Chapitre IX — Le choix
Madame Thomas s’approcha.
Sa voix était devenue plus douce.
— Tu m’as dit vouloir m’appartenir réellement.
René ne répondit pas.
— Tu m’as dit vouloir que le pouvoir soit véritablement le mien. Que je décide des règles, de ta place, de la manière dont tu es gouverné.
Elle se rapprocha encore.
— Depuis que je prends davantage de décisions pour toi, ta vie est-elle plus désordonnée ou plus stable ?
— Plus stable.
— Plus anxieuse ou plus sereine ?
— Plus sereine.
— Je prends soin de toi ?
— Oui.
— Je continuerai.
Elle posa une main sur sa joue.
— Je serai même beaucoup plus exigeante. Sur ta santé. Ton équilibre. Tes capacités. Je veux quelque chose dont je puisse être fière.
Puis son sourire reparut.
— Et je t’ai promis du cuir tous les jours.
René eut malgré lui un sourire.
— Vous savez très bien ce que ça me fait.
— Précisément. Et c’est pour cela que tu ne décideras pas à cause de ça.
Elle recula.
— René, je t’ai conduit ici méthodiquement. Élise. Son rapport. Caroline. La cage. Toutes ces questions dans la voiture. Oui, j’avais plusieurs coups d’avance.
Son visage devint sérieux.
— Mais pas celui-ci.
Elle détacha la laisse.
— La porte est là.
René regarda.
— Tu peux partir. Nous retirons la cage de la voiture. Nous arrêtons tout.
— Et nous ?
Madame Thomas resta silencieuse quelques secondes.
— Nous aussi.
Il releva brusquement les yeux.
— Pourquoi ?
— Parce que je sais maintenant ce que je veux. Je ne veux plus jouer symboliquement à posséder quelqu’un. Je veux réellement assumer la responsabilité de ce qui est à moi.
Elle indiqua la porte.
— Si ce n’est pas ce que tu veux, tu retrouveras ta pauvre vie d’homme autonome.
L’ironie était légère, mais la porte restait ouverte.
— Ce n’est pas une mise en scène ? demanda René.
— Non.
— Une expérience ?
— Non.
— Vous prendrez soin de moi ?
Madame Thomas répondit sans hésiter :
— Toujours.
René regarda encore la sortie.
Personne ne la bloquait.
Puis il revint vers elle.
— Je veux continuer.
— Ce n’est pas assez précis.
Il inspira.
— Je veux continuer à vous appartenir.
Madame Thomas le regarda longuement.
Puis elle se tourna vers Caroline.
— Maintenant, nous pouvons continuer.
René jeta une dernière fois un regard vers la porte ouverte.
Personne ne l’avait fermée.
Et cela donnait à tout ce qui allait suivre une signification différente.
Chapitre X — L’identification
— Maintenant, nous pouvons continuer.
La phrase de Madame Thomas resta quelques secondes suspendues dans la pièce.
Caroline regarda René.
Une dernière fois.
Puis quelque chose changea.
Ce ne fut ni spectaculaire ni brutal. Aucun ordre ne fut donné. Aucun geste particulier ne marqua la transition.
Elle cessa simplement de s’adresser à lui.
Caroline se tourna vers Madame Thomas.
— Très bien. Nous pouvons procéder à l’identification.
René releva légèrement la tête.
Quelques minutes auparavant, il aurait immédiatement demandé ce qu’elle entendait par là.
Cette fois, il se tut.
Il venait de choisir.
Et, manifestement, Caroline considérait que ce choix avait déjà produit ses premiers effets.
— Où voulez-vous que je la place ? demanda-t-elle.
Madame Thomas réfléchit.
Sa main vint se poser sur la tête de René.
Elle caressa lentement ses cheveux.
Le geste était étrangement doux.
— Qu’est-ce que vous conseillez ?
— L’emplacement habituel. C’est le plus simple pour les contrôles ultérieurs.
— Elle sera facilement détectable ?
— Oui.
Caroline ouvrit un tiroir.
René suivit son mouvement des yeux.
Madame Thomas le sentit.
— Doucement.
Sa main glissa derrière son oreille.
— Tout va bien.
René ferma les yeux quelques secondes.
Caroline continuait à parler.
— Je vais d’abord enregistrer les informations nécessaires. Ensuite je pose la puce et je vérifie immédiatement sa lecture.
— Et après ?
— Validation du dossier. Votre signature. Puis l’enregistrement définitif.
Votre signature.
René ouvrit les yeux.
— Il n’a rien à signer ? demanda Madame Thomas.
Caroline consulta son écran.
— Pas à cette étape.
La main de Madame Thomas s’immobilisa une fraction de seconde sur sa tête.
Puis recommença ses caresses.
— Parfait.
