Méridienne d'un soir
par le Il y a 3 heure(s)
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"Peut-on traverser la vie sans passer par cette zone de souffrance, différente pour chacun, mais comme inévitable même quand on n'a aucun goût pour elle". Le vingt-cinq novembre 1959, la nouvelle tombe, brute, sur tous les télescripteurs. C'est la stupeur. Qui savait, hormis ses proches, que Gérard Philipe venait de subir une opération chirurgicale ? Toute la presse annonce sa mort comme une injustice du destin. Et pas seulement les journaux parisiens, mais jusqu'au-delà des frontières, le "Corriere della Sera", tous les quotidiens viennois, même l'agence "Tass". Vite, dans la journée, des groupes se forment, silencieux devant son domicile de la rue de Tournon. Peut-on croire ? À trente-six ans. Et l'hiver dernier, il était encore tout jeunesse, le Perdican de Musset. Le soir même, Jean Vilar prend la parole avant la représentation d'"Henri IV": "La mort a frappé haut ..." Dans tous les théâtres, on observe alors à la demande des comédiens, une minute de silence. Chose plus étonnante encore, dans un cinéma où est projeté l'un de ses plus récents films, "Les Liaisons dangereuses", à la voix neutre et impersonnelle du haut-parleur annonçant sa mort, le silence se fait, puis d'un mouvement spontané, tous les spectateurs se lèvent et éclatent en applaudissements. Émotion collective. Quand on s'y est trouvé mêlé, on n'est pas près d'en oublier l'intensité. Tant d'années écoulées depuis, quel souvenir Gérard Philipe laisse-t-il ? Celui d'un acteur de cinéma, image séduisante du charme et de la fantaisie ? Ou celui du comédien exceptionnel qui prenait part entière à l'action du T.N.P ? Il a su être l'un et l'autre, aller du théâtre aux studios d'un même pas, conduire sa vie, avec une exigence toujours maintenue, vers une conscience lucide devant les événements de son temps, conscience qui ne cesse de transparaître dans toutes ses interprétations. De l'adolescent du "Diable au corps" à l'ardeur du "Cid", il n'y a pas rupture, mais bien au contraire, approfondissement. La rigueur du travail au théâtre a enrichi sa création cinématographique, Julien Sorel après Fabrice Del Dongo, sans parler de l'extraordinaire personnage des "Orgueilleux" qu'un sursaut de solidarité arrache au désespoir. C'est à travers sa démarche créatrice que nous avons quelque chance de retrouver qui il fut. La vie de ce comédien, ce furent ses rôles. D'eux procède son image et le souvenir perdure. Plus que l'on ne le croit. On ne badine pas avec Musset. Il est mort quelques jours avant son trente-septième anniversaire, au sommet de la courbe que dessine sa vie. On évoque Mozart, Van Gogh, Rimbaud, Modigliani, ou Apollinaire. Mais si le travail, la misère, l'alcool ou la guerre ont ainsi usé prématurément ces génies, Gérard Philipe a disparu en pleine force, en pleine gloire. Il était de ces hommes dont le destin n'est pas d'épouser le rythme qui conduit de l'éblouissement de la jeunesse aux amertumes du déclin. Il était la jeunesse. Est-ce pour cela qu'il devait s'effacer brusquement, comme s'il voulait laisser de lui une image indélébile, et non celles que la vie superpose en nos successives apparences ? On pense au mot que Jean Renoir fait dire, dans "Le Fleuve", à l'un de ses personnages à propos de la mort de Bogey: "Il s'est échappé". Il est né le quatre décembre 1922, villa "Les Cynanthes", chemin du Petit-Juas, à Cannes, et non, comme on l'écrit généralement, quatorze, rue Venizelos. Cette dernière adresse est celle de l'immeuble où son père, Marcel Philip avait un cabinet de contentieux et où la famille vécut ensuite dans un appartement du quatrième étage. En octobre 1928, comme son frère Jean, son aîné d'un an, Gérard est mis en pensionchez les frères marianistes, au collège Stanislas. Mais après une sévère pleurite qui lui laisse les poumons fragiles, il quitte l'internat de Cannes pour celui de l'Institution Montaigne, de Vence, où l'air est meilleur. "C'était un enfant sage et beau, écrira sa mère, avec des boucles blondes très pâles". Dès ce moment, Mme Philip, que ses enfants et ses amis appellent "Minou", tient une place privilégiée dans la vie de ses fils. Elle est la confidente et restera leur amie. Gégé, c'est le diminutif de Gérard, rêve d'être médecin colonial, moins pour être médecin, peut-on croire, que pour aller aux colonies. La mer parle volontiers aux rêveurs, de terres lointaines. Gérard est attentif et silencieux. Ayant repris ses cours au collège Stanislas, cette fois comme externe, il obtient, en juin 1939, son premier bac. Dans une "Confession" qui n'est sans doute qu'un conte, une "imagination" à la fois, poétique et cruelle, Gérard Philipe évoque les souvenirs heureux de sa jeunesse cannoise.

