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Par : le 01/05/26
Certains s'endorment face à un monochrome bleu, d'autres se réveillent face à une sanguine licencieuse. Leurs rêves portaient la trace de cette ultime image. Naturellement, détailler des arbitrages intimes et obscurs laissait à qui ne la connaissait pas le sentiment que la jeune fille était pour le moins étrange, mais elle ne l'était pas davantage que les femmes et les hommes qui zigzaguaient chaque jour entre leurs fantasmes et leurs peurs. Les humains sont ainsi, habiles à dissimuler les invisibles contraintes qu'ils se figurent, à taire les irréels précipices que leur esprit torturé leur fait voir, tout persuadés qu'ils sont que les impossibilités auxquelles ils croient existent bien. La jeune fille goûtait alors le délice de se savoir comprise, transpercée par ce regard ingénieux qui l'évitait obstinément. La nuit s'installait dans une douce ambiance de sensualité. Les deux amantes semblaient très heureuses. Juliette contemplait impunément le pur ovale du visage de Charlotte. Des épaules fines et le cou gracieux. Sur la peau mate des joues et du front, sur les paupières bistrées passaient, comme des risées sur la mer, de brefs frissons qui gagnaient le ventre, les bras et les doigts entremêlés. Une émotion inconnue s'empara d'elle. Serrer une femme dans ses bras, c'est se priver de la voir, se condamner à n'en connaître alors que des fragments qu'ensuite la mémoire rassemble à la manière d'un puzzle pour reconstituer un être entièrement fabriqué de souvenirs épars. Les seins, la bouche, la chute des reins, la tiédeur des aisselles, la paume dans laquelle on a imprimé ses lèvres. Or, parce qu'elle se présentait ainsi allongée, pétrifiée comme une gisante dans son linceul de drap blanc, Juliette découvrait Charlotte comme elle ne croyait jamais l'avoir vue. Des cheveux courts d'une blondeur de blé, les jambes brunies par le soleil. Elle ne reconnaissait pas la fragile silhouette vacillante alors sous le fouet. Bouleversée, elle regarda longtemps le corps mince où d'épaisses balafres faisaient ainsi comme des cordes en travers du dos, des épaules, du ventre et des seins, parfois en s'entrecroisant. Charlotte étendue sans défense, était infiniment désirable. Tel le suaire que les sculpteurs jettent sur une statue d'argile ocreuse encore fraîche, le drap mollement tendu épousait les formes secrètes de la jeune femme. Le ventre lisse et bombé, le creux des cuisses, les seins aux larges aréoles et aux pointes au repos.   Le respect était intact, et l'admiration inentamée. Mais plus on pointait son originalité, plus elle se murait dans son exil intérieur. Déconcertée, elle n'avait plus qu'une certitude, elle se savait prête à être infibulée, porter des anneaux aux lèvres de son sexe, aussi longtemps que sa Maîtresse le souhaiterait. Là était bien sa jouissance la plus enivrante: être devinée, observée scrupuleusement, reconstituée à partir de déductions et enfin reconnue dans sa sinueuse complexité. Ce sport la ravissait lorsqu'il s'appliquait à sa personne si dissimulée, qui plus est avec un tact qui traquillisait ses pudeurs. L'onde surprit son ventre. La blondeur accepta l'étreinte. Le ballet érotique devint un chef-d'œuvre de sensualité, un miracle de volupté. Charlotte fut la corde sous l'archet, le clavier sous les doigts du pianiste, le fouet sur la chair, l'astre solaire dans les mains d'une déesse. Ne plus s'appartenir est déjà l'extase. Les traces encore fraîches témoignaient de l'ardeur de leur duel passionnel, des courbes s'inclinant sous la force du fouet comme les arbres sous la bourrasque. La muraille d'air, de chair, de silence qui les abritait où Charlotte était soumise, le plaisir que Juliette prenait à la voir haleter sous ses caresses de cuir, les yeux fermés, les pointes des seins dressées, le ventre fouillé. Ce désir était aigu car il lui rendait constamment présent sans trêve. Les êtres sont doubles. Le tempérament de feu façonnait. Juliette la conduisait ainsi à l'abnégation. Car si Juliette l'aimait sans doute, et Charlotte sentait que le moment n'était pas éloigné où elle allait non plus le laisser entendre, mais le lui dire, mais dans la mesure même où son amour pour elle, et son désir d'elle, allaient croissant, elle était avec elle plus longuement, plus lentement inexorablement exigeante. Elle avait gardé les yeux fermés. Elle croyait qu'elle s'était endormie tandis qu'elle contemplait son corps inerte, ses poignets croisés juste à la cambrure de ses reins, avec le nœud épais de la ceinture du peignoir tout autour. Tout à l'heure, à son arrivée, elle n'avait pas dit un mot. Elle l'avait précédé jusqu'à la chambre. Sur le lit, il y avait la ceinture d'éponge de son peignoir. À son regard surpris, elle n'avait répondu qu'en se croisant les mains dans le dos. Elle lui avait entravé les poignets sans trop serrer mais elle lui avait dit plus fort et Juliette avait noué des liens plus étroits.   Elle s'avouait définitivement vaincue. Pourtant, dans le registre des amours illicites, rien n'était plus suggestif que cette position, dont l'admirable organisation plastique rehaussait la qualité poétique. Un surréaliste n'en aurait pas renié l'esprit, ni la lettre. La jeune fille était celle qui par la seule qualité de sa présence, et de sa dévotion, donnait à sa Maîtresse accès à l'émotion de sa vie, si difficile à atteindre avec une autre. Et puis, elle était aussi touchée par Charlotte que par les talents qui restaient à naître en elle, ces territoires inexplorés qu'elle devinait derrière ses singulières folies.Elle voulait la rendre rapidement à merci pour leur plaisir. Ainsi gardée auprès d'elle des nuits entières, où parfois elle la touchait à peine, voulant seulement être caressée d'elle, Charlotte se prêtait à ce qu'elle demandait avec bien ce qu'il faut appeler de la reconnaissance, ou un ordre. D'elle-même alors elle s'était laissée tombée sur le lit. Ça l'avait beaucoup excitée de la sentir aussi vulnérable en dessous d'elle. Elle s'était dévêtue rapidement. Elle lui avait relevé son shorty d'un geste sec. Elle l'avait écarté pour dégager les reins et l'avait fouettée sans échauffement. Elle reçut sans se débattre des coups de cravache qui cinglèrent ses fesses de longues estafilades violettes. À chaque coup, Charlotte remercia Juliette. Elle devint son sang. La vague accéléra son mouvement. L'ivresse les emporta et les corps ne surent plus dire non. Ils vibrèrent, se plaignirent, s'immobilisèrent bientôt. Juliette la coucha sur le dos, écarta ses jambes juste au-dessus de son visage et exigea d'elle avec humeur qu'elle la lèche aussitôt comme une chienne. Elle lapa son intimité avec une docilité absolue. Elle était douce et ce contact nacré la chavira. Les cuisses musclées de Juliette s'écartèrent sous la pression de la langue et des dents. Elle s'ouvrit bientôt davantage et se libéra violemment dans sa bouche. Surprise par ce torrent, Charlotte connut un nouvel orgasme qui vite la tétanisa, lorsqu'elle prit conscience qu'elle jouissait sans l'autorisation de sa Maîtresse, avec la nonchalance que procure le plaisir poussé à son paroxysme. Elle l'en punirait certainement sauvagement pour son plus grand bonheur. Chaque abandon serait alors le gage qu'un autre abandon serait exigé d'elle, de chacun elle s'acquitterait comme un dû. Il était très étrange qu'elle en fût comblée. Cependant Charlotte sans se l'avouer à elle-même, elle l'était. Après une toilette minutieuse, pour retrouver son état de femme libre, Juliette qui regrettait alors de ne pouvoir la fouetter davantage, l'embrassa tendrement. Il était temps de sceller le lien qui les unissait. Le jour tant attendu arriva.   Elle avait conscience de leur fabriquer des souvenirs. En fait, elle agissait comme si chacune de leurs impressions devait fixer pour l'avenir la couleur de leur âme. Sa Maîtresse savait qu'elle ne s'échapperait de ses propres fantasmes qu'en libérant sa jeune soumise des siennes. Car il est clair que par un étrange jeu de miroir, cette jeune fille lui renvoyait très exactement l'image de ses propres limites, celles qui la révoltaient le plus. Elle la fit allonger sur un fauteuil recouvert d'un tissu damassé rouge. La couleur donnait une évidente solennité au rituel qui allait être célébré. Elle ne put éviter de penser au sang qui coulerait sans doute bientôt des lèvres de son sexe. Et puis tout alla très vite. On lui écarta les cuisses, poignets et chevilles fermement liés au fauteuil gynécologique. Elle résista mais on transperça le coté gauche de sa lèvre. Juliette lui caressa le visage tendrement, et dans un geste délicat, elle passa l'anneau d'or dans la nymphe percée. Il lui fallut écarter la chair blessée afin d'élargir le minuscule trou. L'anneau coulissa facilement et la douleur s'estompa. Mais presque aussitôt, elle ressentit une nouvelle brûlure. L'aiguille déchira la seconde lèvre pour recevoir l'autre anneau. Tout se passa bien. Charlotte se sentit libérée malgré son marquage. Elle ferma les yeux pour vivre plus intensément ce moment de complicité. Ses yeux s'embuèrent de larmes. Alors Juliette lui prit la main dans la sienne et l'embrassa. Puis Juliette la prit, et il parut à Charlotte qu'il y avait si longtemps qu'elle ne l'avait fait qu'elle s'aperçut qu'au fond d'elle elle avait douté si même elle avait encore envie d'elle, et qu'elle y vit seulement naïvement une preuve d'amour. Ces anneaux qui meurtrissaient sa chair intime trahiraient désormais son appartenance à sa Maîtresse. La condition d'esclave ne l'autorisait pas à extérioriser sa jalousie ou son agressivité envers une jeune femme dont pouvait se servir trop souvent Juliette. Les jeunes filles qu'elle convoitait n'étaient là que pour assouvir ses fantasmes. Elle les utilisait comme telles. Elles ne pouvaient imaginer qu'elles servaient de test à satisfaire sa passion avant tout. Le prétexte de sa soumission semblait lui donner tous les droits, même celui de la faire souffrir dans son orgueil de femme amoureuse. Juliette a le droit d'offrir Charlotte. Elle puise son plaisir dans celui qu'elle prend d'elle et qu'elle lui vole. Elle lui donna son amour. Pour Charlotte, il n'y avait pas de plus grande démonstration que dans l'abnégation.   