Chapitre V — Le rapport
Le trajet du retour fut encore plus frustrant que l'aller.
René avait attendu que Madame Thomas démarre.
Puis qu'elle quitte le parking.
Puis qu'elle rejoigne la route principale.
Il avait tenu exactement quatre minutes.
— Madame ?
— Hum ?
— Vous allez m'expliquer maintenant ?
Elle gardait les yeux sur la route.
— T'expliquer quoi ?
René tourna la tête vers elle.
— Vous êtes sérieuse ?
Un sourire apparut.
— Parfaitement.
— La Docteure Morel vient de vous annoncer devant moi qu'elle allait rédiger un rapport sur ma capacité à poursuivre une démarche dont j'ignore absolument tout.
— Pas absolument tout.
— Presque tout.
— C'est déjà plus précis.
René soupira.
Madame Thomas sourit davantage.
— Vous trouvez ça amusant.
— Beaucoup.
Elle changea de vitesse.
Le cuir de sa jupe bougea légèrement.
René regarda.
Madame Thomas le surprit immédiatement.
— Et voilà.
— Quoi ?
— Tu essaies depuis cinq minutes de mener un interrogatoire et il suffit que je bouge la jambe pour que tu oublies ta question.
— Je ne l'ai pas oubliée.
— Alors pose-la.
René ouvrit la bouche.
Puis hésita.
Madame Thomas éclata de rire.
— René, tu es désespérant.
— Vous trichez.
— Je t'ai déjà expliqué que je ne plaidais pas pour la partie adverse.
René reconnut la phrase.
Il abandonna.
Pour le moment.
***
Les jours suivants n'apportèrent aucune réponse.
Madame Thomas reprit exactement le même comportement qu'après leur conversation dans le salon.
Elle travaillait.
Téléphonait.
Sortait.
Rendait parfois des décisions concernant René avec son assurance habituelle.
Mais jamais elle ne mentionna Morel.
Jamais elle ne parla du rapport.
Et surtout jamais elle n'expliqua ce qu'était la démarche.
René recommença donc à imaginer.
Morel avait parlé de propriété.
De capacité à décider.
D'abandon de contrôle.
De la différence entre être traité comme une propriété et en devenir réellement une.
Il assembla les morceaux.
Puis les démonta.
Il imagina un contrat.
Cela paraissait logique avec Madame Thomas.
Peut-être voulait-elle officialiser leur relation.
Une sorte d'acte privé ?
Il imagina ensuite quelque chose de beaucoup plus radical.
Il écarta immédiatement l'idée.
Impossible.
Dix minutes plus tard, il y pensait de nouveau.
Madame Thomas l'observait parfois.
— Arrête.
— Quoi ?
— De réfléchir.
— Je ne fais rien.
— Justement. Quand tu ne fais rien avec cet air-là, tu réfléchis beaucoup trop.
Elle avait raison.
Et cela l'agaçait.
***
Le rapport arriva le mardi.
René releva le courrier en fin d'après-midi.
Facture.
Publicité.
Deux lettres pour Madame Thomas.
Puis une grande enveloppe blanche.
Il reconnut immédiatement le nom imprimé dans le coin supérieur gauche.
Docteure Élise Morel.
Son cœur accéléra.
Puis il regarda le destinataire.
Madame Thomas.
Personnel et confidentiel.
Pas René.
Madame Thomas.
Il resta quelques secondes avec l'enveloppe entre les mains.
Il avait passé plus d'une heure à répondre aux questions.
Il était le patient.
Il était le sujet du rapport.
Mais ce rapport ne lui était pas adressé.
René le posa avec le reste du courrier.
À dix-neuf heures douze, Madame Thomas rentra.
Comme toujours, il l'accueillit.
Il lui remit son courrier.
Elle parcourut rapidement les enveloppes.
Lorsqu'elle arriva à celle de Morel, René observa son visage.
Rien.
Pas la moindre réaction.
Elle posa simplement l'enveloppe sur son sac.
— Mon dîner est prêt ?
René resta interdit.
— Oui, Madame.
— Parfait.
Elle lui rendit les autres courriers.
— Range ça.