 

"J'aurais aimé te parler longtemps ou plutôt me taire avec toi. Il y a trop longtemps que je me tais tout seul. J'ai constaté qu'au long des mois, des années maintenant, ne se tissent que peu d'amitiés nouvelles, ne se retrouve pas l'amitié". "J'allais me promener seul aux îles de Lérins. J'adorais, quand le crépuscule tombait, rôder dans le vieux château-fort où fut enfermé le Masque de Fer. Le vieux gardien, à force de me voir, avait fini par me prendre en affection, et ses récits pleins d'évasion et de mystère sur les "hôtes" célèbres, qu'au cours des siècles, avait abrité la forteresse, n'étaient pas faits pour dissiper mes hallucinations." Les livres, le cirque sont pour lui d'autres passions. En juin 1940, alors que la France envahie reflue vers le Sud, il passe avec succès son bac de philo. Mais en octobre, la famille quitte Cannes, M. Philip ayant repris à Grasse la direction de l'Hôtel du Parc, et il fait inscrire Gérard à l'École de Droit de Nice. Un enthousiasme plus maladroit que fervent politique pour les Croix-de-Feu, puis pour Jacques Doriot et son rêve de national-socialisme à la française, avec le Parti populaire français, obligea son père à se réfugier en Espagne, pour échapper à la mort pour crimes de collaboration. Origine du futur engagement politique en réaction du comédien et de sa femme Anne ? Le pays s'installe dans la guerre. Sur la Côte d'Azur, devenue la "Zone Sud", on organise des galas de bienfaisance. Au cours de l'un d'eux, qui a lieu à l'Hôtel du Parc, au bénéfice de la Croix-Rouge, Gérard Philipe participe à la représentation en disant une fable de Franc-Nohain, Le Poisson Rouge. Ce premier contact avec ce qui deviendra, pour lui, le public, plaît à l'étudiant, et Suzanne Devoyod, une ancienne actrice du Théâtre Français, qui a organisé la soirée, l'encourage à s'orienter vers une carrière dont il rêve déjà, déclarant qu'elle voit en lui "l'étoffe d'un grand comédien". "Ne dites pas de bêtises", répond le père aux confidences de sa femme. Mais, dès lors, la complicité qui lie Minou à Gégé va jouer en faveur de cette vocation, tandis que, pour répondre aux vœux du père, Gérard poursuit ses études à Nice. Mme Philip est connue dans un cercle local pour sa science chiromancienne. Des amis de Grasse parlent d'elle à la femme de Marc Allégret qui s'est "replié" à Nice pour tenter d'y reprendre sa carrière. On connaît la réputation de "découvreur de talents" du cinéaste. Il accepte alors de faire passer une audition au jeune homme et lui demande d'apprendre une scène d'"Étienne", de Jacques Deval. Marc Allégret est frappé par une sorte de "violence retenue" dans le jeu du candidat. Il l'envoie travailler avec son ancien assistant, Jean Huet, qui a monté un cours d'art dramatique à Nice. C'est une scène de "Britannicus" que le débutant choisit alors. "Pour mieux exprimer la fureur de Néron, l'apprenti comédien brise une chaise, casse deux carreaux, se roule par terre et termine son audition avec un veston en lambeaux". Les cours dramatiques se substituent peu à peu aux études de Droit. Marc Allégret n'a pas lâché son poulain. Il le présente au cours de Jean Wall à Cannes et commence à lui faire répéter le rôle qu'il voudrait lui confier pour une adaptation du "Blé en herbe", de Colette, dont une autre inconnue, Danièle Girard, qui devait devenir Danièle Delorme, sera l'héroïne. Le destin avait alors frappé, le jeune homme serait comédien et non médecin colonial.

