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"Pourquoi les choses, un instant avant d'arriver, paraissent-elles déjà être arrivées ? C'est une question de simultanéité du temps. Et voilà que je te pose des questions et elles seront plusieurs. Parce que je suis une question. Mais heureusement, notre entendement se fait au travers des mots perdus et des mots sans signification. S'il n'en était pas ainsi, pauvre serait notre compréhension mutuelle. Mes mots déséquilibrés sont le luxe de mon silence. J’écris par pirouettes acrobatiques et aériennes, j’écris à cause de mon profond vouloir parler. Quoique écrire ne me donne que la grande mesure du silence". "Écrire est un acte compulsif", expliquait Clarice Lispector (1920-1977) lorsqu'on lui demandait de parler de son œuvre. Et elle ajoutait: "L'acte créateur est une douleur. Il faut un courage fou, effarant. Et l'acte créateur est dangereux. Vous pouvez être amené là d'où il n'est pas certain que vous puissiez revenir". "De Près du cœur sauvage" à "L'Heure de l'étoile", en passant par "La Passion selon G.H", l'œuvre de Clarice Lispector est d'abord faite d'égarement et de rupture par rapport aux images convenues du moi et du corps, comme aux frontières qui séparent habituellement vie et littérature. Elle rompt enfin avec une certaine image de la littérature brésilienne qu'elle a contribué à changer en profondeur. Au Brésil, Clarice Lispector exerce une fascination qui va grandissant depuis sa mort en 1977. Benjamin Moser, son biographe américain, souligne "la relation entre littérature et sorcellerie" comme un pan important de la mythologie qui s’est développée autourde sa figure, surtout depuis l’avènement d’Internet. En Europe et aux États-Unis, son œuvre reste relativement secrète. En France, où elle est largement traduite aux Éditions des femmes, on la compare à Virginia Woolf et à Joyce pour le monologue intérieur, à Katherine Mansfield, pour la vision féminine. Son univers échappe à ces parallèles. Il émane de ses livres une étrangeté singulière, très forte dans son roman le plus connu, "La Passion selon G.H", une syntaxe biaisée, un malaise diffus sous l’apparente normalité de la vie d’épouses et de mères, issues comme elle de la bourgeoisie de Rio. Son œuvre singulière est ancrée dans la société brésilienne, irriguée par la tradition juive, dans un alliage singulier. Clarice Lispector est née le dix décembre 1920 à Tchéchelnik, un shtetl d’Ukraine, alors que ses parents allaient émigrer,dans ce temps de famines, de violences et de pogroms. Elle avait deux mois à son arrivée au Brésil. La famille s’est d’abord installée au Nordeste. Sa mère est morte quand elle avait neuf ans. Le père a emmené ses filles à Rio. En dépit de son extrême pauvreté, il voulait leur donner des armes pour réussir. Clarice n’avait pas vingt ans à sa mort, a fait des études de droit. Extrêmement belle et élégante, elle représentait le glamour, le charme, la sophistication et la culture. Journaliste, spécialisée dans la mode, elle a publié ses premières nouvelles, puis elle a épousé un diplomate dont elle a eu deux fils, et qu’elle a suivi en Europe et aux États-Unis, avant de divorcer et de revenir finalement au Brésil en 1959.
"J'entre lentement dans mon offrande à moi-même, splendeur déchirée par le chant ultime qui semble être le premier. J'entre lentement dans l'écriture ainsi que je suis déjà entrée dans la peinture. C'est un monde enchevêtré de lianes, syllabes, chèvrefeuilles, couleurs et mots, seuil d'entrée d'ancestrale caverne, utérus du monde, d'où je vais naître". Dans les vies rangées de ses personnages s’ouvre très souvent une faille, imperceptible, innommable, par laquelle s’infiltrent le désordre, l’horreur, un bouleversement durable. Parce qu’elle s’est trompée d’heure en convoquant son chauffeur, une femme se trouve confrontée à la réalité de la rue, et sa rencontre avec un mendiant manque de faire basculer tout l’édifice de sa vie. Vous vous remettrez au bal, la rassure le chauffeur qui la ramène chez elle. Pour une autre, c’est le spectacle d’un aveugle à l’arrêt de bus qui instille en elle le doute et qui l’oblige à considérer tous les objets familiers comme des ennemis potentiels. Ces figures suivent l’évolution de l’auteure elle-même. Ce sont d’abord de jeunes femmes aux prises avec le sentiment amoureux, les rapports de force entre hommes et femmes dans une société fortement patriarcale, des velléités d’indépendance. Si les féministes célèbrent Clarice Lispector, ses textes n’ont rien de militant ni de démonstratif. Ils opèrent par glissements, petits effondrements qui finissent par miner l’édifice social et familial. Une jeune femme reconduit sa mère à la gare après un séjour chez elle et à la maison, son mari jouit de son samedi et l’enfant attend qu’elle l’emmène en promenade: il ne s’est rien passé, mais on se demande si mère et fils reviendront jamais. Une très vieille femme, dont les descendants réunis fêtent l’anniversaire, observe sans tendresse ces gens issus d’elle et qui font taire leurs dissensions pour quelques heures. Si ces "liens de famille", titre d’un recueil, occupent une bonne place, les élans du corps sont aussi très présents, surtout ceux, inadmissibles, incongrus, qui persistent en dépit de l’âge, du rang social, des conventions. Les animaux aussi jouent un rôle important,"encore très proches de Dieu, un matériau qui ne s’est pas lui-même inventé, encore chaud de sa propre naissance, qui vit aussitôt pleinement et qui vit chaque minute d’un seul coup, jamais petit à petit, sans jamais s’économiser".
"Il avait à présent tous les sens dont dispose un rat, plus un avec lequel il constatait ce qui lui arrivait: la pensée. C'était la façon la moins dénaturée de s'en servir. Pour le moment, l'homme en fuite restait assis sur la pierre parce que, s'il avait voulu, il aurait pu ne pas s'asseoir sur cette pierre". La publication de "Près du cœur sauvage", le titre est emprunté à une citation du "Portrait de l'artiste en jeune homme" de James Joyce, marque une véritable césure dans la littérature brésilienne, essentiellement dominée jusqu'alors par une veine sociale et néo-naturaliste. Ce livre inaugure en effet une lignée introspective, autoréflexive et attentive à l'écriture plus qu'au thème, aux variations intimistes plus qu'à la narration,dans "une relation perturbée, perturbante, perturbatrice au réel". "Le Lustre" (1946), "La Ville assiégée" (1949), inscrivent cependant l'œuvre de Clarice Lispector entre enracinement ou nostalgie rurale et affrontement avec la ville et la modernité. Ses nouvelles ("Liens de famille, 1960; "Corps séparés", 1964; "Où étais-tu pendant la nuit", 1974) se situent dans la lignée du "flux de conscience", avec les modèles que sont Virginia Woolf et Katherine Mansfield: émotion, sensibilité, ouverture au mystère indéchiffrable, à l'interrogation sans réponse, attentive à détecter les ondes secrètes du moi dans les interstices du silence, creusant jusqu'"au niveau microscopique où la causalité est minuscule et minutieuse". "Le Bâtisseur de ruines" (1961) reprend ces thèmes récurrents: la faute, le mal, l'innocence, la culpabilité. Quant à "La Passion selon G. H" (1964), il s'agit sans doute de l'un des romans les plus déconcertants de l'écrivain. On y assiste à la découverte d'une blatte dans la chambre de sa domestique et à son incorporation par la narratrice. Certains y ont vu une réécriture de Kafka, d'autres y ont perçu l'expérience existentielle de la nausée, voire une signification mystique. L'œuvre de Lispector va évoluer désormais vers des textes courts et fragmentaires, proches des chroniques qu'elle donne dans les journaux ("La Découverte du monde"). "Agua viva" (1973) veut "capter l'instant qui passe". "L'Heure de l'étoile" (1977) évoque la vie d'une jeune nordestine immigrée à Rio. Le personnage du Nordestin, comme celui du provincial reprend le thème de l'incommunicabilité et de l'altérité. Quant à la rencontre avec les animaux, elle renvoie à la quête d'identité, à la perplexité d'être, au vide et à la solitude. La relation n'existe ici qu'entre empathie et effroi, entre identification et différence irréductible. Ces animaux si présents dans cette œuvre de Clarice Lispector, disent à la fois l'enracinement rural et l'étrangeté radicale. Ils participent d'une vie antérieure à nous qui "vient alors de l'infini et va vers l'infini". Dès lors, la communication passe totalement par le sensible, et non plus par le langage.
"Dégonflé, avec ses lunettes, tout ce qu'il croyait prêt à être dit s'évaporait, à présent qu'il voulait le formuler. Ce qui avait empli ses journées de réalité se réduisait à rien devant l'ultimatum du dire, l'homme dans le noir est un créateur". Au fil de la lecture, l’expérience se modifie, le tempo évolue, le format aussi. Le lieu intime des premiers textes de Clarice Lispector, leur intériorité saturée, instable, omniprésente, font comme une pellicule ou une surface entre les êtres qu’on ne cesse de questionner dans sa porosité sans qu’elle exclue pour autant la façon dont ces mêmes êtres sont étanches l’un à l’autre, la façon dont ils ne coïncident pas tout à fait, ou de manière trop fugitive pour pouvoir s’accompagner durablement, la façon dont leurs manières de pensées ne se recouvrent jamais totalement, la façon dont ils demeurent un mystère entier, une énigme infinie, une sorcellerie l’un pour l’autre, se connaissant de ne pas se connaître. On peut être seule à deux ou accompagnée et solitaire tout ensemble, amoureuse d’un amour qui n’en est pas un et qu’on peine à reconnaître comme tel, ou encore on peut désaimer ce qui est le propre de l’amour, aimer totalement l’homme étranger, ses bottes et son chapeau, comme un tout non détachable. Certaines nouvelles se reprennent même l’une l’autre, celle d’après relisant celle d’avant avec humour et mettant alors l’écrivaine, ses personnages et ses fragments, dans la tête d’une jeune femme lectrice de l’œuvre déjà écrite et qui saisit la vieille femme montée dans son wagon à la lumière du portrait écrit par Clarice Lispector d’une autre vieille femme. Ainsi,dans "Le départ du train", Angela Pralini cite la dernière phrase de "À la recherche d’une dignité", cette nouvelle qui raconte une journée particulière de Mme Jorge B. Xavier, soixante-dix ans, perdue dans le stade de Macaranã et péniblement rentrée chez elle, "peut-être fatiguée d’être un être humain". La "vitalité désespérée" de ces femmes est poignante, puissante, d’autant plus qu’elle s’astreint à dire la pulsion de vie dans les corps les plus fourbus qui soient, les plus ridés, les plus esseulés et marqués par les années, rompant le silence de la sensualité, l’émotivité du corps envieilli, cherchant les métaphores et les images organiques pour les dire. Elle saisit quelquechose qui était plus tranquille chez les grands-mères de Doris Lessing, assume le paroxysme et la dignité jamais regardée dans ces états d’âme et autres émotivités souvent maintenues taboues. On se tiendrait plus proche d’Alice Munro et de son art de la dérive, sa façon de ne pas fixer les protagonistes ni les longueurs de récit, et pourtant Clarice Lispector déploie une singularité totale et une acuité sans précédent dans ses écrits et ce travail sur les protagonistes inquiets. Sont guettés ainsi tout ensemble: fléchissement, déploiement, états oscillatoires, intranquillité constitutive, sujet qui ne semble pas tenu et tient de cette même nature instable et exploratoire, forte émotivité, processus d’emprise et de remise de soi à l’autre, achoppements, conscience aigüe de ce qui va suivre.
"La vie oblique ? Je sais bien qu'il y a un désaccord léger entre les choses, elles se choquent presque, il y a un désaccord entre les êtres qui se perdent les uns les autres entre des mots qui ne disent presque plus rien. Mais nous nous entendons presque dans ce léger désaccord, dans ce presque qui est la seule forme de supporter la vie en plein, car une rencontre brusque face à face avec elle nous effraierait, affolerait ces délicats fils de toile d'araignée. Nous sommes de travers pour ne pas compromettre ce que nous pressentons d'infini autre dans cette vie dont je te parle". La brutalité singulière de certains récits brefs et incisifs, comme d’un canevas qui met à nu, à cru, les émotions, les pensées, les cruautés, saisit. L’épaisseur d’une feuille de cigarette peut séparer l’expérience de la violence et celle de la douceur: la rue, le train, la famille, la société amènent leur lot de détresse et creusent de cicatrices invisibles les psychés des personnages. Ainsi dans "Préciosité", où les seize ans sont l’âge du premier viol de rue. Dans "Un parler enfantin" ("A língua do P"), où "la langue de P", sorte de javanais parlé par deux hommes dans un train et langue de l’enfance qu’on tord et détourne pour un projet détestable, vient alerter Maria Aparecida, vierge, alias Cidinha, d’un destin implacable, dont elle parvient à s’extirper, mais dont elle connaîtra l’implacabilité, car elle en aura eu l’intuition, l’expérience, la connaissance. "Brasilia" est également une crue de lumière et d’abstraction qui pleut sur la protagoniste où l’on reconnaît l’écrivaine. "Sur ma vie propre, je n’accepte de dire rien de plus que je suis mère de deux fils. Je ne suis pas importante, je suis une personne commune qui veut un peu d’anonymat. Je déteste accorder des entrevues". Le récit se fait variation de définitions sur la ville, tout à la fois artificielle, cinglante, fulgurante, sublime. Elle met le travail de l’écriture au cœur de l’expérience architecturale et de l’éblouissement éprouvé. Brasilia ? ". Ce n’est qu’une question de lumière trop blanche. J’ai les yeux sensibles. Je suis envahie par la blanche clarté et tant de terre rouge". D’autres textes sont comme des fils effilochés à la lisière d’un vieux tissu, on comprend le désordre, on perd le dessin, le dessein. Et c’est ainsi que s’opère le heurt du sujet lyrique, suspendu par quelque chose qui est de l’ordre d’un "comprendre de ne pas comprendre", ou de ne pas comprendre tout à fait là où cette incertitude devient la seule forme possible, précise, pour décrire la surface de situations qui n’ont pas de fond. Façon de sorcellerie, de relation magique à l’opacité, à la confusion, aux lignes sinueuses de la vie de l’esprit et de l’expérience sensible, qui nous ballottent dans des formes de mystères, qu’on défigurerait par une composition ou une linéarité plaquée pour les évoquer, guettant ce mot, ce chemin de vie à prendre et encore en latence.
"Il avançait simplement. Sa tête vide ne lui était plus d'aucun secours. Dans sa marche, il paraissait être guidé uniquement par le fait qu'il était entre terre et ciel. Et ce qui le soutenait c'était l'impersonnalité extraordinaire qu'il avait atteinte, comme un rat dont l'être même est ce qu'il a hérité d'autres rats. Cette impersonnalité, l'homme la maintint en se refrénant légèrement, il savait peut-être que, s'il redevenait lui-même, il tomberait à la renverse". Au rebours de Carver, où l’effondrement des piliers de la vie permet d’exhausser quelque teneur de vérité, mais aussi de Fitzgerald où fêlures et vengeances retournent le récit, loin encore des portraits féminins extrêmes passés sur le scalpel de Patricia Highsmith, les motifs chez Clarice Lispector ne viennent pas consolider des savoirs ou des apprentissages qui seraient acquis une fois pour toutes, ni des instants décisifs où l’on sauve sa vie et sa vertu, mais plutôt des zones de possibles où tout est conservé, y compris, l’obstacle une fois franchi, l’épisode, l’expérience. Ainsi de ce voyage en train dans "Un parler enfantin", où une jeune fille se sauve du viol à venir en outrant sa conduite, jouant la prostituée qu’elle n’est pas plutôt que la vierge qu’elle est, pour tuer dans l’œuf, dans les deux hommes face à elle, le désir de viol qu’ils traduisent dans cette langue à peine étrangère. Par la farce, sur le fil dramatique du danger où elle joue sa vie, elle renverse consciemment le jeu de pouvoir, retourne la machination et semble se déshonorer elle-même plutôt qu’être déshonorée par l’autre, dominateur. Elle échappe, car les deux hommes, qui auront tôt fait de changer de wagon en se désintéressant de la folle, en trouveront uneautre à sacrifier. On retrouve l'élément autobiographique du traumatisme du viol de la propre mère de l'auteure. La naissance de Clarice Lispector, en Ukraine en 1929, serait liée à une superstition selon laquelle la syphilis contractée par sa mère, à la suite d’un viol au cours d’un pogrom, pourrait être guérie par une grossesse. Clarice était la troisième fille du couple, qui a émigré lorsqu’elle avait deux mois. Comme son grand-père, son père a fait un mariage arrangé avec une femme dont les parents étaient susceptibles de financer ses études. Ce sont les bijoux de la mère de Clarice qui ont servi pour l’émigration. Le père n’a cependant jamais pu poursuivre ses études en raison de sa judéité. Clarice avait deux ans lorsque après un long périple, ils sont venus s’installer au Brésil.
"Je ne comprends pas ce que j’ai vu. Et je ne sais pas même si j’ai vu, puisque mes yeux ont fini par ne plus se distinguer de la chose vue. Ce n’est que par un inattendu tremblement de lignes, par une anomalie dans la continuité ininterrompue de ma civilisation, que j’ai fait l’expérience de la mort vivifiante". Sa mère n’a pourtant pas été guérie,ce qui fera dire à Clarice: "Je ne me pardonne pas, j’aurais voulu tout simplement naître et guérir ma mère". La vie de la famille, à Recife, n’a pas été rose. Le père, marchand ambulant, gagnait difficilement sa vie, la mère, paralysée, alternait les séjours à la maison et à l’hospice, où elle est morte lorsque Clarice avait dix ans. Sa sœur aînée note que la tristesse avait alors marqué cette petite fille qui essayait jusque-là, par des saynètes qu’elle jouait devant sa mère, de la faire sourire. Elle situe sa décision de devenir écrivain à l’âge de treize ans, qui fait suite à une enfance au cours de laquelle elle écrivait déjà des histoires de guérison miraculeuse pour sa mère. "Près du cœur sauvage", c’est l’aventure de Joana, petite fille puis jeune femme indépendante, fille d’une mère morte très tôt et d’un père affectueux mais pas très présent. Au père qui demande, alors qu’elle est enfant, à propos d’une poésie qu’elle vient de lui dire, comment on fait une poésie si belle, l’héroïne de "Près du cœur sauvage" répond: "Ce n’est pas difficile, il suffit d’aller disant". Entre elle et les objets, "il y avait quelque chose qu’elle ne parvenait pas à attraper. Elle ne trouvait que sa propre main, rosée et désappointée". Elle poursuit: "Oui, je sais, l’air, l’air ! Mais cela n’expliquait pas. C’était l’un de ses secrets. Jamais elle ne se permettrait de raconter, même à papa, qu’elle n’arrivait pas à prendre la chose. Tout ce qui valait le plus exactement, elle ne pouvait le raconter". Petite fille qui se pose des questions qu’elle ne parvient pas à adresser, comme celle-ci: "Jamais est homme ou femme ? pourquoi jamais ? n’est-il ni fils ni fille ? Il y avait beaucoup de choses totalement impossibles. On pouvait rester des après-midi entiers à rêver".
"La mort raffinée qui m’a fait palper le tissu interdit de la vie. Il est interdit de dire le nom de la vie. Et je l’ai presque dit. À peine si j’ai pu me dépêtrer de son tissu, ce qui serait la destruction en moi de mon époque. Dommage qu'on ne puisse pas donner ce qu'on ressent, parce que j'aimerais vous donner ce que je ressens comme une fleur". "Près ducœur sauvage" traite aussi de l’incompréhension du mari, Otavio, quant à l’indépendance de sa jeune femme Joana,et de l’échec de leur relation. Que ce texte soit fortement imprégné de la vie et des attentes de Clarice Lispector est confirmé par une lettre de son mari après leur séparation. Dans cette lettre, il lui demande alors pardon pour son incompréhension. "Ce nom ne serait pas un mot clair, mais un mot inconnu, un dont à nouveau il nous faudrait dire. C’est un symbole. Quand bien même ce serait cette fois-ci le dernier symbole, le plus proche du nom réel, et non le symbole du symbole du symbole comme sont les autres mots". Elle poursuit ainsi: "Je suis parfois dans un état de grâce tellement suave que je ne veux pas le briser pour l’exprimer et je ne pourrais pas. Cet état de grâce n’est rien d’autre qu’une joie que je ne dois à personne, pas même à moi, une chose qui arrive comme si on m’avait montré l’autre face des choses. Si je pouvais voir plus longtemps cette face et si je pouvais la décrire, tu verrais quel est le nom de la bête sauvage que tu as oublié dans ton rêve". Elle en parle de nouveau, vingt-deux ans plus tard, dans une chronique du "Jornal do Brasil", datée du six avril 1968. Ce n’est pas dans un roman et elle y emploie aussi le "je". "Qui a déjà connu l’état de grâce reconnaîtra ce que je vais dire. L’état de grâce dont je parle n’est à aucun usage. C’est comme s’il venait seulement pour qu’on existe réellement. Dans cet état, outre le bonheur tranquille qui rayonne de personnes et de choses, il y a une lucidité que je trouve légère seulement parce que dans la grâce tout est tellement, tellement léger. C’est une lucidité de qui ne devine plus. Sans effort, il sait. Rien de plus, il sait. Ne me demandez pas quoi car je ne peux que répondre de la même façon enfantine. Sans effort on sait. Et il y aune béatitude physique qui ne se compare à rien. Le corps se transforme en un don. Et on sent que c’est un don parce qu’on expérimente, d’une source directe, l’offrande indéniable d’exister enfin totalement matériellement".
"Entre deux grains de sables si contigus soient-ils il existe un intervalle, il existe un sentir qui est entre-sentir, dans les interstices de la matière primordiale se trouve la ligne de mystère et de feu qui est la respiration du monde, et la respiration continue du monde est ce que nous entendons et appelons silence". "Agua viva", bien sûr, c’est "Eau vive". Il faudrait des heures pour restituer la richesse de ce texte qui constitue, entre autres, une recherche de ce qu’elle nomme "l’instant-déjà". "J’essaie de capter la quatrième dimension de l’instant-déjà, qui, d’être si fugitif n’est plus, car maintenant est devenu un nouvel instant-déjà qui à son tour n’est plus, je veux m’emparer du est de la chose"."À écrire je m’occupe de l’impossible. De l’énigme de la nature. Et du Dieu. Qui ne sait pas ce qu’est Dieu, jamais ne pourra le savoir. Dieu, c’est dans le passé qu’on l’a su. C’est quelque chose qu’on sait déjà". La récurrence du récit de ces événements dans son œuvre me semble indiquer l’importance que l’état de grâce revêt pour elle, d’autant qu’il se renouvelle. Cette question est reprise dans un moment très fort vers la fin du texte. Il faut savoir que ce livre est fragmenté par des intervalles dans lesquels Clarice Lispector insère des éléments la concernant,elle, en train d’écrire, ou d’arrêter son travail pour faire autre chose: boire un verre d’eau, indiquer l’heure et le jourqu’il est. C’est une félicité suprême. "L’état de grâce n’est utilisé à rien. C’est comme s’il venait seulement pourqu’on sût que réellement on existe et que le monde existe. Et il y a une béatitude physique qui ne se compare à rien. Le corps se transforme en un don". Elle dit n’avoir jamais connu l’état de grâce des saints et ne pas l’imaginer, et considère que ce "n’est que la grâce d’une personne commune qui la rend subitement réelle".Toute l'œuvre de l'écrivain oscille entre expérience de la solitude et la nostalgie de la communion. Elle meurt d’un cancer, à l'âge de cinquante-six ans, le neuf décembre 1977. Elle repose au cimetière juif de Caju à Rio de Janeiro.
Bibliographie et références:
- Lucas Iberico Lozada, "Clarice Lispector"
- Michel Bousseyroux, "Clarice Lispector"
- Brigitte Legars, "L'autoportrait de Clarice Lispector"
- Matthieu Garrigou-Lagrange, "Clarice Lispector"
- Hubert Juin, "L'œuvre déroutante de Clarice Lispector"
- Hélène Combis, "Clarice Lispector"
- Gregory Rabassa, "Clarice Lispector"
- Julie Salamon, "C. Lispector, the brazilian James Joyce"
- Benjamin Moser, "Complete stories by Clarice Lispector"
- Yudith Rosenbaum, "Uma leitura de Clarice Lispector"
- Paul Weismann, "Le monde magique de Clarice Lispector"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Rivale, un jour je te viendrai. La nuit plutôt, au clair de lune, quand dans l'étang crie le crapaud, et quand délire la pitié. Attendrie par le battement, jaloux de tes paupières, je te dirai, je ne suis pas, je suis songe et tu rêves". Une existence romanesque, une fin tragique et une création lyrique parmi les plus belles de la littérature russe. Contemporaine de Boris Pasternak, de Vladimir Maïakovski et d'Anna Akhmatova, immense figure de la poésie russe, Marina Tsvetaïeva aura vécu une des plus tragiques et des plus signifiantes destinées de cette maudite première moitié du XXème siècle qui en aura connu tant d'autres. Tragique, parce qu'elle aura enduré tous les chagrins qu'un être humain puisse se voir infliger. Signifiante, parce qu'elle éclaire d'un jour très singulier cette époque où il ne faisait pas bon être artiste, penser librement, refuser de se ranger dans un camp. Marina naît à Moscou le vingt-six septembre 1892 sous le règne finissant d'Alexandre III. Son père est professeur d'histoire de l'art à l'université de Moscou et travaille à la création de ce qui deviendra le musée des Beaux-Arts Pouchkine, le plus grand musée d'art européen de Moscou, l'un des plus importants du monde par la richesse de ses collections. Sa mère, Maria Alexandrovna Meyn, est une pianiste qui a dû renoncer à une carrière de concertiste. Deuxième épouse d'Ivan Tsvetaïev, elle a des ascendants polonais, ce qui permet alors à Marina Tsvetaïeva de s'identifier à Marina Mniszek, l'épouse du prétendant Dimitri du drame Boris Godounov d'Alexandre Pouchkine, dont s'est inspiré Modeste Moussorgski pour son opéra Boris Godounov. La mère de Marina Tsvetaïeva aurait voulu qu'elle devienne la pianiste qu'elle-même n'avait pas réussi à être, et désapprouve son penchant pour la poésie. En 1909, elle suit des cours d'histoire de la littérature à la Sorbonne à Paris. Elle commence à séjourner à Koktebel, en Crimée, au bord de la mer Noire, dans la maison de Volochine, qui reçoit de nombreux artistes. À Koktebel, Marina Tsvetaïeva fait la connaissance de Sergueï Efron, un élève officier à l'Académie militaire. Elle a dix neuf ans, et lui dix-huit. Ils tombent immédiatement amoureux et se marient en 1912, la même année où le grand projet de son père, le musée Alexandre III, est inauguré en présence de Nicolas II. Après la Révolution, Efron rejoint l'Armée blanche. Marina Tsvetaïeva retourne à Moscou, où elle se retrouve bloquée durant cinq ans, et où alors une terrible famine sévit.
