Altair1912
par le 06/09/26
124 vues

Chapitre XI — Le retour

Madame Thomas prit la laisse.

René regarda Caroline.

Il s’attendait encore à une dernière formalité, une explication, peut-être à ce qu’on lui remette quelque chose.

Mais Caroline avait déjà refermé le dossier.

Son dossier.

Ou plutôt celui que Madame Thomas venait d’emporter.

La distinction lui parut soudain importante.

— Merci, Caroline, dit-elle.

— Avec plaisir.

Les deux Femmes échangèrent quelques mots concernant la suite.

René écoutait, mais son esprit n’arrivait plus à suivre correctement.

Il entendait des fragments.

Enregistrement.

Contrôle.

Dossier.

Prochaine étape.

Tout semblait désormais avoir acquis un double sens.

Madame Thomas tira légèrement sur la laisse.

— Viens.

René obéit.

Caroline ne lui dit pas au revoir.

Ce détail le frappa seulement lorsqu’ils furent dans le couloir.

***

À l’extérieur, l’air frais lui fit du bien.

René inspira profondément.

Pendant quelques secondes, la clinique lui sembla presque irréelle.

Il regarda les voitures.

Les passants.

Une Femme poussant une poussette.

Un homme traversant la rue avec un sac de courses.

Le monde continuait exactement comme avant.

Il trouva cela étrange.

Il aurait voulu que quelque chose soit différent.

Une lumière.

Un bruit.

Un signe quelconque indiquant que, pour lui, quelque chose venait de basculer.

Mais rien.

Madame Thomas marchait devant lui.

Ses bottes frappaient régulièrement le sol.

René les regarda.

Puis sourit malgré lui.

Elle s’en aperçut.

— Quoi ?

— Rien.

— René.

— Je pensais à votre promesse.

Elle s’arrêta.

— Laquelle ?

Il regarda ses bottes.

Madame Thomas suivit son regard.

— Ah.

Elle eut un sourire.

— Le cuir.

— Tous les jours.

— Je tiens mes engagements.

Puis elle reprit sa marche.

— Contrairement à certains hommes, je réfléchis avant de les prendre.

René la suivit.

Cette phrase aurait pu être une plaisanterie.

Aujourd’hui, elle sonnait autrement.

***

Ils arrivèrent au SUV.

Madame Thomas déverrouilla le véhicule.

René se dirigea naturellement vers la portière passager.

— Non.

Il s’arrêta.

Un seul mot.

Il regarda Madame Thomas.

Elle se trouvait derrière le véhicule.

Le coffre s’ouvrit.

Et René vit la cage.

La cage qu’il avait lui-même assemblée.

Celle dont il avait vérifié chaque fixation.

Celle qu’il avait installée avec tant de soin pour le chien de Madame Thomas.

Il resta immobile.

Tout le chapitre précédent sembla se condenser dans cette image.

— Madame…

Elle attendit.

— Vous êtes sérieuse ?

— Très.

René regarda la cage.

Puis la portière passager.

Puis de nouveau la cage.

— Pour rentrer ?

— Oui.

Il eut un rire nerveux.

— Jusqu’à la maison ?

— C’est généralement le principe d’un trajet de retour.

— Dans la cage ?

Madame Thomas leva légèrement un sourcil.

— Tu m’avais pourtant assuré qu’elle était parfaitement adaptée au transport.

René ferma les yeux.

Évidemment.

Encore ses propres mots.

— Pour un chien.

— Nous revenons vraiment là-dessus ?

Il la regarda.

Elle souriait.

Pas méchamment.

Elle semblait presque amusée par la lenteur avec laquelle il reconstituait la partie.

René s’approcha de la cage.

Il posa une main sur la porte.

— C’est pour ça que vous m’avez demandé de l’installer.

— Oui.

— Et quand vous avez vérifié les fixations…

— Je voulais m’assurer que tu voyagerais correctement.

— Vous le saviez déjà.

— Évidemment.

René secoua la tête.

— Depuis le début.

— Depuis bien avant que le livreur ne sonne à la porte.

Il resta quelques secondes silencieux.