 

"J'aime vos aphorismes qui vont à l'essentiel. Ils atteignent souvent- pour moi il en est qui me touchent plus que d'autres le cœur ou l'esprit comme un petit poignard cruel ou tendre, ou simplement vrai". Il y a, sur la Côte, beaucoup d'espoirs et de projets qui ont peine, c'est toujours la guerre, à se concrétiser. "Le Blé en Herbe" n'aboutit pas. Gérard Philip hante les studios de Nice. Il se lie d'amitié avec un camarade du cours Huet, Jacques Sigurd, qui lui présente une amie, Nicole Navaux. Il va voir Marcel Carné qui tourne "Les Visiteurs du soir" et le renvoie à Grémillon qui prépare "Lumière d'été". Mais l'assistant, Serge Vallin, il sera un jour celui de Gérard Philipe, ne peut rien pour le candidat. Enfin, une audition pour "Les Cadets de l'océan" stupéfie l'aréopage. Mais le film est repoussé. C'est alors que Claude Dauphin, à qui Marc Allégret a parlé de Gérard, le fait appeler au studio. Ce n'est pas pour tourner, mais pour lui proposer de jouer le rôle de Mick dans "Une Grande Fille toute Simple", d'André Roussin, qu'il monte au Casino de Nice avec Madeleine Robinson en vedette. Gérard Philipe a dit plus tard ce qu'il devait à l'exemple de la grande comédienne: "C'est pendant cette époque que j'ai pris une des plus grandes leçons de ma vie d'artiste, une leçon pratique qui consistait à voir jouer chaque soir la merveilleuse Madeleine Robinson. C'est en l'observant, en l'écoutant que j'ai appris à distinguer la "sincérité vraie" de la "sincérité fausse". J'ai compris, grâce à Madeleine Robinson, ce que signifiait pour un comédien "s'identifier à son personnage". C'était en décembre 1942. Gérard Philipe, il a ajouté un "e" à son nom, commençait sa carrière. Il n'était plus question de cours de Droit et, sans trop de difficultés, son père accepta une vocation qui s'appuyait sur des dons que l'on qualifiait déjà d'exceptionnels. La pièce de Roussin fut créée ensuite à Cannes, puis la troupe partit en tournée en Zone Sud et en Suisse. Une seconde tournée avec "Une Jeune Fille savait" conduisit le jeune comédien, qui avait cette fois le premier rôle, dans plusieurs villes et notamment à Lyon où le décorateur et metteur en scène Douking le remarqua et lui conseilla de venir le voir à Paris. Quarante jours à travers les provinces de la Zone Sud. Trains bondés, hôtels médiocres, nourriture végétarienne. Mais déjà, la gentillesse et la bonne humeur de Gérard Philipe font la joie de ses camarades. Marc Allégret, cependant, n'oubliait pas son protégé. Premier contact avec la caméra dans une silhouette du film "La Boîte aux rêves" qu'Yves Allégret, le frère de Marc, tourne avec Viviane Romance à Nice, et bientôt un rôle bref dans "Les petites du quai aux fleurs", qui marquait les débuts d'autres jeunes: Danièle Delorme, Simone Sylvestre, Colette Richard. Ces dons qu'on reconnaît en lui, Gérard comprend pourtant qu'ils ne suffisent pas. En juin, il se présente à l'examen d'entrée au conservatoire national de la rue de Madrid. Il est reçu dans la classe de Denis d'Inès dont il n'apprécie guère l'enseignement. L'année suivante, il sera l'élève de Georges Le Roy a qui il vouera une fidèle reconnaissance. En juin 1944, Gérard Philipe n'obtient qu'un second prix de comédie dans une scène de Musset. Il joue alors "Federico" au Théâtre des Mathurins où il a pour partenaire une admirable comédienne qui tiendra une grande place dans sa vie: Maria Casarès. Mais le temps n'est plus au théâtre. Au cours de la Libération de Paris, avec son ami Jacques Sigurd, le jeune comédien se rend à l'Hôtel de Ville pour se joindre au groupe FFI que dirige Roger Stéphane. Puis, la capitale libérée, il reprend son métier. Gérard Philipe, que des divergences politiques ont éloigné de son père, s'est installé avec son ami Jacques Sigurd et Marcelle Arnold, rue du Dragon, à Saint-Germain-des-Prés, dans un appartement que leur cèdent Yves Allégret et Simone Signoret. Quand il apprend que Jacques Hébertot va monter le "Caligula" d'Albert Camus, il sent que le rôle est pour lui. Hébertot le trouve trop jeune. Le rôle d'ailleurs est déjà distribué, c'est Henri Rollan qui le tiendra. Mais Rollan est victime d'une insolation en Afrique et ne sera pas rétabli à temps. Gérard Philipe va trouver Albert Camus et s'en fait un allié. Il sera Caligula. La pièce est un triomphe pour l'interprète. Dans le Paris de l'après-guerre qui se remet à vivre, un grand acteur est né. "Dans Caligula, fou de lucidité, implorant la lune, brisant le miroir, Gérard Philipe souleva la salle", écrit Morvan-Lebesque. Un des rôles de sa vie.