"Et je te dirai, console-moi, car mon cœur blessé se tord, et je dirai, le vent est frais, là haut, le ciel brûle d'étoiles". En février 1920, la plus jeune de ses filles, Irina meurt de malnutrition à l'orphelinat, à l'âge de trois ans. Marina écrit un poème poignant. Elle compose des poèmes lyriques inspirés du folklore russe. Les derniers combats entre blancs et rouges ont lieu en Crimée. Pour rejoindre son mari, Marina Tsvetaïeva quitte son pays et vivra dix-sept ans d'exil. En effet, en mai 1922, Tsvetaïeva et Alia quittent l'Union soviétique et retrouvent Efron dans le Berlin russe, où elle publie "Séparation", "Poèmes à Blok", "La Vierge-tsar". En octobre 1925, la famille s'installe à Paris pour quatorze années. Les écrivains et poètes français l'ignorent, les surréalistes en particulier. Elle traduit Pouchkine en français. En 1937, c'est le centième anniversaire de la mort de Pouchkine et Marina Tsvetaïeva traduit certains poèmes en français. En 1939, elle retourne en Union soviétique avec son fils. Elle ne peut prévoir les horreurs qui les attendent. Dans l'URSS de Staline, toute personne ayant vécu à l'étranger est suspecte. Efron et Alia sont arrêtés pour espionnage durant l'été 1939. Efron est fusillé en 1941, Alia passe huit ans en camp, puis cinq ans en exil. En juillet 1941, suite à l'invasion allemande, Tsvetaïeva et son fils acceptent d'être évacués à Ielabouga, dans la république de Tatarie. Elle s'y retrouve seule et sans aucun soutien et se pend le trente-et-un août 1941 après avoir essuyé des refus à ses démarches pour trouver du travail. Elle est enterrée au cimetière Petropavlovsk de Lelabouga, mais l'emplacement exact de sa tombe reste inconnu. Elle est réhabilitée en 1955. Marina Tsvetaïeva fut une avec sa voix de poète. Être éprise d’un homme ou d’une femme rendait fébrile son état poétique. Ses passions furent rarement exprimées par des étreintes physiques, elle se contenta de parler pour jouir. Le plus souvent, elle vivra d’engouements très romantiques qui nourriront sa poésie et ses proses.
"Si vous saviez, passants, attirés par d'autres regards charmants que le mien, que de feu j'ai brûlé, que de vie j'ai vécu pour rien, que d'ardeur, que de fougue donnée pour une ombre soudaine ou un bruit, mon cœur, vainement enflammé". Composer et écrire, en particulier des lettres, reste son occupation principale quand elle peut échapper aux exigences matérielles. Par le truchement de Boris Pasternak avec qui elle correspond toujours sans l'avoir jamais rencontré, elle entre également en relation avec Rainer Maria Rilke, alors très malade. Dans ce continuum vie-création, les échanges épistolaires qui eurent lieu entre Tsvetaïeva, Rilke et Pasternak restent singuliers par leur intensité poétique et humaine. Marina Tsvetaïeva reconnaît en elle "quelque chose de trop" pour ceux qui l’ont approchée, "une large moitié, toute une moi de trop, ou la moi vivante ou le moi vivant dans mes vers". La façon dont Tsvetaïeva désire aimer ne saurait convenir à aucun temps, à aucun lieu. Il n’est pas question pour elle de se faufiler dans une chambre à une heure donnée. L’entrée dans un endroit banalement terrestre est annulée par le geste du sujet qui met en scène sa sortie de ce que la poétesse appelle le "Tout". Elle incite les jeunes filles à dévoiler leur amour les premières, quitte à être sermonnées et à épouser par la suite des "blessés méritants". Cela, selon Tsvetaïeva, rendra de telles femmes mille fois plus chanceuses qu’une autre héroïne russe, "celle qui, tous les désirs consommés, n’eut pas d’autre choix que de se jeter sous un train". Le jugement de Tsvetaïeva à l’égard d’Anna Karénine n’est pas sans surprendre. Or cette créature tragique de Tolstoï est une femme qui ne cède pas sur son désir. L’amour, un amour coupable et finalement tueur dont elle ne se défend pas, l’incite à pousser son désir jusqu’au point où il rejoint sa jouissance. Le désir décrit par Tsvetaïeva est de "se toucher en paroles", se rencontrer en esprit, ne reconnaissant aucun droit à la chair. Dans son acception, l’amour vit d’exceptions, d’isolations, d’exclusions. C’est un amour qui vit des mots et meurt des faits. La réalité de l’âme se fonde avec le corps dans le monde de ses poèmes, l’acte créateur fait consister l’amour dans la fusion langagière d’eux qui s’érige en "Un".
"Ô, les trains s'envolant dans la nuit qui emportent nos rêves de gare. Sauriez-vous tout cela, même alors, je le sais, vous ne pourriez savoir pourquoi ma parole est si brusque dans l'éternelle fumée de cigarette, dans ma tristesse noire". De fait, l'ego de Marina est plus exacerbé que jamais. Elle écrit en parlant d'elle-même dans ses carnets: "Je ne connais pas de femme plus douée que moi en poésie." En dépit des prédictions, qui peut deviner l’avenir ? Personne ne saura qui elle est. Elle note ceci dans son Journal avec indignation. Pour comprendre son caractère inhabituel, il aurait fallu la connaître personnellement. Elle écrit, sur des feuillets, d’une écriture fine. Elle choisit un papier pelure, bordé d’un liseré d’or, qu’elle remplit d’une encre violette. Elle a fini le poème Siècle jeune. Il est dédié à Alia, sa fille. Troisième jour de Pâques: "Tout est si radieux, avec un tel soleil, un vent si froid. Elle a couru dans la grande allée du parc, longeant les frêles acacias. Elle se sentait légère". La seule fête de sa vie ce sont ses vers. Un froid cruel, presque abstrait, s’est abattu. La neige tombe par rafales. Irina sa fille est morte de faim dans un asile. Elle avait trois ans. Ne parlait pas et chantait sans cesse en se balançant. Elle n’est pas allée à son enterrement. "On n’a jamais eu un enfant, on l’a toujours". Elle a sauvé Alia. Qu’est-ce que l’oiseau d’or du destin ? C’est le premier du mois. Elle a une plume neuve. Elle écrit une longue lettre à Boris Pasternak. Elle lui dit qu’elle aime la noblesse, le peuple, les fleurs et les racines, les azurs de Blok. Surtout les espaces d’azur. Écrire, c’est sa fonction. C’est ainsi qu’elle est heureuse et tranquille. Il y a si longtemps qu’elle n’a rien attendu de personne. Qu’elle ne s’est réjouie de personne. Qu’elle ne s’est émue d’un nuage. Qu’aucun visage, qu’aucun nom ne l’a retenue. Personne n’a surgi. Nuage rouge. Voilà pourquoi elle lit: un livre est une sonate, en soi. Elle ne désire qu’une chose, aimer. Pas être aimée. Il n’est pas possible que deux êtres s’aiment totalement.
"Nadia, ma chérie, que voulais-tu de moi ? Des vers ? Mais à l’époque, c’étaient des vers d’enfants, de plus, ils étaient en allemand. Pourquoi était-ce justement moi qui te suivais, devant qui tu te dressais, pourquoi moi justement, chérie ?" Longtemps, elle chercha à rendre hommage à son mari grâce à son talent. Elle écrivit de nombreux poèmes d'une rare richesse linguistique. " À ton monde insensé je ne dis que: refus". Des chasseurs ont tué son chien. Elle est exténuée. Harassée d’inquiétude. Elle est dénuée de tout, jusqu’à la stupeur. Une table à elle, vaste comme l’univers. Où a-t-elle laissé son petit cahier, relié de maroquin rouge ? Elle est submergée de brouillons et de papiers. Le désordre est partout. Comme il est difficile de peindre l’enthousiasme, l’amour, la confiance lorsqu’il n’y a ni l’un, ni l’autre. Mais peut-être est-ce ainsi que se créent l’enthousiasme, l’amour, la confiance. Même lorsqu’il fait très froid et qu’il pleut. Son exigence a grandi avec le temps. Elle passe une journée à chercher une épithète. Il arrive qu’elle ne la trouve pas. Elle est éternellement pressée, éternellement dans les coins, dans les ballots. Elle a terriblement envie d’écrire. Des vers. À en avoir le spleen. Comment sera donc l’été ? Écrire, c’est vivre. Son cahier est subitement inondé de soleil. Elle vit dans le froid ou la fumée. Quand il gèle, elle a le choix. En ce moment c’est la fumée. Elle a les mains toutes brûlées, car il n’y a pas de briquettes. C’est le premier printemps de sa vie où elle n’écrit rien. Pas l’énergie, ni le goût. Elle prend des notes mais sans grande conviction. Elle essaie de vivre comme tout le monde. Il y a les joies simples. Le chemin, qui mène au métro, est éclairé par des réverbères. On est mieux dans la rue que dans sa maison. Elle aimerait un manteau de suédine, évasé vers le bas, avec de grandes emmanchures. Mais ils sont trop chers. Elle a relu "Le Procès" de Kafka. La cuisine est glaciale. Elle vit toujours en suspens. Dans ses rêves. Elle joue aux dames et au jeu de l’oie avec Mour. Il est sa seule sécurité.
"Peut-être, Nadia chérie, ayant vu de là-bas l’avenir tout entier dans sa totalité, marchant derrière moi ma petite fille, suivais-tu ton poète, celui qui te ressuscite aujourd’hui, presque quarante ans plus tard ? C'est la vie et rien d'autre". La mort la hante, sa vie est finie, son œuvre n'est plus. Pour la première fois, elle doute de sa postérité. Le suicide la hante plus que jamais. Ses poèmes lyriques remplissent dix volumes. Ses deux premiers titres sont "Album du soir"(1910) et "La Lanterne magique" (1912). Les poèmes sont des images d'une enfance tranquille dans la classe moyenne moscovite. Elle réfléchit à la nature de l’œuvre poétique. Il lui suffirait de prendre sa plume. Qu’en est-il de son destin, elle qui déteste son siècle ? Par le biais de la séparation, de la non-rencontre physique, l’idéalisation poétique se dresse dans la manière passionnée dont elle dialogue avec Rilke, l’amant imaginaire du moment. La perte de soi dans l’amour contingent de l’autre alterne sans cesse avec des sauts dans le vide. Au cours de ce périple sinueux, l’aspiration mystique mène Marina Tsvetaïeva, l’Aimante, vers la nécessité d’atteindre l’absolu d’où jaillit sa poésie. En 1926, Rainer Maria Rilke lui envoie deux de ses livres de poèmes, et immédiatement c’est l’enthousiasme: "Ce que je veux de toi, Rainer ? Rien. Tout." "Mais je veux t’écrire, que tu le veuilles ou non. "Et Rilke lui répond: "Poétesse, sens-tu à quel point tu t’es emparée de moi ?" Suit une correspondance entre poètes, au delà de leurs personnes. Nul n’en est plus convaincue que Tsvetaïeva, elle-même. Le monde de l’amour, pour elle, n’est pas celui des corps, mais celui de la passion mise en mots.C’est là qu’est l’essentiel pour le poète. "Novembre, décembre 1926, pas de réponse. Rilke est mort, le trente décembre. Une dernière lettre de Tsvetaïeva, le trente-et-un décembre, bouleversante: "Très cher, je sais que tu peux à présent,Rainer, à présent je pleure, à présent me lire sans courrier, que tu viens juste de me lire." "Nous rencontrer ici, nous n’y avons jamais cru ni l’un ni l’autre. Comment être d’ici, n’est-ce pas ? Tu es parti devant, et tu fais de l’ordre, pas dans lachambre, pas dans la maison, dans le paysage, pour bien me recevoir". Les dix dernières années de sa vie, de son cher"écrire-vivre" comme elle l'affirmait, sont surtout des années de prose pour des raisons économiques. Elle qui désirait tant"transfigurer le quotidien" se voulait une "sténographe de la vie". Cinq jours avant son suicide, le dimanche trente-et-unaoût 1941, elle suppliait le comité local des écrivains de lui accorder un emploi en qualité de plongeuse dans leur cantine. C'est seulement en 1968, grâce à Elsa Triolet, sœur de la compagne de Maïakovski, Lili Brik, que les premiers vers de Marina Tsvetaïeva sont publiés en français. "Dans les librairies, gris de poussière, ni lus, ni cherchés, ni ouverts, ni vendus, mes poèmes seront dégustés comme les vins les plus rares, quand ils seront vieux," écrivait lucidement Marina Tsvetaïeva obsédée par le souci de laisser sa trace. Chaque mot est un poème, un cri, une larme, une vérité, un moment de bonheur.
Bibliographie et références:
- Véronique Lossky, "Marina Tsvetaieva"
- Joseph Brodsky, "Loin de Byzance"
- Maria Razoumovski, "Marina Tsvetaieva"
- Maria Belkina, "Le destin tragique de Marina Tsvetaeva"
- Claude Delay, "Marina Tsvetaïeva"
- Henri Troyat, "Marina Tsvetaeva, l'éternelle insurgée"
- Tzvetan Todorov, "Vivre dans le feu"
- Dominique Desanti, "Le roman de Marina"
- Jad Hatem, "L’amour les yeux ouverts"
- Irma Koudrova, "La mort de Marina Tsvétaïéva"
- Vénus Khoury-Ghata, "Marina Tsvetaeva"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Le genou de Claire faisait au-delà de la ligne nette de la robe un petit triangle foncé et brillant." "J’ai un besoin absolu de passer une nuit blanche de temps en temps.Tout être vit dans l'incomplétude. Et c'est seulement l'amour qui lui permet de se réaliser pleinement". S'il est un cinéaste français qui a mauvaise presse, c'est bien lui. On l'accable de mille maux : intellectualisme, ennui, passéiste et infatué. On croit le connaitre mais que sait-on de ce cinéaste esthète et puritain, sinon qu’il incarne une manière très française et très raffinée de faire du cinéma ? De lui, on connaît quelques titres: "Ma nuit chez Maud", "Le genou de Claire", "Les Nuits de la pleine lune". On sait aussi combien le cinéaste aimait filmer de jeunes et jolies femmes, les "rohmériennes", d’Arielle Dombasle à Rosette, de Pascale Ogier à Marie Rivière. On se souvient encore qu’il lança plusieurs acteurs, qui devaient faire leur chemin sans lui: Jean-Claude Brialy, Fabrice Luchini ou Pascal Greggory. Mais sait-on par exemple que l’ensemble de ses vingt-cinq longs métrages ont attiré en France plus de huit millions de spectateurs, et quelques millions d’autres autour du monde ? Sait-on qu’un autre homme, Maurice Schérer, se cachait derrière le pseudonyme d’Éric Rohmer, tant il aimait s’inventer des doubles et masquer son visage derrière ses films ? Personnage secret veillant jalousement sur sa vie privée, cherchant à se tapir derrière des pseudonymes, ancien professeur de lettres, successeur d'André Bazin à la direction des "Cahiers du cinéma", moraliste intransigeant et cinéaste méticuleux jusqu'à la manie, Éric Rohmer a mené une carrière à contre-courant des modes. Considéré comme classique parce qu'il tient à la clarté du récit comme des images, désuet même par l'importance qu'il accorde à la parole, austère parce que ses personnages abordent souvent des questions philosophiques. Ses descriptions des stratégies amoureuses de garçons et de filles d'aujourd'hui, une ironie parfois cruelle, une narration bien plus élaborée et perverse qu'il n'y paraît, ont montré une modernité inattendue. Son influence sur une part du jeune cinéma français contemporain est de plus en plus évidente, de Christian Vincent à Arnaud Desplechin. De son vrai nom Maurice Schérer, Éric Rohmer est né le vingt-et-un mars 1920 à Tulle en Corrèze, dans une famille d'origine alsacienne. Après des études de lettres, il enseigne à Paris, puis à Vierzon. Passionné de cinéma, il écrit dès 1948 dans "La Revue du cinéma" et "Les Temps modernes", et participe, en 1949, au festival du film maudit de Biarritz. À partir de 1950, il anime le ciné-club du quartier Latin et publie "La Gazette du cinéma", dont les cinq livraisons préfigurent les "Cahiers du cinéma", fondés en 1951, entre autres par André Bazin, qu'il dirigera, après la mort de ce dernier, de 1959 à 1963, et d'où seront issus les principaux cinéastes de la Nouvelle Vague. Parallèlement à cette activité théorique et critique, il réalise régulièrement des courts-métrages en amateur à partir de 1950. D'une dizaine d'années plus âgé que ses collègues de la Nouvelle Vague, Rohmer s'impose comme l'un des principaux théoriciens du groupe, réalisant au total vingt-cinq longs métrages qui constituent une œuvre atypique et très personnelle, en grande partie organisée en trois cycles: les "Contes moraux", les "Comédies et proverbes" et les "Contes des quatre saisons". Considéré avec Jean-Luc Godard, François Truffaut, Claude Chabrol et Jacques Rivette comme l'une des figures majeures de la Nouvelle Vague, il a obtenu en 2001 à la Mostra de Venise un Lion d'or pour l'ensemble de sa carrière. Le cinéaste a bâti avec élégance, une œuvre très personnelle, cohérente et riche. "J’ai un besoin absolu de passer une nuit blanche de temps en temps".
"Je ne sais pas si tu penses comme moi, mais j’ai constaté que l’attirance qu’on éprouve pour la musique, pour une certaine musique plutôt qu’une autre, se situe au cœur de nous-mêmes comme celle qu’on éprouve pour une femme plutôt qu’une autre". On ne sait pas grand chose de lui, ou alors uniquement ce que nous en montre son œuvre, tant l'homme était secret. Le schéma est vieux comme le monde. Un homme rencontre une femme, ils se croisent, se trouvent sans se chercher, se séparent sans se quitter ou s'ignorent sans cesser de s'aimer. Banale et exceptionnelle comme l'est toute histoire d'amour, unique et démultipliée. C'est avec ce postulat absurde et nécessaire qu'Éric Rohmer s'est placé pendant des années derrière une caméra pour construire patiemment, obstinément, une œuvre linéaire et cohérente comme un écrivain aurait écrit un roman divisé en chapitres. Au milieu de plus de vingt-cinq longs-métrages, on peut ainsi dénombrer, comme des pépites ordonnées dans un écrin, six contes moraux, six comédies et proverbes et quatre contes de saison. Il naît àTulle en Corrèze, deux ans avant son frère, le philosophe René Schérer. Il est scolarisé à l'école élémentaire Sévigné à Tulle puis au lycée Edmond-Perrier. Il obtient son baccalauréat en mathématiques et en philosophie en 1937. Dès son enfance, il est déjà un grand lecteur et apprécie notamment Jules Verne, la comtesse de Ségur ou encore Erckmann et Chatrian. Il pratique aussi le dessin et la peinture et surtout le théâtre. En septembre 1937, Maurice Schérer est admis en hypokhâgne au lycée Henri-IV à Paris. Il découvre alors les grands auteurs, comme Proust ou Balzac et la philosophie, notamment avec Alain, professeur au lycée Henri IV. C'est à ce moment-là qu'il découvre le cinéma. Dans le même lycée, il rencontre notamment Maurice Clavel et Jean-Louis Bory. En mai 1940, il est mobilisé dans l'armée française. Il arrive le neuf juin à la caserne de Valence. Il est démobilisé le vingt-deux juillet sans avoir été envoyé au front mais reste mobilisé. Il prépare le concours de l'École normale supérieure mais échouera deux fois. Il sera également recalé à l'agrégation mais obtiendra le certificat d'aptitude à l'enseignement dans les collèges (CAEC), ancêtre du Certificat d'aptitude au professorat de l'enseignement du second degré (Capes). Il nourrit des ambitions littéraires et rédige quelques nouvelles avant d'écrire en 1944 son premier et unique roman, "Élisabeth". Publié en 1946 sous le pseudonyme de Gilbert Cordier, le livre ne rencontre pas le succès. La même année, son ancien camarade de classe à Henri-IV, Jean-Louis Bory, remporte le prix Goncourt avec "Mon village à l'heure allemande". De 1947 à 1951, il anime le ciné-club du Quartier latin rue Danton avec Frédéric Froeschel. Il y rencontre Jean-Luc Godard et Jacques Rivette. Après la disparition de "La Revue du cinéma" en 1950, Éric Rohmer fonde la "Gazette du cinéma", dans laquelle Jacques Rivette et Jean-Luc Godard publient leur premiers articles. "La Gazette du cinéma" ne compte que cinq numéros mais constitue pour ceux qui y participent une première expérience critique marquante. André Bazin et Jacques Doniol-Valcroze créent les "Cahiers du cinéma" en 1951. Éric Rohmer, Jean Douchet, François Truffaut, Jean-Luc Godard et Jacques Rivette rejoignent aussitôt la nouvelle revue.
"Aux abords des plages normandes, l'amour s'échoue sur le rivage d'un quiproquo dont la vérité se fait totem au cœur de ces marivaudages". Commença alors une longue carrière qu'il plaça sous le signe de l'excellence et de l'intime, redessinant les contours torturés de la carte du Tendre en épurant à l'extrême pour mieux expliquer les aléas et les entrelacs du sentiment. Après avoir participé à un court-métrage signé de son ami Jean-Luc Godard, "Tous les garçons s'appellent Patrick", en 1958, il se lance dans un premier long-métrage, en 1959, avec "Le Signe du lion", un film avec l'acteur américain Jess Hahn qui tourne avec humour autour des pièges du hasard. Puis, il réalise plusieurs courts-métrages dont deux, "La Boulangère de Monceau" et "La Carrière de Suzanne", seront l'amorce d'une série. En 1962, il décide de filmer à la suite ses six contes moraux qui abordent chaque fois le même thème avec plusieurs variations: un homme pense à une femme, en rencontre une autre, mais reste toujours fidèle à la première malgré la tentation. Ce qui étonne, c'est la manière dont l'œuvre, aussi centrée soit-elle sur ses interprètes, fait toujours écho au passé d'Éric Rohmer, comme si ses actrices fétiches avaient tout autant la capacité de le projeter dans l'inconnu que de le renvoyer à lui-même. Le personnage de Béatrice Romand décidant, dans "Le Beau Mariage", de se marier "avec quelqu'un" ? C'est Rohmer lui-même qui, un soir, quitte son logis avec l'objectif de rencontrer celle qui sera son épouse, Thérèse, et dont il tombe amoureux. La solitude de Marie Rivière dans "Le Rayon vert" ? C'est aussi celle de Rohmer qui jusqu'à la trentaine a vécu dans une chambre d'hôtel meublée. Et même la double vie de Louise, Pascale Ogier, dans les merveilleuses "Nuits de la pleine lune", peut évoquer la manière dont le cinéaste scindait strictement sa famille de cinéma et celle de Maurice Schérer. Les "six contes moraux" constituent le premier grand cycle de la filmographie d’Éric Rohmer. À partir de thèmes qui peuvent sembler arides, le cinéaste met en scène des films dont l’intelligence, la sensualité et la préciosité conduisent à un état proche de l’ivresse, la rigueur implacable de la démonstration de Rohmer débouchant sur des perspectives vertigineuses. Le cinéaste se plaît à varier les décors et les saisons, mais aussi les âges de la vie de ses personnages, au gré des contes, selon un ordre chronologique. Aux étudiants de "La Boulangère de Monceau" (1962) et de "La Carrière de Suzanne" (1963) succèdent les célibataires de "Ma nuit chez Maud" (1968) ainsi que "La Collectionneuse" (1966), le futur marié du "Genou de Claire" (1970) le père de famille de "L’Amour l’après-midi" (1972). "Tout être vit dans l'incomplétude et c'est seulement l'amour qui lui permet de se réaliser pleinement".
"La grâce envahit tout, disait Duras et moi de m'abandonner toujours aux nuits de pleine lune, aux extases qu'elles charrient, aux chagrins aussi". C'est à tort que l'on a ravalé le style narratif de Rohmer à une rhétorique maniériste, bavarde, nombriliste et surannée. En effet, on a trop souvent limité son cinéma à ses dialogues, aux conversations intellectuelles, verbeuses, au babillage de ses jeunes héroïnes, midinettes ou Marie-Chantal plus ou moins esseulées. Rien de plus faux. Avec la complicité deson directeur de la photographie Néstor Almendros, Rohmer démontre un sens du cadre et de la couleur admirable, faisant souvent référence à des peintres. Chaque plan est composé comme un tableau, sans que la picturalité n’en soitgrossièrement étalé. "Le Genou de Claire" est le cinquième conte moral. Sur le bord du lac d’Annecy, Jérôme, diplomate en vacances et sur le point de se marier, parviendra-t-il à toucher le genou de Claire, une adolescente dont il observe le comportement amoureux ? C’est sublime. Et Brialy, inattendu en séducteur barbu, trouve le plus beau rôle de sa carrière. En 1976, Éric Rohmer réalise une première adaptation d'une œuvre littéraire au cinéma avec "La Marquise d'O", d'après Heinrich von Kleist. En 1978, Rohmer porte à l'écran "Perceval ou le Conte du Graal" de Chrétien de Troyes avec les comédiens Arielle Dombasle et Fabrice Luchini, Perceval le Gallois. Rohmer prend le parti de représenter Perceval en adoptant les codes de représentations de l'époque de l'écriture du texte, le XIIème siècle. Ainsi, la représentation de l'espace dans le film est conforme aux codes de la peinture médiévale. Par exemple, comme dans la peinture du XIIème siècle, les personnages sont plus grands que le château ou que les arbres qui les entourent. Le film déroute le public.
