Altair1912
par le Il y a 55 minutes
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En refermant la porte de la maison, Alexandre eut le sentiment absurde d’introduire clandestinement un objet dangereux.

Il resta dans l’entrée, le sac de la boutique à la main, et tendit l’oreille. Aucun bruit ne provenait de l’étage. Anne n’était pas encore rentrée.

C’était prévu.

Elle devait présenter les dernières modifications d’un projet à la direction du cabinet, une réunion qui, selon ses propres estimations, se prolongerait jusqu’à dix-neuf heures. Alexandre disposait donc d’un peu plus d’une heure pour cacher le cadeau, préparer le dîner et mettre en place la soirée qu’il avait soigneusement organisée durant le trajet.

Il consulta sa montre.

Dix-sept heures quarante-sept.

Une heure et treize minutes.

Largement suffisant.

Il retira son manteau, posa ses clés dans la petite coupelle réservée à cet usage et traversa le salon.

La maison avait appartenu à la mère d’Anne. Vue de l’extérieur, elle conservait l’allure tranquille d’une construction bourgeoise du début du siècle précédent. À l’intérieur, Anne l’avait transformée en un territoire qui ne ressemblait qu’à elle.

Un canapé contemporain aux lignes rigoureuses faisait face à une vieille commode dont le vernis s’écaillait. Des échantillons de matériaux côtoyaient des livres d’architecture, des photographies et plusieurs objets dont Alexandre ignorait la fonction. Une lampe dessinée par une créatrice danoise éclairait un fauteuil que la mère d’Anne avait trouvé autrefois dans une brocante.

Pour un visiteur, l’ensemble paraissait désordonné.

Pour Anne, chaque chose se trouvait exactement là où elle devait être.

Alexandre avait mis plusieurs années à comprendre que le chaos de sa compagne possédait une structure. Celle-ci ne reposait ni sur la fréquence d’utilisation ni sur la valeur matérielle, mais sur un système complexe de souvenirs, d’associations et de préférences qu’elle seule maîtrisait.

Il avait autrefois déplacé une boîte de boutons ancienne afin de libérer une étagère. Anne l’avait cherchée pendant trois jours avant de lui expliquer que cette boîte devait rester près de la fenêtre parce que sa mère la posait toujours là lorsqu’elle réparait un vêtement.

Alexandre avait fait remarquer que personne n’avait réparé le moindre vêtement dans cette maison depuis plusieurs années.

La discussion ne s’était pas bien terminée.

Depuis, il avait renoncé à organiser le territoire d’Anne. En échange, elle lui avait accordé quelques espaces protégés qu’elle appelait ses « enclaves administratives » : son bureau, deux étagères dans la bibliothèque et un tiroir de la cuisine dans lequel chaque objet possédait une place rationnelle.

Le sac qu’il tenait à la main n’avait sa place dans aucun de ces espaces.

Son bureau aurait été trop évident. Anne y entrait rarement sans le prévenir, mais elle connaissait chacun de ses tiroirs. La chambre était exclue. Quant au salon, il offrait d’innombrables cachettes dont aucune ne lui paraissait sûre.

Son regard s’arrêta sur le vieux buffet de la salle à manger.

Le tiroir inférieur contenait des nappes et des serviettes en tissu. Anne ne l’ouvrait pratiquement jamais. Ils mangeaient le plus souvent sur la table nue, entre un rouleau de plans et l’ordinateur portable qu’elle oubliait régulièrement de ranger.

Alexandre tira le tiroir.

Il souleva une nappe blanche, glissa le sac dessous et le recouvrit soigneusement. Après réflexion, il déplaça deux jeux de serviettes afin que le volume du paquet ne soit pas perceptible.

Il referma le tiroir.

Parfait.

Il se rendit dans la cuisine, sortit les ingrédients du réfrigérateur et consulta mentalement le reste de son programme.

Anne rentrerait vers dix-neuf heures. Il lui servirait un verre de vin. Ils dîneraient. Il attendrait le dessert avant de lui donner le paquet. Elle l’ouvrirait. Elle serait surprise, peut-être inquiète, exactement comme la conseillère l’avait prédit.