 

"Je relis le "Petit Prince". L'histoire de la rose et du renard, la rencontre du Petit Prince et de la mort sont des choses admirables et d'une tendresse presque insupportable". Dans le même temps, tournant le jour, jouant le soir, il est, au studio, le prince Muichkine de "L'Idiot" qu'il rêvait aussi d'incarner et que Georges Lampin réalise d'après le roman de Dostoïevski. Le film sort, à propos duquel Jacques Doniol-Valcroze, alors critique, peut écrire: "La vedette, n'en déplaise au générique, c'est Gérard Philipe. Il y a lui... et les autres". Mais cette double tâche a épuisé le jeune homme. Après le tournage de "L'Idiot", il doit prendre en avril quelques semaines de repos. Et cette année 1946, qui marque le vrai début de sa carrière, va déterminer aussi le tournant de sa vie privée. Deux ans et demi d'absence ne feront oublier, ni à Gérard, ni à Nicole, ce printemps des Pyrénées. Rentrée d'Asie en septembre 1948, Anne-Marie Nicole Fourcade deviendra, après son divorce, quelques années plus tard, le vingt-neuf novembre 1951, Mme Anne Philipe. Alors qu'il parcourt les sentiers de la montagne avec la jeune femme, un télégramme rejoint Gérard à Guchen. Le producteur Paul Graetz lui propose d'interpréter "Le Diable au corps" que Claude Autant-Lara va tourner d'après le roman de Raymond Radiguet. Gérard hésite. Il se trouve trop âgé pour incarner ce collégien en mal d'amour. Nicole le convainc d'accepter. "Le Diable au corps" est présenté au "festival mondial du film et des beaux-arts" de Bruxelles où éclate un nouvel incident. L'ambassadeur quitte la salle au cours de la projection de ce film qui représente officiellement notre pays. Mais c'est un nouveau triomphe pour le comédien qui obtient le prix de la meilleure interprétation masculine, et reçoit bientôt de Hollywood des propositions qu'il refuse. Au printemps 1947, Gérard Philipe rejoint à Rome l'équipe de Christian-Jaque qui a déjà commencé "La Chartreuse de Parme". Les premiers rapports sont assez distants, sinon difficiles. La confiance viendra, puis l'amitié, aidées par la découverte de l'Italie, la présence de Maria Casarès, la conscience du personnage. Près de six mois de tournage dans les rues et les palais de Rome, dans les sites d'Italie d'un été torride. Dès ce moment, Gérard Philipe refuse d'être à la merci d'une carrière. Il dirige la sienne. Il la dirigera toujours, avec attention, avec scrupule. Ce qui ne l'empêchera pas de se tromper. Il fera des erreurs. Il subira des échecs dont il assumera la responsabilité et qui ont pour cause, sans doute, le souci constant de ne pas se laisser enfermer dans un genre, ni même de se laisser prendre par un mythe. Devant ce qu'on lui propose, le comédien est souvent méfiant. Devant ceux qui le sollicitent, il est souvent rétif, hostile. Ses premières rencontres avec Jean Vilaret avec René Clair s'achèvent, l'une et l'autre, sur un refus et un éclat. Ils deviendront pourtant ses meilleurs amis. Au début de sa carrière surtout, il a des idées arrêtées que sa réussite lui permet d'affirmer. Il refuse "Rodrigue et Corneille" à Jean Vilar, comme il refuse "Faust" à René Clair. Il est alors plus attiré vers ce qui est neuf que vers les valeurs consacrées. Souci d'indépendance qui est le trait de la jeunesse. Après cela, il réfléchit. Il repousse "Le Cid"en 1948. En 1950, il le sollicite. Et, parce que Faust rompt le pacte, il sera l'interprète de René Clair. Sur son lit de mort, il relira Eschyle. En 1948, il tourne coup sur coup "Une si jolie petite plage" et "Monsieur Pégase, géomètre".