Puis elle emporta l'enveloppe.
***
Après le dîner, Madame Thomas entra dans son bureau.
René la suivit.
Elle posa l'enveloppe de Morel sur son bureau.
René attendit.
Madame Thomas ouvrit son ordinateur.
Répondit à un courriel.
Puis à un second.
René regardait l'enveloppe.
Elle était là.
À moins d'un mètre.
Madame Thomas travaillait.
Dix minutes.
Vingt minutes.
Trente.
Finalement René céda.
— Madame ?
— Oui ?
Elle ne leva même pas les yeux.
— Vous n'ouvrez pas le rapport ?
— Pas ce soir.
Il crut avoir mal entendu.
— Pas ce soir ?
Elle leva enfin les yeux.
— C'est ce que je viens de dire.
— Mais...
— Mais ?
René regarda l'enveloppe.
Puis Madame Thomas.
— Rien.
— Bien.
Elle reprit son travail.
Quelques secondes plus tard, René remarqua un très léger sourire.
Elle le faisait exprès.
Il en était certain.
***
Le lendemain matin, l'enveloppe était toujours là.
Madame Thomas était partie travailler.
René entra plusieurs fois dans le bureau.
Chaque fois, son regard se posait dessus.
Personnel et confidentiel.
Il aurait suffi de quelques secondes.
Il aurait pu l'ouvrir.
Lire.
Puis la refermer soigneusement.
L'idée lui traversa l'esprit.
Une fois.
Deux fois.
À la troisième, il eut presque honte de lui-même.
Madame Thomas savait parfaitement qu'il ne le ferait pas.
C'était probablement précisément pour cela qu'elle avait laissé l'enveloppe là.
Elle ne testait pas seulement son obéissance.
Elle testait sa capacité à supporter de ne pas savoir.
L'information le concernait.
Elle était physiquement accessible.
Mais elle appartenait à Madame Thomas.
Comme le reste.
René quitta le bureau.
Puis y revint vingt minutes plus tard.
L'enveloppe n'avait évidemment pas bougé.
— Ridicule...
Il ressortit.
***
Ce soir-là, Madame Thomas rentra plus tôt.
Elle monta directement à l'étage.
René entendit la douche.
Puis plus rien.
À vingt heures trente, elle l'appela.
— René. Bureau.
— Oui, Madame.
Il entra.
Et s'arrêta.
Elle avait encore choisi du cuir.
René se demanda immédiatement si cela devenait une coïncidence statistiquement impossible.
Une jupe noire ajustée.
Une chemise sombre.
Et les bottes.
Encore elles.
Madame Thomas était assise derrière son bureau.
L'enveloppe blanche se trouvait devant elle.
— Ferme la porte.
René obéit.
— À genoux.
Il prit place devant le bureau.
Son regard passa de l'enveloppe aux bottes.
Puis des bottes au visage de Madame Thomas.
Elle le remarqua.
— Tu vas réussir à suivre ?
— Je vais essayer.
— Mauvaise réponse.
René corrigea immédiatement :
— Oui, Madame.
Elle sourit.
Puis prit l'enveloppe.
Enfin.
René sentit son ventre se nouer.
Madame Thomas passa tranquillement un doigt sous le rabat.
Elle aurait pu l'ouvrir rapidement.
Elle choisit naturellement de prendre son temps.
René suivait chacun de ses gestes.
Elle sortit plusieurs feuilles.
Les aligna.
Puis commença à lire.
Silence.
René observait son visage.
Première page.
Aucune réaction.
Ses yeux parcouraient les lignes.
Elle tourna la page.
Un sourcil se leva légèrement.
René tenta d'interpréter.
Bon signe ?
Mauvais signe ?
Madame Thomas prit un stylo.
Elle souligna quelque chose.
Écrivit un mot dans la marge.
René essaya de voir.
Impossible.
Elle continua.
Puis un sourire apparut.
Très léger.
René sentit son cœur accélérer.
Elle avait l'air satisfaite.
Pourquoi ?
Il regarda le rapport.
Puis son visage.
Puis ses bottes.
Madame Thomas bougea légèrement une jambe.