Elle fut prise d'hésitation et songea à ce que ses lèvres avaient embrassé, à ce que ses doigts avaient caressé quelques heures auparavant. Et puis tout alla très vite, elle allait obéir par goût du jeu, ne fixant aucune limite à son désir de provoquer et de choquer. Ses cheveux blonds brillaient comme s'ils avaient été huilés, ses yeux bleus, dans la pénombre paraissaient noirs. Charlotte était particulièrement en beauté, ce soir-là. Elle portait des bas noirs à couture et une veste en soie de la même couleur dont l'amplitude laissait entrevoir son intimité. Un collier de chien ciselé de métal argent serti d'un petit anneau destiné au mousqueton de la laisse conférait à sa tenue un bel effet. Juliette lui fit prendre des poses provocantes. Elle en rajouta jusqu'à devenir franchement obscène. Le harnais de cuir et le bustier emprisonnaient son sexe et ses seins. On lui banda les yeux avant de la lier à une table, jambes et bras écartés. Sa Maîtresse expliqua calmement aux hôtes qu'elle était à leur disposition. Elle avait décidé de l'offrir à des hommes. Bientôt des inconnus s'approchèrent d'elle. Elle sentit des dizaines de doigts la palper, s'insinuer en elle, la fouiller, la dilater. Cela lui parut grisant. Elle éprouva un plaisir enivrant à être ainsi exhibée devant des inconnus. Elle devint une prostituée docile. Elle qui se prêtait toujours de son mieux était malgré elle toujours contractée, alors sa Maîtresse décida de la forcer. Juliette interrompit subitement la séance qui lui parut trop douce, génératrice d'un plaisir auquel elle n'avait pas droit. Elle fut détachée pour être placée sur un chevalet. Elle attendit dans la position infamante de la putain offerte avant que des sexes inconnus ne commencent à la pénétrer. Elle fut alors saccagée, malmenée et sodomisée tel une chose muette et ouverte. Ce que sa Maîtresse lui demandait, elle le voulait aussitôt, uniquement parce qu'elle lui demandait. Alors, elle s'abandonna totalement. Devinant les pulsions contradictoires qui l'ébranlaient, Juliette mit fin à la scène, l'entraîna hors de la pièce, la calma par des caresses. Lorsqu'elle eut retrouvé la maîtrise de ses nerfs, ce fut Charlotte qui lui demanda de la ramener dans le salon où les hommes attendaient son retour. Elle fit son apparition, les yeux de nouveau bandés, nue et fière, guidée alors par Juliette qui la dirigea vers le cercle des inconnus excités. Ce fut elle qui décida de s'agenouiller pour prendre dans sa bouche leur verge, jusqu'à ce qu'ils soient tous parvenus à la jouissance et se soient déversés sur son visage ou sur sa poitrine offerte. Jamais, elle ne fut plus heureuse que cette nuit-là.   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 01/05/26
Que de tombes on laisse derrière soi. Et les souvenirs n'ont même pas la douce consistance de la poussière. Ils sont aussi impalpables et inexistants que les rêves. La jeune femme reçut son regard comme un choc, un regard velouté, oriental sous les sourcils arqués. Son expression était trop dure, presque hostile pour la conductrice qui dérangeait le cours de sa rêverie. Juliette inclina la tête en souriant et Charlotte sembla soudain abandonner son inimitié pour lui répondre d'une même attention espiègle. Il fallait que son corps fût très beau. Impossible d'imaginer autre chose. La voiture quitta la route pour s'arrêter en contrebas d'un bouquet d'arbres jouxtant une grange délabrée. Hormis quelques chants d'oiseaux et le bruissement du vent entre les feuilles, l'endroit était parfaitement silencieux. Le soleil était chaud, et l'endroit désert. Au fond, pourquoi, ne pas se laisser aller ? D'un geste, Charlotte dégrafa sa minijupe et la fit glisser le long de ses jambes en même temps que son string. Puis elle ôta son chemisier, son soutien gorge, et jeta le tout sur la banquette arrière. "- Est-ce que je plais comme ça ?" Minauda-t-elle. Juliette ne répondit pas, comme si elle n'avait même pas remarqué le rapide effeuillage de son amie. Pourtant, Charlotte la vit serrer les dents et presser un peu plus fort le volant entre ses poings. Enhardie par cette réaction, elle se pencha un peu et déboutonna le short de Juliette, juste assez pour que sa main puisse se frayer un passage jusqu'en bas de son ventre. Elle découvrit à tâtons un pubis parfaitement lisse, un peu plus bas encore, le léger relief intime des lèvres moites. Juliette se laissa faire quelques instants sans réagir. Brusquement, elle aggripa les cheveux de Charlotte et lui colla violemment la joue contre sa cuisse. "- Ecoute-moi bien Charlotte, gronda-t-elle sur un ton abrupt, Il faut que tu saches que je n'aime pas beaucoup que l'on prenne les initiatives à ma place, tu as compris ?." Charlotte acquiesça sans mot dire. Elle qui, quelques instants plus tôt, était persuadée d'avoir gagné le cœur de son amie, subissait à nouveau sa violence. Elle se sentait anéantie, ridicule ainsi contrainte et nue, mais en même temps, elle éprouvait un étrange plaisir qui l'empêchait de tenter de se dégager ou de fondre en larmes. Le sexe de Juliette était là, tout près de son visage. Elle en devinait le parfum intime. Elle l'avait touché du doigt. Elle l'avait senti humide et cela ne pouvait pas la tromper: Juliette était excitée elle aussi. Son amie relâcha sa pression qui devint caresse. Elle releva jusqu'à sa bouche les lèvres de Charlotte et l'embrassa à nouveau, plus tendrement cette fois. "- Vincent ne t'a jamais emmenée ici ?" Demanda-t-elle d'une voix de miel. "Cet endroit appartient à l'un de mes cousins. Tu ne trouves pas cet endroit magique ?". Elle demeura songeuse, appuyée contre le volant à observer les alentours. La grange, dont une partie de la toiture s'était effondrée depuis longtemps était dévorée de lierre et de chèvrefeuille. Un doux parfum de liberté et de sensualité flolttait dans l'air, enveloppant les deux jeunes corps d'un irrépréssible désir. Seul, un chemin serpentait entre les coquelicots et les fougères jusqu'aux ventaux vermoulus du portail. On le distinguait à peine derrière un groupe de jeunes sureaux indisciplinés qui en gardaient l'entrée. "- Sors de la voiture, Charlotte, j'ai envie de te regarder". Charlotte obéit à nouveau. Dehors, sous les arbres, le sol moussu dégageait une odeur puissante d'humus. Elle demeura quelques instants immobile à sentir le parfum du vent tiède glissant sur sa peau. Être nue sous le feuillage, au bord d'une route de campagne, ne lui semblait en rien extravagant à cause du regard de son amie posé sur elle. Elle s'aventura de quelques pas dans la futaie.   Avait-elle vécu ou avait-elle rêvé ? Et pourtant elle savait que la rupture l'emporterait puisque, à travers elle, elle réalisait le destin qui lui était imposé. La jeune femme glissa dans une autre vie, loin d'elles. Tout lui devenait enfin facile. Les murs contre lesquels elle avait si longtemps buté s'effondraient. Sous la plante de ses pieds, les brindilles sèches craquelaient, tandis qu'à l'odeur fraîche de l'humus se mêlaient celles, plus entêtantes encore, des herbes chaudes et des fleurs gorgées de soleil. Tout éveillait en elle son animalité. Elle se retourna. Charlotte avançait vers la grange d'un pas lent, à l'élasticité féline. Juliette eut tout à coup le désir de posséder son amie. La prendre par les hanches et l'attirer vers elle. Caresser ses fesses, découvrir ses formes, embrasser ses seins fermes, en mordiller les aréoles brunes.Toucher son ventre chaud et lisse. Elle marcha à son tour vers la grange. Dans le fond du bâtiment, une échelle en bois menait à l'étage, une sorte de mezzanine sombre. Charlotte adora aussitôt cet endroit. Elle aimait le bruissement tranquille des arbres, la lumière dorée du soleil filtrant à travers le toit éventré, et le suave parfum d'été qui se dégageait de la paille. "- J'aime bien te voir nue dans ce lieu". Elle roulèrent sans un mot sur le sol paillé. Leur envie réciproque de se posséder les transforma en lutteuses. Elles s'encastrèrent l'une contre l'autre en s'embrassant, se mordant et se griffant, seins contre seins, ventre contre ventre, en un jaillissement furieux. "- Raconte-moi ce que tu ressens quand Vincent commence à nouer des cordes autour de toi", demanda Juliette. Quelle sensation cela procure de se retrouver nue et vulnérable ? "- J'ai peur. Et en même temps, je suis impatiente. - Il te caresse en t'attachant ? - Non, il est comme absent, On dirait un peintre occupé à préparer ses pinceaux. - Il t'a déjà fouettée ? - Non, jamais". Juliette marqua une légère pause avant de reprendre: "- Et tu le regrettes ? - Peut-être, oui". Charlotte fut surprise de sa propre réponse, comme si ce n'était pas elle qui avait répondu mais une autre. Sans attendre, Juliette dit à Charlotte de se lever pour lui lier les poignets d'une épaisse corde de chanvre qu'elle attacha à une poutre, bien tendue pour l'obliger à se tenir bras levés et sur la pointe des pieds. Elle entendit le cliquetis de la boucle de la ceinture tandis que Juliette l'ôtait de son short. "- Qu'est-ce que tu fais ? - Je répare un oubli", répondit Juliette. "- Tu veux que je te bâillonne ?" Charlotte secoua la tête. Non, elle ne voulait pas être bâillonnée. Elle voulait sentir la douleur lui monter jusqu'à la gorge pour y exploser. Cela devait faire partie du rituel. Il fallait que quelque chose sorte d'elle. Elle osa un regard par dessus son épaule. Indifférente, bien campée sur ses jambes fuselées, ses seins dressés tressautant au rythme de ses larges mouvements. Juliette éprouvait la souplesse du ceinturon en fouettant l'air. Ainsi nue et armée, elle ressemblait à une déesse antique. Charlotte ferma les yeux. Elle désirait être fouettée et Juliette seule pouvait lui faire subir cette épreuve. Ce serait non seulement s'offrir en captive à l'amour, mais mieux encore, se donner en esclave, à une autre femme de surcroît. Accepter ses coups, encaisser à travers elle, la fureur de toutes les femmes du monde, devenir leur proie et se griser à l'idée de payer par le fouet, le fait dêtre leur plus dangereuse concurrente. Le premier coup claqua séchement contre ses fesses. Juliette n'était pas du style à y aller progressivement. Elle avait frappé fort avec l'assurance qui lui était coutumière et Charlotte sentit sa peau d'abord insensible, réagir rapidement à la brûlure du cuir. Le deuxième coup tomba, plus assuré encore et elle gémit de douleur en contractant les muscles de ses fesses. Sa réaction sembla plaire à Juliette. Elle leva le bras encore plus haut, abbatit le ceinturon avec plus de force et cette fois, Charlotte poussa un cri bref en se cramponnant à la corde. Juliette la fouetta avec application. Ses coups précis, parfaitement cadencés, atteignirent alternativement une fesse, puis l'autre, parfois le haut des cuisses, parfois le creux des reins. Trente, quarante, cinquante coups Charlotte ne comptait plus. Aux brûlures locales d'abord éprouvées s'était substituée une sensation d'intense chaleur, comme si elle avait exposé son dos à un âtre crépitant.    