"Blanche, personnage vierge à dessiner à qui Rohmer, de sa palette de cinéaste, donne les coloris de l'existence avec toutes sa sensibilité". À la série des contes moraux, succède en 1981, le cycle des comédies et proverbes où chaque film illustre une phrase tirée de la sagesse populaire. "Les Nuits de la pleine lune" s'ouvre sur le proverbe "Qui a deux femmes perd son âme". Alors que dans les contes moraux, l'intrigue est toujours filmée du point de vue de l'homme, les films du cycle comédies et proverbes sont centrés sur des personnages féminins. Saga fondée sur la théâtralité, qui s'achève avec le sixième film,"L'Ami de mon amie" (1986). Alors que le narrateur des contes s'affrontait à lui-même, les protagonistes des comédies projettent une certaine image et d'eux-mêmes et de l'autre. Le mensonge, l'illusion, l'erreur d'interprétation deviennent les principaux ressorts dramatiques, chacun pouvant ainsi se tromper sur la réalité de son désir comme sur son objet. L'héroïne du "Beau Mariage" (1982) décide de se marier, se persuade qu'elle aime un homme et que celui-ci l'aime sans le savoir encore. Le proverbe mis en exergue du film comme de chacune des comédies, ici emprunté à Jean de La Fontaine, pourrait résumer l'esprit de la série entière: "Quel esprit ne bat la campagne, qui ne fait châteaux en Espagne ?" "Pauline à la plage" (1982), "Les Nuits de la pleine lune" (1984) et "Le Rayon vert" (1986) sont à la fois d'authentiques comédies et de véritables tragédies de l'imagination. Après les comédies et proverbes, s'ouvre les contes des quatre saisons. Le terme de conte est à prendre dans le sens de légende ou récit magique et imaginaire, et non plus seulement narratif ou mensonger. Le choix des saisons inscrit la notion dans un cadre cosmique et le débat dans une perspective plus vaste. Le temps s'ajoute à l'espace comme catégorie a priori de l'univers rohmérien. Avec le conte d'hiver, Rohmer retrouve le thème du pari de Pascal au centre de "Ma nuit chez Maud". Le personnage principal, Félicie, renonce aux deux hommes qu'elle n'aime que modérément et parie sur ses retrouvailles avec son véritable amour, Charles, avec qui elle a perdu contact par un hasard malheureux. Après "La Collectionneuse", "Pauline à la plage" et "Le Rayon vert", "Conte d'été" s'inscrit dans la série des films de vacances. L'action se déroule cette fois à Dinard en Bretagne. Le cinéaste clôt le cycle des contes des quatre saisons avec "Conte d'automne" en 1998. Pour filmer l'automne, Rohmer choisit les paysages de la Drôme. Le film remporte un grand succès public. De même, les critiques de cinéma sont favorables.
"Maintenant, j'ai fait un choix. Bon ou mauvais, j'en sais rien, mais il fallait choisir. Quand on choisit, on ne sait pas, sinon c'est pas un choix. Il y a toujours un risque. Il n'y a pas de bon ni de mauvais choix. Ce qu'il faut c'est que la question du choix ne se pose pas". Le choix du cinéaste a toujours été de privilégier des films à petit budget, proche de l'amateurisme, estimant que son cinéma avait un caractère intime et qu'il n'avait pas pour vocation à drainer un large public. Fin gestionnaire, il adaptait le coût de ses films à leurs recettes potentielles. Il réalisait de nombreux films en seize millimètres. De même, Il travaillait avec une équipe légère, sans assistant ni scripte. À l'exception de certains projets spécifiques comme Perceval, Rohmer aimait tourner en extérieur. La plupart de ses scénarios provenait d'histoires écrites dans sa jeunesse dans des carnets. Ses personnages sont sans cesse confrontés à l’ambiguïté liée à un jeu de doubles, même si leur monde ne connaît pas la codification des comportements de la littérature du XVIIIème siècle. Mais les films trouvent toujours moyen de réinvestir et d’exacerber les sens seconds. Pour la majorité des protagonistes du cinéaste, l’action comme conséquence de la séduction pose un problème majeur. C’est notamment par là que Rohmer détourne le libertinage. Ses films se donnent à voir par rapport à un schème de comportement où l’acte érotique comme finalité de la séduction est essentiel, mais, chez Rohmer, l’acte se voit effacé. Même s'il y a des corps dénudés, des mains qui se frôlent, des bouches qui s'esquivent, des corps qui s'enlacent furtivement, on ne touche pas à la chair chez lui. Mieux, on en parle, on l'effleure, on agace le cœur, on taquine l'esprit ou on froisse la morale. En ce sens, le moraliste est aussi un esthète, et l'esthète, parfois, peut faire preuve de perversité. En 1981, l'auteur se tourne vers tout autre chose quand il réalise "L'Anglaise et le Duc". Le film s'inspire des mémoires de Grace Elliott, la maîtresse du duc d'Orléans durant la Révolution française. Rohmer cherche à montrer la Révolution "comme la voyaient ceux qui l'ont vécue". "Triple Agent" surprend par son sujet. Pour la première fois, Rohmer s'intéresse à une histoire d'espionnage, en fait lié aux opérations des services secrets de l'URSS dans les milieux des Russes exilés. Enfin, avec son dernier long métrage "Les Amours d'Astrée et de Céladon", il signe une troisième adaptation d'une œuvre littéraire après "La Marquise d'O" et "Perceval".
"Ce qui compte dans le temps qui vient, c'est pas le travail, c'est la paresse. Tout le monde s'accorde pour dire que le travail n'est qu'un moyen. On parle d'une civilisation du loisir. Quand on y arrivera on aura perdu tout sens du loisir." Éternel vieux garçon aux yeux d'azur, peintre, ou encore architecte, musicien, écrivain, en un mot cinéaste: "Je filme parce que je ne peins pas, je n'écris pas". Maître des variations et des obsessions, dialoguiste virtuose, le prince de la Nouvelle Vague aura été tour à tour écrivain et critique avant de devenir un auteur moderne empreint de moralité. Un grand jeune homme, une sorte de Balthus Nouvelle Vague nommé Éric Rohmer. Pourquoi un seul cinéaste, en France, avant tout le monde, a-t-il été le seul à se rendre compte de ce désir de réflexion, de sérieux, de pureté et de beauté ? Parce qu'il fut toujours en retard. Sciemment. Avec un entêtement passéiste. Cette extraordinaire faculté d'attention, cette persévérante curiosité envers les êtres et la vie compensent en lui ce que ses tendances éthiques, volontiers barrésiennes, auraient de desséchant. Son amour et son intuition de la vérité l'ont mené parfois trop loin. Jusqu'à l'échec. Voilà bien la richesse et la difficulté de Rohmer. Il part de la réalité la plus humble, la mieux regardée, pour déboucher sur la métaphysique. Une métaphysique sans prestige, mystérieuse, souterraine, qui motive le destin des personnages et n'arrête jamais le regard du spectateur. Dans "La Boulangère de Monceau", conte moral peu connu, un jeune étudiant séduit par désœuvrement une petite employée de boulangerie. À ce niveau très mince, le jeu et les calculs des personnages font déjà penser aux "Liaisons dangereuses". Les films et l'homme se ressemblaient. Dans une profession où les pires ennemis se tutoyaient, Rohmer se distinguait par un voussoiement imperturbable. Il ne portait pas son vrai nom. À sa mère qui vivait en province, il cachait son métier de cinéaste. Elle croyait qu'il était toujours enseignant. Toujours la volonté de refuser la facilité des apparences. Rien n'illustre mieux cette modestie provocante que le désir chez Rohmer d'accréditer une image de lui rébarbative et austère. Parce qu'il croyait dans la puissance du cinéma comme médium analogique donc réaliste, parcequ’il abhorrait toute ostentation, il a pu passer pour indifférent à la forme. Le piège Rohmer commence sa mise en place.
"Il y a des gens qui travaillent quarante ans pour se reposer ensuite et quand il tiennent enfin le repos, ils ne savent pas qu'en faire et ils meurent. Sincèrement, je crois que je sers mieux la cause de l'humanité en paressant qu'en travaillant. C'est vrai, il faut avoir le courage de ne pas travailler". C'est celui d'une série, dont on découvre les variations infimes, les récurrences, les obsessions. Dont le discours, à la fois janséniste, jésuite, sadien, éminemment languien, est fait de chausse-trappes, de paralysie. L'action a perdu face à la parole. Les héros "rohmériens" jouent à pile ou face avec les mots. Une langue française qui parle toute seule et qui saoule de son propre bavardage, de sa propre logorrhée. Une langue solitaire, une machine célibataire. L'espace du cadre "rohmérien" le circonscrit et lui offre ce carré sublime, aéré. Le son direct capte l'air autour. La voix haute des acteurs opère toujours de la même manière. Alors, à l'agacement des premières minutes succède une sorte de bien-être bizarre, né d'un enchantement musical. On est au-delà du cinéma. Le malentendu, y compris chez ses admirateurs, d'un Rohmer faisant un cinéma littéraire a eu son temps. Lui ne répondait qu'une seule chose: "Je ne dis pas, je montre." La transparence, la légèreté, la limpidité l'obsédaient. Principal impératif: celui, toujours, d'être clair. Pour mieux troubler, tromper. Il tournait avec des acteurs jeunes, souvent révélés par lui. On ne sait alors si le cas Rohmer était un miracle ou un mirage. II enchaîne les macro succès, "Ma nuit chez Maud", "Le genou de Claire" "Pauline à la Plage" et propose à contre-courant du discours de crise des formules à essayer dans tous les sens. "Le Rayon vert", en septembre 1985, inaugure ainsi une nouvelle façon de sortir un film. Il le produit en le vendant à Canal + pour une somme conséquente, mais la chaîne a le droit de diffuser le film la veille de sa sortie en salles. Succès sur les deux tableaux. Le film obtient le Lion d'or à Venise et fait quatre cent soixante mille entrées en salles. Conservateur sans dogmatisme, catholique et fréquentant dans sa jeunesse quelques dandys monarchistes, écologiste sur le tard, le fin lettré goûta avant tout le classicisme, ce qui lui coûta son poste de rédacteur en chef des "Cahiers du cinéma" alors que la Nouvelle Vague avait besoin de soutien. Seule lutte à son actif, mais très concrète, une pratique cinématographique réellement indépendante. Plutôt Perceval que Lancelot, Éric Rohmer, sportif, pouvait accélérer un tournage pour participer au cross du Figaro. Il disparaît à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, le onze janvier 2010 et repose au cimetière du Montparnasse, une plaque au seul nom de Maurice Schérer est posée sur sa tombe. Artiste exigeant et endurant, qui fit de l’amateurisme organisé, un idéal de l’honnête homme du XXème siècle. Ombre sous couvert de légèreté et modernisme empreint de moralité.
Bibliographie et références:
- Pascal Bonitzer, "Éric Rohmer, Cahiers du cinéma"
- Michel Serceau, "Éric Rohmer, les jeux de l'amour, du hasard et du discours"
- Noël Herpe, "Rohmer et les autres"
- Maria Tortajada, "Le spectateur séduit, le libertinage dans le cinéma d'Éric Rohmer"
- Marion Vidal, "Les Contes moraux d’Éric Rohmer"
- Philippe Molinier, "Ma nuit chez Maud d'Éric Rohmer"
- Carole Desbarats, "Conte d'été, Éric Rohmer"
- Aïdée Caillot et Gianpaolo Pagni, "Éric Rohmer, le conteur du cinéma"
- Antoine de Baecque et Noël Herpe, "Éric Rohmer"
- Hughes Moreau, "Le paradis français d'Éric Rohmer"
- Françoise Etchegaray, "Contes des mille et un Rohmer,"
- Serge Toubiana, "Solitude et liberté d'un cinéaste"
- Julie Wolkenstein, "Les vacances, roman"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Souvent des images me reviennent. Chaudes, épicées, elles se superposent aux visages et au corps. Les amantes que j'évoque m'apparaissent alors dans l'éclairage violent de leur autre vie, celle ardente du lit, de la volupté et des étreintes. Ces souvenirs familiers me sont devenus aussi étrangers que la mémoire d'anciens accès de folie. Pourtant un rien les ressuscite: un mot, une anecdote, un parfum. Aussitôt s'éveille et s'anime alors le théâtre de la jouissance, de l'extase. C'était une île sous l'archipel des étoiles. Le matelas posé à même le sol sur la terrasse chaulée semblait dériver dans la nuit obscure de Pátmos. La douce brise de mer tiède comme une haleine étreignait un figuier dans un bruit de papier froissé, diffusant une odeur sucrée. Le ronflement du propriétaire s'accordait aux stridulations des grillons. Dans le lointain, par vagues, parvenait le crincrin d'un bouzouki. Le corps hâlé de Charlotte semblait aussi un îlot : majestueux, longiligne et hiératique comme un kouros de Náxos, il paraissait tombé d'une autre planète sur ce matelas mité. Aucun luxe ne pouvait rivaliser avec la splendeur qu'offrait ce dénuement. Quel lit de duvet, quelle suite royale des palaces de la place Syndagma, de l'hôtel d'Angleterre ou du King George, pouvait dispenser de la magnificence d'un plafond aussi somptueux que cette voûte étoilée ? Que de péripéties, d'efforts, de fatigues, devenus subitement lointains, nous avaient jetées dans cet asile sans murs, sans fenêtres et sans toit. C'était le charme de ces voyages d'île en île où les bateaux se délestent de leurs lots de passagers abandonnés sur le port; à eux de se dénicher un gîte au hasard de la chance. Plus de chambre à l'hôtel, ni chez l'habitant, alors on trouve refuge n'importe où, sur le parvis d'une église, sur les marches d'un escalier. Cette fois, faute de mieux, on m'avait proposé ce toit en terrasse où le propriétaire devait venir chercher un peu de fraîcheur par les nuits de canicule. Ni la couverture râpeuse qui sent le bouc, ni le matelas en crin, ni les oreillers confectionnés avec des sacs de voyage enveloppés dans des foulards ne font obstacle à la féerie de la nuit grecque. Charlotte acceptait sans rechigner ces vicissitudes du voyage. À la palpitation des étoiles éclairant le temps immobile des sphères répondait le frémissement des corps. J'étreignais Charlotte, j'embrassai son ventre avec le sentiment de saisir cet instant, de le fixer, de l'immortaliser. Ce que je détenais entre mes bras, ce n'était plus seulement elle, son monde de refus obstiné, son orgueil aristocratique, mais la nuit intense et lumineuse, cette paix de l'éternité des planètes. Le mécanisme du temps a quelque chose de démoniaque.
Le plaisir me rejeta dans un bonheur profond. Je ne m'éveillai que sous la lumière stridente du jour qui, dès l'aube, lançait ses feux. Une violence aussi brutale que doit l'être la naissance qui nous projette sans ménagement dans la vie. Je maudissais ce soleil assassin, tentant vainement d'enfouir mes yeux sous la couverture à l'odeur de bouc. Le paysage des maisons cubiques d'un blanc étincelant qui s'étageaient au-dessus de la mer me fit oublier la mauvaise humeur d'une nuit écourtée. Des autocars vétustes et brinquebalants transbahutaient les touristes dans des nuages de poussière. Une eau claire, translucide, réparait les dégâts de la nuit. Nous étions jeunes et amoureuses. Au retour de la plage, j'échangeai notre toit contre une soupente aux portes et aux solives peintes dans un vert cru. Nous dînerions dans une taverne enfumée, parfumée par l'odeur des souvlakis, d'une salade de tomates, de feta, de brochettes, en buvant du demestica, un vin blanc un peu râpeux. Et demain ? Demain, un autre bateau nous emporterait ailleurs. Notre sac sur l'épaule, nous subirions le supplice de ces périples sur des navires à bout de souffle. Tantôt étouffant de chaleur dans des cabines sans aération, tantôt allongées contre des bouées de sauvetage dans les courants d'air des coursives humides d'embruns. Où irions-nous ? À Lesbos, à Skiatos, à Skyros, dans l'île des chevaux sauvages, d'Achille et de Rupert Brooke ? Je me souviens à Skyros d'une chambre haute et sonore des bruits de la ruelle maculée de ce crottin des petits chevaux qu'on laissait sur le sol blanchi comme s'ils provenaient des entrailles sacrées de Pégase. Des ânes faisaient racler leurs sabots d'un air humble et triste, écrasés sous le faix, chargés non pas de la légende mais des contingences du monde. Tout semblait hors du temps.
La chambre meublée de chaises noires caractéristiques de l'île était couverte de plats en faïence. La propriétaire, méfiante, s'en revenait de traire ses chèvres et d'ausculter ses fromages, parfumée de leurs fragrances sauvages, regardait nos allées et venues avec un œil aiguisé de suspicion comme si l'une et l'autre, nous allions lui dérober ses trésors. Que de soleils roulèrent ainsi. Chaque jour l'astre éclairait une île nouvelle, semblable à la précédente. Les jours de la Grèce semblaient s'égrener comme les perles des chapelets que les popes barbus triturent de manière compulsive. Charlotte aimait ses paysages pelés, arides. La poussière des chemin ne lui faisait pas peur. Elle ne manifestait aucun regret devant la perte de son confort. Cette forme de macération qui la coupait de ses habitudes et de ses privilèges, lui montrait le saphisme comme un nouveau continent. Un continent intense tout en lumières et en ombres, éclairé par la volupté et nullement assombri par la culpabilité. L'amour n'avait pas de frontières. Nous protégions ainsi notre amour hors des sentiers battus, dans des lieux magiques qui nous apportaient leur dépaysement et leurs sortilèges. En marge de la société, condamné à l'errance, ce fruit défendu loin de nous chasser du paradis semblait le susciter chaque fois sous nos pas. Mais la passion saphique qui fuit la routine où s'enlise et se renforce l'amour pot-au-feu n'a qu'un ennemi, le temps. Ce temps, il est comme la vie, on a l'impression quand on la possède qu'on la gardera toujours. Ce n'est qu'au bord de la perdre qu'on s'aperçoit combien elle était précieuse. Mais il est trop tard. Nous étions alors deux jeunes femmes, innocentes et amoureuses.
Bonne lecture à toutes et à tous.
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"Pourquoi ne m’avez-vous pas dit qu’il y avait du danger avec les hommes ? Pourquoi ne m’avez-vous pas avertie ? Les dames savent contre quoi se défendre parce qu’elles lisent des romans qui leur parlent du danger qu’il y a avec les hommes. Je ne peux réfléchir en plein air, toutes mes pensées s'envolent. Son amour était aussi entier que celui d'un enfant et, quoique chaud comme l'été, il avait la fraîcheur du printemps. Et pourtant, même confronté à l'horreur, il y a toujours pire. Avez-vous pas dit que les étoiles étaient des mondes, Tess ? Oui. Tous pareils au nôtre ? Je ne sais pas. Mais je le pense. Elles ont l’air quelquefois de ressembler aux pommes de notre vieil arbre du jardin. La plupart saines et splendides, quelques-unes tachées. Sur laquelle est-ce que nous vivons, une belle ou une tachée ? Une tachée. C’est très malheureux que nous soyons pas tombés sur une bonne, quand il y en avait tant d’autres". Le premier roman publié par Thomas Hardy (1840-1928), "Desperate Remedies" (1871), pèche par ses excès sensationnalistes et son intrigue aussi touffue que décousue. Mais dès cette première publication qui peinait encore à trouver son style et sa voie, les critiques, par ailleurs assez féroces, s’accordèrent à louer l’art de la description et la vivacité des évocations rurales, qui rappelaient "the paintings of Wilkie and still more perhaps those of Teniers". Le rapprochement entre le peintre écossais David Wilkie (1785-1841) et le peintre flamand du XVIIème siècle David Teniers s’explique par la parenté d’inspiration des deux artistes, amateurs d’images joviales de fêtes villageoises et de paysages de campagne. Horace Moule, ami et mentor de Hardy, poursuivit ce jeu comparatif et citationnel en voyant dans le roman "the same sort of thing in written sentences that a clear fresh country piece of Hobbema’s is in art". "L'athée du village contemplant avec morosité l'idiot du village": cette description de Thomas Hardy par Gilbert Keith Chesterton est injuste, mais elle attire l'attention sur trois aspects essentiels de l'œuvre. Hardy nous a en effet donné des romans populaires, profondément ancrés dans les paysages et la société paysanne du sud-ouest de l'Angleterre, mais aussi des romans cosmiques, où les aventures banales d'une laitière ou d'un tailleur de pierre prennent une dimension tragique, et enfin des romans noirs où tout mouvement du héros est une fuite en avant, qui se termine souvent par une mort violente. Hardy est avant tout un homme de contrastes: un romancier régional qui traite de l'univers. Un tragique doué d'un riche talent comique. Un écrivain que l'on a prétendu autodidacte, et dont l'univers culturel est un des plus riches de la littérature anglaise. Un prosateur, enfin, qui au sommet de sa carrière abandonna définitivement le roman et devint un grand poète lyrique. Sa vie longue et sans histoire contraste avec celle de ses personnages. Thomas Hardy est né à Higher Bockhampton, près de Dorchester. Il était fils d'un artisan maçon, et son enfance se passa dans le cadre rural du Dorset. Il fréquenta la grammar school locale, reçut l'enseignement d'un maître d'école, William Barnes, qui était aussi poète dialectal, et eut pour mentor un intellectuel de Cambridge, Horace Moule. Il entra dans un cabinet d'architecte, spécialisé dans la restauration des églises de campagne. C'est en dessinant les plans de l'église de St. Juliot, en Cornouailles, que Thomas Hardy devait rencontrer sa première femme, Emma. Le tournant de sa vie fut l'année 1867, au cours de laquelle il décida alors de faire profession de littérature. Le succès ne tarda guère, et les trente années qui suivirent devaient voir la publication de quatorze romans. Les rapports de Hardy avec sa femme devinrent très difficiles, mais, lorsqu'elle mourut en 1912, la découverte de son journal bouleversa Hardy. Il retomba amoureux de sa femme morte, et cette passion romantique post mortem donna naissance à de superbes poèmes d'amour. Enfin, un poète était né.
"Qu'est-ce qu'un homme honnête ? Et plus important encore, qu'est-ce qu'une femme honnête? La beauté ou la laideur d'un être résidait non seulement dans ses accomplissements, mais dans ses aspirations et ses désirs, sa vraie histoire se déroulait non pas dans ce qu'il avait fait, mais dans ce qu'il voulait faire". Par une ironie du sort qui semble sortir droit de son œuvre, certains des plus beaux poèmes lyriques de la langue anglaise ont été écrits par un homme de soixante-dix ans pour une femme qu'il n'aimait plus depuis trente ans. L'œuvre de Thomas Hardy est romanesque. Après deux romans d'apprentissage, il trouva le succès avec "Under the Greenwood Tree" (1872), roman pastoral, où le chœur des paysans joue un rôle essentiel. Mais c'est "Loin de la foule déchaînée" (1874) qui devait établir son talent auprès du grand public. Dans cette tragi-comédie, dont la fin heureuse n'est en rien caractéristique, les thèmes essentiels de l'œuvre font leur apparition: l'erreur de l'héroïne, qui provoque la tragédie en épousant en premières noces un homme indigne d'elle, le rôle du hasard et de l'ironie dramatique. Par la suite, Hardy a écrit cinq autres grands romans. Trois romans tragiques, "Le Retour au pays natal" (1878), "Le Maire de Casterbridge" (1886), "Les Forestiers" ("The Woodlanders", 1887), surtout ces deux chefs-d'œuvre que sont "Tess d'Urberville" (1891) et "Jude l'Obscur" (1896). La tragédie de la petite paysanne qui préserve son innocence bien qu'elle ait eu un enfant illégitime, et qui finit sur l'échafaud, victime de la moralité conventionnelle, et celle du fils du peuple, rejeté par la société dans sa tentative d'entrer à Oxford, et désespéré par les contraintes du mariage bourgeois, constituent le reflet le plus fidèle et la critique la plus féroce d'une société victorienne à son déclin. La violence des critiques que suscitèrent ces deux livres poussèrent Hardy à abandonner la forme romanesque. Hardy est aussi l'auteur de quatre recueils de nouvelles ("Les Petites Ironies de la vie", 1894), où se manifeste son goût prononcé pour le bizarre, le grotesque, les coïncidences et les coups du sort. Parfois tragiques, ces nouvelles révèlent aussi une veine comique qui n'est jamais totalement absente de l'œuvre de Thomas Hardy. Ses premiers textes furent poétiques, et restèrent inédits. S'il cessa d'écrire de la poésie pendant quarante ans, il s'y consacra totalement après 1896, publiant cinq recueils entre 1898 et 1917. À cela il faut ajouter une tentative théâtrale: "The Dynasts" (1903-1908) est une représentation,sur le mode historico-épique, de la période napoléonienne. L'univers de Thomas Hardy, c'est d'abord le Wessex, nom qu'il donne au Dorset et à ses environs. Presque tous ses romans se déroulent dans ces paysages, décrits avec une précision de géographe. Mais cet univers est aussi une prison et les héros, comme Tess, ne le quittent que pour mourir. "Le Retour" réduit cette prison aux limites d'une lande, Egdon Heath. Mais le Wessex est autre chose qu'une toile de fond. C'est un monde vivant, avec ses traditions, car il y a un folkloriste chez Hardy, capable de transformer en fiction vivantes de vieilles coutumes populaires, comme l'inoubliable danse de mai dans "Tess".
"Si un chemin peut conduire au meilleur, il passe par un regard attentif sur le pire. La véritable histoire d'un être n'est pas dans ce qu'il a fait mais dans ce qu'il a voulu faire. Honorable monsieur, veillez sur votre femme si vous l'aimez autant qu'elle vous aime. Car elle souffre à cause d'un ennemi qui a l'apparence d'un ami. Monsieur, il y a quelqu'un près d'elle qui devrait être loin. On ne devrait pas tenter une femme au-delà de ses forces, et les larmes, comme l'eau qui coule continuellement, peuvent user une pierre et plus, un beau diamant". Et il possède son langage: un dialecte campagnard, avec sa prononciation, ses tournures, dont l'écrivain excelle à tirer des effets comiques ou dramatiques, ses proverbes. Un dialecte menacé par le développement du système scolaire et de l'anglais standard, et plus proche non seulement de la vie quotidienne des habitants du Wessex, mais aussi de l'anglais de Shakespeare. Le Wessex, c'est aussi une société. Hardy sait décrire avec précision la grande diversité des couches sociales de la campagne, leur imbrication et une société menacée. Le chemin de fer, note Hardy, a atteint enfin Dorchester, la société rurale est profondément bouleversée par les conséquences de la révolution industrielle et urbaine. La tragédie de Tess et celle du maire de Casterbridge auront pour cause ultime ce bouleversement, où "tout ce qui était solide se dissout dans l'air". Ce dernier aspect montre que Thomas Hardy n'est pas seulement un romancier régional. À travers le Dorset, ce sont les changements affectant la campagne anglaise qu'il dépeint alors. Mais l'horizon est encore beaucoup plus large. Une des contradictions les plus fertiles de Hardy est que ce Wessex si précisément situé devienne le symbole de l'univers, le théâtre de la lutte du chaos et du cosmos. L'histoire des amours d'une paysanne, qui se termine par un crime passionnel, prend valeur cosmique. La référence à la tragédie antique, celle d'Eschyle, est explicite, et l'intrigue est parfois construite sur le modèle aristotélicien ("Le Retour"). D'ailleurs, cette vision tragique ne se limite pas à un schéma narratif. Elle inspire également l'attitude du narrateur, sa distance ironique vis-à-vis des événements, du point de vue de dieux indifférents, qui fait place alors, lorsque la catastrophe est survenue, à une rage sardonique.