 

"Il doit bien exister au monde quelque chose, un lieu qui ne soit pas un rapport de force avec autrui ou soi-même.La tendresse, peut-être". Gérard Philipe a déjà offert à l'écran le meilleur de lui-même. Il a été l'amoureux de Radiguet, le "Fabrice" de La Chartreuse de Parme, l'adolescent meurtri d'"Une si jolie petite plage", et enfin un Faust romantique et subtil. Mais c'est au théâtre qu'il donnera sa pleine mesure. En huit ans. Gérard Philipe jouera plus de six cents fois pour le TNP des rôles écrasants comme ceux du "Cid", du "Prince de Hombourg", de "Lorenzaccio" ou des silhouettes comme celle de cette courtisane qu'il s'amuse alors à camper, joyeux, dans "La Calandria". Six cent cinq représentations qui, de l'immense scène du Palais de Chaillot, où une foule de jeunes applaudit chaque soir la guirlande des comédiens inclinés dans le même salut, va rayonner sur les théâtres de la périphérie parisienne, à Suresnes, à Gennevilliers, à Montrouge, à Saint-Denis, dans le prodigieux décor de la cour du Palais des Papes d'Avignon et, de là, à travers la province, puis à travers le monde, à Hambourg, à Berlin, à Milan, à Venise, à Varsovie, à New York. Six cent cinq représentations, mais combien de jours de travail acharné, d'efforts constants, inlassables, pour aller toujours plus avant dans l'expression de ces personnages que Gérard Philipe fait vivre au milieu de ses camarades, pour ce public qu'il a choisi et qui participe avec la même ferveur à cette communion qu'est le théâtre. Après "La Beauté du Diable", Gérard Philipe a tourné avec Max Ophuls une curieuse silhouette d'officier viennois dans "La Ronde". Un sketch tragique avec son amie Danièle Delorme dans "Souvenirs perdus" de Christian-Jaque, et enfin, sur les pentes d'oliviers du pays niçois, l'aventure imaginaire de "Juliette ou la Clé des songes", sous la direction de Marcel Carné. Mais c'est dans le personnage de "Fanfan la Tulipe", de Christian-Jaque, au cours de l'été 1951, que Gérard Philipe trouve un héros avec lequel il s'identifie à tel point, au moins par un côté de sa nature d'homme et de son talent de comédien, qu'à travers le monde, de Moscou à Pékin, et à Tokyo, il deviendra Fanfan Tulipan, Fanfan le Lotus ou le Samouraï du printemps. Dans le flot des propositions et des projets, il choisit et reste fidèle à quelques réalisateurs avec lesquels il est en accord. Ce sera, avec René Clair, deux rôles de fantaisie,"Les Belles de nuit" et plus tard "Les Grandes manœuvres", avec Yves Allégret, deux rôles modernes de caractère dramatique, "Les Orgueilleux" et "La meilleure part", avec Claude Autant-Lara, deux incarnations de personnages littéraires, Julien Sorel dans "Le Rouge et le Noir" et "Le Joueur" de Dostoïevski. Dans l'intervalle, il parvient encore à interpréter des films à sketches, notamment dans les fresques pseudo-historiques de Sacha Guitry et il trouve l'un de ses meilleurs rôles dans "Monsieur Ripois" d'après le roman de Louis Hémon, de René Clément, tourné alors à Londres en pleine rue, à l'insu des passants, selon une formule que la "nouvelle vague " reprendra plus tard.