Quand atteindrait-elle la paix ? Là où il n'y a plus ni souffrance, ni brûlure, ni attente. L'amour qui ne finit pas. Quand son corps tressauta sous les impacts malgré l'épaisse corde qui la maintenait prisonnière, en meurtrissant ses poignets, une sapine contusionna sa chair, la blessant aux épaules et aux fesses. Mais le supplice était le prix à payer pour que sa Maîtresse continuât à l'aimer, elle souhaitait seulement qu'elle fût contente qu'elle l'eût subi et attendait muette. "- Retourne-toi", dit Juliette d'une voix calme. Aggripée à sa corde, ruisselante de sueur, Charlotte était épuisée. "- Non, pas devant Juliette, haleta-t-elle, pas devant. -Tu dois aller jusqu'au bout de ton désir, Charlotte, Allons retourne-toi vers moi". Charlotte pivota lentement sur elle-même. Elle avait gardé les yeux baissés mais elle aperçut quand même le ceinturon s'élever dans l'air et s'abattre sur elle, au sommet de ses cuisses. Elle hurla à nouveau et releva la jambe pour se protéger du coup suivant. Elle sentit soudain qu'elle n'y échapperait pas et se vit perdue. Juliette ne refrappa pas immédiatement. Elle attendit que Charlotte ne puisse plus se tenir ainsi sur la pointe du pied et qu'épuisée, elle s'offre à nouveau au fouet. Au coup suivant, elle ne tenta plus d'esquiver. N'avait-elle pas désiré cette correction ? Charlotte avait raison. Elle devait savoir ce qu'il y avait au-delà de cette douleur qui lui arrachait des cris et des larmes. Par dépit, elle plongea son regard dans celui de son amie et elles ne se lachèrent plus des yeux tout le temps que dura la flagellation. Elle se voyait onduler au bout de sa corde, en sentant ses seins frétiller, ses cuisses tendues, son ventre creusé. Elle se voyait brûler sous les coups, s'enflammer toute entière. Juliette continuait à la fouetter méthodiquement sur les hanches et sur les seins. Quand le cuir atteignit le renflement de sa vulve, subitement son corps fut traversé de part en part par une fulgurante flamme de couleur rouge orangé. Elle en sentit la chaleur l'irradier et plonger dans son ventre comme une boule de feu. La douleur et le plaisir fusionnèrent ensemble. Elle hurla à nouveau mais de plaisir cette fois. Juliette cessa aussitôt de la frapper et tomba à genoux devant elle. Posant avec une infinie délicatesse les doigts sur ses reins meurtris, elle attira jusqu'à sa bouche la peau empourprée des cuisses et du ventre qu'elle couvrit de baisers. Elle aspira entre ses lèvres, les lèvres de son sexe, les lécha avec douceur. Se suspendant à sa corde, Charlotte jeta le bassin en avant, enroula ses jambes autour du cou de son amie pour emprisonner son visage contre son sexe ouvert. Juliette réagit en dardant une langue aussi droite et rigide qu'un membre d'homme sur son clitoris. À ce seul contact, Charlotte jouit aussitôt. Enfin Juliette se détacha d'elle. La corde à laquelle elle était suspendue fut coupée et se laissa tomber sur le sol, savourant l'étrange bonheur de sa soumission. Les parties de son corps offensées, devenues douloureuses, lui apparaissèrent plus belles, comme anoblies par les marques fraîches, stigmates de la flagellation. Elle se perdit dans une absence d'elle-même qui la rendait à l'amour.    Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir. 
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Par : le 01/05/26
"C'est toujours une étoile inaccessible que nous aimons, et chaque amour est toujours, en son essence intime, une tragédie, mais qui ne peut produire qu'en cette qualité ses effets immenses et féconds. On ne peut descendre si profondément en soi-même, on ne peut puiser au tréfonds de la vie, là où toutes les forces reposent encore enlacées, tous les contraires encore indifférenciés, sans ressentir aussi en soi-même le bonheur et les tourments, dans leur connexion mystérieuse". Elle avait la vie de son côté. Elle eut de la chance mais aussi de l’énergie à revendre. Jamais femme n’eut autant de partenaires de tête à une telle hauteur: Nietzsche, Rilke, Freud, mais aussi Andreas, qui fut son mari, Rée, Wedekind, Schnitzler, Hofmannsthal. Éloquent tableau de chasse. Elle les a inspirés, envoûtés, éveillés et rendus à eux-mêmes. L’œuvre qu’elle laisse, (Journal, Mémoires, récits, nouvelles, articles de presse, Lettre ouverte à Freud, contributions à la psychanalyse naissante, un essai sur Nietzsche) retient sans doute moins que les riches relations qu’elle noua avec tant de grands noms de son temps. Lou fut une sourcière au jugement infaillible. De grands yeux bleus affamés, une lourde chevelure blonde nouée en tresse, le front vaste et buté, la bouche au dessin parfait, cette femme de haut rang naquît à Saint-Pétersbourg, le douze février 1861, au lendemain même de l’émancipation des serfs. Sa mère, Louise Wilm, issue des hautes sphères de la noblesse danoise, reçoit les félicitations du tsar, tout comme son père, Gustav von Salomé, allemand des pays Baltes, descendant de huguenots d’Avignon, général de l’armée russe et conseiller secret du souverain à la cour impériale. Les passions qu’elle a déchaînées ne la brûleront pas. Elles consumeront ses partenaires. Cette solitaire, défricheuse d’êtres et de lieux. Elle aura des amis partout dans le monde: voyageuse impénitente, randonneuse aguerrie a l’âme fière et la gaieté chevillée au corps. "Un buisson ardent" disait Rilke.Il y a trop de Lou. Lou a trop de visages, trop de masques. Il y a trop de statues publiques en son jardin secret, qui en embellissent la géométrie, la déforment, la diffractent. Trop d'hommes autour d'elle: Paul Ree et Wedekind, Victor Tausk, Hofmannsthal, Arthur Schnitzler, et Nietzsche, et Rilke, et Freud. Elle les a passionnés, inspirés, ébranlés, fait vivre, menés au suicide. Ils l'ont décrite en muse, en génie, en ensorceleuse. En femme-splendeur, capable, par l'intelligence de l'amour, de "traverser intrépide les mystères les plus ardents". En diablesse, en Messaline, pour laquelle "recevoir le sperme" était délice et "sentiment océanique". En déesse, en Madone aux sept voiles, vierge et immaculée, pur esprit se nourrissant de l'esprit de ses compagnons d'aventure. Au moment de sa mort, Rilke aurait dit: "Demandez à Lou ce qui n'a pas été chez moi. C'est la seule à savoir". Mais, de Lou, "la plus intelligente de toutes les femmes", selon Nietzsche, qui aurait pu percer l'énigme ?   "Le monde ne te fera pas de cadeau, crois-moi. Si tu veux avoir une vie, vole-la. Je suis éternellement fidèle aux souvenirs. Je ne le serai jamais aux hommes". Au soir de sa riche vie, après de longues années consacrées essentiellement à la psychanalyse, Lou Andreas-Salomé revient au travail littéraire et, en 1933, rédige une trilogie ("Frères et soeur", "Un journal de Pentecôte" et "Retour au foyer") qui éclaire par la fiction, et déguise, les mystères de sa vie intime, d'une identité féminine cherchée par-delà l'épreuve de l'errance, des entrelacs du désir, du sexe et de la mort. "De quelles étoiles sommes-nous tombés pour nous rencontrer ?" C'était alors le printemps 1882. Nietzsche venait de loin, et n'était pas très fringant. Le congé de l'université de Bâle s'était changé en retraite définitive. L'auteur de la "Naissance de la tragédie" se sentait oublié, depuis qu'il s'était détourné de Wagner. Il ne voyait presque plus et tout son corps était mordu par les crampes. Il suivait le soleil, de Nice à Gênes, de Rapallo à Rome, de Sorrente à Messine. Il avait avec lui, raconte Stefan Zweig, "un coffre vieux et laid, en bois", où il rangeait ses deux chemises et les "nombreux flacons, pots et potions contre les migraines, les coliques, les vomissements spasmodiques, la paresse de l'intestin, les insomnies". Liolia aussi venait de loin. De Saint-Pétersbourg. À sa naissance, le tsar lui-même avait envoyé ses félicitations à Louise Wilm, de noble origine danoise, et à Gustav von Salomé, un allemand des pays baltes descendant des huguenots d'Avignon, général de l'armée russe et conseiller d'État. La petite Louise grandit, "entourée d'uniformes d'officiers", pour une large part à l'écart de la société russe, dans la petite communauté d'émigrés germanophones ou de sujets allemands de l'Empire russe, pour laquelle son père avait alors obtenu du tsar l'autorisation de créer une église réformée. Elle aiguise tôt son esprit aux questions religieuses. Toute petite, elle secoue son Dieu d’enfance comme une enseigne sculptée par elle, avant de l’étrangler. Elle tente de cacher aux yeux de ses parents, très pieux, la mort de ce Dieu. Cette perte de la foi est alors presque contemporaine de la mort du père. La fillette protégée, la dernière et la seule fille d’une fratrie de cinq garçons traverse donc cette première crise, précoce et salutaire. De cette douleur initiale Hendrik Gillot l’aide à sortir. C’est un prédicateur hollandais très libéral. D’emblée séduit par l'intrépide demoiselle "au charme masculin" qu’il rêve de modeler à sa guise, il la forme aux philosophies de Kant et de Spinoza, lui révèle les moralistes français mais aussi Rousseau, Kierkegaard. Il l’initie également à la poésie. Ils étudient de concert l’histoire des religions, l’Islam, l’hindouisme. Lou dévore. Freud, plus tard, évoquant cette faim de savoir, estimera qu’elle absorbe à ce point les idées d’autrui qu’elles en sont comme digérées par elle. C’est ainsi Gillot qui la baptise Lou. Amoureux d’elle, il veut divorcer pour l’épouser. Le charme est rompu. Lou s’enfuit alors.   "Si je fus ta femme pendant des années, c'est parce que tu fus pour moi la première réalité où le corps et l'homme sont indiscernables". En septembre 1880, elle s’établit à Zurich, entre à l’université où elle suit les cours de logique, d’histoire des religions, de métaphysique. Élève surdouée mais à la santé chancelante, elle doit partir en cure à Rome en avril. Elle est aussitôt introduite dans un cercle d’intellectuels brillants, d’artistes et d’écrivains tenu par Malwida von Meysenbug, l’une des premières disciples de Wagner, amie de Nietzsche et de Rée. Ces derniers, très liés, tous deux rudoyés par la vie, découvrent l’exceptionnelle gamine. Lou Andreas-Salomé, jeune créature tout à fait étonnante, dont Freud, des années plus tard, louera "l’intelligence redoutable", et qui repoussera la demande en mariage de Rée, devient, le temps d’un séjour de trois semaines à Tautenburg, la disciple fervente de Nietzsche qui est ensorcelé. Des entretiens en tête à tête, réglés par le philosophe, ouvrent à Lou les portes de la mort de la métaphysique, les énergies réinvesties dans l’homme et non plus dans la morale et dans la religion. Nietzsche rêve de transmettre les conséquences ultimes de sa philosophie. À raison de dix heures par jour, les deux nouveaux amis dissertent avec une énergie sauvage. Le foulard rouge jeté sur la lampe à la nuit tombée assure à la scène son caractère méphistophélique. Nietzsche dira de Lou qu’"elle a la perspicacité de l’aigle et le courage du lion, même si elle demeure une jeune fille enfant". Après cette édifiante rencontre qui s’achèvera par une rupture, Nietzsche introduit Lou à Bayreuth où elle choque par son audace et la liberté de sa mise. À commencer par Elisabeth, soeur de Nietzsche, falsificatrice acharnée de ses œuvres, sa compréhension très eugéniste de la "Volonté de puissance", future adepte des thèses nationalistes et racistes du nazisme. Un projet de vie commune avec Nietzsche et Rée, une troïka fait long feu. Nietzsche, bon prince, s’adapte aux désirs changeants de Lou en quête d’une cité, Vienne, Paris ou Munich où tous trois s’abriter. Cette valse-hésitation finit tout de même par alarmer le philosophe. Lou n’est pas capable de le suivre sur ses hauteurs. L’amour se change en amertume. Le chamois des cimes n’est plus à ses yeux qu’un vulgaire chat doublé d’une enfant immature, figée dans la caricature du culte du moi. Nietzsche, déçu, se voit floué. Le voilà taquiné par des envies de suicide, sauvé inextremis par l’opium. Une fois passée l’épreuve du désenchantement, il est mûr pour "Ainsi parlait Zarathoustra", dont il rédige alors en février 1883 la première partie en seulement deux semaines.   "Tout amour est tragique. L'amour partagé meurt de satiété, l'amour non partagé d'inanition. Mais la mort par inanition est plus lente et plus pénible". La fulgurance de sa prose y touche à la poésie. Lou et Nietzsche ne se reverront plus. Des années plus tard, Lou écrira son "Friedrich Nietzsche" à travers ses œuvres, (1894), ouvrage abordant la philosophie de Nietzsche par le biais de l’enracinement biographique. Le discernement exceptionnel de Nietzsche, le soupçon natif de l’immoraliste qui pointe déjà, sa manière d’envisager la religion comme un facteur d’avilissement de l’homme, la puissance de feu de son appel à "philosopher à coup de marteau", son génie, enfin, pour sonder le tréfonds des êtres, serviront de sûr terreau au travail de psychologue dont Lou se fera une spécialité et constitueront de solides assises à sa pratique de la psychanalyse. Fou d'amour, exalté, Nietzsche veut que Lou soit tout pour lui, une élève, une épouse, une âme jumelle. Il lui écrit: "Je sens en vous tous les élans de l'âme supérieure, je n'aime rien d'autre en vous que ces élans". Ou encore: "Je renonce volontiers à toute intimité et à toute proximité, si seulement je puis être assuré de ceci: que nous nous sentions unis en ce à quoi les âmes communes n'accèdent pas". À vingt-six ans, elle rencontre alors Friedrich Carl Andreas qui en a quarante-et-un. Ils se marient. Elle obtient de lui qu’ils n’aient pas d’enfants. De nombreuses rencontres ponctuent cette période. Le couple marque un net intérêt pour le théâtre en Allemagne mais aussi en France où André Antoine invente la mise en scène moderne. En avril 1897, alors âgée de trente-six ans, Lou fait alors la connaissance du poète Rilke, de quatorze ans son cadet. Elle se fait la mère amante de ce grand cyclothymique. Elle le rebaptise Rainer en lieu et place de René, le guide sur le chemin du dépouillement de l’écriture. Elle sera tout pour lui. Freud dira comme "une mère et une muse attentive". Cette passion dure trois ans. Lou organise la rupture, "arrachée, lui dit-elle, à cette réalité de tes débuts qui nous avaient fait apparaître comme tirés d’une même matière". Lors du voyage en Russie entrepris en commun, "tout est pathologique". Malgré la séparation, ils resteront proches de loin, en atteste leur correspondance.   "Tandis qu'aucune route ne mène de l'amour sensuel à l'amour spirituel, de nombreux chemins mènent du second au premier". Lou, partout où elle passe, provoque l'émoi, de Rome à Vienne, de Paris à Berlin. Savie est une farandole de l'amour, du savoir et de la vie, dans laquelle tous ses partenaires, souvent plus jeunes qu'elle, sont emportés. "Jamais auparavant, dans ma tâtonnante hésitation, je n'avais aussi fortement senti la vie, cru dans le présent et reconnu l'avenir. Tout ceci arriva parce que j'eus la chance de te rencontrer à un moment où j'étais en danger de me perdre dans l'absence de formes". L'alternance, chez Rilke, de l'exaltation lyrique et de la dépression inquiète Lou, qui, après trois ans de passion, ménage une rupture. Elle restera toujours proche de son "enfant et souverain", l'amour se muant en amitié et tendresse. Le dernier grand homme de Lou, Sigmund Freud, ressortit à l’évidence à la figure du père. Elle le connaît en 1911, lors du troisième congrès international de psychanalyse de Weimar. La femme de lettres dont il sera épris, sans jamais franchir la limite des convenances, lui écrira: "Ma vie était en attente de la psychanalyse depuis que j’ai quitté l’enfance". Elle est rapidement acceptée dans le premier cercle des pionniers aux côtés de Ranket Ferenczi. Elle devient l’amie intime d’Anna, fille du maître qu’il a lui-même psychanalysée. Lou enrichit la théorie de ses propres analyses et se révèle fine praticienne. Freud écoute ses observations sur le monde féminin, même si un désaccord tacite survient à propos de la religion, qu’il place au registre des illusions quand Lou reverse la perte de Dieu au crédit des énergies vitales. La "compreneuse par excellence" (Freud), vivra en dernière instance une relation triangulaire avec Freud, alors atteint d’un cancer de la mâchoire et avec Anna, si inhibée devant les hommes et si attachée à un père qui le lui rend trop. Freud est amoureux d'elle, mais, la sublimation aidant, leur liaison, forte, reste de respect, d'admiration, de partage intellectuel, et est renforcée par l'amitié que la fille de Freud, Anna, porte à Lou. Elle écrit ses textes psychanalytiques entre 1911 et 1931. Elle s'intéresse beaucoup à la question du narcissisme et à la création, notamment dans le rapport de celle-ci avec l'amour. Selon Inge Weber, elle "a mis en relief la notion de double direction présente chez Freud dans sa conception de la libido" (1921, "narzißmus als Doppelrichtung", "le narcissisme comme double direction". À la suite de Freud, "son fil conducteur est la notion de sexualité dans toute sa portée", d'où son intérêt pour le concept de pulsion. Son concours à la psychanalyse fait toujours référence.   "La psychanalyse n'a rien créé, au sens d'inventer quelque chose qui n'existait pas, elle n'a fait qu'exhumer, découvrir, dévoiler, jusqu'au moment où, comme une eau souterraine que l'on entend à nouveau couler, comme le sang comprimé que l'on sent à nouveau pulser, la totalité vivante peut se manifester à nos yeux". Lou Salomé n’est pas seulement une voyageuse cosmopolite, elle est aussi une femme à l’écriture frontalière, romancière, essayiste, psychanalyste, à la recherche d’une forme juste d’expression. Un questionnement sur la forme de création soutient alors son cheminement. Cette traversée des frontières entre les discours constitués renvoie à une Bildung particulière, où le voyage prend un tour aussi bien transdiscursif quegéographique et joue, par le décloisonnement qu’il opère, un rôle initiateur et formateur. Le sens du monde ne se trouve pas condensé et approprié dans un pays, ni contenu dans les frontières d’une culture. Il n’est pas davantage enclos dans le compagnonnage avec un homme, ni resserré dans les limites d’un discours, d’une forme d’expression. S’il peut s’inscrire, c’est au bout d’un cheminement entre des pays, entre des hommes, entre des discours, dans une synthèse personnelle vivante et lumineuse. On voit alors que les frontières fonctionnent comme autant de lieux de passage, de zones de franchissement. Les confrontations à l’altérité en ses formes multiples y aident et sont autant d’appuis. Interroger l’altérité, n’est-ce pas une manière de remettre en question ses propres frontières ? Le décentrement à l’œuvre dans le cosmopolitisme serait-il lisible comme une métaphore, inscription dans l’espace de l’accès à l’étrangeté propre, à l’autre de soi que met en évidence, tard venu dans la vie de Lou Salomé, le décentrement freudien ? Cosmopolitisme limité et daté, dira-t-on. Cultivé et littéraire certes, mais aussi européen et féminin, aristocratique et parlà-même en rupture avec les conventions bourgeoises. Traçant l’itinéraire d’une femme écrivain entre les cercles créateurs de son temps, le cosmopolitisme de Lou Salomé interroge sur la sociabilité qui s’y construit. S’il relie des créateurs de formes différentes, Nietzsche, Rilke, Freud en forment les constellations de rencontre les plus brillantes mais marquent aussi les étapes d’une avancée personnelle. Ce mouvementopère à l’intérieur d’un champ linguistique structuré par la langue allemande. Comme ses compagnons de route, Lou écrit en allemand. La langue commune porte les traversées créatrices et permet un partage de signifiants qui rend les échanges féconds. Cosmopolitisme qui la mène à sillonner un territoire, avant la lettre européen, à quitter son pays d’origine, la Russie, par une translation qui va progressivement se centrer sur Berlin, premier lieu de travail et de rencontres, et sur Vienne ensuite, foyer de la psychanalyse naissante et creuset de formes artistiques totalement innovantes pour l'époque ("Jung Wien, Sécession").   "La psychanalyse n'est rien d'autre qu'une mise à nu, opération que l'homme encore malade évite parce qu'elle lui arrache son masque, mais que l'homme guéri accueille comme une libération. Quand bien même, revenu à la réalité extérieure, laquelle entre-temps est demeurée inchangée, il se trouve assailli de difficultés. Car, pour la première fois, c'est la réalité qui vient rejoindre la réalité, et non un spectre un autre spectre". Elle prépare ainsi le passage au public de l’œuvre de Nietzsche en train de s’écrire et cette position, elle peut l’occuper parce qu’elle a été partie prenante, au sens strict, de sa première élaboration. Elle sait de quel lieu procède l’énonciation nietzschéenne. N’est-ce pas là une forme proche de l’échange cosmopolite que cette élaboration du don en retour que produisent l’accueil de l’altérité et sa mise au travail ? C’est bien parce que l’œuvre de Nietzsche s’est construite de lui être ainsi adressée, qu’elle peut, en la faisant passer au prisme de sa réception propre, écrire elle-même comme en miroir et aussi faire passer les textes nietzschéens à l’extérieur, afin qu’ils trouvent un public. La création serait la force subjectivée qui sort de cette saisie positive de l’altérité et de la différence. Lou sait se saisir de l’adresse qui lui est faite d’une œuvre à l’élaboration de laquelle elle participe pour faire travailler en elle l’altérité. Ainsi prend forme son écriture. Lou tient de l’autre, accueilli en sa différence, son autorisation la plus personnelle en tant qu’auteur. Un des accès féminins à l’écriture, dont on voit bien ce qu’elle a de sexué, est ici lisible, qui s’affirmera mieux encore dans la position que Lou occupera par rapport à Rilke, et aussi, différemment, à Freud. La période du compagnonnage avec Rilke correspondra à une percée de l’écrivain et à une reconnaissance internationale. Plus tard dans sa vie, le dialogue analytique avec Freud auquel nous assistons dans leur échange épistolaire soutiendra l’accès de Lou à la théorie et à la pratique analytiques. Accueillie à Paris, Lou y noue des liens qui vont la relier alors à d’autres cercles d’avant-garde à Vienne. Celui de Marie von Eschenbach, poète et romancière, l’introduit aux milieux littéraires et féminins de Vienne et au cercle de Rosa Mayrederer, féministe fort connue, peintre et écrivain, qui sera l’une des premières dans ces milieux à s’intéresser à la psychanalyse freudienne. Schnitzler, avec qui elle est en relation depuis son séjour parisien, lui ouvre l’accès au cercle des écrivains de la "Jung Wien": Beer Hofmann, Peter Altenberg, Felix Salter, Hugo von Hofmannsthal l’associent à leur groupe élégant, marqué du culte viennois de l’art pour l’art, de la réflexion sur la subjectivité favorisée par le déclin du libéralisme politique de l'époque.    "Notre propre corps n'est en effet rien d'autre que la part d'intériorité la plus proche de nous, inséparable de notre intimité, de notre identité. Mais nous en sommes aussi coupés, au point qu'il nous faut apprendre à le connaître et à l'étudier de l'extérieur comme tout autre objet". La production littéraire de Lou est, dans ces années, abondante: huit livres et plus de cinquante articles en dix ans. Des liens multiples existent entre les voyages et la production littéraire. Ce sont les revenus de cette production qui viennent financer les voyages alors que l’écriture en élabore l’apport. L’autre saisi en sa différence donne accès à l’autre de soi. Il y a, dans l’écriture de Lou, une fonction de l’étranger, de l’ailleurs. Écrire n’a pu se faire qu’après un détachement du sol natal, la Russie vers laquelle elle reviendra avec Rilke, dans sa recherche très tolstoïenne, un contact avec l’"Unheimlich". L’expérience cosmopolite touche au point le plus difficile du rapport entre les hommes. La représentation de l’altérité. La sociabilité cosmopolite apparaît comme une voie d’accès à la création, par apprivoisement de l’insociable de l’altérité. L’itinéraire personnel de Lou Andreas-Salomé, qui la mène à l’écriture et à la pratique psychanalytiques dans les vingt-cinq dernières années de sa vie, centre son univers sur l’approche freudienne: la division du sujet et la présence de "l’autre scène". Le passage à la pratique analytique marque la fin des voyages. Elle ne quittera plus guère Göttingen que pour Berlin où elle travaille alors avec Abraham et pour Koenigsberg, où se poursuivent certaines années ses analyses. Le cinq janvier 1937, Lou Andrea-Salomé meurt dans son lit. De tous les éloges funèbres, celui de Freud sera le plus éclatant. Il loue la discrétion dans le travail d’une "personnalité demeurée dans l’ombre, d’une modestie peu commune". Dans ses Mémoires, qu’elle voulut posthumes, elle écrivait: "Plus je me rapproche du terme de mon existence, plus il me devient possible d’embrasser dans son ensemble cet étrange objet qu’est une vie. Dans une certaine mesure je tiendrai compte de la chronologie, mais c’est autour de certains thèmes que j’organiserai mes souvenirs." Pudique, Lou le fut au point d’opérer un tri sévère dans ses archives, miroir sélectif, hautement narcissique, où toute émotion brute était biffée. Elle ne parlait jamais de sa propre production poétique et littéraire. Il est vrai qu'elle avait voulu expliquer l'inexplicable, et vérifier, en explorant les abîmes du rapport à l'autre, le bien-fondé de cette étrange loi: "Rester à jamais étranger l'un à l'autre dans une éternelle proximité, telle est la loi la plus profonde de la grâce. Guérir est un acte d'amour".   Bibliographie et références:   - Isabelle Mons, "Lou Andreas-Salomé, en toute liberté" - Julia Vickers, " Lou von Salomé, a biography" - Liliane Abensour, "Lou Andréas-Salomé, l’alliée de la vie" - Dorian Astor, "Lou Andreas-Salomé" - Agnès Besson, "Lou Andreas-Salomé" - Claudie Frangne, "Lou Andreas-Salomé" - Françoise Giroud, "Lou: histoire d'une femme libre" - François Guery, "Lou Salomé, génie de la vie" - Michel Meyer, "Lou Andreas von Salomé, la femme océan" - Anne Verougstraete, "Lou Andreas-Salomé et Sigmund Freud" - Inge Weber, "Andreas-Salomé, Louise, dite Lou" - Irvin Yalom, "Et Nietzsche a pleuré" - Cordula Kablitz-Post, "Lou Andreas-Salomé" (film de 2016)   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 01/05/26
"Le mercredi vingt-quatre avril 1793, une jeune fille de quinze ans, belle comme le jour, timide et modeste comme il se devait, se mariait dans une capitale en effervescence. Une vie de petites coquetteries n’élève en rien l’âme. Elle vaudrait beaucoup mieux si d'aventure, elle n’avait pas alors dépensé tout son cœur et son âme de tous les côtés". L'élégante et vaporeuse Juliette Récamier, passion de maturité de François-René de Chateaubriand, qui tenait un salon littéraire sous le Directoire recevant les sommités du monde artistique et politique parisien, fut surnommée dès son apparition dans le monde, "la Belle des belles." La "Grâce" fut beaucoup dans la réconciliation de l'auteur toujours tourmenté des "Mémoires d'outre-tombe" avec lui-même comme avec les autres. C’est elle qu’il a choisie comme sa femme, son lien stable. Les amateurs de littérature savent qu'elle fut aimée de Chateaubriand. Les plus érudits ajoutent qu'elle fut proche de Madame de Staël. Les historiens se souviennent que cette ancienne "merveilleuse" du Consulat eut avec Bonaparte des relations fort aigres. Mais la vie de Juliette Récamier (1777-1849) est loin de se limiter à ces épisodes, si remarquables soient-ils. Dès le début, l'histoire a de quoi passionner. Juliette naît en 1777, et selon l'état civil, est la fille d'un notaire lyonnais, Jean Bernard, et de son épouse Marie-Julie Matton. En 1793, à quinze ans, elle épouse Jacques Récamier, quarante-deux ans, né en 1751, banquier de son état. Or, Jacques Récamier, longtemps l'amant de Marie-Julie, est, selon toute vraisemblance, le père naturel de Juliette. Il épouse sa fille en pleine Terreur pour lui transmettre sa fortune au cas où il n'échapperait pas à la guillotine. Le banquier prévoyant n'est finalement pas inquiété. Il s'enrichit encore et devient régent de la Banque de France en 1800. Juliette peut alors, tout à son aise, devenir la reine de l'époque. Avec un sens remarquable des circonstances et des enjeux, elle utilise tous les moyens techniques que lui offre son temps pour construire et diffuser son image. À partir de 1797, Juliette Récamier, alors âgée de dix-neuf ans, commence sa vie mondaine, tenant un salon qui devient bientôt le rendez-vous d'une société choisie. La beauté et le charme de l'hôtesse, toujours très élégante, l'une des "Trois Grâces" du Directoire, avec Joséphine de Beauharnais et Madame Tallien, lui suscitent une foule d'admirateurs. Le cadre de l'hôtel particulier de Jacques Necker, ancienne rue de la Chaussée-d 'Antin, acquis en octobre 1798 et richement décoré par l'architecte Louis-Martin Berthault, ajoute à la réputation de ses réceptions. Elle est l'une des premières à se meubler en style "étrusque" et à s'habiller "à la grecque." L'influence de Madame Récamier est notable dans la diffusion du goût pour l'Antique qui allait prévaloir sous l'Empire. L'hôtel Récamier acquiert une renommée telle qu'il devient rapidement une grande curiosité parisienne.   "Il a l’imagination vive, la repartie heureuse, de la gaîté et un ensemble de qualités qui le font aimer de ceux qui le connaissent. La bienveillance qu’il inspire a toujours fait son bonheur. Il a le caractère et le cœur d'un gentilhomme". "Elle se laissait habiller tandis qu'elle causait en roulant dans ses doigts, une branche verte, entre tout à coup Madame Récamier, vêtue d'une robe blanche. Elle s'assit au milieu d'un sofa de soie bleue. Je me demandais si je voyais un portrait de la candeur ou de la volupté. Je n'avais jamais rien inventé de pareil et plus que jamais je fus découragé. Mon amoureuse admiration se changea en humeur contre ma personne. Je crois que je priais le Ciel de vieillir cet ange, de lui retirer un peu de sa divinité, pour mettre entre nous moins de distance." Juliette Récamier, dès son apparition dans le monde, fut appelée la "Belle des Belles." Forçant l'admiration par son charme légendaire, une gracieuse et vaporeuse silhouette, vêtue de blanc. Séduisante et séductrice, elle traîna tous les cœurs après soi. Elle est la Dame secrète des "Mémoires d'Outre-Tombe." Elle a inspiré les plus belles pages. Elle fut l'amour de sa maturité, la lumineuse tendresse de sa vieillesse. Mais, avant de rencontrer François-René de Chateaubriand, Juliette avait vécu. Julie-Adélaïde Bernard est née le 3 décembre 1777 dans le milieu aisé de la bourgeoisie financière. Sa famille appartenait à la bourgeoisie de Lyon. Jean Bernard était notaire royal. Il était, dit-on, assez bel homme, faible, bon, et même débonnaire. Il fut immédiatement dominé par sa femme, singulièrement jolie, éclatante, à l'esprit, à coup sûr, plus vif que son mari. Elle subjuguait son petit monde et menait la barque familiale. Juliette lui sera passionnément attachée. Julie, enfant choyée qui porte le même prénom que sa mère devient Juliette afin de les distinguer. Elle est élevée à Villefranche puis à Lyon dans le couvent de la Déserte. Douée pour les études, elle reçoit une éducation irréprochable, apprend la musique, chante et joue du piano et de la harpe, étudie Voltaire et Montaigne, s’initie à l’italien et lit Shakespeare, enrichissant brillamment son esprit de toutes les leçons intellectuelles qu’il convient de dispenser aux enfants bien nés. "Ce bon vivant était célibataire et avait des liaisons, ce que la prude sœur traduit alors par: son cœur naturellement sensible avait très souvent éprouvé des sentiments assez vifs, mais peu durables pour plus d’une délicate femme".   "Tous font des hymnes sur son incomparable beauté, son active bienfaisance, sa douce urbanité. Beaucoup de gens l'ont vantée comme très spirituelle. Mais peu de personnes ont su découvrir, à travers la facilité de son commerce habituel, la hauteur de son cœur, l'indépendance de son caractère, l'impartialité de son jugement et la justesse de son esprit. Quelquefois je l'ai vue dominée, je ne l'ai jamais connue influencée." Sa mère, Marie-Julie Matton, issue d'un milieu aisé, également originaire de Lyon, est une femme coquette et intelligente. Son père, notaire royal influent à Lyon qui a pris un peu plus d’assurance dans les affaires est aidé de surcroît par l’habille et énergique diplomatie de son épouse. Il jouit à présent d’une haute position administrative devenant ainsi Receveur Général des Finances. Les Bernard savent s’entourer des personnalités de grande influence. C’est ainsi que Jean Bernard bénéficie de la protection d’Alexandre de Calonne, l’homme en charge du redressement des finances de l’état, son prédécesseur Necker a laissé un gigantesque déficit de 50 millions. Calonne qui paiera cher par la suite sa proposition de taxer les "privilégiés" afin d’éponger les dépenses royales. Cependant un mystère flotte autour de cette famille heureuse. La présence constante de deux amis proches que seule la mort séparera. D'une part, un ami de jeunesse de M. Bernard, Pierre Simonard, nettement plus autoritaire et sans doute aussi plus intelligent. Les deux amis se marièrent en même temps. Devenu veuf, il vécut chez les Bernard avec son fils. Un autre homme, tout aussi proche, complétait ce quatuor. Jacques Rose Récamier, très beau, cultivé, intelligent mais de mœurs assez légères, disait-on, très XVIIIème siècle. Il avait eu une liaison avec Mme Bernard qu'il aimait. Leur entourage ne l'ignorait pas. Ces trois hommes resteront intimement liés jusqu'à la fin et veilleront sur la belle Juliette. On les surnomma pour cette raison les "pères nobles." "Le talent et le génie attiraient Mme Récamier plus sûrement que l’aimant attire le fer. Comme il était dans sa nature d’aimer ce qu’elle admirait, elle se trouva liée aux deux génies littéraires de l’époque: Mme de Staël fut son amie, presque sa sœur, Chateaubriand l’homme avec lequel elle devait former, à travers bien des vicissitudes, un couple".    "Partez, prince, suivez vos genreux desseins, rendez de mon pouvoir Athènes tributaire. J’accepte tous les dons que vous voulez me faire. Mais cet empire enfin si grand, si glorieux, n’est pas de vos présents le plus cher à mes yeux." Juliette vécut une petite enfance très douce. En 1786, quand M. Bernard fut nommé à Paris receveur des finances, la famille s'installa dans un hôtel particulier rue des Saints-Pères. Simonard, veuf, et son fils vivaient avec eux. Très vite, M. Récamier les rejoignit. Le bel hôtel particulier qui abrite la famille Bernard au treize rue des Saint Pères, niché en plein cœur de Saint Germain des Prés, accueille les hommes politiques, les écrivains, les artistes et les financiers de la capitale. La maîtresse des lieux les reçoit avec faste et luxe ostentatoire. Enfant, Juliette fut pensionnaire à Lyon. Puis elle rejoignit sa famille à Paris. Elle reçut une excellente éducation classique et de nombreuses lectures formèrent son intelligence. La littérature fera partie de sa vie. Elle apprit l'anglais, l'italien. Elle était très douée en musique, jouait fort bien du piano et de la harpe et travaillait le chant. Elle étudia le dessin et l'aquarelle auprès de maîtres célèbres. Et bien sûr, sa mère veilla à son apprentissage mondain. Elle lui apprit l'art de plaire. Mais en ce domaine, la très jeune fille avait des dons innés. Puis vinrent les temps troublés. La famille voyait avec sympathie le début de la révolution et partageait, avec tant d'autres, l'espoir de voir naître un monde nouveau. Mais, très vite, la révolution changea de visage. Après la fuite à Varennes et le procès du roi, la situation s'aggrava. Le quatuor se savait désormais en danger, d'une part à cause de leurs liens avec certains milieux aristocratiques et, d'autre part, parce qu'ils étaient très riches. "Toutes les femmes qui ont voulu l’imiter sont tombées dans l’intrigue et dans le désordre, tandis qu’elle est toujours sortie pure de la fournaise où elle s’amusait à se précipiter. Cela ne tient pas à la froideur de son cœur, sa coquetterie est fille de la bienveillance et non de la vanité. En réalité, elle a bien plus le désir d’être aimée que d’être admirée".    "Ma foi, j'y renonce, elle m'a fait passer une journée diabolique. C'est une linotte, sans mémoire, sans discernement, sans préférence. Si elle m'aimait, je m'en lasserai. Pour obtenir quelque chose en amour, n'exigeons jamais rien." Ainsi fut décidé son mariage avec Jacques Récamier. Il avait quarante-deux ans, elle allait avoir seize ans. Ils se marièrent en avril 1793. Est-ce à ce moment-là que sa mère lui apprit que Jacques Récamier était son vrai père ? Elle n'en fut pas troublée et accepta très simplement. Il avait été présent dans toute sa jeune vie. Son mari continua de mener sa vie privée hors de son foyer mais il lui donna son nom, sa fortune et sa protection. Il la combla de présents, la gâta comme une fille chérie, lui offrit tout ce qu'elle voulait. Ce fut un mariage blanc. Cet étrange couple fut uni par une affection sincère et profonde. Par miracle, et grâce à la protection de Barère et d'autres amis francs-maçons, ils sortirent tous indemnes du cauchemar de la Révolution. Après la Terreur, une frénésie de vivre s'empara de la société, comme si elle voulait oublier les jours tragiques de la Terreur. Ce fut le temps des "Merveilleuses", les belles années de Madame Tallien, de Joséphine de Beauharnais mais, contrairement à ce qui a été dit, Juliette ne partagea pas cette vie légère et libertine. Elle ne fréquentait pas les lieux de plaisir mais un lycée qui réunissait un auditoire choisi. Un vieil ami de la famille, La Harpe y enseignait la littérature. M. Récamier vivait près de la place des Victoires. "À l’issue de la Révolution, la bourgeoisie avait sans doute assis son pouvoir, mais la société n’était pas encore recomposée. Les nouveaux riches tenant le haut du pavé ne pensaient qu’à augmenter leur fortune, à s’amuser".    "Jamais on n'a aimé comme je vous aime, jamais on n'a souffert autant que je souffre. Ô mon Dieu, je n'en puis plus. Vous m'avez trop blessé, trop humilié, trop marché dessus. Parce que je vous aime, j'ai tout perdu à vos yeux." Au printemps de l'année 1797, quand Juliette apparût parmi les élégantes aux défilés de Longchamp, la foule des badauds la contempla ébahie. Quand, en décembre 97, le Directoire donna une fête en l'honneur de Bonaparte, revenu victorieux d'Italie, Juliette prit place avec sa mère sur les banquettes réservées. Profitant d'un moment où Barras parlait à Bonaparte, elle se leva pour le voir mieux et, devant sa beauté, un murmure d'admiration parcourut la salle. Cette rumeur n'échappa pas à Bonaparte. Il lui lança un regard dont elle ne put soutenir la dureté. Elle ne déteste pas être le point de mire, mais elle tranche sur le monde disparate du Directoire. Elle a créé son propre style. Son signe distinctif est le blanc, dans toutes ses nuances. Elle ne porte jamais de diamants mais des perles. À une époque d'ostentation, elle se singularise en refusant tout étalage de sa richesse. En 1798, au sortir du Directoire, Juliette refait entièrement la décoration de l’hôtel particulier que son époux vient d’acheter à Necker, le père de Madame de Staël. Depuis leur première rencontre, Mesdames de Staël et Récamier sympathisent très vite, elles partagent beaucoup d’affinités, la politique, les arts et les lettres, et une grande sagacité quand au monde qui les entoure. Une amitié profonde s’installe entre les deux femmes. Germaine était une femme de génie, une nature d'exception. Brillante, elle avait déjà beaucoup fait parler d'elle. Entre ces deux personnalités si différentes, la sympathie fut immédiate. Juliette, habituée à l'adulation des hommes, n'était pas fâchée de voir une femme, illustre de surcroît, sensible à son charme. Pour Germaine, qui malgré tout son esprit, se désolait de n'être pas jolie, Juliette apparaissait comme la femme qu'elle aurait voulu être. Avec son étonnante beauté, son charme indicible, sa coquetterie, Juliette entra pour toujours dans la vie de Germaine. Les deux femmes se complétaient. Elles le savaient. Juliette était fascinée par l'intelligence, la culture et le tempérament explosif de sa nouvelle amie.    "Les premières années du Directoire virent le triomphe des modes extraordinaires lancées par les merveilleuses et les muscadins, jeunesse toute dorée qui, pour avoir manqué de perdre la tête, l’avait alors tout à fait tournée". "Pardon, j’ai peut-être tort à quelques égards, mais dans une situation cruelle, est-il étonnant qu’on soit susceptible ? Et si vous vouliez, je ne le serais pas. Un mot de vous remet du calme dans mon âme, et de la raison dans ma tête." Juliette va jusqu’à suivre Madame de Staël dans son exil en Suisse au château de Coppet, son amie est poursuivie par la police de l’autoritaire Napoléon, le premier empereur des français, qui n’a pas apprécié du tout son ouvrage "Mémoire pour la défense de Marie-Antoinette, Épître au malheur" et qui, touché dans son impérial amour propre, a contraint Madame Récamier à fermer son salon parisien parce qu’elle ne voulait pas, par l’entremise de Fouché, être dame d’honneur de la cour impériale. Son refus face à Napoléon l’amène à passer dans l’opposition, le salon qu’elle tient au château de Coppet avec Madame de Staël étant ouvert aux artistes et politiques opposants à l’Empereur, elle sera au courant de tous les complots fomentés contre Napoléon. Ce qui ne l’empêche pas d’y accueillir avec philosophie les célébrités partisanes de l’impérialisme. De retour en France, toute l’élite du nouveau régime se bouscule dans le salon de l’hôtel Necker, Madame Récamier entraîne dans son sillage un groupe d’adorateurs toujours plus nombreux, les Montmorency, Lucien Bonaparte, Balzac, Constant, Moreau et Bernadotte et bientôt Chateaubriand. "Le costume grec, un temps laissé aux actrices et aux filles, gagna toute la gent féminine, en partie parce qu’il offrait l’avantage de supprimer les inconfortables corsets. Partout, à Paris et à Versailles, la sensualité gagna les esprits".    "Mais pourquoi faut-il toujours que j’arrache ce mot ? Je vous jure que cela me tue, que je suis plus épuisé d’une nuit de telles souffrances, que de je ne sais quelles douleurs dont tout le monde frémirait. Quelle année, grand Dieu !" C'est en faveur de ses amis malheureux et persécutés qu'elle va, calmement, sans éclat intempestif, mais avec une fermeté que rien n'ébranle, s'occuper de les défendre. Fouché qui a remarqué l'intérêt de Napoléon pour la belle Juliette, lui fait des avances afin qu'elle accepte de faire partie de la Cour impériale. Juliette se dérobe. L'Empereur avait de la sympathie pour elle mais ses liens bien connus avec la baronne de Staël lui déplaisent fort, de même que son appui sans réserve aux amis qu'elle sent menacés et pour lesquelles elle ne cesse de faire intervenir ses relations. En 1805, M. Récamier fit faillite. À l'origine une crise financière en Espagne et dans les colonies. Le mari de Juliette aurait eu besoin d'un prêt du gouvernement qui lui fut refusé. Mesquine vengeance d’un grand homme ? De nombreuses petites banques furent entraînées dans cette faillite. Mr Récamier, dont la compétence et l'honnêteté n'étaient pas en cause, se défit de tout. Juliette ne garda qu'un pied à terre dans son ancien hôtel. Ce brutal revirement ne l'affecta pas vraiment. "Ceux-ci disparurent, puis les jupons, puis les manches, puis les souliers remplacés par des semelles attachées de rubans croisés. Les tuniques d’abord légères devinrent immatérielles. La mode sembla alors échauffer bien des esprits". "Toute la nature me semble me repousser. L’abandon, l’opprobre, la malédiction semblent m’entourer. Il s’en est peu fallu que je ne me tuasse cette nuit. J’ai voulu prier, j’ai frappé la terre de mon front. J’ai invoqué la pitié céleste. Point de pitié." La banqueroute avait mis fin à une période d'enchantement, de fêtes perpétuelles mais elle ne le regrettait pas. Elle était au creux de la vague et sa santé s'en ressentait. En 1819, Juliette se retire à l’Abbaye-aux-Bois, Couvent situé au seize rue de Sèvres et y ouvre un salon au décor théâtral drapé de vaporeuses soieries blanches dans lequel elle donnera de somptueux bals. Sans perdre le rayonnement qu’elle avait dans son salon de l’hôtel Necker, elle évolue dans une aura de douceur et d’intelligence parmi ses fidèles sympathisants, Musset, Ampère, Sainte Beuve, Delphine Gay de Girardin, Hugo, Mérimée, Lamartine, Tocqueville et son cher Chateaubriand, ami de toujours. Les années passant, elle se lie de plus en plus avec Chateaubriand, celui qu’elle aime et admire, celui à qui elle apporte tendresse et fidélité, celui qui devient le centre et le Dieu de l’Abbaye-aux-Bois, celui qui l’aime mais la fait souffrir au point qu’elle se sauve à Rome d’où elle finit pourtant par revenir, celui qui lui propose enfin de l’épouser mais auquel elle refuse délicatement. "Ce je n’en suis point amoureux fait quelque peu pendant à la phrase de Mme de Staël disant de son mari. De tous les hommes que je n’aime pas, c’est celui que je préfère. Les deux femmes épousèrent sans les avoir choisis des hommes plus âgés auxquels elles ne furent jamais liées par des liens amoureux. Ainsi basculèrent alors leur vie".    "Mais vous pouvez tout. N’est-ce rien que de sauver un être qui vous aime ? De sauver sa vie et peut-être son âme ? Car s’il y a un dieu, c’est mal de se révolter comme je le fais, de chercher du secours contre le sort, contre l'amour." La belle oratrice en a vu passer des personnalités, chacun de ses salons représentant le microcosme d’une société disparate, des royalistes, des jacobins, des impérialistes, des républicains, des romantiques, des poètes, des écrivains, des journalistes, des peintres, des sculpteurs, des musiciens, hommes de tous bords et de toutes nationalité. Tous ont aimé et admiré la maîtresse des lieux qui dominait la vie mondaine du Consulat. Et brusquement voici qu'un autre homme s'en avise. Qui l'eût crû ? C'est Benjamin Constant. Il la connaît depuis plus de seize ans et voici qu'il tombe amoureux d'elle. Caroline Murat lui avait demandé de trouver une plume brillante pour écrire un mémoire. Elle avait alors pensé alors à Benjamin. Elle se veut convaincante, elle marivaude, sans doute, et Benjamin de s'enflammer. Il se prend pour elle d'une passion violente, dont témoignent ses lettres véhémentes mais aussi son "Journal." Il n'est plus qu'une suite de plaintes, de cris douloureux. L'inaccessible Juliette est navrée, d'une part parce qu'elle a beaucoup d'affection pour lui, d'autre part, parce qu'il n'est pas dans son style d'éconduire brutalement ses tendres soupirants. "La figure d’une femme, quelles que soient la force et l’étendue de son esprit, quelle que soit l’importance des objets dont elle s’occupe, est toujours une raison ou un obstacle dans l’histoire de sa vie. On peut alléguer à la décharge de la jeune Juliette sa réelle naïveté. Ignorante des réalités de la sexualité, les redoutant sans doute, elle jouait sans le savoir avec le feu. Avec le temps, cette excuse s’estompera. Si Juliette eut en matière de coquetterie bien des accusateurs, elle eut aussi des défenseurs, sa coquetterie paraissant d’autant plus inoffensive qu’elle était chaste". "J’ai voulu prier. J’ai frappé la terre de mon front. J’ai invoqué la pitié céleste. Point de pitié. Il se peut que je commence à devenir fou. Une idée fixe, depuis un an, peut bien rendre tel. Quelle année, grand Dieu ! Madame, je vous adore." Celle qui n’eut que des admirateurs est tombée il y a trente ans dans le piège de l’admiration, une admiration sans limite durant toutes ses années jusqu’au dernier souffle en 1848 de son cher amant François-René de Chateaubriand et qu’elle ira rejoindre le onze mai de l’année suivante. À partir de 1840, la santé de Juliette Récamier décline et sa vue baisse notablement. Elle mène alors une vie de plus en plus retirée. Quand l'épidémie de choléra sévit en 1849, elle quitte l'Abbaye-aux-Bois pour aller chez sa petite-nièce, Amélie Lenormant, qui habite près du Palais-Royal. Frappée par la maladie, c'est là qu'elle meut, le 11 mai 1849, à l'âge de soixante-onze ans. Elle est inhumée au cimetière Montmartre.   Bibliographie et références:   - Catherine Decours, "Juliette Récamier, ou la séduction" - Léna Widerkher, "Juliette Récamier, muse et mécène" - Françoise Wagener, "Madame Récamier" - René de la Croix de Castries, "Madame Récamier" - Édouard Herriot, "Madame Récamier et ses amis" - Benjamin Constant, "Lettres de B. Constant à Madame Récamier" - Amélie Lenormant, "Correspondance de madame Récamier" - Jean-Marie Rouart, "Une femme d'influence, Madame Récamier" - Virginie Ancelot, "Les Salons de Paris" - Auguste Jal, "Dictionnaire de biographie et d'histoire" - Julie Bertrand, "Madame Récamier" - Pascal Weigger, "Madame Récamier"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 01/05/26
"Je fais certainement de la peinture et de la sculpture et cela depuis toujours, depuis la première fois que j'ai dessiné ou peint, pour mordre sur la réalité, pour me défendre, pour me nourrir, pour grossir, grossir pour mieux me défendre, pour mieux attaquer, pour accrocher, pour avancer le plus possible sur tous les plans, dans toutes les directions, pour me défendre contre la faim, contre le froid, contre la mort, pour être le plus libre possible, le plus libre possible pour tâcher, avec les moyens qui me sont aujourd'hui les plus propres, de mieux voir, de mieux comprendre ce qui m'entoure. On peut comparer le monde à un bloc de cristal aux facettes innombrables. Selon sa structure et sa position, chacun de nous voit certaines facettes. Tout ce qui peut nous passionner, c’est de découvrir un autre tranchant, un nouvel espace". Alberto Giacometti (1901-1966) fait partie des principaux sculpteurs modernes de l'après-guerre, mais fut aussi peintre et dessinateur. On le compte parfois parmi les artistes de l'école de Paris. Personnalité artistique forte, il a traversé avec grâce l'époque surréaliste avant de trouver une voie personnelle tournée vers la forme humaine. Ses silhouettes se singularisent par leur caractère filiforme, voir leur dissolution dans l'espace. Giacometti a travaillé sur la notion d'échelle, primordiale chez lui. Il fut l'un des plus grands du XXème siècle, au même titre que Picasso. Alberto Giacometti est né dans le petit village de Borgonovo dans le canton suisse des Grisons le dix octobre 1901. Il passe ses premières années scolaires dans le village voisin de Stampa. Il a une enfance heureuse. Son père qui est artiste l'initie au travail de peintre dans l'atelier, son parrain, le peintre Cuno Amiet lui enseigne les dernières techniques, et les autres membres de sa famille contribuent à son développement artistique en posant pour lui en tant que modèles. Peu de temps avant d'obtenir son diplôme d'étude secondaire, Giacometti abandonne l'école en 1919 pour se consacrer entièrement à l'art. Il est l'aîné de quatre enfants. Son frère Diego nait en 1902, sa sœur Ottilia en 1904, son dernier frère, Bruno, en 1907. Sa première sculpture, exécutée dans les années 1913-14, est un buste de son frère Diego. En 1920 et 1921, Alberto Giacometti voyage en Italie. Il découvre des villes, Venise, Padoue, Rome, Florence et Assise, mais aussi des peintres, Le Tintoret, Giotto et Cimabue, qui le marquent pour le restant de sa vie. C'est lors d'un de ces voyages qu'il fait la connaissance d'un vieil Hollandais qui mourra sous ses yeux. Il dira que cette triste expérience a transformé son rapport au monde, donnant à son art, un caractère très souvent dépouillé, inquiet et onirique, retravaillant sans cesse la forme symbolique du réel.   "Seule la réalité crue est capable de réveiller l'œil, de l'arracher à son rêve solitaire, à sa vision, pour le contraindre à l'acte conscient de voir, au regard". Décidé à rejoindre Paris, il arrive le sept janvier 1922. Il loge dans l'atelier d'Archipenko et fréquente assidument l'atelier d’Antoine Bourdelle avec qui il travaille jusqu'en 1927, à l’Académie de la Grande Chaumière, à Montparnasse. Il vit très seul et visite le Louvre. Il découvre le cubisme, l’art africain et la statuaire grecque et s'en inspire dans ses premières œuvres. Ses sculptures sont en plâtre, parfois peintes ou coulées en bronze, technique qu'il pratiquera jusqu'à la fin de sa vie. Il emménage alors en octobre 1926, au quarante-six, rue Hippolyte-Maindron, dans le quatorzième arrondissement, dans la "caverne-atelier" qu'il ne quittera plus, malgré la petite taille et l'inconfort des lieux. Son frère Diego le rejoint de façon permanente en 1930. Bien que l'essentiel de sa production soit fait à Paris, Giacometti retourne régulièrement en Suisse où il travaille dans l'atelier de son père à Maloja, hameau de Stampa. En 1925-1926, il fréquente Henri Laurens et Jacques Lipchitz. En 1927 et 1928, Giacometti expose ses premières œuvres au Salon des Tuileries. L'artiste obtient ses premiers succès grâce à des oeuvres abstraites: des têtes et des figures aplaties, à la surface lisse, marquées de faibles dépressions qu'il appelle "plaques" ("Femme cuiller", 1926). Il crée des objets qui sont des évocations de violence, de sexe et de mort ("Femme égorgée", 1932). L'artiste se rapproche des surréalistes et expose, à partir de 1930, aux côtés de Joan Miró et Jean Arp, à la galerie "Pierre" avec laquelle il a passé un contrat en 1929. Il rencontre Tristan Tzara, René Crevel, Louis Aragon, André Breton, Salvador Dalí, André Masson. Il adhère officiellement au groupe surréaliste parisien en 1931. Il crée des gravures et des dessins pour illustrer des livres de René Crevel, Tristan Tzara et André Breton. Il se présente tel un sujet en "chantier" permanent, remettant sans cesse en cause son appréhension du réel, apportant sa marque à une épaisseur anthropologique du visible. Sartre, dont Giacometti a exécuté douze portraits, et qui fréquentait son atelier, évoque les dessins préparatoires de ses sculptures. Il ressent les statues de Giacometti comme des "grumeaux d’espace", restes d’une terreur devant un visible qui déclare pourtant renouveler sa visibilité.   "Je n'avance qu'en tournant le dos au but, je ne fais qu'en défaisant. La sculpture est l'interrogation. Le dessin est la base de tout et dans un incendie, entre un Rembrandt et un chat, je sauverais le chat". Avec le groupe surréaliste, il participe d'octobre à novembre 1933 au sixième salon des surindépendants en compagnie de Man Ray, Yves Tanguy, Salvador Dali, Max Ernst, Victor Brauner, Joan Miró, Vassily Kandinsky, Jean Arp et Meret Oppenheim. C'est au cours de ce salon qu'il présente son œuvre "L'oiseau silence". L'inquiétude, l'incertitude, la violence sont les caractéristiques des sculptures de cette époque: "Cube", "Femme qui marche", "Femme couchée qui rêve", "Femme égorgée", "Cage", "Fleur en danger", "Objet désagréable à jeter", "Table", "Tête crâne", "Pointe à l'œil", "Le palais à quatre heures du matin". La plupart de ses œuvres de jeunesse ou surréalistes sont connues par leur édition en bronze faite dans les dix dernières années de la vie de l'artiste. Il expose aux galeries Pierre Loeb et Georges Petit. sa première exposition personnelle à lieu en mai 1932 à la galerie Pierre Colle. Son père, Giovanni Giacometti, décède le vingt-cinq juin 1933 à Glion, près de Montreux en Suisse. Accablé de chagrin, Alberto ne peut conduire les funérailles. L'année suivante il organisera une grande exposition en souvenir de son père. Dès 1939, les figures sculptées deviennent très petites. En décembre 1941, il quitte Paris pour Genève. Parti rendre visite à sa mère, Annetta, il ne peut pas rentrer en France, les allemands ayant supprimé les visas. Diego surveillera l'atelier pendant son absence. En septembre 1945, Giacometti revient à Paris où il est rejoint, en 1946, par Annette Arm, rencontrée à Genève en 1943 et qu'il épouse le dix-neuf juillet 1949 à la mairie du quatorzième arrondissement. C'est pendant cette période que s'affirme le nouveau style de Giacometti, caractérisé par de hautes figures filiformes. Sa production est stimulée par les relations qu'il renoue avec le marchand new-yorkais Pierre Matisse qui accueille sa première exposition personnelle d'après-guerre en janvier 1948. Grâce à la reconduction des accords passés avec le galeriste, Giacometti peut faire fondre en bronze, huit de ses nouvelles sculptures dont "L'Homme qui pointe", un premier "Homme qui marche". Suivent, "Les Trois Hommes qui marchent" et "Les Places". “L'idée de faire une peinture ou une sculpture de la chose telle que je la vois ne m'effleure désormais plus. Maintenant, c'est comprendre pourquoi ça rate, que je veux.” Une première rétrospective a lieu en 1950 à la Kunsthalle de Bâle. La même année, "La Place", achetée par le Kunstmuseum de Bâle, est alors la première des œuvres de Giacometti à entrer dans une collection publique. En novembre, il expose encore chez Pierre Matisse à New-York. C'est seulement en juin 1951, qu'a lieu sa première exposition d'après-guerre à Paris, à la galerie Maeght, où son ami Louis Clayeux l'a convaincu d'entrer. Il y présente des œuvres déjà montrées à la galerie Matisse et plusieurs œuvres nouvelles, toutes en plâtre, dont "Le Chat et Le Chien". Contrairement à la légende qui veut qu'Aimé Maeght ait permis à Giacometti de faire fondre ses œuvres en bronze, Giacometti peut faire fondre ce qu'il veut, depuis 1947, grâce à Pierre Matisse. La construction de l’espace intérieur de Giacometti et celle de son atelier forment un tout singulier, construction autour de l’appropriation du visible. On peut supposer, dès lors qu’une énergie psychique circule, un jeu meurtrier entre la proximité de l’objet et l’immensité de l’espace, une détermination à élaborer une mythologie se déployant dans l’espace du visible. Giacometti peut s’inscrire dans un destin mythique. Les lignes de ses dessins suivent le sillage de sa vie: fluide, légère, perdue, reprise, gommée, multipliée, aventureuse. Questionnement du proche et du lointain. Il semblerait que son art tienne dans la discontinuité. Le vide comme forme vitale, irruption du futur du dehors dans le dedans. Giacometti féconde la matière altérée, une substance avide. La présence active du vide viendrait comme une plainte, un ressassement. Les sculptures sont ainsi rongées et pourtant elles jaillissent. Une tension, une respiration faible, une ouverture infinie se verticalisent.   "Et l'aventure, la grande aventure, c'est de voir surgir quelque chose d'inconnu chaque jour, dans le même visage, c'est plus grand que tous les voyages autour du monde. Je n'aime l'œuvre d'un peintre que quand j'aime la plus mauvaise, la pire de ses toiles, je pense que chez tous la meilleure toile contient les traces de la pire, et la pire celles de la meilleure, et tout ne dépend que des traces qui l'emportent". À partir du milieu des années 1950, Giacometti réduit ses motifs à des têtes, des bustes et des figures. En 1955, des rétrospectives ont lieu à l'"Arts Council England" à Londres et au musée "Guggenheim" de New-York, ainsi qu'une exposition itinérante en Allemagne dans les villes de Krefeld, Düsseldorf et Stuttgart. Représentant la France à la Biennale de Venise, en 1956, Giacometti expose une série de figures féminines réalisées entre janvier et mai, un peu moins grandes que nature, connues par la suite sous l'appellation de "Femmes de Venise", même si certaines furent montrées pour la première fois à Berne la même année. En septembre, il expose pour la troisième fois à la galerie Maeght, avec un essai de Jean Genet. Il rencontre le professeur japonais Isaku Yanaihara dont il réalisera de nombreux portraits. En 1960, il crée la sculpture la plus importante de toute son œuvre, "Homme qui marche". Cette sculpture est considérée en ce début de XXIème siècle comme un chef-d'œuvre dans l'histoire de l'art. Giacometti n’a pas la certitude du trait, le dessin bute sur l’impossibilité de rendre ce qu’il voyait. Cependant, il a fondé une œuvre de dessins qui, à défaut d’être aboutis, sont élaborés, construits, classiques, inachevés, produisant un effet de style. L'artiste se sent impuissant et désorienté quand il copie le visible. Ceci reste un leitmotiv fondamental et vital dans sa sculpture. Ici, nous sommes dans l’après-coup, dans une recherche a posteriori d’une cohérence du destin en rapport avec un visible troublant. Giacometti passe de la réduction des dimensions à un tout autre type de sacrifice: la minceur de la figure à nouveau grande. Il reste une trace distancielle, une ligne légère mais sans renvoi dimensionnel.   "À ce moment là, je commençais à voir les têtes dans le vide, dans l'espace qui les entoure. Quand pour la première fois j'aperçus clairement la tête que je regardais se figer, s'immobiliser dans l'instant, définitivement, je tremblai de terreur comme jamais encore dans ma vie et une sueur froide courut dans mon dos. ce n'était plus une tête vivante, mais un objet que je regardais comme n'importe quel autre objet, mais non, autrement, non pas comme n'importe quel autre objet, mais comme quelque chose de vif et mort simultanément". Le destin des statues de Giacometti est-il d’échapper au présent ? La temporalité psychique n’est sans doute pas assez étudiée dans l’histoire de l’art. Que pourrait donc apporter l'analyse face à l’œuvre d’art qui justement est en rupture avec le déroulement normal d’une temporalité ? Le rituel reste un moyen d’échapper à la désintégration totale. Genêt pense d’ailleurs que Giacometti, en apportant de la solidité au socle de ses statues, accomplit un rituel. Le rituel du geste sculptural chez Giacometti offre un résultat magique en métamorphosant les perspectives de la réalité, alors que l’esthétique du XVIIIème siècle voulait que la beauté réside dans l’intention, les procédés. Si Genêt parle de l’art de Giacometti comme un "art de clochard supérieur", c’est que l’on touche là au plus près de la douleur pure, Genêt y ajoute la souffrance, la solitude, le rituel, la magie. La mort défait le corps dans une violence visuelle, le volume corporel n’existe pas, quelque chose a été arraché, le pouvoir mortifère se placerait dans la tête et la mort, comme travail psychique chez Giacometti, abstrait le visible. Cet espace de mort évoque une mort abstraite avec réduction de la figure humaine. Il réalise des sculptures minimalistes, dont certaines peuvent se nicher dans des boîtes d’allumettes et d’autres aux dimensions colossales. Ce que l’on retient de lui ? Des silhouettes presque charnelles, au caractère fuselé et élancé qui se perdent dans leur espace. "J'écrirai des choses nouvelles, elles se formeront. Autrefois je voyais à travers l'écran des arts existants. J'allais au Louvre pour voir des peintures et des sculptures du passé et je les trouvais plus belles que la réalité. J'admirais plus les tableaux que la vérité. La sculpture repose sur le vide". Elle subit l’inachèvement à cause des hésitations de Giacometti sur les dimensions et le socle, et le traitement graphique des faces. Vers 1950-1960, l’artiste revendiquera cette aventure de la ressemblance comme "résidu d’une vision". Il recherche là une ressemblance essentielle, tout en réfutant l’esthétique réaliste des bustes romains classiques et des moulages directs dont il récuse le non-sens, la froideur. En réalité, il vit un drame: renoncer à la part évidente du ressemblant. Du coup, la dissemblance prend valeur de contrecoup, alors que le support de la ressemblance, le visage s’effrite. Les têtes restent illimitées, vagues, objets insignifiants. Giacometti peut accéder à la beauté lisse de formes jusqu’au "déchiquetage dramatique" et la désintégration, en passant par l’ouverture progressive des formes. Le vide s’y insinue en effectuant une opération de corrosion des contours. Giacometti s’engage alors dans une gestuelle agressive en tranchant les contours en lames. Il reste étonné devant sa recherche, refuse le vocabulaire propre à la représentation, de la tradition esthétique qui a donné à la mimesis une place fondamentale. Le second degré du dessin que Giacometti a atteint n’a pas les mots pour distinguer le fait d’être des façons d’être. Ainsi, avec Giacometti, on peut démultiplier les interprétations d’une carence dimensionnelle où la matière reste privée de sens. À l’automne 1962, Giacometti se rend à Londres où la Tate prévoit une grande rétrospective pour 1965. Il y revoit Isabel Rawsthorne et Francis Bacon. Giacometti et Bacon se vouent une grande admiration mutuelle. À Zurich se prépare simultanément une grande rétrospective au Kunsthaus prévue pour l’hiver 1962. L’état de santé de Giacometti est préoccupant. Fumeur invétéré, il souffre depuis longtemps de bronchite chronique. Manque de sommeil et forte consommation de café et d’alcool qui rythment sa vie nuisent également à sa santé. En 1963, il est opéré d’un cancer de l’estomac. Il meurt d’une péricardite le onze janvier 1966 à l’hôpital cantonal de Coire. Il est inhumé auprès de la tombe de ses parents. À la Fondation Giacometti suisse de Zurich vient s’ajouter en 2003 la Fondation Giacometti à Paris, légataire universelle d’Annette, décédée en 1993. Bibliographie et références: - Yves Bonnefoy, "Alberto Giacometti, biographie d’une œuvre" - Jean Clair, "Un souvenir d’enfance d’Alberto Giacometti" - Claude Delay, "Giacometti, Alberto et Diego, l’histoire cachée" - André Du Bouchet, "Alberto Giacometti" - Thierry Dufrêne, "Alberto Giacometti. Les dimensions de la réalité" - Jean Genet, "L’atelier d’Alberto Giacometti" - Charles Juliet, " Alberto Giacometti" - Michel Leiris, "Pierre pour un Alberto Giacometti" - James Lord, "L'art d'Alberto Giacometti" - Jean Soldini, "Alberto Giacometti, le colossal" - Véronique Wiesinger, "L'atelier d'Alberto Giacometti" Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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