"Au dessous de la toiture de la meule, et à peine visible encore, se trouvait le rouge tyran que les femmes étaient venues servir. Une charpente de bois munie de roues et de courroies : la batteuse, dont l'exigence despotique allait mettre à dure épreuve l'endurance de leurs nerfs, de leurs muscles. À peu de distance, on apercevait une autre forme distincte, toute noire, d'où partait un sifflement continu indiquant la force en réserve". Tous les analystes ont souligné l’acuité du regard de Thomas Hardy, clair, curieux, pénétrant, ainsi que son exceptionnelle qualité de perception. Sa formation et sa longue pratique d’architecte vinrent de toute évidence renforcer ces pouvoirs d’observation, en leur fournissant les outils techniques et formels qui servent à organiser bien des descriptions au sein des romans. Pourtant l’art descriptif chez Hardy n’est pas simple effet de compétence professionnelle. Car à celle-ci se joignait une véritable fascination pour les arts visuels. Lors de son apprentissage londonien chez l’architecte Arthur Blomfield entre 1862 et 1867, Hardy s’était fixé un programme d’études très exigeant, consistant à se rendre presque quotidiennement à la "National Gallery", pour s’y absorber dans la contemplation d’une œuvre à chaque fois bien déterminée. C’est dans le courant du XIXème siècle que les britanniques, abandonnant la référence préférentielle à l’école idéale italienne, commencèrent à se tourner vers les scènes plus réalistes des Écoles du Nord, flamande et hollandaise. De grands industriels tels que Henry Tate ou John Sheepshanks consacrèrent une grande partie de leur fortune à la formation d’impressionnantes collections picturales, dont certaines furent léguées à la nation, offrant ainsi au grand public la possibilité de découvrir des peintres et des styles jusque-là méconnus. On peine à réaliser aujourd’hui que la mention de "L’Avenue à Middleharnis de Meyndert Hobbema", que Hardy cite comme l’une de ses œuvres de prédilection, était alors d’une brûlante actualité, le tableau étant entré à la National Gallery en 1871 seulement. L’autobiographie de Hardy cite aussi la Royal Academy of Arts, la "Grosvenor Gallery" et autres lieux d’exposition que se devait de fréquenter ce qu’il nommait alors avec fierté "a London man". Avec toute l’application du jeune provincial ambitieux conscient de l’utilité d’une culture artistique, il commença à tenir des carnets de notes, tels que celui intitulé "Schools of Painting", destinés à consigner des informations factuelles sur les grands maîtres et les principales écoles de peinture européennes depuis la Renaissance. Sa formation l’amena alors également à visiter assidûment le South Kensington Museum, d’abord pour l’Exposition Internationale de 1862, puis à la recherche d’éléments techniques pour un essai "On the Application of Coloured Bricks and Terra Cotta to Modern Architecture", qui lui valut la médaille du Royal Institute of British Architects en 1863. Il n’est pas indifférent non plus que le jeune artiste ait choisi Paris comme destination de son voyage de noces, l’année suivante, Bruxelles, si importants dans son imaginaire artistique.
"La longue cheminée qui se dressait près d'un frêne et la chaleur qui rayonnait de cet endroit suffisaient à faire deviner la machine à vapeur, dans quelques instants le primum mobile de ce petit univers. Tout contre se tenait un être sombre et immobile, une petite statue, noire de suie, dans une sorte de léthargie, avec un morceau de charbon à ses côtés. C'était le mécanicien". Ce sont ces connaissances, soigneusement glanées dans des exercices où l’amateur rejoignait le professionnel, qui nourrissent l’art de la description chez Hardy. Mais les effets de cet apprentissage artistique parfois trop conscient ou trop appliqué peuvent s’avérer pervers, et le style de l’auteur se trouve parfois entravé, ou alourdi, par son désir de bien faire, plutôt qu’enrichi par une culture variée mais discrète, car suffisamment sûre d’elle-même pour ne pas avoir à se mettre en avant. Bien des critiques ont noté le caractère disjonctif du style de Hardy qui paraît fonctionner selon deux régimes distincts: le pompeux, et le poétique. Le premier a été épinglé comme son "Grosvenor Gallery style", par opposition aux moments d’expression plus personnelle et sincère. En effet, lorsque l’auteur tente de faire montre de toute sa culture artistique en citant explicitement un peintre, une œuvre, un mouvement esthétique, l’effet est souvent trop figé, voire trop pédant, pour pouvoir devenir pleinement évocateur. Lorsque, à l’inverse, la référence picturale se fait plus indirecte et sert à composer une image ou à inspirer une atmosphère, elle évite l’effet de monstration trop évidente et trop agressive, pour acquérir un véritable pouvoir de suggestion. John Bailey a parlé à ce sujet du mélange d’"attention" et d’"inattention" caractéristique de la prose hardyenne, intuition plus tard reprise par J. B. Bullen en termes d’effets "conscients" ou "inconscients". Le rapport de Hardy à l’art pictural paraît suivre cette logique d’opposition du procédé conscient et du jaillissement inconscient, que l’on pourrait schématiser, à la suite de Liliane Louvel, comme deux modes opposés de l’insertion du visuel dans le texte. Celui de la citation explicite, par opposition à celui de l’allusion plus diffuse. Ce qui pourrait se gloser aussi comme opposition du procédé référentiel, renvoyant à une œuvre, un tableau ou une sculpture existant hors du monde de la fiction, et du procédé poétique, capable de construire un effet pictural interne au roman, quoique selon des méthodes empruntées à l’histoire de l’art. C’est donc un autre mode de présence et de travail du pictural dans le texte qu’il faut envisager chez Hardy, un mode plus diffus, moins conscient de soi et de ses effets. Si Hardy est violemment critiqué pour sa noirceur, le succès est au rendez-vous. Dès 1897, son roman "Tess d'Urberville" est un tournant. L'ouvrage est alors adapté au théâtre et joué à Broadway, puis porté au cinéma en 1913, 1924 et, bien plus tard, en 1979 par Roman Polanski et en 2008 par David Blair. Tous ses romans, marqués par une prose riche, un humour corrosif, sont ancrés dans un cadre régional. Sans exception, ils se déroulent dans le sud-ouest de l'Angleterre. Le Dorset et les comtés voisins se trouvent transmués en royaume littéraire que Hardy appelle le Wessex, du nom de l'ancien royaume des Saxons de l'Ouest. L'écrivain était passionné d'histoire britannique.
"D'abord elle ne voulut pas le regarder en face, mais elle leva bientôt les yeux, et ceux d'Angel sondèrent la profondeur des pupilles changeantes, avec leurs fibrilles radiées de bleu, de noir, de gris et de violet, tandis qu'elle le contemplait comme Êve à son second réveil avait du contempler Adam". Le Wessex apparaît comme une province aux localités imaginaires et à la nature préservée, Arcadie opposée au Londres de la société victorienne. Peintre acerbe du milieu rural, Hardy accorde un souci pointilleux à rendre le climat, la beauté et la rudesse de la nature anglaise du XIXème siècle, terreau d'histoires tragiques où les protagonistes, pris en étau, deviennent les victimes des conventions et de l'hypocrisie sociales avant de connaître une mort brutale. Après le scandale déclenché par la critique radicale du mariage et de la religion qu'est "Jude", dont les exemplaires sont vendus cachés dans du papier d'emballage à cause de l'exposé qu'y fait l'auteur de l'"érotolepsie", Thomas Hardy abandonne le roman. Il se consacre alors à ce qu'il considère comme son chef-d'œuvre, "Les Dynastes" ("The Dynasts"), vaste pièce de théâtre dramatique composée de trois parties, publiées respectivement en 1903, 1906 et 1908. Sorte de "Guerre et Paix" en vers, cette Illiade des temps modernes utilise alors l'épopée napoléonienne afin d'élaborer des scènes qui présentent tantôt les conflits intimes des gens ordinaires et de personnages historiques mus par une soif darwinienne du pouvoir, tantôt des batailles qui se déroulent dans des paysages immuables et indifférents, sous le regard d'un chœur allégorique incarnant les vaines tergiversations du destin. Réputé trop difficile à mettre en scène et mal accueilli à l'époque, "Les Dynastes" préfigure à bien des égards le genre cinématographique mais ne bénéficie toujours pas de l'estime de la critique. Hardy écrit, au long de sa carrière, près d'un millier de poèmes inégaux, dans lesquels cohabitent ainsi satire, lyrisme et méditation. Les élégies de "Veteris Vestigia Flammae", écrites après la mort de sa première femme, survenue en 1912, retracent chacun des lieux qu'ils connurent ensemble. Elles forment un groupe d'une perfection rare. Remarié alors en 1914 avec sa secrétaire, Florence Dugdale, de trente-neuf ans sa cadette, il s'entiche en 1924, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, de l'actrice Gertrude Bugler qu'il identifie à son héroïne Tess et pour laquelle il projette une adaptation dramatique de son roman. Thomas Hardy commence à souffrir de pleurésie en décembre 1927 et en meurt en janvier 1928 à Dorchester, après avoir dicté son tout dernier poème à son épouse et secrétaire sur son lit de mort. Les lettres du défunt et les notes qu'il a laissées sont détruites par ses exécuteurs testamentaires. Sa veuve, qui meurt en 1937, fait paraître les siennes la même année. Après ses funérailles à l'abbaye de Westminster, sa dépouille, à l'exception de son cœur, fut incinérée et les cendres enterrées. Son cœur fut transféré à Dorset et enterré à Stinsford avec Emma Gifford. Le nom de Thomas Hardy fut proposé et examiné vingt-cinq fois en vingt-six ans pour le prix Nobel de littérature, mais fut systématiquement rejeté parce que son œuvre était jugée trop pessimiste. À la fin de sa vie, Thomas Hardy se consacra à la poésie.
"La beauté ou la laideur d'un caractère n'est pas seulement dans les actions accomplies, mais dans les aspirations et les désirs. La véritable histoire d'un être n'est point dans ce qu'il a fait, mais dans ce qu'il a voulu faire. Malheureusementla résolution d'éviter un mal est presque toujours formée trop tard, c'est à dire quand ce mal est déjà arrivé". Ce n’est donc pas par la citation, la référence, ou le renvoi explicite à des œuvres d’art que Hardy utilise le plus efficacement la puissance de suggestion du modèle pictural mais plutôt par le dépli progressif d’un paradigme visuel qui sous-tend le texte, et relance à intervalle régulier le travail de la métaphore. C’est pourquoi la lecture référentielle et la tentative d’identification des sources achoppent. La meilleure méthode pour lire ces scènes, c’est ainsi le recours aux outils de l’iconologie. Le lecteur est alerté tout d’abord par la composition visuelle insistante d’une scène, ou par un simple mot qui vient s’apposer sur cette composition à la manière d’une légende ("Vanity"). Sensibilisé par ces signaux, il découvre, entrevoit des fragments d’images, de scènes esquissées, décomposées puis recomposées, disséminées dans le texte, tandis que le mot suggestif qui a lancé la rêverie déploie sans fin ses connotations, de telle sorte qu’il serait difficile de dire quelle œuvre, quel tableau exactement est convoqué. Ce sont plutôt des éclats d’image, à la manière des éclats de lumière de l’orage, qui font scintiller à travers le texte un réseau métaphorique à la fois dense, élégant et chaotique. "Reading Hardy can at times be like walking through a field. Unlikely shapes will explode through what had seemed tobe familiar territory. Even at calmer moments, every page is like a magician’s crystal ball: a shape will rise to a surface." Comme toute sa poétique, la poétique de Hardy repose sur des séries d’impressions fuyantes. Elle est anti-systématique et en appelle essentiellement à la suggestion. Mais ces chaos d’images créent aussi l’intensité du texte, ainsi que la montée en puissance de la description qui tend, toujours tangentiellement, et toujours éphémèrement, vers un autre régime de sens, vers un autre système de représentation, visuel celui-ci. Peut-être est-ce une aptitude à l’abandon critique qu’exige la lecture de Hardy, pour savoir se laisser porter par le texte qui tressaille entre-deux lorsque l’image se lève d’entre les lignes, encore voilée et imprécise. Loin de viser un but réaliste, il invente une poétique personnelle.
Bibliographie et références:
- Yorick Bernard-Derosne, "Tess d'Urberville"
- Mathilde Zeys, "Far from the madding crowd"
- Madeleine Rolland, "Tess of the d'Urbervilles"
- Firmin Roz, "Jude l'Obscur de Thomas Hardy"
- Ève Paul-Margueritte, "La Bien-aimée"
- Georges Goldfayn, "Les yeux bleus"
- Antoinette Six, "Les Forestiers"
- Philippe Néel, "Le Maire de Casterbridge"
- Roman Polanski, "Tess d'Urberville"
- Edmond Jaloux, "Jude l'Obscur d'Hardy"
- Marshall Ambrose Neilan, "Tess d'Urberville"
- J. Searle Dawley, "Tess of the d'Urbervilles"
- David Blair, "Tess d'Urberville"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Je me sens toujours heureux, savez vous pourquoi ? Parce que je n'attends rien de personne. Les attentes font toujours mal, la vie est courte. Aimez votre vie, soyez heureux, gardez le sourire et souvenez vous. Avant de parler, écoutez. Avant d'écrire, réfléchissez. Avant de prier, pardonnez. Avant de blesser, considérez l'autre. Avant de détester, aimez et avant de mourir, Vivez. Il aimait la mort, elle aimait la vie. Il vivait pour elle, elle est morte pour lui. Doute que les étoiles soient de feu, doute que le soleil se meut, doute que la vérité mente elle-même, mais ne doute pas que je t'aime". Considéré comme le plus grand dramaturge de la culture anglo-saxonne, William Shakespeare (1564-1616) est issu de la bourgeoisie de Stratford-upon-Avon, dans le Warwickshire, une situation confortable qui lui permet d'étudier pendant quelques années avant un mariage précipité. On le suppose établi à Londres en 1588. Cette période de sa vie demeure mystérieuse pour les historiens qui retrouvent alors sa trace en 1592, citée dans des chroniques théâtrales. Son premier mécène est le comte de Southampton à qui il dédie ses "Sonnets" en 1609. Contemporain et collaborateur occasionnel de Christopher Marlowe et de Ben Jonson, l'écrivain joue ses propres pièces à la cour d'Elisabeth 1re et de Jacques 1er. Il acquiert un peu plus d'indépendance en devenant actionnaire du théâtre du Globe et du Blackfriars en 1608. Quatre ans plus tard, le poète met fin à sa carrière et rentre à Stratford. Auteur d'une œuvre unique et intemporelle, il s'attache à décrire les jeux du pouvoir et les passions humaines, mêlant joie et douleur avec "une poésie illimitée", selon Victor Hugo. Surtout connu pour ses tragédies: "Roméo et Juliette" (1595), "Hamlet" (1603), "Le Roi Lear" (1604) ou "Macbeth" (1606), Shakespeare déploie ses talents dans de nombreux registres comme la comédie, "Beaucoup de bruit pour rien", "La Mégère apprivoisée", et la tragédie historique "Richard III", "Henri V", "Henri VI". La virtuosité stylistique et la richesse de ses intrigues font de l'œuvre de William Shakespeare un monument de la littérature qui ne cesse d'inspirer les écrivains et les artistes d'hier et d'aujourd'hui. "Les poètes sont les législateurs non reconnus du monde". "Totus mundus agit histrionem". Le monde entier fait l’acteur. Cette occurrence de la métaphore théâtrale, qui vient de Pétrone, est très riche de la tradition antique, chrétienne, médiévale et humaniste d’un topos que Shakespeare et ses contemporains connaissent bien. Que signifie-t-elle à l’entrée d’un théâtre ? Plus que la reprise d’un lieu commun, l’usage qui en est fait dans le contexte emblématique du seuil, ou de la frontière, entre un théâtre réel et le monde, actualise sa signification de manière singulière. Chacun des termes qui composent ainsi la devise qualifie aussi bien le théâtre que le monde, dont elle indique la troublante réversibilité. À des spectateurs qui entrent et sortent d’un théâtre où ils ont vu des acteurs interpréter une fable fictive, sous l’apparence illusoire de personnages qu’ils ne sont pas, elle rappelle que la fiction, l’apparence, et peut-être le faux ne sont pas enclos dans l’enceinte du théâtre qu’ils rejoignent ou qu’ils quittent, mais qu’ils caractérisent le monde, et leur mode d’être dans le monde, que le théâtre ne fait que refléter.
"L'enfer est vide, tous les démons sont ici. Quand la neige fond, où va le blanc ? Ce qui n'est pas exprimé, reste dans le cœur, et peut le faire éclater. Rien n'est bon ou mauvais en soi, à part si la pensée le rend tel". Des signes lisibles se manifestent, dans le monde naturel, de la surveillance divine. Il n’est que de se remémorer, avec Macbeth, le désordre de la nature entière qui accompagne la nuit de l’assassinat de Duncan. Les morts surveillent les vivants. Les spectres des assassinés, Banquo, Hamlet père, les victimes de Richard III, regardent ainsi les assassins, et les conduisent à leur perte. Le théâtre de Shakespeare est problématique, non démonstratif. Il expose les échecs ou défaillances de la surveillance, plus que son fonctionnement régulier. Les filles déjouent la surveillance des pères dans les comédies, les usurpateurs celle des rois dans les tragédies et pièces historiques. Les rois veillent mal sur leur royaume et s’en font déposséder, les sentinelles ne protègent pas leurs remparts de l’irruption des spectres. William Shakespeare naît en 1564 et meurt cinquante deux ans plus tard, en 1616. Malgré les très nombreuses inconnues de sa biographie et les incertitudes persistantes qui continuent encore aujourd'hui, de passionner ses biographes et d’entretenir toutes sortes d’hypothèses, on ne se trompe pas en dégageant le fil rouge juridique qui la parcourt. Le père de William, John Shakespeare, homme d’affaires avisé, exerce des responsabilités importantes dans la petite ville qu’il habite, Stratford-upon-Avon, dans le Warwickshire, au cœur de l’Angleterre, dont il sera élu échevin en 1565, puis bailli trois ans plus tard. Il revêt la toge rouge et est précédé d’un huissier portant la masse, ce qui ne devait pas manquer de ravir le jeune William. Il exerce également des fonctions de juge et de président du greffe. En 1577, pour des raisons alors inconnues, il se retire brusquement et définitivement des affaires. On s’accorde généralement à penser que ses sympathies présumées pour le catholicisme désormais proscrit sont à l’origine de ce retrait et du renoncement à tous les honneurs qui accompagnaient ses fonctions. Il est en effet porté sur la liste locale des "récusants" qui refusaient obstinément d’assister aux offices anglicans. Sa situation est d’autant plus délicate qu’il est lié par mariage aux Arden, une famille notoirement catholique du Warwickshire. Cettegloire, puis ce brusque échec du père, allaient durablement marquer le fils. Ses pièces sont remplies de rois, de princes et de notables en proie au doute, ou encore déchus, comme si le poids des responsabilités les inhibait ou les écrasait. On songe à "Hamlet", "Prospero", "Timon d’Athènes", "Coriolan", "Lear", "Richard II", et tant d’autres.
"Notre corps est notre jardin et notre volonté est le jardinier. Gémir sur un malheur passé est le plus sûr moyen d'en attirer un autre. Nos doutes sont des traîtres et nous privent de ce que nous pourrions souvent gagner de bon parceque nous avons peur d'essayer". C’est dans ce contexte local, à la fois prospère et troublé, que William poursuit sa formation. A-t-il travaillé au service du greffier de Stratford ou comme clerc d’un notaire du lieu ? On le soutient très fréquemment. Dans les rares manuscrits de sa main dont nous disposons, les graphologues reconnaissent une écriture de juriste, ce qui confirmerait qu’il a étudié le droit ou du moins recopié des actes officiels. On relève aussi que c’est sans doute comme clerc qu’il a pu connaître de l’intérieur, et dans tous ses détails, l’affaire réelle qui l’inspirera plus tard pour décrire le suicide d’Ophélie: la mort par noyade, en 1580 et dans des circonstances très mystérieuses, d’une certaine Katherine Hamlett, que sa famille s’efforça, comme dans la pièce, de faire échapper à l’accusation de suicide afin de lui assurer une sépulture chrétienne. Une noyade, dans l’Avon, en un endroit bordé de saules et de couronnes. Plus important que l’écriture ou la bibliothèque. Les critiques ont souvent noté l’esprit juridique de Shakespeare, sa capacité de peser très soigneusement le pour et le contre de chacun des points qu’il aborde. Et lorsque, parvenu à maturité, il sollicita et obtint le droit de porter blason, il choisit une devise éloquente. "Non sans droit". Mais ses rapports au droit ne sont pas qu’honorifiques ou livresques. Tout au long de sa carrière. L’avènement de Jacques I allait consacrer le sommet de son ascension sociale. En 1603, le nouveau monarque l’autorise, par lettre patente, "à se produire pour la récréation de nos sujets bien-aimés comme pour notre réconfort et plaisir dans sa nouvelle demeure du Globe ainsi que dans les autres villes du royaume". Désormais la troupe de Shakespeare portera le nom envié de "Comédiens du roi". Shakespeare lui-même est alors nommé valet de la chambre du souverain, ce qui lui donnait le droit de participer en livrée à ses cortèges lors des cérémonies officielles. Il jouera jusqu’à quatorze fois la même année devant le roi. Du saltimbanque itinérant des débuts au notable couvert d’argent et de privilèges, il aura mis trente ans à parcourir tous les échelons de la réussite sociale.
"Pour bien connaître un homme, il faudrait d'abord se connaître soi-même. Pardonner est une action plus noble et plus rare que celle de se venger. L'amour est une fumée formée des vapeurs de soupirs". Mais cette ascension ne s’opère pas sans heurts. Croiser le droit, c’est aussi, pour lui, hanter les prétoires. ses démêlés judiciaires sont incessants. Son père déjà avait été mêlé, à titre de demandeur ou de défendeur, à une cinquantaine de procès de toute nature. En 1580, John fut même alors condamné à une très sévère amende par le Queens Bench de Wesminster pour refus de fréquenter l’église. Les registres attestent que, très souvent, dès qu’il eut atteint l’âge de la maturité, William agissait aux côtés de son père, n’hésitant pas à faire témoigner des amis comédiens en sa faveur. Mais le fils ne demeure pas en reste. Il est impliqué dans toutes sortes de litiges civils ou pénaux. On le retrouve devant des juridictions religieuses ou civiles, locales ou royales. Il assigne ou est alors assigné pour non paiement de dettes, pour des questions d’héritages, des litiges fonciers, des problèmes liés à l’exploitation de ses théâtres. À l’époque d’Elisabeth et de Jacques Ier, le théâtre anglais allait connaître un engouement sans précédent et une transformation fondamentale, au point qu’il n’est pas exagéré de soutenir ainsi que les années1560-1620, soit la durée vie de Shakespeare, furent véritablement celles de la naissance du théâtre moderne. Au cœur de ces mutations, quatre enjeux: le contrôle policier, la censure, le mécénat et le statut de l’auteur.William Shakespeare, qui est le troisième de huit enfants, fait alors ses études à la Grammar School de Stratford, d'excellente renommée, et selon certains, suit même pendant un trimestre ou deux les cours de l'université d'Oxford. Mais, à l'âge de dix-huit ans, il épouse Anne Hathaway, fille de cultivateurs, de huit ans son aînée, et, au cours des trois années qui suivent, a avec elle trois enfants, si bien qu'il doit renoncer à poursuivre ses études. Avant 1592, on ne possède guère d'indications sur sa vie. On ignore comment et où il vit. Une tradition qui remonte au XVIIème siècle rapporte qu'il est maître d'école à la campagne, et on considère aujourd'hui que cette tradition est encore digne de crédit. Quant à l'autre tradition selon laquelle Shakespeare a dû quitter Stratford pour échapper à sir Thomas Lucy dans la chasse duquel il aurait volé un daim, elle est abandonnée de nos jours. Sir Thomas Lucyne possédait tout simplement pas de parc renfermant des daims au moment de la jeunesse de Shakespeare.
"Faites concorder l'action et la parole, la parole et l'action, avec une attention très particulière, celle de ne pas outrepasser la modestie de la nature. Car tout ce qui surjoue ainsi s'éloigne du propos du théâtre, dont la seule fin,du premier jour jusqu'au jour d'aujourd'hui, reste de présenter comme un miroir à la nature". Il est possible que Shakespeare ait écrit ses premières pièces pour des compagnies de province: en 1592, il se trouve à Londres,et jouit d'une certaine renommée en tant qu'acteur et dramaturge, comme le prouvent l'allusion dédaigneuse faite par Robert Greene dans "Deux liards d'esprit" et l'appréciation favorable de Henry Chettle, datant de la même année, où il est dit que Shakespeare est protégé par diverses "personnes de qualité". Au vrai, il s'est lié dès 1594, l'on ignore de quelle façon, avec le jeune comte de Southampton, Henry Wriothesley, auquel il dédie deux poèmes,"Vénus et Adonis" (1593) et "Le Viol de Lucrèce" (1594), ainsi que la plus grande partie des "Sonnets", écrits peut-être entre 1593 et 1597. La première date marquante de sa carrière dramatique est l'année 1591, la seconde et la troisième partie d'"Henri VI". En effet, dans le remaniement qui a été fait de ce drame, on trouve des traits d'un caractère à la fois sentimental et comique qui semblent bien dans sa manière. Outre le drame historique alors en vogue, Shakespeare aborde la comédie, qui en est encore à ses débuts, avec "La Comédie des erreurs"et le drame sombre avec "Titus Andronicus" et "Richard III", première de ses pièces imprimée, sous l'anonymat,en 1594. "Titus Andronicus" et "Richard III" témoignent de l'influence de Marlowe, alors que Marlowe s'inspire lui-même de l'"Henri VI" de Shakespeare pour son "Edouard II". Le génie de Shakespeare transparaît alors à peine dans ce premier groupe de pièces de théâtre. On suppose parfois que le jeune dramaturge séjourne uncertain temps dans le nord de l'Italie entre 1592 et 1594, peut-être en compagnie de Southampton. Ces années coïncident d'ailleurs avec la désorganisation du théâtre londonien, à la suite de l'épidémie de peste. Mais au vrai, cette supposition ne repose que sur le fait que Shakespeare écrit ensuite une série de drames qui se déroulenten Italie et où abondent des détails géographiques assez précis. En fait, il est possible que Shakespeare ait appris ces détails d'un italien résidant à Londres, Giovanni Florio, auteur de manuels de conversation italienne,d'un dictionnaire italien-anglais, et célèbre traducteur de Montaigne, qu'il rencontre alors chez Southampton.
