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"Dans ce monde, moi je suis et serai toujours du côté des pauvres. Je serai toujours du côté de ceux qui n’ont rien et à quion refuse jusqu’à la tranquillité de ce rien. Se taire et brûler de l'intérieur est la pire des punitions qu'on puisse s'infliger". Federico García Lorca (1898-1936), poète de l’amour obscur, a réalisé dans son recueil le "Romancero Gitan", cet alliage tantcherché entre le duende, sa ferveur andalouse et l’art poétique quasiment surréaliste qui le marquait à cette époque. Écrit entre 1924 et 1927 à Madrid, publié seulement en 1928, ce livre aura l’effet d’une illumination flamboyante en Espagne et lui assurera ce statut particulier et profond de poète national. On disait tendrement Federico pour nommer le poète. Lui, le futur fusillé du dix-sept août 1936 de la Fuente Grande ("La source aux larmes" d’après les Maures), aura mis dans ce livre toutes les fontaines et les chants. Parfois la guitare est là en filigrane, souvent les tambours voilés de la mort se font aussi entendre. Poèmes écrits dans un état de grâce, dans un souffle incandescent, ils sont souvent presque intraduisibles en français. Cet ensemble se veut acte de dévotion, ex-voto pour le peuple gitan. Mais ce livre d’or gitan s’adresse au-delà àtous les exclus, les simples et les amoureux. Dans cette œuvre, véritable précipité de poésie baroque, il adorait Gongora, de chants populaires, d’images avant-gardistes, de romantisme décadent, se lève un chant pourtant unique. Vicente Pradal dans un spectacle "Romancero Gitan" a su en traduire aussi bien les parts d’ombre que de lumière. À cette occasion, il a adapté des poèmes de ce recueil en restituant tout le goût amer de souvenirs et acide de présent des citrons, qui flotte dans l’air, l’amour fou qui s’en va vers la rivière, la mort qui se cache dans les buissons, et les chevaux qui encerclent le monde en galopant. La musique, ombre des mots, est là qui résonne dans cette "tragédie musicale". Le "lance-pierres"de la musique a fonctionné jusqu’aux étoiles. L’ombre aussi de don Antonio Rodriguez Espinosa, son arrière-grand-père, qui fut l’instituteur, à Fuente Vaqueros, de Federico Lorca, est aussi là. Elle doit être fière de ses deux-là, le poète et le musicien. Celui qui garde la braise, le sang et l’alphabet de la vérité andalouse et universelle: Federico Garcia Lorca et Vicente Pradal sont de ceux-là. La "Peine andalouse" entre en scène. Lorca seul sait le "mystère du fleuve qui coule". "Aquí no pasa nada". est-il dit à la fin de la Maison de Bernarda Alba. Rien ne s’est passé, que la tragédie de la vie, ni plus, ni moins. À mots d’évidence Lorca parle de cette vie. Sa voix ne jouait plus, sa voix était comme un flot de sang, imposant sa douleur et sa sincérité. La lune qui tourne au ciel, la lune aux dents d’ivoire, se souvient seule de Lorca.
"Que te dirais-je de la poésie ? Que dirais-je de ces nuages, de ce ciel ? Les voir, les voir et rien de plus. Tu comprendras qu'un poète ne peux rien dire de la Poésie. Laissons cette tâche aux critiques et aux professeurs. Mais ni toi, ni moi, ni aucun poète, nous ne savons ce qu'est la vraie poésie". Poète et dramaturge espagnol, Federico García Lorca est né à Fuentevaqueros, près de Grenade en Andalousie, le cinq juin 1898. Il passe son enfance près de la terre, se mêlant au peuple rude et simple des campagnes, avec lequel il ne cessera toute sa vie d'être en étroite communication. Son père, propriétaire rural vivant dans l'aisance, l'envoie d'abord au collège d'Almeria, puis à l'université de Grenade, où il suit des études de lettres et de droit. Là, il devient l'ami de Manuel de Falla qui, d'une vingtaine d'années plus âgé, exerce sur lui une influence décisive en lui insufflant cet amour du folklore dont toute son œuvre portera la marque. En 1918, aprèsun voyage d'études à travers la Castille, Lorca publie à Grenade son premier livre: "Impressions et Paysages". Mais sa décision est prise: il habitera Madrid. Il s'y installe en 1919. Commence alors une merveilleuse époque d'exaltation qu'il partage avec ses nouveaux amis: Salvador Dali, Luis Buñuel, Rafael Alberti, José Bergamin, Guillermo de Torre. À côté de la poésie, il cultive aussi bien la musique que le dessin, et s'intéresse tout particulièrement au théâtre. Cette passion, à vrai dire, l'habitera toute sa vie, à telle enseigne qu'il construira plus tard un théâtre de marionnettes chez ses parents, à Grenade, pour lequel Manuel de Falla lui écrira un accompagnement musical, et dont le peintre Manuel Angeles Ortiz brossera les décors. Des nombreuses improvisations écrites pour ce théâtre nous est notamment parvenu "Le Retable de Don Cristobal" (1931). Mais pour l'instant cette passion ne lui vaut que déboires et déceptions, puisque la première pièce qu'il a écrite: "Le Maléfice de la phalène", jouée à Madrid en 1920, est un échec complet. En 1921, il publie un livre de poèmes qui attire sur lui l'attention d'un public lettré. Mais la célébrité et le renom ne viendront qu'avec la publication à Malaga, en 1927, de ses "Chansons", et surtout avec les représentations triomphales, la même année, à Madrid, de son drame patriotique, "Mariana Pineda". L'année suivante paraît à Madrid le "Romancero gitan", composé de poèmes tous écrits entre 1924 et 1927. C'est là sans aucun doute son œuvre la plus populaire, ainsi qu'en témoignent les sept réimpressions qui en sont faites entre 1928 et 1936. Ce recueil de vieilles légendes, de récits fabuleux ou épiques, de chansons, puisés dans la tradition orale, instaure une tradition, dans l'exacte mesure où il s'insère dans celle du passé, si bien que les âges à venir ne sauront plus faire le départ entre le patient labeur de tous et l'exact génie d'un seul.
"La voici, la poésie. Regarde. je porte le feu dans mes mains. je le comprends et je travaille parfaitement avec lui, mais je ne peux en parler sans littérature". Appelé en Amérique pour donner un cycle de conférences, Federico García Lorca se rend à New York au printemps de 1929. De ce voyage et des impressions particulièrement vives qu'il en reçoit sortira l'un de ses plus beaux livres: "Le Poète à New York", dans lequel se trouvent deux odes fameuses, l'une "Au roi de Harlem", l'autre à "Walt Whitman". Sur le chemin du retour, il s'arrête à Cuba, où il manifeste alors un intérêt tout particulier pour la musique et la danse nègres. En 1932, nommé, avec Eduardo Ugarte, directeur de "La Barraca", théâtre universitaire ambulant dont la mission est de faire alors connaître dans les villes de province et les campagnes les plus reculées les œuvres du théâtre classique espagnol, il se donne avec fougue à cette entreprise qui le met en contact direct avec son peuple. Figurent au programme des tournées: "Font-aux-cabres", de Lope de Vega, dont il fait lui-même une adaptation moderne, "La vie est un songe" de Calderon de la Barca et "Le Séducteur de Séville" de Tirso de Molina, ainsi que les"Entremeses" (Huit comédies et huit intermèdes) de Miguel de Cervantes. Les dernières années de la vie de Federico García Lorca sont consacrées à peu près exclusivement au théâtre. En effet, si l'on excepte l'admirable "Chant funèbre"pour Ignacio Sanchez Méfia, publié en août 1935 pour rendre un dernier hommage au courageux torero qui était l'ami de tous les jeunes poètes, les dernières œuvres auxquelles il travaille sont écrites pour la scène: "Noces de sang" (1933),"Yerma" (1934), "Rosita la célibataire", ou le "Langage des fleurs" (1935) et "La Maison de Bernarda Alba", pièce achevée un mois jour pour jour avant sa mort, publiée fin 1936 et créée au Studio des Champs-Élysées de Paris. Directeur et conseiller artistique de la comédienne Margarita Xirgu, il se rend avec elle, en 1933-34, à Buenos Aires, pour une série de représentations triomphales des "Noces de sang". Ce voyage en Amérique latine (Argentine, Brésil, Uruguay) est le dernier entrepris avant la guerre civile espagnole. Quand celle-ci éclate, au début de juillet 1936, il se trouve à Madrid. Il rejoint néanmoins Grenade, comme il en a alors l'habitude chaque année à ce moment de l'été. Hélas ! c'est là que le"rossignol d'Andalousie", ainsi que l'appelaient ses amis, trouvera la mort: bien que n'ayant jamais participé à la moindre action politique, il est arrêté chez le poète Luis Rosales, où il a cherché un refuge clandestin. Lorca est fusillé par les gardes dans les ravins de Viznar, près de Grenade, dix jours plus tard, le dix-neuf août 1936, à l'âge de trente-huit ans.
"Aujourd'hui tremble en mon cœur un vague frisson d'étoiles et toutes les roses sont aussi blanches que ma peine". L'un des premiers hommages à García Lorca est l'œuvre pour orchestre de chambre de Silvestre Revueltas, compositeur mexicain, intitulée "Homenaje a Federico García Lorca" ("Hommage à Federico García Lorca", 1936). L'œuvre fut jouée au Palais des beaux-arts de Mexico. En 1956, on érige alors le premier monument à García Lorca. C'est bien sûr loin de l'Espagne de Franco, dans la ville de Salto, en Uruguay, grâce à l'initiative de son ami américain, l'écrivain Enrique Amorim. Sur la rive du fleuve Uruguay, un mur porte le poème d'Antonio Machado qui regrette la mort de García Lorcaà Grenade. Ce n'est qu'avec la mort de Franco en 1975 que la vie et la mort de Lorca peuvent être évoqués librement en Espagne. De nos jours, une statue de Lorca est en évidence sur la place Sainte-Anne à Madrid, un parc porte son nom à Séville, le parc Federico García Lorca. L'aéroport Federico-García-Lorca dessert les villes de Grenade et de Jaén. En France, le jardin Federico-García-Lorca, sur les quais de la Seine (bas du quai de l'Hôtel-de-Ville) à Paris, dans lequartier du Marais, ou la médiathèque Federico Garcia Lorca à Montpellier ainsi qu'aux États-Unis une plaque sur le"Castro Rainbow Honor Walk", à San Francisco, dans le quartier du Castro lui rendent aussi hommage. De même, la chanson "Take this waltz" extraite de l'album "I'm Your Man" de Leonard Cohen en 1988, adaptée par Cohen à partir d'un texte de García Lorca, est considérée comme un hommage du poète et chanteur canadien au poète martyre andalou. D'ailleurs, une des filles de Leonard Cohen porte le prénom inhabituel de "Lorca". L'écrivaine Annemarie Prins écrit la pièce "Een zaak Lorca is ons niet bekend" en 1965, pièce qui traite de la mort du poète. Léo Ferré, au sujet de Franco dans sa chanson "Franco la muerte", écrite en 1964, chantera: "T'es pas Lorca, mais sa rature !". Jean Ferrat lui rend hommage en décembre 1960 dans sa chanson "Federico García Lorca". La recherche de la dépouille du poète a été l'une des obsessions d'Agustín Penón, l'un des spécialistes de son assassinat. La fosse dans laquelle reposerait le poète est située non loin de Fuente Grande, localité de la commune d'Alfacar. En 2008, la justice espagnole accepte qu'elle soit ouverte dans l’intimité, en présence de la seule famille. Toutefois, de nombreuses controverses existent sur la présence de la dépouille du poète dans cette fosse commune. On ignore ainsi si le poète a bien été assassiné dans le champ d'Alfacar ou s'il a été transféré dans un lieu inconnu. Encore aujourd'hui, des incertitudes persistent.
"En ces moments dramatiques que vit le monde, l'artiste doit pleurer et rire avec son peuple. Il faut laisser là le bouquet de lys et se plonger dans la boue jusqu'à la ceinture pour aider ceux qui cherchent alors les lys". Le poète et compositeur puisa une grande partie de son inspiration dans la tradition folklorique andalouse. García Lorca rencontra très jeune Manuel de Falla à Grenade et développa une amitié profonde avec le compositeur du ballet "Le Tricorne". Ils firent tous deux partie de "Génération de 27", un mouvement littéraire qui revendiquait l'usage des traditions espagnoles savantes et populaires projetées dans un horizon moderniste flirtant avec l'avant-garde. À Madrid, Lorca fit la connaissance de Luis Buñuel et Salvador Dalí, dont il devint très proche, et qui lui jouèrent un mauvais tour en s'inspirant de son intimité pour leur premier film , "Un chien andalou" dont le titre le visait ironiquement selon lui. À côté de ces personnalités, il tenta de trouver sa voie par la poésie, avec son retentissant "Romancero gitano", mais aussi par la musique. Dès l'âge de dix ans, "l'Andalou professionnel", comme le surnommait perfidement Jorge Luis Borges, composa des petits airs, mais ses parents s'opposèrent alors à ce qu'il poursuive des études musicales. Ainsi bifurqua-t-il vers les lettres. Or, il continuera à écrire toute sa vie des mélodies, de nombreuses chansons, souvent dans un registre flamenco. Dans laconférence intitulée "Théorie et jeu du duende", rédigée au printemps 1930, le conférencier Federico García Lorca manifeste sa volonté de "faire un simple exposé sur l’esprit caché de l’Espagne douloureuse". C’est donc avec le souci modeste d’expliquer le plus clairement possible l’inexplicable que l’auteur andalou s’adresse alors au public venu l’écouter, lui révélant, comme on livre un secret, l’origine des "sons noirs" à la source de "la substance de l’art", avant de démonter un à un les ressorts invisibles de cette force souterraine appelée duende que le poète-musicien de Grenade définira, après Gœthe dans le cas de Paganini, en termes de "pouvoir mystérieux que tous ressentent mais que nul philosophe n’explique". Or ce même esprit de la terre à caractère démonique, dont l’auditoire devra se rappeler qu’en Espagne il est unique en son genre, et dont celui qui parle explique que "ce n’est pas une question de faculté, mais de véritable style vivant, c’est-à-dire de sang, c’est-à-dire de culture antique, de création en acte", ne saurait àce titre, selon lui, être comparé aux deux autres adversaires que constituent traditionnellement en matière de créativité. D’un côté l’ange, et de l’autre la muse. Et le conférencier de préciser aussitôt sur ce point, prenant la philosophie à témoin de son propos littéraire: "Tout homme, dira Nietzsche, ne gravit de degré dans la tour de sa perfection qu’au prix du combat qu’il soutient contre un démon, et non contre un ange, comme on le prétend, ni contre sa muse. Il importe de faire cette distinction fondamentale quant à la racine de l’œuvre". Lorca était un artiste très profond.
"Je veux pleurer parce que ça me plait, comme pleurent les enfants du dernier banc, car je ne suis pas un poète, ni un homme, ni une feuille, mais un pouls blessé qui tourne autour des choses de l'autre côté". Ainsi en est-il lorsque sonne, avec celle des règlements de comptes anciens, l’heure de la "Mort d’Antoñito el Camborio". Elle esquisse, après le geste gracieux, souvent destiné au gisant plus tard sculpté sur quelque tombeau, l’autre mouvement réservéau corps présent exposé durant la veillée funèbre. Après le raccourci de la scène violente ("Saisi de trois coups de sang"), et face à l’esthétique des formes pures imposées par la "muse" dans les vers. C'est sur la vision plastique suggestive d’un rituel céleste, au dernier moment réservé au gitan tombé sous les lames meurtrières, que s’achève la version lorquienne du cruel combat préalable. Mais au-delà de l’attitude pudique empreinte d’une rare sérénité à caractère angélique, le "duende" andalou veille, on s’en souvient, quand vient la mort et il ne tardera pas à se réveiller. Ombres inquiétantes pourtant, que celles chargées ici d’assister les agonisants, et là de panser leurs blessures encalmant le feu des brûlures sur la peau profondément entaillée. Mais ombres bienveillantes aussi, que le locuteur voit se déployer soudain, tout au fond du "ravin" où gisent les nouvelles victimes tombées lors de la "Rixe". Car tandis que les premières rappellent, ou plutôt copient à leur tour, par les sombres formes crépusculaires, les lames partout affûtées des couteaux rivaux assassins, les secondes silhouettes ailées présentent une couleur nocturne tout aussi dérangeante, directement en relation avec la tombée du jour qui accompagne le trépas des personnages. Sans oublier que si les anges sont généralement supposés ne pas avoir de sexe, ce sont néanmoins des messagères compatissantes, au sens le plus lorquien du terme puisqu’elles portent d’étranges nattes de fillettes, qui évoluent avec grâce, et en signe de grâce ultime offerte aux moribonds, au-dessus d’un paysage tragique totalement envahi par Nox (déesse des Ténèbres et fille du Chaos, souvent représentée dans les monuments antiques avec de longues ailes de chauve-souris et un flambeau à la main). Et sans doute la trace d’Hésiode, dont on sait que Federico García Lorca connaissait bien la Théogonie, n’est-elle pas étrangère à une telle représentation féminisée de l’épouse d’Erèbe. Dans la chaleur lourde de parfums et de sons répandus, le spectateur suit alors des yeux ces messagères à travers leur mouvement ascensionnel final, son regard s’élevant doucement avec elles, comme détourné vers le haut, loindes corps qui gisent désormais transpercés de coups de poignard, tout en bas. À cette dernière phase de la geste contée dans le romance, la présence angélique semble ainsi agir à la manière d’un baume curatif, d’un onguent distillé depuis une cornue céleste, et dispensé sous la forme d’une goutte charitable venue apporter apaisement lumière et pureté, comme celle utilisée dans les rites d’onction mortuaires . Entre la vie et la mort, place à la poésie.
"Débarrassez-vous de la tristesse et de la mélancolie. La vie est très douce, elle est courte, nous devons en profiter maintenant. Celui qui danse chemine sur l'eau et à l'intérieur d'une flamme". Chez Federico García Lorca, toutefois, il n’est pas fortuit que soit ainsi mentionné l’aliment vital premier du nourrisson, surtout dans la relation maternelle qu’il établit avec le "chant", ici lui-même intrinsèquement lié à la musique du romance. Car ce "lait" prêt à sourdre renvoie de son côté à diverses déclarations contenues dans la conférence de 1928 sur les berceuses. Les "nanas"n’allaient-elles pas d’une manière originale favoriser, dans l’imaginaire créateur, certains rapprochements imagés entre les femmes chargées de donner à boire aux tout petits et l’apport culturel dont elles sont la source, comprise dans toutes les acceptions du mot ? Et les chansons proposées aux nouveau-nés pour leur permettre de s’endormir ne seraient-elles pas considérées par le conférencier comme le véhicule privilégié de traditions poétiques musicales inséparables du breuvage absorbé dans l’enfance, avec leurs conséquences invisibles à l’œil nu, bien qu’inscrites en lettres et notes aux contours de gouttes blanches dans l’acte même de téter ? De la coutume de faire appel à des nourrices dans des familles bourgeoises "riches", si ce n’est parfois "aristocratiques", il est en effet question dans le livre de souvenirs de Francisco García Lorca, "Federico y su mundo". Un témoignage éloquent du frère du poète en serait, par exemple, celui des domestiques de sa propre famille, lesquelles lui avaient appris, dit-il, "chansons, romances et mélodies populaires. À partir d’une confidence fiable d’ordre biographique s’établissait ainsi une relation directe de cause à effet entre la présence de quelques-unes des servantes de la maison, parfois également chargées de ce rôle, et la transmission quotidienne progressive d’une tradition riche d’enseignement pour un artiste comme Federico. Nul ne sait de quelle berceuse s’était inspiré l’auteur en train de transmettre maintenant le fruit de la grâce ainsi véhiculé par le romance, avec sa menace implicite venue planer sur le futur incertain comme sur la dernière partie de la déclaration lorquienne, avec alors la nécessité d’une lucide prise de conscience d’une difficulté existentielle débouchant sur une attitude stoïcienne. Manière de rituel d’initiation donc que ce moment privilégié, quand le lait candide est ainsi injecté au très jeune candidat à la vie, d’abord invité à franchir les rives du sommeil après avoir bu avidement, tout en entendant résonner une voix maternelle. Cérémonie, aussi, parfois vécue comme une introduction à la mort, à travers l’esquisse d’un mouvement visuel et sonore conduisant à un passage vers la renaissance future, dont le conférencier laissait percevoir l’aspect de mystère inexplicable. Et c’est peut-être alors que peut s’effectuer le miracle ultime du fleurissement des "étoiles".
Bibliographie et références:
- Ian Gibson, "Federico García Lorca"
- Leslie Stainton, "Lorca, a dream of life"
- Michael Thompson, "One hundred years of Lorca"
- Mario Hernandez, "Drawings of Federico García Lorca"
- Félix Grande, "García Lorca y el flamenco"
- Mariam Budia, "Aproximación a los elementos formales"
- Jean Aubé-Bourligueux, "Lorca ou La sublime mélancolie"
- Annick Le Scoëzec Masson, "Qui suis-je ? Lorca, biographie"
- Marie Laffranque, "Federico García Lorca"
- Angel Quintana, "Lorca et le cinéma"
- Danièle Faugeras, "Polisseur d'étoiles, œuvre poétique"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"En sortant de l'avion, je me suis découvert tout jeune. J'avais envie de m'étendre dans l'herbe et de bâiller de toutes mes forces ce qui est bien agréable et de m'étirer ce qui l'est aussi. Mes rêves les plus indécis, ce soleil qui les favorisait, les faisait éclore. J'avais mille raisons d'être heureux. Les cochers de fiacres aussi. Les cireurs de souliers aussi qui les fignolaient, les caressaient et riaient alors quand c'était fini. Quel jour plein de promesses. Quelle richesse de vivre aujourd'hui. Vous n'imaginez pas la douceur d'une descente quand on a plus à craindre ni la panne, ni la brume, ni ces nuages bas refermés sous vous sur les montagnes au-dessous desquels s'est l'éternité. Le moteur peut lâcher, on s'en moque, on est sûr d'atteindre ce rectangle vert. Je m'appuie bien au dossier et pilote l'avion à la note du vent dans les câbles. Si je pique, elle monte. Si je la retiens trop elle meurt doucement. Puis alors, les dernières maisons, les derniers arbres lâchés, envolés en arrière: l'atterrissage. C'est délicieux d'atterrir. Ensuite, on s'ennuie. On a pas de lettres. Je vous en veux de tout mon cœur, chère Rinette, parce que vous êtes une vieille amie. "Les siens l'appelaient "le roi-soleil" à cause de sa blondeur. Mais n'était-ce pas consacrer aussi un rayonnement qui les subjuguait, royauté naturelle dont le cercle de famille formait alors spontanément la cour ? Ses condisciples du collège Sainte-Croix le surnommèrent "Pique-la-lune", à cause de son nez retroussé, peut-être aussi d'une propension à la rêverie, voire d'une humeur changeante. Mais à cause d'autre chose encore qu'ils annonçaient sans le savoir et qui n'était rien de moins qu'une vocation. Les Maures décerneront au chef de poste de Cap Juby le titre de "Seigneur des sables", à cause d'un courage, d'un esprit chevaleresque, d'une courtoisie qui leur imposeront. Mais comment se seraient-ils doutés qu'ils prophétisaient, que si mérité qu'il fut dans le présent, le titre seigneurial conviendrait mieux encore dans l'avenir, quand cette image de prince du désert aurait été modelés par l'écrivain de "Citadelle" à son intime ressemblance ? Ou à l'une de ses ressemblances ? Aux environs de midi en ce dernier jour de juillet 1944, la Riviera jouissait, au plus fort de l'été, d'un ciel sans nuage qui s'étendait au-dessus d'une mer d'azur jusqu'aux rivages de la Corse. Le sud de la France attendait la fin d'une paix trompeuse. Les troupes alliées s'apprêtaient alors à traverser la Méditerranée pour libérer la Provence de l'occupation allemande. Ce temps magnifique était une bénédiction avant la bataille, comme un ultime cadeau pour tous, hormis pour un aviateur solitaire rentrant en Corse après une mission de reconnaissance le long de la vallée du Rhône. Les bulletins météo permettaient au pilote de compter, en arrivant de la côte, sur une couverture nuageuse susceptible de le soustraire à l'observation des chasseurs allemands. Contrairement aux prévisions, le ciel se prêtait parfaitement à une attaque aérienne. L’aviateur solitaire était Antoine de Saint-Exupéry. En plus de vingt ans de vol, il avait été victime de plusieurs accidents et leurs conséquences pouvaient donner un avantage inespéré à un éventuel attaquant. À cause de sa forte corpulence, sanglé dans une combinaison volumineuse, il s’accommodait avec peine de l’espace restreint de la cabine de pilotage. Il ne pouvait, sans réveiller la douleur de ses anciennes blessures, se retourner pour guetter l’apparition de l’ennemi. Pour la même raison, il lui était impossible d’utiliser un parachute. L’avion ne disposant d’aucune arme, en cas de danger, Saint-Exupéry n’avait d’autre choix que de tirer le maximum des capacités exceptionnelles de vitesse et d’altitude de son P-38 Lightning ou de sombrer avec lui. Quelques minutes après midi, la silhouette caractéristique du Lightning avec son double empennage surgit alors à l’ouest de Nice. L’appareil volait très bas, il vira vers la mer et disparut au delà du littoral. Les derniers moments de Saint-Exupéry ont été reconstitués à partir de témoignages visuels et de rapports militaires allemands et français qui concordent sur un point essentiel. Il se trouvait alors légèrement en dehors de son plan de vol et au-dessous de l’altitude de sécurité de six mille mètres avant de s’abîmer en mer. La simulation informatique de l’accident, à partir des pièces déformées de l'épave retrouvée, montre un piqué dans l'eau, presque à la verticale et à grande vitesse. Panne technique, malaise du pilote, attaque aérienne ou autre: la cause du piqué n'est pas de nos jours éclaircie.
"Le véritable voyage, ce n'est pas de parcourir le désert ou de franchir de grandes distances sous-marines, c'est de parvenir en un point exceptionnel où la saveur de l'instant baigne tous les contours de la vie intérieure. Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas tes hommes et femmes pour leur donner des ordres, pour expliquer chaque détail, pour leur dire où trouver chaque chose. Si tu veux construire un bateau, fais alors naître dans le cœur de tes hommes et femmes le désir de la mer." Après la guerre, Marie de Saint-Exupéry, la mère d’Antoine, répéta souvent avoir, ce jour-là, entendu un avion survoler sa maison de Cabris et savoir d’instinct qu’il s’agissait de son fils. Si une action ennemie fut la cause de la disparition de Saint-Exupéry on peut supposer qu’il paya de sa vie son abandon à une irrésistible nostalgie dont il avait fait le thème de ses livres. Sa mission de reconnaissance photographique de la vallée du Rhône avait commencé à Bastia, au nord de la Corse, ce lundi trente-et-un juillet à 8 h 45. Elle l’avait conduit à l’est de Lyon, à soixante kilomètres du château familial de Saint-Maurice-de-Rémens qui avait abrité la période la plus heureuse de sa jeunesse. Il avait parcouru cette région tant de fois avant la guerre, en voiture, en train ou en avion, que chaque pouce de terrain jusqu’à la côte méditerranéenne lui était alors familier. Après un vol d’observation similaire effectué le vingt-neuf juin, Saint-Exupéry s’était fait rappeler à l’ordre pour déviation de sa route après avoir survolé le lac d’Annecy, une région qui lui rappelait son enfance. Antoine de Saint-Exupéry avait quarante-quatre ans quand son avion s’écrasa en mer. Sa réputation d’écrivain était parfaitement établie, même s’il n’avait publié que cinq brefs ouvrages dont le total du texte français n’excédait pas le millier de pages. La célébrité qu’il connut de son vivant n’avait cependant rien de comparable à son immense popularité posthume. Il devait ainsi ignorer que son récit le plus connu, "Le Petit Prince", paru un an avant sa mort, allait devenir l’une des œuvres, sinon l’œuvre française la plus traduite en plus de quatre-vingts langues. Cette fable pour enfants figure encore, en compagnie de deux autres de ses livres, "Vol de nuit" et "Terre des hommes", parmi la liste des dix ouvrages français les plus lus du siècle. Tous les livres édités de son vivant, y compris "Courrier Sud" et "Pilote de guerre", lui furent inspirés par ses expériences de pilote, dans l’aviation civile ou au cours de la bataille de France. L’ensemble de ses écrits témoigne d’une étonnante diversité. Seuls les deux premiers ouvrages de Saint-Exupéry, "Courrier Sud" et "Vol de nuit", sont des romans, mais les trois autres ne se classent dans aucune catégorie identifiable. Il est trop simpliste de qualifier "Terre des hommes "de récit de voyage, "Pilote de guerre" de souvenirs de combat, ou de faire du "Petit Prince" un conte pour enfants. Chacun d’entre eux contient des thèmes philosophiques et moraux qu’il avait alors l’intention de développer dans son dernier livre, "Citadelle", florilège inachevé de paraboles publié après sa mort à partir de notes. La vie aventureuse de Saint-Exupéry et ses observations éthiques ou mystiques prennent une telle place dans ses livres, que l’une des principales qualités de son œuvre, la limpidité de l’écriture, est souvent minimisée ou passe pour une évidence.
"L’avenir, tu n’as pas à le prévoir, mais à le permettre. Il est bien plus difficile de se juger soi-même que de juger autrui. Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j’habiterai dans l’une d’elles, puisque je rirai dans l’une d’elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire. C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui rend ta rose importante". C’était en effet tout simplement un écrivain d’exception, fasciné, au plan professionnel et esthétique, par l’usage, la richesse de la langue écrite. L'auteur qu’il admirait le plus était Blaise Pascal. En quête d’une perfection comparable à celle de l’écrivain philosophe, Saint-Exupéry suivait un processus laborieux de révision et de réécriture qui réduisait des deux tiers ses manuscrits originaux. Rembrandt peint toujours le même tableau. Les sujets diffèrent. Le sentiment directeur, le rapport des puissances exprimées restent constants. De tout caractère authentique nous retrouvons ainsi le style à travers les stades successifs de son évolution. Saint-Exupéry est de ceux-là. Il écrit toujours le même livre. Sa pensée progresse, certaines branches sont alors tranchées, d’autres s’augmentent de ramures nouvelles, mais la racine est une. Rien dans le dernier livre ne contredit le premier. Si les directives de sa pensée restent semblables, ses modes d’expression changent. Il appelle dans "Terre des hommes". Dans "Pilote de guerre", il récite son credo. Dans "Citadelle", sa somme inachevée, il médite sur la civilisation. Le jeune Saint-Exupéry étouffe dans un bureau commercial, à lire des comptes d’exploitation. Dès le jour où, serrant la main de Didier Daurat, il va s’engager à la Société Latécoère, il pourra, grâce à son outil, l’avion, se mesurer avec l’obstacle, et sa vocation sera délivrée. "Camarades, mes camarades, je vous prends à témoin: quand nous sommes-nous sentis heureux ?" "Courrier Sud" (1928) nous le montre à une époque de mue. Il a poussé définitivement la petite porte verte près du mur croulant chargé de lierre, il a franchi, les yeux pleins de larmes, le premier amour, et le voilà absorbé par une rude vie d’homme qui, à son premier retour, le rend étranger à sa ville. Aucun livre ne révèle mieux que "Le Petit Prince" les dilemmes intérieurs de Saint-Exupéry. II évoque une période de profonde mélancolie, lorsqu’il doutait de ses capacités personnelles à mener à bien l’entreprise la plus difficile de sa vie d’adulte: son mariage. Cette fable ésotérique était en grande partie une lettre d’amour à sa femme, Consuelo, alors que leur union souffrait alors d’une excessive exigence affective, de part et d’autre, compliquée d’infidélités. Il n’y a rien de très mystérieux dans les raisons qui amenèrent Saint-Exupéry à décrire sous la forme d’un conte pour enfants sa relation avec Consuelo. La rose du "Petit Prince",c’est elle, le livre est un aveu que leurs destinées étaient irrévocablement liées par les peines et les joies partagées. Saint-Exupéry ne cachait pas sa défiance à l'égard des "gens de lettres" qui pensent plus qu'ils n'agissent, et qui, malgré leur habileté ou leur talent, se laissent prendre au piège des belles phrases, bien balancées, truffées de mots rares ou d'expressions recherchées, mais sans grande signification. Il méprisait ces auteurs qui s'enferment dans leur bibliothèque pour y dénicher, comme dans un "magasin d'accessoires", telle formule ou telle idée peu connue qu'ils feront leur, et se moquait de ces prétendues autorités littéraires qui préfèrent le clinquant et l'insolite au naturel, ou qui font trop souvent étalage de leur culture avec tant d'impudeur. Pour lui, "écrire est une conséquence".
"On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux. Mais si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde. Les étoiles sont éclairées pourque chacun puisse un jour retrouver la sienne". "Avant d'écrire, il faut vivre". C'est alors rendre compte d'une attitude intérieure vis-à-vis de l'univers, et créer un rythme de vie, une manière d'être qui soit aussi fidèle que possible au principe générateur qui l'inspire. Toutefois avant d'écrire, il faut vivre, "apprendre à voir", en somme acquérir une certaine expérience du monde qui vous donne le droit de témoigner. Il tenait la littérature pour un "instrument decivilisation". Grâce à elle, et aux autres formes d'activité artistique, le monde n'est pas fait d'oubli. Les hommes peuvent y retrouver le signe de la permanence de l'homme, quand ils ne le découvrent pas en eux-mêmes, et en tirer un enseignement moral des plus profitables. Mais si la littérature est composée de monuments transmettant à la postérité le souvenir d'exploits mémorables, de conflits d'idées et de sentiments particulièrement significatifs, si elle définit le style ou l'esprit propre à chaque siècle, si elle est en quelque sorte ce qu'il y a de plus vivant et de plus fertile dans l'histoire, elle n'a de sens qu'à travers les préoccupations essentielles de ceux qui n'ont cessé de contribuer à lui assurer une pérennité fondamentale. Saint-Exupéry savait le poids de la responsabilité qu'endosse l'écrivain lorsqu'il commence à manier des idées comme des armes. Un écart de langage peut être aussi meurtrier qu'une erreur de tir. C'est pourquoi l'auteur de "Citadelle" a voulu payer de sa personne pour que chacun de ses propos ait un contenu vécu, et que ses mots ne trahissent pas la réalité des faits qu'il nous décrit. D'une probité intellectuelle vraiment exceptionnelle, il désirait que sa vie garantît la valeur de son message, et que, de ses confrontations avec la mort, naquît un langage qui ne trompe pas. "N'oublie pas que ta phrase est un acte". Il semble qu'il entende par démarche cette volonté de réaliser quelque chose de qualité qui pousse l'homme à mettre constamment en jeu le meilleur de lui-même. Nous avons vu quel était son style de vie, quelle rigueur et quelle abnégation il supposait, et à quelle élévation morale il conduisait. Sur le plan littéraire on retrouvera un style identique qui traduit à merveille cette abondance de sentiments contradictoires et cet étonnant besoin de pureté qui donnent à l'œuvre de Saint-Exupéry un ton à la fois bouleversant et rassurant. Quand on lit ses livres,on a l'impression qu'il rédigeait avec une extrême facilité, que son style coulait de source. Sans doute noircissait-il rapidement des dizaines de pages, lorsqu'il était alors en plein état d'excitation cérébrale, mais ce premier jet qu'il appelait "la gangue" était loin de la forme définitive qu'il devait donner à ses ouvrages. Saint-Exupéry œuvrait en poète, et c'est à ce titre qu'il se permettait quelques licences grammaticales et des tours elliptiques. Il n'en demeure pas moins que sa prose épurée à l'extrême est l'une des plus belles de notre époque, et l'une des plus classiques.