Puis :

— Et vous m’avez laissé croire que vous adoptiez un chien.

Madame Thomas prit une expression faussement innocente.

— Ai-je dit une seule fois que j’adoptais un chien ?

René chercha.

La livraison.

Le montage.

La conversation dans la voiture.

Caroline.

Il essaya de retrouver une affirmation explicite.

Il n’en trouva aucune.

— Non.

— Voilà.

L’avocate venait encore de gagner.

***

Madame Thomas ouvrit la cage.

— Entre.

René regarda l’intérieur.

L’espace lui parut soudain beaucoup plus petit que lorsqu’il l’avait mesuré la veille.

— Madame…

— Oui ?

— Je peux encore m’asseoir devant.

Elle le regarda longuement.

— Bien sûr.

René fut surpris.

— Vraiment ?

— Tu peux également rentrer à pied si cela te chante.

Elle posa une main sur la porte de la cage.

— Mais ce n’est pas la place que je t’ai choisie.

Voilà.

Pas une impossibilité.

Une place.

René regarda l’habitacle avant.

Puis la cage.

Quelques heures auparavant, Madame Thomas lui avait rendu son choix.

Il l’avait fait.

Ce qui se jouait maintenant était différent.

Il inspira profondément.

Puis entra.

***

Il dut chercher comment s’installer.

Cette simple difficulté lui rappela immédiatement la conversation de la veille.

Une cage suffisamment grande.

Correctement sécurisée.

Une habituation progressive.

Il eut presque envie de rire.

Madame Thomas l’avait interrogé sur la manière dont il pensait qu’un chien devait être traité.

Et lui, consciencieusement, avait fourni le manuel.

— Ça va ? demanda-t-elle.

— Oui.

— Tu as suffisamment de place ?

René bougea légèrement.

— Oui.

Madame Thomas vérifia elle-même sa position.

Puis la fixation.

Encore.

Comme la veille.

Mais cette fois, René comprenait pourquoi elle avait été si méticuleuse.

Elle posa une main sur sa tête.

Le même geste qu’à la clinique.

— Bien.

Puis elle ferma la porte.

Le déclic de la serrure fut discret.

René le ressentit pourtant avec une intensité presque physique.

Madame Thomas le regarda à travers les barreaux.

— Confortable ?

— Relativement.

— C’est un début.

Elle ferma le coffre.

***

Le monde changea immédiatement.

Pas énormément.

Juste suffisamment.

Les sons étaient différents.

L’espace aussi.

René voyait l’habitacle depuis l’arrière, mais il n’en faisait plus réellement partie.

Madame Thomas s’installa au volant.

Elle posa son sac sur le siège passager.

René regarda le sac.

Sa place habituelle.

Il éprouva un sentiment étrange.

Pas de jalousie.

Plutôt la constatation très concrète d’un déplacement.

Le sac de Madame Thomas était devant.

Lui derrière.

Dans la cage.

Le moteur démarra.

***

Pendant les premières minutes, Madame Thomas ne parla pas.

René non plus.

La ville défilait derrière les vitres.

Il essayait de mettre de l’ordre dans ce qui venait de se produire.

Il avait une puce.

Un numéro.

Un dossier.

Madame Thomas avait signé des documents qu’il n’avait même pas lus.

Caroline les lui avait remis à elle.

Et maintenant il voyageait dans une cage installée dans le coffre de sa voiture.

La veille encore, chacune de ces choses lui aurait semblé absurde.

Aujourd’hui, elles formaient une continuité.

René posa son front contre les barreaux.

Le plus étrange était qu’il n’éprouvait pas le besoin de demander à sortir.

Il aurait aimé comprendre.

Mais sortir ?

Non.

Pas encore.

Peut-être même pas du tout.

***

Le téléphone de Madame Thomas sonna.

Le système mains libres afficha un nom sur l’écran.

Elle répondit immédiatement.

— Thomas.

Sa voix changea.

La Maîtresse disparut.

L’avocate revint.

— Oui, j’ai lu votre message.

Silence.

— Non. Surtout pas. Si vous acceptez cette formulation, vous reconnaissez implicitement leur interprétation du contrat.