"De montrer son visage à la vertu, sa propre image au ridicule. Au corps et à l'âge même du temps sa force et son reflet. Mais surjouer, ou jouer trop faible, même si cela fait rire les ignorants, ne pourra qu'affliger les hommes de goût, dont l'opinion d'un seul doit avoir plus de poids pour vous que celle d'une salle entière". Le comte se montre extrêmement munificent à l'égard de Shakespeare et il est possible que ce soit grâce à sa générosité qu'il devienne actionnaire de la compagnie du lord chambellan. La carrière de Shakespeare s'identifie en effet à l'histoire de ces Chamberlain's men qui, sous Jacques 1er, prennent le nom de "King's Men", serviteurs du roi. La compagnie, en honneur à la cour, connaît une prospérité continue. Shakespeare ne cesse d'écrire des drames, sans faire tort à sa production poétique, puisqu'il compose en tout au moins mille six cents sonnets. Le ton des sonnets, bien qu'ils fassent leur part aux conventions alors à la mode, atteint à un pathétique que l'on ne trouve généralement pas dans ce genre de poésie, et permet de découvrir un aspect de Shakespeare que l'on ne soupçonne pas chez cet auteur de drames à succès tel que le montrent les documents biographiques qui nous sont parvenus. En 1596, les archives contiennent des indications d'après lesquelles Shakespeare est revenu à sa famille et à son pays natal: on trouve consignées la mort de son fils Hamnet, et une pétition adressée par lui au collège des hérauts pour que celui-ci lui accorde les armoiries à sa famille. En 1597, Shakespeare achète une propriété à Stratford, bien qu'il continue de résider à Londres au cours des années suivantes. La période qui va de la moitié de 1599 à 1601, c'est-à-dire depuis le départ du comte d'Essex pour l'Irlande jusqu'à l'échec de sa conspiration, coïncide avec une période d'incertitude dans la production de Shakespeare. Conscient de sa force, il semble hésiter à se lancer dans de grandes entreprises, et se contente de donner trois comédies: "Beaucoup de bruit pour rien", "Comme il vous plaira" et "La Nuit des rois". Vers la fin du règne d'Elisabeth, ildonne toute sa mesure dans le drame historique, atteignant ainsi aux plus parfaites réussites avec "Richard II","Henri IV", "Henri V", et dans la comédie avec "Les Joyeuses Commères de Windsor". Mais il n'est pas encore parvenu à écrire des tragédies dignes de lui, bien qu'il se soit essayé au drame sanglant, avec "Titus Andronicus",car il se contente encore, même s'il les transforme selon son génie propre, de se servir des anciennes méthodes.
"J'en connais qui rient tout seuls pour entraîner le rire de quelques spectateurs pauvres d'esprit au moment même où telle ou telle question cruciale de la pièce se trouve en jeu. C'est là une chose vile, qui montre la plus pitoyable des ambitions chez le fou qui s'en sert". C'est ce qu'il fait encore dans Roméo et Juliette et dans Jules César. Mais une nouvelle tragédie, "Hamlet", dont la version devait être conçue comme une imitation des premières tragédies de Sénèque, brise ce cadre. Ce que l'auteur veut faire entendre, ces protestations passionnées d'Hamlet devantles sophismes inévitables que produit la pensée, lui impose une forme neuve et plus libre. La terrible répression qui suit la révolte avortée d'Essex et qui a lieu l'année (1601) où il écrit Hamlet, bouleverse pendant quelque temps la vie du protecteur du poète. D'ailleurs, Shakespeare prête la main au complot, en ce sens qu'il accepte de réciter Richard II la veille du jour où éclate la révolte. Le parti qui s'oppose à la reine met en circulation un parallèle entre Élisabeth et Richard. La scène de la déposition du roi doit déclencher, de l'avis des conjurés, celle de la reine.Toutefois, la compagnie de Shakespeare n'est pas inquiétée lors de la découverte du complot. Mais les paroles d'adieu qu'Horatio adresse à Hamlet mourant: "Bonne nuit, doux prince, et que des vols d'anges te conduisent enchantant à ton repos", paraissent, aux yeux du grand critique Malone, faire allusion à celles que prononce Essex lorsqu'il monte sur l'échafaud le vingt février 1601: "Quand ma vie se séparera de mon corps, envoie tes anges bienheureux pour recevoir mon âme et la transporter jusqu'aux joies du ciel". De toute évidence, les pièces que Shakespeare compose au début du règne de Jacques 1er, c'est-à-dire vers 1603, montrent qu'il est en proie à un grand trouble. L'ironie et le dégoût transparaissent à travers "Troïlus et Cressida", Tout est bien qui finit bien. Mesure pour mesure. Mais il n'existe plus aucune de ces ambiguïtés dans les trois grandes tragédies, "Othello","Le Roi Lear" et "Macbeth", qui mettent en lumière le mystère d'un mal objectif et qui présentent un tableau de l'existence accommodée, telle "une fable racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien".
"La douleur rebondit où elle tombe, non qu'elle soit vide et creuse, mais à cause de son poids. Surveille ta langue aussi longtemps que tu vivras. Conquête trop aisée est bientôt méprisée. À Noël je n'ai pas plus envie de rose que je ne voudrais de neige au printemps. J'aime chaque saison pour ce qu’elle apporte". Dans ces trois tragédies ,les passions sont étudiées à travers des caractères primitifs, ceux de "Lear" et de "Macbeth", barbares qui viventà une époque très lointaine, celui d'"Othello", un africain. L'influence qu'a "Macbeth" sur Antoine et Cléopâtre est indéniable. C'est une tragédie presque romantique, où l'on voit alors deux amants, de caractère et de mentalité absolument opposés, s'entre-déchirer jusqu'à ce que l'un des deux réussisse à donner à l'autre une sorte de grandeur, mais au prix de sa perte. Coriolan contient une autre étude de caractère primitif, tout d'une pièce et presque puéril dans la générosité de sa nature, avec laquelle contraste le caractère machiavélique de sa mère. Dans "Timon d'Athènes", Shakespeare reprend le thème de l'ingratitude humaine qu'il a déjà traité dans le "Roi Lear". Mais cette pièce n'est qu'ébauchée, peut-être parce que Shakespeare est atteint d'une maladie soudaine, sur laquelle on ne possède aucune précision, mais qui transforme profondément le poète. Il traverse alors une crise religieuse et l'inspiration de ses derniers drames, en particulier de "La Tempête", peut alors être considéréecomme chrétienne. Richard Davis, un prêtre, déclare vers la fin du XVIIème siècle que Shakespeare est mort"papiste", c'est-à-dire catholique romain. Il semble en tout cas que son père était catholique, car il figure dans une liste de "recusants", c'est-à-dire de personnes ordinairement catholiques qui tentaient de s'opposer alors à l'influence croissante de l'église anglicane. En 1599, la compagnie de Shakespeare ouvre un théâtre appelé"The Globe" à cause du globe terrestre qu'Hercule porte sur son dos, et de cette phrase: "Totus mundus agithistrionem". Au cours de l'automne 1609, il occupe le théâtre de Blackfriars, qui devient le siège de son activité.
"Cet amour pleurnicheur est comme un grand idiot qui court en tirant la langue, pour cacher son joujou dans un trou. Les poignards qui ne sont pas dans les mains peuvent être dans les paroles. Les hommes font parfois sans réfléchir des actes." Il a une part d'actionnaire dans la gestion de l'un de ces théâtres, ou même des deux. Il faitpartie, selon le terme alors en usage, des "housekeepers" de la compagnie. On ne trouve pas son nom parmi ceux des acteurs après 1603, il est possible que le fait d'écrire des drames et d'en faire régler la mise en scène,soit considérée comme une participation suffisante aux activités de la compagnie. C'est en 1610 que l'on peut placer de façon approximative son installation définitive à Stratford, où il passe en paix les dernières années de sa vie. En 1613, il écrit, en collaboration avec le jeune dramaturge John Fletcher, son dernier drame, "Les Deux Nobles Cousins". La tradition et le testament qu'il rédige nous montrent Shakespeare en bons termes avec les paysans et les familles aristocratiques de l'endroit. S'il a du déplaisir, c'est peut-être à cause de ses filles, Susan et Judith. D'aucuns prétendent que Shakespeare est mort à la suite de trop grandes libations faites en compagnie de Ben Jonson et de Drayton, mais, par ailleurs, sa tempérance est si nettement attestée qu'il faut tenir pour aumoins très douteuse cette hypothèse. Il est alors probable que Shakespeare ne meurt pas subitement puisqu'il commence à rédiger son testament en janvier, l'achève et le signe le vingt-cinq mars, soit un mois avant la date officielle de sa mort, le vingt-trois avril 1616. Sa femme et ses deux filles lui survivent. L'aînée, Susanna, s'est mariée au docteur John Hall en 1607, tandis que Judith a épousé un marchand de vin, Thomas Quiney, deux mois avant la mort de son père. Susanna hérite de la majeure partie des biens de Shakespeare, qu'elle est censée transmettre intacts à l'aîné de ses éventuels fils. Les Quiney ont trois enfants qui meurent sans descendance.Les Hall n'ont qu'une fille, Elizabeth, qui meurt en 1670 sans avoir eu d'enfant de ses deux maris. Sa mort marque l'extinction de la descendance du dramaturge. Shakespeare est alors inhumé dans le chancel de l'église de la Sainte-Trinité de Stratford-upon-Avon deux jours après sa mort. Sa tombe porte l'épitaphe suivante: "Mon ami, pour l’amour du Sauveur, abstiens-toi de creuser la poussière déposée sur moi. Béni soit l’homme qui épargneraces pierres mais maudit soit celui violant mon ossuaire". Un monument funéraire est aussi édifié en sa mémoire.
"L’amour ne voit pas avec les yeux, mais avec l’âme, et voilà pourquoi l’ailé Cupidon est peint aveugle. L’âme de l’amour n’a aucune idée de jugement. Des ailes, et point d’yeux, voilà l’emblème d’une précipitation inconsidérée, et c’est parce qu’il est si souvent trompé dans son choix, qu’on dit que l’amour est un enfant". La publication des œuvres de Shakespeare a été faite sans aucune surveillance. Un groupe d'éditeurs peu scrupuleux publia ainsi plusieurs drames au format in-quarto. Quelques-uns sont conformes au textes originaux, l'auteur étant plus oumoins consentant, alors que d'autres sont incomplets et remplis d'erreurs, le texte en ayant été établi à partir de notes prises pendant les représentations, des reconstitutions faites ainsi de mémoire, et des copies non revues par l'auteur. En 1619, Thomas Plavier publie dix drames ans autorisation. Peu après, deux acteurs, des collègues de Shakespeare, Sir John Heminge et Henry Condell, entreprennent alors une édition complète qui, en dépit des difficultés, est rendue publique en 1623 par les soins de l'éditeur William Jaggard et qui est connue comme le premier in-folio. Elle renferme l'unique version que l'on ait de dix-huit drames. Quant aux autres, si l'on excepte "Périclès", elle donne des textes qui, pour n'être pas toujours meilleurs que ceux des in-quarto, ont malgré toutune importance considérable. Outre les critiques malveillants, qui ont prétendu que les drames de Shakespeareont été écrits par celui-ci en collaboration avec d'autres dramaturges, bon nombre de spécialistes se sont entêtés dans l'idée que Shakespeare n'était qu'un acteur ignorant, un prête-nom, et que son oeuvre a été écrite par un homme extrêmement cultivé, tel que le philosophe Francis Bacon ou le comte d'Oxford. On peut tout au plus s'étonner que dans son testament, il ne soit fait aucune mention de ses œuvres. Mais si les dates de la vie de Shakespeare ne satisfont pas notre désir de connaissances précises, il faut cependant reconnaître qu'elles sont abondantes au regard de celles que nous possédons sur d'autres écrivains de l'époque élisabéthaine, à l'exception peut-être de Ben Jonson. De son vivant, l'œuvre de Shakespeare est l'objet de commentaires élogieux, mais il n'est pas pour autant considéré comme un génie. Au XIXème siècle, l'admiration pour Shakespeare confine à l'adoration. Le courant moderniste du début du XXème siècle ne rejette pas ses œuvres, bien au contraire. Ses pièces sont mises à contribution par le théâtre d'avant-garde. Elles sont mises en scène aussi bien par lesexpressionnistes allemands que par les futuristes russes, et Bertolt Brecht développe l'idée du théâtre épiqueen s'inspirant de Shakespeare. T. S. Eliot prend le contrepied de la critique de Shaw en déclarant que c'est trèsprécisément le caractère "primitif" de Shakespeare qui le rend moderne. "La joie de l'âme est dans l'action".
Bibliographie et sources:
- Hélène Frouard, "Les dix jours qui n'existèrent pas"
- Susan Willis, "The BBC Shakespeare Plays"
- Harold Bloom, "Shakespeare"
- John Madden, "Shakespeare in Love"
- Frederick S. Boas, "Shakespeare"
- Charles Boyce, "Dictionary of Shakespeare"
- A. C. Bradley, "Shakespearean tragedy"
- E. K. Chambers, "William Shakespeare"
- Mario Praz, "William Shakespeare"
- Wolfgang Clemen, "Shakespeare's imagery"
- Samuel Schoenbaum, "William Shakespeare"
- Michael Wood, "Shakespeare"
- George T. Wright, "William Shakespeare"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers, picoté par les blés, fouler l’herbe menue: rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds. Je laisserai le vent baigner ma tête nue. Je ne parlerai pas, je ne penserai rien, mais l’amour infini me montera dans l’âme, et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien, par la nature, heureux comme avec une femme. Assez vu, la vision s’est rencontrée à tous les airs. Assez eu, rumeur de ville, le soir, et au soleil, et toujours. Assez connu, les arrêts de la vie. Ô Rumeurs et Visions. Départ dans l’affection et le bruit neufs". "Départ". Ce titre de poème hante le destin de Rimbaud, lu volontiers comme l'annonce de ce qui sera un geste sans retour, l’abandon de la poésie. Pourtant, ce jeune homme résolu aura inscrit, au cœur même de son œuvre, une mise en mouvement, dont sa vie témoignera comme une poésie en acte. Feuilleter ainsi l’œuvre de Rimbaud peut revenir à mettre ses pas dans les formulations: "Je m’en allais, j’irai en avançant". "Départ" récuse le connu au sein même des "Illuminations", Il est la forme la plus fidèle d’une vie marquée par l’itinérance, forme épurée, lapidaire, emblématique d’une vie à l’intérieur de laquelle l’écriture s’insérera comme un aspect, privilégié certes, d’une aventure qui demeure exceptionnelle, placée sous le signe de la fulgurance. L’infatigable marcheur a largué les amarres. "Bateau ivre", il se livre à une attitude de scandale, interpelle quelques interlocuteurs, rédige rageusement une série de poèmes qui seront livrés à la publication, brocarde ses pairs, décide d’une rupture sans retour pour parcourir le monde. Écrire se révèle comme l’une des facettes d’une quête radicale, sans concession, visant l’affirmation d’une vraie vie. Lorsqu’il se donne congé de l'activité littéraire, Rimbaud se met en partance. Pour cela, il s’adonne à l’apprentissage de langues étrangères afin de sillonner des pays, ainsi qu’à l’exercice de métiers hétéroclites. Sans doute a-t-il pressenti combien l’aventure artistique ne pouvait aucunement constituer pour lui un cadre d’inscription pour son énergie désirante. Mallarmé a dit qu’il s’opéra vivant de la poésie. Certes, il quitte le cercle des poètes, mais précisément en accomplissant les prescriptions de Ronsard par le corps. Ce qui le porte excède la poésie. Œuvre et biographie se fondent, s’aventurent. Un beau matin de l’année 1854, le vingt octobre plus précisément, naît Jean Nicolas Arthur Rimbaud ou "l’homme aux semelles de vent", de Frédéric Rimbaud et Marie Catherine Cuif. Le jeune homme, dès son plus jeune âge, s’illustre par ses succès scolaires et son caractère rebelle. Il écrit, alors âgé de sept ans, "À mort Dieu" sur un mur d’église. Alors que ses réussites semblent lui promettre un avenir radieux, son professeur de quatrième, Mr Perette, pressent déjà toute la complexité du garçon: "Il finira mal. Rien de banal ne germera dans sa tête. Ce sera alors le génie du Bien ou du Mal".
"J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges. La nature est un spectacle de bonté. Le sommeil d'amour dure encore, sous les bosquets l'aube évapore". Il est le deuxième enfant d'une paysanne, Vitalie Cuif, venue vivre à Charleville, et d'un militaire qui longtemps servit en Afrique, le capitaine Frédéric Rimbaud. Arthur a un frère aîné, Frédéric. Deux sœurs, Vitalie et Isabelle, compléteront cette famille vite appelée à se défaire. Le capitaine abandonne son foyer. Les enfants désormais vivent alors sous la sévère tutelle de leur mère, que Rimbaud appelle la"mère Rimbe", "la daromphe" ou la "bouche d'ombre" en souvenir du poème homonyme de Victor Hugo. Petite ville, petits esprits. Comment sortir de ce monde du second Empire sur lequel Napoléon III, surnommé Badinguet, exerçait son pouvoir ? Rimbaud découvre le milieu scolaire et, par là, paradoxalement, une certaine forme d'évasion, celle qui passe par les livres et les langues. Il s'évade dans les narrations qu'on lui donne et surtout dans ces étranges compositions en vers latins, exercices imposés aux collégiens de cette époque. Il brille dans ces morceaux imitatifs où, à sa manière, il réinvente le langage. On reconnaît ses mérites, et pour la première on le publie alors dans le très sérieux "Bulletin de l'Académie de Douai". Puis ce sont ses premiers poèmes en langue française, "Les Étrennes des orphelins". Dès l'âge de huit ans, Rimbaud fréquente l'Institut privé Rossat, à Charleville. En 1865, il entre au collège. C'est sur les bancs du collège qu'il rencontre Ernest Delahaye. Né un an avant Rimbaud, Delahaye noue avec le jeune Arthur des liens d'amitié qui se prolongeront toute sa vie. Certaines des lettres échangées entre les deux hommes ont été conservées et sont importantes pour retracer la vie du jeune poète, mais surtout aussi pour comprendre son rapport à la création littéraire. Au collège, Arthur se révèle vite être un "fort en thème" peu commun, remarqué et encouragé alors par ses professeurs. En 1869, Rimbaud a quinze ans. Toujours collégien, c'est un excellent latiniste: "Jugurtha", publié avec trois autres de ses compositions latines dans "Le Moniteur de l'Enseignement Secondaire" lui vaut alors le premier prix du concours académique. Entré en classe de rhétorique, il rencontre Georges Izambard. Cet enseignant lui fait lire Victor Hugo,Théodore de Banville, Rabelais et lui ouvre sa bibliothèque. La mère de Rimbaud n'apprécie pas l'amitié entre le jeune garçon et le professeur qui ne correspond pas à l'éducation stricte qu'elle entend donner à ses enfants. Izambard jouera un rôle important pour Rimbaud. il conserve notamment ses premiers textes dont l'ouvrage "Un cœur sous une soutane". Déjà tout jeune, un homme libre.
"Ah, quel beau matin, que ce matin des étrennes. Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes. De quel songe étrange où l'on voyait joujoux, bonbons habillés d’or, étincelants bijoux, tourbillonner, danser une danse sonore, puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore". En mai 1870, Rimbaud envoie à Banville trois poèmes, espérant leur publication dans la revue du "Parnasse contemporain": "Sensation", "Ophélie, et "Credo in unam", intitulé plus tard "Soleil et Chair". Ces vers ne seront pas publiés mais une revue, "La Charge" , lui ouvre deux mois plus tard ses pages pour "Trois Baisers", connu sous le titre "Première Soirée". À la fin du mois d'août, Rimbaud quitte Charleville pour gagner Paris. Le dix-neuf juillet, la France est entrée en guerre contre la Prusse. Rimbaud espère sans doute assister à la chute de l'empereur, affaibli par la bataille de Sarrebruck. Il est arrêté dès son arrivée dans la capitale. Il appelle Izambard à l'aide. Le professeur parvient à gagner Paris, fait libérer le jeune homme et le reconduit à Charleville à la fin du mois de septembre. En octobre Rimbaud fugue une nouvelle fois. Il part pour Bruxelles, puis Douai où il débarque dans la famille de Georges Izambard. Il y recopie plusieurs de ses poèmes. Ce recueil que Rimbaud confiera au poète Paul Demeny, ami d'Izambard, est connu sous le nom de "Cahier de Douai". Il participe probablement aux événements de la Commune de Paris pour laquelle il semble s'être passionné. C'est sans doute à ce moment qu'il compose "Les déserts de l'amour", où mûrit déjà ce qui fera le corps de la "Saison en enfer". Cette année-là, Rimbaud rencontre Auguste Bretagne. Cet employé aux contributions indirectes de Charleville a connu Paul Verlaine à Arras. Bretagne, passionné de poésie, féru d'occultisme, buveur d'absinthe encourage le jeune poète à écrire à Verlaine. Rimbaud, aidé de Delahaye qui joue les copistes, envoie quelques poèmes. Verlaine s'enthousiasme pour ces textes qu'il diffuse dans son cercle d'amis. Il prie Rimbaud de le rejoindre à Paris. À la fin du mois de septembre, il débarque dans la capitale. C'est sans doute juste avant ce voyage qu'il compose le "Bateau Ivre". À Paris, Rimbaud loge d'abord chez les parents de Mathilde, la femme de Verlaine, mais il se rend indésirable, et est bientôt contraint de se réfugier chez Charles Cros, Forain et Banville. Le jeune poète participe avec Verlaine aux dîners des "Vilains Bonshommes" et aux réunions du "Cercle Zutique" au cours desquelles la joyeuse bande compose alors des pastiches dont certains sont consignés dans un cahier, désigné par ses quatre éditeurs sous le nom d'"Album Zutique".
"On s'éveillait matin, on se levait joyeux, la lèvre affriandée, en se frottant les yeux, on allait, les cheveux emmêlés sur la tête, les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête". Les deux poètes hantent les cafés du Quartier latin. Ils mènent une vie dissolue, de provocation en beuverie. Mathilde Verlaine, excédée, quitte alors Paris pour Périgueux avec son fils. Verlaine, troublé par ce départ, écrit à sa femme une lettre suppliante. Mathilde lui fait savoir qu'elle n'acceptera de rentrer que si Rimbaud est renvoyé. En mars 1872, Rimbaud regagne les Ardennes. Mais Verlaine parvient à le faire revenir à Paris en mai. Il ne loge plus chez les Verlaine, mais dans une chambre rue Monsieur-le-Prince, puis à l'hôtel de Cluny. Début juillet, Rimbaud et Verlaine partent pour la Belgique. Mathilde découvre alors à Paris les lettres que Rimbaud a adressées à son mari de février à mai. Elle part aussitôt pour Bruxelles pour tenter de récupérer Paul. Verlaine accepte dans un premier mouvement de rentrer à Paris mais s'esquive au dernier moment. Début septembre, Rimbaud et Verlaine sont en Angleterre. Leur misère est grande et Verlaine est préoccupé par le procès en séparation de corps que Mathilde vient de lui intenter. Les deux poètes se séparent, Rimbaud retrouvant les Ardennes à la fin du mois de décembre. À la mi-janvier 1873, Rimbaud reçoit une lettre de Verlaine qui se dit malade et mourant de désespoir à Londres. La mère de Paul, toujours prompte à tout faire pour son fils, se rend à son chevet. Elle offre à Rimbaud l'argent du voyage. En avril, Verlaine et Rimbaud passent d'Angleterre en Belgique. Peu après, il rentre à la ferme familiale de Roche. Il commence à rédiger" Une saison en enfer". Mais Rimbaud s'ennuie. il rencontre de temps en temps Delahaye et Verlaine à Bouillon, à la frontière franco-belge. C'est là que Verlaine entraîne à nouveau Rimbaud vers l'Angleterre, à la fin du mois de mai. Les deux hommes se querellent et Paul prend au début du mois de juillet l'initiative d'une rupture. Il laisse Rimbaud sans un sou à Londres et gagne la Belgique, espérant renouer avec sa femme. L'échec de la tentative de réconciliation le conduit à rappeler Rimbaud auprès de lui à Bruxelles, mais les deux hommes se querellent encore. Verlaine tire deux coups de feu sur son ami qu'il blesse au poignet. Rimbaud est conduit par Verlaine et sa mère à l'hôpital Saint-Jean où il est soigné.