"Faites que le rêve dévore votre vie afin que la vie ne dévore pas votre rêve. Toutes les grandes personnes ont d'abord été des enfants. Mais peu d'entre elles s'en souviennent. Bien sûr, dit le renard. Tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde. Les grandes personnes ne comprennent jamais rien toutes seules, et c'est fatiguant, pour les enfants, de toujours et toujours leur donner des explications". On observe une curieuse évolution dans le style de Saint-Exupéry. Du style purement narratif de ses deux romans "Courrier-Sud" et "Vol de Nuit" au ton confidentiel du "Petit Prince"et à la forme biblique de "Citadelle", Saint-Exupéry s'est évertué à résoudre le problème de l'efficacité du langage. Faut-il frapper l'imagination des lecteurs, les émouvoir, les convaincre, ou bien faut-il les entraîner insensiblement à méditer sur leur condition ? Dans le premier cas, c'est très certainement le style incisif du reportage qui forcera l'attention du lecteur moyen. Dans le second, c'est plutôt le ton de l'essai ou du poème qui l'incitera à la réflexion. Saint-Exupéry excellait dans le genre reportage. Il suffit de relire les articles qu'il envoya d'Espagne ou d'U.R.S.S. pour s'en persuader. Mais il était aussi doué pour la littérature proprement dite. Ce qui lui permit de mêler les genres avec un rare bonheur. D'ailleurs ses livres peuvent se classer en trois catégories: ceux qui sont inspirés par une volonté de témoigner, qui ont l'aspect de remarquables reportages, comme "Courrier-Sud", "Vol de Nuit", ceux où le témoignage et le récit offrent des prétextes à commentaires plus ou moins philosophiques, comme "Terre des Hommes", "Pilote de Guerre" et "Lettre à un Otage", enfin ceux dont le caractère allégorique sert les intentions didactiques de l'auteur, comme "Le Petit Prince" et "Citadelle". Le succès que remportèrent tous les livres de Saint-Exupéry, excepté "Citadelle", tant en France qu'à l'étranger, prouve bien qu'il était parvenu adécouvrir un langage efficace. Il serait vain de vanter une fois de plus les qualités de ces ouvrages, notamment "Vol de Nuit" et "Terre des Hommes" qui lui valurent une gloire mondiale, l'estime des écrivains les plus renommés, ouvrages que Saint-Exupéry considérait comme des "exercices" en comparaison de l'immense œuvre qu'il avait entrepris d'écrire, son "poème" "Citadelle". "Citadelle" est un livre inachevé. Saint-Exupéry l'avait en partie dicté au dictaphone, en partie écrit à la main. Il est mort avant d'avoir eu le temps de le "décanter". Il est donc difficile de savoir quelle forme définitive il lui eût donnée. Il est vraisemblable qu'il l'aurait réduit dans d'importantes proportions, peut-être d'un tiers. Avec son dernier livre, on a le sentiment que Saint-Exupéry nous a livré tout son être, sans retenue, comme s'il attendait du lecteur une confiance et une compréhension absolues. Il n'avait plus à redouter l'opinion de ses camarades. Il pouvait être finalement lui-même, tel qu'il rêvait de l'être adolescent.
"La perfection est atteinte non pas lorsqu'il n'y a plus rien à ajouter, mais lorsqu'il n'y a plus rien à retirer. Celui qui diffère de moi loin de me léser m'enrichit. J’ai toujours aimé le désert. On s’assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n’entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence. Les hommes n'ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis. On risque de pleurer un peu si l'on s'est laissé apprivoiser. J'ai vu la flamme de la liberté faire resplendir les hommes, et la tyrannie les abrutir". Si l'on veut se représenter Antoine de Saint-Exupéry enfant, il faut l'imaginer à travers "Le Petit Prince", blond et bouclé, découvrant le monde avec émerveillement, heureux d'explorer le domaine que possède sa famille à Saint-Maurice-de-Rémens, dans l'Ain. Un garçon turbulent, malicieux, plein de vie, intelligent, sensible, pas toujours réfléchi, mais sérieux quand il parle de ses recherches et de ses projets d'avenir, rêveur et fantaisiste, épris d'une liberté qui admet la contrainte de l'éducation et du travail. Dès l'âge de raison, il écrit ses premiers poèmes, se créant un univers à sa mesure, et il consacre déjà une partie de ses loisirs à inventer de nouveaux moyens de locomotion, telle une bicyclette à voiles. Il est doué d'une singulière puissance de concentration qui lui sera d'un grand secours dans sa carrière de pilote. Poète dans l'âme, magicien, diplomate, il est l'apôtre, le chevalier du monde moderne, et surtout le conquérant de l'homme. Adulte, il apparaît non pas comme une "grande personne" jalouse de ses mérites et assurée de son importance, mais comme un adolescent qui a atteint avant l'âge une parfaite maturité de pensée, à la fois enthousiaste et songeur, véhément et généreux. Sa stature impressionne (1m84). De larges épaules au milieu desquelles trône une tête massive, presque ronde, font évoquer quelque rocher de la côte bretonne, défiant les tempêtes. Son regard perçant, parfois amusé ou ironique, qu'éclaire la flamme d'une intelligence toujours en éveil, et où l'on devine une franchise assez brutale, mais affectueuse, inspire aussitôt à ceux qui l'approchent une confiance sans limite. Peu expansif quand on essaie de le faire parler de lui, il ne se livrait à des confidences qu'avec les rares amis dont il était sûr. Entier dans ses jugements, il n'aime pas qu'on le contredise, même si les objections qu'on lui oppose sont fondées. Il veut avoir ainsi le privilège de résoudre lui-même les contradictions décelées dans un raisonnement qu'il a pourtant longuement médité. Mais il n'y a pas d'être qui ait une noblesse de cœur comparable à la sienne. Sa fidélité en amitié, sa bonté, sa probité sont vraiment exemplaires. Tous ceux qui ont entretenu des rapports avec lui, aussi brefs qu'ils aient été, savent le pouvoir de séduction qu'il exerçait sur son entourage. Il empruntait de l'argent à un ami pour l'inviter à dîner.
"Si tu veux comprendre le bonheur, il faut l'entendre comme récompense et non comme but. Il faut bien que je supporte deux ou trois chenilles si je veux connaître les papillons. Vivre, c'est naître lentement. Il serait un peu trop aisé d'emprunter des âmes toutes faites ! Nous n'héritons pas de la terre de nos parents, nous l'empruntons à nos enfants". Ses qualités d'homme sont donc exceptionnelles. Quelle était sa valeur en tant que pilote ? Quelques biographes rappellent ses distractions et son audacieuse fantaisie lors de certains atterrissages ou décollages, mais ses camarades aviateurs ont toujours reconnu son habileté, sa ténacité, la précision et la rapidité de ses réflexes, et sa remarquable présence d'esprit dans les "coups durs". Quelle image nous reste-t-il de cet homme qui lutta pour le ciel et pour la terre ? S'il est entré dans l'histoire en guerrier vainqueur de tout litige, n'appartient-il pas déjà à la légende, tel un infatigable messager de paix voguant sur le navire qui "ramène au vrai ceux que le faux repoussa" ? Sans doute, mais la permanence de son œuvre fait surtout qu'il est de notre temps, plus présent que jamais, aussi jeune qu'il y a vingt ans, bien qu'il n'ait jamais cessé de croître, et l'héritage qu'il laisse aux hommes est en soi plus précieux que la somme des souvenirs qui s'y rattachent directement. Saint-Exupéry n'est pas un auteur à thèse. Sa pensée n'est jamais altérée par ce souci de la démonstration si chère aux logiciens. Pour lui, la vérité d'une chose ne se prouve pas: elle échappe au premier contrôle du raisonnement, et n'est saisie qu'à l'aide d'un jeu d'approximations successives et de ressemblances de plus en plus proches. Non qu'il n'y ait de vérités que comparées, mais plutôt parce que chaque chose dépend d'une autre, obéit à des lois d'ensemble, participe à une organisation de structures qu'il faut considérer in globo, et n'a d'efficacité que si elle s'impose à nous dans toute son unité. Ainsi, ce que Saint-Exupéry retiendra de nombreuses propositions philosophiques sur la soumission du particulier à l'universel, sur la transcendance et le devenir de l'être, sur tout ce qui peut donner un sens au bien et au mal, à l'existence et à son contraire, prendra aussitôt la forme d'une évidence. C'est pourquoi l'on ne doit pas s'étonner si l'écrivain procède presque uniquement par affirmations. D'ailleurs, sa vie n'a-t-elle pas été l'illustration d'une de ses plus belles assertions:la primauté de l'homme sur l'individu ? "Je combattrai pour lui, contre ses ennemis, et aussi contre moi-même".
"Ceux-là qui n'échangent rien, ne deviennent rien ! Et si l'on peut te prendre ce que tu possèdes, qui peut teprendre ce que tu donnes ? Le soleil a tant fait l'amour à la mer qu'ils ont fini par enfanter la Corse. Va revoir les roses. Tu comprendras que la tienne est unique au monde". Saint-Exupéry se méfiait des prétextes à faire de la littérature. Il a toujours lutté contre cette maladie de l'écrivain qui s'efforce d'enjoliver un récit par de savantes évocations stimulant l'imagination du lecteur, mais trahissant l'authenticité des faits sous le couvert d'histoires vraisemblables. Ainsi, dans un des passages de "Pilote de Guerre", il compare alors le nuage de condensation qui s'étire derrière son avion en plein vol à une robe à traîne d'étoiles de glace. L'image est valable en soi puisqu'il l'a inventée sans dégoût. Mais aussitôt il se reprend, mortifié d'avoir cédé a la tentation d'une poésie de pacotille. C'était faux à vomir. Voilà comment il dénonce la pose. Il éprouve une véritable aversion pour tout ce qui est attitude. Lui qui a si souvent côtoyé la mort ne se demande pas comment on doit se comporter devant elle. Chaque fois qu'il la rencontrera sur son chemin, il ne pensera pas à elle, mais à la nouvelle expérience qui peut l'enrichir et à la signification existentielle qu'il faut lui donner. C'est cet attachement à la vie qui étonne chez un être qui a choisi de ne s'en soucier que dans la mesure où elle est partage et amour, grandeur et misère. Qu'il se penche sur le mystère du monde, qu'il médite sur la corruption d'un peuple, qu'il veuille bousculer les événements en y prenant une part active, et forcer l'histoire en lui appliquant des lois qu'elle ignore, il poursuit la conquête de l'homme dans l'universalité de sa conscience, l'homme étant celui qui porte en soi plus grand que lui. La figure de Saint-Exupéry semble correspondre étrangement à sa définition de l'homme. Et c'est justement cette présence en lui de quelque chose de supérieur à sa personne qui lui a permis de concevoir une éthique fondée sur le respect et la ferveur. Faire un choix dans l'œuvre de Saint-Exupéry est bien arbitraire. Quoique chacun de ses ouvrages ait sa signification propre, les thèmes qui y sont développés sont liés entre eux avec tant de force qu'il semble impossible, au premier abord, de les analyser séparément. Mais ce serait une erreur de ne pas les considérer dans le cadre d'une évolution spirituelle où l'on observe les différents moments d'une progression ascendante vers un but déterminé. Chez Saint-Exupéry chaque idée correspond à un besoin d'élévation comparable à cette faim de lumière. Son outil sera l'avion, son arme l'amour. Si l'écrivain a délibérément opté pour l'action,c'est qu'il avait la ferme conviction que l'homme, pour s'affirmer, devait livrer un combat dont l'issue pouvait lui être fatale. Dans l'homme il y a toujours l'individu qui domine, cette part de soi-même qui refuse d'adhérer à la communauté, qui se rebelle quand on lui impose des règles lésant ses intérêts et limitant ses ambitions.
"Si vous dites aux grandes personnes: "J'ai vu une belle maison en briques roses, avec des géraniums aux fenêtres et des colombes sur le toit", elles ne parviennent pas à s'imaginer cette maison. Il faut leur dire: "J'a ivu une maison de cent mille francs." Alors elles s'écrient: "Comme c'est joli!" Saint-Exupéry rejette le culte de l'individu, car il ne mène qu'à la déchéance, la branche étant incapable de vivre une fois détachée de l'arbre ou privée de sa sève. L'homme est constamment menacé de dégénérescence s'il ne se délivre pas de ce double encombrant et nuisible. Notre première tâche sera donc d'anéantir en nous tout ce qui favorise notre prédisposition à l'égoïsme. Le mal est en nous, et il ne se déclare pas toujours au moment où il est encore temps de le guérir. Il faut le prévenir. Saint-Exupéry nous propose comme remède infaillible l'action qui poussera l'individu à régner sur soi-même. La valeur de chacune de nos démarches sera proportionnelle à l'effort que nous aurons à faire pour sortir de nous-mêmes. Ainsi agir, c'est aller au devant de quelque chose, lutter contre des forces adverses, vaincre une résistance, mais c'est également s'oublier, s'offrir sans restriction, s'engager du meilleur cœur dans une quête de pureté que rien ne pourra ternir. On devient alors invulnérable, comme cet équipage de vainqueurs ramenés de la défaite dont il nous retrace l'épopée dans "Pilote de Guerre". "Courrier-Sud" annonce déjà cette conception de l'action, mais elle n'y figure qu'à l'état d'ébauche. Bien que l'auteur ait adopté pour ce livre la forme romancée, l'expérience qui y est relatée ne sert pas de nœud à une intrigue. C'est le contact de l'homme avec sa terre qui importe ici. La découverte d'un monde nouveau, fait d'espoir et de solitude. L'aviateur reconnaît son monde, lancé dans un espace dont il meuble les dimensions de sa présence. De là-haut, la terre semble nue et morte, mais lorsque l'avion descend elle s'habille, et le cours des choses s'accélère. Dans "Vol de Nuit", second roman de Saint-Exupéry, le modèle d'homme est mieux défini en la personne de Rivière. Quel motif invoquer pour légitimer ce défi au bonheur terrestre ? Il y a l'éternité, la conquête de l'absolu, la victoire sur la peur de la mort, la recherche d'une divinité, réponses qui ne satisferont pas entièrement Saint-Exupéry. Indifférent à la justice ou a l'injustice, Rivière donne ainsi une âme a la matière humaine. Il façonne des volontés, il enracine. Don bien inutile s'il n'était accueilli alors avec reconnaissance.
"Les grandes personnes aiment les chiffres. Quand vous leur parlez d'un nouvel ami, elles ne vous questionnent jamais sur l'essentiel. Elles ne vous disent jamais: "Quel est le son de sa voix ? Quels sont les jeux qu'il préfère ?Est-ce qu'il collectionne les papillons ?" Elles vous demandent: "Quel âge a-t-il ? Combien a-t-il de frères ? Combien pèse-t-il ? Combien gagne son père ?" Alors seulement elles croient le connaître". Fabien, deuxième héros du livre, est pilote de la Ligne, un de ceux qui reçoivent et exécutent l'autre aspect du modèle. Fabien, dès qu'il entre dans la nuit, sait qu'il s'agit de défendre la cause des vols de nuit. S'il y a trop de pertes dans les équipages, ce sera la défaite. Son devoir est de remettre coûte que coûte le courrier à sa destination. Lui-même n'existe pas. Lourd des consignes qui lui ont été transmises, il décolle. Le voilà lancé hors de lui-même. Saint-Exupéry, dans "Terre des Hommes", raconte que Guillaumet, ayant eu un accident dans les Andes avait décidé de descendre des hauts sommets où son appareil s'était abîmé pour qu'on retrouvât son corps, car sa femme n'aurait pu toucher le montant de l'assurance que si l'on avait des preuves formelles de sa mort. Pendant cinq jours et cinq nuits il bravera le froid, luttera contre le sommeil, l'engourdissement et la faim. En cours de route, il ne cessera depenser. Je suis un salaud si je ne marche pas, car sa femme, ses camarades, tous ceux qui ont confiance en lui croient qu'il marche s'il est encore en vie. Son devoir était de ne pas trahir cette confiance. Lorsqu'il sera enprésence de son ami Saint-Ex, il lui confiera: "Ce que j'ai fait, je le jure, jamais aucune bête ne l'aurait fait". Et Saint-Exupéry d'affirmer: "Cette phrase, la plus noble que je connaisse, cette phrase qui situe l'homme qui rétablit les hiérarchies vraies". Guillaumet avait défini l'homme avec un admirable orgueil. Rivière, Fabien, deux êtres qui instituent une hiérarchie. Guillaumet, Saint-Exupéry, et quelques autres pilotes de la même trempe ont été l'expression vivante de cette hiérarchie. Revendiquer l'action comme moyen de se dépasser soi-même conduit donc à créer un ordre de valeurs. Pour les pilotes, le vol n'est qu'une initiation à un rite sacré. Ce rite, chacun de nous l'accomplit quand il exerce sa profession en ayant conscience de sa responsabilité individuelle dans le jeu des forces qui contribuent à donner une unité au monde. La signification du geste du semeur serait nulle si elle ne traduisait pas une intention plus secrète que celle de faire pousser du blé. De même, le poète qui élabore son poème, le forgeron qui martèle son morceau de fer, le médecin qui soigne ses malades trahit son espèce s'il agit seulement dans un but de satisfaction personnelle. Car au-dessus de tous les métiers, il y a le métier d'homme consistant à la fois à découvrir ce que l'on est et à respecter ce dont on est. En d'autres termes, l'action, telle qu'elle apparaît dans l'œuvre de Saint-Exupéry, est le trait d'union entre deux aventures, l'une qui est tout intérieure, l'autre qui correspond alors à un besoin réel d'émancipation, à un état progressif d'affranchissement.
"C’est si étrange, on tolère les massacres, du moment que les hommes ne se connaissent pas. Je n'ai pas d'espoir de sortir par moi-même de ma solitude. La pierre n'a pas d'espoir d'être autre chose que pierre, mais en collaborant, elle s'assemble et devient Temple. Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m'enrichis. Mais les yeux sont aveugles. Il faut chercher avec le cœur". Ainsi l'homme, s'il peut ainsi envisager de devenir en sortant de sa solitude individuelle, ne devient réellement que s'il est intégré dans une communauté. Pour Saint-Exupéry, la communauté des hommes n'est pas la somme des hommes. Elle est organisation, structure, et non pas addition. Chacun de nous est alors part constituante de cette communauté qui est avant tout spirituelle, à des degrés différents selon que nous sommes frères en un métier, en un groupe, en une nation, en la communauté, encore qu'une telle distinction soit arbitraire puisque nous sommes tous frères en Dieu. Si nous sommes parvenus à nous affranchir, du moins faut-il encore en fournir les preuves. Il serait trop aise de se contenter ainsi de sa liberté, sans qu'on nous demandât d'en disposer pour le bien de la communauté. Le sacrifice de la vie est le plus fidèle des témoignages. C'est en mourant volontairement, avec l'intention de servir une cause dont dépende le salut de tous, que nous sommes assurés de trouver notre meilleure récompense, sinon notre bonheur. Et c'est pourquoi nous sommes alors tenus de travailler constamment pour notre propre éternité, car nous ignorons quand on nous appellera, si la communauté est exposée à un péril menaçant sa permanence. Oscar Wilde, dans son drame "La Duchesse de Padoue", fait ainsi dire à l'un des personnages: "Il ne pêche point, celui qui agit par amour", comme si l'amour suffisait alors à justifier tout acte contraire aux normes d'une morale déterminée. Saint-Exupéry n'exprime pas autre chose quand il affirme que "la mort paie à cause de l'amour". Seulement il faut que l'amour ait un objet, qu'il soit aimanté par quelque désir qui le dépasse en intensité et en valeur. L'amour n'est fondé que par ce qu'il délivre. En fait, il correspond à l'impulsion initiale qui permet à l'âme d'avoir son mouvement propre lorsqu'elle tend à retourner vers son principe originel. Au-delà de l'action et du mysticisme, il y a, chez Saint-Exupéry, le mythe de l'innocence ou de l'enfance retrouvée. Dès sa jeunesse, l'écrivain se sentait "exilé de son enfance", dans ses ouvrages, il évoque souvent avec nostalgie ces années d'insouciance où l'on se découvre plein de songes, livré à la douce sollicitude de quelque fée qui donne une forme aux innombrables choses invisibles dont on devine la présence autour de soi. Il s'intéressait lui-même beaucoup aux enfants, et il prenait un vif plaisir a éveiller leur curiosité, soit en leur racontant de belles histoires, soit en leur inventant des jeux plus ou moins savants. Tout comme eux, il avait la précieuse faculté de délivrer les choses de leurs apparences, de les éclairer de l'intérieur en en révélant les moindres reliefs et les ombres fugitives que l'œil des grandes personnes ne perçoit pas. Il a su prolonger son enfance jusqu'à sa mort. C'est pourquoi il n'éprouvait aucune difficulté à la retrouver aussi fraîche et aussi désaltérante que la fontaine dont il parle souvent, dans un monde où l'on meurt de soif. Au fond, l'auteur du "Petit Prince" s'aimait enfant dans ce monde d'adultes.
"l'avenir n'est jamais que du présent à mettre en ordre. tu n'as pas à le prévoir, mais à le permettre. Je n'aime pas qu'on lise mon livre à la légère. J'éprouve tant de chagrin à raconter ces souvenirs. Il y a six ans que mon ami s'en est allé avec son mouton. Si j'essaie ici de le décrire, c'est afin de ne pas l'oublier. C'est triste d'oublier un ami"."Vol de nuit" obtint le Prix Femina en 1931. Cette date marque pour Saint-Exupéry la fin d’une vie qu’il aima plus qu’aucune autre, celle de pilote de ligne. De 1932 à la déclaration de guerre, il sera pilote d’essai, journaliste, conférencier, et tentera trois raids, dont deux seront interrompus par des accidents graves. Ses reportages lui feront découvrir maints aspects politiques, sociaux, économiques, qui lui étaient étrangers jusqu’alors, et qui élargiront le champ de ses réflexions. Avec la fin de l’Aéropostale et de la discipline des lignes aériennes ont commencé les difficultés matérielles: "Je sais pourquoi j’ai tant de mal à me mettre en train pour mes articles. Le cinéma et le journalisme sont des vampires qui m’empêchent d’écrire ce que j’aimerais. Voilà des années que je n’ai pas le droit de penser dans le sens qui peut seul me convenir. Je me sens prisonnier et occupé à tresser des paniers d’osier quand je serais plus utile et riche ailleurs. Mon dégoût est une résistance au suicide moral et pas autre chose, car si je me lance avec enthousiasme dans la fabrication des stériles petits pâtés du cinéma, je posséderai vite une belle technique et je gagnerai beaucoup d’argent, mais je n’ai point à espérer de joie de ces succès-là. C’est cet enthousiasme même à quoi je résiste. Je ne veux pas abâtardir ma ferveur. Il va falloir, pour payer mes dettes et pour vivre, écrire un autre scénario et brûler dans ce maquignonnage six mois irremplaçables. Je veux au moins accepter à fond mon amertume". Certains critiques ont jugé l’œuvre posthume de Saint-Exupéry sans tenir compte de sa forme d’ébauche et avec des opinions bien arrêtées sur le "Conrad de l’air, le maître d’énergie, l’homme d’action". D’autres ont voulu voir dans "Citadelle" une forteresse totalitaire où le tyran enferme son peuple. Ce contresens nous paraît trop lourd pour être relevé. Saint-Exupéry répète à plus d’une reprise: "Citadelle, je te bâtirai dans le cœur des hommes". Il n'y a aucune distraction, rien d’extérieur, n’est à trouver dans cette lecture. Cependant l’œuvre continue son chemin tant en France qu’à l’étranger et retentit en profondeur sur ceux qui, cherchant une nourriture spirituelle, ont su s’accorder à son rythme intérieur. Nombreux sont ceux qui apprécient cette voix grave chargée d’un amour sans complaisance.
"Le plus beau métier d'homme est le métier d'unir les hommes. Au fond il n'existe qu'un seul et unique problème sur terre. Comment redonner à l'humanité un sens spirituel, comment susciter une inquiétude de l'esprit. Il est nécessaire que l'humanité soit irriguée par le haut et que descende sur elle quelque chose comme un chant grégorien. On ne peut plus continuer à vivre, ne s'occupant que de frigidaires, de politique, de bilans budgétaires et de mots croisés. On ne peut plus progresser de la sorte". Si Saint-Exupéry est incontestablement un grand écrivain, il est d'abord un écrivain exceptionnel. De nos jours, on exige d'un auteur que sa vie soit en accord avec son œuvre, qu'entre elles il n'y ait aucune équivoque. On lui demande également d'être conscient de sa responsabilité, et de ne pas oublier qu'il accepte d'être un homme public. Avec T.-E. Lawrence et A. Malraux, Saint-Exupéry est le type même de l'écrivain dont on affirme qu'il a engagé toute une part de sa vie dans son œuvre. On a dit et écrit que, chez lui, œuvre et vie étaient inséparables, l'une n'étant ainsi que la transposition poétique de l'autre. Cela est-il entièrement vrai ? Malgré l'apparence, il ne semble pas que l'enseignement qu'il a tiré de ses expériences d'homme d'action soit toujours conforme au principes sur lesquels il a fondé son éthique. Qu'il ait été prêt à payer de sa vie les idées qu'il avançait, nul ne le contestera. Mais qu'il ait vécu selon ces idées, voilà qui paraît moins certain. Il suffit d'évoquer ses raids, les deux plus importants se soldèrent hélas par des échecs et la manière dont il est mort pour que le doute naisse en nous. Quant à sa fin héroïque, sans en restreindre la noblesse et la beauté, il n'est pas inconcevable qu'il l'ait en partie provoquée. Voler à son âge, quarante-quatre ans, à dix mille mètres d'altitude, à plus de sept cents kilomètres à l'heure, c'était courir au suicide. Il désirait acquérir le droit de parler. Saint-Exupéry a jugé son époque. Il la haïssait de toutes ses forces. Saint-Exupéry a pensé le monde moderne, à l'encontre d'autres écrivains contemporains qui le subissent ou l'ont subi. II se peut que les Gide, Valéry, Claudel, aient asséché ce marécage dont parle l'auteur des "NourrituresTerrestres". Il se peut également qu'à force d'avoir assaini le sol littéraire, leurs successeurs l'aient réduit à un désert. Mais, dans ce désert, l'œuvre de Saint-Exupéry apparaît comme une oasis placée à la croisée des pistes que parcourent et parcourront les conquérants, les voyageurs, les missionnaires et les émigrants de la Pensée."Si j'achève ma citadelle, elle est morte", fait dire l'écrivain-aviateur à l'un de ses personnage. Comme Proust avec la "Recherche", Joyce avec "Finnegans Wake" et Bernanos avec "Monsieur Ouine", Saint-Exupéry pressent que la seule façon de conclure, c'est de recommencer toujours, jusqu'à ce que d'une vie, ne restent que des mots.
Bibliographie et références:
- Bernard Bacquié, "Un pilote austral, A. de Saint-Exupéry"
- Jean-Claude Bianco, "Le mystère englouti, Saint-Exupéry"
- Curtis Wilson Cate, "Antoine de Saint-Exupéry, laboureur du ciel"
- Philippe Castellano, "Antoine de Saint-Exupéry"
- Alban Cerisier, "Du vent, du sable et des étoiles"
- François Gerber, "Saint-Exupéry, écrivain en guerre"
- Pierre Chevrier, "Antoine de Saint-Exupéry"
- Alain Cadix, "Saint-Exupéry, le sens d'une vie"
- Martine Martinez Fructuoso, "Saint Exupéry: histoires d'une vie"
- Jean-Claude Ibert, "Antoine de Saint-Exupéry"
- Valérie Trierweiler, "Raid Latécoère: sur les traces de Saint-Exupéry"
- Nathalie des Vallières, "Saint-Exupéry: l'archange et l'écrivain"
- Luc Vandrell, "Saint-Exupéry, enquête sur une disparition"
- Alain Vircondelet, "Les trésors du Petit Prince"
- Paul Webster, "Vie et mort d'Antoine de Saint-Exupéry"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"On se fait toujours des idées exagérées de ce qu'on ne connaît pas. Je sais maintenant qu'il n'y a pas de bonheur dans la haine. Mais tout le monde sait que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue." Évoquer Albert Camus relève de la gageure tant le philosophe, dramaturge et journaliste portait des regards différents sur le monde, le rôle de l'homme dans la société et l'ordre politique à travers ses engagements, ses ouvrages et ses enseignements. Sous ses différents aspects, son œuvre d’une grande richesse et très diversifiée est plongée dans les violences de son siècle. Sa vie, c'est l'histoire d'un gamin espiègle du quartier de Belcourt à Alger qui aimait le soleil, le foot, les blagues et les mots. Une aventure républicaine, où un instituteur puis un professeur de philosophie aident le fils d'une pauvre illettrée quasi muette à devenir prix Nobel. C'est l'histoire d'Albert Camus, brillant touche-à-tout, romancier, essayiste, dramaturge et homme d'action. L'une des personnalités les plus célèbres des années cinquante, meurt le quatre janvier 1960, sa cote est au plus bas en dépit de son prix Nobel de littérature. À l'époque, il n'est pas dans l'air du temps. De gauche mais anticommuniste, quand le marxisme domine la vie intellectuelle, favorable à une Algérie égalitaire, mais rattachée à la France, quand l'indépendance semble de plus en plus inévitable. C'est un penseur moqué, un écrivain considéré comme fini. Ses idées ? De la philosophie pour lycéen. Son style ? Facile. "L'Étranger", son premier roman, a beau être un best-seller mondial, ses critiques le réduisent à de la littérature pour étudiants. Quant à ses autres livres, même les plus célébrés, "La Peste", "La Chute", le style serait pompier, voire scolaire. Les commentaires émouvants qui accompagnent sa mort tragique ne leurrent personne. Ce que l'on salue, c'est une injustice, une disparition trop rapide. Plus de soixante ans plus tard, tout a changé. Le quadragénaire efflanqué sanglé dans son imperméable à la Bogart est honoré partout. Au Kosovo comme en Ukraine, en Égypte, en Turquie, et même en Iran, son nom incarne pour les citoyens en lutte contre le mensonge, la corruption ou le fanatisme le combat pour une société plus juste. Après Fukushima, les japonais se sont ainsi rués sur "La Peste", réinterprétée à l'aune de la menace radioactive. Ce sont les intellectuels, les universitaires, qui l'ont rejeté. Mais là aussi les temps changent. Difficile aujourd'hui de ne pas entendre des écrivains comme André Brink, Yasmina Khadra, Imre Kertész prix Nobel de littérature 2002 quand ils reconnaissent Camus comme leur inspirateur. Pourquoi un tel enthousiasme ? Ce qu'a toujours dit Camus, envers et contre tous, c'est qu'un être humain vaut mieux qu'une idée abstraite. Entre sa mère et la justice, il préférait sa mère. Parce qu'elle était vivante, et que rien ne vaut la vie. Penseur de l'engagement dans la mesure, de la révolte raisonnée, de la lutte maîtrisée face à l'absurde, Camus propose une sagesse de l'immédiat. Si le père de "Sisyphe", l'auteur de "L'homme révolté", n'a pas produit un grand système philosophique, ses réflexions sur la place de l'homme dans le monde, sur le suicide, la peine de mort, le terrorisme, son amour de la vie, répondent aux interrogations de nos sociétés désabusées et inquiètes. Il ouvre un puits de lumière dans la grotte où nous nous débattons. Camus était un enfant pauvre d'Alger, ce qu'il n'a jamais renié, bien au contraire. Un homme de conviction et de combat mais tiraillé par le doute. Un homme dans ce qu'il a de meilleur donc.
"Si un maître ne peut pas se passer de son esclave, lequel des deux est un homme libre ? Il y a dans chaque cœur un coin de solitude où personne ne peut atteindre." Humble et arrogant, fraternel et pompeux, fidèle et infidèle, l'homme était capable de tout et de son contraire. Quand il présente "La Chute" à Robert Gallimard, il lui déclare avoir écrit une petite nouvelle. Mais gare à l'excès d'amour. L'histoire de la postérité de Camus est aussi celle d'une mythification et de l'élaboration d'une légende. Celle qui transforme un artiste profond, honnête dans sa quête de sens, en un parangon de vertu. Albert Camus (1913-1960) est devenu l’auteur classique par excellence, celui qu’on étudie dans toutes les classes de lycée. Même les non-littéraires donneront spontanément et sans aucune hésitation le titre d’un ou deux de ses livres si on les interroge à son sujet. Ils seront même capables d’aller plus loin et définiront Camus comme l’écrivain de l’absurde, sans oublier de faire bien sûr référence à sa fin tragique, dans un accident de voiture. Camus est né le sept novembre 1913 en Algérie. Il n’a jamais connu son père, qui travaillait comme ouvrier dans un domaine viticole et qui est mort pendant la grande guerre, dans la Marne. La mère de Camus, d’origine espagnole, est à demi-sourde et quasi analphabète. Pour élever ses deux enfants, elle s’installe dans un quartier pauvre d’Alger et fait des ménages. Le peu d’argent qu’elle gagne, elle le remet à sa propre mère, qui est le pilier de la famille et qui éduque les deux garçons à coups de cravache. Grâce à l'aide de l'un de ses instituteurs, M. Germain, Albert Camus obtient une bourse et peut ainsi poursuivre ses études au lycée Bugeaud d'Alger. Il y découvre à la fois les joies du football, il devient le gardien de but du lycée, et de la philosophie, grâce à son professeur Jean Grenier. Mais il est alors atteint de la tuberculose, une maladie qui plus tard, l'empêchera de passer son agrégation de philosophie. De cette triste expérience, il garde la conviction que la vie est injuste. La présence de la mort, il le perçoit très jeune, est le plus grand scandale de la création. Cependant, au lieu de sombrer dans un pessimisme improductif et destructeur, il réagit en développant un grand appétit de vivre. Ayant conscience de sa solitude et de son état mortel, révolté par cette vérité, ce n’est certes pas vers des rêveries théologiques qu’il va se tourner, la religion le laisse indifférent. S’il faut vivre, c’est maintenant, dans le monde dont il s’agit de croquer les joies à pleines dents. La société n’étant pas parfaite, il va vite faire figure d’homme engagé.