Son regard descendit immédiatement.
Lorsqu'il remonta, elle le regardait.
— Je t'ai vu.
— Pardon.
— Tu essaies de lire mon visage ou ma jupe ?
René hésita.
— Les deux.
Elle rit doucement.
— Au moins, c'est honnête.
Elle retourna au rapport.
René tenta de se concentrer.
Une nouvelle annotation.
Une page tournée.
Un sourire.
Puis, à un endroit, elle s'arrêta.
Relut un paragraphe.
Une fois.
Deux fois.
René retint presque son souffle.
Madame Thomas prit son stylo et traça une ligne sous plusieurs mots.
Elle ne commenta rien.
René n'en pouvait plus.
— Madame ?
Elle leva les yeux.
— Oui ?
— Qu'est-ce qu'elle dit ?
Madame Thomas regarda le rapport.
Puis René.
— Beaucoup de choses.
— Sur moi ?
— Principalement.
— Et ?
Elle posa son stylo.
René attendit.
Madame Thomas croisa lentement les jambes.
Le cuir froissa.
Ses yeux descendirent malgré lui.
Elle attendit qu'il regarde de nouveau son visage.
— Et quoi ?
René comprit.
Elle jouait encore.
— Est-ce que son rapport est favorable ?
Madame Thomas sourit.
Cette fois franchement.
— Voilà une meilleure question.
— Et la réponse ?
Elle reprit le document.
— Il correspond assez bien à ce que j'espérais.
René sentit un mélange étrange de soulagement et d'inquiétude.
— Ce que vous espériez pour quoi ?
Madame Thomas ne répondit pas.
Échec.
Encore.
Elle termina la dernière page.
Puis rassembla soigneusement les feuilles.
René pensa qu'elle allait enfin lui expliquer.
Au lieu de cela, elle prit son téléphone.
Chercha un contact.
Et appuya sur l’écran.
René entendit la tonalité.
Une fois.
Deux fois.
Puis une voix féminine répondit.
— Allô ?
L’expression de Madame Thomas changea.
Ce sourire satisfait revint.
— Bonsoir Caroline. C'est moi.
René releva légèrement la tête.
Caroline ?
Le prénom ne lui disait rien.
Madame Thomas connaissait beaucoup de monde. Des avocates, des magistrates, des clientes, des amies.
Cette Caroline pouvait être n'importe qui.
— Oui, je l'ai reçu aujourd'hui.
Un silence.
Madame Thomas posa les doigts sur le rapport de la Docteure Morel.
— Je viens de le terminer.
René comprit immédiatement de quoi elles parlaient.
La femme répondit quelque chose qu'il ne put entendre.
— Oui. C'est très positif.
Madame Thomas regarda René.
Pas longtemps.
Juste assez pour qu'il comprenne qu'il était, une fois encore, l'objet d'une conversation à laquelle il n'avait pas accès.
— J'ai maintenant tout ce qu'il faut pour poursuivre.
Elle ouvrit son agenda.
— Quand peux-tu me recevoir ?
René fronça les sourcils.
Me recevoir ?
Il essaya de construire une hypothèse.
Une consœur ?
Une notaire ?
Quelqu'un chargé de rédiger le contrat qu'il imaginait depuis plusieurs jours ?
Madame Thomas écouta.
— Vendredi me convient.
Elle nota quelque chose.
— Quatorze heures trente. Parfait.
Nouvelle réponse de Caroline.
Cette fois, Madame Thomas eut un petit rire.
— Non. Il ne sait rien.
René releva brusquement les yeux.
Madame Thomas le regardait.
— Absolument rien.
Elle sourit.
— Et je compte bien que cela reste ainsi jusqu'à vendredi.
René ouvrit la bouche.
Le regard de Madame Thomas suffit à la lui faire refermer.
— Très bien. Je te laisse préparer ce qu'il faut.
Un silence.
— Merci, Caroline. À vendredi.
Elle raccrocha.
René resta à genoux.
Une nouvelle Femme venait d'entrer dans cette histoire.
Il ne connaissait que son prénom.
Caroline.
Elle savait manifestement qui il était.
Elle connaissait l'existence du rapport.