"Et les petits pieds nus effleurant le plancher froid, aux portes des parents tout doucement toucher, on entrait, puis alors les souhaits en chemise, Les baisers répétés, et la gaieté permise". Madame Verlaine persuade son fils de laisser partir Rimbaud mais, sur le trajet qui mène le trio à la gare du Midi, Verlaine porte la main à la poche où se trouve son revolver. Rimbaud s'affole et trouve la protection d'un agent de police. Arthur ne souhaite pas porter plainte, mais l'affaire est aux mains de la justice belge, Verlaine écope de deux ans de prison. Rimbaud n'est que légèrement blessé. Il sort de l'hôpital le vingt juillet et passe l'hiver dans la ferme familiale de Roche. En mars 1874, Rimbaud se trouve à Londres en compagnie de Germain Nouveau, un ancien du cercle zutique qui l'aide à copier des poèmes des "Illuminations", mais ce dernier décide bientôt de rentrer à Paris. Rimbaud se retrouve seul et désemparé. Il donne alors des leçons de français puis se résigne à retourner dans les Ardennes. Un an plus tard, il part pour l'Allemagne. Il est embauché comme précepteur à Stuttgart. Fin mars 1875, Rimbaud quitte Stuttgart avec, maintenant, le désir d'apprendre l'italien. Pour ce faire, il traverse la Suisse en train et, par manque d'argent, franchit le Saint-Gothard à pied. À Milan, une veuve charitable lui offre alors opportunément l'hospitalité. Il reste chez elle une trentaine de jours puis reprend la route. Victime d'une insolation sur le chemin de Sienne, il est soigné dans un hôpital de Livourne, puis est rapatrié le quinze juin à bord du vapeur "Général Paoli". Débarqué à Marseille, il est à nouveau hospitalisé quelque temps. Après avoir mûri des projets pour découvrir d'autres pays à moindres frais, Rimbaud reprend la route en mars 1876, pour se rendre en Autriche. Le périple envisagé tourne court. Dépouillé en avril à Vienne par un cocher puis arrêté pour vagabondage, il est expulsé du pays et se voit contraint de regagner Charleville. Désormais, il mène une vie de vagabondage, avec l'idée de trouver un emploi dans ce monde moderne. Ingénieur, agent de cirque, mercenaire. On le verra successivement dans tous ces rôles en Europe et même à Java, qu'il atteint en 1876 avec d'autres légionnaires volontaires recrutés par l'armée coloniale holandaise. Il déserte, revient sous un nom d'emprunt, Edwin Holmes, à bord d'un bateau de faible tonnage qui manque de naufrager.
"La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde. La vie est la farce à mener par tous. Ah, voici la punition. En marche. Votre cœur l'a compris, ces enfants sont sans mère. Plus jamais de mère au logis et le père est bien loin". La suite de ces pérégrinations le mènera par deux fois à Chypre, en 1879 et 1880. Il doit interrompre ce deuxième séjour pour une cause qui reste peu claire, mais on peut croire qu'il prit la fuite à la suite de la mort, accidentelle ou motivée, de l'un des ouvriers qu'il avait sous sa coupe. Après avoir fait escale dans plusieurs ports de la mer Rouge, il se fixe à Aden où, pour le compte de l'agence des frères Bardey, il surveille un atelier de trieuses de café. Mais très vite il va servir, comme employé d'abord, comme directeur ensuite, dans leur factorerie de Harar, cette importante ville de quarante mille habitants au sud de l'actuelle Éthiopie. Harar n'appartenait pas encore aux Abyssins, mais était administrée par des égyptiens. Là, Rimbaud fait alors du commerce, achetant de l'ivoire, du café, de l'or, du musc, des peaux, en vendant ou échangeant des produits européens manufacturés. Il reconnaît aussi quelques régions jusque-là inexplorées, comme l'Ogadine, et transmet régulièrement un rapport à la Société Française de Géographie. En 1885, il signe en janvier un nouveau contrat d'un an avec Bardey. Lorsque, en juin, il entend parler d'une affaire d'importation d'armes dans le Choa, il dénonce son contrat et s'engage dans l'aventure. Il s'agit de revendre cinq fois plus cher à Ménélik, roi du Choa, des fusils d'un modèle devenu obsolète en Europe, achetés à Liège. Parti en novembre pour Tadjourah prendre livraison des fusils et organiser une caravane qui les acheminera jusqu'au roi, Rimbaud est bloqué plusieurs mois par une grève des chameliers. Il en profite pour nouer de nouveaux contacts.
"L'étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles, l'infini roulé blanc de ta nuque à tes reins, La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles et l'homme saigné noir à ton flanc souverain". En avril, la caravane est enfin prête à partir quand Rimbaud apprend l'ordre transmis par le gouverneur d'Obock. À la suite d'accords franco-anglais, toute importation d'armes est interdite dans le Choa. Rimbaud cache son stock dans le sable afin d'éviter une saisie. Il se plaint auprès du Ministère des affaires étrangères français, fait diverses démarches. Apprenant en juin qu'une expédition scientifique italienne est autorisée à pénétrer dans le pays, il s'arrange pour se joindre à elle. Malgré l'abandon de Labatut, principal instigateur de l'affaire et la mort de l'explorateur Soleillet, il prend en septembre la tête de la périlleuse expédition. Une chaleur de soixante-dix degrés pèse sur la route qui mène à Ankober, résidence de Ménélik. Il ignore que, pendant ce temps, "La Vogue" publie en France des vers de lui et une grande partie des "Illuminations". Il arrive à Ankober le six février, mais le roi est absent. Il doit gagner Antotto à cent-vingt kilomètres de là. Le roi l'y reçoit, accepte les fusils mais fait des difficultés au moment de payer. Il entend déduire de la facture les sommes que Labatut mort récemment d'un cancer lui devait, et invite Rimbaud à se faire régler le reste par Makonen, le nouveau gouverneur de Harar.
"J'ai tendu des cordes de clocher à clocher, des guirlandes de fenêtre à fenêtre, des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse. Un soir, j’ai assis la beauté sur mes genoux et je l’ai trouvée amère". Rimbaud fait donc route vers Harar, avec l'explorateur Jules Borelli. Il parvient à se faire payer par Makonen, mais il n'a rien gagné sinon, comme il l'écrit au vice-consul de France à Aden le trente juillet, "vingt et un mois de fatigues atroces". À la fin du mois de juillet, il part au Caire pour se reposer. Rimbaud est épuisé, vieilli, malade. "J'ai les cheveux absolument gris. Je me figure que mon existence périclite", écrit-il à sa famille. Dans une lettre au directeur d'un journal local, "Le Bosphore égyptien", il raconte son voyage en Abyssinie et au Harar. Les lettres envoyées à la fin de cette année témoignent de ce découragement. Rimbaud se plaint de rhumatismes et son genou gauche le fait souffrir. Il a pourtant assez de courage pour faire paraître dans le journal "Le Bosphore égyptien" une étude traitant de l'intérêt économique du Choa. Ce travail sera transmis à la Société de Géographie. Rimbaud songe un moment à se rendre à Zanzibar, puis à Beyrouth, mais un procès, lié à l'affaire Ménélik, le rappelle en octobre à Aden où il tente sans succès de faire du commerce. Rimbaud est à Aden au début de l'année 1888. En mars, il accepte de convoyer une cargaison de fusils vers Harar, mais renonce alors à une seconde expédition. Peu de temps après, il fait la connaissance d'un important commerçant d'Aden, César Tian, qui lui offre un poste de représentation à Harar. Rimbaud accepte, d'autant plus qu'il pourra en même temps travailler à son compte. Pendant trois ans, Rimbaud importe, exporte, mène ses caravanes à la côte. Mais il souffre de plus en plus.
"Les soirs d’été, sous l’œil ardent des devantures, quand la sève frémit sous les grilles obscures, irradiant au pied des grêles marronniers, hors de ces groupes noirs, joyeux ou casaniers, Je songe que l’hiver figera le Tibet, d’eau propre qui bruit, apaisant l’onde humaine, et que l’âpre aquilon n’épargne aucune veine". En 1891, Rimbaud est atteint d'une tumeur cancéreuse au genou droit, aggravée par une ancienne syphilis. Le quinze mars, il ne peut plus se lever et se fait transporter à Zeilah sur une civière. Il s'embarque pour Aden: "Je suis devenu un squelette, je fais peur", écrit-il à sa mère le trente avril. Le neuf mai, il se fait rapatrier et arrive le vingt-deux mai à Marseille où il entre à l'hôpital de la Conception. L'amputation immédiate de la jambe s'avère nécessaire. La mère de Rimbaud accourt alors à Marseille. Le vingt-cinq, l'opération a lieu. Rimbaud est désespéré. "Notre vie est une misère, une misère sans fin. Pourquoi donc existons-nous ?", écrit-il à sa soeur Isabelle le vingt-trois juin. À la fin du mois de juillet, Rimbaud, en a assez de l'hôpital. Il retourne à Roche où sa sœur Isabelle le soigne avec dévouement. Mais la maladie progresse et l'incite a revenir à Marseille où il compte sur les bienfaits du soleil et aussi sur la possibilité d'un retour en Afrique où ses amis l'appellent. Il arrive à Marseille à la fin août, en compagnie d'Isabelle qui l'assistera jusqu'à sa mort. Son état empire, il se désespère. Après une courte période de rémission, Rimbaud connaît plusieurs semaines d'atroces souffrances. Sa sœur parvient à lui faire accepter la visite d'un aumônier qui conclura bien légèrement à la foi du moribond. Il meurt le dix novembre. Il est âgé de trente-sept ans. Son corps est ramené à Charleville. Les obsèques se déroulent le quatorze novembre dans l'intimité la plus restreinte. Il est inhumé dans le caveau familial. Il n'y eut qu'un seul article dans la presse faisant alors état du décès d'Arthur Rimbaud, dans la rubrique nécrologie du journal "L'Écho de Paris" du six décembre 1891.
"J'ai embrassé l'aube d'été. Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombres alors ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes. Et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit". "Le malheur a été mon dieu", écrivait-il dans "Une saison en enfer". Ce bouillonnement intérieur, cette tempête faisant rage dans ce crâne abîmé, l’a suivi depuis l’éveil de ses sens et de sa conscience, et l’a conduit dans les strates les plus profondes de l’esprit humain. Toute sa vie, ce malheur, causé par le saisissement d’une réalité infernale, l’a poursuivi jusqu’à sa mort. Grâce au "dérèglement des sens" qu’il opérait à travers alcools, haschisch ou expériences sexuelles débridées, le jeune homme brillant est passé de modèle à fauteur de troubles. Refusant courbettes et génuflexions aux normes sociétales, cherchant l'épanouissement avec pour seul but de se déclarer "voyant" et de tirer la substance de son âme à travers la poésie, le dessein de Rimbaud semble avoir été de débusquer le sens profond d’une réalité décevante et affreusement dérisoire. Toute son œuvre, Arthur Rimbaud l’a écrite en six ans, entre l’âge de quinze et de vingt-et-un ans, puis il s’est tu à jamais. Ce silence, devenu mythe, ce mutisme poétique et quotidien reflète sans doute l’impossibilité ou le renoncement d’un poète torturé à communiquer ses sentiments et ressentis. En six ans, c’est comme si toute l’absurdité de l’existence lui était apparue dans sa poésie, une vérité saisie entre deux bouteilles d’eau de vie à la Alfred Jarry, de nombreux épisodes délirants marqué de jeux, ou autres provocations obscènes et blessantes vis à vis de ses pairs. En six ans, Rimbaud a ouvert tant de portes tellement larges sur la présence d’une réalité enfouie dans celle que l’on perçoit, qu’il arrive parfois que l’on doute de leur légitimité. Mais ses écrits demeurent, et nous rappellent à chaque instant la complexité de la vie qui fourmille dans nos corps, et le paradoxe de l’existence, miracle passé dans une prison sans gardien ni barreaux. Rimbaud se dépossède du verbe à vingt-et-un ans pour ouvrir d’autres pistes. Il a utilisé toutes les clefs du trousseau de l’écriture. Pour ouvrir de nouvelles portes, il lui faut d’autres outils. Il n’appartient pas à la République des lettres, et déclare aux poètes de son temps: "Je ne suis pas des vôtres". Il devient alors "l’homme aux semelles de vent" décrit par Verlaine.
"La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom. Je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins et à la cime argentée je reconnus la déesse. Alors je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. Au réveil il était midi". Il l’a toujours été, il n’a jamais tenu en place, c’est un bohémien dans l’âme. La route est omniprésente dans ses poèmes:"Je suis le piéton de la grande route". "J’ai dans la tête des routes dans les plaines souabes, des vues de Byzance, des remparts de Solyme". Il cherche les cités splendides, la voie blanche, la brèche. Il décline le verbe aller à tous les temps. "J’allais sous le ciel, dans ma bohème". "J’irai dans les sentiers". Il écrit en marchant: "Petit Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course des rimes". Adolescent, il a gagné Paris à pied en six jours. En Abyssinie, il écrit à sa sœur Isabelle, qu’il parcourt entre quinze et quarante kilomètres par jour. Il cherche sans fin le lieu de l’illumination, dans la brousse par le sentier des éléphants, au désert en tête des caravanes qu’il mène des montagnes du Harar aux côtes de la mer Rouge. C’est le grand pèlerin du XIXème siècle. Un concentré de Lawrence d’Arabie et de Charles de Foucauld. Il aurait parcouru soixante mille kilomètres. Paul Verlaine, le sédentaire qui s’échappait dans l’absinthe, le surnommait avec admiration "le voyageur toqué". Rimbaud voulait se tenir libre. Toute sa vie, il a désiré l'invisible.
"Elle était fort déshabillée, et de grands arbres indiscrets, aux vitres jetaient leur feuillée, malignement, tout près, tout près. Assise sur ma grande chaise, mi-nue, elle joignait les mains. Sur le plancher frissonnaient d’aise, ses petits pieds si fins, si fins". A-t-il saisi ce qu’il voulait saisir ? A-t-il eu la vision du sens profond de ce qui l’entourait ? Ce jeune homme a-t-il, seul, compris la vie ? La réponse à ces questions figure dans ses poèmes, et chacun peut y voir ce qu’il désire appréhender. La réalité d’une strate supérieure au prosaïsme du monde, ou sa dimension purement illusoire. "Le talent, c’est le tireur qui atteint un but que les autres ne peuvent toucher. Le génie, c’est celui qui atteint un but que les autres ne peuvent même pas voir", a écrit un jour Schopenhauer. Arthur Rimbaud était ces deux tireurs. Son autodestruction, souhaitée, ne fut-elle pas une étape obligatoire dans l’affirmation de son talent ? La souffrance qu’il s’est infligée, avec laquelle il se mutilait en écrivant sur ce qui germait en lui, n’était-elle pas nécessaire pour entrevoir l’invisible ? Rimbaud incarne une génération artistique, et peut-être même humaine. Les tabous, ou plutôt verrous, imposés par les normes des sociétés occidentales furent explosés par la volonté du poète, et ce besoin irrépressible d’expérimenter les facettes de l’existence, bien trop précieuse et courte pour passer à côté. La renaissance, ou plutôt la naissance, voilà ce qu’était le véritable objectif de Rimbaud. Naître spirituellement pour pallier à une naissance physique et matérielle sans grand intérêt. Ses dernier vers et sa prose en général laisse penser que cette tentative d’accouchement fut vaine. Il reste seulement à espérer que ce grand personnage de la poésie française réussit à percevoir alors ce qui l’obsédait tant.
"Je regardai, couleur de cire un petit rayon buissonnier papillonner dans son sourire et sur son sein, mouche ou rosier. Je baisai ses fines chevilles. Elle eut un doux rire brutal qui s’égrenait lentement en claires trilles, un joli rire de cristal". Au seuil de sa vie se produit la catastrophe, une douleur au genou contraint au retour en France. La suite est connue, il est amputé et meurt. Sa folie ambulatoire n’a pas trouvé "le lieu et la formule". Le sans limite des terres d’Arabie n’a pas fait cadre au sans limite énergétique de cet homme qui a fini par échouer dans le désastre du retour. Cet homme n’a eu de cesse d’intriquer l’écriture à sa manière si personnelle de parcourir le monde qu’il nous laisse sur la question de savoir ce que la pratique d’écriture n’écrit pas, au sens où un écrit permet l’oubli, un oubli structurant qui offre de tourner la page pour s’orienter vers l’avenir. Quête jamais démentie d’un désir si farouche de s’avancer aux confins d’une vie à inventer, résonne comme un cri, cri jamais entendu car il n’avait pas de lieu où s’adresser. La méthode du voyant au blanc de lapage, le travail harassant au sol d’Arabie, nomadisme revendiqué s’abîment d’un corps défaillant, par défaut d’un autre corps, du corps d’un autre sur lequel sculpter, graver. L’ambiguïté du personnage achève de le rendre captivant. Pour Paul Claudel, Rimbaud fut touché par la grâce. Pour André Breton, préfigurant l’écriture automatique, il fut le précurseur du surréalisme. En menant jusqu'à leurs plus extrêmes conséquences les recherches de la poésie romantique, Rimbaud n'aura pas seulement bouleversé la nature de la poésie moderne, il aura aussi interverti l'ordre de la création poétique. Désormais, l'exigence lyrique précède l'œuvre, qui trouve alors son aboutissement, et non sa légitimité, dans la seule vie.
Bibliographie et références:
- Alfred Bardey, "L’archange, Arthur Rimbaud"
- Georges Izambard, "Rimbaud tel que je l’ai connu"
- Ernest Delahaye, "Mon ami Arthur Rimbaud"
- Jean-Baptiste Baronian, "Dictionnaire Rimbaud"
- Jean-Marie Carré, "La vie aventureuse d'Arthur Rimbaud"
- Marcel Coulon, "La vie de Rimbaud et son œuvre"
- Claude Jeancolas, "Arthur Rimbaud l'africain"
- Jean-Jacques Lefrère, "La vie d'Arthur Rimbaud"
- Henri Matarasso, "La vie d'Arthur Rimbaud"
- Jean-Philippe Perrot, "Rimbaud, Athar et liberté libre"
- Pierre Petitfils, "Arthur Rimbaud"
- Enid Starkie, "La vie d'Arthur Rimbaud"
- Jean-Luc Steinmetz, "Arthur Rimbaud"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Les sanglots longs des violons de l'automne blessent mon cœur d'une langueur monotone. Tout suffocant et blême, quand sonne l'heure, je me souviens des jours anciens et je pleure". Partagé entre sensualité et mysticisme, Paul Verlaine (1844-1896) connaît une vie difficile et parfois violente, qui s’achève prématurément dans l’alcool. Mais l’inventeur des "poètes maudits" sait aussi chanter les amours rêveuses et la naïveté de l’enfance. Il donne à lire une poésie tantôt nostalgique et crépusculaire, tantôt vive et libre, animée par le ton parlé et par l'imprévu des rythmes impairs, qui contribua largement à libérer le vers. Par l’importance accordée à la musique et aux images,son œuvre porte en elle, une réforme de la poésie française. Son talent, son originalité fascineront, et les écoles d'avant-garde se réclameront toutes de lui. Père originaire du Luxembourg, capitaine du génie: mère originaire du Pas-de-Calais. La famille, qui s’installe à Paris en 1851 après la démission du père, a recueilli en 1836 une cousine orpheline de Paul, qui est fils unique. Bachelier en 1862, Paul Verlaine entre à l’administration de l’Hôtel de ville de Paris, où il occupe un poste subalterne d’expéditionnaire. Il fréquente les milieux littéraires et contribue à la revue poétique "le Parnasse contemporain" (Poèmes saturniens, 1866). La mort de son père (1865) et celle de sa cousine (1867) l’affectent durement. Son fort penchant pour l’alcool, signalé dès 1863, s’accentue. En 1869, il s’éprend d’une jeune fille, Mathilde Mauté, et caresse l’espoir d’un mariage et de jours meilleurs ("Fêtes galantes",1869; la" Bonne Chanson", 1870). Mais son équilibre reste menacé. Il est secoué par des crises d’anxiété au cours desquelles il brutalise sa mère, avant de perdre son emploi à la suite de sa participation à la Commune de Paris (1871). Marié en 1870, Verlaine se détourne de Mathilde lorsqu’il rencontre Arthur Rimbaud. Les deux hommes quittent la France pour l’Angleterre puis la Belgique, où ils mènent une vie scandaleuse et misérable. Après avoir tiré avec un revolver sur son ami (dix juillet 1873), Verlaine est condamné à une peine de deux ans de prison, qu’il purge à Bruxelles puis à Mons. L’influence de Rimbaud est vive ("Romances sans paroles", 1874) même si Verlaine, qui souhaite renouer avec sa femme dont il est séparé (1874), traverse une crise religieuse qui aboutit à sa conversion ("Sagesse", 1881). À sa sortie de prison (1875), il devient professeur en Angleterre puis à Rethel dans les Ardennes, où il se lie avec un de ses élèves, Lucien Létinois. La fin de la vie de Verlaine est marquée par une ruine physique et sociale, l’échec du projet d’exploitation d’une ferme qu’il achète avec l’argent de sa mère et la mort de Lucien (1883). Cette déchéance s’accomplit en dépit d’une notoriété grandissante. Verlaine publie plusieurs recueils de vers ("Jadis et naguère", 1884 ;"Parallèlement", 1884) mais aussi un ouvrage d’hommage et de critique, les "Poètes maudits" (1884; augmenté en 1888), dans lequel il revient sur l’évolution poétique des Parnassiens jusqu’à Rimbaud et Mallarmé. Célébré par ses pairs le proclamant "prince des poètes". Usé et vieilli, rendu à l’état de clochard, il s’éteint d’une congestion pulmonaire à l'âge de cinquante-et-un ans.
"Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main et fais-moi des serments que tu rompras demain". Paul Marie Verlaine est né le trente mars 1844 à Metz. Son père, fils d'un notaire, était originaire de Bertrix, près de Paliseul, dans le Luxembourg belge, alors incorporé à la France. Sa mère, Élisa Dehée, était née aux environs d'Arras, à Fampoux, le vingt-trois mars 1809. Après diverses garnisons, Metz, au deuxième génie sous le colonel Niel, Montpellier, Nîmes, de nouveau Metz, le capitaine Verlaine démissionne et installe son ménage à Paris, rue des Petites-Écuries, puis rue Saint-Louis, aujourd'hui rue Nollet. Paul apprend alors à lire à l'école de la rue Hélène. Il est ensuite pensionnaire à l'institution Landry, rue Chaptal, d'où il va suivre les cours du lycée Bonaparte, devenu lycée Condorcet. Il a pour condisciple en seconde Edmond Lepelletier, son futur et dévoué biographe. Reçu en 1862 au baccalauréat, il passe des vacances à Fampoux et dans les Ardennes, et s'inscrit dès la rentrée à l'école de droit. C'est l'époque de ses premières lectures de poésie et de prose modernes, Victor Hugo, Charles Baudelaire, Théophile Gautier, Sainte-Beuve, Joseph de Maistre, Aloysius Bertrand, Pétrus Borel, Albert Glatigny, et de son premier poème conservé, "Chanson d'automne", où il est déjà tout entier. Il en donne bientôt d'autres à la Revue du Progrès, fondée par L.-X. de Ricard, de qui la mère, générale et marquise, tient un salon littéraire boulevard des Batignolles; il y rencontre Théodore de Banville, Villiers de L'Isle-Adam, José-Maria de Heredia, François Coppée, Emmanuel Chabrier, Catulle Mendès. Un poste dans les assurances, un autre à l'Hôtel de Ville pourvoient successivement à sa subsistance. Il collabore au "Hanneton", la feuille républicaine d'Eugène Vermersch, à "L'Art, de Ricard", qui insère quelques-uns de ses vers et sa longue et remarquable étude sur Baudelaire, que l'intéressé n'approuve pas. Il participe au "Parnasse contemporain", recueil de vers nouveaux, fondé par Catulle Mendès. Il y voisine alors avec nombre de médiocrités, mais aussi avec Baudelaire, "Nouvelles Fleurs du mal), Mallarmé, Villiers, Heredia. Lors d'un voyage à Bruxelles, Verlaine est généreusement accueilli et félicité par Victor Hugo, qui a appris des vers du jeune poète. Les "Poèmes saturniens" paraissent chez Alphonse Lemerre, éditeur des "Parnassiens", grâce aux subsides de sa cousine Élisa Dehée, et en même temps que "Les Exilés", dernier grand livre de Banville; un élogieux article, des lettres flatteuses leur viennent d'Anatole France, Sainte-Beuve, Banville. Verlaine est présenté par le compositeur Charles de Sivry aux parents de sa future femme, Mathilde Mauté de Fleurville. Il retrouve ses confrères du Parnasse rue Chaptal, chez Ninade Villard, excellente musicienne et poète, amie et inspiratrice de Charles Cros. À Bruxelles encore, sous le manteau et le pseudonyme de Pablo de Herlagnez, Poulet-Malassis, l'éditeur des Fleurs du mal, imprime à cinquante exemplaires "Les Amies", scènes d'amour saphique (1868), sonnets qui ne reparaîtront, avec quelques modifications, que vingt ans plus tard, en tête de "Parallèlement". Lemerre édite "Fêtes galantes", dont plusieurs pièces ont passé à L'Artiste d'Arsène Houssaye. Le poète se fait connaître par le public et ses pairs.
"La poésie, c'est de la musique avant toute chose. Et pour cela préfère l'Impair. Plus vague et plus soluble dans l'air". Fiancé à Mathilde Mauté, Verlaine compose les premières pièces de "La Bonne Chanson". Leur mariage est célébré le onze août 1870, lendemain de la déclaration de guerre. Verlaine est mobilisé dans la garde nationale. Peu de jours après, Arthur Rimbaud prend connaissance des "Poèmes saturniens" et des "Fêtes galantes", et communique son enthousiasme à Georges Izambard, son professeur à Charleville. Installé chez ses beaux-parents, rue Nicolet, Verlaine y reçoit le premier message de Rimbaud, accompagné de poèmes, et y répond par une invitation pressante à le joindre. L'arrivée du génial et sauvage adolescent, fin septembre 1871, ne contribue pas à l'entente du jeune ménage, déjà désuni et que ne raccommoderont ni la naissance du petit Georges, ni la mise en vente de "La Bonne Chanson", que les événements ont contraint Lemerre à différer. En janvier 1872, après de violentes altercations auxquelles l'abus de l'alcool n'est pas étranger, Verlaine quitte son foyer pour cohabiter avec Rimbaud, rue Campagne-Première, d'où celui-ci regagne Charleville, pour revenir à Paris au bout de quatre mois. Bien qu'ayant obtenu le pardon de Mathilde, Verlaine part en compagnie de Rimbaud pour Arras, en est expulsé par la police, puis emmène son ami vers les Ardennes et la Belgique. Ils séjournent deux mois à Bruxelles et à Charleroi avant de s'embarquer pour Londres. Une instance en séparation de corps est introduite par Mathilde. Pendant que Rimbaud est rentré à Paris et retourne à Charleville, Verlaine, tombé malade, appelle sa mère à son chevet. Les deux "compagnons d'enfer" reprennent à Londres leur vie commune et y vivent misérablement de leçons de français. Verlaine y laisse bientôt Rimbaud sans ressources, revient à Bruxelles, y fait venir sa mère et sa femme, puis Rimbaud. À la suite d'une querelle et de la menace d'abandon par ce dernier, il tire sur lui deux coups de revolver qui le blessent légèrement (dix juillet 1873). Arrêté sur déposition de la victime, Verlaine est écroué à la prison des Petits-Carmes et condamné alors à deux ans de détention par le tribunal correctionnel. Transféré à la prison de Mons, il y demeurera en cellule jusqu'au seize janvier 1875. En octobre 1873, Rimbaud a fait imprimer à Bruxelles "Une saison en enfer", transposition poétique de l'aventure. L'année suivante, les "Romances sans paroles", d'abord intitulées "La Mauvaise Chanson", sont tirées sur les presses d'un journal de Sens grâce à l'intervention de Lepelletier; distribuées à la critique, elles sont tout à fait passées sous silence.