"La paix est le seul combat qui vaille d'être mené. Ce n'est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l'ordre de choisir définitivement entre l'enfer et la raison." De son enfance pauvre, il écrira plus tard qu'elle fut au contraire heureuse. Entre longs bains de mer et parties de football. En 1932, il publie ses premiers articles dans une revue étudiante. Il épouse en 1934, Simone Hié et exerce divers petits boulots pour financer ses études et subvenir aux besoins du couple. En 1935, il adhère au parti communiste, qu'il quittera en 1937. En 1936, alors qu'il est diplômé d'Etudes Supérieures de philosophie, il fonde le Théâtre du Travail et il écrit avec trois amis "Révolte dans les Asturies", une pièce qui sera interdite. Il joue et adapte de nombreuses pièces: "Le temps du mépris" d'André Malraux, "Les Bas-Fonds" de Gorki, "Les frères Karamazov" de Dostoïevski. En 1938, il devient journaliste à "Alger-Républicain" où il est alors chargé de rendre compte des procès politiques algériens. La situation internationale se tend. "Alger-Républicain" cesse sa parution et Albert Camus part pour Paris où il est engagé à Paris-Soir. C'est le divorce d'avec Simone Hié, et il épouse Francine Faure. De plus en plus engagé, il écrit un article intitulé "Misère de la Kabylie", qui fera grand bruit. Le journal est interdit par les autorités et Camus se voit contraint de quitter l’Algérie. Le voilà donc en France en pleine débâcle de 1940. Journaliste à France-Soir, il se replie avec le journal à Clermont-Ferrand. C’est l’époque où il écrit "L’Étranger" et "Le mythe de Sisyphe". C’est l’époque aussi où il entre dans la Résistance. Ces livres, suivis par les pièces "Le Malentendu" et "Caligula", appartiennent à ce que l’on a appelé le cycle de l’absurde. Notons que le huit août 1945, Camus sera un des seuls intellectuels à dénoncer l’usage de la bombe atomique et cela deux jours seulement après la destruction d’Hiroshima. Après la guerre, devenu alors codirecteur du journal "Combat", issu de la Résistance, il démissionne suite à une divergence de vue sur les événements de Madagascar. Désabusé, il commence alors des ouvrages comme "La Peste", "L’État de siège" et "Les Justes", qui constitueront ce qu’on appellera le cycle de la révolte. En 1952, c’est la rupture avec Jean-Paul Sartre, l’école existentialiste lui ayant reproché de mener une révolte statique.
"Un homme qui n'aurait vécu qu'un seul jour pourrait sans peine vivre cent ans dans une prison. Il aurait assez de souvenir pour ne pas s'ennuyer." Le Camus engagé et combattant fera alors face à des attaques de tous les côtés. Incompris par les pieds-noirs et méprisé par les algériens eux-mêmes qui lui reprochent de ne pas avoir milité pour l'indépendance. Il voulait des changements mais refusait que l’on tue des hommes et des femmes pour obtenir ces changements. On retrouve là sa foi profonde en la vie, qu’il respectait avant toute chose. Dans le contexte historique agité de l’après-guerre, on lui reprochera cette attitude dans laquelle certains ne verront que de la tiédeur. Selon eux, sa révolte n’aurait aucun sens puisqu’elle ne débouche pas dans l’action violente. Il ne serait donc qu’un intellectuel en chambre, un idéaliste qui se gargarise avec des idées qu’il n’applique pas. Ces accusations sont manifestement infondées. Ce fut visiblement l’avis du jury du Nobel, qui lui attribuera son prix en 1957. Cet homme eut mille vies. Quand on se penche sur le Camus intime, une enfance pauvre dans le quartier de Belcourt à Alger où vivaient des familles de petits blancs aussi démunis que les Algériens qui les côtoyaient, entre une mère sourde et devenue veuve, le père ayant été tué à la bataille de la Marne en 1914, et une grand-mère amatrice du nerf de bœuf et qui s’opposera longtemps à la bourse qu’il pouvait obtenir grâce à son dévoué instituteur Mr Germain, ébloui par les facilités scolaires et intellectuelles du gamin de douze ans, qui intégrera finalement le réputé lycée Bugeaud, squatté par la classe aisée des fils de colons. Jusqu'à l’accident de la route du quatre janvier 1960 qui le tua net. La Facel Vega de son ami Michel Gallimard, neveu de son éditeur, s’est encastrée dans un platane, la vitesse excessive étant sans doute la cause de la collision. Le maître d’école, Louis Germain, croit lui aussi à la vertu des châtiments corporels, mais sa pédagogie et son dévouement d’un autre âge vont mener Albert jusqu’au lycée. En lui dédiant ses Discours de Suède, prononcés en différentes occasions lors de la remise du prix Nobel, Camus reconnaîtra sa dette. La gloire, il l’a connue dès l’enfance, un entrefilet dans la presse locale célèbre ses exploits dans les buts de l’équipe junior du club de foot d'Alger.
"Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l'ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté si elle n'est pas éclairée." Sa vie et son œuvre exaltent des valeurs humaines simples: la fraternité, le soleil, la sensualité et l'amour. Dans un portrait intime d’Albert Camus, on apprend que sa tuberculose a mis un terme à ses espoirs de devenir footballeur professionnel, lui qui était le gardien de but du Racing universitaire d’Algérie (RUA), et dès lors sa proximité avec la mort va l’accompagner jusqu’à la fin de sa vie. Certes, le Prix Nobel, censé être une parenthèse heureuse en 1957, le plonge dans la mélancolie et la dépression. Encore faut-il rappeler que l’étudiant algérien de Stockholm qui l’interpelle violemment sur l’Algérie s’est recueilli quelques années plus tard sur sa tombe à Lourmarin, où il a été inhumé en 1960. Camus était un séducteur né. Il y a eu Francine son épouse, mère des jumeaux Jean et Catherine, laquelle a permis d’éditer le manuscrit de son œuvre posthume "Le Premier Homme" où, enfin, il parle de lui. Il y a eu la comédienne Maria Casarès qui fut un amour passion et, enfin, une jeune norvégienne de moins de vingt-cinq ans, Mette Ivers, dont le cri de douleur à l’annonce de sa mort est unmoment d’évocation très fort. Pour cerner la pensée proprement politique qui fonde ses engagements, il faut chercher dans ses essais et dans ses fictions et des textes dispersés, articles ou éditoriaux, à ces différentes périodes. Libertaire de cœur, Camus est, en réalité, social démocrate de raison. Sa perspective est résolument universaliste. Il aspire à une démocratie internationale pour dépasser la dictature des États. Quand on lui décerne le prix Nobel, en octobre 1957, il a son expression" mal à l’Algérie". Malraux lui semblait plus digne que lui d’être distingué. Mais pourquoi ce malaise qui lui donna des envies de suicide ? Sans doute le sentiment qu’on l’enterrait dans un panthéon à l’époque où il souhaitait renouveler son œuvre.
"Être différent n'est ni une bonne ni une mauvaise chose. Cela signifie simplement que vous êtes suffisamment courageux pour être vous-même." Marqué très jeune par sa maladie qui l'empêcha de devenir professeur de philosophie, l'essayiste démontra une véritable obsession de la mort. À quoi bon lutter pour changer les choses si on se retrouve finalement couché dans un cimetière ? Par ailleurs, Dieu est absent, c’est une évidence qu’il ne faut même plus démontrer. Il suffit de regarder les malheurs qui frappent le monde pour s’en convaincre. Et même si on prouvait son existence, il est clair qu’il faudrait alors admettre qu’il nous a abandonnés. Dans un tel contexte, la vie est donc absurde. Vouée au malheur, il ne sert même à rien de vouloir améliorer sa condition. Cette philosophie de l’absurde, cependant, ne doit pas être vécue comme un échec. Le fait même de prendre conscience de l’existence de l’absurde est un commencement en soi, non une fin. Il faut alors vivre intensément l’instant présent, l’éternité n’existant pas. La phrase est courte, rapide, incisive, allant droit au but, créant une sorte de tension qui sépare la conscience de la réalité. Un exemple est sans doute le début de "L’Étranger", qui se grave à jamais dans la mémoire du lecteur tant, derrière ces phrases simples et banales, se révèle toute l’horreur du monde: "Aujourd’hui, Maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile: Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier." Cette écriture neutre, impersonnelle, remplie de brèves notations sèches et monotones, convient parfaitement au climat de l’absurde. On est loin de Hugo ou de Proust. Camus, en réalité, prête aux personnages de ses romans le langage de la rue, ce qui leur confère plus de naturel. Ces faits bruts nous sont offerts sans qu’il y ait la moindre recherche de cohérence entre eux. Dès lors, le lecteur se retrouve devant la réalité comme s’il était lui-même le héros. Ainsi, nous serions bien incapables de donner des détails sur le tribunal où Meursault est jugé. Ainsi, on ne sait rien de l’arabe tué par Meursault. Que faisait-il ? Avait-il des parents ? Le roman n’en dit rien, comme si sa mort, finalement, n’avait pas de conséquences dramatiques sur le plan humain. Il en va de même dans "La Peste". "Et la mer lave tout" écrit-il à Jean Grenier, en juin 1958. Il est en Grèce, en croisière dans l’archipel des Cyclades. Au retour, il achète une maison à Lourmarin qui, à défaut d’être au bord de la mer, se trouve à huit cents kilomètres de la capitale. Et proche de L’Isle-sur-la Sorgue, où habite René Char, avec qui il s’est lié d’amitié en 1946.
"On voit parfois plus clair dans celui qui ment que dans celui qui dit vrai. La vérité, comme la lumière, aveugle. Le mensonge, au contraire, est un beau crépuscule, qui met chaque objet en valeur." Les derniers moments de bonheur d'un homme libre et engagé aux côtés d'un grand poète résistant, ayant couru les mêmes maquis. Les voici réunis dans ce pays du Luberon où, écrit Camus, "même les soleils sont ivres". Une raison au moins lui reste de séjourner parfois dans la capitale: le théâtre. Il prépare, en imagination depuis vingt ans, sur le papier depuis cinq ans, une adaptation des "Possédés", d’après Dostoïevski. Quand elle est prête, à l’été de 1958, il faut encore trouver des interprètes, et surtout une salle. Le spectacle, par son ampleur, rend la tâche difficile. Il finit par trouver asile au Théâtre Antoine. Malraux, ministre de la Culture, est présent à la générale, en janvier 1959. Camus attend de lui la direction d’une salle. Il était sur le point de l’obtenir, dit-on, le jour de sa mort. "Les Possédés" tiennent l’affiche à Paris pendant quelques mois. La troupe part en tournée, d’abord à la Fenice de Venise, où Camus l’accompagne, puis en Suisse et en province, où il la rejoint quelquefois. Pourquoi fait-il du théâtre ? La question lui est posée dans l’émission télévisée "Gros Plan". Sa réponse est limpide: "Tout simplement parce qu’une scène de théâtre est un des lieux du monde où je suis heureux." À Lourmarin, où il passe la plus grande partie de sa dernière année, il avance dans la composition du "Premier Homme". Quand il se rend à Alger en mars 1959 au chevet de sa mère, qui vient d’être opérée, il se documente en bibliothèque sur le passé colonial du pays. Il va jusqu’à Ouled-Fayet, berceau de la famille paternelle. Les recherches sont difficiles. Ses "Carnets" enregistrent aussi des ébauches d’ouvrages qui auraient nourri le cycle de l’amour. Les phrases lyriques du "Premier Homme" tranchent avec le style dépouillé de "L’Étranger". Le quatre janvier 1960, il rentre à Paris dans la voiture de Michel Gallimard. La femme de Michel et sa fille Anne les accompagnent. La voiture fait une embardée après Sens. Camus est tué sur le coup. Michel mourra cinq jours plus tard. Le mardi, jour présumé de son arrivée à Paris, il avait rendez-vous avec Maria Casarès et avec Catherine Sellers. Son corps repose au cimetière du village de Lourmarin. Sa mère s’éteindra en septembre, dans son quartier de Belcourt.
Bibliographie et références:
- André Abbou, "Albert Camus"
- Maïssa Bey, "L'ombre d'un homme qui marche au soleil"
- Danièle Boone, "Camus"
- Jean-Claude Brisville, "Albert Camus"
- Jacques Chabot, "Albert Camus"
- Arnaud Corbic, "Camus, l'absurde"
- Alain Costes, "Albert Camus"
- Raymond Gay-Crosier, " Cahier de L'Herne Camus"
- Jean Grenier, "Albert Camus, souvenirs"
- Daniel Rondeau, Camus, les promesses de la vie"
- Heiner Wittmann, "Camus et Sartre"
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"Il faut avoir une très haute idée, non pas de ce que l'on fait, mais de ce qu'on pourrait faire un jour. Sans quoi, ce n'est pas la peine de travailler. Contrairement à ses amis impressionnistes, Renoir est d'un naturel optimiste et confiant, même si, au cours des dernières années, une très douloureuse dégénérescence des articulations le fait terriblement souffrir". Sa vie se lit à la manière d’un passionnant roman d’aventures. Défenseur de l'École de 1830 avec Delacroix, Corot, Daubigny, Millet et surtout marchand des Impressionnistes avec Monet, Renoir, Degas, Manet, Sisley et Pissarro, en revanche, on ignore généralement qu’il a apporté le même soutien indéfectible à cinq peintres de la génération post-impressionniste qui étaient attachés à sa galerie par un contrat moral d’exclusivité. Cette méconnaissance tient pour une part à ce qu’il n’a pas vécu assez longtemps pour assurer leur succès. Ils sont entrés dans son écurie au milieu des années 1890. Il avait déjà dépassé la soixantaine, à un moment où l’impressionnisme commençait tout juste à être reconnu par la critique et par les amateurs d’art éclairés. C’est en 1895 que Monet expose triomphalement chez Durand-Ruel sa série des Cathédrales de Rouen. Quand le galeriste meurt en 1922, après s’être retiré des affaires depuis quelques années, ses poulains n’ont pas eu le temps d’atteindre la grande notoriété. Il a soutenu Manet, Degas, Monet, Renoir, Pissarro et bien d’autres quand ils étaient dénigrés par la critique ou par les instances officielles et il a assuré leur avenir. Au cours de sa carrière de marchand de tableaux, Paul Durand-Ruel (1831-1922) a acheté mille-cinq-cents Renoir, plus de mille Monet, huit-cents Pissarro, quelque quatre-cents Degas, deux-cents Manet. Douze-mille œuvres environ sont passées entre ses mains. Il y eut des marchands de tableaux avant lui. Mais il a créé la galerie moderne et a inventé un métier dont il est l’un des anges tutélaires, comme Georges Petit son concurrent le plus direct, Ambroise Vollard son cadet, ou Daniel Henry Kahnweiler qui disait s’en être inspiré. Il est le seul dont on puisse affirmé qu'il a véritablement inventé le métier moderne de marchand de tableaux. Le reconnaître n'entame en rien le mystère de ce grand bourgeois ultraconservateur, monarchiste, catholique et antidreyfusard qui prit tous les risques pour défendre ces révolutionnaires que furent les premiers impressionnistes, Degas, Manet, Renoir, Corot, Sisley et les autres. Il mit en péril son nom, sa fortune, la stabilité de sa famille pour soutenir un communard comme Courbet, un anarchiste juif comme Pissarro, un républicain modéré comme Monet. Un comportement paradoxal qui tient à son âme de missionnaire. Sa foi artistique, qui puisait son énergie dans sa foi religieuse, lui a permis de tout sacrifier pour soutenir "ses" peintres en leur offrant des conditions de création alors inconnues. Plutôt que de flatter le goût du public, il a choisi d'imposer le sien. Sa vie est un récit souvent épique d'années de lutte sans merci dans les coulisses du marché de l'art, des salons des plus prestigieux collectionneurs aux couloirs des salles de ventes en passant par les plus grands musées et les plus fameuses galeries d'Europe et des États-Unis.
"La peinture, c'est facile quand vous ne savez pas comment faire. Quand vous le savez, c'est très difficile. Si vous avez besoin de moi, je vous prie de me considérer à vous, n'importe ce qu'il arrive. Je serai votre dévoué". Jeune homme, mais issu d'une famille cultivée et aisée, et que le courant du classicisme est encore hégémonique, il prend le risque alors insensé pour l'époque de miser sur un mouvement moderniste, les impressionnistes. Une décision visionnaire et avant-gardiste. Comment a-t-il pu devenir l’inventeur d’une génération d’artistes méprisés par la critique ou par les institutions et peu portés sur la foi ? Il voulait être militaire, il y renoncera pour raison de santé et deviendra galeriste chez son père qui tenait un commerce de papeterie et de tableaux. Comment a-t-il pu supporter le désordre qu’impliquent la fréquentation des artistes et les zones grises du commerce de l’art ? S’il travaille dans la galerie familiale, sa vraie vocation vient plus tard. Il découvre Delacroix lors de l’Exposition universelle de 1855. C’est une révélation. Delacroix a cinquante-sept ans. Il est célèbre et reste insoumis. Ses œuvres témoignent d’une énergie et d’une liberté qui continuent de défier les prudences de l’Académie. En art, Durand-Ruel n’aura jamais la passion de l’ordre et le respect de l’autorité. Il a son propre sentiment, il se fait sa propre opinion, il prend des risques. Il est le fils de Jean-Marie-Fortuné Durand et de Marie-Ferdinande Ruel, qui apporte dans sa dot un commerce de papeterie et articles divers. Jean-Marie-Fortuné Durand, issu d'une famille de vignerons établis à Solers, est marchand de fournitures d'artistes avant de devenir marchand d'art. En mars 1849, son fils Paul passe son examen du baccalauréat et réussit le concours d'entrée de l'École militaire de Saint-Cyr, se destinant à une carrière militaire, mais une grave maladie l'obligea à renoncer à cette école et à rester avec ses parents pour les seconder. Fournissant des articles pour les artistes, ces derniers souvent désargentés lui laissent en garantie leurs tableaux. En 1865, il reprend les rênes de l'entreprise familiale qui représentent Corot et l'École de Barbizon. Au cours des années 1860 et au début des années 1870, Paul se montre un défenseur brillant et un excellent marchand de cette école. Il se tisse rapidement un réseau de relations avec un groupe de peintres qui se feront connaître sous le nom d'impressionnistes. L'aventure commence alors sur un coup de dés.
"Ce que je ferai, ce sera l'impression de ce que j'aurai ressenti. Quant aux peintures, si vous êtes obligés de faire des sacrifices, ne regrettez rien, je vous en ferai bien d'autres". Il côtoie les artistes consacrés par les instances officielles, Bouguereau ou Cabanel, mais aussi les nouveaux-venus de la peinture comme Eugène Delacroix. Il épouse le quatre janvier 1862 Jeanne-Marie-Eva Lafon (1841-1871), fille d'un horloger de Périgueux et nièce du peintre Jacques-Émile Lafon, avec laquelle il aura cinq enfants, Joseph, Charles,Georges, Marie-Thérèse et Jeanne. En 1867, tout en conservant la rue Le Peletier, Paul installe la galerie Durand-Ruel seize rue Laffitte, rue des experts et des marchands de tableaux et qui va rester jusqu'à la première guerre mondiale un des centres du marché de l'art. En janvier 1869, il fonde "La Revue internationale de l'art et de la curiosité" dont il confie la direction à Ernest Feydeau. Dès 1870, il reconnaît le potentiel artistique et commercial des impressionnistes. Sa première exposition d'importance se tient en 1872, toujours à Londres. Il organise alors ensuite des expositions impressionnistes dans ses galeries parisienne, londonienne et bruxelloises, et plus tard à New York. Pendant la guerre franco-allemande de 1870, Durand-Ruel quitte Paris avec ses tableaux pour se réfugier alors à Londres, où, par l’intermédiaire de Charles-François Daubigny, il fait la connaissance de Monet puis de Pissarro. En décembre 1870, il ouvre la première d'une série de dix expositions annuelles de la "Society of French Artists" dans sa nouvelle galerie londonienne, installée au 168 New Bond Street, confiant plus tard la direction de cette galerie à Charles Deschamps, neveu d'Ernest Gambart. De retour en France, il rencontre, en janvier 1872, Alfred Sisley par l'intermédiaire de Monet et Pissarro. En mars de la même année, il rencontre Auguste Renoir. Au moment de son retour, l'une de ses premières expositions parisiennes est celle de la suite Binant, inaugurée en novembre 1871 rue Le Peletier, et qui présente trente-six toiles de scènes tirées de la vie civile et militaire durant le siège de la ville de Paris. Au cours des trois dernières décennies du XIXème siècle, n'hésitant pas à lourdement s'endetter, Paul Durand-Ruel devient l'un des plus célèbres marchands français, et le principal soutien moral et financier des impressionnistes de par le monde. Alors qu'il se trouve dans une situation financière critique, la banque de l'Union générale va soutenir le marchand et lui permettre ainsi de continuer sa politique d'achat auprès des artistes en qui il croit. Cependant l'Union générale fait faillite en 1882 et suite du krach de la banque, Paul Durand-Ruel est mis en demeure de rembourser ses créanciers. Ne pouvant plus subvenir aux besoins de "ses" peintres, il est contraint de vendre à bas prix son stock de toiles de l'École de Barbizon, ainsi que certains tableaux impressionnistes. Sa volonté et sa force de caractère le sauvèrent.
"Qui donc a dit que le dessin est l'écriture de la forme ? La vérité est que l'art doit être l'écriture de la vie. Ils auront beau faire, ils ne tueront pas votre vraie qualité, l'amour de l'art et la défense des artistes avant leur mort. Dans un avenir très proche, ce sera alors votre gloire, car vous êtes le seul qui avez pensé à cette chose naturelle". Mettant fin à ses achats, il décide sagement de faire fructifier ses collections privées. Il expose ce qu’il a acquis. Il entreprend en 1883 une série d’expositions individuelles. Celles-ci, moins onéreuses que les coutumières expositions de groupe, permettent d’appréhender de manière toute nouvelle l’univers d’un artiste et de saisir sa démarche. S’il a dû fermer en 1875 ses galeries de Londres et de Bruxelles, il continue d’envoyer ses tableaux partout où il peut y avoir, à l’occasion d’une exposition, un marché potentiel: Londres, Berlin, Boston. Il expose notamment en 1886 à New York, où il est accueilli par un public plutôt favorable à celui qui a contribué à la célébrité des artistes de Barbizon aux Etats-Unis. Les achats commencent modérément mais, grâce aux contacts de collectionneurs, donnés à son marchand par l’artiste américaine Mary Cassatt, Durand-Ruel est confiant, au point d’ouvrir une galerie à New York sur la Vème Avenue. Petit à petit, le marché américain devient florissant, ce qui a des répercussions en Europe. C’est ainsi que Durand-Ruel organise en 1905 la plus grande exposition jamais faite sur les impressionnistes aux "Grafton Galleries" de Londres, près de New Bond Street, où, dix ans plus tôt, il présentait les artistes d’avant-garde qu’il venait de découvrir et qu’il n’a, dès lors, pas cessé de soutenir. Il se sert des ventes aux enchères pour faire monter les cotes, non sans manœuvres souterraines avec d’autres marchands ou des collectionneurs spéculatifs. Il ne se contente pas de commercer dans sa galerie parisienne, il conclut des accords avec des marchands hors de France. C’est un entrepreneur en art, métier encore honni aujourd’hui par beaucoup d’artistes et d’amateurs de délectations esthétiques qui oublient une évidence. Si personne n’achetait les œuvres et ne les présentait au public, les artistes seraient réduits à la famine et les amateurs alors privés de leurs objets de contemplation puisqu’ils ne parviendraient pas jusqu’à eux. Entre 1891 et 1922, l'année de sa mort, Paul Durand-Ruel achète une quantité incroyable de tableaux, soit près de douze mille œuvres dont plus de mille Monet, mille-cinq-cents Renoir, quatre cents Degas, quatre cents Sisley, huit cents Pissarro, deux cents Manet, quatre cents Mary Cassatt et cent Corot.
"Les premières places ne se donnent pas. Elles se prennent. Le peintre la représente les cheveux coupés en frange sur le front, un visage au teint doré, un nez retroussé, une bouche pulpeuse, habillée d’une robe bleue et de bas à rayures de paysanne. Un véritable délice pour les yeux." Un jour, il décida de décrocher. C'était peu avant le déclenchement de la première guerre mondiale, en 1913. Il avait quatre-vingt-deux ans. En toute amitié, Renoir l'avait encouragé à prendre sa retraite et à transmettre une fois pour toutes le flambeau à ses fils. Une attaque d'apoplexie avait eu raison de sa capacités de résistance alors qu'il mettait la dernière main à ses mémoires. L'esprit de la galerie demeurait intact, à Paris comme à New York, mais le retrait du patriarche ne pouvait rester sans effet. Eu égard à son animosité, le confidence de Mary Cassatt à Mme Havemeyer prenait un sens sérieux: "Les Durand-Ruel se sont améliorés depuis que la main de fer du père ne sévit plus." Le neuf octobre 1918, il rédigea son testament spirituel, profession de foi qui s'achevait par cette parole du Seigneur que le marchand d'art n'aurait pas reniée: "Qui n'est pas avec moi est contre moi." Mais qui alors aurait osé être contre lui ? Ses ennemis étaient morts, ses adversaires convertis. Quant à ses rivaux, Bernheim, Seligmann et Vollard, il les retrouvait, à nouveau comme des partenaires au sein d'un consortium qu'ils avaient formé en 1918. Le vingt juillet 1920 enfin, un décret fit Paul Durand-Ruel chevalier de la Légion d'honneur. Il était temps. Renoir le nommait "vieux chouan." Georges Clemenceau, grand ami de Claude Monet, dira de lui: "De quels tourments Durand-Ruel sauva Monet en lui permettant d'être et de demeurer lui-même à travers toutes les entreprises de médiocrités. Grâces lui soient rendues." À la fin de sa vie, Durand-Ruel écrit dans ses mémoires: "Enfin les maîtres impressionnistes triomphaient comme avaient triomphé ceux de 1830. Ma folie avait été sagesse. Dire que si j'étais mort à soixante ans, je mourais criblé de dettes et insolvable, parmi des trésors méconnus." Il meurt le cinq février1922 dans son appartement au trente-cinq, rue de Rome à Paris. Sept à huit cents personnes assistèrent à ses obsèques en l'église Saint-Augustin. Les plus proches furent admis au caveau familial du cimetière de Montmartre.
Bibliographie et références:
- Lionello Venturi, "Les archives de l'Impressionnisme"
- John Rewald, "L'histoire de l'impressionnisme"
- Claire Durand-Ruel Snollaerts, "Paul Durand-Ruel"
- Pierre Assouline, "Grâces lui soient rendues"
- Laure-Caroline Semmer, "Paul Durand-Ruel"
- Caroline Le Got, "Durand-Ruel, le pari de l'impressionnisme"
- Flavie Durand-Ruel, "Mémoire du marchand des Impressionnistes"
- Florence Gentner, "L'Impressionnisme, dans l'intimité de Durand-Ruel"
- Caroline Durand-Ruel, "Correspondance de Renoir et Paul Durand-Ruel"
- Sylvie Patry, "Paul Durand-Ruel, le pari de l'impressionnisme"
- Catherine de Pellissac, "Portrait d'un visionnaire: Durand-Ruel"
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"Mes jambes ne sont pas si belles que ça, je sais juste quoi en faire. En devenant l’égale de l’homme, la femme perd beaucoup. Une femme peut faire tout ce que peut faire un homme, et en plus elle peut faire des enfants. En langue, le genre est particulièrement déroutant. Pourquoi, s'il vous plaît, une table devrait-elle être masculine en allemand, féminine en français et castrée en anglais ?". Pour Anita Berber (1899-1928), travailler c'était surtout imaginer. Elle sent pousser des germes en elle. Des mots éclatent comme ça dans ses entrailles et elle les écrit pour les retenir. Oh, ce n'était point-là de la littérature, elle le savait bien. En revanche, ils allaient alors devenir poésie, charmes et envoûtements car son corps allait les exprimer, les cracher en mouvements. Alors, elle serait chacun des éléments: l'air, le feu, l'eau et la terre. Le papier serait sa scène éthérée et enivrante. Née le dix juin 1899 à Dresde en Allemagne, Anita Berber a choqué et diverti le cabaret et la foule bourgeoise de la république de Weimar jusqu'à sa mort prématurée à l'âge de vingt-neuf ans. Star de cinéma, danseuse nue, "princesse de la débauche" et modèle de peinture d'Otto Dix. Elle est jeune, très belle, libre, avant-gardiste, c’est une œuvre d’art à elle toute seule. Muse, danseuse expressionniste et icône d'une génération en plein désastre. Difficile de saisir en si peu de mots la personnalité complexe et multiple d'Anita Berber. En 1925, Otto Dix réalise son portrait alors qu'elle est totalement dépassée par sa célébrité. Elle n'est plus qu'une artiste perdue parmi ses démons. Droguée, prostituée occasionnelle, bisexuelle, paranoïaque, elle nourrit les scandales et fait les choux-gras de la presse de la république de Weimar. On la déteste autant qu'on l'adule, plus puissante que l'effet des psychotropes dont elle s'abreuve. Artiste de renom, performeuse avant l'heure, elle dansait pour survivre à une époque où tout restait à faire. Entre Berlin, Wiesbaden et Düsseldorf, Anita est une esquisse, une évocation. Le portrait fulgurant d'une femme qui tente péniblement de dépasser sa légende. Danseuse instinctive, elle incarne la décadence aux yeux de ses contemporains et participe pourtant aux bouleversements artistiques et culturels de son temps. Géniale provocatrice, sa vie fut un météore. Elle meurt à l'âge de vingt-neuf ans, seule, abîmée par les drogues et épuisée par la tuberculose. Anita Berber reste encore aujourd'hui une source d'inspiration pour bon nombre d'artistes tels Ingrid Caven, Michael Michalsky, Karl Lagerfeld, Death in Vegas, Nina Hagen ou encore Rosa von Praunheim.
"Ce qu'un homme remarque d'abord à propos d'une femme, c'est si elle le remarque. En Amérique, le sexe est une obsession. Ailleurs c'est un fait". Anita Berber fascine encore aujourd’hui, plus de cent ans après sa naissance. Née en1899, elle incarne la femme libérée de l’Allemagne d’entre deux guerres. Dès son jeune âge, la jeune femme se produit dans les cabarets de Berlin. Provocante, elle est l’une des premières danseuses à utiliser sa pleine nudité dans ses spectacles. Anita développe une dépendance aux drogues, particulièrement l’opium et la cocaïne. On raconte qu’à Berlin,il n’est pas rare de l’apercevoir le nez recouvert de poudre. Utilisant sans gêne sa sexualité, Anita poursuit une quête absolue de plaisir. Bisexuelle assumée, Anita se prostitue à quelques occasions à ses débuts dans les cabarets. Elle vit sans limites, dans une société pourtant rigide, patriarcale et rongée par la crise économique causée par la première guerre mondiale. La république de Weimar vit ses derniers moments. Ainsi que le raconte André Gide, "Berlin a l'air de se prostituer du haut en bas". Gide en sait quelque chose. L'auteur des "Nourritures terrestres" fait régulièrement des escapades à "Berlin-la-Sodome", attiré par son atmosphère de bacchanale frénétique. Il emmène d'ailleurs volontiers avec lui Malraux qui, en 1934, se retrouve avec lui dans un hôtel dont les grooms sont, à sa plus grande stupéfaction, tous plus jeunes et plus "disponibles" les uns que les autres. À Berlin, les partouzes touchent toutes les catégories de la population. Le fils de Thomas Mann, qui découvre cette ville "corrompue" à dix-sept ans, résume en un hymne ironique ce qu'il pense: "Entrez donc, Mesdames et Messieurs, chez moi, ça va fort, ou plutôt ça s'en va à vau-l'eau. La vie nocturne de Berlin, ah mes enfants, le monde n'a encore rien vu de pareil ! Autrefois, nous avons eu une jolie armée, mais à présent, nous avons de jolies perversions. Du vice, encore du vice, rien que du vice, un choix colossal". Les baigneurs, hommes et femmes, enfants et adultes, sont nus dans la piscine de Gartenstrasse, au centre de la capitale. Les clubs où des hommes peuvent danser ensemble, enlacés, sont nombreux malgré l'interdiction officielle de l'homosexualité. De fait, il existe, dans le Berlin des années folles, des centaines de bars fetish où les filles comme les garçons, parfois âgés d'à peine quatorze ans, attendent en buvant de l'alcool. Certaines prostituées sont nues sous leur manteau de fourrure. Des travestis habillés en femme stationnent dans les toilettes pour dames. Des lesbiennes habillées en hommes campent dans les toilettes hommes. Berlin offre le spectacle d'une ville décadente ou émancipée.
"Sans tendresse, un homme est sans intérêt. Les écrivains, les compositeurs, les peintres, mais aussi les artistes comme les réalisateurs et les acteurs entrent dans la même catégorie. Ils doivent être manipulés avec des gants pour enfants, mentalement et physiquement". Mais derrière ce décor de fêtes et de paillettes, le chômage explose. Alors, la belle Anita décide de devenir danseuse de cabaret. Flamboyante, les cheveux rouges, elle danse en pantalons lorsqu’elle n’est pas nue, ce qui est peu commun à cette époque. En parallèle de ses succès comme danseuse, Anita Berber fait quelques apparitions au cinéma, notamment dans des films du réalisateur Richard Oswald. Trois fois mariée, Anita épouse en 1919 un riche héritier, Eberhard Von Nathusius. Elle le quittera pour vivre alors une histoire passionnelle avec une femme, Susi Wanowsky. En 1923, Anita convole ensuite avec son partenaire de scène, Sebastian Droste. Leur union fera scandale et leur vie de débauche les fera bannir d’une partie de l’Europe et se terminera avec le départ de Sebastien pour New York. Et puis soudain, en 1928, Anita quitte notre monde. Elle laisse en héritage une vie où le désir de liberté est absolu, vital, entrant au panthéon des icônes de son époque. Elle a sciemment brisé toutes les conventions sociales et théâtrales de son temps, proclamant ainsi par la suite une théorie pour justifier son comportement provocateur et transgresseur. Elle hantait le quartier de Friedrichstadt, apparaissant dans les halls d'hôtel, les boîtes de nuit et les casinos, rayonnante et nue, à l'exception d'une élégante banderole de sable qui masquait ses épaules décharnées et une paire de chaussures en cuir verni. Un temps, Anita Berber a fait ses entrées post-minuit vêtue seulement de ses talons, un petit singe effrayé qui pendait à son cou, et une broche en argent ancienne contenant de la cocaïne. Sur les scènes de cabaret de Berlin, elle dansait alors des fantaisies érotiques fantasques, inspirées par des concoctions d'éther et de chloroforme, de cognac, d'injections de morphine, et d'une disposition chic, pansexuelle. Ses danses portaient des noms tels que "Cocaïne" ou "Morphium". Les Berlinois, après quelques saisons tumultueuses au début des années vingt, se lassèrent enfin des scandales de la Berber. La grande prêtresse de la décadence chorégraphique est décédée dans la pauvreté en 1928, résultat d'une tentative désespérée de quitter abruptement sa plus chère addiction, le cognac, lassée du champagne.