Elle savait ce que Madame Thomas préparait.
Et elle devait maintenant, elle aussi, préparer quelque chose.
René regarda le dossier.
Puis l'agenda.
Puis Madame Thomas.
— Qui est Caroline ?
Madame Thomas rangea tranquillement le rapport dans un tiroir.
Elle le ferma à clé.
— Quelqu'un que nous verrons vendredi.
— Pour quoi faire ?
Elle posa la clé sur son bureau.
— Tu poses encore les mauvaises questions.
— Quelle serait la bonne ?
Madame Thomas se leva.
Le cuir de sa jupe accompagna son mouvement.
René leva les yeux vers elle.
Elle s'approcha jusqu'à se tenir devant lui.
— La bonne question serait de savoir si tu me fais suffisamment confiance pour monter dans ma voiture vendredi sans savoir où je t'emmène.
René resta silencieux.
Madame Thomas attendit.
Il connaissait maintenant suffisamment sa Maîtresse pour savoir qu'elle n'attendait pas une explication.
— Oui, Madame.
Elle posa brièvement une main sur sa tête.
— Voilà.
Puis elle passa devant lui.
— C'était la bonne réponse.
René entendit ses bottes s'éloigner.
Il resta seul quelques secondes devant le bureau.
Morel savait.
Madame Thomas savait.
Et maintenant cette mystérieuse Caroline savait également.
Lui seul ignorait encore ce que ces trois Femmes étaient en train de préparer.
Et, pour la première fois, René commença à se demander si son ignorance n'était pas elle aussi une partie parfaitement calculée du plan de Madame Thomas.
Chapitre VI — La cage
Le jeudi matin, on sonna à la porte.
René ouvrit.
Un livreur se tenait devant lui avec un carton volumineux posé sur un diable.
Très volumineux.
— Livraison pour Madame Thomas.
— Je peux signer.
Quelques minutes plus tard, le carton occupait une partie considérable de l'entrée.
René referma la porte et contempla le colis.
Il n'avait aucune intention de fouiller dans les affaires de Madame Thomas.
Mais il n'était pas nécessaire de fouiller.
Le fabricant avait jugé utile d'imprimer une photographie directement sur l'emballage.
Une cage de transport.
Et à côté, pour donner une idée de ses dimensions, un grand chien.
René resta silencieux.
— Non...
Il s'approcha.
L'étiquette confirma ce qu'il voyait.
Cage de transport renforcée — Grand modèle.
Il regarda de nouveau le chien imprimé sur le carton.
Puis l'escalier.
— Vous n'allez quand même pas...
Une nouvelle pièce venait soudain de trouver sa place dans le puzzle.
Caroline.
Le rendez-vous du vendredi.
La cage.
René sourit.
Enfin.
Il avait compris.
Madame Thomas allait adopter un chien.
***
La satisfaction d'avoir résolu l'énigme dura environ trente secondes.
Puis René réfléchit aux conséquences.
Un chien.
Dans la maison.
Des poils.
Des gamelles.
Des odeurs.
Des promenades.
Surtout les promenades.
Madame Thomas avait un emploi du temps chargé. Elle partait tôt certains matins, rentrait tard certains soirs et pouvait passer une journée entière au cabinet.
Qui allait sortir le chien ?
René regarda le carton.
— Moi.
Évidemment.
Il s'imagina un matin de novembre.
Six heures trente.
Pluie glaciale.
Un chien énorme tirant sur une laisse pendant que Madame Thomas dormait tranquillement au chaud.
Il n'aimait déjà pas cet animal.
Ce qui était parfaitement injuste puisqu'il n'existait peut-être même pas encore dans leur maison.
René n'avait jamais eu un rapport particulièrement facile avec les animaux.
Il ne leur voulait aucun mal.
Il préférait simplement qu'ils vivent leur vie à une distance raisonnable de la sienne.
Et certainement pas dans son salon.
Il regarda encore la photographie.
Le chien semblait presque sourire.
— Toi, je ne t'aime déjà pas.
***
Madame Thomas rentra peu après dix-neuf heures.
René l'attendait.