René sentit son cœur accélérer.
Ce mot avait pris une signification nouvelle.
***
Caroline prépara son matériel.
René regardait sans parvenir à détacher ses yeux de ses gestes.
Tout paraissait terriblement ordinaire.
C’était précisément ce qui rendait la scène irréelle.
Il avait imaginé son appartenance des centaines de fois.
Il l’avait imaginée sous forme de cérémonies, de colliers, de serments, de mises en scène.
Jamais sous la lumière blanche d’une clinique.
Jamais avec une Femme consultant tranquillement un écran.
Jamais avec des formulaires.
Caroline demanda :
— Nom ?
Madame Thomas répondit.
— René.
— Date de naissance ?
Elle répondit encore.
Caroline saisit les informations.
— Adresse de rattachement ?
Madame Thomas donna la sienne.
René tourna la tête vers elle.
Elle le regarda.
— Quoi ?
Il aurait voulu répondre.
Il ne trouva rien à dire.
Elle lui caressa la joue du dos des doigts.
— Reste tranquille.
Puis elle se tourna vers Caroline.
— Continuez.
Caroline continua.
René entendait son existence devenir une succession de champs sur un écran.
Nom.
Date.
Adresse.
Identification.
Propriétaire.
À ce dernier mot, il releva brusquement la tête.
Caroline n’eut aucune réaction.
Madame Thomas, si.
Sa main revint immédiatement sur lui.
— Doucement.
— Madame…
Elle se pencha.
— Tu as choisi.
Il la regarda.
— Oui.
— Alors laisse-moi m’occuper du reste.
Et elle recommença à lui caresser la tête.
René se tut.
***
Caroline se rapprocha.
— Je vais procéder.
Elle parlait à Madame Thomas.
— Faites.
René remarqua ce détail.
Pas :
René, êtes-vous prêt ?
Pas même :
Ne bougez pas.
Caroline avait demandé à Madame Thomas.
Et Madame Thomas avait répondu.
Faites.
Quelque chose se renversa dans son esprit.
Quelques instants plus tôt encore, il aurait pu interrompre toute la scène.
La porte était restée ouverte.
Il avait choisi de ne pas la franchir.
Maintenant, les deux Femmes se comportaient exactement comme si elles avaient pris son choix au sérieux.
Terriblement au sérieux.
Madame Thomas se rapprocha de lui.
— Regarde-moi.
Il obéit.
Elle sourit.
— Voilà.
Sa main passa lentement sur ses cheveux.
— Sage.
***
Caroline recula.
— C’est fait.
René resta immobile.
Il n’avait rien ressenti qui soit à la hauteur de ce que représentait cet instant.
C’était presque décevant.
Puis il comprit que c’était justement cela qui le bouleversait.
Un geste minuscule venait de matérialiser des années de fantasmes, de conversations et de soumission.
Il regarda Madame Thomas.
— C’est tout ?
Elle sourit.
— Tu t’attendais à quoi ?
René ne savait pas.
Des trompettes, peut-être.
Une cérémonie.
Quelque chose qui sépare clairement l’avant de l’après.
À la place, Caroline avait déjà repris un autre appareil.
— Je vérifie la lecture.
Madame Thomas acquiesça.
Caroline approcha le détecteur.
René suivit l’appareil des yeux.
Un signal retentit.
Court.
Électronique.
Ridiculement banal.
Caroline regarda l’écran.
— Parfait.
Madame Thomas cessa de caresser René.
— Je peux voir ?
Caroline lui montra l’appareil.
— Voilà le numéro d’identification.
Madame Thomas le lut attentivement.
— Celui-ci est unique ?
— Oui.
— Et il correspond maintenant au dossier ?
— Exactement.
Madame Thomas regarda René.
Quelque chose brillait dans ses yeux.
— Tu entends ?
René acquiesça.
— Oui, Madame.
Elle posa de nouveau la main sur sa tête.
— Tu as ton numéro.
Cette phrase produisit en lui un effet disproportionné.
Il baissa les yeux.
Stupéfaction.
Vertige.
Et, derrière les deux, quelque chose qu’il n’osait presque pas nommer.
L’accomplissement.
***
Caroline retourna derrière son bureau.
Elle imprima plusieurs feuilles.
Le bruit de l’imprimante sembla soudain envahir toute la pièce.
Une première page sortit.
Puis une seconde.
Puis une troisième.
Caroline les ordonna soigneusement.
— Je vais vous demander de vérifier les informations.
Elle plaça les documents devant Madame Thomas.
René essaya instinctivement de voir.
Madame Thomas posa deux doigts sous son menton.
— Non.
Il la regarda.
— Mais…
— Ce sont mes documents.
La phrase était calme.
Évidente.
Elle se pencha sur les formulaires.