"Les devoirs sont ce qui rend la vie la plus digne d'être vécue. Il arrive un moment où tout à coup vous réalisez que le rire est quelque chose dont vous vous souvenez et que vous étiez celui qui riait". Anita Berber est la fille d'une chanteuse de cabaret, Anna Lucie Thiem, dite Lucie, et de Félix Berber, premier violon du Gewandhaus de Leipzig qui se mariera cinq fois dans sa vie. Elle a trois ans et demi le huit novembre 1902 quand ses parents divorcent pour "opposition de caractères irréconciliables". À partir de 19066, elle est élevée à Dresde par sa grand-mère maternelle, Louise, dans un confort bourgeois. Elle a six ans et ne voit plus sa mère partie à Berlin, où Rudolf Nelson a embauchée celle ci dans la"revue du Chat Noir", cabaret de l'avenue Unter den Linden. À dix ans, soit un an avant Mary Wigman qui deviendra la promotrice de la danse expressionniste, elle est inscrite dans ce qui devient en 1912 l'Établissement d'enseignement Jacques Delcroze de Hellerau, où est mise en œuvre une pédagogie nouvelle basée sur la rythmique Jacques Dalcroze. En 1915, après que la guerre a éclaté, Anita Berber suit avec sa grand-mère sa mère à Wilmersdorf, une banlieue de Berlin où s'entassent les immigrés de l'intérieur. L'adolescente vit là, rue Zähringer, entourée de femmes, dont ses deux tantes maternelles, Else et Margarete, toutes deux vieilles filles. Tout en se produisant dans des cabarets, elle suit des cours à l'École de théâtre Maria Moissi de Berlin. Elle apprend la danse moderne et la pantomime en même temps que Dinah Nelken auprès de Rita Sacchetto, une actrice adepte d'Isadora Duncan et amie de Gustave Klimt qui, après avoir donné des spectacles de tableaux vivants à travers le monde, a ouvert dans sa villa une école. Elle monte sur scène pour la première fois en février 19166 à la Salle Blüthner, où elle participe à une chorégraphie au côté d'une autre débutante, Valeska Gert. Le chef de la censure Ernest von Glasenapp, qui est présent, préfère celle ci et déclare à propos de la première, "ça va vraiment trop loin". Elle part toutefois en tournée avec la troupe Sacchetto à travers l'Allemagne, Leipzig, Hambourg et Francfort. Sa rousseur naturelle la distingue parmi les nombreuses autres filles.
"Une fois qu'une femme a pardonné à son homme, elle ne doit pas réchauffer ses péchés pour le petit-déjeuner". Elle se produit dès lors en solo à l'Apollo, puis au Wintergarten, sous la direction d'un certain Pirelli, qui bouleverse le style de danse qu'elle a pratiquée jusqu'alors au sein des sages tableaux vivants de Sacchetto. Elle danse sur des musiques de compositeurs contemporains, tels Claude Debussy, Richard Strauss ou Camille Saint-Saëns, mais aussi Léo Delibes. Elle répète auprès d'Hélène Grimm-Reiter dans l'École pour la danse artistique et la culture physique, Kurfürstendamm, là même où sa jeune cadette Leni Riefenstahl réussit à s'offrir quelques cours à l'insu de ses parents. Richard Oswald l'introduit dans le cinématographe en 1918 et elle devient un mannequin recherché par les magazines féminins, une figure des ateliers photographiques Alex Binder et Eberth. La même année, elle fait sa première tournée à l'étranger, en Suisse, en Hongrie et en Autriche. Elle est à Budapest quand l'armistice est signé. Au cours d'une soirée de retour de scène, dans un hôtel de Vienne, complètement ivre, elle se livre pour la première fois en public à une danse alors entièrement déshabillée. Dans une capitale défaite et traversée par la révolution spartakiste, Anita Berber dépense sans compter en vêtements, chapeaux, chaussures et bijoux. Elle habite une suite de l'hôtel Adlon et entretient son image d'excentrique en se promenant un singe sur l'épaule et en s'habillant en homme. Elle lance la mode à la Berber, smoking et monocle. Anorexique, elle consomme éther, chloroforme, opium, cocaïne et cognac. La consommation de poudre lui vaut le surnom de "Reine des neiges". Elle découvre le sadomasochisme et fréquente alors grands restaurants et palaces. Elle a l'habitude de s'injecter de la morphine devant les autres clients. Elle parait une fois dans la salle à manger de l'Adlon entourée de deux jeunes hommes peints, vêtue d'un seul manteau de fourrure noire, qu'elle laisse tomber en prenant le champagne et qu'aussitôt le maître d'hôtel remet délicatement sur ses épaules. Punk avant l'heure, elle se teint les cheveux rouge sang et peint ses lèvres d'un grand cœur noir. La mode berlinoise est à la vedette sexuellement libérée. La rumeur prêtera à celle qui s'honore alors du titre de "mauvaise fille" de nombreuses liaisons saphiques, dont Marlene Dietrich. Anita Berber se met en ménage avec Susi Wanowsky, une femme divorcée d'un haut fonctionnaire de la police, propriétaire d'un bar pour rencontres lesbiennes, "La Garçonne".
"Le sexe est beaucoup mieux avec une femme, mais on ne peut pas vivre avec une femme". Le couple pratique un triolisme saphique avec Celly de Rheidt. Elle est d'une revue de Rudolf Nelson intitulée "Payez, s'il vous plaît" sur la scène du Théâtre Nelson, où triomphera cinq ans plus tard la Revue nègre de Joséphine Baker. Elle se produit sur la minuscule scène de "La Souris blanche", qui appartient à un puissant industriel, Peter Sachse, où certains spectateurs ne se présentent que le visage masqué. Son interprétation de "Morphine", sur la musique d'une valse lente écrite pour elle par Mischa Spoliansky, est un tube repris jusqu'à Paris. En juin 1922, Anita Berber rencontre au cours d'une soirée privée du Casino son prochain partenaire de scène, le poète homosexuel Sebastian Droste, qui, cocaïne aidant, prend aussitôt la place de Susi Wanowsky au poste de régisseur général. Fils de famille hambourgeois, c'est un danseur qui fut membre de la compagnie de Celly de Rheidt, une des maîtresses d'Anita Berber célèbre pour ses mises en scène subversives, plus blasphématoires qu'obscènes. Le spectacle que le nouveau couple met au point sans attendre se veut transgressif à la scène comme à la ville. La scénographie est confiée au viennois Harry Täuber, élève du peintre Franz Cižek, lui-même promoteur d'une pédagogie nouvelle qui laisse l'enfant s'exprimer. Évocation ambiguë du sadomasochisme comme du tabou sexuel qui pèse alors sur un possible métissage, l'entrée du personnage féminin, armé de fouets, se fait entre deux "nègres". À Vienne, Anita Berber a une brève, et incertaine, aventure avec la baronne Léonie von Puttkamer, cocotte extravagante qui fut cinq ans plus tôt l'obsession de Margarethe Csonka, la jeune homosexuelle suicidaire analysée par Sigmund Freud et plus connue sous le pseudonyme de Sidonie Csillag. Les tournées sont l'occasion de rencontres artistiques, en particulier avec Felix Albrecht Harta, Otto et Martha Dix, admirateurs qui n'hésiteront plus à parcourir de longues distances pour l'admirer sur scène. "Si charmante, si adorable, très spontanée et très séduisante" aux yeux de Martha Dix, qui la voit alors pourtant vider en moins d'une heure unebouteille de cognac tout en se maquillant dans sa loge, Anita Berber est peinte par Otto Dix sous les traits d'une vieillarde moulée dans une robe rouge, portrait totalement différent de la vision idéalisée qu'en a alors son épouse.
"Nous dansons la mort, la maladie, la grossesse, la syphilis, la folie, la famine, le handicap, personne ne nous prend au sérieux". À l'occasion, Anita Berber se prostitue, sans gêne, voire par provocation. À Wiesbaden, en 1925, devant ses amis Martha et Otto Dix avec lesquels elle se promène au sortir d'une représentation, elle répond à tout admirateur qui l'aborde: "C'est deux cents marks". Elle justifie cette pratique par le peu que lui rapporte son métier et le prix élevéde ses costumes qu'elle doit payer elle-même. Physiquement épuisée, elle se réfugie à Berlin auprès de son ami, le docteur Magnus Hirschfeld. Elle est hébergée dans une pièce qui sert d'infirmerie. C'est au salon Eldorado, qu'elle s'adonne à la cocaïne. Elle y entend les chansons de rue de Claire Waldoff, qui tient salon avec sa compagne Olgavon Roeder, ainsi que le duo Margo Lion Marlène Dietrich interprétant la chansonnette explicite "Ma meilleure amie". L'ex-actrice essaie de se reconvertir dans le théâtre. Embauchée au Theâtre intime de la Bülowstrasse par Gustave Heppner, elle joue, entre autres rôles, un des multiples personnages dans "Un Jeu de rêve" d'August Strindberg, qui est un hommage à la "Traumdeutung" de Sigmund Freud. La tournée au Proche-Orient reprend à l'automne. Dans la nuit du dix juin 1928, Anita Berber s’effondre dans une boîte de nuit de Beyrouth. Le médecin lui diagnostique alors une "phtisie galopante". Elle doit renoncer à poursuivre la tournée jusqu'à Damas. Son rapatriement en compagnie d'Henri Hofman est un calvaire dispendieux, son état imposant de longues étapes. Arrivée désargentée à Prague au bout de quatre mois, il faut alors qu'une collecte soit organisée dans les coulisses des cabarets de Berlin pour lui permettre d'acheter les billets de train. Hébergée par sa mère, elle est admise à l'hôpital Béthanie, qui accueille les indigents, et reste optimiste, forme des projets, prend soin de ses jambes. Elle meurt moins de trois semaines après son hospitalisation, le dix novembre, à l'âge de trente neuf ans. L'enterrement a lieu sous la pluie, trois jours plus tard, au cimetière Saint-Thomas de NeuKölln de Berlin. Elle est alors enterrée très pauvrement, sans pierre tombale.
"Les mots peuvent blesser et briser les cœurs et les esprits". Madonna et Lady Gaga ignorent probablement tout de la vie d’Anita Berber, l’oiseau de nuit le plus excentrique de l’Allemagne de Weimar, dont le tableau d’Otto Dix, La danseuse Anita Berber, peint en 1925, a longtemps tenu lieu de seul fil mémoriel. Pourtant, elles lui sont redevables d’une même filiation: la scène comme lieu où s’effacent et se réinventent les frontières entre avant-garde, érotisme et provocation. Danseuse, actrice, cabarettiste et poète, Anita Berber fut sans doute la première performeuse de l’histoire de la scène. Une performeuse dont le destin aussi flambant que dramatique semble inséparable des crises de la société allemande d’après-guerre. Érotisme d’après-guerre, Salomé, la dernière perversité. C’est en ces termes que se construisait sa gloire. Cette génération qui a vingt ans en 1918 a été alors marquée au vitriol par la grande guerre et découvre le chaos d’une Allemagne destituée de son Empire, en pleine révolution politique et dans la tourmente économique. Elle doit construire sa liberté dans ce paysage ravagé. La révolte contre l’autorité des pères sera alors volcanique. Anita Berber met alors en scène cette révolte, sans l’assortir d’un discours politique, comme le font les dadaïstes, mais lui donnant la tournure d’un anarchisme subjectif. Lorsque cette femme danse ses danses du vice, de l’effroi et de la folie, elle se danse elle-même. Ce n’est pas de la fantaisie, mais son propre être intérieur qu’elle met à nu devant les spectateurs. Son parcours ressemble à une suite de fuites en avant, chaque provocation en entraînant une autre toujours plus osée, chaque prise de risque visant à lui assurer le maintien de sa notoriété."Je suis une artiste et non une perverse. Vous pensez que je suis folle parce que je poudre de blanc mon visage, que je danse nue et prends de la cocaïne. La raison à cela est que j’ai sans doute alors commencé très tôt à lire Baudelaire et les ouvrages d’Henri Barbusse sur la guerre. Mon partenaire Sebastian Droste a traduit pour moi des textes grecs qui disent que ce n’est pas un vice de montrer son corps nu, car le corps est un cadeau de Dieu". La stabilisation économique a mis fin à la vie nocturne et ses excès. Les nouvelles idoles de Weimar sont alors désormais des reines de jour aux silhouettes sportives et bronzées. Comme la cabarettiste Valeska Gert, sortie de l’oubli grâce au cinéaste Völker Schlöndorf, Anita Berber ne sera redécouverte que tardivement, au cours des années 1980, par ses biographes en quête des derniers témoins des tumultes de Weimar, époque trop aisément regardée comme un âge d’or. Elle incarne sans doute l’esprit d’une génération qui fut la première au XXème siècle à se révolter et à réclamer le droit d’inventer sa propre vie. Une aspiration dont l’écho traversera tout le siècle avecplus ou moins de bonheur et dont s’empareront à leur tour la génération de mai soixante-huit et les postmodernes.
Bibliographie et références:
- R. M. Pettis, "Anita Berber"
- Varo Andor, "Anita Berber"
- J. Jentchik, "Anita Berber"
- Klaus Thomas Mann, "Anita Berber"
- Mel Gordon, "Five professions of Anita Berber"
- L. Fischer, "Anita Berber, 1918-1928"
- U. Scheub, "Anita Berber, göttin der nacht"
- Ralf Georg Czapla, "Anita Berber"
- Merrill Cole, "Anita Berber, danseuse nue"
- L. Guilbert, "Anita Berber ou la danse par le scandale"
- Leo Lania, "Anita Berber, a Weimar performance artist"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Le monde se fait rêve et rêver devient monde. Nous rêvons de voyager à travers l’univers, l’univers n’est-il donc pas en nous ? Il est certain que la conviction se trouve infiniment renforcée dès l'instant où une autre âme accepte de la partager. La nature de la maladie est aussi obscure que la nature de la vie". Novalis (1772-1801), de son vrai nom Georg Philipp Friedrich von Hardenberg, représente une sainte image de la littérature allemande, l’icone de la pureté même. Et sa fleur bleue qu’il chercha partout de part le monde reste un idéal européen d’utopies merveilleuses. Mais derrière cette lumière projetée se trouvent les mystères de Novalis. Qui est ce songeur de rêves magiques qui amis en route tous les pèlerins de l’Orient, tous les assoiffés d’amour éternel. ? Lui, sorte de licorne enchantée passée dans la poésie européenne, il était l’élu, celui qui sait et marche vers la sainte lumière. Mort à vingt-huit ans, dégageant une grâce surréelle, il sera ainsi comparé à un Mozart des lettres, la joie en moins. Le romantisme n’a jamais produit d’écrivain et d’œuvres si pures, si apparemment simples et lisses, si mystérieuses aussi. Ses œuvres et ses amours étaient imbriqués, inaccomplis tous deux. De lui il ne reste que "Les Disciples à Saïs", son pseudo-roman "Henri d’Ofterdingen", restés inachevés tous deux, "Les Hymnes à la Nuit", "les Chants spirituels", des "Fragments", un bref "Journal" et quelques lettres. Mais ses œuvres, ses amours, sa présence et sa mort ont eu tout le rayonnement profond d’une opération magique sur le romantisme, dont il reste et demeure la rosée même, ce souffle de l’ailleurs, cet appel vers le haut. Il exerce une présence douce et fraîche comme la bonne ombre des arbres qui tremblent pour nous. Ce vent qui les remue doit être le souffle de pureté de Novalis. Novalis est aussi bien dans sa vie que dans ses écrits une aspiration vers le haut, le sublime, un élan pur tendu vers l’infini. Une harmonie fragile et parfaite émane de ses vers, leur simplicité de fleurs dressées. Orphée au doux sourire il est donc passé très vite. Novalis s’appelait en fait Georg Friedrich Philip von Hardenberg. Il était né le deux mai 1772 dans un très vieux château médiéval de sa famille à Oberwiederstett, bâtisse pleine de rumeurs depuis le XIIIème siècle, d’étangs noirs, d’arbres sous le vent. Enfant chétif, avec une frairie de neuf frères et sœurs, il semble après bien des maladies ne renaître que vers neuf ans. À onze ans il sait le grec et le latin. Plongé tout le temps dans la lecture de contes et de poèmes, il traversait son enfance en rêvant. Ses années d’apprentissage se font d’abord à Iéna en 1770, puis en 1791 à Leipzig. Mais il n’apprendra vraiment qu’à l’Université de Wittenberg. La suite est l’histoire de deux amours, Sophie von Kühn, "l’âme de ma vie et la clé de mon propre moi", rencontrée en 1974 et morte en 1797, et qu’il verra toujours en pensée. Et puis les années Julie, Julie von Charpentier.
"Le saint frisson de la mélancolie, le sortilège, en nous, du souvenir, ont opéré profondément à fraîchir notre ardeur". La mort de ses amis, de ses frères, l’accompagne tout au long de son court chemin. Lui, de plus en plus transparent, s’en va vers l’épuisement. Les rencontres avec Goethe, avec Schlegel, sa renommée grandissante, ne l’apaisent pas. Il mourra de "manière si douce et si sereine" que ses amis pensaient voir partir un saint. C’était le vingt-cinq mars 1801 à Weissenfels, dans l’après-midi. Il avait demandé des livres, à son frère de jouer du piano, et il s’endormit doucement pour toujours. "Je veux mourir joyeux comme un jeune poète", écrivait-il. Sa légende lumineuse pouvait commencer, ses écrits d’un Orphée tendre vont la renforcer. "Le poète le plus pur de tous, le poète absolu", allait vivre dans le monde occidental comme le plus beau de nos fantômes. Une de ses œuvres est particulièrement bouleversante, car elle marque le cheminement d’un être. Il s’agit de son journal intime écrit depuis le 31ème jour, (18 avril 1797), jusqu’au 110ème jour, (6 juillet), de la mort de Sophie. Dans cette montée vers le dépassement nous tenons une des œuvres les plus hautes du romantisme: "À mesure que la douleur sensible cède et s’atténue, le deuil spirituel grandit et l’affliction spirituelle s’accroît en moi, une sorte de désespoir paisible s’élève toujours plus haut. Le monde me devient toujours plus étranger. Les choses autour de moi, toujours plus indifférentes. Et à mesure, tout se fait alors maintenant plus clair en moi et dans ce qui m’entoure". D’où vient l’attrait de la poésie contemporaine pour Novalis ? Sans doute de cette pureté originelle que notre époque recherche avec nostalgie, et errance. Aussi de cette manière qu’à Novalis de dépasser le réel, de voir par-dessus l’avenir radieux avec sa vocation brûlante d’éternité qu’il irradie. L'arrière-plan, c'est le XVIIIème siècle expirant, le siècle du rationalisme de la bourgeoisie combattante, victorieuse et consciente de sa victoire. Alors qu'à Paris, les doctrinaires rêvaient avec une cruelle et sanglante rigueur les possibilités du rationalisme jusqu'à leurs dernières conséquences, dans les universités allemandes, un livre après l'autre minait et détruisait le fier espoir en la toute-puissance de l'entendement. Napoléon et la réaction intellectuelle étaient déjà dans une proximité angoissante, après une nouvelle anarchie déjà en décomposition, s'annonçait le retour à l'ordre ancien. Iéna à la fin du XVIIIème siècle. Juste un incident alors dans la vie de quelques hommes.
"Les blessures existent , d'un mal éternel. Nous avons tous au cœur une tristesse divinement profonde qui demeure, et qui fait de nous tous un même flot. Et de façon mystérieuse, nous, dans, ce flot, nous allons nous jeter dans l'océan immense de la vie au plus profond de Dieu". La terre entière résonne de batailles, d'effondrements de sociétés entières, mais dans une petite ville d'Allemagne, quelques jeunes gens se réunissent et se proposent de créer à partir de ce chaos une nouvelle culture harmonieuse et universelle. Ils s'attaquent intempestivement à cette tâche, avec cette naïveté incompréhensible et follement hardie qui n'est donnée qu'aux hommes maladivement conscients, et même à ceux-là, seulement pour une seule chose de leur vie, et même dans ce cas, seulement pour quelques instants. C'était une danse sur un volcan, un rêve brillant et improbable . De nombreuses années plus tard, le souvenir de cette époque devait vivre encore dans l'âme d'un spectateur comme quelque chose de confus et paradoxal. Car malgré la richesse de ce qu'ils avaient rêvé et semé, "il y avait néanmoins quelque chose de pourri dans l'ensemble". Il s'agissait de construire une tour de Babel spirituelle, mais il n'y avait que de l'air pour tout fondement. Elle devait s'écrouler, mais dans sa chute tout s'est effondré chez ses constructeurs. Friedrich Schlegel a écrit une fois que la Révolution française, la théorie fichtéenne de la science et le Wilhelm Meister de Gœthe étaient les trois grandes tendances de l'époque. Des hommes appelés à être des hommes d'action ont dû se taire, s'épuiser jusqu'à la mort ou bien sont devenus de simples utopistes qui passèrent leur vie dans les virtualités courageuses de la pensée. Des hommes qui de l'autre côté du Rhin seraient devenus des héros tragiques n'ont pu vivre ici leur destinée que dans la poésie. La constatation de Schlegel est donc, si l'on tient compte de l'époque et des circonstances, étonnamment juste et objective. Il est même étonnant qu'il accorde tant d'importance à la révolution, car pour la vie spirituelle de l'Allemagne, Fichte et Gœthe étaient réellement les grandes tendances de la vie authentique, alors que la révolution avait à peine une signification concrète. Puisqu'on ne pouvait penser à un progrès extérieur, l'énergie des meilleurs s'est orientée vers la vie intérieure, et bientôt "le pays des poètes et des penseurs" dépassa tous les autres en profondeur, en finesse et en intensité spirituelle. Mais par cela même, l'abîme qui séparait les sommets de la base devenait de plus en plus grand. C'était en vain que ceux qui arrivaient en haut étaient pris de vertige devant la profondeur des abîmes et qu'ils avaient le souffle coupé par la rareté de l'air des hauteurs. La descente était déjà devenue impossible, car tous ceux qui étaient restés en bas vivaient dans des siècles depuis longtemps dépassés, et il était tout aussi inconcevable de les élever pour y construire une base plus large et plus solide. il n'y avait plus alors que le chemin qui continuait vers la hauteur, jusqu'à la solitude mortelle.
"L’extérieur est un intérieur élevé à l’état de mystère. Le rêve est un bouclier contre la régularité, la monotonie de la vie, il est un libre divertissement de notre imagination enchaînée qui mélange alors toutes les images de la vie et interrompt le sérieux continuel de l’adulte par un joyeux amusement d’enfant". Tout semblait disloqué. Chaque sommet se dressait dans un espace vide. Déjà, l'effet du rationalisme était dangereux et dissolvant. Il détrônait, au moins sur le plan de la pensée, toutes les valeurs établies et la seule attitude courageuse de défense était une réaction affective, en dernière instance tout aussi atomisée et anarchique. Et lorsque les fières armures des deux combattants furent détruites par les mains de Kant, il semblait qu'il ne restait rien qui eût pu introduire un ordre dans la masse croissante de connaissances nouvelles et dans la profondeur obscure. Seul Gœthe y est parvenu. Dans cette mer d'individualismes arbitraires et déchaînés, son culte tyranniquement conscient du moi est une île merveilleusement florissante. Tout autour de lui l'individualisme dépérissait, se décomposait en anarchie des instincts, mesquinerie perdue dans les détails et les états d'âme, renoncement appauvrissant. Lui seul est parvenu à trouver un ordre en et pour lui-même. Il a ainsi eu la force d'attendre tranquillement l'instant où son bonheur lui apporterait la plénitude, mais aussi la force de refuser avec une froide indifférence tout ce qui était dangereux et menaçant. Il a su mener son combat sans jamais mettre en jeu l'essentiel ni jamais abandonner rien d'essentiel dans ses traités de paix et ses compromis. Ses conquêtes étaient telles que sous son regard les déserts se transformaient en jardins, et lorsqu'il abandonnait, ce qu'il perdait ne faisait que renforcer et rendre plus harmonieux ce qu'il continuait de posséder. Et néanmoins, en lui aussi s'agitaient toutes les forces déchaînées de l'époque, et ses propres foudres maîtrisaient en lui des titans plus dangereux peut-être que les démons qui luttaient en ceux qui étaient précipités dans Novalis et la philosophie romantique de la vie. Il a fait face à tous les dangers et les a tous vaincus. Il a vécu toutes les souffrances de la solitude mais a organisé sa vie de manière à être toujours seul. Toute résonance venant de l'extérieur était pour lui un gain surprenant, un hasard heureux, mais toute sa vie a été une nécessité à la fois grande, cruelle et glorieuse que toute renonciation devait enrichir autant que toute acquisition.
"Assurément, nous vieillirions plus vite sans les rêves, si nous ne considérons pas le rêve comme un don immédiat du ciel, du moins est-ce l'exquise tâche et un amical compagnon dans le pèlerinage vers la tombe". Il est certain que ce serait la manière la plus profonde de parler des préromantiques que de raconter en détail ce que Goethe a représenté pour chacun d'entre eux à chaque instant de leur vie. On entendrait alors des ivresses exaltées de victoire et des tragédies muettes, d'immenses épanouissements, des aventures risquées et des voyages à la dérive, et on entendrait surtout les deux cris de combat fondus en un seul: arriver jusqu'à lui et le dépasser. Il est vrai que l'ensemble, bien qu'éparpillé sur toute l'Allemagne, n'était au fond qu'un salon littéraire, la création d'un groupe d'écrivains fondée sur une pensée sociale. Les personnalités les plus indépendantes et les plus individualistes s'y trouvaient réunies. Chacun d'entre eux avait atteint, par des chemins longs et difficiles, le point où il pouvait enfin voir la lumière du soleil et où s'ouvrait devant lui un vaste horizon. Chacun avait souffert toutes les tortures d'un homme abandonné dans le désert, assoiffé de culture et de communauté, les tragiques et douloureuses extases d'un individualisme tendu à l'extrême. Ils sentaient que le chemin qu'ils avaient parcouru, et avant eux, toute jeune génération de l'Allemagne en train de s'éveiller, menait au néant. Et presque en même temps, ils voyaient tous la possibilité de dépasser le néant vers l'être,de se libérer de l'anarchie littéraire qui leur était imposée par les circonstances pour s'orienter vers des buts fertiles et créateurs. Peu de temps avant eux, Goethe avait atteint ce but. Et peut-être cette réussite a-t-elle été pour cette génération l'aide décisive qui les a sauvés de cet énervement permanent, désorienté, dissolvant, qui avait détruit depuis un demi-siècle les plus grands esprits de l'Allemagne. Aujourd'hui nous appellerions probablement culture ce qu'ils cherchaient, mais eux, lorsque cela s'est présenté pour la première fois comme fin possible et salvatrice, ont trouvé des milliers de formules poétiques pour le décrire et ont vu des milliers de chemins pour s'en rapprocher. Ils savaient que chacun de leurs chemins devait y mener. Ils sentaient qu'il fallait assimiler tout l'imaginable, vivre tout le vivable pour que "l'Église invisible" qu'ils avaient vocation de créer devienne pleine de richesses et embrasse le monde. Il semblait qu'une nouvelle religion allait naître, panthéiste, moniste, déifiant le devenir, née des nouvelles vérités et des découvertes des sciences naturelles.
"La poésie plutôt que la poudre. Un mot, une phrase contiennent des charges explosives, susceptibles de libérer leur énergie latente lorsque s'offre l'occasion, qui servira de détonateur". Mais Novalis voyait avec la même clarté ce que Gœthe avait dû sacrifier pour y parvenir, et toute sa nature se révoltait contre la prétention de reconnaître cette solution comme la seule possible. Lui aussi avait comme fin la dernière harmonie de Wilhelm Meister et il voyait avec la même clarté que Gœthe à quel point étaient dangereux les commencements et les chemins de cet itinéraire. Il croyait que Gœthe s'était appauvri en atteignant le but et que ses sacrifices avaient dépassé ce qui était indispensable pour y parvenir. C'est ici que la voie du romantisme se sépare de celle de Gœthe. Tous deux cherchent l'équilibre des mêmes forces opposées, mais le romantisme exige qu'aucune force ne perde en intensité pour obtenir l'harmonie. Son individualisme est plus dur, plus entêté, plus conscient et plus pur de tout compromis que celui de Gœthe. Mais les romantiques veulent atteindre l'harmonie dernière précisément en poussant cet individualisme jusqu'à ses limites extrêmes. La poésie est leur éthique, et la morale leur poésie. Novalis dit une fois que la morale est fondamentalement poésie et Friedrich Schlegel penseque toute originalité authentique et originelle constitue déjà comme telle une valeur morale. Et néanmoins leur individualisme ne doit pas conduire à l'isolement. Novalis a dit: "Notre pensée est dialogue, et notre sensibilité sympathie". C'est le rêve archaïque de l'âge d'or. Mais leur âge d'or n'est pas un trésor des époques anciennes définitivement perdu qu'on ne rencontre plus que dans les beaux contes, c'est au contraire la fin, le but, et c'est le devoir de chacun de l'atteindre. C'est cela la "fleur bleue" qui doit être recherchée partout et toujours par les chevaliers rêveurs, c'est cela le Moyen Age qu'ils adorent avec ferveur, c'est cela le christianisme qu'ils professent. Il n'y a rien que l'homme ne saurait atteindre, le temps doit arriver où rien ne sera impossible. "On accuse les poètes d'exagérer, a dit Novalis. Il me semble cependant que les poètes n'exagèrent pas assez. Ils ne connaissent pas les forces qu'ils maîtrisent ni les mondes qui doivent leur obéir". Novalis est le seul poète de l'école romantique. Ce n'est qu'en lui que toute l'âme du romantisme est devenue chant et seulement chez lui de manière exclusive. Les autres, si on peut dire qu'ils étaient poètes, n'étaient que des poètes romantiques. Le romantisme ne leur a donné que des thèmes nouveaux, a changé seulement leur orientation, ou les a enrichis.
"Nous avons à être non pas simplement des hommes, nous devons aussi être plus que des hommes. L’homme est en somme tout autant que l’univers. Ce n’est rien de défini mais il peut et doit en même temps être quelque chose de défini et d’indéfini". Mais ils étaient déjà poètes avant de découvrir en eux ces nouveaux sentiments et le sont restés même après s'être détournés de tout romantisme. La vie et l'œuvre de Novalis, il n'y a aucun moyen d'éviter ce lieu commun qui est la seule formule adéquate, constituent une unité inséparable et c'est précisément en tant que pareille unité qu'elles sont un symbole du romantisme dans son ensemble. On dirait que la poésie romantique, offerte et perdue dans la vie, a été sauvée par sa vie et serait devenue par cela même une poésie plus pure et plus authentique. Il n'y a pas de tentative romantique qui, sur ce point, ne soit restée pure tentative, mais leur volonté nécessairement fragmentaire d'unité n'est restée chez aucun des romantiques si fragmentaire que chez lui, qui dut mourir précisément lorsqu'il commença à créer. Et néanmoins il est le seul dont la vie n'ait pas laissé derrière elle seulement un bel amas de ruines duquel on peut déterrer quelque morceau merveilleux pour se demander, étonné, quelle a pu être la bâtisse dont il a peut-être jadis fait partie. Ses chemins l'ont tous conduit au but, et ses questions ont toutes trouvé une réponse. Tous les fantômes et tous les mirages du romantisme ont trouvé ici une incarnation. Il a été le seul que les feux follets du romantisme n'aient pas pu attirer dans des marais sans fond car ses yeux étaient capables de voir dans chaque feu follet une étoile et parce qu'il possédait des ailes pour la poursuivre. Il a été celui qui a rencontré la destinée la plus cruelle, et lui seul a été capable de croître dans cette lutte. De tous ces gens qui voulaient dominer la vie, il est le seul qui ait réussi à forger la sienne et à en faire une œuvre d'art. Mais lui non plus n'a pas trouvé une réponse entièrement adéquate à sa question, car il interrogeait la vie et c'est la mort qui lui a répondu. Peut- être est-ce encore plus grand de chanter ainsi la mort que la vie. Mais ils n'étaient pas partis en quête d'une telle chanson. C'est la tragédie du romantisme que seule la vie de Novalis ait pu alors devenir poésie. Sa victoire est une condamnation à mort de toute l'école. Car tout ce avec quoi les romantiques voulaient conquérir la vie ne suffisait que pour une belle mort. Leur philosophie de la vie n'était qu'une philosophie de la mort, leur art de vivre un art de mourir. Car leur désir d'embrasser l'univers tout entier faisait d'eux des esclaves de toute destinée, peut-être Novalis ne nous paraît-il si grand et si entier que parce qu'il est devenu l'esclave d'un maître invincible.
"Les fleurs, les arbres, tout poussait avec force, tout verdissait avec vigueur. Il semblait que tout avait reçu une âme. Tout parlait, tout chantait". Le treize mai 1797, cinquante-six jours après la mort de Sophie, car le journalintime du poète s’ordonne à partir de ce décès, Novalis fait bel et bien l’épreuve d’une "vision" sur la tombe deSophie. Dans son journal, il raconte cette journée. Levé à cinq heures du matin, le poète s’acquitte de tâches diverses avant de recevoir par la poste une lettre du cadet des Schlegel accompagnée de la traduction toute fraîche du "Songe d’une nuit d’été" et de "Roméo et Juliette" par August Wilhelm Schlegel. Il y connaît alors une angoisse et une détresse intenses auxquelles succèdent un sentiment de plénitude, de joie et d’éternité, ainsi que la "vision" de Sophie, l’amenant à célébrer la puissance de la nuit. Les termes par lesquels l’auteur décrit brièvement son expérience dans son journal sont ceux-là mêmes que l’on retrouve dans le troisième hymne. Il achève le récit de sa journée par ces mots: "Shakespeare m’a donné beaucoup à penser". Dans la mesure où l’enchaînement de la lecture de Shakespeare et de la visite au cimetière est sans intervalle, on peut supposer que cette lecture a constitué l’influence la plus décisive, ou à tout le moins la plus immédiate, sur l’expérience fameuse du mois de mai 1797. Le théâtre shakespearien, évidemment augmenté de nombreuses réminiscences littéraires et philosophiques, a alors probablement libéré en Novalis un "regard" mystique. L’étroitesse des liens qui se tissent entre la mort de Sophie, la lecture de "Roméo et Juliette", l’expérience personnelle et solitaire d’une "vision", et l’écriture des "Hymnes à la nuit" est évidente. Mais les trois années qui séparent cette journée de la publication dans l’"Athenäum" nous permettent de supposer que l’écriture a été laborieuse, maintes fois reprise. Novalis est réputé pour sa poésie "nocturne", que l’on associe, et à tort, à une dimension d’invisibilité. Des "Fichte-Studien" au "Brouillon général" en passant par les "Disciples à Saïs", Novalis ne cesse pourtant d’insister sur la dimension visible de l’expérience. Dans ses fragments, il espère ainsi la venue d’une "machine sensiblement perceptible", corps-organe de la connaissance. Ce monde lumineux, ce règne des métamorphoses et multiples variations, cette chatoyance infinies des couleurs que les "Disciples à Saïs" célèbrent, doivent être laissés là. Sans raison, il se laisse happer par l’obscurité.