Il lui dirait alors :

Il n’est pas pour toi. Il est pour moi.

La phrase fonctionnait dans la boutique.

Dans leur cuisine, elle lui parut soudain beaucoup plus difficile à prononcer.

Alexandre posa deux tomates sur la planche à découper.

— Anne, j’ai quelque chose à te proposer.

Il grimaça. On aurait dit le début d’une conversation sur leur avenir.

— J’ai pensé que nous pourrions essayer une expérience.

C’était pire. Anne allait imaginer un programme de développement personnel ou l’installation d’un nouvel équipement informatique.

Il prit un couteau.

— Je t’ai acheté un collier, mais il est pour moi.

La tomate roula sous la lame et tomba sur le sol.

Alexandre la regarda disparaître sous un meuble.

— Très convaincant, murmura-t-il.

Il s’agenouilla pour la récupérer au moment où la porte d’entrée s’ouvrit avec fracas.

— Alexandre ?

Il se redressa trop vite et heurta le bord du plan de travail.

— Dans la cuisine !

Anne apparut quelques secondes plus tard.

Elle portait un pantalon noir parfaitement coupé, une veste cintrée et un chemisier d’un rouge profond. Ses cheveux, qu’elle avait attachés pour sa présentation, commençaient déjà à s’échapper de leur coiffure. Un tube à plans était coincé sous son bras. Elle abandonna son sac sur une chaise, posa ses clés sur la table plutôt que dans la coupelle de l’entrée et le regarda avec amusement.

— Pourquoi es-tu à genoux devant les légumes ?

Alexandre se releva en tenant la tomate.

— Je vérifiais l’accessibilité des zones inférieures de la cuisine.

— Et alors ?

— Non conforme.

Anne déposa le tube à plans contre le mur et vint l’embrasser.

— Tu es rentré tôt, remarqua-t-il.

— Ma patronne a décidé que je n’avais pas le droit de passer la soirée de mon anniversaire avec six hommes qui pensent qu’un bâtiment destiné aux femmes peut se concevoir sans toilettes au rez-de-chaussée.

— J’aime déjà beaucoup ta patronne.

— Moi aussi. Elle leur a annoncé que mes modifications seraient adoptées, puis elle m’a mise dehors.

— Tu as obtenu l’espace d’accueil sécurisé ?

— L’espace sécurisé, le nouvel éclairage du parking et le budget pour les accès secondaires.

Elle retira sa veste et la posa sur le dossier d’une autre chaise.

— L’un d’eux m’a tout de même expliqué que les femmes n’avaient pas besoin d’un accès différent de celui des hommes.

— Il a raison. Statistiquement, les agresseurs utilisent aussi les entrées principales.

Anne le fixa, puis un sourire apparut sur son visage.

— J’ai parfois peur que ton humour me conduise en prison.

— Mon objectif est seulement de rendre ta défense juridiquement intéressante.

Elle l’embrassa une seconde fois, plus longuement.

— Joyeux anniversaire, dit-il.

— Merci. Qu’est-ce que tu prépares ?

— Le dîner.

— J’avais identifié le concept général.

Elle examina les ingrédients alignés sur le plan de travail.

— Tu as organisé quelque chose.

— Je prépare simplement un repas.

— Tu as disposé les légumes par ordre d’utilisation.

— C’est plus efficace.

— Tu ne disposes les légumes par ordre d’utilisation que lorsque tu es nerveux.

Alexandre regarda les légumes comme s’ils venaient de le trahir.

— Je ne suis pas nerveux.

— Bien sûr que non.

Anne ouvrit le réfrigérateur, en sortit la bouteille de vin et la leva devant lui.

— Celle-ci ?

— J’en avais prévu une autre.

— Où est-elle ?

— Dans le petit réfrigérateur de la cave. Elle doit rester à une température précise.

— Tu as également contrôlé la température du vin.

— C’est une bouteille délicate.

Anne referma lentement la porte.

— Où est mon cadeau ?

— Quel cadeau ?

— Celui qui te rend incapable de mentir depuis que je suis entrée.