Elle entra, lui tendit son sac puis remarqua immédiatement le carton.
— Parfait.
Ce simple mot confirma presque toutes les conclusions de René.
— C'est arrivé ce matin.
— Très bien.
Elle retira son manteau.
René attendit.
Madame Thomas ne dit rien de plus.
— Madame ?
— Oui ?
— C'est une cage pour chien.
Elle regarda le carton.
Puis René.
— Excellente observation.
— Pour un grand chien.
— Tu es décidément très en forme aujourd'hui.
René fronça les sourcils.
— Vous avez quelque chose à me dire ?
Madame Thomas réfléchit ostensiblement.
— Oui.
René attendit.
— Monte-la.
— La cage ?
— Non, René. Le carton.
Elle lui adressa un sourire.
— Évidemment, la cage.
— Où ?
— Dans le coffre de la voiture.
Puis elle monta à l'étage.
René regarda le carton.
La voiture.
Le rendez-vous du lendemain.
Tout concordait.
***
Madame Thomas avait récemment remplacé sa berline par un SUV.
René avait trouvé le choix étonnant.
Elle lui avait expliqué qu'elle voulait davantage de place et un véhicule plus polyvalent.
À présent, tout devenait évident.
— Le chien...
Il ouvrit le coffre.
L'espace était considérable.
Il déballa la cage.
Elle était encore plus imposante hors de son carton.
Structure rigide.
Porte renforcée.
Points d'ancrage.
René consulta la notice.
Il assembla les différents éléments, rabattit une partie de la banquette arrière puis installa l'ensemble dans le coffre.
La cage occupait une place impressionnante.
Il tira dessus.
Elle bougea légèrement.
Pas satisfaisant.
René recommença les fixations.
Cette fois, elle ne bougea pratiquement plus.
Il recula de quelques pas.
Madame Thomas avait manifestement l'intention d'adopter quelque chose de conséquent.
Très conséquent.
Il imagina un berger allemand.
Ou pire.
Un énorme molosse.
René soupira.
— Magnifique.
***
Madame Thomas descendit une vingtaine de minutes plus tard.
Elle avait changé de tenue.
Pas de cuir cette fois.
René en fut presque reconnaissant : il avait besoin de toutes ses capacités intellectuelles pour négocier la future répartition des promenades.
— C'est terminé ?
— Oui, Madame.
— Montre-moi.
Ils sortirent.
Madame Thomas ouvrit le coffre.
Elle ne regarda pas simplement la cage.
Elle l'inspecta.
Sérieusement.
Elle vérifia la porte.
Le verrou.
Puis les fixations.
Elle saisit la structure à deux mains et la secoua vigoureusement.
La cage ne bougea presque pas.
— Tu as utilisé tous les points d'ancrage ?
— Oui.
— Ceux du fond aussi ?
— Oui, Madame.
Elle se pencha pour vérifier elle-même.
René l'observait.
— Vous avez peur qu'il s'échappe ?
Madame Thomas se redressa.
— Je veux surtout être certaine que ça ne bouge pas pendant le transport.
— Il doit être gros.
Elle regarda René.
Quelque chose passa dans ses yeux.
— Pourquoi dis-tu ça ?
Il désigna la cage.
— Regardez la taille.
Madame Thomas contempla l'installation.
— C'est vrai.
Puis elle regarda René de la tête aux pieds.
Très lentement.
— C'est un grand modèle.
René ne remarqua pas immédiatement la manière dont elle venait de le mesurer du regard.
— Quelle race ?
— Quelle race de quoi ?
— Du chien.
Madame Thomas resta silencieuse une seconde.
Puis son visage s'éclaira d'un sourire.
René connaissait ce sourire.
Il aurait dû se méfier.
— Ah.
— Quoi ?
— Rien.
Elle regarda de nouveau la cage.
— Tu penses que je vais prendre un chien ?
René désigna l'évidence devant eux.
— Une cage pour chien arrive la veille d'un rendez-vous mystérieux avec une certaine Caroline. Vous me demandez de l'installer dans votre nouvelle voiture. Je suppose donc que Caroline travaille dans un refuge ou quelque chose comme ça.