"Mon amour s'est transformé en flamme, et cette flamme consume peu à peu ce qui est terrestre en moi". La nuit qui est de prime abord proclamée par Novalis, et appelée de ses vœux, c’est ce qui, contrairementà la lumière, est ineffable et rend possible l’oubli. Comme chez Shakespeare, la nuit est un manteau ("Mantel") protecteur, elle est la promesse de laisser là les souvenirs, de ne pas se rappeler, de n’être que l’enveloppe sur laquelle s’enlève la mémoire du monde. D’où le passage de la mélancolie à la joie. La nuit tient alors sa promesse, et sa bienveillance est due au fait qu’elle purifie la lassitude des images diurnes et historiques. Les rêves d’enfance, les joies trop brèves de la vie, tous ces fragments de l’histoire d’un moi ne sont sans doute pas annulés, mais ils s’inscrivent sur les contours d’un champ neutre, asubjectif, anhistorique. Le visage, qui n’est le visage de personne sinon de la totalité du sensible. Chez Novalis, le visage infiniment bouclé de la matrice nocturne voit le moi voyant. Seule l’image est dotée d’yeux. Espace sauvage et jamais entièrement habitable, la nuit est le lieu où doit s’établir l’existence en sa fuite du jour. Cette fuite du diurne est aussi bien un affrontement, car dans le jour c’est en fait la nuit qui se donne. La nuit doit être affirmée dans sa pleine positivité. La nuit est un monde nouveau qui doit se gagner. On ne se laisse pas voir facilement. C’est à un travail de conversion qu’il faut s’exercer, et les deux premiers hymnes ont habilement préparé le terrain au troisième hymne. On sait cependant que le troisième hymne est en réalité le premier. Cela signifie aussi que quelque chose échappe au travail et à la préparation. L’angoisse signale une venue, et quelque chose vient en effet. En l’occurrence, quelque chose de peu remarquable communément. La nuit tombe. Mais pour Novalis, dont l’esprit résonne encore de l’appel tragique des amants shakespeariens, cette nuit va brusquement réaliser et produire effectivement la transmutation complète des valeurs que Juliette exigeait, un monde nouveau va apparaître. La survenue du nocturne va ainsi perturber entièrement le sens du deuil, et c’est en cela que Novalis fait une expérience "mystique". On voit combien Novalis est hésitant par rapport à la lumière. Bien qu’il l’ait restaurée après la vision mystique, accordant que la nuit ne reçoit d’efficace que dans un jeu complexe avec la lumière à laquelle il prêtait ses bras, la lumière de l’ancien monde se voit à présent évacuée. Puisque ce fut l’unique rêve, toute nouveauté ne peut être que toute nouveauté diurne, alors insignifiante au regard de la nuit.
"Le rêve nous apprend d’une manière remarquable la subtilité de notre âme à s’insinuer entre les objets et à se transformer en même temps en chacun d’eux". L’activité des dernières années de Novalis est alors plus intense qu’elle ne l’a jamais été. Qui plus est, il se fiance à nouveau, avec Julie von Charpentier. Et deux semaines déjà après la vision, un enthousiasme subit pour la philosophie, non sans lien avec le caractère événementiel de ce qu’il a vécu, fait son apparition. De santé fragile depuis sa naissance, Novalis côtoie la maladie, la sienne ou celle de ses proches, depuis toujours. Il allait se marier avec Julie von Charpentier lorsque sa phtisie s'intensifie. Malgré une cure à Teplitz, il meurt alors l'année suivante à Weissenfels d'un épanchement de sang consécutif à sa phtisie. Il a alors vingt-huit ans et laisse derrière lui une œuvre extraordinaire par sa créativité, son élévation spirituelle et la beauté de son expression. L’œuvre, polyphonique, marque par sa profondeur, tant au regard de la théorie de la littérature qu'à celui de l'histoire des sciences ou au niveau de l'élaboration d'une philosophie transcendantale renouvelée après Kant, puisque Novalis marque de son empreinte chacun de ces domaines. Son ami Friedrich Schlegel et son frère Karl assisteront à ses dernières heures. L'œuvre de Novalis est aussi bien littéraire, poétique, que philosophique et scientifique. Ayant peu publié de son vivant, il est néanmoins l'auteur de milliers de notes théoriques, alliant science naturelle, poésie, économie, politique et philosophie. L'essentiel de ces notes, prises entre 1798 et 1799, font partie d'un ensemble intitulé "Das allgemeine Brouillon" ("Le Brouillon général"). L'œuvre de Novalis a fait l'objet d'études variées, essentiellement en allemand, mais aussi en français, en anglais ou encore en italien. Pour autant, il a fallu beaucoup de temps pour que l'on fasse droit à la complexité de la pensée novalissienne en France. Ainsi, Novalis a d'abord été perçu comme un poète essentiellement aérien, céleste, tourné vers un au-delà inaccessible et invisible, et dont toute l’œuvre tournerait autour de la mort de sa fiancée. On oblitère alors l'essentiel de son rapport à la terre, à la nature et au sensible, et l'on passe à côté de ses œuvres théoriques et philosophiques en même temps que l'on caricature sa poésie. Dès avant la mort de Sophie et après celle-ci, les écrits de Novalis montrent pourtant un visage beaucoup plus subtil. Son œuvre occupe une place centrale dans les travaux consacrés au romantisme allemand, mais aussi dans les œuvres de nombreux écrivains qui ont reconnu l'influence de Novalis: Roger Ayrault, Gaston Bachelard, Albert Béguin, Walter Benjamin, Geneviève Bianquis, Maurice Blanchot, Bebel, Brion, Marcel Camus, Carlyle, Wilhelm Dilthey, Ebler, Armel Guerne, Georges Gusdorf, Huch, Kluckhohn, Lichtenberger, Lion, Lukàcs, Maurice Maeterlinck. Novalis est l’image lisse de l’admirable, il nous fascine comme une statue parfaite. Il nous donne un avant-goût de l’immortalité vers laquelle nous aspirons tous. Novalis nous guide ainsi vers notre intérieur.
Bibliographie et références:
- Gaston Bachelard, "Psychanalyse, le complexe de Novalis"
- Maurice Besset, "Novalis et la pensée mystique"
- Frédéric Brun, "Novalis et l'âme poétique du monde"
- Laure Cahen-Maurel, "L'art de romantiser le monde"
- Maurice Colleville, "Étude sur l'œuvre et la pensée de Novalis"
- Augustin Dumont, "L'opacité du sensible chez Fichte et Novalis"
- Pierre Garnier, "La poésie nocturne de Novalis"
- Armel Guerne, "Novalis ou la vocation d'éternité"
- Georg Lukács, "Novalis et la philosophie romantique de la vie"
- Gil Pressnitzer, "Novalis, La fleur bleue et l’éternité"
- August Coelestin Just, "Novalis vu par ses contemporains"
- Jean-Édouard Spenlé, "Novalis, essai sur l’idéalisme romantique"
- Gérard Valin, "Novalis et Henri Bosco, deux poètes mystiques"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Le livre de la vie est le livre suprême. Qu'on ne peut ni fermer, ni rouvrir à son choix. Le passage attachant ne s'y lit pas deux fois. Mais le feuillet fatal se tourne de lui-même. On voudrait revenir à la page où l'on aime. Et la page où l'on meurt est déjà bientôt sous vos doigts. Vivez, aimez, c'est la vraie sagesse: hors le plaisir et la tendresse, tout est mensonge et vanité". Romantique, bel et fier aristocrate amoureux de son Mâconnais natal, croyant désespéré, homme politique d’envergure, encensé par des admirateurs fervents mais voué aux gémonies par des détracteurs virulents, Alphonse de Lamartine naît à Mâcon le vingt-et-un octobre 1790 et il passe son enfance en Bourgogne, principalement à Milly, un petit village proche de Mâcon qui a pris le nom de Milly-Lamartine, en son hommage. Les bucoliques, verdoyants et doux paysages de ce que l’on nomme désormais "le val lamartinien" enchantent la vie et l’œuvre de ce séduisant aristocrate, tout au long de son enfance auprès de parents aimants qui élèvent dans la piété ce fils d’autant plus chéri qu’il est alors l’aîné d’une fratrie qui comptera cinq filles. Mais passées les belles années d’enfance, il faut qu’il se trouve une position car la famille Lamartine, quoique noble, n’est pas aisée. Or, un monarchiste ne saurait servir l’usurpateur qui est alors en place: Napoléon. Alors, au terme d’une enfance aussi rustique qu’heureuse, Alphonse, ne sachant quel destin choisir, sombre dans la mélancolie. Victime de langueur, Il sera envoyé à Aix-les-Bains, où une aventure sentimentale lui inspirera alors le poème: "Le Lac". Son père, Pierre de Lamartine, chevalier de Prat, capitaine de cavalerie au régiment Dauphin jusqu'en 1791, où il quitta volontairement l'armée, n'avait fortune et rang que de cadet. Sa mère, Alix des Roys, fille de la sous-gouvernante des enfants d'Orléans à Paris, épousée par amour, avait reçu une solide culture classique au chapitre noble de Saint-Martin en Beaujolais. Elle en avait rapporté un sincère sentiment de piété. Lamartine appartient donc à l'élite de la bourgeoisie et à la noblesse dite de robe. Son grand-père et son oncle Louis, possesseur du château et du domaine de Monceau, firent une assez fastueuse figure dans leur province, mais ses aïeux ne remontent pas plus loin que le XVIème siècle. Le chevalier de Lamartine, dès son retour en Bourgogne, décida de vivre sur sa modeste part d'héritage, le vignoble de Milly, proche de Mâcon. Royaliste fervent, qui avait combattu le dix août 1792 pour la défense des Tuileries, il considéra dès le début Bonaparte, consul et empereur, comme un "usurpateur", et se condamna, en pleine maturité, à une morose retraite. À Alphonse, entre 1790 et 1802, il donna cinq sœurs, et un frère mort en bas âge. La toute première éducation d'Alphonse de Lamartine eut lieu ainsi en pleine campagne parmi des fils de vignerons et de manœuvriers. Il fréquentait l'école rurale tenue par le jeune abbé Dumont, vicaire de la paroisse de Bussières, limitrophe de celle de Milly. il reçut de lui ses premières leçons de latin et de français. Aux veillées, sa mère contrôlait et complétait alors son instruction. Elle écrivait elle-même avec élégance: Fénelon et Racine étaient ses dieux, et Alphonse en récitait des pages entières.
"Rien n'est vrai, rien n'est faux, tout est songe et mensonge, illusion du cœur qu'un vain espoir prolonge. Tout change, ainsi tout passe, ainsi nous-mêmes nous passons, hélas sans laisser plus de trace que cette barque où nous glissons sur cette mer où tout s’efface". Au printemps de 1801, il fut placé comme interne à Lyon dans la pension Puppier. Il s'en évada. Repris, il s'y ennuya cruellement. À partir d'octobre 1803, il trouva un climat plus favorable au collège de Belley, tenu par les pères de la Foi. Il y parcourut, jusqu'au début de 1808, le cycle régulier des classes, de la troisième à la philosophie. Il y remporta des succès scolaires appréciables et y noua alors de solides liens d'amitié avec trois de ses camarades, Aymon de Virieu, Louis de Vignet, Prosper Guichard de Bienassis. Avec le premier qu'il appelait ainsi sa "conscience", bien que tous deux différassent d'idées et de convictions politiques, il entretint une correspondance faite de confidences et de discussions. Elle devait durer alors jusqu'à la mort d'Aymon en 1841. De 1808 à la première Restauration, Lamartine demeure à Milly. Un séjour à Mâcon, dans le commun hôtel familial, rompait pour lui en hiver la monotonie des jours. Les siens ne pouvant alors rien faire de lui, ni dans l'armée, ni dans la diplomatie, ni dans l'administration, puisqu'il eût ainsi servi Napoléon, se décidèrent à tolérer qu'il ne fit à peu près rien. Oisiveté tout apparente. C'est dans ces années, entre ses dix-sept et ses vingt-trois ans, que le jeune homme sent s'affirmer sa vocation poétique déjà éveillée à Belley. Un peu au hasard il fait d'amples lectures. Il se donne ainsi, sans que les siens s'en doutent, une formation personnelle qu'un voyage va compléter. Envoyé en Italie, de juillet 1811 jusqu'en avril 1812, il découvre à Florence, à Rome, surtout à Naples, l'éblouissement, la volupté de la lumière d'outre-monts. C'est à Naples qu'il séjourne le plus longtemps, près de cinq mois, reçu chez un cousin de sa mère qui y dirigeait la manufacture des tabacs. Il y entretient une intrigue ardente avec une jeune fille qui tenait dans la maison le rôle d'intendante. De cette Antoniella, il devait faire, quarante ans plus tard, la pudique Graziella. L'influence de ce voyage fut décisive. Aux premiers jours de la Restauration, Mr de Lamartine obtient alors pour son fils une place de garde du corps de Louis XVIII, acceptée avec entrain. À Beauvais d'abord, où il tient garnison, puis à Paris où il fait, six semaines, le "service du château" aux Tuileries, Lamartine s'y ennuie. Après s'être exilé en Suisse pendant les Cent-Jours pour échapper au service de Napoléon, il se fait alors rayer des contrôles. Sa vocation littéraire l'emporte décidément sur toutes les ambitions. Ses premiers essais montraient en lui un disciple de Voltaire, de Parny, mais aussi de Chateaubriand. Dès 1813, il a commencé à écrire un poème épique et national sur Clovis. Dans le même temps, il conçoit une tragédie biblique, "Saùl", écrit une tragédie antique, "Médée", commence une "Zoraïde". Voilà pour les grands genres. Des inspirations plus intimes: "quatre petits livres d'élégies", écrites pour célébrer le séjour à Naples d'Antoniella. Elle était morte, hélas, poitrinaire, en janvier 1815, il l'avait harmonieusement appelée "Elvire".
"Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé. Toutes les grandes lectures sont une date dans l'existence. Il n'y a d'homme complet que celui qui a beaucoup voyagé, qui a changé vingt fois la forme de sa pensée et de sa vie". À l'automne 1816, il était venu à Aix-en-Savoie, près du lac du Bourget, pour soigner une crise de foie. C'est à l'âme surtout qu'il souffrait. Dans la pension de famille où il était descendu, il rencontra une jeune femme qui achevait sa cure: Mme Julie Charles, femme du physicien illustre, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, qui, en 1783, avait accompli avec succès la première ascension scientifique. Pâle et brune, Mme Charles était, à trente-deux ans, menacée par la phtisie. Un mutuel attrait, dès le premier échange de regards, réunit les deux isolés. Brève idylle. Dès le vingt-six octobre, Mme Charles regagnait Paris. Lamartine l'y rejoignait au début de janvier 1817. Reçu par elle en son salon de l'Institut, présenté aux amis royalistes qui fréquentaient alors ce cercle un peu fermé, entre autres au philosophe Bonald, il ne repartit pour la Bourgogne qu'au début de mai. Tous deux étaient ainsi convenus de se retrouver en août au bord du lac de Savoie. Mme Charles, dont le mal avait progressé, ne put alors faire le voyage. Lamartine l'attendit plusieurs semaines, en vain. Dès la fin août il commença d'esquisser l'ode qui, sous le simple titre "Le Lac", deviendra la plus célèbre des Méditations poétiques, poème où, après avoir évoqué une promenade faite sur ces flots l'année précédente, après avoir rythmé le chant de la jeune femme, il conjurait la nature, moins périssable que l'homme, de conserver le souvenir de l'ivresse passée. Mme Charles mourut en décembre suivant, réconfortée par un retour à la foi, après lui avoir légué le crucifix sur lequel s'était posée sa "bouche expirante". Pendant deux ans Lamartine se partage entre Mâcon et des séjours à Paris, où il est accueilli avec faveur dans les salons. il y subit, en 1819, la séduction d'une "passion ardente et involontaire" pour une radieuse Italienne, véritable"Circé", "magicienne", épuisante. Cette comtesse Lena de Larche le divertit de son regret, sans lui faire oublier Mme Charles. Il travaille aussi à "Saùl", qu'il lit sans succès à Talma, et, à des intervalles inégaux, il laisse couler de son cœur des élégies ou des méditations qu'il soumet à Virieu. Ce sont tantôt des strophes ou des quatrains,"L'Isolement", "Le Vallon", "L'Automne", tantôt des sortes de "discours en vers", plus harmonieux, plus nourris de sentiments que ceux de "Voltaire", "Dieu", "La Foi", "L'Homme, "L'amour et l'amitié" ou encore de "L'Immortalité".
"On est toujours, crois-moi, du pays que l'on aime. La liberté économique, c'est la liberté pour le commerçant de s'enrichir sans limitation, et c'est la liberté pour le pauvre de mourir de faim. Chers enfants, bénissez, si votre cœur comprend. Cet œil qui voit l'insecte et pour qui tout est grand". Élégies ou discours, il en donne des lectures dans plusieurs salons parisiens. Villemain, alors jeune professeur en Sorbonne, l'abbé-duc de Rohan, se joignent à ses admirateurs. Une rumeur de renommée monte alors autour de son front charmant. C'est pour y satisfaire, et pour l'éprouver qu'il accepte alors de laisser imprimer, à cinq cents exemplaires, le recueil des "Méditations poétiques". Il n'en attendait pas la gloire, tout au plus une estimable réputation. Or ce fut, dit plus tard Sainte-Beuve, une"révélation". Toute une génération, la première génération des romantiques, y découvrit en des images amples et simples, en des rythmes souples, la poésie du sentiment, de l'inquiétude religieuse, de la foi, toute la poésie pure qui enivre et qui plane. Pour cette génération, Lamartine fut ainsi en même temps un Racine moderne et un Chateaubriand en vers. Pendant dix ans, d'avril 1820 au lendemain de la Révolution de 1830, le poète suivit la carrière de la diplomatie. Carrière coupée par de longs congés. Il ne fut en poste qu'à Naples comme "attaché", jusqu'au début de 1821, et à Florence, comme secrétaire de légation, du printemps de 1825 à l'été de 1828. Un peu moins de cinq années au total. Marié dès le mois de juin 1820 à Chambéry, sur le chemin de l'Italie, avec une anglaise convertie au catholicisme, Mlle Marianne-Elisa Birch, qui fut pour lui une épouse pleine d'admiration et de dévouement, il vécut, pendant ses congés, en Bourgogne. Son père lui avait fait don du château de Saint-Point, à proximité de Mâcon, qu'il restaura dans un style gothique, mais où, à l'intérieur, il installa le "confort anglais". Paris ne le voyait que pour d'assez brefs séjours. Il noua de sûres amitiés avec ses confrères plus jeunes: VictorHugo, Alfred de Vigny, Émile Deschamps et ne fréquenta pas les cercles littéraires et cénacles. Les premiers romantiques, ceux de "La Muse française" ou ceux du "Globe", acceptaient que sa gloire indiscutée les dominât d'un peu haut, d'un peu loin. À l'automne de 1823, Lamartine, à peu de jours d'intervalle, publia, chez un nouvel éditeur, deux livres nouveaux. "Les Nouvelles Méditations" répondaient, en apparence, par leur titre et par leurs sujets, à l'attente du public. Cependant, la composition en était plus artificielle que celle du volume de 1820. Elles étaient formées surtout d'élégies, d'odes et de stances. Plus variées et diverses que les premières, les"Nouvelles Méditations" n'obtinrent qu'un demi-succès. "La Mort de Socrate" eut plus d'admirateurs. Les mêmes qualités d'élégance, mais non pas toujours de mesure, se retrouvent dans le poème qu'on pourrait appeler "La Mort de Byron" et qui parut en septembre 1825 sous le titre: "Le Dernier Chant du pèlerinage d'Harold".
"Mon ami avait vingt ans, j'en avais dix-huit. Nous étions donc tous deux à cet âge où il est permis de confondre les rêves et les réalités. Celui qui peut créer dédaigne de détruire. On n'a pas deux cœurs, l'un pour l'homme, l'autre pour l'animal. On a du cœur ou on n'en a pas". En cette année 1825, au moment où il va partir pour Florence comme secrétaire de légation, un vaste projet, connu seulement de quelques intimes, occupe l'imagination de Lamartine: celui d'un vaste poème conçu alors le vingt janvier 1821, au sortir de Naples, comme il remontait par Rome vers la France. Cette "épopée de l'âme", il l'a, plus tard, définie "l'histoire de l'âme humaine et de ses transfigurations à travers des existences et des épreuves successives, depuis le néant jusqu'à la réunion au centre universel: Dieu". Ce poème mystique autant qu'épique faisait ainsi une large place à l'histoire de l'humble humanité, incarnée en quelques-uns de ses fils de choix. Leur destin se fût déroulé en une suite d'épopées significatives, et le poète, "barde de Dieu", eût aperçu le développement de ces tableaux comme une série d'harmonieuses visions. Ainsi avait abouti la fermentation épique qui, depuis sa jeunesse, travaillait l'imagination de Lamartine. Dès 1823, il avait tenté de disposer sur le chantier une ou deux des visions prévues. Mais le loisir lui avait vite manqué. Quand pourrait-il se retourner vers le "grand œuvre" ? À Florence, de 1825 à 1828, ce sont d'inépuisables chants qui sortirent de son âme, des chants à la gloire de Dieu qu'il appelait des "psaumes modernes". Pour la première fois, peut-être, il se sent l'âme comblée. Si, ennovembre 1822, il a perdu après quelque vingt mois son premier enfant, Alphonse, sa fille Julia est née peu de mois auparavant. Âgée maintenant de quatre ans, elle est devenue, par sa gentillesse et sa précocité, l'objet de son adoration. Avec Marianne-Elisa, elle est, ici, le sourire de son foyer. Près d'elles, il est heureux et serein.L'enivrement du ciel et du paysage toscans ajoute à son bonheur. Par l'intermédiaire de la nature, en des êtres qu'il aime, son âme s'élance jusqu'à Dieu. Elle s'exprime en hymnes, en des cantiques d'un lyrisme abondant, en des effusions "sans transition apparente" dont l'ensemble formera une symphonie à la gloire de la divinité.
"C'est là que Dieu et l'homme, la nature et l'art ont placé ou créé de concert le point de vue le plus merveilleuxque le regard humain puisse contempler sur terre, je jetai un cri involontaire et j'oubliai le golfe de Naples et tous ses enchantements". Avec elle, l'homme et la nature, qui sont également son œuvre, constituent les notes fondamentales de l'harmonie universelle que le poète tâche de dégager. Du printemps de 1826, date des deux premiers morceaux, "L'Hymne du matin" et "L'Hymne du soir dans les temples", part le déroulement de ce large flot poétique. À peine si Lamartine se retourne une fois vers Milly ou la terre natale. En 1828, "L'Infini dans les cieux" reprend, en l'élargissant, "L'inspiration stellaire des Étoiles" de 1823. Et la suite dite des "Quatre Grandes Harmonies", "Jéhova", "Le Chêne", "L'Humanité", "L'Idée de Dieu", ramasse et condense la démonstration du recueil entier. Tout dans l'univers, mais aussi dans l'histoire, tout parle de Dieu, tout démontre sa présence. Retrouvée à l'automne de 1828, la France lui rendit son âme tourmentée. Il écrivit "L'Hymne de la mort" et le magnifique "Hymne au Christ", dernier acte public de sa croyance chrétienne. Dès l'automne de 1829, le poème intitulé "Novissima verba", après un regard jeté sur le passé de l'auteur, ne traduit plus que de l'inquiétude, du regret et du doute. Et bientôt, remontant jusqu'à l'Italie de 1812, le "Premier Regret" pleure sur la tombe de la Napolitaine, morte en 1815, que Lamartine appellera Graziella. Ces dernières Harmonies ne méritaient plus leur nom. Elles n'étaient alors que les plus douloureuses et amères des "Méditations". Mais, par la virtuosité débordante de la forme, elles étaient élégantes. Lorsqu'en juin 1830, parurent les "Harmonies poétiques et religieuses" réparties entre quatre livres, si quelques-uns en discutèrent l'inspiration qu'ils ne jugeaient pas assez variée, tous admirèrent la maîtrise poétique de l'inspiré. Deux événements, à cette date, avaient fait époque dans sa carrière. Élu à l'Académie au début de novembre 1829, il venait d'y prendre séance le deux avril. Au lendemain alors de la victoire d'"Hernani" sur le Théâtre Français, sa réception avait revêtu l'allure d'un triomphe de "l'école nouvelle". Mais un deuil cruel obscurcissait secrètement ce triomphe. Au milieu denovembre, comme il était encore à Paris, sa mère, à Mâcon, avait été alors victime d'un affreux accident. Ébouillantée dans un bain, elle était morte en trois jours: "Chaque jour, je sens plus que j'ai perdu la moitiéde ma propre existence", écrivait-il. Un troisième événement, la proche révolution de Juillet, renforçant l'action des autres, allait pratiquer comme une coupure dans sa destinée. C'est donc au lendemain des "Harmonies"que s'achèvent ses dix premières années de gloire. Mais ce premier Lamartine va se modifier. En octobre 1830, le poète eut quarante ans. Alors commença pour lui l'époque de ce qu'on peut nommer les "grands desseins". Il voulut tout logiquement ajouter alors à la gloire littéraire celle d'un député, d'un orateur, d'un homme d'État.
"La nature est là qui t'invite et qui t'aime. Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours. Qu'est-ce qu'un bonheur qui se compte par jour et par semaine, et qui s'avance, à chaque minute, vers sa catastrophe finale, la mort ?" Après s'être démis de son emploi dans la diplomatie, pour demeurer fidèle à la branche aînée des Bourbons, il accepta de poser sa candidature à la députation dans la petite ville de Bergues, capitale électorale d'une circonscription dépendant de Dunkerque. L'un de ses beaux-frères résidait aux environs. Il lui manqua, le six juillet 1831, dix-sept voix pour être élu. Le poète satirique Barthélémy l'ayant violemment attaqué dans son journal "La Némésis", Lamartine, le jour même du vote, riposta par des strophes enflammées. Au milieu de1832, cependant, Lamartine quitte la France pour accomplir fastueusement, avec les siens et quelques amis, un long voyage en Orient. Il a nolisé pour lui seul un brick, l'"Alceste", qui, en deux mois de navigation, avec une brève escale à Athènes, le mène à Beyrouth où il installe sa femme et sa fille. De là, en des courses successives, il visitera le Liban, les lieux saints, Galilée et Judée, avec Jérusalem, les ruines de Balbek et Damas. Le retour aura lieu par Constantinople, les Balkans et la vallée du Danube. Lamartine ne sera qu'en octobre 1833 en Bourgogne, et il y transférera aussitôt, de Marseille où l'"Alceste" l'avait ramené par mer, le cercueil de sa fille, la petite Julia, déjà malade au départ et qu'une crise de phtisie avait emportée à Beyrouth en décembre. Deuil que, dans le récit même du voyage, d'admirables vers, "Gethsémani", allaient immortaliser.Quels sentiments, cependant, avaient décidé Lamartine à s'acquitter de ce pèlerinage ? Dans cette aventure, autant que le poète, c'est l'homme entier qu'il engageait. Quelques amis seulement, comme Virieu, en avaient reçu la confidence. Depuis les environs de 1830, la foi chrétienne, en lui, vacillait. Il espérait alors la raffermir, recevant une révélation qui ferait de lui comme un prophète, au-delà des dogmes et des liturgies, d'une forme plus rationnelle de la croyance. Des lieux Saints, il ne rapporte que sa fille morte et sa croyance agonisante. Les quatre volumes intitulés "Souvenirs, Impressions, Pensées et Paysages pendant un voyage en Orient", publiés en 1835, laissent saisir en plein travail de renouvellement les idées de Lamartine sur la poésie et surle monde. Ses réflexions inclinent vers le libéralisme et vers un libéralisme de plus en plus affranchi du dogme chrétien, sans rien renier nettement des croyances catholiques, il va se faire l'apôtre de ce qu'il appellera un"christianisme libéral et social". Pendant son voyage, les électeurs de Bergues avaient fait de lui leur député.
"On admire le monde à travers ce qu'on aime. La gloire ne peut être où la vertu n'est pas. Les poètes sont les voix de ceux qui n'ont pas de voix. L’Église n'a pas besoin de réformateurs, mais de saints". L'année suivante, il deviendra conseiller général de Mâcon. En 1838, obligé au choix, il abandonne ses commettants du Nord pour ses compatriotes dont il demeurera le représentant jusqu'à la fin de sa carrière politique. De 1833 à 1840, refusant de servir dans la Chambre aucun parti, on connaît son mot: "Je siégerai au plafond", il groupe autour de lui un nombre croissant de sympathies, créant ainsi le "Parti social", lequel ne doit s'occuper que "de ce qui peut être utile ou nuisible à la société". Et rapidement, par un effort discipliné, il s'assure l'aisance et la maîtrise oratoires. Ce poète a le secret des formules frappantes. Dès la fin de 1838, dans un discours où il rallie des voix autour du ministère Molé, il crie alors à tous les partis, au risque de les mécontenter tous: "Les générations qui grandissent derrière nous ne sont pas lasses, elles. Elles veulent agir et se fatiguer à leur tour. Quelle action leur avez-vous donnée ? La France est une nation qui s'ennuie !" Ainsi, dans ces années-là, sur le plan politique, menait-il son ambition vers les cimes. Mais il n'oubliait pas le grand dessein littéraire de son adolescence. De l'épopée humaine, humanitaire et mystique conçue en 1821, il écrivait deux chants ou plutôt deux "visions", dressait ainsi deux piliers qui devaient servir de soutien à cette construction monumentale: "Jocelyn", "La Chute d'un ange". Jocelyn ne fut d'abord, à l'automne de 1831, dans l'esprit de son auteur, qu'un récit élégiaque, un"poèmetto", ces mémoires eussent conté l'aventure survenue, pendant la Révolution, au futur abbé Dumont, premier maître du poète. Interrompue par les préparatifs du pèlerinage oriental, la rédaction fut reprise à l'automne 1834. "Jocelyn", "Épisode", "Journal trouvé chez un curé de campagne", parut en deux volumes en février 1836. Il comportait alors neuf "époques", dont la dernière était particulièrement longue et importante.Le succès de Lamartine avait, de nouveau, touché la France au cœur et retrouvait le prestige des "Méditations". L'œuvre, au total, est bien, comme le désirait son auteur, un poème épique, fondé sur l'idée du sacrifice, une apothéose de la vie simple et de la résignation. Il voulait en faire, aussi, comme un chef-d'œuvre de style familier. Défauts et qualités éclatèrent plus nettement dans "La Chute d'un ange", dont les deux volumes parurent au printemps 1838. Dans ce vaste tableau de "poésie antédiluvienne, primitive, orientale" et biblique, Lamartine affichait alors comme une volonté réelle de grandeur: il l'appelait aussi un "fragment dantesque".
"L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie, la fraternité n'en a pas. Je suis de la couleur de ceux qu'on persécute. Je suis concitoyen de toute âme qui pense. La vérité, c'est mon pays". Au printemps 1839, Lamartine assembla dans les "Recueillements poétiques" les poèmes, alors inédits ou non, fruits incertains de trop rares loisirs. Les deux derniers étés, surtout, à Saint-Point, l'inspiration l'avait visité avec une largeur, parfois même une violence d'émotion qui l'avait laissé tout vibrant. La mort de Louis de Vignet avait rouvert pour lui la source des souvenirs. La réflexion politique et sociale avait, d'autre part, éveillé en lui plus d'un rêve et d'une suggestion. Il avait été amené, en outre, à composer plusieurs poèmes dits de circonstance. Et quelles strophes de circonstance que celles qui lui avaient été arrachées par la mort de sa fille. Deux ans encore, au printemps 1841, La Marseillaise de la paix distendra témérairement cet amour de l'humanité par-dessus les préjugés et les frontières des nations. À partir de 1840 environ, des deux grands desseins de Lamartine, le second, l'ambition politique, l'emporte décidément. Il devient puissant orateur, opposant redoutable à la monarchie de Louis-Philippe. Tous ses loisirs, jusqu'en 1847, il les consacre à dresser la monumentale "Histoire des Girondins", œuvre de poésie plus encore que d'histoire, écrite pour le peuple, et destinée à lui donner une "haute leçon de moralité révolutionnaire, propre à l'instruire et à le contenir à la veille d'une révolution", d'une nouvelle révolution de 1789 et de 1791, qu'il s'agira d'arrêter avant 1793. Lorsqu'elle éclate le vingt-quatre février 1848, l'auteur des "Girondins" est l'un des fondateurs de la seconde République et, depuis le soir du vingt-cinq février où, à l'Hôtel de Ville, debout sur une chaise de paille, il fait, à force de courageuse éloquence, écarter l'adoption du drapeau rouge, il exerce sur la France et l'Assemblée, comme membre du gouvernement et ministre des Affaires étrangères, ce qu'on a pu appeler "trois mois de dictature oratoire", ce qu'on pourrait nommer aussi "trois mois de poétique espérance". Les "journées de Juin" font alors écrouler son prestige et, en décembre suivant, à l'élection pour la présidence de la République, la France entière lui accorde moins de vingt mille suffrages. Son rôle politique est terminé. Un autre souci entre alors profondément dans sa vie et l'écrase. Les embarras financiers, qui s'étaient manifestés pour lui dès le lendemain de 1830, l'accaparent après 1849. Comment vivre en éteignant d'immenses dettes ? Ses vignobles, ses châteaux de Bourgogne lui coûtent, certaines années, plus qu'ils ne lui rapportent. Il ne peut compter que sur sa plume. Il se condamne lui-même, comme il dit, aux "travaux forcés littéraires". Point de répit. Il publie d'abord une série de textes autobiographiques en préparation alors depuis plusieurs années, où il cède à l'instinct d'idéaliser son passé: "Confidences" (1849), dont il détache l'épisode"Graziella", vite aussi célèbre que "Paul et Virginie", "Raphaël", les "Nouvelles Confidences" et "L'isolement".
"Les liaisons sont des serments tacites que la morale peut désapprouver, mais que l'usage excuse et que la fidélité justifie. L'amour seul est resté, comme une grande image survit seule au réveil dans un songe effacé. La plus belle attitude de l'homme c'est de se tenir debout devant ses semblables, à genoux devant Dieu". Raphaël est la transposition souvent romancée des amours avec Mme Charles. Séduisantes et souples, ces trois œuvres sont à mi-chemin souvent du poème et de la réalité. La même formule caractérise les deux romans de 1851: "Geneviève, histoire d'une servante", et "Le Tailleur de pierres de Saint-Point". Ici et là, les personnages sont des humbles qui, par un effort quotidien, s'élèvent jusqu'à l'héroïsme de la vertu. Lamartine semblait inaugurer ainsi une forme familière du roman social. Attiré par un dernier voyage en Asie Mineure, où le sultan lui a concédé un vaste domaine, le poète doit se contenter de publier le récit pittoresque de ce nouveau voyage en Orient. Il entasse ensuite des compilations historiques, de deuxième ou de troisièmemain: "l'Histoire de la Restauration", qui est la meilleure parce qu'il a connu de près certaines années dont il rend bien l'atmosphère, "L'Histoire des Constituants", "de la Turquie", "de la Russie". À partir de 1856 enfin, il fait paraître, par livraisons mensuelles, un cours familier de littérature, dont il est l'unique rédacteur, pour lequel, chaque année, il sollicite les réabonnements. Tant d'efforts ne le libèrent pas. En 1860, il est contraint de consentir à la vente de Milly. Sous cet amas de besognes et de soucis matériels, la poésie lamartinienne, cette "respiration de l'âme", n'était pas morte. À plusieurs reprises, dans cette vieillesse laborieuse, de hautes inspirations revinrent le solliciter. En 1856, les souscripteurs du cours de littérature eurent la surprise d'y lire une méditation poétique, "Le Désert", poème philosophique laissé inachevé en 1832, dialogue entre l'âme du poète et l'esprit de Dieu. Surtout, en 1857, le quinzième entretien leur présentait "La Vigne et la maison", sublime élégie composée un soir de vendanges, à l'ombre de la maison de Milly, sorte de symphonie à deux voix, où résonnent toutes les harmonies de la vieillesse, du souvenir, de la mort. Large composition en mineur couronnée par la voix d'une espérance douce et résignée. Le poète semble, ainsi, inaugurer une suprême"manière", plus musicale et dépouillée. Il prélude aux trouvailles de la génération symboliste. Alphonse de Lamartine s'éteignit à Paris le vingt-huit février 1869, réconforté par le sourire de sa nièce et fille adoptive Valentine, à côté du crucifix d'Elvire. Autour de lui, le Paris du second Empire littéraire ou politique l'avait oublié. Pendant tout le romantisme, et préludant à l'âge symboliste, il avait été le maître de la poésie pure.