— Je ne suis pas incapable de mentir.

— Tu es ingénieur. Lorsque tu mens, tu ajoutes des détails techniques inutiles.

Alexandre prit le couteau et se remit à découper la tomate.

— Tu l’auras après le dîner.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est ce que j’ai prévu.

— Depuis quand ton programme est-il prioritaire le jour de mon anniversaire ?

Il leva les yeux vers elle. Anne souriait, mais il connaissait suffisamment cette expression pour savoir qu’elle n’abandonnerait pas.

— Après le dîner, répéta-t-il.

— Très bien.

Elle se détourna avec une facilité suspecte.

Alexandre la regarda traverser la salle à manger. Elle ramassa au passage le courrier posé sur la commode, ouvrit une enveloppe, rejeta une publicité et déplaça une pile de revues pour retrouver ses lunettes.

Le plan résistait.

— Je vais mettre la table, annonça-t-elle.

Le couteau s’immobilisa dans la main d’Alexandre.

— Ce n’est pas nécessaire.

— C’est mon anniversaire. J’ai envie d’une vraie table.

— Je peux m’en occuper.

— Tu cuisines.

— Je sais faire deux choses à la fois.

Anne posa les assiettes sur la table, puis contempla le bois nu.

— Je vais prendre la nappe de ma mère.

Alexandre ferma les yeux.

Parmi les dizaines de nappes inutilisées pendant les dix années de leur relation, elle venait naturellement de choisir cette soirée pour en sortir une.

— La table est très bien comme ça, dit-il.

— Tu détestes manger sans nappe lorsque nous recevons quelqu’un.

— Nous ne recevons personne.

— Nous nous recevons nous-mêmes.

Elle s’accroupit devant le buffet.

— Anne…

Elle s’arrêta, une main sur la poignée du tiroir.

— Oui ?

— Je pourrais peut-être te donner ton cadeau avant le dîner.

Son regard descendit vers le buffet, puis revint vers lui.

— Tu l’as caché dans mes nappes ?

— Statistiquement, tu n’ouvres jamais ce tiroir.

— C’est mon tiroir.

— C’est précisément ce qui en faisait une cachette imprévisible.

Anne ouvrit le meuble. Elle écarta deux nappes et découvrit le sac noir.

— Tu avais élaboré tout un plan, n’est-ce pas ?

— Il fonctionnait très bien jusqu’à ton arrivée anticipée.

— Un bon plan devrait résister à la présence de la personne concernée.

— Ta présence n’était pas prévue à ce stade du déploiement.

Elle sortit le paquet et se releva.

— Je peux l’ouvrir ?

Alexandre regarda les tomates, la bouteille encore fermée et la table à moitié dressée. Dans son scénario, les circonstances devaient l’aider à trouver les mots. Il aurait eu le temps de se préparer. La lumière aurait été plus douce. Peut-être aurait-il même allumé une bougie.

Anne attendait devant lui avec le paquet entre les mains.

— Oui, céda-t-il.

Elle s’assit à la table et posa le sac devant elle. Alexandre resta dans l’encadrement de la cuisine, incapable de décider s’il devait s’approcher ou conserver une distance de sécurité.

Anne sortit la boîte noire.

— C’est très élégant.

Elle dénoua le ruban avec soin. En découvrant la carte posée sur le papier bordeaux, elle la lut d’abord silencieusement.

Son sourire disparut.

Mon cadeau n’est pas ce collier. Mon cadeau, c’est le droit de me le faire porter.

Elle souleva le papier de soie.

Le collier apparut.

Pendant quelques secondes, Anne ne dit rien. Elle le prit entre ses doigts et observa le cuir noir, la boucle d’acier et le petit anneau placé à l’avant.

— Alexandre…

L’inquiétude contenue dans sa voix lui rappela immédiatement les avertissements de la conseillère.

— Il n’est pas pour toi.

Anne releva les yeux.

— Pardon ?

— Le collier. Il est pour moi.

Elle regarda de nouveau l’objet, puis la carte.

— Tu m’offres un collier que tu veux porter ?

— Oui.

— C’est une plaisanterie ?