 

"Je manque d'indulgence, c'est indiscutable, mais si on était indulgent à vingt ans, où irait le monde ?" Trop éloignés sans doute du coin de Paris qu'ils aiment, Gérard et Anne Philipe, mariés à Neuilly, abandonnent alors le boulevard d'Inkermann pour s'installer dans un appartement de la rue de Tournon. Ils auront bientôt un refuge campagnard, une grande maison à Cergy, au bord de l'Oise, qu'ils achètent en 1953 et dont l'aménagement fera la joie de leurs loisirs. Deux enfants naissent, qui, avec le fils que Nicole Fourcade avait eu de son premier mariage, animeront le foyer. Anne-Marie, née le vingt-et-un décembre 1954, Olivier, né le neuf février 1956. Pas plus que du mariage, la presse n'en aura écho. Seule la joie de Gérard Philipe dévoilera l'événement à son entourage. Ces années cinquante sont aussi celles des grands voyages. En avril 1953, accompagné de sa femme, Gérard Philipe arrive au Mexique pour tourner "Les Orgueilleux". La même année, il joue avec le TNP à Hambourg, il tourne à Londres, puis à Rome et en finseptembre se trouve au Japon, toujours accompagné de sa femme, pour participer à la "semaine du cinéma français"organisée par "Unifrance-Film". Le succès de "Fanfan la Tulipe" dans le monde entier, le renom du TNP qui multiplie les tournées à l'étranger, les prises de position politique, en ce qui concerne les pays de l'Est, se conjuguent pour offrir au jeune acteur, non seulement l'admiration que mérite son talent, mais une sympathie spontanée, vibrante, profonde des publics les plus divers, et spécialement des publics jeunes qui voient en lui l'incarnation d'une sorte d'idéal, à la fois romantique et moderne, dont peut-être ils pressentent la fragilité. En 1952, la découverte de la légende flamande de "Till Eulenspiegel" lui apporte le personnage qui peut être son porte-parole. Le projet traînera, mais dans la pensée de Philipe, il est sans cesse présent. "Personne alors ne voulait le monter. Et j'y tenais beaucoup. Lorsqu'on a su que j'apportais des capitaux, j'ai trouvé immédiatement un coproducteur". L’historiographie n’a guère retenu cette unique tentative. Échec artistique et critique, ce film est perçu comme une erreur dans la carrière de l’artiste. Sorti le sept novembre 1956 dans un contexte de "guerre froide", ce film de cinéma populaire de qualité est la première des trois coproductions réalisées avec la République Démocratique Allemande. Associant des personnalités adhérentes au Parti communiste ou sympathisantes, il détient pourtant un statut particulier dans l’histoire du cinéma français. Film en costumes, les "Aventures de Till l’Espiègle" délivre en réalité un message sur le présent et fait écho aux tensions entre les puissances américaines et soviétiques. À la façon dont Gérard Philipe parlait de son film, non seulement par la foi qui l'animait, mais par l'intelligence de sa conception, les critiques eurent alors la conviction que "Till Eulenspiegel"serait un grand film, une sorte de chanson de geste, de poème, à la fois épique et populaire, tel qu'il le désirait et le voyait. D'où vint l'échec, quand tout semblait réuni pour une réussite ? Car il est en réalité vain de prétendre que des circonstances extérieures furent cause de l'insuccès de Till. On voit bien dans ce film à coup sûr trop ambitieux pour un début, les intentions du réalisateur, leur transcription en une imagerie qui se veut, par l'expression et par l'esprit, à la Pieter Brueghel, sa truculence et sa couleur. Mais il faut être Shakespeare pour allier avec bonheur le drame au burlesque, la fantaisie à l'émotion. Cet amalgame des genres est le principal défaut du film, les divergences se révélant plus nettement encore dans le jeu des interprètes, les uns jouant en farce, les autres en tragédie, une action qui, dès lors, ne peut accrocher l'attention du spectateur en dépit de la richesse des éléments mis en scène. Un cuisant échec.