Bibliographie et références:
- Anne-Marie de Brem, "Alphonse de Lamartine"
- Henri Guillemin, "Lamartine, l'homme et l'œuvre"
- Richard Alix, "L'univers aquatique de Lamartine"
- Louis Barthou, "Lamartine orateur"
- Ernest Zyromski, "Lamartine, poète lyrique"
- Maurice Levaillant, "Alphonse de Lamartine"
- Pierre-Maurice Masson, "Lamartine"
- Jean-Pierre Richard, "Études sur le romantisme"
- Maurice Toesca, "Lamartine ou l'amour de la vie"
- Gérard Unger, "Lamartine. Poète et homme d'État"
- Arnaud Vendryes, "Amaurandes, Pratz et Lamartine"
- Sylvie Yvert, "Au moins le souvenir, Lamartine"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Un visage émacié et cependant empourpré de fièvre, creusant à peine la soie des coussins, des cheveuxpoissés de sueur, une toux qui déchire, une respiration embarrassée. C'est là le spectacle navrant de l'agonie d'une princesse qui n'a pas vingt ans". La vie d'Agnès Sorel n'offre pas seulement au moraliste ou au littérateur le cadre d'une attrayante biographie et d'une curieuse étude de mœurs. Quelle que soit l'opinion que l'on ait pu se faire jusqu'à ce jour de cette femme célèbre, il est sûr qu'elle a dû exercer une influence très-puissante sur la conduite d'un roi, et par conséquent sur des événements d'une haute gravité, à l'une des époques les plus critiques et les plus intéressantes de l'Histoire du royaume de France, qui a connu le début d'un essor". Enclin à la mélancolie, le roi Charles VII, justement surnommé le "Bien Servi", a bénéficié dans sa jeunesse de l'aide de Jeanne d'Arc. Quinze ans plus tard, dans sa maturité, il a trouvé le réconfort dans les bras d'une autre jeune fille, de vingt ans plus jeune que lui, Agnès Sorel. Née près de Tours, à Fromenteau, vers 1422, Agnès devient à dix-sept ans fille d'honneur d'Isabelle de Lorraine, épouse de René d'Anjou. Belle et au demeurant peu farouche, comme l'attestent ses portraits par le célèbre peintre Jean Fouquet, elle passe au service de la reine Marie d'Anjou et cède aux avances de Charles VII alors âgé de quarante ans en 1444. Agnès Sorel est la première favorite officielle de l'Histoire de France, les liaisons royales étaient plutôt tenues secrètes jusqu'alors. Cette jeune femme va tenir un rôle extrêmement important. Ce serait elle qui aurait convaincu le Roi de reprendre la guerre de Cent ans et de chasser les derniers anglais de Normandie. Elle apporte à la cour vieillissante une joie et une énergie vivifiantes. Agnès Sorel donnera quatre filles à Charles VII. Enceinte à nouveau, elle rejoint le Roi sur les champs de bataille, elle mourra quelques jours plus tard dans des circonstances encore bien mystérieuses. Elle aurait été empoisonnée par le dauphin, le futur Louis XI.
"L'amour courtois fleurit alors, comme nulle part ailleurs, à la cour angevine. On l'y cultive avec un soin infini". Agnès Sorel ou Soreau est née vers 1422, au château de Fromenteau, près Villiers-en-Brenne, dans la Touraine, et est morte à Anneville, près de Jumièges, le 9 février 1450. Son père, Jean Sorel ou Seurelle, écuyer, seigneur du Coudun, était gentilhomme au service du comte Charles de Clermont. Sa mère, Catherine de Maignelais, châtelaine de Verneuil en Bourbonnais, appartenait à une famille de petite noblesse. Admise de bonne heure à la cour de Nancy, Agnès fut attachée à la duchesse héritière de Lorraine, Isabeau, femme de René d'Anjou. La sœur de René, Marie d'Anjou, avait épousé Charles VII. Par suite des relations que ce mariage établissait entre les deux maisons de France et de Lorraine, la demoiselle de Fromenteau, c'est ainsi qu'Agnès s'appela d'abord fut présentée au roi de France vers 1441. Ce prince la remarqua, la retint auprès de lui, et bientôt après eut avec elle une liaison, qui demeura très secrète dans les débuts, mais qui, à partir de 1444, était publique. "Cette admirable fille est alors certainement nourrie de ses enseignements, toute imprégnée de ses principes". Depuis cette époque jusqu'à sa mort, Agnès ne quitta plus le roi, qui pendant ces six ou huit années ne cessa de lui témoigner l'attachement le plus passionné. Simple demoiselle d'honneur de la reine Marie, elle eut, grâce aux libéralités de son amant, un train de princesse, une maison royalement montée, des terres, des châteaux, ce qui, au dire de certains chroniqueurs, scandalisa les contemporains. C'était en effet la première fois que la maîtresse d'un roi avait à la cour une sorte de situation officielle. Agnès a donc tenu une assez grande place dans la vie de Charles VII, Est-ce à dire cependant qu'elle ait exercé sur la politique de ce prince l'influence que la plupart des écrivains ont signalée ? L'histoire d'Agnès Sorel est longtemps restée une pure légende.
"Il en tiendra compte, ne brusquera rien, acceptera, lui, le roi, de se plier aux règles d'un jeu qu'il ne peux renier, étant le premier chevalier de son royaume. Le temps a alors laissé son manteau de vent, de froidure et de pluie". Presque tous les historiens, trompés par des données chronologiques inexactes qu'ils adoptaient sans examen, faisaient naître Agnès vers 1410 et fixaient les commencements de sa liaison avec Charles VII aux environs de1433. Dès lors, c'était elle qui avait tiré le roi de son indolence, qui lui avait mis l'épée à la main contre les Anglais, qui l'avait débarrassé de ses pires favoris. Le traité d'Arras et les autres succès de la politique française étaient également son œuvre. Bref, on la représentait comme le bon génie de Charles VII et, en quelque sorte, comme la continuatrice de Jeanne d'Arc. C'est là une opinion fort ancienne, qu'on trouve exprimée déjà dans un quatrain attribué à François Ier ainsi que dans un conte de Brantôme. Mais elle ne repose sur aucune réelle autorité." Et s'est vêtu de broderie de soleil luisant, clair et beau. Ni bête, ni oiseau qui en son jargon ne change ou crie". Les recherches de Beaucourt, à la fin du XIXème siècle, en ont fait aisément justice. En reportant à 1420 ou 1422 la date de la naissance d'Agnès, et à 1441 celle de ses premières relations avec Charles VII, Beaucourt a réduit de sept ou huit ans le règne de la favorite, il a montré qu'elle avait paru à la cour trop tard pour exercer la salutaire influence qu'on lui a prêtée. Enfin, tout en reconnaissant qu'elle eut toujours beaucoup d'empire sur l'esprit du roi, il établit, d'après le témoignage des contemporains, qu'elle n'a pas eu d'action sérieuse sur son gouvernement. Il ne faut pas oublier que Charles VIl avait alors autour de lui des auxiliaires et des conseillers de premier ordre, Arthur de Richemont, Pierre de Brézé, Jacques Cœur, les frères Bureau, Etienne Chevalier et bien d'autres. Pour l'heure, il s'agit de briller parmi les belles du pays et les dames de la cour afin de leur prouver qu'une fille du Nord en vaut bien une du Sud. "Pourquoi la beauté ne serait-elle pas picarde ?".
"Mais, dans un coin de sa mémoire, demeure l'obscur souvenir d'une prédiction faite, jadis, par un astrologue". C'est à ces hommes qu'il faut rapporter tout ce qui se fit d'heureux ou d'utile dans cette période. Le seul mérite d'Agnès Sorel consista, ce semble, à ne point contrarier leurs vues et à les aider au besoin de son crédit. Il est presque certain qu'elle les soutenait. Tous ou presque tous étaient ses amis. Brézé, qu'elle sauva d'une disgrâce en 1448, Jacques Coeur et Chevalier, qu'elle se choisit pour exécuteurs testamentaires, paraissent lui avoir été sincèrement attachés. Au reste, il est assez remarquable qu'après sa mort les meilleurs serviteurs de Charles VII furent disgraciés ou relégués au second plan. Agnès eut de Charles VII quatre filles. La première, Marie, née vers1443 , épousa en 1458 Olivier de Coëtivy, frère de l'amiral. La seconde, Charlotte, née probablement en 1444, fut mariée par Louis XI à Jacques de Brézé, comte de Maulevrier et de Brissac. Jeanne, la troisième, dite Jeanne de Valois, née en 1445, devint la femme d'Antoine du Bueil, favori de Louis XI. Enfin Agnès accoucha peu de jours avant sa mort d'une quatrième fille qui ne vécut que six mois. Leur union fut très féconde pour l'époque. "Il lui avait annoncé qu'un grand roi l'aimerait et qu'elle serait à lui. Quel roi ? René d'Anjou ? Certainement pas. La duchesse, sa jalouse et belle épouse, veille toujours sur lui de trop près. D'ailleurs, il n'est plus roi de Sicile". Charles VII combla de bienfaits sa maîtresse. Vers 1444, il lui donna le château de Beauté-sur-Marne, près de Vincennes, "afin, dit Monstrelet, qu'elle fut dame de Beauté de nom comme de fait." C'est effectivement le nom qu'elle prenait d'ordinaire et que ses contemporains emploient de préférence pour la désigner. En 1445, Agnès, insultée par le dauphin, devenu ensuite Louis XI, quitta la cour et alla vivre à Loches, où Charles VII lui avait fait bâtir un château. Plus tard, Charles VII lui fit présent d'une terre à Issoudun, puis du domaine de la Roquecesière,en Rouergue, et de la seigneurie de Bois-Trousseau, en Berry. Enfin, quand il se fut emparé de la Normandie, il lui réserva la terre de Vernon-sur-Seine. Peu après il lui donnait le château d'Anneville, près de Jumièges. Agnès était alors enceinte de son quatrième enfant. Elle se rendit dans son nouveau domaine pour y faire ses couches. Le roi vint l'y rejoindre. Là elle fut emportée en quelques jours par une affection qui avait l'apparence d'une dysenterie.
"Elle n'en connaît qu'un autre: Charles VII. Ce ne peut être lui non plus. Il a quarante ans passés, des liens sacrés l'attachent à la reine Marie. Qui donc alors ? Agnès Sorel, sire. C'est une jeune fille de petite noblesse picarde". Comme il est arrivé maintes fois en pareil cas, cette mort soudaine, inattendue, parut à beaucoup de gens peu naturelle. On crut à un empoisonnement. Et, de fait on pense encore aujourd'hui que c'est bien ce qui a causé samort, mais il aurait été accidentel, dû à l'absorption de sels de mercure, utilisés à l'époque comme un médicament. Les historiens français sont muets sur ce point. Seul Thomas Basin a enregistré les bruits qui coururent alors. En revanche, les écrivains de l'école de Bourgogne, Jacques du Clereq et Monstrelet, accusent ouvertement le fils de Charles VII d'avoir fait périr la maîtresse de son père. Le dauphin avait eu, en effet, avec Agnès, de violents démêlés. Mais sa culpabilité, en dépit des apparences, n'a jamais été établie d'une manière certaine. On accusa aussi Jacques Coeur, un peu plus tard, lors de son procès. Charles VII parut ajouter foi à cette imputation.Tout cependant porte à croire que ce fut là une calomnie imaginée après coup par les ennemis du malheureux ministre pour le mieux perdre dans l'esprit de son souverain. Il y a aussi la cousine germaine d'Agnès, Antoinette de Maignelais qui, trois mois après la mort d'Agnès Sorel, prenait sa place dans le lit du roi. le roi la marie rarapidement, en 1450, à André de Villequier, l'un de ses chambellans, et, peu après, Antoinette recevait la seigneurie d'Issoudun. Elle avait donc le double motif de jalousie et de cupidité. De supputations en soupçons. "Précipité du faîte des passions heureuses au fond d’un gouffre d’horreur, celui qu’on nomme partout "le Victorieux" sent vaciller son équilibre, voit revenir avec effroi les ombres mauvaises du désespoir et du malheur. Il a besoin de cette femme. Sans elle, il sent qu’il sera, de nouveau, perdu. Agnès est la fée d’un monde charmant où il n’a pu pénétrer qu’à sa suite. Elle détient les clefs de l’univers ardent et suave où il règne près d’elle dans l’allégresse de son âme enfin pacifiée".
"C’est le feu dévorant qui embrase l’homme de quarante ans quand il lui arrive de trouver, sur terre, l’image du paradis. Il a d’elle un besoin que rien ne peut entraver. Il n’y a pas, pour autant, intérêt à hâter la manœuvre.Les femmes aiment qu’on les sollicite, non qu’on les force. Elles ne sont ainsi point gibier, mais inspiratrices". Le cœur d'Agnès fut déposé à l'abbaye de Jumièges, où on lui éleva un mausolée qui a été détruit pendant lesguerres du XVIème siècle. Son corps, transporté à Loches, fut inhumé dans l'église collégiale Notre-Dame, devenue l'église Saint-Ours après 1792, que la favorite avait de son vivant richement dotée. Le tombeau qu'on lui dressa dans le chœur, déplacé au XVIIIème siècle, puis ruiné à la Révolution, a été maladroitement restauré. Conservé longtemps à la sous-préfecture, ce tombeau est de nouveau, depuis 2005, dans l'église Saint-Ours. Au témoignage des contemporains, Agnès était remarquablement belle. Nous n'en pouvons juger. Les prétendus portraits qui nous sont parvenus, un dessin exécuté vers 1515, la statue couchée du tombeau de Loches, une miniature, œuvre de J. Fouquet, conservée à Francfort-sur-le-Main, un dytique sur bois de l'église Notre-Dame de Melun, qui se trouve aujourd'hui à Anvers, sont d'une authenticité plus que douteuse. Notons que le vieux roi Charles VII trouva après sa mort bien du réconfort auprès de la propre cousine d'Agnès, Antoinette de Maignelais. "L'Amour Courtois fleurit, comme nulle part ailleurs, à la cour angevine. On l'y cultive avec un soin infini. Cette admirable fille est certainement nourrie de ses enseignements, imprégnée de ses principes. Il en tiendra compte, ne brusquera rien, acceptera, lui, le roi, de se plier aux règles d'un jeu qu'il ne peux renier, étant le premier chevalier de son royaume. Je vois, dans ce désir forcené de possessions immédiates, un des pires dangers qui puissent guetter l'humanité. En se ruant ainsi vers les séductions faciles qu'offre le monde, les habitants de ce pays vont, de toute évidence, se détourner de l'indispensable quête spirituelle. N'oubliez pas que la tentation des richesses et du plaisir reste le plus éprouvé des pièges démoniaques."
Bibliographie et références:
- Auguste Vallet de Viriville, "Recherches historiques sur Agnès Sorel"
- Jean-Nicolas Quatremère de Roissy, "Histoire d'Agnès Sorel"
- Tracy Adams, "Agnès Sorel, une martyre politique ?"
- Pierre Champion, "Agnès Sorel, la dame de Beauté"
- Philippe Contamine, "Charles VII, une vie, une politique"
- Gaston du Fresne de Beaucourt, "Charles VII et Agnès Sorel"
- Georges Minois, "Charles VII: un roi shakespearien"
- Paul Durrieu, "Les filles d'Agnès Sorel"
- Pascal Dubrisay, "Agnès Sorel, féminité et modernité"
- Françoise Kermina, "Agnès Sorel, la première favorite"
- Robert Philippe, "Agnès Sorel"
- Philippe Charlier, "Qui a tué la Dame de Beauté ?"
- Jeanne Bourin, "La Dame de beauté"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Les écrivains créent ce qu'ils créent à partir de leur souffrance pleine d'effroi, de leur sang, de leurs tripes en bouillie, du magma horrible de leurs entrailles. Plus ils sont en contact avec leurs entrailles, plus ils créent. Nous n'avons pas de clé pour affirmer ce qui est masculin ou féminin, ou s'il y a des genres intermédiaires. Masculin et féminin pourraient être des champs qui recouvriraient des genres androgynes ou différents types de désirs sexuels. Mais parce que nous vivons dans un monde occidental et patriarcal, nous avons une chance très mince d'explorer ces possibilités de genre". Cheveux ras, tatouages, réputation sulfureuse, entorse aux bonnes mœurs, motos, Manhattan malfamée des années 1970, affiliation artistique avec les plumes les plus libres du XXème siècle, de Jean Genet à William S. Burroughs. Kathy Acker intrigue, impressionne, fascine, ou fait simplement peur. Derrière l’apparence, il y a les textes dont le fond et la forme déroutent. Elle naît le dix-huit avril 1947 et grandit à New York dans une riche famille juive allemande. Son père quitte sa mère avant qu’elle naisse, d'où une relation maternelle difficile. Elle se sent toujours marginalisée dans un foyer bourgeois. À dix-huit, sa famille lui coupe les vivres. Au début des années soixante, elle suit des cours de littérature à l’université de Boston et en Californie. Elle retourne ensuite à New York et travaille un temps comme strip-teaseuse pour subvenir à ses besoins. Parallèlement, elle fréquente assidûment la scène littéraire et poétique de St. Mark’s Place. Cette combinaison impossible entraine un déchirement perpétuel entre deux existences, une double vie mortelle et deux Moi différents. A good bad girl. À cette époque, elle ne trouve pas sa place dans la culture hippy émergeante qui déteste tout ce qui ressemble de près ou de loin aux homosexuels, dealers, travestis, prostituées et autres déviants. Elle écoute le Velvet Underground, travaille sur la quarante-deuxième rue, n’est jamais très loin du milieu d’Andy Warhol et de la faune de la Factory en général. Sa mère, qui s’est remariée tardivement, se suicide au milieu des années soixante-dix. Ce drame assombrit sa vie et noircit son écriture. Elle demeure en marge de l'institution littéraire, étant publiée seulement par de petites maisons d’éditions jusqu'au milieu des années 1980, gagnant alors ainsi l'étiquette de "terroriste littéraire". L'année 1984 voit sa première publication britannique, un roman nommé "Blood and Guts in High School". À partir de cette date, elle produit un corpus remarquable de romans, presque tous imprimés chez "Grove Press". Elle écrit des pièces pour nombre de magazines et d'anthologies, également des textes notables publiés dans les revues "RE/Search", "Angel Exhaust" et "Rapid Eye". Un scandale éclate lorsqu’on l’accuse de plagiat pour un essai sur Toulouse-Lautrec dans "Young Lust", dans laquelle est incluse une infime partie extraite du "Pirate" de Harold Robins. C'est enfin la gloire assurée. Elle en conservera le surnom de "poète pirate".
"Comme elle ignorait totalement comment on écrivait des poèmes, elle recopia la moindre bribe "dégueu" écrite par le poète latin Properce qu'elle avait été forcée de traduire quand elle était au lycée". En 1986, son roman "Sang et stupre au lycée" est interdit en Allemagne sous couvert de protection de l’enfance. Mis à part les thèmes de l’inceste et du sadomasochisme, le fait que ce roman n’ait prétendument pas de sens a beaucoup ulcéré et déconcerté les censeurs qui, alors choqués, lui reprochaient ses incorrections grammaticales, dessins, calligraphie, extraits en persan, confusion entre rêve et réalité et l’incohérence du récit. Ses influences premières sont des écrivains et poètes américains, "Black Mountain", Jackson MacLow et William S. Burroughs, le mouvement Fluxus, ainsi que la théorie philosophique, notamment Gilles Deleuze. Dans son écriture, elle combine tout à la fois, le plagiat, les techniques du cut-up, la pornographie, l'autobiographie, le trouble identitaire personne et personnage, afin de confondre les attentes de ce que devrait être la fiction. Elle reconnaît ainsi une fonction performative à la langue en dénonçant violemment l'instabilité de l'identité féminine dans l'histoire de la littérature masculine."Don Quixotte: which was a Dream", en créant un parallélisme identitaire entre autobiographie et personnification, ainsi qu’en se jouant des pronoms et de la syntaxe conventionnelle. Dans "In Memoriam to Identity", Acker attire l'attention par des récits populaires sur la vie d'Arthur Rimbaud, et de William Faulkner, qui construisent ou révèlent une identité sociale et littéraire. Bien qu'elle soit reconnue dans le monde de l'édition pour son style de prose féminine tout à fait nouveau et pour ses fictions transgressives, elle est également une icône punk et féministe en raison de ses engagement dévoués aux cultures minoritaires, aux femmes de caractère et à la violence. Le corpus des œuvres d'Acker emprunte fortement aux styles expérimentaux de William S. Burroughs et de Marguerite Duras. Elle utilise souvent des formes extrêmes de pastiche et même la technique de cut-up de Burroughs, laquelle consiste à couper des passages ou des phrases et à les réagencer de façon aléatoire pour un résultat autre. Elle-même situe son écriture à l'intérieur de la tradition européenne du nouveau roman. Dans ses textes, elle combine des éléments biographiques, pouvoir, sexe et violence en un cocktail explosif. Les critiques comparent souvent son écriture à celle d'Alain Robbe-Grillet et de Jean Genet et ont noté des liens avec Gertrude Stein et les photographes Cindy Sherman et Sherrie Levine. Les romans d'Acker montrent également une fascination pour l’art du tatouage. Ses héroïnes alternant scènes de sexe écrues à des réflexions intimes quasi mystiques.
"L'érudit définit les routes que les gens empruntent pour ne pas avoir d'ennui. Les enseignants remplacent les créations dangereuses et vivantes par des idées mortes. De nos jours, la plupart des femmes baisent à droite et à gauche parce que baiser, ça ne veut rien dire. Tout ce qui intéresse les gens aujourd’hui c’est le fric". L’étiquette de pseudo plagiaire que l’on attribue à Kathy Acker vient d’une technique narrative par laquelle elle s’approprie des textes, partant de différentes sources, et procède à leur déconstruction en jouant avec eux, modifiant, coupant, recomposant, réécrivant et éclatant les originaux. Elle sépare, coupe et insère les textes dans des contextes différents, changeant les sexes et chamboulant l’ordre. Mais là encore cette tentative n’est pas le seul fait de Acker, "Nova Express" de William Burrouhs utilise des cut-ups de Shakespeare, Rimbaud et Jack Kerouac. Sa poésie en est largement influencée tant du point de vue du style que des sources d’inspiration. Elle se caractérise par l’utilisation de formes extrêmement libres, le recours à une syntaxe propre, à un vocabulaire et à des sujets crus, relevant parfois volontairement de l'obscénité ou du trivial, ainsi que par un rythme fondé sur le punk rock. Quoi qu’associés avec des artistes généralement respectés, ses romans les plus connus, "Blood and Guts in High School", "Great Expectations"et "Don Quixote" reçoivent une critique mitigée. La plupart des critiques reconnaissent ainsi la manipulation talentueuse de la romancière en ce qui concerne les textes plagiés d'auteurs aussi variés que Charles Dickens, Marcel Proust, ou du marquis de Sade. Un peu à la façon d'un Rimbaud qui aurait été de surcroît femme, elle crie à la face blafarde du monde: "je suis une bête, une négresse, mais je puis être sauvée". Elle est même en position, convulsivement, de nous révéler l'origine la plus vraisemblable de cet invraisemblable, mythique rétrovirus. À quelle boîte de Pandore de quels malins, vilains enchanteurs nous devons sa glaciale épiphanie. Démasquer et restituer ceux-ci à leur première vérité de sous-hommes, ou humains-canins, avec quel courage d'horrible travailleuse, est même l'obsession la plus magnifique de Kathy-Cassandre, Acker-Antigone, ou plutôt son but le plus explicite, celui de la quête de la jeune-vieille knight-night, chevalier-chevalière de la Nuit, en sa nouvelle, très nominaliste incarnation, Don Quichotte. Pour réussir une aussi impressionnante entreprise, Kathy Acker n'a cru bon que d'avoir recours à the "Ancient Art of Madness", ou Littérature. Ainsi, elle a dû inventer une écriture nouvelle, apparemment "antilittéraire". Une écriture quantique, hooligan, plus rusée, plus insaisissable qu'un quark, plus sioux ou zen qu'un neutrino traversant le soleil. Rimbaud tatoué en jupe façon punk.
"La littérature est ce qui dénonce et taille en pièces la machine de répression au niveau du signifié. Car le fait est que nous vivons tous sous enchantement, dans un monde où de ce fait même l'amour est devenu impossible. L'opération de notre réveil, de notre exorcisme en cette heure extrême ne peut être que complexe, abrupte, déroutante". Elle ne peut en aucun cas procéder de la plénitude d'un dialogue narcissique avec ce bel objet culturel clos et flatteur qu'on appelle communément littérature. Autrement dit, Kathy Acker a une par trop haute conception de la littérature, de son importance et de son rôle, pour ne pas la malmener un peu: "J'ai assis la beauté sur mes genoux, et je l'ai injuriée". Qu'elle prend trop à la lettre et au sérieux le problème de l'efficace de ses formes, pour se réfugier dans un fétichisme de l'œuvre. Elle a donc inventé une écriture menée comme une danse de possession sans filets aux bords de la signifiance, une écriture "inculte" désinvolte ordurière qui contraint néanmoins à la philosophie, voire à la métaphysique. Une écriture véhémente, transgressive de toutes les règles, de toutes les convenances bien tempérées, "désécrite", mais qui est aussi celle de la mise-à-nu, du tremblement. Et du chant le plus exigeant. Une écriture parabolique, dérisoire, intenable. Une écriture qui déconstruit la syntaxe de nos récits, comme le cubisme avait déconstruit l'espace de nos regards. Une sorte de Guernica de l'écriture, pour notre temps. Une écriture de l'errance dans les déserts nucléaires retransmis par satellite d'un monde post-humain, post-libéral, qui est déjà virtuellement le nôtre. Un combat de l'écriture mené par un irrépressible héros-héroïne, sorte de Tom Poucet équivoque de la littérature, défaillante et indomptée comme tout ce qui est femme. Une écriture allègre, post-féministe, dédiée à tous les mutants, qui s'en prend vaillamment aux monstres froids du monde, c'est-à-dire à ceux perpétuellement renaissants du terrorisme moral, de la violence suicidaire, du mensonge infantilisant du fonctionnement historique des pouvoirs (Thomas Hobbes, ou l'"Ange de la Mort" oblige !).Une écriture perverse, insurgée, dont la visée est éthique, le plus profond désir, l'intime réveil, notre redressement.
"Chère Susan Sontag, voudriez-vous être assez gentille pour lire mon livre et me rendre célèbre ? La société dans laquelle je vis est complètement pourrie. Je ne sais pas quoi faire. Je ne suis qu'une simple personne et je ne suis pas bonne à grand-chose. Je n’ai pas envie de passer toute ma vie en enfer." Car si Kathy Acker est bel et bien héritière de William Burroughs et de la Beat Generation, voire du Henry Miller de la "Crucifixion en rose", elle introduit un axe déstabilisant à l'intérieur même de ces credo de la contestation, une violence à l'intérieur de leur violence. L'arme virulente du sexe, poussé au-delà de la pornographie, n'est plus une célébration, discours vibrant de la libération. Par sa minutie, sa crudité, hyper réelle, cette virulence devient alors une arme implacable contre le libéralisme lui-même, sa conception platement sexologique et économiste de la possession-jouissance, usage rationnelet interchangeable des corps, des habitats, devenu depuis enfer de la privatisation. C'est ce qui nous fait comprendre que Kathy Acker a bien lu Sade, mais aussi, à l'intérieur même d'une écriture de la plus grande violence contestataire, qu'elle est femme. D'autres noms, et non des moindres, pourraient être convoqués autour du berceau de cette enfant terrible de la littérature. Arthur Rimbaud, nous l'avons ressenti, pour la perverse candeur. Mais aussi, et peut-être davantage, Jonathan Swift, pour l'ironie, la vision stercorale. Franz Kafka, pour les distorsions de l'infrahumain. Dante Alighieri et Ezra Pound, pour la haine, l'urgence et le sérieux de la haine politique, de la conscience aiguë du mal qui la sous-tend. Car si le desengaño de Cervantès donne le ton fondamental, et permet divagations humoristiques et aventures néo-picaresques, c'est bien en réalité à une descente aux enfers que nous assistons. Descente tout autant subjective, comme chez Rimbaud, que plus proprement politique, comme chez Dante. L'utilisation de l'armature de la convention picaresque, d'un cervantisme volontairement approximatif, permet un tour supplémentaire à l'ironie, un détournement désinvolte de la parodie. En écrivant les improbables aventures, improbables dans leur sur-banalité, de son défaillant chevalier punk, Kathy Acker a écrit un livre moral, profondément politique, contre notre décadence.
"N'ayant jamais su ce qu'était une mère, la sienne étant morte lorsqu'elle avait un an, Janey dépendait de son père en toutes choses et le considérait comme un petit ami, un frère, une sœur, des revenus, une distraction et un père. Si je savais comment cette société a fini par être aussi pourrie, peut-être aurions-nous un moyen de détruire l'enfer." C'est ce qui explique, et justifie si besoin était, qu'elle s'en prenne à certains hauts personnages de ce monde, sans respect et sans ménagements, les reléguant aux gémonies de l'infra-humain. Le président des États-Unis est ainsi quelquefois, et même souvent, un président chien, un humain canin qui "ordonnaboie" des instructions à ses inférieurs couineurs. Mais Dante n'en faisait-il pas autant, et plus, lorsqu'il plantait cardinaux, princes et autres ennemis le cul en l'air dans l'enfer ? Ce faisant, il nous rappellent tous les deux à l'auguste tradition qui veut que la littérature ait une voix et un rôle, publiques, que la poésie se doive de prendre des responsabilités. Mais l'enfer de Kathy Acker, où elle se trouve d'ailleurs confinée elle-même, en tout premier lieu, à la première personne, et où elle erre inlassablement en non-dupe jusqu'à la Fin de la Nuit, n'est pas celui de Dante. Encore moins celui d'une quelconque moral majority, néo-puritaine. Son enfer, dont elle réussit à faire une arme politique redoutable, c'est l'enfer de l'amour. Malgré tous les discours de la libération, malgré tout l'agit-prop du droit à la différence, malgré Internet, et malgré le jogging, semble-t-elle dire, l'amour n'est pas possible dans cette société. C'est là un fait politique, ajoute-t-elle alors en en assumant tout le pathétique et le dérisoire. Nous pouvons nous payer du semblant, ou d'un retour nostalgique aux havres bénis de classe et de pouvoir, mais nous ne pouvons taire la voix de notre indigence. C'est ce que, par excellence, Kathy Acker ne fait point. Dévoiler les fers et les enfers privés du capitalisme-dans-l'âme, pour retrouver quelques indices pouvant conduire à la croyance dans la possible existence d'une éclosion du paradis de la joie d'amour, voilà tout le ressort, où le thème de sa quête. Andy Warhol ne faisait-il pas de la publicité un art.
"Janey Smith avait dix ans et vivait avec son père à Mérida, la principale ville du Yucatan. Janey et M. Smith avaient prévu que Janey fasse un long séjour à New York, en Amérique du Nord. Quand elle eut fini de rédiger ces enseignements profonds, étant vieille et épuisée, elle réaffirma sa croyance en l'inexistence de l'amour humain et mourut". Mais y a-t-il lieu de parler de thème, ou même lieu à proprement dire, dans l'écriture Kathy-Acker ? En fait, ce qui rend particulièrement difficile toute analyse, thématique ou structurelle, est son refus très efficace qu'il y ait le moindre lieu privilégié à partir duquel produire un discours ou du sens. Son seul lieu est celui de l'absence de lieu, de l'illocalisable, pourrait-on dire. Ou mieux encore. De la dépossession du regard en surplomb de la domination. C'est ainsi que, dans une perspective assurément quantique cette écriture terrorise la logique, terrorise la narration et le personnage. Nous sommes dans une sorte de continuum non-duel, où règne la loi de la non-séparation. Tout bouge, rien ne subsiste, rien ne résiste, tout se retrouve ailleurs sous un autre nom, autre et même. Tout lieu peut devenir un autre lieu, tout texte un autre texte et ainsi de suite. Sa grande vitesse, sa non-fixité, ses registres multiples, son refus de l'univocité du signifiant, ne s'expliquent pas autrement. Si toute chose est à la fois elle-même et autre chose, il ne peut y avoir de thème, de code, de récit nets arrêtés. Si l'on transcende allègrement le principe de la non-contradiction, c'est que, pour la post-féministe qu'est Kathy Acker, il y a sans doute encore bien une guerre à mener, non pas celle-là contre l'homme, la différence fait jouir ! Mais celle contre tous les Léviathans de la raison raisonnante, de la morale moralisatrice et de la logique logicienne très scientifiquement blindée, d'un monde qui est tout de même l'œuvre du mâle, d'un homme à l'entendement blessé par les reniements de l'amour et les avilissements du pouvoir. En ce sens, pour Kathy Acker, si nous polluons, si nous menaçons l'avenir du monde avec nos armes de mort, c'est que nous sommes déjà tous déchus et déchets nous-mêmes dans notre corps-âme. Post-punk, post-féministe, post-moderne. Le mot se profile, la constellation de questions qu'il véhicule aussi. Au delà de la mort du narrateur, du récit, du personnage, il y a la mort du texte, du corpus de la littérature comme ensemble clos, sacralisé. Chez Kathy Acker, c'est un déplacement de la tension critique depuis l'œuvre en soi, vers la problématique de sa réception. L'écriture, le texte, sont un media, c'est-à-dire un medium, un moyen parmi d'autres, contre d'autres.
"En fait, M. Smith essayait de se débarrasser de Janey pour pouvoir alors passer tout son temps avec Sally, une starlette de vingt et un ans qui refusait obstinément de baiser avec lui. Ce n’est pas comme moi quand je couche avec tous ces queutards des beaux-arts. Lorsqu'on couche avec sa meilleure amie, c’est franchement grave". Post-moderne, Kathy Acker l'est non moins parce qu'elle laisse son texte être constamment traversé d'autres médias (le rock, le vidéo-clip, la bande dessinée), d'autres cultures (le vaudou, le culte d'Ogun), d'autres voix, d'autres flux, d'autres références (la physique quantique, l'anarcho-syndicalisme catalan), d'autres époques (la Sicile du XIXème siècle, le Yorkshire des Brontë, le Londres de Wedekind), d'autres devenirs (on peut penser au devenir-animal de Deleuze et Guattari, à propos des chiens). Post-moderne aussi, par son épistémologie non-duelle, son refus catégorique de l'univocité des ismes (capitalisme, nationalisme, impérialisme, socialisme, etc.). Par l'ambiguïté sexuelle de ses personnages, et son annonce d'une hétérosexualité à élaborer dans l'indécidable. Également par son mixage non-hiérarchique de plusieurs registres et époques de la langue (archaïsmes, pidgin, mélo, volapük international, etc.), ainsi que de styles d'écritures. Pour son rejet libérateur de l'originalité, aussi. Post-moderne, enfin, par une écriture qui, malgré une grande violence destructive, ne reste pas uniquement sur le versant de la déconstruction, mais s'autorise à l'occasion l'affirmation sans faiblesse du chant. À cette non-fixité du sens, correspondent aussi le tremblement des genres, des catégories, des sexes. Ainsi les paradoxes érotiques, les anamorphoses qui rappellent le Kōan zen. Il s'agit en fait d'une déconstruction très audacieuse de ce qui est désigné, comme un perspectivisme syntaxique et grammatical, où le sujet blanc masculin assoirait sa domination du monde. En face, quelque chose de proche à la fois du langage enfantin, et de celui de la folie, idiome analphabète, entre punk, pidgin et roman de chevalerie, une espèce de "very bad-writing", comme on dit "bad-painting", qu'il est particulièrement difficile de faire passer d'une langue à une autre, mais qui correspond aux habitudes mentales des générations du vidéo-clip et des mass-médias.