Il aurait pu saisir cette porte de sortie. Une remarque absurde suffirait peut-être à transformer le cadeau en gag et à refermer la boîte avant que la conversation ne devienne trop sérieuse.

Il se souvint du dernier conseil reçu dans la boutique.

Ne plaisantez pas pour dissimuler votre gêne.

— Non, répondit-il. Ce n’est pas une plaisanterie.

Anne posa le collier sur la table.

— Viens t’asseoir.

Ce n’était pas encore un ordre. Pourtant, Alexandre obéit immédiatement.

Elle attendit qu’il ait pris place en face d’elle.

— Explique-moi.

— Depuis que nous avons commencé à essayer certaines choses…

— Le bandeau ? Les poignets attachés ?

— Et lorsque tu me demandes de ne pas bouger ou que tu me dis exactement ce que tu veux.

— Oui ?

Alexandre joignit les mains pour dissimuler leur agitation.

— Cela me plaît.

— Je l’avais remarqué.

— Plus que je ne le pensais.

Anne ne se moqua pas. Elle l’observait avec la même concentration que lorsqu’elle examinait un plan dont elle cherchait à comprendre la structure.

— Et tu veux aller plus loin ?

— Je voudrais essayer.

— Essayer quoi exactement ?

— Te laisser décider.

— De ce que nous faisons au lit ?

— Pas nécessairement seulement au lit.

Une ride apparut entre les sourcils d’Anne.

— Tu mesures la portée de ce que tu me dis ?

— Je tente encore d’établir une estimation fiable.

— Alexandre.

— Oui. Je la mesure.

Elle reprit le collier.

— Où as-tu acheté ça ?

Il lui parla de la boutique, de son hésitation devant la porte et de la conseillère venue l’aider. Il passa rapidement sur certaines de ses provocations, mais Anne releva un détail.

— Elle a mesuré ton cou ?

— Il fallait connaître la taille.

— Une inconnue t’a donc ordonné de lever le menton avant de passer un ruban autour de ton cou ?

— Présenté de cette manière, le processus semble moins commercial.

Anne réprima un sourire.

— Et elle t’a expliqué comment me donner mon propre cadeau ?

— Elle m’a conseillé.

— J’imagine qu’elle a rapidement compris à qui elle avait affaire.

Alexandre ne répondit pas.

— Quelles sont les règles ? demanda Anne.

— Si tu acceptes, le collier t’appartient.

— Continue.

— Tu peux me demander de le porter lorsque tu le souhaites. Dès qu’il est fermé, je m’engage à t’obéir jusqu’à ce que tu décides de me le retirer.

Anne fit lentement glisser le cuir entre ses doigts.

— À tous mes ordres ?

— Dans les limites que nous aurons définies.

— Et si je te demande quelque chose que tu refuses ?

— Nous choisissons un mot de sécurité. Si je le prononce, tu retires le collier et tout s’arrête.

— Je peux également arrêter ?

— Bien sûr.

— Même si tu veux continuer ?

— Tu ne me dois rien parce que je t’offre ça.

Elle resta silencieuse.

— Tu te rends compte, reprit-elle enfin, que tu proposes à une féministe hostile aux rapports de pouvoir traditionnels de prendre le contrôle de son compagnon ?

— Je comptais sur ton sens de la mesure.

— C’est une grave erreur de conception.

— Nous pouvons considérer qu’il s’agit d’une version expérimentale.

Cette fois, elle rit.

La tension diminua sans disparaître complètement.

Anne se leva et marcha jusqu’à la fenêtre. Le collier pendait toujours de sa main. Alexandre suivit des yeux sa silhouette, la ligne précise de son pantalon et les mèches qui s’étaient entièrement libérées de sa coiffure.

— Lorsque tu m’as parlé de mariage, dit-elle, je t’ai fait du mal.

Il ne s’attendait pas à ce qu’elle évoque ce souvenir.

— Ce n’est pas la même chose.

— Peut-être pas pour toi.

Elle se retourna.

— Je t’ai expliqué que je ne voulais appartenir à personne. Et maintenant, tu arrives avec un objet qui signifie que tu veux m’appartenir.