"Il ne faut jamais juger les gens sur leurs fréquentations. Judas par exemple avait des amis irréprochables". En apprenant, fin avril 1874, la décision judiciaire de sa séparation d'avec Mathilde, Verlaine abjure ses erreurs dans le sein de l'aumônier de la prison, qui lui donne à lire le catéchisme et le fait communier. Il commence alors la composition, sous l'exergue provisoire de "Cellulairement", les plus beaux vers alternativement mystiques e tprofanes qui figureront un jour dans "Sagesse": "Jadis et Naguère", "Parallèlement". Sa peine purgée, il se retire à Fampoux et fait une retraite à la trappe de Chimay. Un essai de réconciliation avec Mathilde étant resté infructueux, il tente de renouer avec Rimbaud sous le prétexte de le convertir. Une rencontre sans lendemain a lieu à Stuttgart le deux mars 1875. Il obtient ensuite un poste de professeur dans une école de Stickney dans le Lincolnshire, dirigée par Mr. Andrews. Il y exercera jusqu'à la fin de l'année scolaire 1875-76. Dans l'intervalle, des fragments du futur Sagesse sont écartés par le comité du Parnasse contemporain, que préside Anatole France, comme "mauvais vers" dus à un "auteur indigne". Rimbaud demande en vain des subsides à Verlaine, qui lui écrit le dix décembre 1875 pour la dernière fois. Depuis la rentrée, Verlaine enseigne alors au St. Aloysius Collège de Bournemouth, tenu par Mr. Remington. Au bout d'un an, il remplace son ami Ernest Delahaye, comme professeur chez les jésuites de Rethel; il occupera cette chaire sans incident jusqu'en juillet 1879. C'est durant cette période qu'il se prend d'un fort tendre attachement pour l'un de ses élèves, sans doute cérébralement peu doué, Lucien Létinois, fils de paysans ardennais. Il l'emmène par la suite outre-Manche, à Lymington, où il vient de trouver un nouvel emploi pédagogique chez Mr. Murdoch. Dès leur retour en France, à Coulommes, pays de Lucien, Verlaine, grâce aux subsides maternels, fait emplette de la ferme de Juniville et se lance dans une exploitation vouée à un rapide et désastreux échec. Rentré de Coulommes avec sa mère, le poète se met en rapport avec Victor Palmé, éditeur très catholique de la rue des Saints-Pères, qui accepte d'imprimer Sagesse (toujours à compte d'auteur), soit cinq cents francs. Malgré quelques articles élogieux, Lepelletier, Blémont, Claretie et une active propagande de Verlaine auprès de la petite presse confessionnelle, le volume n'a aucun succès. Presque tout le tirage, mis en cave, en sera racheté en juin 1888 par Léon Vanier, devenu l'éditeur attitré. Ayant en vain sollicité, par l'entremise de Lepelletier, sa réintégration dans les bureaux de la ville, Verlaine obtient par Delahaye un poste de professeur à l'institution Esnault de Boulogne-sur-Seine, tandis que Létinois est casé dans un modeste emploi industriel, sa famille ayant émigré à Ivry. Paris moderne, que vient de fonder Vanier, insère alors plusieurs poèmes, dont l'extraordinaire "Art poétique", en vers de neuf syllabes, composé à Mons en avril 1874 et qui s'affirme soudain l'un des actes de foi du symbolisme naissant. Mais Lucien, atteint de typhoïde, meurt le sept avril 1883 à l'hospice de la Pitié, entre les bras de son "pater dolorosus". Ce cruel événement inspire à celui-ci, privé de son fils légitime, une suite d'élégies qui s'égalent, dans l'expression de la douleur, au thrène voué par Hugo à sa fille dans "Les Contemplations". Elles seront le plus bel ornement du second recueil catholique de Paul Verlaine: "Amour". "Et je m'en vais, au vent mauvais".
"Tout suffocant et blême, quand sonne l'heure, Je me souviens des jours anciens et je pleure". Le nom du poète, jusque-là inconnu et bafoué, commence à se répandre au-delà des milieux de la jeune poésie, jusque dans lessalons littéraires et même parmi les universitaires. Le premier livre que Vanier consent à publier, et à ses frais, est un triptyque d'études en prose, "Les Poètes maudits", consacrées à Tristan Corbière, que Verlaine vient de découvrir presque seul, à Mallarmé et à Rimbaud (1884). Une réédition neuve, accrue d'articles sur Marceline Desbordes-Valmore, Villiers de L'Isle-Adam et Pauvre Lelian (anagramme de Paul Verlaine), paraîtra quatre ans plus tard. Or le poète, à ce moment, mène une existence des plus troubles à Coulommes et à Attigny. Le divorce d'avec Mathilde, qui bientôt convolera pour devenir Mme Delporte, est prononcé en février 1885, et l'époux condamné à verser une pension alimentaire. Au printemps suivant, Verlaine, pris de boisson, a une violente querelle avec sa mère, tente de l'étrangler et, inculpé de coups et blessures, passe trois mois dans la prison de Vouziers. Il n'en continue pas moins aussitôt élargi ses "repues franches", plutôt louches, dans la campagne avoisinante. Cependant, Vanier vient de donner "Jadis et Naguère", l'avant-dernier beau livre, qui est formé d'éléments d'époques disparates, et qui apporte au moins le sonnet "Langueur", autre credo des "Décadents", et "Crimen Amoris", hymne à la gloire de Rimbaud, l'"époux infernal", et merveille du mètre de onze syllabes. Verlaine transporte ses pauvres pénates dans un galetas de la cour Saint-François, rue Moreau, étiqueté hôtel du Midi. Mais il fera par la suite de fréquents et longs séjours dans les hôpitaux, surtout à Broussais, pour y soigner une vieille arthrite, favorisée par l'abus d'alcools et les traces d'une affection vénérienne. La mort de sa mère, le vingt-et-un janvier 1886, accentue encore la précarité de son existence, secourue, il est vrai, par plusieurs amis, exploitée, en revanche, par deux pauvres créatures, plus misérables qu'intéressées, pas toujours insensibles au fait d'être les compagnes d'un grand homme déchu, mais déjà honoré: Eugénie Krantz et Philomène Boudin méritent, à ce titre, de passer à la postérité, plutôt que pour avoir inspiré les versiculets égrillards des "Chansons pour elle", des Odes en son honneur, des Elégies. L'auteur des "Fêtes galantes", des "Romances sans paroles" et de "Sagesse" jouit en effet d'une renommée et d'un respect désormais incontestés parmi les adeptes batailleurs mais fervents des récentes écoles, symbolistes et décadents de la première heure, cinq ans avant que ne lui surgisse un rival en la personne remuante de Jean Moréas, quand celui-ci publiera, à grand fracas, "Le Pèlerin". "Je m'en vais au vent mauvais qui m'emporte deçà, delà, pareil à la feuille morte".
"Il pleure dans mon cœur, comme il pleut sur la ville. Quelle est cette langueur qui pénètre mon cœur ?" De garnien garni, d'hôpital en hôpital, de café en café, il traîne la jambe et, en somme, s'accommode assez bien, non sans humour gentil, de cette vie de bohème, en proie à des alternances de mysticisme et de lubricité également sincères. En 1888 et 1889 paraissent "Amour" et "Parallèlement", dont les épreuves sont corrigées pendant une cure à Aix-les-Bains, qui reflètent cette déconcertante dualité de nature. "Parallèlement" est en partie constitué du reliquat de "Cellulairement", le manuscrit des prisons. Cet ouvrage brille encore de pages de premier ordre dont "Loeti et Errabundi", suprême écho d'une passion révolue. La célébrité de Verlaine dépasse nos frontières. Elle lui procure des tournées de conférences qui, sans l'enrichir, aident quelques mois à sa subsistance. C'est ainsi que, de novembre 1892 à décembre 1893, il est invité en Hollande, en Belgique (Charleroi, Liège, Bruxelles), en Lorraine (Nancy et Lunéville), en Angleterre (Londres, Oxford, Manchester), où il est chaleureusement accueilli par l'élite des jeunes écrivains. Un important Choix de poésies, paru chez Charpentier, a répandu le meilleur de son œuvre. Un banquet triomphal lui a été offert par "La Plume", vaillante revue qui draine toute la littérature significative du temps. Succès qui l'enhardit au point de se présenter à l'Académie (au fauteuil de Taine). Une compensation au retrait de cette candidature lui est donnée par son élection, en août 1894, au principat des Poètes à la mort de son vieil ennemi Leconte de Lisle. Un comité de quinze admirateurs, dont Maurice Barrès et Robert de Montesquiou, se fonde sous la présidence de la duchesse de Rohan afin de lui assurer une rente mensuelle. Il a encore pu rassembler plusieurs recueils de vers et de prose, le plus souvent circonstanciels etfort plats, de "Bonheur et Liturgies intimes", très pâles séquelles de "Sagesse" et de "Amour", aux "Dédicaces"et aux "Épigrammes", sans compter les petits livrets amoureux dont nous avons parlé ni les priapées, parues sous le manteau, de "Femmes", dont l'étonnante virtuosité voile à demi l'audace. Enfin, une autobiographie, restée inachevée mais pleine de précieux souvenirs et de charmante bonhomie, paraît sous le titre de "Confessions".
"Ô bruit doux de la pluie, par terre et sur les toits, pour un cœur qui s'ennuie, Ô le chant de la pluie". Mais sa santé, déjà fort ébranlée, rongée par la misère et l'alcoolisme, décline de jour en jour. Hébergé depuis quelques mois par Eugénie, qu'il avait failli épouser, au neuf de la rue Descartes, Verlaine y est trouvé mort, le huit janvier 1896, sur le carreau de sa misérable chambrette. On lui fait de fort belles funérailles à Saint-Étienne-du-Mont, puis au cimetière des Batignolles dans son caveau de famille. Le cortège comporte l'élite des lettres et des arts et une foule considérable en grande partie composée d'étudiants. Le deuil est conduit par Vanier et le jeune F.-A. Cazals, l'inlassable iconographe du poète, qui l'appelait "ma plus belle amitié, ma meilleure". D'émouvants discours sont prononcés par Mallarmé, Moréas, Barrès, Coppée, et Gustave Kahn. Pour la partie durable, c'est-à-dire vraiment neuve, de sa longue production, on la peut évaluer à un quart environ, et sans égard pour des proses pratiquement négligeables et le plus souvent dépourvues de style, Paul Verlaine occupe, dans la poésie française, et même, on peut l'affirmer, dans celle d'autres pays, une place éminente et sans équivalent. Il ne s'est pas borné, en effet, à une époque d'inquiétante déficience de notre lyrisme, soit aussitôt après la mort de Baudelaire et à l'heure où Hugo jetait ses derniers éclairs, à vivifier, à réhabiliter notre poésie. Il a créé une nouvelle sensibilité, une musique inouïe, tout un univers d'expression gratuite dans un art où la littérature, l'histoire, la morale ne devraient jamais s'immiscer sous peine de le dessécher ou de le corrompre. Il a été aussi peut-être, depuis Ronsard et après les conquêtes de Marceline Desbordes-Valmore, de Hugo, de Baudelaire et de Banville, notre plus étonnant et riche inventeur de rythmes, et a préparé, fût-ce à son corps défendant et même à regret, les voies de l'affranchissement de la prosodie, qui lui a succédé. Certes, il lui a manqué d'être aussi, comme le furent Alfred de Vigny, Victor Hugo, Alfred de Musset, Charles Baudelaire surtout, un grand écrivain. Mais, en vers, quand Verlaine se montre tout à fait original, nul d'entre ses aînés ou rivaux anciens et modernes, de son premier précurseur François Villon à ses égaux et contemporains Stéphane Mallarmé et Arthur Rimbaud, ne mérite de lui être préféré. S'il n'est pas niable que, des "Poèmes saturniens" à "Parallèlement", il ait toujours subi, plus ou moins, l'emprise de ses maîtres, Baudelaire, Valmore, Banville et quelques autres, que "La Bonne Chanson" puisse être aisément confondue avec les meilleures pages des Intimités de Coppée, que "Sagesse et Amour" soient pour une bonne part gâtés par trop de mesquine et fausse théologie, un génie entièrement personnel, de ton parfaitement reconnaissable et authentique, de plus, çà et là, autochtone jusqu'à l'ingénuité de la poésie populaire, se manifeste et luit d'un éclat sans second dans "Les Sanglots longs", les "Fêtes galantes" tout entières, la majorité des "Romances sans paroles", les lieder de "Sagesse" et de "Parallèlement", et à maintes pages de "Jadis" et "Naguère" e td'"Amour". Il faut tout pardonner à cet homme, parce que ses rimes furent un moment incomparable de l'âme et de la chair transposées en la plus ingénue, la plus subtile, la plus intime et secrète des mélodies. "Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant d’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime, et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend".
Bibliographie et références:
- Jacques-Henry Bornecque, "Verlaine par lui-même"
- Thomas Braun, "Paul Verlaine en Ardenne"
- Alain Buisine, "Verlaine, histoire d'un corps"
- Francis Carco, "Verlaine, poète maudit"
- Frédéric-Auguste Cazals, "Derniers Jours de Paul Verlaine"
- Christophe Dauphin, "Verlaine ou les bas-fonds du sublime"
- Solenn Dupas, "Poétique du second Verlaine"
- Guy Goffette, "Verlaine d'ardoise et de pluie"
- Edmond Lepelletier, "Paul Verlaine sa vie, son œuvre"
- Gilles Vannier, "Paul Verlaine ou l'enfance de l'art"
- François Porché, "Verlaine tel qu’il fut"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"La seule façon de renforcer notre intelligence est de n'avoir d'idées arrêtées sur rien, de laisser l'esprit accueillir toutes les pensées. Je rêve que nous sommes des papillons n’ayant à vivre que trois jours d’été. Avec vous, ces trois jours d’été seraient plus plaisants que cinquante années d’une vie ordinaire. La mer de ma vie a été cinq ans à sa marée basse. De longues heures ont laissé rouler le sable par flux et reflux. Depuis que je fus enlacé dans les rets de ta beauté, que je fus séduit par le dégantement de ta main". Ici repose celui dont le nom était écrit dans l’eau. "Here lies one whose name waswrit in wate". La simple épitaphe sur la tombe de John Keats (1795-1821), écrite et voulue par lui, dit tout de son passage "liquide" parmi nous. Il s’en va flottant dans les fleuves patients du temps, John Keats, basculé dans l’autre rive avant son temps, avant les fruits mûrs même. Pour lui Shelley, son ami, son protecteur, qui se noya dix-huit mois après la mort de Keats, et sur qui l’on retrouva un recueil des poèmes de Keats aura écrit: "Paix, paix, il n’est pas mort, il n’est pas endormi, il s’est réveillé, de ce rêve qu’est la vie". Ils reposent côte à côte désormais au cimetière protestant de Rome. John Keats fut le poète de l’effacement, l’amoureux de l’obscur. Celui d’une étrange alchimie entre une douce mélancolie et l’attrait de la douce mort. Il fut aussi un poète profondément épris d’éthique et de morale, d’affects romantiques et de visions transcendantes. Le poète d’Endymion et d’Hypérion aura inspiré les sagas éponymes de Dan Simmons. Il flotte comme l’aérien de la voix d’Alfred Deller sur ses vers ailés. Comme tout poète lyrique anglais romantique, il aura aimé célébrer la solitude, et la nuit, la nature immuable, le sommeil et le pays d’or à jamais perdu de la Grèce, ses dieux et ses titans ombrageux, ses amants de la Lune et ses légendes. Pourtant sa voix, longtemps méconnue de son vivant, est unique et singulière, admirée presque à l’égal de Shakespeare. Il reste celui que l’on aime tendrement, tant il semble fragile et évanescent, une sorte de frère cadet en poésie. Il est difficile de percevoir en notre langue, sans le déflorer, son univers vibrant à l’écoute du rouge-gorge et du vent tendre. Les insectes et les rossignols se mêlent aux dieux et aux automnes mélancoliques. Ses vers semblent s’évaporer. Il nous parle souvent entre rêverie et effacement. D’une voix douce venant des bords de l’oubli, il donne à boire aux lecteurs, une eau fraîche de mémoire puisée dans les ruisseaux de l’innocence.
"Et maintenant je ne fixe plus le ciel à minuit, sans que m'apparaisse la lueur de tes yeux restée vivace en moi. Jamais je n'admire la couleur d'une rose, sans que mon âme prenne son élan vers ta joue. Il m'est impossible de regarder une fleur en bouton, sans que mon oreille passionnée, en pensée à tes lèvres, et guettant un amoureux soupir, se rassasie". Sa recherche éperdue de la beauté semble indolente, évidente, malgré son affirmation péremptoire: "La beauté est la vérité, et la vérité est la beauté". Cet axiome réducteur, il ne se l’appliquera pas à lui-même. Il fera plutôt sienne cette phrase de Valéry. "L’amour a la puissance du chant, si vous ne le savez pas, allez le demander au rossignol". Keats le savait, il était lui-même rossignol. John Keats, éternel adolescent, semble ne jamais avoir eu son content d’hirondelles, elles passent encore en lui, entraînant la nappe du ciel avec elles. Sa poésie semble un doux périple dans un chemin bordés de saules et de noisetiers, de fantômes et de visages de femmes enfuies. Des dieux endormis sont les bornes où se glisser. Elle est gorgée d’images et de désirs, de formules magiques d’un autre temps et de deuils jamais cicatrisés. Comme brume monte de ses mots une profonde mélancolie. Elle est une alchimie des regrets, des espérances. Ses odes, partie centrale de son œuvre, sortent de la terre et flottent dans la fumée. Lui le fragile, le passant éphémère, l’orphelin, l’amoureux mal récompensé, ne trouvait de réconfort qu’en se projetant dans la nature éternelle. Il avait soif de transcendance et prenait son envol vers l’ailleurs par ses mots. "S’effacer, se dissoudre, surtout oublier ce que toi tu n’as jamais su parmi les feuilles. La lassitude, la fièvre et le souci, ici, là où se tiennent les hommes et s’écoutent chacun gémir. ("Ode au rossignol"). Telle semblait être son aspiration, avec cette sourde fascination pour cette mort douce et tendre, qui lui tenait déjà compagnie depuis si longtemps et lui mettra la main sur l’épaule fermement dès 1820, après avoir fauché ses proches. Cette tentation de cesser d’être, à minuit, sans aucune souffrance, sera en filigrane dans ses vers et dans sa courte vie. Il était lumineux, idéaliste. Lui le pauvre, l’autodidacte, le roturier parmi ses pairs poètes d’une autre classe sociale, il avait la tête dans les nuées et ses visions allaient vers un envol dans ces mots et par ses mots. Comme un somnambule, il traverse dans un rêve éveillé ce monde, se demandant s’il dort encore ou s’il est éveillé. Adorateur des sensations, "Ô qu’on me donne unevie de sensation plutôt qu’une vie de pensée". Il fut exaucé, mais dans la brièveté. Il est passé, elfe perdu dans ses visions.
"De sa douceur en sens inverse: - Tu éclipses, avec ton souvenir toutes les autres délices, et mélanges de chagrin mes plaisirs les plus chers. Beauty is truth, truth beauty, that is all. Ye know on earth, and all ye need to know". Au lieu du monde des sensations, il hume tous les parfums de l’imagination. Il s’y dilue, il fait passer l’intensité du monde dans l’intensité de ses vers. Mais cette intensité ne sert qu’à mieux s’effacer. Comme ses mots il est devenu une réminiscence. Sa très courte vie, son encore plus brève vie créatrice, aura eu l’éternité de la beauté. lI naquit à Londres, le trente-et-un octobre 1795. Il était fils d’un palefrenier. Orphelin de père à dix ans, il perd sa mère à l’âge de quinze ans. Il est plongé dans le monde de la littérature antique et celle de son temps, et il se voue au culte de la beauté, il fait allégeance au transcendant. En fait Keats "découvre qu’il ne peut exister sans poésie, sans poésie éternelle". Au travers uniquement de traductions, et de dictionnaires illustrés, il se recrée l’harmonie grecque sans connaître cette langue. Son éducation se fera à Enfield dans une petite école tenue par un pasteur. Il interrompit des études de médecine en 1814, alors qu’il avait près de vingt ans, préférant se tourner vers la poésie que vers la dissection. Ses premiers poèmes les sonnets "Oh, Solitude if I withThee Must Dwell" et "Après une première lecture de l’Homère de Chapman", parurent en 1816. Son premier véritable recueil de poèmes, intitulé simplement "Poèmes" est publié en 1817. Shelley se disait alors son grand ami et Byron son admirateur, malgré une certaine réserve de classe envers le "cockney", le londonien de basse couche. Et puis cette sensualité et ce paganisme au milieu de la société victorienne, cela faisait mauvais genre. Son génie précoce est encore un mystère. Ses contemporains ne l’aimèrent guère. Son deuxième recueil, 1818, "Endymion", est une allégorie sur les amours d’un homme et de la déesse Lune. Il fut totalement incompris, tant sa novation était grande et son sens obscur. Sa pleine maturation poétique se situe entre 1818 et 1820. Mais déjà la phtisie et une maladie héréditaire le poursuivent. La mort de son frère Tom en 1818, l’accable. Son troisième et dernier recueil à paraître de son vivant contient ses plus belles œuvres, les odes dont "Ode à l’automne", "Ode sur une urne grecque", "Ode sur la mélancolie" et "Ode à un rossignol". Mais aussi le poème inachevé "Hypérion", la "Veille de la Sainte-Agnès", et d’autres poèmes sur des thèmes mythiques de l’Antiquité, de la chevalerie du Moyen Âge. Son amour passionné pour Fanny Brawne, restera inaccompli, en tout cas peu compris. Ses lettres à Fanny sont totalement déchirantes, il l’idéalisa et l’aima jusqu’à la plus profonde souffrance.
"Dites, mon amour, s'il n'est pas cruel à vous de m'avoir pris dans vos filets, d'avoir détruit ma liberté. L'avouerez-vous dans la lettre que vous devez sur-le-champ m'écrire et où vous devez par tous les moyens me consoler". Keats, issu d'un milieu londonien très humble, menacé très tôt par la tuberculose, disparut avant sa vingt-sixième année. Il s'était voué très jeune au culte de l'absolue beauté. Il salua les Grecs, qu'il ne connaissait que par des traductions, comme ses inspirateurs et sut faire revivre leur mythologie. Plus tard, Milton fut son modèle. Il redonna une vie originale à la poésie narrative, et ses fragments épiques constituent l'une des très rares réussites romantiques dans le genre si périlleux de l'épopée. Surtout, dans plusieurs sonnets et dans cinq ou six grandes odes, Keats réalisa une œuvre d'une plénitude et d'une perfection qui le placent non loin de Shakespeare. Sa gloire n'a plus été mise en question après sa mort, alors qu'il avait été méconnu ou méprisé de son vivant. Sa courte et tragique existence, sa maîtrise de la forme et l'incroyable maturité de ses idées sur la poésie exprimées dans ses lettres, qui ont fasciné nombre de modernes, font de lui le génie le plus précoce de toute la littérature anglaise, comparable à Mozart ou à Rimbaud. À la différence de ses deux aînés, Wordsworth et Coleridge, qui appartenaient à la classe bourgeoise et venaient de l'Angleterre provinciale, de Byron et de Shelley, tous deux aristocrates, élèves des "public schools", de Cambridge et d'Oxford, John Keats était londonien, pauvre, fils aîné d'un palefrenier qui mourut en 1804 d'une chute de cheval. Sa mère semble avoir été une femme de caractère gai, affectueuse, très attachée à son premier enfant. Le second fils, George, émigra plus tard aux États-Unis, le troisième, Tom, mourut en 1818, ce dont John eut un immense chagrin. Une jeune sœur, Frances, née en 1803, s'efforça de comprendre son frère et correspondit avec la fiancée de celui-ci, alors qu'il se mourait de tuberculose en Italie. L'argent manquait pour envoyer l'enfant à l'une des écoles renommées de l'Angleterre. Il reçut néanmoins une éducation convenable dans une petite école d'Enfield tenue par un pasteur, y apprit le latin, ne sut jamais le grec, mais semble déjà s'être passionné pour la mythologie hellénique à travers des dictionnaires illustrés. Autodidacte de génie, la grâce s'abattit alors sur lui, pour ne jamais le quitter.
"Quelle soit aussi envoûtante qu'une bouffée de pavots et me fasse tourner la tête, tracez les mots les plus doux et baisez-les, que je puisse du moins poser mes lèvres là où les vôtres ont été". En 1813, il commença des études de médecine, s'en lassa au bout d'un an et demi, ne ressentant nul attrait pour la dissection. Il avait alors près de vingt ans et la lecture de "La Reine des fées" de Spenser lui avait révélé sa passion pour la poésie. Il se lia d'amitié avec un cercle littéraire à idées politiques avancées pour l'époque, un peu vulgaire de sensibilité et d'expression, dont l'animateur était Leigh Hunt. Shelley, qui plus tard aida financièrement. Leigh Hunt, apparaissait quelquefois parmi eux. Mais, peut-être en raison de leur origine sociale différente, Keats et Shelley ne se prirent pas alors d'une vive sympathie mutuelle. Byron se montra encore plus dédaigneux du poète "cockney" qu'il croyait voir en Keats. Dès sa vingt et unième année, Keats écrivit l'un des plus parfaits sonnets de la littérature anglaise, sur sa découverte de la traduction d'Homère par Chapman. Il y comparait son émotion devant ce monde merveilleux de la Grèce primitive, rendu par un poète élisabéthain, à celle d'Hernán Cortés et de ses compagnons apercevant le Pacifique: "Muets, sur un pic à Darién". Il traduisit alors dans d'autres sonnets son émerveillement à la visite des marbres du Parthénon que lord Elgin avait rapportés d'Athènes. Une note de joie intense en présence de la nature et des légendes de la chevalerie médiévale aussi bien que de la Grèce résonne dans le premier volume de Keats, "EarlyPoems" (1817). Le plus long poème de ce recueil juvénile "Sleep and Poetry" (Sommeil et poésie), ne traite guère du sommeil, thème favori des poètes anglais, sinon comme prétexte à des visions de rêve, mais affirme un credo poétique opposé à Boileau, à Pope, à tout classicisme aride. "Ce que l'imagination saisit comme beauté doit être la vérité", affirmera plus tard, ce jeune poète qui louera l'imagination avec plus de ferveur encore que Coleridge. Les maîtres de Keats étaient alors Spenser, les lyriques du XVIème siècle et Shakespeare, qu'il lut et médita envoyageant. La sensualité des poèmes de Shakespeare ("Vénus") et de Marlowe ("Héro et Léandre") le séduisait.