René releva la tête.

Il connaissait cette voix.

Précise.

Rapide.

Assurée.

Celle qui l’avait fasciné des années auparavant.

— Envoyez-moi la dernière version. Je la corrige ce soir.

Une réponse.

— Non, demain matin est trop tard. Je veux qu’elle parte avant dix-huit heures.

Madame Thomas changea de voie.

— Très bien. À tout à l’heure.

Elle raccrocha.

Pas un regard vers René.

Pas un mot.

Quelques secondes plus tard, elle passa elle-même un autre appel.

— Bonjour Marc. Thomas.

René écoutait.

Elle parlait d’un dossier, d’une clause de responsabilité, d’une réunion déplacée au lendemain.

Sa vie professionnelle continuait.

Exactement comme avant.

Et René comprit progressivement quelque chose qui le troubla davantage que la cage.

Il n’était pas le centre de l’événement.

Pour lui, cette journée était gigantesque.

Pour Madame Thomas, elle avait simplement intégré René à l'organisation de sa vie.

Elle pouvait faire identifier ce qui lui appartenait à quatorze heures trente et négocier un contrat à seize heures.

Il n’y avait aucune contradiction.

***

Un troisième appel.

Puis un quatrième.

Madame Thomas ne baissa jamais la voix pour lui.

Elle ne lui expliqua rien entre deux conversations.

Elle ne chercha même pas à vérifier s’il suivait.

René existait dans la voiture.

Mais il n’existait plus dans son activité professionnelle.

À un moment, elle dicta :

— Notez : la qualification juridique doit découler des faits et non de la terminologie choisie par les parties.

René sentit presque un frisson.

La phrase n’avait probablement rien à voir avec lui.

Probablement.

Il regarda les barreaux devant son visage.

La qualification juridique doit découler des faits.

Il avait choisi.

Caroline l’avait identifié.

Madame Thomas avait signé.

Il était dans sa cage.

Les faits s’accumulaient.

Et leur terminologie ?

Il ne la connaissait toujours pas.

***

Madame Thomas termina son appel.

Le silence revint.

René attendit.

Une minute.

Puis deux.

— Madame ?

— Oui ?

Elle continuait de conduire.

— Vous m’aviez entendu ?

— Depuis quand ?

— Depuis que nous sommes partis.

— Naturellement.

— Vous n’avez rien dit.

— J’étais occupée.

La réponse était tellement simple qu’elle le désarma.

— Je pensais que…

Il s’arrêta.

— Que quoi ?

— Que nous parlerions.

— Nous parlerons.

— Quand ?

— Lorsque j’aurai quelque chose à te dire.

René regarda le siège passager.

Le sac y était toujours posé.

— Et en attendant ?

Madame Thomas regarda brièvement dans le rétroviseur.

Leurs regards se croisèrent.

— En attendant, tu voyages.

Puis elle reporta son attention sur la route.

***

René resta silencieux.

Il commençait à comprendre.

Il avait longtemps imaginé l’appartenance comme une succession de moments intenses.

Des ordres.

Des cérémonies.

Des symboles.

La réalité que Madame Thomas construisait semblait beaucoup plus profonde précisément parce qu’elle était beaucoup plus banale.

Elle téléphonait.

Elle conduisait.

Elle organisait son agenda.

Et lui était là.

À sa place.

Sans qu’il soit nécessaire de rappeler constamment pourquoi.

La cage cessait progressivement d’être une scène.

Elle devenait un emplacement.

Son emplacement pour ce trajet.

Cette distinction lui donna le vertige.

***

Le téléphone sonna encore.

— Thomas.

René ferma les yeux.

Il écouta sa voix.

Les mots professionnels finirent par devenir un bruit de fond.

Il pensa à la phrase.

Je serai sereine parce que je saurai exactement ce qui est à moi.

Il avait surtout retenu la seconde partie :

Et toi, tu seras serein parce que tu sauras exactement à qui tu appartiens.

À la clinique, cela lui avait paru romantique.

Dans la cage, il commençait à en comprendre la dimension pratique.