— Seulement lorsque tu le décideras.

— Cela ne rend pas la proposition moins importante.

Alexandre chercha ses mots.

— Je ne veux pas que tu te sentes prisonnière d’une promesse. Je veux seulement que tu saches que je peux te confier ça.

— Ton obéissance ?

— Ma confiance.

Anne baissa les yeux vers le collier.

Elle pensa à sa mère, aux années durant lesquelles elle avait dû se battre contre des décisions prises par des hommes convaincus de savoir mieux qu’elle ce dont elle avait besoin. Anne avait construit une grande partie de sa vie autour d’un refus : personne ne disposerait jamais d’un tel pouvoir sur elle.

Alexandre ne lui demandait pas de subir ce pouvoir.

Il lui proposait de l’exercer.

Cette idée aurait dû la mettre mal à l’aise. Elle l’intriguait bien davantage qu’elle ne voulait l’admettre.

— Et si je ne l’utilise jamais ? demanda-t-elle.

— Il restera ton cadeau.

— Tu serais déçu.

— Probablement.

La franchise de sa réponse la toucha.

— Tu veux réellement que je te le mette ?

Alexandre soutint son regard.

— Oui.

Anne revint vers lui.

Elle s’arrêta derrière sa chaise et posa le collier sur ses épaules, sans encore le refermer. Le contact du cuir contre sa nuque fit frissonner Alexandre.

— Un mot de sécurité, dit-elle.

— Rouge ?

— C’est terriblement peu original.

— Les systèmes essentiels gagnent rarement à être originaux.

— Rouge, alors.

Ses doigts saisirent les deux extrémités du collier.

— Si l’un de nous prononce ce mot, tout s’arrête.

— Oui.

— Et tu réponds honnêtement à mes questions, même si tu crois que la réponse risque de me déplaire.

Alexandre hésita.

— Cela ne figurait pas dans les recommandations de la vendeuse.

— C’est ma première règle.

Il inspira profondément.

— D’accord.

— Tourne-toi.

Il se leva et lui fit face.

Anne leva le collier devant lui.

— Baisse un peu la tête.

Alexandre obéit.

Elle passa le cuir autour de son cou. Ses doigts frôlèrent sa peau lorsqu’elle engagea la boucle. Elle vérifia l’espace en glissant deux doigts entre le collier et sa gorge, reproduisant sans le savoir le geste de la conseillère.

Puis elle referma la boucle.

Le léger déclic résonna dans la pièce.

Alexandre cessa de respirer pendant une seconde.

Anne conserva une main contre son cou. Elle pouvait sentir les battements rapides de son pouls sous ses doigts. Cette réaction lui fit prendre conscience de la réalité de son geste. Il ne s’agissait plus d’un objet posé dans une boîte ni d’une hypothèse discutée autour d’une table.

Alexandre portait son collier.

— Regarde-moi, dit-elle.

Il leva les yeux.

Quelque chose avait changé dans sa manière de la voir. Anne y retrouvait son amour, son intelligence et cette confiance qui l’avait toujours émue. Mais une attente nouvelle s’y ajoutait.

Il attendait sa décision.

— Tu m’obéiras tant que je te laisserai ce collier ?

— Oui.

— Et si tu veux arrêter ?

— Je dirai rouge.

Anne acquiesça gravement.

Son regard parcourut ensuite la pièce. Il s’arrêta sur la poubelle de la cuisine, dont le sac menaçait de déborder.

Elle tenta de conserver une expression sévère.

— Très bien. Sors les poubelles.

Alexandre cligna des yeux.

— Maintenant ?

— Aurais-tu déjà oublié le fonctionnement de ton cadeau ?

— Non, mais je pensais que ton premier ordre serait peut-être…

— Plus spectaculaire ?

— Disons plus conforme au contexte.

Anne croisa les bras.

— Une autorité responsable commence par la gestion des déchets.

Alexandre contempla le collier, la table inachevée et le sac-poubelle.

— Les Monty Python ne m’avaient pas préparé à cette forme de domination.

Anne éclata de rire.