Madame Thomas croisa les bras.
— C'est une théorie.
— J'ai raison ?
— Je n'ai pas dit cela.
— Vous n'avez pas dit que j'avais tort non plus.
— Exact.
René soupira.
— Quelle taille ?
— Pardon ?
— Le chien.
Madame Thomas réfléchit.
— Assez grand.
René ferma les yeux.
— Évidemment.
— Cela te pose un problème ?
Il hésita.
— Je ne suis pas très à l'aise avec les chiens.
— Je sais.
Cette réponse le surprit.
— Vous savez ?
— René, je sais beaucoup de choses sur toi.
Elle passa un doigt sur la porte de la cage.
— Tu t'habitueras.
Voilà.
La condamnation venait de tomber.
— Et qui va le promener ?
Madame Thomas se tourna vers lui.
— Tu anticipes déjà tes nouvelles responsabilités ?
— Je vous connais.
— C'est une qualité appréciable chez un esclave.
— Madame...
— Matin et soir, j'imagine.
René la regarda avec consternation.
Elle poursuivit, parfaitement sérieuse :
— Et lorsqu'il pleuvra.
— Évidemment.
— Lorsqu'il neigera aussi.
— Merci.
— Il faudra peut-être même ramasser derrière lui.
René grimaça.
Madame Thomas ne tint plus.
Elle éclata de rire.
— Je suis ravie de voir avec quel enthousiasme tu accueilles cette éventuelle évolution de notre foyer.
— Vous pourriez au moins choisir un petit chien.
Elle regarda la cage.
— Maintenant que tu l'as montée, ce serait dommage.
— Madame...
Elle referma le coffre.
— Nous verrons demain.
Puis elle retourna vers la maison.
René la suivit.
— Donc nous allons vraiment chercher un chien demain ?
— Je n'ai jamais dit ça.
— Mais vous venez de parler des promenades !
— C'est toi qui as commencé à parler de promenades.
— Et vous avez parlé de ramasser derrière lui.
Madame Thomas ouvrit la porte.
— J'explorais ton hypothèse.
— Vous vous moquez de moi.
Elle entra.
— Un peu.
René resta quelques secondes dehors.
Il regarda le SUV.
Puis Madame Thomas.
— Il y a un chien ou pas ?
Elle se retourna.
— Bonne nuit, René.
Et disparut dans la maison.
***
Le vendredi matin, la cage était toujours dans le coffre.
René passa devant la voiture plusieurs fois.
Chaque fois, il la regardait.
À midi, il avait pratiquement accepté son destin.
Il allait vivre avec un chien.
Un grand chien.
Il allait probablement devoir le nourrir, le sortir, nettoyer derrière lui et faire semblant d'apprécier l'expérience parce que Madame Thomas aurait décidé qu'elle voulait un animal.
Au fond, pensa-t-il, cela correspondait assez bien à ce qu'il avait expliqué à la Docteure Morel.
Si Madame Thomas décidait que quelque chose vous concernant ne relève plus de votre décision, comment le vivriez-vous ?
Il aurait dû se méfier de cette question.
À treize heures trente, Madame Thomas descendit.
René prit son sac.
— Prêt ?
— Oui, Madame.
Ils sortirent.
Avant de monter en voiture, René ouvrit le coffre une dernière fois.
Il vérifia machinalement la cage.
Madame Thomas l'observait.
— Tout va bien ?
— Oui.
Il testa la porte.
— Elle est parfaitement fixée.
— Excellent.
René referma le coffre.
— J'espère simplement qu'il n'est pas agressif.
Madame Thomas resta silencieuse.
Puis elle s'approcha de lui.
Elle réajusta légèrement son col.
Exactement comme avant leur rendez-vous chez Morel.
— Ne t'inquiète pas.
René la regarda.
Elle souriait.
— Je suis certaine qu'il est très bien dressé.
Elle monta dans la voiture.
René resta immobile une seconde.
Quelque chose dans cette phrase lui avait paru étrange.
Mais il ne parvenait pas à déterminer quoi.
Il finit par monter à son tour.
Derrière lui, dans le coffre du SUV, la cage attendait son premier occupant.