 

"C'est la première fois que je regarde vivre un chat. Comment ils sont doués pour vivre dans l'instant et se concentrer totalement sur quelque chose qui bouge ou le bonheur d'être au soleil. Il me semble qu'on peut alors apprendre en les regardant vivre". Il reste à Gérard Philipe deux années à vivre. Deux années de magnifique activité sur cette double voie qu'il est parvenu à suivre sans céder d'un côté ou de l'autre à la facilité ou à la fatigue. Deux années qui marquent les retrouvailles avec le Musset de sa prime jeunesse. Il crée "Les Caprices de Marianne" en 1958 et l'année suivante "On ne badine pas avec l'amour", dans une mise en scène qu'il a demandé à son ami René Clair d'assurer sur la scène de Chaillot. En mars, il repart pour le Mexique où il sera l'interprète de Luis Buñuel dans "La fièvre monte à El Pao". Les extérieurs sont tournés à Acapulco, les intérieurs, aux studios de Mexico. Quatre semaines de vacances à Ramatuelle ne parviennent pas à le remettre en bonne santé. Le vingt-huit septembre 1959, la famille rejoint Cergy d'où le couple se rend à Stratford-sur-Avon pour voir Laurence Olivier jouer Shakespeare. Le dernier voyage est un voyage de théâtre.Au retour, les médecins consultés croient à un abcès amibien consécutif au séjour mexicain. Une opération est décidée. Elle a lieu à la clinique des Bleuets par les soins du professeur Gaudard d'Allaines. Et c'est alors que le praticien décèle un cancer du foie dont l'issue ne laisse aucun espoir. Le malade peut cependant regagner l'appartement de la rue de Tournon. Anne Philipe a dit dans "Le Temps d'un soupir" ce qui furent ces jours. Le vingt-cinq novembre 1959 au matin, dans un sommeil paisible, le comédien s'effaçait de la vie. Il repose dans le costume du Cid, au cimetière de Ramatuelle, près de la mer qui charma son enfance. Comme sur celle des frères Van Gogh à Auvers-sur-Oise, un tapis de lierre couvre sa tombe. Un laurier et un mimosa l'entourent de leur feuillage et de leur parfum. Ceux qui l'ont connu, ceux qui l'ont aimé, ont dit ce que fut Gérard Philipe. Le gros ouvrage de souvenirs et témoignages recueillis par Anne Philipeet présentés par Claude Roy, a révélé, au-delà de l'art du comédien, le caractère de l'homme, et même ce que fut sa vieauprès des siens, à Cergy, à Ramatuelle, tout ce qu'il avait tu de son vivant. Maria Casarès a donné de lui, dans le livre de Claude Roy, le portrait le plus juste et le plus subtil, sans doute parce qu'elle seule connaissait à la fois l'homme et le comédien: "Il fallait voir Gérard écouter en vue de plaire et de se plaire. Comme ces enfants intimidés et courtois quisemblent vouloir avant tout persuader leur interlocuteur de l'intérêt qu'ils lui portent, Gérard parfois trop occupé à paraître attentif, oubliait simplement d'entendre." Et elle ajoute: "Une sorte de bonne volonté à se mettre au niveau, d'où très vite, il décrochait". Non, la mort n'a jamais raison, même quand elle laisse au souvenir la plus séduisante image. Travailleur acharné, travailleur secret, travailleur méthodique, il se méfiait cependant de tous ses dons qui étaient ceux de la grâce.

