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Tu veux un café, Lee ? Non ? Juste une fessée ? Je me souviens encore de la première fois que j’ai vu La Secrétaire (Secretary, 2002). J’étais jeune, un peu mal à l’aise, beaucoup fascinée. C’était avant que le mot BDSM n’inonde les réseaux, avant les kits shibari sur Etsy, avant 50 Shades qui a tout sali. Et pourtant, ce film-là, à sa manière bancale et douce-amère, disait déjà quelque chose d’essentiel. Quelque chose sur le désir. Sur la douleur. Et sur l'étrange tendresse qui peut naître entre deux êtres inadaptés au monde… mais parfaitement synchrones entre eux. Une anti-héroïne à la dériveLee Holloway (Maggie Gyllenhaal, incandescente) sort tout juste de l’hôpital psychiatrique. Automutilation, fragilité extrême, famille dysfonctionnelle… le décor est planté. Ce n’est pas une dominée "solaire", puissante ou autonome qu’on nous présente. C’est une fille brisée. Une coquille vide qui ne sait pas comment habiter sa vie. Et pourtant, c’est bien elle qui va donner le ton du film. Avec ses sourires en coin, ses robes pastel et sa soumission provocante, Lee incarne ce que beaucoup refusent d’admettre : qu’on peut désirer se soumettre, sans être victime. Mais attention. La Secrétaire ne fait pas de pédagogie. Ce n’est pas un manuel de SSC (Sain, Sûr et Consenti). C’est une fable trouble, maladroite parfois, où la guérison passe par l’abandon. Grey avant GreyJames Spader campe E. Edward Grey, un avocat maniaque, coincé, vaguement pathétique. Il n’est ni beau, ni rassurant. Il est… disons, obsédé par l’ordre, le contrôle et la bonne calligraphie. La dynamique entre eux s’installe vite : elle fait des fautes, il la punit. Elle en refait, il recommence. Petites fessées sur bureau en bois massif. Regards fuyants. Culpabilité. Excitation. Et surtout… un silence assourdissant. Ce qui frappe, c’est que tout se joue dans l’ambiguïté. Il n’y a pas de contrat, pas de mot de sécurité, pas de discussion franche sur les pratiques. Et pourtant, les corps parlent. Les gestes hésitants trahissent une tension brûlante. À l’époque, on trouvait ça érotique. Aujourd’hui, certains y verraient un red flag. Et ils n’auraient pas tout à fait tort. BDSM ou syndrome de Stockholm chic ?Je ne vais pas vous mentir : La Secrétaire est un film piégé. Il sublime une relation de pouvoir très asymétrique, où la parole de Lee est peu entendue. Il romantise une dynamique floue, où l’homme "révèle" à la femme ce qu’elle désire vraiment. Il flirte parfois avec une esthétique patriarcale un peu rance. Mais… il y a un "mais". Parce que sous ses airs de fantasme pour homme blanc frustré, La Secrétaire est aussi, et peut-être surtout, le récit d’une émancipation par le bizarre. D’une réappropriation du corps, du plaisir, de la douleur. D’un coming-out kink qui ne dit pas son nom. Ce n’est pas Grey qui sauve Lee. C’est elle qui choisit de rester, nue, assise sur une chaise, sans bouger pendant des heures, parce qu’elle le veut. Parce qu’elle le décide. Et ça, franchement, c’était couillu en 2002. Un ovni féministe déguisé en romance S/MSoyons clairs : ce film ne plaira pas à tout le monde. Il dérange, il gratte là où ça fait mal. Il n’est ni réaliste ni exemplaire. Mais il a quelque chose de rare : il laisse la place au silence et à l’étrangeté du désir. Et surtout, il ose montrer une femme qui trouve dans la soumission non pas une prison… mais une forme de puissance douce. Un territoire à explorer, une identité à inventer. Et oui, les puristes du BDSM trouveront à redire : absence de négociation, consentement implicite, confusion entre trouble psychique et pratique kink… tout ça est vrai. Mais faut-il vraiment demander à une fiction d’être un tuto bienveillant ? Moi, je préfère les films qui dérangent, qui laissent un arrière-goût d’ambivalence, qui donnent envie d’en discuter des heures, enroulé·e dans des draps encore chauds. À méditerLa Secrétaire n’est pas un modèle. C’est un miroir déformant. Un conte moderne pour adultes malhabiles. Un objet de désir cinématographique qui suscite autant de fascination que de malaise. Et peut-être que c’est ça, au fond, le vrai pouvoir du film : nous obliger à interroger nos propres fantasmes. Nos propres contradictions. Nos propres façons d’aimer, de dominer, de se laisser faire. Et toi ? Tu te serais levé·e de cette chaise… ou tu serais resté·e assis·e, les mains bien à plat ?
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La Secrétaire : un film de Steven Shainberg (2002), avec James Spader, E. Edward Grey, Maggie Gyllenhaal et Lee Holloway.
Lee Holloway est récemment sortie d'un hôpital psychiatrique. Elle devient la secrétaire d'un avocat, mais leur relation de bureau devient sadomasochiste.


