoles pour la jeunesse, d'où ce caractère de double visage en surimpression qui le fit déprécier autant que diviniser. Pendant des années, un jeu de miroir journalistique et littéraire n'aura de cesse de renvoyer le petit ange blond au culte. Le culte à la sociologie, la sociologie à la psychanalyse, la psychanalyse au mystère et le mystère à James Dean. Cette puissante attraction qu'il exerça sur la jeunesse n'a presque plus rien de surprenant et s'éclaire aisément. En 1955, il n'y a aucune idole, l'exemple du "phénomène James Dean" fut le catalyseur qui devait engendrer les multiples idoles à l'usage de la jeunesse qui n'ont cessé de croître depuis. Dean était donc dans ce sens attendu alors par son époque. Outre l'originalité de son talent en accord étroit avec son temps, sa personnalité extérieure offre la plus parfaite synthèse plastique de tous les composants physiques de l'adolescence. Sa mort déclencha la vulgarisation mythique. "On pleure en procession sur la tombe de James Dean", écrivait Pierre Gaxotte.

 

"La confiance et la conviction sont deux facteurs principaux. Vous ne devez pas vous permettre d'être opiniâtre. J'ai une connaissance assez adéquate des forces sataniques. Un droit réel est quelque chose que le gouvernement a simplement besoin de sécuriser, de ne pas mettre en œuvre". Qu'on le veuille ou non, des traces éternelles resteront de cette religion déjà ancienne. Ainsi James Dean a sa place au musée des figures de cire de Hollywood, dans sa tenue de "Giant", parmi les immortels. Un tableau signé Kandall le représentant en Hamlet, est exposé sur le Sunset Boulevard, son buste sculpté par le même Kandall, trône dans le Hall des immortels de l'université de Princeton. Un autre buste monumental, que Dean avait lui-même commandé à la femme sculpteur Peyot Waring, occupe la place d'honneur du hall du lycée de Fairmount. The James Dean Mémorial Foundation deviendra une institution au même titre que I'American Légion, et la municipalité de Fairmount, aidée par le gouverneur de l'Indiana, aurait créé une "Société d'entraide aux jeunes gens dont le physique rappelle de près ou de loin, celui du plus génial des enfants du pays". En France, le culte James Dean fut beaucoup plus sage et se manifesta surtout dans les rues par de petits cortèges de filles et de garçons se promenant tristement, vêtus de blue-jeans, une médaille commémorative James Dean autour du cou. Un dandysme de pauvre pour certains, un refuge le temps d'un blue-jeans pour le plus grand nombre. Si le culte fut sage, il n'en passa pas moins par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Le charme qu'il exerce encore sur la jeunesse défie le temps, il suffit que ses films passent dans une salle de quartier pour que celle-ci soit comble pendant des semaines. Gérard Philipe et James Dean. Deux visages de l'éternelle jeunesse, l'une appartenant au romantisme de la fin du dix-neuvième siècle, l'autre au romantisme de la fin du vingtième. James Dean est devenu aussi l'un des patrons des jeunes comédiens de cinéma, et il eut sans doute été préférable qu'il ne fût que cela au lendemain de sa disparition. Mais l'idolâtrie a ses raisons que la raison ignore, ainsi le goût morbide que l'on imputa à la jeunesse dans le culte James Dean est discutable, car la mort de l'acteur fut beaucoup plus ressentie comme une fiction. Sa légende ne représenta en définitive pour ses adorateurs qu'un quatrième film et un bruit courut, qui a toujours ses croyants, faisant de lui un héros défiguré caché. Il n'était nul besoin de cette vulgaire résurrection pour que James Dean demeure, puisque, nous le savons, les étoiles ne meurent jamais et les poètes font semblant de mourir. James Dean est enterré au Park Cemetery à Fairmount (Indiana). En 1977, un mémorial est érigé à Cholame, Californie, sur les lieux de son accident. Il est composé d’une sculpture stylisée de béton et d’acier inoxydable, réalisée au Japon, commandée par Seita Ohnishi, qui a choisi l’endroit pour l’édifier. Les dates et heures de naissance et de mort de l'acteur sont gravées sur la sculpture, avec sa phrase préférée, tirée du "Petit Prince": "L’essentiel est invisible pour les yeux".

 

Bibliographie et références :

 

- Jean-Pierre Alaux, "Une dernière nuit avec Jimmy"

- Paul-François Sylvestre, "James Dean par lui-même"

- Claudia Springer, "James Dean transfiguré"

- William B.J Bast, "Surviving James Dean"

- Steven Petrow, " Hero that James Dean"

- Yves Salgues, "James Dean ou le mal de vivre"

- Michel Bulteau, "James Dean : un beau cadavre"

- Bertrand Meyer-Stabley, "James Dean"

- Jean-Philippe Guerand, "James Dean"

- Philippe Besson, "Vivre très vite"

- Al Weisel, "Wild ride of rebel without a cause"

- Marceau Devillers, "James Dean"

 

Bonne lecture à toutes et à tous.

Méridienne d'un soir.

Thèmes: littérature
6 personnes aiment ça.