 

"Chère Anne, douceur de l'air, aujourd'hui, fenêtre grande ouverte sur les chants d'oiseaux marins ou non. J'ai toujours ce rouge-gorge comme compagnon, très fidèle, très discret, d'une branche à l'autre, comme d'une épaule à l'autre. Je lui pousse des petits cris à ma façon , il tourne la tête, comme s'il comprenait l'indicible". Il meurt à cet âge indécis où meurent les héros. Juste avant que les dieux ne cessent de les aimer. Dans nos mémoires confuses, dans cet inconscient collectif d'où brusquement montent alors les joies, les colères ou les tristesses des foules, sommeille la certitude que les étoiles d'Alexandre, Mozart, Saint-Just, Shelley, Byron, Rimbaud, Guynemer ont dû vaciller et s'éteindre au même point, fixe et fatal, du ciel. Lorenzaccio a été enterré à Ramatuelle dans la cape rouge du Cid. C'est maquillé, devant des projecteurs qu'il avait été Fanfan la Tulipe et Valmont. Sur des planches et devant des spectateurs qu'il avait incarné "Le Prince de Hombourg", Ruy Blas et Lorenzo de Médicis. Puisque l'histoire se révèle incapable de produire des héros, la scène sera le dernier lieu où la fiction nous donnera rendez-vous avec ceux que le réel a asphyxiés. Puisque nous nous défions des mouvements réels et freudiens de nos cœurs, c'est sur scène que nous écouterons battre ceux des morts de légende qui s'appelèrent Rodrigue ou Lorenzaccio. Puisque la gloire n'est plus de nos jours signe de valeurs, nous accepterons qu'elle se dégrade en publicité d'affiches et de génériques. Puisque le "héros" ne peut plus être alors innocent, un acteur mimera pour nous l'héroïsme. Puisque nous ne savons quel rêve réaliser, nous mâcherons et remâcherons nos rêves.Les temps sont révolus où Chimène balançait entre l'amour et le devoir, où un noble cœur rachetait une vie de vilenies en assassinant le tyran, où Fanfan la Tulipe séparait le bien du mal de la pointe du fleuret, quelles que soient ses erreurs. Il y avait aussi, bien sûr, sa séduction, car il était d'abord ce Fabrice Del Dongo que Stendhal peignait, comme s'il avait pu voir son interprète. L'homme était charmant. Il avait cet air naïf et tendre et cet œil souriant qui promettaient tant de bonheur. Lui qui ne croyait pas en Dieu croyait en la puissance et au triomphe final de toutes les vertus que les esprits religieux rapportent au principe divin. Au cours de ses voyages, il s'attachait à tout, aux paysages, aux hommes, aux problèmes sociaux. C'est la sincérité de son regard sur les sociétés humaines qui orienta ses idées politiques. On dit"de gauche" les gens qui ont un sens social, c'est-à-dire qui ne s'accrochent pas aux privilèges dont ils jouissent, ceux qui sont généreux de nature ou d'esprit. Gérard Philipe adhéra au parti communiste. Pour lui, la politique était surtout une question de morale. Il avait la discrétion de ses idées, comme il avait celle de sa vie privée. Il n'affichait ses opinions que lorsqu'il estimait utile de le faire. En le pleurant, nous pleurons le reflet de l'homme que nous avons assassiné dans l'impatience de notre orgueil et sans prendre le temps de donner un nom à son héritier. Repose en paix à Ramatuelle.

 

Bibliographie et références:

 

- Olivier Barrot, "L'ami posthume, Gérard Philipe"

- Michelangelo Capua, "Gérard Philipe"

- Jérôme Garcin, Le dernier hiver du Cid"

- Christel Givelet, "Gérard Philipe, le murmure d'un ange"

- Michel Quint, "Et mon mal est délicieux"

- Gérard Bonal," Gérard Philipe, un acteur dans son temps"

- Jean-Christophe Lerouge, "Gérard Philipe, l'œil et le mot"

- Jean-François Josselin, "Gérard Philipe, le Prince d'Avignon"

- Dominique Nores, "Gérard Philipe, qui êtes-vous ?"

- Claude Roy, "Gérard Philipe, souvenirs et témoignages"

- Georges Sadoul, "Gérard Philipe"

- Monique Chapelle, "Gérard Philipe, notre éternelle jeunesse"

 

Bonne lecture à toutes et à tous.

Méridienne d'un soir.

Thèmes: littérature
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