René resta là.
À quelques dizaines de centimètres.
Il entendait les pages tourner.
— L’adresse est correcte, dit Madame Thomas.
— Oui.
— L’identification aussi.
— Oui.
Un silence.
Puis :
— Et cette rubrique ?
Caroline expliqua quelque chose à voix basse.
Madame Thomas relut.
— Très bien.
René ne distinguait qu’une partie de la page.
Des cases.
Des références.
Son prénom.
Et, plus loin, celui de Madame Thomas.
Il aurait voulu tout lire.
Comprendre exactement ce qui était en train d’être inscrit.
Mais quelque chose l’empêchait de demander.
Peut-être la main de Madame Thomas, revenue sur sa tête.
Peut-être son choix quelques minutes auparavant.
Ou peut-être simplement cette sensation vertigineuse de voir son rêve lui échapper au moment même où il devenait réel.
Caroline indiqua le bas du document.
— Votre signature ici.
Madame Thomas prit le stylo.
René la regarda signer.
Son écriture était rapide.
Assurée.
La même signature qu’elle avait probablement apposée sur des milliers de documents professionnels.
Un mouvement presque automatique.
Et pourtant René eut l’impression de regarder quelque chose d’immense.
Une deuxième signature.
Puis une troisième.
Caroline récupéra les documents.
Apposa à son tour les validations nécessaires.
Quelques frappes sur son clavier.
Puis elle s’arrêta.
— Voilà.
Madame Thomas releva les yeux.
— C’est enregistré ?
— Oui.
René sentit son souffle se bloquer.
Caroline ajouta :
— Le dossier d’identification est actif.
Madame Thomas ne répondit pas immédiatement.
Elle regarda René.
Puis elle sourit.
— Très bien.
***
Caroline rangea les documents dans une chemise.
Elle la tendit à Madame Thomas.
Pas à René.
— Gardez ceci avec vos autres documents.
— Évidemment.
Madame Thomas prit le dossier.
René le suivit des yeux.
Caroline se leva.
— Pour moi, cette partie est terminée.
Cette partie.
Encore.
Mais cette fois René ne demanda pas quelle serait la suivante.
Il était incapable de penser suffisamment loin.
Madame Thomas s’approcha de lui.
Sa main retrouva sa tête.
Elle le caressa lentement.
Comme elle l’avait fait pendant toute la procédure.
Pour le calmer.
Pour le rassurer.
Ou simplement parce qu’elle pouvait désormais donner à ce geste une signification qu’il n’avait jamais eue auparavant.
René leva les yeux vers elle.
— Madame…
— Oui ?
Il chercha ses mots.
— Qu’est-ce que je suis maintenant ?
Madame Thomas le contempla longuement.
Il attendait une définition.
Un statut.
Peut-être même ce mot qu’elle lui avait fait prononcer.
Mais l’avocate n’avait manifestement pas terminé sa partie.
Elle se pencha vers lui.
— Tu veux déjà toutes les réponses ?
René eut un sourire nerveux.
— J’aimerais au moins en avoir une.
— Tu viens d’en recevoir une.
— Laquelle ?
Madame Thomas ouvrit la chemise que Caroline venait de lui remettre.
Elle en sortit un document.
Le regarda.
Puis le rangea sans le montrer à René.
— Lorsque Caroline a passé son lecteur, qui lui a-t-il permis d’identifier ?
René resta silencieux.
— Moi.
— Et lorsque Caroline a rempli le dossier, qui a signé ?
Il regarda sa Maîtresse.
— Vous.
— Et à qui Caroline a-t-elle remis les documents ?
— À vous.
Madame Thomas sourit.
Puis sa main descendit jusqu’au collier de René.
— Alors ne me demande pas encore ce que tu es.
Elle exerça une légère traction, juste assez pour attirer toute son attention.
— Commence par comprendre à qui tu es.
René ferma les yeux.
Le détecteur.
Le signal électronique.
La signature.
Le dossier passé des mains de Caroline à celles de Madame Thomas.
Il avait rêvé d’appartenance pendant des années.
Et maintenant qu’on venait de lui en donner une représentation tangible, il découvrait qu’il n’éprouvait ni triomphe ni peur pure.
Il était quelque part entre les deux.
Dans un état second.
Madame Thomas recommença à lui caresser les cheveux.
— Tout va bien, René.
Il ouvrit les yeux.
— Oui, Madame.
Caroline les observait désormais en silence.
Madame Thomas regarda sa montre.
Puis la vétérinaire.
— Nous avons terminé ?
Caroline eut un léger sourire.
— L’identification, oui.
René sentit immédiatement le poids du dernier mot.
Madame Thomas aussi.
— Très bien.
Elle prit la laisse.
— Alors passons à la suite.