Appartenir à Madame Thomas ne signifiait pas seulement qu’elle disposerait de lui lorsqu’elle désirait jouer avec cette appartenance.

Cela signifiait qu’elle pourrait l'intégrer à sa vie comme elle intégrait tout ce dont elle avait la responsabilité.

Le transporter.

L'organiser.

Décider de sa place.

Continuer à travailler pendant qu’il attendait.

Et peut-être, un jour, ne plus remarquer consciemment sa présence parce qu’elle serait devenue aussi évidente que celle de son téléphone, de son dossier ou de son sac.

Cette idée aurait dû l’humilier.

Elle lui procura au contraire une sensation inattendue.

Du calme.

***

La voiture quitta progressivement la ville.

René ouvrit les yeux.

Madame Thomas venait de terminer son appel.

Cette fois, elle regarda dans le rétroviseur.

— Toujours avec moi ?

— Oui, Madame.

— Tu réfléchis beaucoup.

Il sourit.

— Vous me connaissez.

— À quoi ?

René regarda autour de lui.

— À ce que j’ai fait.

— Tu regrettes ?

La question fut posée sans inquiétude.

René prit le temps de répondre.

— Non.

— Mais ?

— Je crois que je n’avais pas compris.

— Quoi ?

Il chercha les mots.

— La taille de la chose.

Madame Thomas sourit légèrement.

— Tu commences seulement.

Cette réponse provoqua un nouveau silence.

— Madame…

— Oui ?

— Qu’est-ce qui va changer ?

Elle réfléchit.

— Beaucoup de choses.

— Lesquelles ?

— Progressivement.

René soupira.

— Vous ne me direz rien.

— Pas aujourd’hui.

— Pourquoi ?

Madame Thomas regarda la route.

— Parce que si je te donnais maintenant une liste de cinquante conséquences, ton cerveau passerait les trois prochains jours à les analyser une par une.

René ne put le nier.

— Et ce serait mauvais ?

— Non.

Elle marqua une pause.

— Mais tu essaierais de comprendre ton nouveau statut avant de l’avoir vécu.

Cette phrase l’arrêta.

Madame Thomas poursuivit :

— Je préfère l’inverse.

— Le vivre avant de le comprendre ?

— Exactement.

***

Quelques kilomètres plus loin, elle ajouta :

— Il y a cependant une chose que tu peux déjà comprendre.

René releva immédiatement la tête.

— Laquelle ?

Madame Thomas regarda le rétroviseur.

— Jusqu’à ce matin, tu pensais que devenir ma propriété serait essentiellement une modification de notre relation.

René acquiesça.

— Oui.

— Ce n’est pas cela.

— Alors quoi ?

Elle prit quelques secondes avant de répondre.

C’est une modification de ta place dans le monde.

René ne dit rien.

Madame Thomas reporta son regard sur la route.

Puis son téléphone sonna de nouveau.

— Thomas.

Et elle recommença à parler travail.

Comme si elle venait de prononcer la chose la plus ordinaire du monde.

***

René resta derrière elle.

Dans la cage qu’il avait lui-même choisie, assemblée et sécurisée sans savoir qu’elle serait la sienne.

Il regarda le sac de Madame Thomas posé sur son ancien siège.

Il écouta sa Maîtresse négocier tranquillement une affaire professionnelle.

Puis il ferma les yeux.

Il ne savait toujours pas exactement ce qu’il était devenu.

Il ignorait encore les règles qui accompagneraient ce statut.

Il ne savait pas jusqu’où Madame Thomas comptait aller.

Mais, pour la première fois, il commençait à comprendre que la véritable transformation ne résidait ni dans la puce, ni dans la laisse, ni même dans la cage.

Elle résidait dans quelque chose de beaucoup plus vaste.

La veille, René avait encore une vie dans laquelle Madame Thomas occupait une place immense.

Aujourd’hui, la perspective s’était inversée.

C’était désormais lui qui devait apprendre quelle place il occuperait dans la vie de Madame Thomas.

 

 

Chapitre XII — L’inventaire

La voiture s’immobilisa devant la maison.