"Un soir, M. Smith et Sally sortirent, et Janey sut que son père et cette femme allaient baiser. Janey elle aussi était très jolie, mais elle avait une drôle d'expression car un de ses yeux était de travers. Elle avait un regard perdu dans le vide". Ainsi l'écriture de Kathy Acker tend également à bouleverser, ou à repositionner le problème de la traduction. Ses effets de sens, leurs jeux et enjeux ne peuvent pas toujours être rendus par des équivalences symétriques ? Lorsque celles-ci existent. La traduction elle-même devient alors une sorte de "saut quantique". Les archaïsmes, les élisions, les "fautes"caractérisées demandent à être repensés, à rebondir ailleurs dans la langue de réception. Les effets et les registres aussi, en termes notamment d'une stratégie adaptée à un contexte littéraire nouveau, différent. Ceci, précisément pour ne pas trahir les intentions de l'auteur, ou courir le risque de ne pas les rendre perceptibles. Les critiques féministes répondent également fortement à ses œuvres, à la fois pour et contre son écriture. Pendant que certains font l'éloge de l'exposition d'une société capitaliste misogyne qui utilise la domination sexuelle comme une forme clé d'oppression, d'autres argumentent que l’utilisation extrême et fréquente d'images sexuellement violentes anesthésie rapidement et génère une objectification dégradante pour la femme. En dépit de critiques répétées, Kathy Acker maintient qu'afin de mettre au défi la structure du pouvoir phallocentrique du langage, la littérature doit non seulement expérimenter avec la syntaxe et le style, mais également donner alors une voix aux sujets tus qui marginalisent les tabous communs. L'inclusion de sujets controversés comme l'avortement, le viol, l'inceste, le terrorisme, la pornographie, la violence graphique et le féminisme vont dans ce sens. Elle publie "Empire of the Senseless" en 1988 et considère l'œuvre comme un tournant dans son écriture. Quoiqu'elle effectue toujours des emprunts à d'autres textes, dont "Les aventures de Huckleberry Finn" de Mark Twain, le plagiat est moins évident. Le roman tient aux voix de deux terroristes, Abhor, à moitié humain et à moitié robot, et son amant Thivai. L'histoire a lieu dans les restes délabrés d'un Paris post-révolutionnaire. Comme ses autres œuvres, "Empire of the Senseless" inclut violence graphique et sexualité. Cependant, ce roman se préoccupe beaucoup plus de la langue que ses œuvres précédentes. En 1988, elle publie également "Literal Madness: Three Novels" qui inclut les travaux précédemment édités "Kathy Goes to Haiti", "My Death My Life" by Pier Paolo Pasolini, et "Florida". Ouvertement bisexuelle durant toute sa vie, elle se marie et divorce deux fois. En avril 1996, un cancer du sein lui est diagnostiqué, elle entame un traitement. Elle décrit sa perte de foi en la médecine conventionnelle. Après avoir tenté plusieurs formes de médecines alternatives au Royaume-Uni et aux États-Unis, elle s'éteint le trente novembre 1997 à Tijuana au Mexique dans une clinique alternative spécialisée en cancérologie.
Bibliographie et références:
- Avital Ronell, "On the writings of Kathy Acker"
- Amy Scholder, "Kathy Acker, the novelist"
- Bob Scheider, "Life of Kathy Acker"
- Marck Ford, "Life of Kathy Acker"
- Rose Streisand, "A new way of writing, Kathy Acker"
- Kate Clausewitz, "On the writings of Kathy Acker"
- Winston Lenning, "Life of Kathy Acker"
- Alexander Trocchi, "Kathy Acker, the novelist"
- Charles Whibley, "Between art and life, Kathy Acker"
- Charles Kingston, "Life of Kathy Acker"
- Jane Yining, "Kathy Acker, the novelist"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"C’est après une nuit orageuse, et pendant laquelle je n’ai pas fermé l’œil. C’est après avoir été sans cesse ou dans l’agitation d’une ardeur dévorante, ou dans l’entier anéantissement de toutes les facultés de mon âme, que je viens chercher auprès de vous, Madame, un calme dont j’ai besoin, et dont pourtant je n’espère pas pouvoir jouir encore". (Lettre 48 Du Vicomte de Valmont à la Présidente de Tourvel). "C'est en vous voyant que je me suis éclairé. Bientôt j'ai reconnu que le charme de l'amour tenait aux qualités de l'âme. Qu'elles seules pouvaient en causer l'excès et le justifier. Je sentis enfin qu'il m'était également impossible et de ne pas vous aimer, et d'en aimer une autre que vous." (Lettre 52 Le Vicomte de Valmont à La Présidente de Tourvel). "Ce livre, s'il brûle, ne peut brûler qu'à la manière de la glace" (Charles Baudelaire). Rien ne semblait destiner l'officier d'artillerie, Choderlos de Laclos (1741-1803) à la Littérature, ni son roman, "Les Liaisons dangereuses", paru en 1782, à un tel succès, dans lequel le public vit un outrage, à clef scandaleux. Pierre Ambroise Choderlos de Laclos naquit à Amiens en 1741, dans une famille de la petite noblesse. Sa formation lui assura une solide culture scientifique et technique. Il choisit l’armée, se retrouva affecté dans l’artillerie, son extraction ne pouvant lui permettre plus noble carrière. Il parvint toutefois à s’illustrer en participant à l’élaboration du "boulet creux", aux qualités balistiques reconnues. En 1789, il devint le secrétaire du Duc d'Orléans, Philippe-Egalité. La période révolutionnaire ne l'épargna pas. Incarcéré à deux reprises, il échappa de peu à la guillotine. Il participa à la victoire de Valmy, puis au coup d’État du 18 Brumaire. En 1800, il fut nommé général de brigade dans l’artillerie par Bonaparte, entendant ainsi le récompenser. Désigné commandant de l’artillerie de l’armée d’observation dans les Etats du royaume de Naples, le 21 janvier 1803, il mourut à Tarente, pendant la campagne d'Italie, le 3 septembre, de dysenterie et de malaria. Laclos entreprit l'écriture des "Liaisons dangereuses" durant un séjour à l'île d'Aix en 1779. Sa vie morne, de garnison en garnison, lui permit de côtoyer le libertinage aristocratique, plutôt que de le pratiquer lui même, préférant conserver un regard distant, afin d'offrir, de l'Ancien Régime finissant, le portrait glaçant d'une société corrompue, et à la tradition littéraire du roman libertin, un chef-d'œuvre intemporel. Le sous-titre complet du roman, "Lettres recueillies dans une société et publiées pour l'instruction de quelques autres", indique la forme adoptée: le roman épistolaire, dont le genre littéraire était très prisé au XVIIIème siècle. "En effet, la situation où je suis en vous écrivant me fait connaître, plus que jamais, la puissance irrésistible de l’amour; j’ai peine à conserver assez d’empire sur moi pour mettre quelque ordre dans mes idées; et déjà je prévois que je ne finirai pas cette Lettre, sans être obligé de l’interrompre". (Lettre 48 Du Vicomte de Valmont à la Présidente de Tourvel).
"Quoi ! ne puis-je donc espérer que vous partagerez quelque jour le trouble que j’éprouve en ce moment ? J’ose croire cependant que, si vous le connaissiez bien, vous n’y seriez pas entièrement insensible. Croyez-moi, Madame, la froide tranquillité, le sommeil de l’âme, image de la mort, ne mènent point au bonheur. Les passions actives peuvent seules y conduire et malgré les tourments que vous me faites éprouver, je crois pouvoir assurer sans crainte, que, dans ce moment même, je suis plus heureux que vous. En vain m’accablez-vous de vos rigueurs désolantes. Elles ne m’empêchent point de m’abandonner entièrement à l’amour, et d’oublier, dans le délire qu’il me cause, le désespoir auquel vous me livrez. C’est ainsi que je veux me venger de l’exil auquel vous me condamnez. Jamais je n’eus tant de plaisir en vous écrivant". Consacré par Montesquieu dans "Les Lettres Persanes", adopté par Goethe dans "Les Souffrances du jeune Werther" puis par Rousseau dans "La Lettre des deux amants." C'est en disciple de Jean-Jacques Rousseau, que Laclos peignit les mœurs dépravés de la noblesse de cour, le conformisme de la morale religieuse, et la frivolité cynique des libertins se jouant de l'amour et du mariage. Les "Liaisons dangereuses" dénonçaient les douteuses fréquentations de salon ou d’alcôve, de jeunes gens candides, prompts à des égarements, dont la correspondance, servaient d'armes redoutables, à des séducteurs sans scrupules. L'œuvre, construite en architecture diabolique, apparaît comme une peinture complaisante des conduites de séduction. Mais Laclos n’est pas Valmont, son roman de mœurs n'est pas davantage un "catéchisme de débauche." Œuvre unique sur bien des aspects, "Les Liaisons dangereuses" marque durablement celui qui en entreprend la lecture. Par l’intelligence de sa structure: le genre épistolaire permet une construction diffractée d’une intelligence confondante. Alternant les personnages, les réactions, différant certaines lettres quand il en perd d’autres, anticipant la réaction de certains destinataires, l’auteur tisse un écheveau à la mesure des forces agissantes. Action et psychologie s'interpénètrent réciproquement. L'action s'implique dans l'analyse psychologique, en la relançant, tandis que la psychologie, en nouant et dénouant l'intrigue soutient l'action. Le récit, tout au long du roman, pourtant riche de cent soixante quinze lettres, demeure unifié. Le talent de Laclos est d'avoir su admirablement unifier les éléments dans un ensemble harmonieux. Les lettres, ensuite, ont rarement été exploitées avec autant de malice: Confidence intime, l’épanchement adolescent de Cécile, perverti par la complicité vénéneuse du duo, oie blanche à peine sortie du couvent, "commune pupille", conduite à la dépravation et à la luxure. le désespoir moral de Madame de Tourvel face aux assauts de moins en moins vindicatifs de Valmont.
"Tout semble augmenter mes transports: l’air que je respire est brûlant de volupté; la table même sur laquelle je vous écris, consacrée pour la première fois à cet usage, devient pour moi l’autel sacré de l’amour. Combien elle va s’embellir à mes yeux ! J’aurai tracé sur elle le serment de vous aimer toujours ! Pardonnez, je vous en supplie, le délire que j’éprouve. Je devrais peut-être m’abandonner moins à des transports que vous ne partagez pas. Il faut vous quitter un moment pour dissiper une ivresse qui s’augmente à chaque instant, et qui devient plus forte que moi". Qualité romanesque remarquable, chaque lettre nous renseigne sur celui qui raconte autant que sur ce qui est raconté. Selon le principe qui sera plus tard porté par Proust à son sommet, chaque personnage apparaît comme être de langage: précision, ironie de la Marquise de Merteuil, vivacité et clarté intellectuelle de Valmont, peu à peu dégradées par la passion, exaltation sentimentale niaise de Danceny, naïveté brouillonne et spontanée de Cécile, lucidité amusée, sagesse bienveillante, politesse un peu désuète, chez Madame de Rosemonde, bien-pensance et modestie extrême chez la Présidente de Tourvel, puis émoi, égarement, jusqu’à sa fin tragique. Mais, au-delà, la véritable innovation littéraire de Laclos, consiste de faire de ces lettres, des forces agissantes. Interceptions, copies, pressions, indiscrétions, restitutions, détournements, changements de destinataire. Il n’est pratiquement pas un tournant de l’intrigue dont le jeu épistolaire ne soit l’agent. Les personnages ne cessent donc de se croiser, de se séduire, de se débattre, peu-à-peu pris au piège par l'auteur. Le flamboyant Vicomte de Valmont joue à séduire, sans aucune vergogne mais tout bascule lorsque les sentiments mêlés de larmes prennent le dessus. Le libertin devient amoureux et se noie dans les méandres de l'amour, il chutera. La Marquise de Merteuil, femme raffinée à la beauté diabolique, complice de Valmont, perdra tout. Les jeunes gens, d'une naïveté confondante, pris aux pièges des maîtres du jeu, ne s'en remettront pas non plus. Les règles semblent simples dans ce jeu amoureux, deux cartes maîtresses: la vanité et le désir sexuel, Capitaine d'artillerie, Choderlos de Laclos révèle alors toute la froideur de la stratégie militaire, dans cette élégante comédie échiquéenne de l'égotisme et de la sensualité, où "conquérir" pour "prendre poste", nécessite toujours "attaques" , "manœuvres, "déclaration de guerre" pour "prendre poste", "jusqu'à la capitulation." Le duel par lettres échangées entre la Marquise de Merteuil et Valmont brille à chaque page. "J'ajoute que le moindre obstacle mis de votre part sera pris de la mienne pour une véritable déclaration de guerre: vous voyez que la réponse que je vous demande n'exige ni longues ni belles phrases. Deux mots suffisent." Réponse de la Marquise de Merteuil écrite au bas de la même lettre: "Hé bien ! La guerre" La polyphonie permet dans un premier temps à Laclos une démonstration de force, celle de la maîtrise de tous les tons et des nuances les plus fines dans la psychologie et la caractérisation. C’est aussi une plongée dans les eaux troubles de la rhétorique libertine: le lecteur se voit confronté à une langue brillante mais manipulatrice, mensongère et ciselée comme le diamant.
"Je reviens à vous, Madame, et sans doute j’y reviens toujours avec le même empressement. Cependant le sentiment du bonheur a fui loin de moi. Il a fait place à celui des privations cruelles. Si je me retrace encore les plaisirs de l’amour, c’est pour sentir plus vivement le regret d’en être privé. Je ne me vois de ressource que dans votre indulgence, et je sens trop, dans ce moment, combien j’en ai besoin pour espérer de l’obtenir. Cependant jamais mon amour ne fut plus respectueux, jamais il ne dut moins vous offenser". La mécanique épistolaire étant consubstantielle au libertinage en tant que tel. Feindre, tromper, détourner les soupçons, flatter, toutes ces manœuvres de séduction sont en réalité des opérations de langage écrit. L’écriture est pour les libertins, une action, le verbe précédant la chair. L'immersion dans le récit plonge le lecteur attentif, dans un système d’une telle ampleur qu’il en devient libertin lui-même: on jubile dans un premier temps de toute cette intelligence déployée au service de l’immoralité. Dans le secret, on occupe cette place omnisciente qui nous fait rire du ridicule et de la fragilité des "roués", comprenant davantage qu’eux, leurs aveux inconscients sur la voie royale de la dépravation. Mais le génie de Laclos est de, progressivement et insidieusement, gripper la machine. Puisque nous sommes devenus experts dans l’analyse des victimes, pourquoi ne pas faire celle des bourreaux ? La relation entre La Marquise de Merteuil et Valmont, l’amour pris dans les rets de l’orgueil, du pouvoir et de la réputation mènent la fin du roman vers des sommets. Le brillant libertin agonise en amoureux inconsolable, la marquise perd son honneur et sa beauté. Conformant ainsi le roman, au romantisme du XIXéme siècle, qui n'hésita pourtant pas, à le condamner pour outrage aux bonnes mœurs, et qu'une bonne part du cinéma du siècle suivant, contrairement au théâtre, préféra le tirer vers le drame sentimental. Sensuel et brillant, le roman est à l’image des libertins: il sait nous séduire par ses éclats pour nous éduquer à notre insu, et nous faire prendre le parti inverse de ceux qu’on avait idolâtrés, soudain bouleversés par une émotion authentique, sincère et sans calcul. Peut-on trouver meilleur moyen pour véhiculer une morale que l’excitant discours de l’immoralité ? "Voyez-vous, l’humanité n’est parfaite dans aucun genre, pas plus dans le mal que dans le bien". (Lettre 134)
"N'avez-vous donc pas encore remarqué que le plaisir, qui est bien en effet l'unique mobile de la réunion des deux sexes, ne suffit pourtant pas pour former une liaison entre eux ? et que s'il est précédé du désir, qui rapproche, il n'est pas moins suivi du dégoût, qui repousse ? C'est une loi de la nature, que l'amour seul peut changer. Et de l'amour, en a-t-on quand on veut ?". Vénéneux, sensuel et brillant, le roman est à l’image des libertins. Il sait nous séduire par ses éclats pour nous éduquer à notre insu, et nous faire prendre le parti inverse de ceux qu’on avait idolâtrés, soudain bouleversés par une émotion sincère et sans calcul. Ainsi, quelle que soit la modalité adoptée par un personnage, la corporéalité s'en venge. On assiste à une revanche des corps sur les modalités du désir qui cherchaient alors à les subordonner au langage à l'état pur. Mais le physique ne se laisse pas faire, et se révolte contre une telle abstraction. Or, le dénouement marque une autre victoire, il désigne le triomphe de l'auteur, sa victoire sur ses personnages. En tant qu'auteur, Laclos ordonne, orchestre avec brillance les modalités qu'il a su donner à ses protagonistes, jusqu'à ce que le présent subjectif de chaque lettre concoure au présent pseudo-objectif de l'auteur, et du lecteur, et affirme, dans la destruction finale de ce monde romanesque, la création même de son récit. Par là Laclos est complètement un homme de son temps, du siècle des Lumières finissant, qui se caractérise précisément par ce désir de se voir agir, de réfléchir alors sur son propre moment historique en même temps qu'on le vit, une volonté d' héroïser le présent. Il faut voir dans "Les Liaisons dangereuses" une redéfinition du savoir triomphant des Lumières. Ce n'est plus le fruit des sciences désintéressées, mais des intelligences fort intéressées, où savoir serait vraiment pouvoir, et où Laclos décèle une volonté et une puissance qui sous-tendent les projets dits philosophiques tout comme vouloir et pouvoir animent les projets libertins de Merteuil et Valmont. Mais, à la différence de l'abondante littérature philosophique de l'époque, la spécificité des Liaisons serait son optique libertine qui ne voit chacune de ces modalités qu'à travers le prisme du désir subjectif. Si les Lumières fondent l'ère moderne, "Les Liaisons dangereuses", témoin de leur siècle, sont par leurs caractères, les modes désirants qui dépassent magistralement les personnes qu'elles font s'aboucher.
Bibliographie et sources:
- Jean-Paul Bertaud, "Pierre Choderlos de Laclos"
- Betty Becker-Theye, "The seducer as mythic figure in Laclos"
- Jean Goldzink, "Le vice en bas de soie"
- Georges Poisson, "Choderlos de Laclos ou l’obstination"
- Jacqueline Spaccini, "Choderlos de Laclos"
- Roger Vailland, "Laclos par lui-même"
- Colette Verger Michael, "Choderlos de Laclos"
- Charlotte Simonin, "Marivaux, de l’autre côté du miroir"
- Franck Salaün, "Le romantisme chez Marivaux"
- Jacques Guilhembet, "L’œuvre romanesque de Marivaux"
- Frédéric Deloffre, "Marivaux et le marivaudage"
- Juliette de Bosmelet, "Le libertinage de Marivaux à Laclos"
- Aliette de Pracomtal, "Les clés des Liaisons dangereuses"
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"But words are things, and a small drop of ink, falling like dew, upon a thought, produces that which makes thousands". Borné dans sa nature, infini dans ses vœux, l’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux. Il y a de la musique dans le soupir du roseau. Il y a de la musique dans le bouillonnement du ruisseau. Il y a de la musique en toutes choses, si les hommes pouvaient l'entendre. Nous pouvons éprouver ou imaginer le regret avec lequel on contemple les ruines de cités, jadis capitales d'empires. Les réflexions suggérées par de tels objets sont trop banales pour être répétées ici. Mais jamais la petitesse de l'homme et la vanité de ses meilleures vertus n'apparaissent plus frappantes qu'au souvenir de ce que fut Athènes et qu'au constat de ce qu'elle est. Il était réservé à un minable antiquaire, et à ses vils agents, de rendre cette ville aussi méprisable qu'eux-mêmes et leurs carrières". George Gordon Byron était le sixième baron Byron. Il est né le vingt-deux janvier 1788 à Londres et il est décédé le dix-neuf avril 1824 à Missolonghi en Grèce à seulement trente-six ans. Il figure parmi les plus célèbres poètes de la littérature anglaise du début du XIXème siècle. Aujourd’hui encore, son nom est réputé. L’auteur est connu pour son style assez classique et figure parmi les principaux acteurs du romantisme aux côtés de Wordsworth, Robert Southey ou encore Coleridge. De par une sensibilité étonnante et un génie irrévocable à maîtriser la rime tel Don Juan qui maniait avec grâce l’épée de la séduction. Le nom de George Gordon Byron brille plus que jamais comme celui de l’une des figures emblématiques du romantisme anglais du XIXème siècle. Or, "qu’est-ce un nom ? Ce n’est ni une main, ni un bras, ni un visage", au-delà du nom de Lord Byron s’illustre un talent jamais égalé et une poésie qui reflète son âme d’une sensibilité singulière. Sa rime reflète ses angoisses, les tragédies qui jonchaient son parcours, ses amours passionnées et toute la fragilité d’un être hors du commun. Il glissa de lui-même dans chacune de compositions et tout au long de sa courte vie, fascine par sa beauté et son air majestueux. Si bien quel a presse conservatrice de l’époque avait peur que les écrits de Byron et sa figure magnétique, tel un buste de marbre n’écarte les femmes britanniques du chemin de la vertu. Mais, le côté sombre et orageux de la lune de Lord Byron est bien ses mœurs légères. Sa vie est marquée par les scandales de ses prouesses amoureuses jugées outrageuses et lui valant les critiques et la satire de la société, assez réactionnaires, de l’époque. Un génie sans pareil, fait écho à une sexualité débridée et à des envies non-réprimées. L’inceste, les maîtresses, l’abandon de ses enfants et sa bisexualité qu’il consommait dans l’ombre, puisque un comportement pareil était puni de mort à l’époque, contribuent à dessiner les traits d’un artiste qui faisait du danger son quotidien. Le voyage en Orient est une étape primordiale pour tous les poètes de veines romantiques. Aussi, Lord Byron ne fit pas exception à cette perspective très répandue dans ce siècle et visita la Grèce et la Turquie. Son mythe fut scellé par les secrets à jamais perdus d’une vie marquée par l’amour du danger, l’interdit bravé, le culte du moi. Byron est le génie tourmenté qui s’est éteint trop tôt, de cette malédiction que subissent les esprits supérieurs et novateurs. C’est la légende d’un homme qui a consommé l’amour et la poésie à doses égales.
"Perhaps millions, think. It is strange, the shortest letter which man uses instead of speech, may form a lasting link. Arrière les fictions de vos romans imbéciles, ces trames de mensonges tissues par la folie. Donnez-moi le doux rayon d’un regard qui vient du cœur, ou le transport que l’on éprouve au premier baiser de l’amour". Fils de John Byron, capitaine aux gardes, et de sa seconde femme Catherine Gordon de Gight, d’une famille d’Aberdeenshire descendant des Stuarts. Le capitaine ayant dissipé la fortune de sa femme, celle-ci se retira avec son fils à Aberdeen et y vécut avec un mince revenu de cent trente livres. C’est donc dans les montagnes de l’Écosse que Byron passa sa première enfance qui fut triste et maladive. Le caractère aigri, capricieux et emporté de sa mère, qui l’accablait tour à tour de caresses et de mauvais traitements, développa cette irritabilité et cette susceptibilité excessives qui furent alors les principaux défauts de son caractère. D’une beauté remarquable, il avait eu un pied tordu à la suite d’un accident survenu à sa naissance et cette difformité, quoique légère, fut pour lui une source constante d’amertumes. Il n’avait pas neuf ans qu’il tombait alors amoureux d’une jeune écossaise, Marie Duff, lorsqu’il apprit son mariage quelques années après, il fut, il le raconte lui-même, comme frappé de la foudre. Une de ses cousines, Margaret Parker, fillette de treize ans, fut sa seconde passion. C’était, dit-il, une des créatures les plus belles et les plus éphémères qui aient vécu. Toute paix et beauté, elle semblait sortir d’un arc-en-ciel. Elle mourut à quatorze ans, à la suite d’un accident, alors que Byron d’un an plus jeune était au collège de Harrow, et cette mort lui inspira ses premiers vers. En 1798, il hérita alors de la fortune et de la pairie de son grand-oncle William lord Byron, ainsi que du domaine de Newstead-Abbey donné à un de ses ancêtre par Henri VIII. Sa mère l’envoya au collège de Harrow où il se fit remarquer par son indiscipline et sa haine de toute tâche imposée. À Newstead-Abbey, en 1803, il s’éprit d’une jeune fille du voisinage, Mary Chaworth. Il n’avait que quinze ans et Mary, de deux ans plus âgée, dédaignait cet enfant boiteux qui devait pourtant, comme Dante à Béatrice, lui donner une poétique immortalité. Son père, tué en duel par l’oncle William, rendait d’ailleurs tout mariage impossible. Elle se fiança à un autre et l’adolescent envoyé à Trinity College, Cambridge, se consola par de nombreuse amours et scandalisa bientôt l’Université par son indiscipline coutumière et des excentricités que sa fortune lui rendait faciles. C’est à Cambridge qu’il publia son premier recueil de poésies, imprimé à Newark (1807), sous le titre de "Hours of Idleness", où s’étalent ses passions précoces et où percent déjà son humeur fantasque, son scepticisme et sa misanthropie. Lord Brougham, dans La Revue d’Edimbourg, en fit une violente critique à laquelle le jeune poète répliqua par une satire, "English Bards and Scotch Reviewers" (1809), où il s’attaque, avec une verve féroce, à toutes les personnalités marquantes d’alors. Il regretta alors plus tard cette boutade, car il essaya, vainement, de retirer ce pamphlet de la circulation.
"Of ages. To what straits old time reduces frail man, when paper, even a rag like this, urvives himself, his tomb. Rimeurs, qui ne brûlez que du feu de l’imagination, dont les passions pastorales sont faites pour le bocage, de quelle heureuse source d’inspiration couleraient vos sonnets, si vous aviez savouré le premier baiser de l’amour". Au sortir de l’Université, où malgré l’irrégularité de sa conduite il fit de bonnes études, il se lança dans toutes les extravagances de la jeunesse dorée et devint le héros de maintes aventures scandaleuses, puis en 1809 prit sa place à la Chambre des lords sur les bancs de l’opposition, et bientôt, las des débats parlementaires, partit pour le continent. En deux années, il visita successivement le Portugal, l’Espagne, les rivages classiques de la Méditerranée, résida quelque temps en Grèce et en Turquie. Les deux premiers chants de "Childe Harold’s Pilgrimage", parus en 1812, sont le récit de ses impressions de voyage et de ses propres aventures. Le succès en fut immense: "Je me réveillais un matin, dit-il, et j’appris que j’étais fameux". Sa popularité s’accrut encore du retentissement d’un discours qu’il prononça à la Chambre Haute contre les mesures de rigueur nouvellement prises pour étouffer les émeutes d’ouvriers. De 1812 à 1814, la publication du "Giaour", de "Bride of Abydos", du"Corsair" et de "Lara", augmentent l’enthousiasme. Byron devint l’idole des cercles de la jeunesse aristocratique et viveuse de Londres. Enfin, fatigué de cette vie de dissipation, rassasié de plaisirs, il voulut se ranger et épousa la fille de sir Ralph Milbanke, baronnet du comté de Durham, qui s’était éprise de lui. Le mariage fut célébré le deux janvier 1815 à Seaham, la résidence de son père. Ce fut un grand étonnement pour ceux qui connaissaient le caractère de Lord Byron, qui déclara d’ailleurs dans "The Dream" que le jour de ses noces toutes ses pensées étaient pour la demoiselle d’honneur de sa femme, qu’il trouva placée entre elle et lui dans la voiture. Cependant, de son propre aveu aussi, il fut quelque temps heureux, quoique "fort ennuyé par son pieux beau-père" qui avait offert au jeune couple une de ses résidences, dans le comté de Durham, pour y passer leur lune de miel. Mais dès le mois de mars les époux allaient s’installer à Londres, et c’est là qu’éclata leur incompatibilité d’humeur. Lady Byron, jolie, intelligente, distinguée, mais imbue de tous les préjugés du clan britannique, dévote et d’une vertu hautaine, ne pouvait faire les agréments du foyer d’un homme qui professait le mépris le plus profond pour toutes les conventions sociales, la haine féroce du dogme religieux aussi bien que du credo politique de la "respectabilité". Aussi dès sa grossesse se vit-elle délaissée par son mari, qui cherchait des distractions illicites du dehors, bien qu’il eût écrit d’elle avant son mariage: "Elle est si bonne que je voudrais alors devenir meilleur". Correcte, sèche, sans tempérament, incapable de faillir et de pardonner, elle était de ces femmes qui rendent la vertu insupportable. Il faut ajouter les embarras financiers sans cesse croissants et qui sans doute aigrissaient son caractère. Les dettes de Byron ne diminuaient en rien le chiffre de ses dépenses. En novembre 1815 il avait été obligé de vendre sa bibliothèque, en moins d’un an les huissiers avaient fait neuf fois irruption dans la maison.
"And now I'm in the world alone, upon the wide, wide sea. But why then publish ? There are no rewards of fame. Si Apollon vous refuse son aide, si les neuf sœurs paraissent vouloir s’éloigner de vous, ne les invoquez plus, dites adieu à la muse, et essayez de l’effet que produira le premier baiser de l’amour". Le dix décembre 1815, la jeune femme accoucha d’une fille, Augusta-Ada, et le six janvier son mari, qui ne communiquait plus avec elle que par lettres, lui écrivit qu’elle eût à quitter Londres aussitôt que possible pour vivre avec son père en attendant qu’il ait pris des arrangements avec ses créanciers. Elle partit huit jours après rejoindre ses parents à Kirkby Mallory et, bien qu’elle lui écrivit à son départ une lettre affectueuse, elle s’occupa alors de faire déclarer son mari "insane", affirmant qu’elle ne le reverrait jamais plus. Cette séparation fit scandale. Quelques propos répétés excitèrent une explosion d’indignation publique. Byron fut accusé de toutes sortes de vices monstrueux, et la presse anglaise, toujours hypocritement vertueuse et champion de la morale le compara à Néron, Héliogabale, Caligula, Henri VIII. Il n’osa plus se montrer en public de crainte des outrages de la foule et des brutalités de la populace. La cause de cette fureur, tenue secrète par la génération suivante, ne fut révélée que cinquante-cinqans plus tard par Harriett Beecher Stowe: Byron aurait eu des relations incestueuses avec sa demi-sœur Augusta, fille d’un premier mariage de son père, devenue Mistress Leigh. Cependant celle-ci continua jusqu’en 1830 d’être en bons termes avec lady Byron, servant d’intermédiaire entre elle et son mari tant qu’il vécut. Elle mourut en 1851, et ce ne fut qu’en 1856 que lady Byron aurait confié ce secret à la romancière américaine, et cela par charité évangélique. Elle pensait qu’en ternissant la mémoire du poète, elle diminuerait l’influence néfaste de ses écrits et par suite son expiation dans l’autre monde. Mistress Stowe ne publia ces confidences qu’en 1869 dans le "Macmillan’s Magazine" et dans "The Atlantic Monthly". Dans son livre "The Real Lord Byron", J. C. Jeaffreson revint sur cette question de l’inceste, qui ne devrait pourtant laisser aucun doute, à en juger par des stances écrites à sa sœur Augusta pendant le séjour du poète à la villa Diodati (1816), et des vers adressés à "My Sweet Sister" ("Ma douce sœur"), détruits à sa mort sur son expresse volonté. Byron implora son pardon, qui lui fut implacablement refusé, et la séparation à l’amiable eut lieu le deux février 1816, à la suite de quoi il quitta l’Angleterre pour n’y plus revenir, après avoir publié "The Siege of Corinth" et "Parisina". Le premier ouvrage fut composé pendant son année de cohabitation conjugale, car le manuscrit tout entier est copié de la main de Lady Byron. L’éditeur Murray envoya un chèque de mille guinées que Byron lui retourna.
"I ask in turn why do you play at cards with them ? But why drink ? Why read ? To make some hour less dreary. Je vous hais, froides compositions de l’art. Dussent les prudes me condamner et les bigots me désapprouver, je recherche les inspirations d’un cœur qui bat de volupté au premier baiser de l’amour". Il visite la France et la Belgique, se rend en Suisse où il se lie avec le poète Shelley, dont la vie agitée et courte eut tant de similitudes avec la sienne. À Genève, il compose le troisième chant de "Childe Harold" et "The Prisoner of Chillon", et, en face des glaciers de l’Oberland, s’inspire pour son sombre drame de "Manfred", écrit en 1817 ainsi que "Lamentof Tasso". De 1818 à 1821, il habita Venise et Ravennes, complétant "Childe Harold", écrivant "Mazeppa", "MarinoFaliero", "Werner", "Caïn", "Difformed Transformed". Mais de toutes ces œuvres, la plus extraordinaire est bien l’épopée de "Don Juan", qu’il acheva à Pise en 1822. Don Juan, héros railleur, cynique, passionné, enthousiaste, aventureux et mobile comme lui. La vie de plaisirs excessifs avait sans doute fatigué son cerveau, car il ne travaillait plus que sous l’influence de copieuses libations. Après un amour scandaleux avec la comtesse Guiccioli, sentant sa verve poétique lui échapper, il essaya de la politique. Whig en Angleterre, il ne pouvait être alors que carbonaro chez ce peuple qui aspirait à son émancipation. Le mouvement ayant avorté, il fonda, avec les poètes Leigh Hunt et Shelley, "Le Libéral", qui n’eut que quelques numéros. Dépité et mécontent, voyant ses forces s’user, son génie s’appauvrir et sa fortune se fondre, il résolut de mettre au service de l’insurrection des grecs pour leur indépendance tout ce qui lui restait. Il partit sur un brick frété à ses frais et débarqua à Missolonghi le quatre janvier 1824, ne trouvant partout que confusion, discorde, anarchie, rapacité et fraude. Un peuple brave mais sans discipline, une populace armée, cruelle, criarde, imbécile et turbulente, des chefs jaloux, antagonistes et mal obéis. Pendant trois mois, avec son âme de poète et son argent de grand seigneur, il essaya des remèdes. Désespéré et déjà malade, il fut saisi le neuf avril dans une de ses courses quotidiennes à cheval d’une fièvre qui l’emporta en dix jours. Les grecs prirent le deuil et son corps fut rapporté en Angleterre, dans le caveau de sa famille, en la petite église de Hucknoll, près de Newstead. Lord Byron est l’un des plus grands poètes de l’Angleterre et, à un moment donné, il éclipsa la gloire de tous, même celle de Walter Scott, Wordsworth, Southey, Moore et Campbell. On l’a quelquefois comparé à Burns. Tous deux, le pair et le paysan, écrivirent d’après leurs impressions et leurs sentiments personnels, se montrant tout entiers dans leurs œuvres, esclaves de passions impérieuses, livrés également au doute et à la mélancolie, ils moururent tous deux prématurément, après une vie d’extraordinaire activité physique et intellectuelle. Ils furent l’un et l’autre des apôtres de cette école négative et stérile de misanthropie, de doute et de désespérance, qui fit tant de ridicules adeptes et de niaises victimes. Les écrits de Byron c’est lui-même, et de lui l’on peut dire. Le poète et l’homme ne font qu’un. Malgré son titre, son rang et sa naissance, il a beaucoup haï les anglais, c’est peut-être pourquoi il fut si populaire en France.