Il résista quelques secondes avant de rire à son tour. La solennité du moment se brisa, mais le collier resta fermé autour de son cou.

— Allez, ordonna-t-elle en désignant la cuisine. Avant que je ne trouve une mission moins prestigieuse.

Alexandre retira le sac de la poubelle et fit un nœud. Il récupéra celui du tri, puis se dirigea vers l’entrée.

Au moment d’enfiler son manteau, il s’arrêta.

— Le collier reste ?

Anne s’appuya contre l’encadrement de la porte.

— Quelle était la règle ?

— Il reste jusqu’à ce que tu décides de l’enlever.

— Alors tu connais la réponse.

Alexandre remonta légèrement le col de son manteau. Le cuir noir demeurait visible au-dessus de sa chemise s’il tournait la tête.

Anne remarqua son geste.

— Cela te dérange ?

Il réfléchit avant de répondre. Sa nouvelle règle l’obligeait à être honnête.

— Cela m’impressionne.

— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.

— Non. Cela ne me dérange pas.

— Bien. Tu peux y aller.

Alexandre ouvrit la porte avec un sac dans chaque main.

— Anne ?

— Oui ?

— Ton cadeau te plaît ?

Elle contempla l’homme qui se tenait devant elle, sérieux malgré la situation, le collier noir autour du cou et les poubelles à la main.

— Je suis encore en train de me faire une opinion.

— Réponse diplomatique.

— Dehors.

Il s’inclina légèrement avant de franchir le seuil.

— Oui, madame.

Anne referma la porte derrière lui, puis resta seule dans l’entrée.

Son rire s’effaça progressivement.

Elle regarda la petite clé argentée, toujours enfermée dans son enveloppe sur la table. Si elle la glissait dans le dispositif prévu à cet effet, Alexandre ne pourrait plus retirer le collier seul.

Cette pensée provoqua en elle un trouble inattendu.

Elle venait de donner un ordre dérisoire, presque une plaisanterie. Pourtant, Alexandre avait obéi. Non pour éviter une dispute ni pour lui faire plaisir après une longue journée. Il avait obéi parce qu’ils avaient décidé que, tant que le collier resterait fermé, sa volonté à elle guiderait ses actions.

Anne posa les doigts sur la petite clé.

Elle avait toujours cru que le pouvoir consistait à prendre quelque chose à quelqu’un.

Alexandre venait de lui montrer qu’il pouvait également être offert.

La porte s’ouvrit quelques minutes plus tard. Il entra, les mains vides, les joues rougies par l’air frais.

— Mission accomplie.

Anne avait terminé de mettre la table. La vieille nappe de sa mère recouvrait le bois, et la bouteille de vin attendait près de deux verres.

Alexandre retira son manteau.

— Je peux enlever le collier maintenant ?

Elle s’approcha de lui et posa les doigts sur la boucle.

Pendant un instant, il crut qu’elle allait l’ouvrir.

— Non, décida-t-elle. Pas encore.

Le regard d’Alexandre changea de nouveau. Une émotion douce et profonde traversa son visage, comme si cette réponse le rassurait davantage qu’il ne l’aurait imaginé.

Anne effleura l’anneau d’acier.

— Maintenant, tu vas ouvrir le vin. Ensuite, tu vas t’asseoir et écouter le récit de ma journée sans essayer de résoudre le moindre de mes problèmes.

— Même celui des toilettes du rez-de-chaussée ?

— Surtout celui-là.

— Cette domination devient rapidement déraisonnable.

— Alexandre…

— J’ouvre le vin.

Il se dirigea vers la cuisine. Anne le suivit du regard, un sourire aux lèvres.

Il était toujours le même homme : son compagnon introverti, son ingénieur improbable, celui qui transformait ses colères en projets réalisables et ses catastrophes en plaisanteries absurdes.

Pourtant, une possibilité nouvelle venait d’apparaître entre eux.

Anne prit place à table.

Le cadeau d’Alexandre lui plaisait.

Bien plus qu’elle n’était encore prête à le lui avouer.

A Suivre ...

Thèmes: gynarchie, femdom
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Hugo_hot-games
Très hâte de lire la suite !!
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