René ouvrit les yeux.

Pendant quelques secondes, il attendit le bruit familier du moteur qui s’arrêtait, puis celui de la portière de Madame Thomas.

Elle descendit.

René se redressa dans la cage.

Il entendit ses pas contourner le véhicule.

Puis plus rien.

Il attendit.

La porte du coffre ne s’ouvrit pas.

Une minute passa.

Puis deux.

René essaya de regarder à travers les vitres, mais sa position ne lui permettait d’apercevoir qu’une partie de l’extérieur.

Il entendit finalement la voix de Madame Thomas.

— Allô ? Salut Sophie.

Son ton avait changé.

L’avocate avait disparu.

La Maîtresse aussi.

C’était simplement une Femme qui téléphonait à une amie.

— Oui, je viens juste de rentrer.

René eut un sourire amer.

Nous venons juste de rentrer, pensa-t-il.

Mais non.

Elle venait de rentrer.

Lui attendait toujours dans le coffre.

— Ce soir ? Oui, pourquoi pas.

Un silence.

— Chez moi, si tu veux.

René releva la tête.

Ce soir ?

Madame Thomas rit.

— Non, aucun problème. Vers vingt heures ?

Une réponse.

— Parfait. Je m’occupe de quelque chose à manger.

René écoutait, stupéfait par la banalité de la conversation.

Quelques dizaines de minutes auparavant, Madame Thomas lui avait expliqué que sa place dans le monde venait de changer.

Et maintenant elle organisait un dîner.

— À ce soir alors. Je t’embrasse.

Elle raccrocha.

Quelques secondes plus tard, le coffre s’ouvrit.

La lumière entra brutalement.

Madame Thomas le regarda.

— Nous avons de la visite ce soir.

René ouvrit la bouche.

Puis s’arrêta.

Il ne savait même plus quelle question poser en premier.

Madame Thomas sourit.

— Tu réfléchis encore.

— Beaucoup.

— Je vois ça.

Elle ouvrit la cage.

***

René commença à sortir.

— Attends.

Il s’immobilisa.

Madame Thomas prit la laisse et la fixa à son collier.

Le geste était devenu presque naturel.

Pour elle, du moins.

René regarda la porte de la maison.

Puis sa Maîtresse.

— Madame…

Elle attendit.

— Je dois vraiment…

Il regarda le sol.

Madame Thomas comprit.

— Oui.

— Jusqu’à la maison ?

— Jusqu’à ce que je décide autrement.

Il hésita.

La rue était calme.

Mais elle n’était pas vide.

— Quelqu’un pourrait me voir.

— C’est possible.

— Et cela ne vous dérange pas ?

Madame Thomas sembla sincèrement réfléchir à la question.

— Non.

Puis elle ajouta :

— Et toi ?

René regarda autour de lui.

Son ancienne réponse aurait été immédiate.

Aujourd’hui, il ne savait plus.

— Si je vous dis oui ?

— Je l’entendrai.

— Mais vous ne changerez pas forcément d’avis.

— Tu apprends vite.

Elle exerça une légère tension sur la laisse.

— À quatre pattes.

René inspira profondément.

Puis obéit.

***

Les premiers mètres furent les plus difficiles.

Pas physiquement.

Mentalement.

Chaque bruit semblait annoncer un témoin.

Une portière.

Une fenêtre.

Des pas.

René s’attendait à chaque instant à entendre quelqu’un l’appeler.

Personne ne le fit.

Madame Thomas avançait normalement.

Ni vite ni lentement.

Elle ne regardait pas derrière elle pour vérifier qu’il suivait.

La tension de la laisse suffisait.

René comprit soudain quelque chose.

Elle n’était pas en train de l’exhiber.

Elle rentrait simplement chez elle.

Avec lui.

Cette différence était vertigineuse.

***

Une fois à l’intérieur, René pensa qu’elle lui permettrait de se relever.

Madame Thomas continua pourtant vers son bureau.

Il suivit.

Elle ouvrit la porte, posa son sac, puis s’installa dans son fauteuil.

— Ici.

Elle indiqua l’espace sous le bureau.