"It occupies me to turn back regards on what I've seen or pondered, and what I write I cast upon the stream. Vos bergers, vos moutons, tous ces sujets fantastiques peuvent amuser parfois, mais ne pourront jamais émouvoir. L’Arcadie n’est qu’un pays de fictions. Que sont ces visions-là, comparées au long premier baiser de l’amour ?". Les deux premiers chants du "Pèlerinage de Childe Harold" ont été publiés à Londres en 1812. Ces deux chants poétiques, sous couvert d’une fiction, constituent le récit masqué des pérégrinations de Lord Byron en Orient. Ne pouvant se rendre ni en France, ni en Italie sous domination napoléonienne, Byron et so nami Hobhouse, tous deux âgés d’une vingtaine d’années, inventent une sorte de nouveau grand tour. Partis d’Angleterre le deux juillet 1809, ils débarquèrent à Lisbonne, puis gagnèrent peu à peu l’Espagne alors en pleine lutte contre la présence des troupes françaises sur son sol. De Gibraltar, ils entreprirent ensuite une longue traversée de la Méditerranée pour gagner l’actuelle Albanie, à cette époque largement méconnue des voyageurs européens. De là, ils pénétrèrent en Grèce continentale qu’ils visitèrent avec entrain avant de gagner les rivages de l’Asie mineure, Constantinople et de se replier à nouveau en Grèce, le pays préféré de Byron. Ce voyage, long de deux ans, dont on connaît les moindres détails grâce au poème et surtout à l’abondante correspondance de Byron, a été pour le poète anglais un moment charnière dans sa trajectoire personnelle, une sorte d’hapax existentiel délimitant un avant et un après dans son cheminement identitaire. Bien sûr, une chose est le voyage lui-même, une autre sa transfiguration poétique. Au regard de la riche correspondance de Byron, la tonalité du poème est infiniment plus sombre, avant tout dominée par les thèmes de la conscience malheureuse, du désenchantement et de la révolte. Il constitue le récit de voyage d’un pèlerin qui hante les glorieux vestiges de l’Europe et qui ne trouve en toute chose que le reflet de sa propre mélancolie. Avec cette publication, Byron connaît une célébrité immédiate et phénoménale en Angleterre tout d’abord, mais bientôt étendue à toute l’Europe et alimentée par sa réputation de poète maudit, ses postures de dandy et ses aventures de libertin si commentées dans les cercles intellectuels et les salons mondains. Dans son journal intime, peu de temps après la publication de l’œuvre, il prend acte de cette gloire soudaine en y inscrivant cette courte phrase: "Un matin, je me suis réveillé célèbre".
"The sails were fill'd, and fair the light winds blew, as glad to waft him from his native home, his house. Oh ! ne dites pas que l’homme, depuis sa naissance, depuis Adam jusqu’à nos jours, a été soumis à la loi du malheur. Il y a encore sur la terre quelque chose du paradis, et l’Eden revit dans le premier baiser de l’amour". Le succès de librairie est en effet prodigieux et les rééditions en Angleterre n’en finissent pas. Pas moins d’une douzaine entre 1812 et 1821. Au final, Byron devient avec Walter Scott l’un des deux premiers écrivains européens à vivre réellement de sa plume. Son succès se répercute alors ensuite, avec quelques années de décalage, sur tout le continent depuis l’Espagne jusqu’à la Russie. L’extension géographique de la publication du poème et le rythme des traductions témoignent d’un succès dont, en réalité, il y a peu de précédents dans l’histoire européenne. Pour Tomasi Di Lampedusa, l’un de ses biographes, "Childe Harold"ne fut rien de moins que "la bombe atomique de la littérature européenne". En France, où ses œuvres complètes furent rééditées pas moins de sept fois entre 1819 et 1827, l’influence de Byron et de son poème fut particulièrement prégnante. Pourtant les traductions françaises réalisées dans l’urgence furent plus qu’approximatives tant elles firent subir au poème de fortes distorsions. Byron s’en plaindra ouvertement, regrettant qu’elles abandonnent alors largement la versification qui était la sienne pour une forme hybride s’apparentant davantage à des poèmes en prose. À son départ, Byron n’avait pas de projet de relation de voyage. Il disait alors vouloir voyager pour voyager, sans autre dessein. Son projet d’écriture est né tardivement, une fois le jeune poète plongé dans l’atmosphère hautement exotique de l’Albanie, dont la profonde étrangeté semble avoir rendu l’écriture impérative. Reste qu’à son retour en Angleterre, Byron considérait son œuvre comme étant indigne d’être éditée. Sans l’insistance et la ténacité de son ami Dallas, il ne l’aurait probablement pas publiée. Sans doute n’aurait-il pas connu alors pareille célébrité. Initialement, le poème devait porter le nom médiéval des Byron: Childe Burun. Or, Byron remplaça l’un par l’autre sans se soucier pour autant de changer les nombreux détails qui révélaient clairement son identité au lecteur. Au final, le lectorat ne se laissa pas abuser et, malgré les préfaces successives du poète, le voile de fiction ne cacha pas longtemps la part largement autobiographique du poème. Toute la réception de son texte fut ainsi largement ordonnée par cette confusion entre Byron et Harold, ce qui contribua à faire de Byron un véritable mythe vivant et à faire de sa légende un acteur historique à part entière. À plusieurs reprises par le passé, les historiens de la Méditerranée ou du paysage ont montré combien la peinture des paysages méditerranéens dans "Childe Harold" joua un grand rôle dans le renouvellement des représentations collectives de la Méditerranée et de ses rivages. Alors que les prémices du romantisme avaient tourné les regards vers les rivages septentrionaux de la Calédonie, ce livre contribua à associer de nouveau le pourtour méditerranéen à des chaînes d’images positives, quitte à rapprocher comme le fait Byron les Highlanders des montagnes écossaises de son enfance et les albanais qu’il a sous les yeux, dont les mœurs fières et violentes et le port de jupes courtes appellent inévitablement l’analogie.
"And so fast the big white rocks faded from his poor view, And soon were lost in circumambient foam. Quand l’âge aura glacé notre sang, quand nos plaisirs auront disparu, car les années pour s’enfuir ont les ailes de la colombe, le souvenir le plus cher et qui survivra à tous les autres, celui que notre mémoire aimera le plus à se rappeler, c’est le premier baiser de l’amour". Mais face au Nord de la poésie ossianique, tissé de brumes, de tempêtes et d’orages, Byron opposa une Méditerranée lumineuse et exotique qui constitua un second pôle d’attraction de l’imaginaire de l’espace romantique, autorisant des aventures perçues comme plus authentiques dans un monde qu’on imaginait plus sauvage et plus archaïque. Toutefois, c’est certainement quant à l’épanouissement de l’orientalisme que son poème fut le plus efficient. Si les récits des voyageurs et les traductions des orientalistes avaient déjà inauguré un vif mouvement d’intérêt pour l’Orient à la fin du XVIIIème siècle, Byron de par l’immense succès de son poème et de ses contes orientaux renforça considérablement ce tropisme oriental et fut l’un des foyers majeurs de la vogue orientaliste qui se déploya tout au long du XIXème siècle. "Childe Harold" participe d’une érotisation de l’espace oriental. En ce premier XIXème siècle, il constitue l’une des étapes majeures de la construction du mythe de la femme orientale, incarnée ici par la figure de l’andalouse associée à l’Orient de par le passé maure de l’Espagne du Sud. Au fil du poème se dessine alors ensuite une sorte d’Orient hédoniste, où l’itinéraire d’Harold est ponctué de multiples rencontres féminines, celles de femmes voilées et lascives dont le pouvoir de séduction est avivé par le mystère des harems, par les parfums, la pourpre et la douce torpeur qui imprègnent les modes de vie. En laissant place aux amitiés masculines, cet Orient semble aussi permettre toutes les licences et incarner l’évasion loin du carcan des mœurs occidentales d’alors. Ainsi, Byron, à la suite de Chateaubriand et avant Hugo, contribua fortement à l’émergence d’un Orient rêvé, d’un espace fantasmé à la fois fascinant et inquiétant qui n’allait plus cesser d’attiser le désir du voyage en Orient et d’ordonner ses pratiques et ses itinéraires. Après la Méditerranée et l’Orient, "Childe Harold" a également participé de certaines métamorphoses des représentations de la Grèce. Voyager en Grèce, c’est bien sûr avant toute chose voyager dans le temps, retourner vers la terre originelle, recouvrer la matrice culturelle de l’Occident. Arrivé en Grèce durant l’hiver 1809, le premier geste de Byron fut ainsi de s’agenouiller devant le Mont Parnasse. Comme tant d’autres avant lui, il ne put s’empêcher au début de regarder alors la Grèce au prisme de son riche passé mythique et historique.
"Cold is the heart, fair Greece, that looks on thee, nor feels as lovers o'er the dust they loved. Dull is theeye that will not weep to see thy walls defaced, thy mouldering shrines removed by hard british hands. Une petite goutte d’encre, tombant comme la rosée sur une pensée, crée ce qui fait penser des milliers,voir des millions d’êtres. Le cœur d’une femme est une partie des cieux, mais aussi, comme le firmament, il change nuit et jour. Dès ma jeunesse, mon âme se tenait à l'écart des autres âmes. Je ne voyais pas la terre avec les yeux des hommes". Du point de vue de la sensibilité, "Childe Harold" traduit admirablement l’émergence de l’esthétique romantique du voyage. Ce que Byron délaisse en partie, à travers le récitdes aventures d’Harold, c’est le modèle du voyage classique qui fut dominant à l’époque moderne et ordonné par la pratique du parcours érudit dans les sites riches en souvenirs antiques. Pareilles manières de parcourir l’espace visaient avant toute chose à la réactivation de la culture classique, à la réminiscence des souvenirs scolaires ayant trait à l’Antiquité. Plus qu’une ouverture à l’Autre, qu’une quête de l’inconnu, ce modèle célébrait avant tout le plaisir de la reconnaissance et des inlassables retrouvailles avec le même. Autant d’états d’âme, de poses, d’attitudes proprement romantiques qui dessinent ensemble l’une des expressions les plus abouties du mal du siècle. Reste à savoir jusqu’où ces modèles littéraires affecteront les pratiques. En tout cas, ce personnage de héros maudit que Byron étoffera texte après texte n’a pas manqué d’exercer en France un réel pouvoir de fascination sur la jeunesse des écoles. Mais l’adéquation entre Byron et ses personnages, entre sa vie et son œuvre, contribua plus encore à faire de lui l’icône de la jeunesse romantique. Byron sera pour tous un exemple, le premier dans l’époque qui incarne scandaleusement l’unité des extrêmes, aristocrate rebelle et satanique, héros fatal s’en allant mourir à Missolonghi pour la défense de la Grèce. Mieux vaut encore mourir, selon le poète, rejoindre les spartiates défunts encore libres, dans leur fier charnier des Thermopyles, plutôt "que de stagner dans notre marécage". Inclusive, l’expression "notre marécage" se veut générationnelle autant que personnelle. L’image traduit comme nulle autre le profond malaise qui fut celui des poètes de la deuxième génération des romantiques anglais. À eux qui n’ont pas connu la Révolution française et ont assisté impuissants à la trahison de ses idéaux, il n’aurait donc été offert d’autre perspective que celle consistant à subir le destin qui vous accable, à entrer vivant dans une forme de lente agonie ? Face à la contagion de l’endeuillement généralisé, Byron voulut remonter en selle au plus vite. Donnons le dernier mot à Byron qui, au retour de son périple à Douvres, nous laissa cette pensée si révélatrice des arcanes du désir de voyage à l’âge romantique: "Le grand objet de la vie est la sensation. Sentir que nous existons, fut-ce dans la douleur. C’est ce grand vide mortifère qui nous pousse au jeu, à la guerre, au voyage, à des actions quelconques mais fortement senties, et dont le charme principal est l’agitation qui en est inséparable car sourire et soupir sont un même abîme".
Bibliographie et références:
- Bernard Blackstone, "Byron and greek love"
- Martin Garrett, "Lord Byron"
- Phyllis Grosskurth, "Lord Byron"
- Teresa Guiccioli, "Lord Byron's life in Italy"
- André Maurois, "Lord Byron, une vie romantique"
- Robert Escarpit, "Lord Byron, un tempérament littéraire"
- Leslie Marchand, "Lord Byron, portrait d'un homme libre"
- Daniel Salvatore Schiffer, "Lord Byron"
- Jerome McGann, "Byron and romanticism"
- Donald Prell, "Lord Byron coincidence or destiny"
- William St Clair, "Byron and greek love"
- Jean-Pierre Thiollet, " Lord Byron"
- Marc Vaugham, " Lord Byron"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"J'ai toujours cherché à réduire au minimum mes décisions subjectives et mon intervention artisanale pour laisser agir librement mes systèmes simples, évidents et de préférence absurdes. On a beaucoup ergoté à propos de mon changement de cap. Mais je m'en moque. Anne retourne à la peinture. C'est faux. J'y arrive a peine. On a une page blanche devant soi, on se trouve exactement devant la même situation qu'au Moyen Âge. Rien n'a changé". Anne Slacik est une artiste peintre, née à Narbonne en 1959. Après des études en arts plastiques à l'université de Provence, puis à l'université de Paris I, elle obtient alors un diplôme de troisième cycle et une agrégation d'arts plastiques en 1984 et enseigne les arts plastiques de 1982 à 1990. La couleur est au cœur de son cheminement, utilisée dans sa fluidité sur de grands formats, peinte sur les livres et les manuscrits, comme un va-et-vient possible entre la peinture et le livre, entre la peinture et la poésie. Son œuvre se présente souvent à travers des séries de toiles dont les titres font référence à des lieux (L'Agdal, Assise, À Saint-Denis), à des poètes ("À PaulCelan", référence à André du Bouchet) ou à des peintres. Son travail trouve très souvent des racines dans la peinture contemporaine (Rothko) mais aussi de la Renaissance (Piero della Francesca). En plus de son œuvre de peintre, elle réalise de nombreux livres d'artistes, livres illustrés et livres peints. Elle travaille avec des auteurs comme Michel Butor, Kenneth White, Bernard Noël, Alain Freixe, Joseph Guglielmi, Jean-Pierre Faye, Tita Reut, Pierre Sansot, ou Bernard Chambaz. Anne Slacik s’exprime dans le glissement poétique de ses tableaux, mais aussi en lithographie et également en illustrant les livres de poèmes d’auteurs. Dans sa peinture coule une certaine lumière diaphane, des témoignages végétaux qui s’estompent au plus profond de nous, des reflets dont les racines remontent au fond du temps, des empreintes du jadis et du présent. La belle insomnie des arbres est là. La buée des jours aussi. Il monte une tendresse de brume de ses tableaux. La pente douce et nostalgique des sentiments sourd doucement. Il monte de ces images des signaux conjurant le vide, l’oubli se perd dans l’origine notre mémoire n’a plus peur de mourir. Le temps est en points de suspension, tout ne fait qu’affleurer en passant par les interstices des choses. Au creux intime des frémissements, dans l’haleine du fugace. De la rosée semble tomber goutte à goutte de ces tableaux. Liquides sont les arbres. Et ces bleus qui marquent les nocturnes au sceau des océans, ces pourpres traînées de couchants d’autres étoiles. On fait silence en les regardant. On sait que l’on est sur l’autre rive.
"Les yeux sont faits pour effacer ce qui est laid. Le rôle social du peintre ? Montrer la beauté du monde pour inciter les hommes à le protéger et éviter qu'il ne se défasse". La peinture d’Anne Slacik est une peinture du fragile. Le flux des mots s’arrête. La volonté, par cette suspension, cherche à provoquer la langue pour en tirer la précipitation d’une formule juste, celle qui, plus rapide que le travail de la conscience, établira soudain l’unité entre regard et bouche. Si la suspension se prolonge, elle creuse au contraire la différence avec le regard, quant à lui au même instant comblé par ce qui l’occupe, et qui est un tableau. Derrière la contemplation, d’abord plus que suffisante, quelque chose s’active qui va donc la troubler en désirant la parfaire avec du langage. La contemplation est ainsi empêchée de s’établir dans la durée par un appétit qu’elle semble générer, mais qui rivalise aussitôt avec elle en portant du côté de la langue ce qu’elle satisfaisait jusque-là. Chacun a éprouvé cette tension capable d’aller au déchirement, et qui vous jette dans le mouvement d’une nomination impossible, alors que le face à face était complet. Ce basculement est paradoxal. Il rompt l’unité liée au plaisir visuel afin de l’intensifier par son redoublement verbal, et il ne réussit, au mieux, qu’à nous faire glisser de la contemplation vers la connaissance. Ce passage pourrait correspondre à un besoin quand l’objet du regard présente un obstacle ou bien quelque partie exigeant un déchiffrement, mais pourquoi céder à sa tentation devant un tableau d’Anne Slacik dont le caractère immédiat est d’entraîner nos yeux dans une traversée qui peut durer ? Il est rare que l’espace nous soit communiqué dans un état aussi pur, c’est-à-dire aussi proche que possible de sa fluidité. Le tableau d’Anne Slacik l’accueille telle qu’en elle-même ou presque, dans la mesure où il ne lui impose qu’une seule forme, la sienne, et qui intervient dès lors comme une simple découpe, en vérité le contenant indispensable au prélèvement révélateur. Voir est si facile ! On en oublie qu’il s’agit d’un acte, à moins qu’une chose ou une autre n’en réveille l’action dans nos yeux. Ces tableaux, qui sont des dépôts et non pas des compositions, naissent d’un bizarre combat où la matière, la surface et le temps s’affrontent, puis s’équilibrent et s’harmonisent. Le regard aperçoit des traces de mouvements plutôt que des formes, et il se laisse tout naturellement emporter dans leur sens, qui n’est pas de la signification, mais du courant.
"Faire la bonne chose, au bon endroit, au bon moment, tout l'art est là. Le tableau qu'il soit à l'huile, à l'eau, qu'il soit fait d'étoffes, de ciment ou de la boue des chemins, n'a qu'une seule signification: la qualité de celui qui l'a crée et la poésie qu'il porte en lui". C’est alors, et dans le plaisir même de ce mouvement, que la perception de la fluidité ambiante vient, qui ravit, puis étonne, puis met en tête un dérangeant: qu’est-ce que c’est ? Pour une fois la question, ici, ne se fatigue pas parmi les ressemblances. Elle tourne sur elle-même et capote en constatant qu’il n’y a rien à quoi se raccrocher, et que c’est littéralement vrai pour la raison qu’à scruter la toile l’œil n’y découvre que de l’élément. Certes, cet élément est bien de la couleur, mais dont il est tentant de dire qu’elle fait surface, et tentant de penser qu’elle a par conséquent un fond qui s’offre et se dérobe par le jeu de sa limpidité. Ensuite, la contemplation peut reprendre dès que le regard s’en va au milieu des nuances et se laisse couler dans l’espace qu’elles paraissent moduler : traverse-t-il ce qui est pourtant sans épaisseur ou bien y développe-t-il sa propre dimension ? La peinture, celle-ci du moins, est une matière si sensible au contact du regard qu’elle se déstabilise, ou paraît le faire, afin de répandre son énergie à travers ce qui le touche, et qu’en retour elle pénètre. L’absence d’image passe pour le signal d’une œuvre abstraite. Ce n’est plus vrai, mais comment qualifier des tableaux qui ne sont ni imagés ni abstraits ? On sent que ces tableaux-là, ceux d’Anne Slacik, n’affichent une visibilité aussi peu formelle que pour en tourner la transparence en direction d’un en-deçà ou d’un en-dessous dont leur surface est la concrétion. Les yeux raniment-ils cette concrétion ou bien est-il dans sa nature d’être toujours en train d’advenir ? La contemplation l’épouse si étroitement qu’elle n’en est pas distincte jusqu’à ce qu’elle soit traversée par lecourant vif qui s’interroge en elle. La toile est du lin brut, sans apprêt. Les couleurs sont des pigments mêlés à un liant acrylique. Ainsi la terre redevient-elle une pâte primitive, qui doit sa consistance à un matériau du présent. La toile est toujours étendue sur le parquet. Cette position confirme qu’au commencement elle n’est qu’une surface, telle est sa nature et aussi sa fonction. La couleur est répandue, puis lavée à grande eau. Répandue encore et relavée. Les gestes les plus visibles sont le dépôt, la secousse. Le premier crée le territoire. Le second fait couler l’élément qu’on dit indispensable à la vie. Le troisième déclenche des mouvements sismiques dans ce qui n’est déjà plus une toile parce que la territorialité y domine. Quant à la peintre, qui surveille les tremblements qu’elle déclenche tout en pataugeant dans l’après-déluge, la voici devenue l’incarnation de la vieille verticale humaine debout au milieu des tourmentes. Puis tout s’apaise. Le premier matin succède à la séparation de la terre et des eaux tant et si bien qu’on n’en voit plus alors que la fraîche lumière.
"Tout est permis, tout est possible, pourvu que derrière le tableau un homme apparaisse, tel qu'il est, nu, comme la vie". Puis, c’est du sol qui est là, et qui présente aux yeux une peau très crue, déjà ridée par l’action de l’eau. On comprend que le temps a fait son entrée. Désormais, un avenir est en travail sur la toile, mais il faut d’abord qu’elle sèche. Ensuite, elle sera mise debout pour la raison que le regard n’envisage bien les choses qu’en les redressant pour leur faire face. Et d’ailleurs, n’est-ce pas le destin final des toiles que d’être mises au mur ? Il vaut donc mieux les voir dans la position qui est leur futur pour juger de leur présent. Ce passage de l’horizontal au vertical est l’épreuve décisive. Elle révèle parfois que rien n’a eu lieu. Elle peut également indiquer que c’est fini ou bien qu’il reste à faire. Mais ce reste-là exige un retour au parquet et la violence recommencée des éléments. Un peu comme si le premier jour demeurait parfois dans l’attente d’une partie de lui-même, à moins que la nuit ne l’ait déjà obscurci et qu’il faille le laver de ses ténèbres. Un peu de rouge tremble là-bas. Une lueur. On le fixe pour goûter sa nuance et le voisinage aussitôt bouge, s’approfondit. Il n’y a pas la moindre perspective, la moindre ouverture, le moindre creusement, cependant il y a. On aperçoit des stries, des strates. Elles sont là comme étaient autrefois les touches, sauf qu’elles en sont le contraire, tout le contraire d’une élaboration laborieuse prenant le soin d’effacer son labeur. Ici, l’élément coloré a travaillé puis son travail a pris la forme de ces dépôts que signalent des sillons, des nappes plus sombres ou plus claires. Quelque chose rougeoie là-dessous commes’il y avait sous le sol un contre-ciel. Cela n’est pas homogène, pas même dans les parties qui paraissent monochromes, pas du tout homogène, mais tendu. Où peut bien se tenir le foyer de cette tension dans une étendue qui ne cache rien ? Le regard parcourt des trouées, des coulures, des masses, des cicatrices. Il s’arrête sur de minuscules granulations. Des grains de sable ont été mêlés aux pigments. Un sable fin qui provoque d’infimes réverbérations et, par elles, de presque imperceptibles mouvements à l’intérieur des couleurs. L’attention s’accroche un instant à ce phénomène, qui la fatigue, et s’aperçoit qu’il favorise une sorte de dilution lumineuse ayant pour conséquence une fine interprétation des couleurs.
"Je peins des choses. Je serais incapable de peindre des idées. Il faut alors voir la peinture abstraite comme on écoute la musique, sentir l'intériorité émotionnelle de l'œuvre sans lui chercher une identification avec une représentation figurative quelconque". Ici, par exemple, où était indéniablement du vert, voici que domine soudain du rouge. Un doute fait cligner les paupières, et le vert remonte, puis, en quelques secondes, change encore de peau sous l’effet d’une fine sueur rouge. Peut-être la peinture doit-elle un peu de son pouvoir à cette capacité d’échange ou de réciprocité qui lui permet de changer le regard en le peignant des couleurs qu’il croit contempler. Et inconsciemment peint, le regard deviendrait le réceptacle d’une énergie, dont il ne sait jamais ce qu’elle lui transmet. Verre ou plastique, une grande partie du matériel peut se dénommer “pots”. C’est donc dans un pot que sont versés du cadmium rouge, de l’eau et du liant (une crème blanche tirée d’un seau en plastique blanc). Versés puis touillés longuement. Le résultat, surface couverte de bulles, est une crème à la framboise. Du noir de vigne et du rouge indien sont préparés de la même façon."– Je vais mettre du jaune pour le rendre un peu plus orangé". La chose est faite et touillée comme il faut. Cinq ou six pots sont à présent alignés, prêts à l’emploi, chacun avec sa couleur devenue crémeuse. "Je n’ai jamais voulu, dit Anne, peindre des monochromes, je cherche à faire une surface qui soit à la fois une profondeur". La main reste en suspens un instant, comme si elle attendait que la bouche descende en elle, puis saisissant un pinceau qui trempait à l’écart dans un pot de verre, elle s’en arme, en soulève la touffe dégoulinante. "- Pour commencer, j’utilise plutôt des jus, et d’ordinaire le liquide dans lequel mes pinceaux restent à tremper". Le dit pinceau est roulé à la surface, et il laisse là une grande flaque rosâtre, qui demeure aqueuse et lumineuse. De près, cela est plein de particules en suspension. De loin, c’est brillant bien que piqueté de points ternes. Une nouvelle flaque vient flanquer la première. Le geste n’est pas un geste de peintre, avec bras tendu et pinceau tenu dans le prolongement. C’est un élan qui se casse en touchant la surface et, vite, y dépose un chargement de matière, comme si le mouvement était, non pas soucieux d’exactitude, mais de préservation de la fluidité. L'artiste plasticienne est une vraie virtuose de l'équilibre.
"Ce qui est important, ce n'est donc pas de voir l'abstrait, c'est de le sentir. Si une musique me touche, m'émeut, alors j'ai compris quelque chose, j'ai reçu quelque chose. Dans ce que je considère comme l'évolution naturelle j'ai surtout apprécié la théorie surréaliste de la libération du subconscient. L'abstrait c'est la libération de tout conditionnement extérieur, c'est l'aboutissement d'un processus de création individuelle, de développement personnel dont les formes n'appartiennent qu'à moi-même". "– Qu’as-tu en tête en commençant à peindre ? – C’est à chaque fois une histoire différente: une fois la lumière du matin et son allégresse, une autre fois la couleur d’une fleur, une autre encore le souvenir d’un détail coloré que l’évocation amplifie, mais derrière chacune de ces histoires, il y a toujours le plaisir de peindre, il prend rapidement toute la place. Souvent, quand je me mets au travail, j’ai seulement des désirs de couleurs, et ce sont eux qui me suggèrent des choses, des mouvements. Écouter est rassurant: on croirait que le comment et le pourquoi se diluent dans la surface, et qu’en conséquence le regard est doté d’une plus grande liberté". Jour de papier. Beaucoup de pots. Trois tables. Des journaux ouverts dessus pour servir d’éponge. D’autres étalés sur le vieux dallage pour y remplir la même fonction. Cadmium pourpre et liant touillés ensemble. Versement d’eau dans bassine rouge. Une feuille d’Arches est alors tirée du paquet de ses semblables et bien à plat posée sur l’une des tables. Aussitôt la voici enduite d’eau avec un pinceau si large qu’on dirait une raclette, et presque dans le même mouvement splashée d’un jus rouge. Ensuite, vite, une brosse à long manche dépose là-dessus un pourpre dont les deux grosses taches se répandent. Un peu de noir, un peu de jaune en bloquent l’expansion, puis adviennent des mélanges sur les lisières, et des coulures. En fait, ça vit dans l’épaisseur liquide, avec des allongements par-ci, des contractions par-là, des éclaircies un peu partout, des plis et des replis. Une nouvelle feuille est mise en route avec enduit d’eau, jus rouge encore, et cette fois une grande flaque jaune environnée de trois noires auxquelles, après hésitation, s’ajoutent une rose, un violet foncé. Un débordement est épongé cependant que le jaune coule, devient un fleuve charriant des particules noires. Deux coups de pinceau apportent du bleu et du brun, mais le jaune continue à progresser, envahit les couleurs voisines, accentue l’informe, l’amibien, le vivant. Sur la première feuille, le rouge est en train de s’ourler de mauve; sur la seconde, le jaune se stabilise et communique au brun et au bleu un velouté très sensuel. Mais une troisième a reçu eau et jus, et la voilà balafrée d’une bande jaune horizontale, frappée de brun au-dessus et au-dessous. Anne contemple un instant ce chantier, tête inclinée vers lui.
"J'assimilerai cette démarche a l'improvisation musicale: quand je fais du piano pendant plusieurs heures, il m'arrive d'improviser en fonction d'un état psychologique précis. En peinture quand je prends une brosse ou un pinceau, une mécanique de création se déclenche et ma main vient porter un signe, préciser une forme, qui dépend de mon état intérieur. C'est une improvisation, une création spontanée". Un plastique à bulles craque sous ses pieds. La bande jaune ondule comme la peau du sable dans le désert. Les bords de la feuille sont saisis à deux mains, et toute la surface penchée lentement pour que les forces au travail sur elle y soient traitées comme les traite la nature quand elle tremble et secoue. La feuille reposée découvre alors maintenant des granulations lumineuses par l’effet de la transparence qui éclaire les pores du papier. Un geste brusque jette du violet à côté du brun, et l’on dirait qu’un fleurissement subit s’empare de l’ensemble. C’est un élan qui vient du fond de la couleur, un élan qui la fait paraître profonde alors même qu’elle étale sa minceur évidente. Le regard s’avance dans cette contradiction, et il la résout dans le plaisir de voir. Comment alors dire l’informe ? Il est la trace de son existence en même temps que sa propre existence. Constat qui semble une profération absconse. La raison en est simple: l’informe n’existe pas dans la langue autrement que sous son nom. Il est en quelque sorte emprisonné dans ce nom, lui qui vit, qui bouge, qui engendre, qui se répand, se contorsionne. On le voit de plus en plus à l’œuvre dans la peinture, non pas celle, déjà classée qui, sous l’étiquette de “informelle”, combinait la tache, l’automatisme, qui se caractérise par l’importance du geste, mais celle en train de se faire et dont l’œuvre d’Anne Slacik est devenue représentative depuis 1995. Cette peinture emploie le tableau et la couleur, mais elle n’en passe alors ni par la composition ni par les postures traditionnelles. On pourrait dire qu’elle est faite avec tout le corps. Le bras fut le médium le long duquel circulaient aussi bien la pensée que le savoir faire. Il n’est plus cet intermédiaire dont le rôle s’épanouissait dans la main. Il ne dessine plus, ne peint plus, ne drippe plus, il transporte, touille, dépose, soulève, secoue, redresse, mais il ne le fait pas seul, ou très rarement, car son activité reste inséparable de l’épaule, du buste, bref du corps en son entier. La conséquence de cette implication de la plasticienne va beaucoup plus loin que l’apparence décrite jusqu’ici.
"Je n'oppose pas la peinture abstraite a la peinture figurative. Une peinture devrait être a la fois abstraite et figurative. Abstraite en tant que mur, figurative en tant que représentation d'un espace". On s’approchera de sa signification en réécoutant cette phrase d’Anne Slacik: "Et puis, il y a ce rapport avec la surface, une surface relativement grande par rapport à ma propre taille, qui me donne l’impression d’être entourée par elle". Le corps au travail n’est pas devant la toile, il se tient dans l’espace de la peinture et, s’y tenant, il s’insère dans sa continuité. D’où, parfois, devant ces toiles, le sentiment que leur fluidité remarquable contient pourtant le fantôme d’une chose interne, d’une chose organique qui précise sa présence à partir d’une petite opacité dont le regard s’éprend. La quatrième feuille a pris place. Elle est d’un format double mais reçoit d’abord le même traitement: couche d’eau sur toute la surface, jus rouge. La réaction est différente: une brillance générale puis, très vite, des zones sèches. Nouveau jus, cette fois brun-rouge, puis giclures noires et pourpres. Le papier absorbe tout cela comme un buvard. Ajout d’eau, secousses, rien n’y fait, c’est finalement sans importance car le rouge et le noir forment un large signe horizontal, qui se suffit. La cinquième feuille est tout de suite rose, violet, jaune, ces trois couleurs en flaques qui gonflent et débordent. Un filet sort du jaune, frôle le rose, emporte le bord du violet, d’où une couleur nouvelle, vaguement orange, sur l’une des rives, et parcourue de filaments sombres dans l’avancée de sa coulure. Un apport de brun fait un lac ténébreux vers le haut: un lac qui sort bientôt de son bassin par trois coulées. La quatrième feuille, entre-temps, s’est verticalisée, vertébralisée avec, autour de cet empilement central, des taches qui s’équilibrent. Les mains sont à présent gantées de couleur. Les gestes restent brefs, mesurés, utiles: ils posent, ils étendent. Un doigt se détache de la main pour gratter une flaque, y ouvrir une brèche à travers qui la couleur se répand. On sent une vigilance, une attention, et on leur prêterait volontiers une influence. La posture la plus courante est debout devant la base du dessin avec autour du corps un halo de silence. La tête, souvent, s’incline, pensive. Les mains dans ce cas se tiennent sur les hanches. Mais du rouge éclabousse tout cela d’autant qu’une giclée d’eau provoque des expansions, des coulures et même une ébullition vite calmée par un nouvel apport de rouge. Le coin droit de la feuille est pincé entre deux doigts, soulevé, agité doucement par petites secousses, puis reposé. Un doigt va de l’avant à travers le rouge, atteint le violet, revient en tirant derrière lui une traînée bleue, mais oui,bleue ! Là-dessus, un brusque coup de noir modifie l’ensemble. On dirait que tout fait soudain corolle à ce noir, étrange cœur plein de lumière sombre. Un peu plus tard, une tourmente violet-noir installe un tourbillon. La fluidité grandit à mesure que la surface sèche et donc se fixe. On voit progressivement monter un débordement immobile.
Bibliographies et expositions:
- Vincent Gille, "Anne Slacik, la bohème est au bord de la mer"
- Jean Paul, "Sur les bords du canal: entretien avec Anne Slacik"
- Serge Bonnery, "Écriture de l’image, images de l’écriture"
- Brigitte Aubonnet, "Anne Slacik, la magicienne"
- Sylvie Fabre, "Anne Slacik, la sourcière"
- Bernard Noël, "Anne Slacik ou la fluidité"
- Virginie Dorofeyeva, "Anne Slacik ou la liberté"
- Jacques Ancet, "Un léger retard"
- Joseph Guglielmi, "Carnets de nul retour"
- Christian Skimao, "Impressions soleil couchant"
- Claude Royet-Journoud, "Deux de chute"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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