René la regarda.

— Sous votre bureau ?

— Oui.

Il se plaça à l’endroit désigné.

Madame Thomas arrangea légèrement sa position avec le pied.

— Voilà.

Puis elle attrapa son téléphone.

René attendit.

Elle chercha un numéro.

— Je dois régler une formalité.

Elle lança l’appel.

***

— Bonjour Maître. Thomas à l’appareil.

René releva immédiatement la tête.

Maître.

Un notaire.

La voix professionnelle de Madame Thomas était revenue.

— Oui, très bien, merci.

Une pause.

— Je vous appelle parce que je souhaite apporter une modification à mon inventaire patrimonial.

René cessa presque de respirer.

Madame Thomas croisa les jambes.

Une de ses bottes se retrouva à quelques centimètres de son visage.

— Oui. Un nouveau bien.

René regarda la botte.

Puis leva les yeux vers elle.

Madame Thomas continuait sa conversation comme s’il n’était pas là.

— L’acquisition est effective depuis cet après-midi.

Un silence.

— J’ai l’acte avec moi.

René sentit son cœur accélérer.

L’acte.

Donc les documents de Caroline n’étaient pas les seuls.

— Oui, naturellement.

Madame Thomas ouvrit la chemise rapportée de la clinique.

Elle en sortit plusieurs documents.

René essaya de regarder.

Elle baissa les yeux.

Leurs regards se croisèrent.

Elle posa simplement un doigt devant ses lèvres.

Puis reprit :

— Je peux vous transmettre une copie immédiatement.

Elle posa le téléphone et ouvrit l’application de numérisation.

Page après page, elle scanna le document.

René ne distinguait que des fragments.

Son prénom.

Des références.

Une date.

Puis, sur une page, deux mots qu’il réussit à lire.

Acte de propriété.

Il resta figé.

Madame Thomas termina la numérisation.

— Je vous l’envoie maintenant.

Quelques secondes.

— Voilà. Vous devriez l’avoir.

Elle attendit.

— Oui.

Une nouvelle pause.

— Exactement. Je souhaite qu’il soit ajouté à l’inventaire avec mes autres biens.

René ferma les yeux.

Il avait entendu parfaitement.

Mes autres biens.

Pas :

Mon partenaire.

Pas :

Mon soumis.

Pas même :

Mon esclave.

Un bien.

***

Madame Thomas continua à discuter avec le notaire.

Des termes administratifs.

Des références.

Des modalités que René comprenait à peine.

Ou peut-être son esprit refusait-il simplement de les traiter.

Il sentit soudain la pointe de la botte de Madame Thomas toucher légèrement son épaule.

Il ouvrit les yeux.

Elle le regardait.

Toujours au téléphone.

Puis elle désigna sa botte.

René hésita.

Elle sourit.

Il comprit l’autorisation.

Il se rapprocha, Madame posa la pointe de sa botte sur la bouche de René, qui commença à lécher.

Madame Thomas reprit immédiatement sa conversation.

— Non, je préfère que la modification apparaisse dès la prochaine version de l’inventaire.

***

Lorsqu’il releva les yeux quelques instants plus tard, Madame Thomas travaillait toujours.

Elle avait ouvert son ordinateur.

Une main manipulait le pavé tactile.

L’autre tenait le téléphone.

Elle ne regardait plus René.

Et pourtant sa botte restait près de lui, comme une permission silencieuse qu’elle n’avait pas retirée.

René comprit que même ce geste auquel il attachait tant de valeur pouvait désormais devenir une activité secondaire dans la journée de Madame Thomas.

Elle travaillait.

Lui occupait sa place.

C’était tout.

***

— Parfait, dit-elle finalement. Merci, Maître.

Elle écouta encore quelques secondes.

— Oui. Bonne soirée à vous également.

Elle raccrocha.

René attendit.

Madame Thomas continua pourtant à regarder son écran.

Une minute.

Puis deux.

Elle répondit à un courrier.

René finit par relever la tête.

— Madame…

Elle s’arrêta immédiatement.

Pas brusquement.

Elle baissa simplement les yeux vers lui.

— Pourquoi parles-tu ?

La question le déstabilisa.

— Je voulais vous demander…

— Je sais que tu voulais me demander quelque chose.

Elle se pencha légèrement.

— Ma question est différente.

René comprit qu’il venait de manquer quelque chose.

— Je ne sais pas.

Madame Thomas referma son ordinateur.

Puis pivota légèrement son fauteuil pour pouvoir le regarder.

— Alors nous allons établir une première règle.

René attendit.

Elle prit quelques secondes.

Comme toujours lorsqu’elle voulait que chaque mot soit parfaitement compris.

Tu ne parles que lorsque je t’y autorise.

René resta silencieux.

Madame Thomas sourit.

— Très bien.

Puis :

— Maintenant, tu peux parler.

Le contraste était presque absurde.

— Cette règle est permanente ?

— Voilà une bonne question.

Elle réfléchit.

— Considère que oui, lorsque tu occupes une place que je t’ai assignée ou lorsque je t’ai placé sous mon autorité directe. Je pourrai évidemment te donner davantage de liberté selon les circonstances.

— Et si j’ai quelque chose d’important à signaler ?

Le visage de Madame Thomas redevint sérieux.

— Alors tu le signales.

— Même sans autorisation ?

— Toujours.

Elle se pencha.

— Obéir ne signifie pas devenir stupide, René. Si tu as mal, si quelque chose présente un risque, si tu constates un problème que je n’ai pas vu, tu me le signales immédiatement.

Il acquiesça.

— Compris ?

— Oui, Madame.

Elle leva un sourcil.

René se figea.

Puis comprit.

Elle ne lui avait pas donné l’autorisation de répondre.

Madame Thomas sourit.

— Tu vois ? Il va falloir apprendre.

Elle posa une main sur sa tête.

— Réponds.

— Oui, Madame.

— Bien.

***

Elle rouvrit son ordinateur.

René resta sous le bureau.

Quelques minutes plus tard, Madame Thomas reçut un message.

Elle le lut.

Sourit.

Puis regarda René.

— Sophie arrivera à vingt heures.

Il eut immédiatement envie de demander :

Et moi ?

Il se retint.

Madame Thomas le remarqua.

— Très bien.

Elle semblait satisfaite.

— Tu apprends déjà.

René attendit.

Elle le laissa attendre quelques secondes supplémentaires.

Puis :

— Tu peux poser ta question.

— Que dois-je faire pendant votre dîner ?

Madame Thomas le regarda longuement.

René vit revenir cette expression qu’il connaissait désormais trop bien.

Celle de la joueuse d’échecs qui savait déjà où elle voulait conduire la partie.

— Je n’ai pas encore décidé.

— Est-ce que Sophie sait ?

Madame Thomas sourit.

— Quoi donc ?

René chercha la formulation exacte.

— Ce que je suis devenu.

Le sourire de Madame Thomas s’élargit légèrement.

— Non.

René sentit son estomac se nouer.

— Vous allez lui dire ?

Elle posa doucement la main sur sa tête.

Puis reprit cette caresse lente qui l’avait accompagné pendant toute l’identification.

— René.

— Oui, Madame ?

— Je viens de faire inscrire un nouveau bien à mon inventaire.

Elle regarda l’heure.

— Et dans quelques heures, une amie vient dîner chez moi.

Sa main continua de parcourir ses cheveux.

— Il va bien falloir, tôt ou tard, que j’apprenne comment je souhaite présenter ce qui m’appartient.

René resta immobile.

Madame Thomas se remit au travail.

Cette fois, il ne posa aucune autre question.

Sous le bureau, à côté des bottes qu’il avait autrefois contemplées comme un fantasme, il commença à comprendre que le chapitre précédent n’était pas une métaphore.

Sa place dans le monde avait réellement commencé à changer.

Et à vingt heures, pour la première fois, quelqu’un d’extérieur à leur petit cercle allait peut-être le découvrir.

Thèmes: gynarchie, femdom
8 personnes aiment ça.
Okka
Toujours aussi captivant. Merci
J'aime 06/09/26