"Quant à moi j'ignore la manière de témoigner mon ardeur à une personne d'une telle beauté. Il me faudrait un mot plus éblouissant qu'éblouissante, plus magnifique que magnifique". Voir en Keats un pur esthète serait un singulier contresens, largement répandu d’ailleurs par la critique victorienne et celle du début du XXe siècle. Certes l’art, en ce qu’il est fabrication du bel objet poétique, occupe une place essentielle dans son œuvre. Inventer le beau poème, trouver les schémas métriques, les textures phoniques et les structures strophiques permettant de le façonner, voilà qui a toujours été pour lui une préoccupation quotidienne, en quelque sorte nouée à l’existence, à la profondeur du sujet, à son étrangeté et, donc, à son mystère. Pour reprendre les deux notions sur lesquelles vient se conclure la célèbre "Ode on a Grecian Urn", beauté et vérité sont indissociables, jusqu’à tisser un lien étroit d’identité. La vérité du sujet, que celui-ci parle en son nom ou pas, vient se dire dans les effets de la lettre, dans le travail dusignifiant, dans le rapport, parfois angoissé, que l’artisan entretient avec le matériau de la langue et avec ceux qui l’ont déjà pétri. Déclaration aussi subtile que profonde, lestée de significations, tout à fait dans la manière keatsienne. "Allêgoria" (agoria allos): "parler autre", soit parler pour signifier autre chose. Peut-être aussi parler aux autres tout en signifiant un noyau de vérité relevant de ce que l’intériorité contient de plus secret, puisque le verbe "êgorein" suggère l’idée d’un discours tenu à la foule rassemblée. On le voit, Keats ressent obscurément le caractère foncièrement intime de la poésie. Socialisée, ouverte aux autres, elle s’enlève néanmoins sur ce qu’il y a de plus enfoui à l’intérieur du sujet. Il affirmait qu’il ne pouvait exister en dehors de la poésie, mais celle-ci, par sa nature de chant lyrique, par ses règles codifiées et ses conventions, par la fabrication même de l’objet de beauté qu’est le poème à lire, ne peut alors que se placer dans le champ de l’intersubjectivité, du dialogue et du plaisir partagé. Il n’aura d’ailleurs, tout au long de sa courte existence, le désir d'un lectorat, de vouloir, avec acharnement, se faire reconnaître en tant que poète authentique. Marque, certes, de narcissisme, mais non point d’égotisme.
"J'en viendrais presque à souhaiter que nous fussions papillons dotés seulement de trois journées d'été à vivre, ces trois jours avec vous, je les emplirais de plus de délices que n'en pourraient jamais receler cinquante années ordinaires". S’il est vrai que la vie d’un homme s’éploie sur un secret, que la trajectoire de son existence tisse le texte allégorique d’un mystère, texte sacré et figuré semblable à celui des Écritures, texte parabolique s’il en est, pour le moins à double face, la poésie de l'homme sera alors, même inconsciemment, "aimantée" par ce mystère, mue par "les forces secrètes qui animent en profondeur le sujet". Le texte, avec ses entours para textuels, devient "la réalité première qui détermine la vie ou qui tout au moins la préinscrit". Le destin de Keats ne sera pas de jouer un rôle, mais d’exister dans et par l’écriture. Il s’agira pour lui, accompagné, guidé par ces géants que furent à ses yeux Dante, Shakespeare, Milton ou Wordsworth, de figurer en un autre sens, de tisser la langue des figures pour se dire et, ce faisant, de rendre explicite le désir intense de produire l’œuvre. La vie de Keats est donc, tout à la fois, bien réelle et imaginaire. Reconnaître cette dimension d’une authentique existence poétique, c’est, fondamentalement, faire une biographie littéraire, une biographie qui rende compte du processus créateur. Dans le cas de Keats, la mort de la mère est l’événement traumatique permettant une interprétation aussi féconde que cohérente de la pratique poétique. Il n’échappera à aucun lecteur quelque peu informé des thèmes essentiels de son œuvre. La beauté, le désir et la poursuite amoureuse, l’oralité s’attachant au matériau des signifiants, la recherche d’une plénitude ici-bas dans cette forme d’éternité substantielle, et non point transcendante, qu’est l’instant gonflé d’intensité du poème se configurant, s’écrivant, cette belle chose dont Endymion nous dit qu’elle est une joie perpétuelle, que le mode poétique keatsien de l’existence s’origine dans le manque et donc qu’il consiste souvent à fantasmer les objets pouvant se substituer, fréquentes, en effet, sont les métonymies jouant cette fonction, à la "Chose qui a pour destin d’être perdue". Véritable approche psychanalytique, s'il en est.
"Si je devais être heureux avec vous ici-bas l'existence la plus longue serait ô combien brève, je voudrais croire en l'immortalité. Je voudrais vivre éternellement avec vous. Pour qui est demeuré longtemps confiné dans la ville, il est bien doux d'absorber son regard, dans le visage ouvert et beau du ciel, d'exhaler une prière, en plein sourire du firmament bleu". Le recueil de 1817 a quelque chose d’initiatique dans la carrière de Keats. Moment clé où s’élabore la singularité d’un lyrisme, son véritable registre. Le poète y cherche sa voix, y dessine l’espace propre à sa parole en se confrontant aux contraintes formelles. Il se prépare, mais l’on sent naître et déjà monter un style. C’est sans doute à ce moment qu’il se forge sa langue propre, cette langue qui ne plonge que dans la mythologie personnelle et secrète de l’auteur, où s’installent une fois pour toutes les grands thèmes verbaux de son existence, langue qui se libère, pourrait-on dire, à partir "des profondeurs mythiques". Pan, Endymion, Apollon, puis Saturne et Hypérion sont les figures mythologiques autour desquelles se construit le scénario de l’avènement de la parole de beauté et de vérité. Stases mélancoliques, refuges dans l’Imaginaire, nécessité d’ourdir la trame de la parole symbolique raccordant le sujet au Réel. Telles sont, alors, les étapes du sujet keatsien fabriquant une langue, travaillant à "se faire parler" à travers les formes poétiques. Travail pour ainsi dire scandé et éclairé par ses marges, par ces textes lyriques courts qui illuminent alors la correspondance, mais aussi par une authentique théorisation paradoxale de la poésie, du poète et du poétique attestée par cette même force correspondance. Le trois février 1820, alors que s'accentue la fréquence des crachements de sang, Keats offre à Fanny de lui rendre sa parole, ce qu'elle refuse. En mai, alors que Brown voyage en Écosse, il demeure à Kentish Town près de Leigh Hunt, puis chez Hunt même. De plus en plus, les médecins recommandent un climat clément, celui de l'Italie. Shelley, qui se trouve à Pise, invite le malade à le rejoindre, mais il répond sans enthousiasme. Ce n'est que le cinq novembre que commence l'ultime étape vers Rome dans une petite voiture de louage. Son ami peintre Joseph Severn passe son temps à distraire au mieux son compagnon de voyage. Arrivés le dix-sept novembre, les deux voyageurs s'installent au vingt-six Place d'Espagne, au pied des escaliers de la Trinité des Monts dans un appartement donnant sur la Fontaine Barcaccia. Keats sombre dans la mort, le vingt-quatre février 1825, si doucement que Severn, qui le tient dans ses bras, le croit toujours endormi. Il avait vingt-cinq ans. Ses dernières volontés sont à peu près respectées. Keats repose au cimetière protestant de Rome. Comme il l'a demandé,aucun nom ne figure sur sa tombe et y est gravée l'épitaphe "Ici repose celui dont le nom était écrit sur l'eau".
Bibliographie et références:
- Hermione De Almeida, "La médecine romantique et John Keats"
- Grant F. Scott, "The sculpted word: Keats"
- Stephen Coote, "John Keats, a Life"
- Ayumi Mizukoshi, "John Keats"
- Greg Kucich, "Keats and english Poetry"
- Christine Berthin, "Keats entre deuil et mélancolie"
- Marc Porée, "Keats, au miroir des mots"
- Alain Suied, "John Keats et le sortilège des mots"
- Bernard-Jean Ramadier, "Le périple poétique dans Endymion"
- Robert Davreux, "Seul dans la splendeur de John Keats"
- Christian La Cassagnère, "John Keats: les terres perdues"
- Jean-Marie Fournier, "L'hypersensibilité de la poésie keatsienne"
- Denis Bonnecase, "Keats revisité: Melencolia II"
- John Strachan, "The Poems of John Keats"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Voilà, cela pourrait être une définition de plus de la poésie: l'art de nous rapprocher de ce qui nous dépasse. Elle existe pour que la mort n'aie pas le dernier mot. Belle mais étrange patrie que celle qui m’a été donnée. Elle jette les filets pour prendre des poissons et c’est des oiseaux qu’elle attrape. Grecque me fut donnée ma langue. Humble ma maison sur les sables d’Homère. Mon seul souci ma langue sur les sables d’Homère. La nature crée ses propres parentés, parfois bien plus puissantes que celles que nous forge le sang. Deux mille cinq cents ans en arrière, à Mytilène, je crois voir Sappho comme une cousine lointaine avec qui je jouais dans les mêmes jardins, autour des mêmes grenadiers, au-dessus des mêmes puits. À peine plus âgée que moi, brune, avec des fleurs dans les cheveux et un cahier plein de poèmes qu’elle ne m’a jamais permis de toucher. Il est vrai que nous avons vécu sur la même île. Avec cette même sensation de la nature qui depuis les temps anciens jusqu’à aujourd’hui continue à suivre les enfants d’Eolie. Mais, avant tout, nous avons travaillé, chacun à sa mesure, avec les mêmes notions, pour ne pas dire avec les mêmes mots: avec le ciel et la mer, le soleil et la lune, les végétaux et les jeunes filles, l’amour. Ne m’en veuillez pas si je parle d’elle comme d’une contemporaine. Dans la poésie comme dans les rêves, personne ne vieillit". C’est ainsi qu’Odysseus Elytis commençait alors son introduction au livre qu’il consacra à Sappho de Mytilène. Dans cet ouvrage, il nous offre non seulement une magnifique traduction en grec moderne, mais il prend surtout la liberté de composer des fragments en poèmes. C’est sa manière de "toucher" à ce cahier interdit. En reconstituant, en restaurant les poèmes de Sappho, il nous la rend si familière, si vivante, si touchante, qu’on ne peut que ressentir de la reconnaissance pour son audace. L’œuvre d’Elytis (1911-1996) est immense. Les poètes ne meurent pas, bien sûr. Nous en avons tous la preuve. Ils nous accompagnent et donnent un sens à notre vie. "Utopie ?" demande encore Elytis dans ses "Autoportraits". "Peut-être, et alors ? Utopique ne veut pas dire forcément impossible. On dénigre les poètes en disant qu’ils n’ont pas la force de faire face à la réalité, et qu’à cause de cela, ils se contentent de rêver. Mais ils ont raison d’être ainsi". Pour imaginer des choses qui choquent notre sensibilité et en plus être capable de les présenter sous un tout autre jour ne faut-il pas de la force ! Et la nature elle-même, quand elle nous plonge dans le malheur, n’est-elle pas aussi indifférente et cruelle ? N’arrive-t-il pas que cette nature exige de nous des choses impossibles, sans se laisser ébranler par les battements de notre cœur ? "Car dès que je te vois un instant, plus aucun son ne me vient, mais ma langue se brise alors, un feu léger aussitôt court dans ma chair, avec mes yeux je ne vois rien".
"Elle construit des bateaux sur terre et des jardins sur l’eau, belle mais étrange patrie que celle qui m’a été donnée". L’enfant de l’union entre Sapho, la poétesse de Lesbos, et Paul Eluard pourrait s’appeler Odysseus Elytis. Mais Elytis est bien plus que cela encore. Son ombre radieuse mais complexe plane au-dessus de la Grèce, ses mots apportent fraîcheur et eau claire à tous les voyageurs de la poésie. Certains de ses textes continuent à faire l’objet de savantes exégèses, tant ils sont ouverts à bien des interprétations. Et on a le sentiment parfois d‘entrer avec crainte dans certaines parties de son œuvre comme dans une cathédrale. On s’y perd parfois, pris dans le flux incantatoire de ses métamorphoses, de ses analogies. Il a tant voulu retrouver le véritable visage de la Grèce que les lecteurs grecs ne se retrouvent pas toujours dans sa restauration sans fard, eux qui voudraient une image plus banale. Peut-on admettre que les statues antiques étaient outrageusement peintes, et non de ce blanc immaculé que l’on nous présente ? Aussi est-il très admiré, mais aussi parfois discuté. Séféris ni Cavafy ne posent pas ces problèmes par leur limpidité absolue. Elytis utilise ainsi le scalpel du réel, et l’éclairage des symboles issus de civilisations immémoriales. Il est homme du Logos, passionné de sciences mais au filtre absolu de l’imaginaire. Il est aussi l’homme du Cosmos. Au travers de sa "métaphysique solaire" de sa lumière qui a pris son envol dans les replis de la Mer Égée, de ceux de la peau des filles, se propose la recherche continue du paradis perdu de la Beauté. Mais aussi une véritable cosmogonie. Comme pour Mahler dans sa troisième symphonie, il part de la nature pour faire tourner les astres. En Grèce le mystère se place en pleine lumière, en Occident dans l’obscurité. Et Elytis est celui qui enferme le mystère dans la lumière. Il définit simplement la poésie par "l’art de nous rapprocher de ce qui nous dépasse". Et toute son œuvre aura été chemins vers cette part inconnue en nous, qu’une langue inconnue tente de transcrire avec des signes secrets. Lire Elytis n’est pas simple, son écriture est assez difficile. Souvent il s’agit d’un déchiffrage de mots cachés, de mots de passe vers d’autres portes donnant sur l’essentiel de la condition humaine. "J’ai habité un pays surgissant de l’autre, le vrai, tout comme le rêve surgit de ma vie".
"Elle baise le sol en pleurant et puis elle s’exile aux cinq chemins elle s’épuise puis toute sa vigueur reprend". Il semble tracer sur les plages de la vie des lettres que la mer du temps veut effacer de suite, mais qui reste graverdans la mer qui s’en retourne. Cette renaissance, au sens de la Renaissance à la fin du Moyen Âge qui retrouvait le monde grec, ne le conduira pas à un classicisme figé, lui l’homme des images les plus folles. Il fut un homme de son temps, un révolté. Il a su: "L’usure et la mort que nous constatons chaque jour autour de nous, ou dans cette propension à croire que le monde est indestructible et éternel". La beauté n’était pour lui que l’autre mot pour dire Vérité. Pourtant avant de recevoir le prix Nobel de littérature en 1979, Elytis était très peu connu hors de sa maison natale, la Grèce. Il fut le second et à ce jour le dernier écrivain grec à avoir ce prix, donc cette reconnaissance. Elle lui fut attribuée "pour sa poésie prenant appui sur la tradition grecque avec une force sensuelle et une lucidité de la condition de l’homme moderne". Ce qui rendit Elytis connu dans son pays est son monument poétique "Axion Esti" ("chant de louange"), son "livre-monument" comme le dit son meilleur passeur en langue française, Xavier Bordes. Ce chant rituel bâti sur les modes de prières anciens avec ses psaumes, ses cantiques et ses laudes sera magnifié par le communiste Mikis Théodorakis qui avait perçu le message universel de ce texte fondateur de la poésie grecque contemporaine. Car Elytis touche à l’universel lui embarqué sur "le bateau fou de la Grèce". Il dit vouloir "la revanche des rêves". Mais la connaissance d’Elytis est récente et il faut se rappeler que jusqu’en 1948 qu’un seul poème d’Elytis avait paru hors de Grèce ! La connaissance, ou plutôt la reconnaissance d’Odysseus Elytis, dans sa "deuxième patrie", la France, doit beaucoup surtout à la chanteuse Angélique Ionatos, ("Paroles de Juillet", "Marie des Brumes", "Monogramme", Sappho de Mytilène reconstitué par Elytis) qui fera claquer cette langue belle et terrible jusqu’au fond de nous. "J’ai souvent dit que pour moi, grecque de la diaspora, ma vraie patrie, c’est ma langue. En effet, je crois que si la poésie n’existait pas, je ne serais pas devenue musicienne. Cela semble un paradoxe, mais il n’en est rien. C’est la poésie qui a engendré mon chant. Et je suis convaincue que tous les arts, sans exception, sont les enfants de la poésie. Je sais que cette langue n’a pas d’alphabet puisque aussi bien le soleil que les vagues ne sont qu’une écriture syllabique qu’on ne déchiffre qu’au temps de la tristesse et de l’exil".
"Elle menace de prendre une pierre. Elle renonce aussitôt. Elle fait mine de la tailler et des miracles naissent. Belle mais étrange patrie que celle qui m’a été donnée". Elytis est l’homme d’une langue. De ce pauvre abri il va faire une flamboyante demeure pour la lumière et la Mer Égée viendra s’y reposer. Il est viscéralement attaché à la langue grecque, à la mer qui déborde en elle, à la lumière qui en sourd. Ses mots et ses verbes qui "vibrent sous le vent" s’écrivent sur l’azur. "Le poète ne prend pas forme dans le monde, c’est le monde qui prend forme dans le poète". Il est aussi un homme de révolte et il fait souffler grand vent de mots sur la langue grecque. Il s’est longtemps posé la question d’Hölderlin "à quoi bon des poètes dans ces temps si sombres ?". Il a donné sa réponse: à témoigner à la fois et des mystères et de la lumière. Et pour lui "la poésie est le seul espace où le pouvoir des nombres ne sert à rien". La poésie ne sert à rien qu’à vivre, vivre en toute lucidité. Homme éthique, homme debout il faut rencontrer les mots d’Elytis. Lui qui a clamé ceci: "Oui le paradis n’est pas une nostalgie, encore moins une récompense. Le paradis est simplement un droit". Odysseus Alepoudhélis était son nom, il prit pour pseudonyme celui de Odysseus Elytis. Le prénom du marin errant, sage et paria à la fois lui fut donné par ses parents Panagiotis Alepoudhélis et Maria Vanna. La seconde partie qu’il s’est choisie est une allusion à plusieurs notions d’après les hellénisants. Il s’y mêle des références au nom de la Grèce antique, à l’espoir, à l’Éros et au héros, à Hélène de Troie (Eleni) et surtout à la liberté. Donc plus qu’un nom il s’agit d’une proclamation, d’un acte de foi. Il était né à Héraklion en Crète le deux novembre 1911, comme Nikos Kazantzakis, dans une très vieille puissante faille crétoise qui venait de Lesbos, l’île de Sappho. Il était le dernier de six enfants. Ses vacances et sa jeunesse se seront passées au bord de la mer Egée. Puis la famille s’installa à Athènes ou Elytis commença des études de droit, travaillant en parallèle dans l’usine d’huiles et de savon de ses parents. Comme d’autres jeunes hommes de sa génération il découvre le surréalisme et publie en 1935 son premier recueil de poésie, encouragé par Georges Séféris. Puis vint hélas la deuxième guerre mondiale et l’occupation par les nazis de la Grèce. Elytis rejoindra la résistance sans hésiter.
"Devant la crête de l'île de Sérifos, quand monte le soleil, les canons de toutes les grandes théories du monde échouent dans leur mise à feu. L'intelligence est vaincue par quelques vagues et une poignée de pierres, chose étrange peut-être, et pourtant capable d'amener l'homme à ses véritables dimensions". Il servira comme lieutenant dans la guerre contre l’Albanie de 1940-1941. Au matin du 28 octobre 1940, les troupes de Mussolini envahissent la Grèce par la frontière avec l'Albanie. C'est la mobilisation générale. Elýtis est alors rattaché, avec le grade de sous-lieutenant, à l'état-major du 1er Corps d'Armée, puis incorporé au 24ème Régiment d'Infanterie. Il est transféré sur la zone des combats le 13 décembre 1940, au moment où un froid sibérien s'abat sur l'ensemble du front albanais. Sous le feu des batteries d'artillerie italiennes qui pilonnent les lignes grecques, Elýtis reste cloué au sol pendant deux heures, blessé au dos par des éclats d'obus. Puis, dans les conditions d'hygiène déplorables qui prévalent dans cette guerre, il est victime d'un cas sévère de typhus. Évacué sur l'hôpital de Ioannina le 26 février1941, il lutte pendant plus d'un mois contre la mort. Il a témoigné lui-même de cet épisode dramatique: "Faute d'antibiotiques à cette époque, la seule chance de salut contre le typhus résidait dans la résistance de l'organisme. Il fallait patienter, immobile, avec de la glace sur le ventre et quelques cuillerées de lait ou de jus d'orange pour toute nourriture, pendant les jours interminables où durait une fièvre de 40° qui ne baissait pas. Après une phase d'inconscience et de délire, où les médecins l'ont cru perdu, Elýtis se rétablit. À partir d'avril 1941, la Grèce, occupée par les allemands, les italiens et les bulgares, sombre dans la guerre et la famine. Les pelotons d'exécution et les déportations achèvent de ravager la population. Intellectuels et poètes ont à cœur de résister avec les armes de l'esprit. Elýtis, poursuivant sa convalescence, participe à de nombreuses réunions, clandestines ou publiques, visant à exalter dans le peuple les valeurs helléniques. Il assure également la promotion de l'avant-garde littéraire. C'est ainsi qu'à l'initiative du professeur Constantin Tsatsos et de Georges Katsimbalis est fondé, au début de 1942, le Cercle Palamas. Ce mouvement réunit des professeurs d'Université et des hommes de lettres, parmi lesquels Elýtis, tout juste âgé de trente ans, est le plus jeune. Il donne là une lecture publique de son essai sur "La véritable figure d'Andréas Kalvos" et son audace lyrique. L’expérience douloureuse cette guerre en Albanie, de la violence infinie et de la mort, le marquera à jamais et changera sa vision dionysiaque du monde. "Le monde est un espace où nous tentons de survivre, mais avec un tout petit peu de fierté cela vaut le coup d’y vivre".
"En effet, qu'est-ce qui, sinon, lui serait plus utile pour vivre ? S'il aime commencer de travers, c'est qu'il ne veut pas entendre. Sans qu'il en prenne conscience, la mer Égée dit et redit sans cesse, depuis des milliers d'années, par la bouche du clapotis de ses vagues, sur l'immense étendue de ses côtes: voilà qui tu es !" En juin 1943, les réunions clandestines, en petit comité chez des amis, connaissent aussi un grand succès: derrière les fenêtres fermées aux vitres occultées par du papier, une jeunesse privée de tout vibre à la voix grave de Katsimbalis lisant les vers de Kostis Palamas. C'est dans ces instants qu'elle éprouve le plus intensément la fierté de l'hellénisme. Le même sentiment s'exprime à la mort de ce grand poète: il reçoit des funérailles nationales le 28 février 1943, auxquelles Elýtis assiste au milieu de la foule. Sur sa tombe, Angelos Sikelianos déclame un poème en hommage au défunt, puis tous les participants entonnent l'hymne national grec, transformant ainsi les funérailles en une manifestation d'hostilité à l'occupant allemand. En ces temps de malheur, la poésie n'est pas un jeu futile, mais le dernier refuge de l'espérance. Face à l'occupant allemand, les vers de Friedrich Hölderlin sur la Grèce prennent une résonance particulière dans l'esprit d'Elýtis, tandis qu'Eluard et Aragon offrent un exemple encourageant de Résistance qui dépasse les frontières. Elýtis découvre à cette époque la poésie de Federico Garcia Lorca, auquel il consacre un article. Il compose alors aussi de nouveaux poèmes: "Dans la nuit de l'Occupation, "Soleil Premier", publié en 1943, adopte un titre symbolique, et est suivi de "Variations sur un rayon". En 1944, il publie le "Chant héroïque et funèbre pour un sous-lieutenant tombé en Albanie". Ce long poème de près de 300 vers, inspiré par son expérience personnelle des combats durant la guerre italo-grecque, soulève dans le public l'enthousiasme réservé aux grands poètes nationaux. En 1946, sept poèmes inspirés par l'Occupation sont réunis sous le titre "La Grâce dans les voies du loup", mais ils passent presque inaperçus. Ayant participé à la libération de son pays il se tourne vers la littérature et publie de nombreux recueils et s’occupe alors de la radio nationale et du théâtre. Fuyant la guerre civile qui ravage son pays il s’installe en 1948 à Paris et il devient l’ami de Picasso, Matisse, Giacometti, Eluard, Reverdy, de Char. Il engage des discussions sur la situation de la poésie.
"Parmi les trouvailles des fouilles archéologiques que nous, les européens d'aujourd'hui, avons omis de recueillir et d'étudier, se trouvent aussi quelques concepts qui gisaient dans cette même terre aux côtés des objets d'art. L'humilité par exemple". Mais celle-ci a bien changé. C'est maintenant Jacques Prévert qui est à la mode, au grand désespoir de Pierre Reverdy et de Pierre-Jean Jouve. Au domicile de Paul Éluard, Elýtis constate que ce dernier a enrôlé sa poésie sous la bannière du Parti communiste français, qui le sollicite directement par téléphone. Cette poésie engagée au service d'un parti politique met André Breton en fureur. C'est à ses yeux une trahison des buts du Surréalisme. Quant à Breton lui-même, Elýtis considère qu'il ne s'est pas adapté au nouveau contexte littéraire, ce qui le met dans une impasse. La poésie française, en déclin, n'offre donc aucune perspective à sa quête de renouveau. La mode est en effet à l'existentialisme et à la philosophie de l'absurde. Elýtis voit alors de pseudo-intellectuels flâner dans Saint-Germain-des-Prés avec un snobisme frivole qui l'indispose profondément. Rien, décidément, dans le Paris de 1948, ne parvient à le retenir. Il s'enferme dans sa chambre, pour échapper à un climat général qui lui est totalement étranger, et il lit le Phédon de Platon. "Je traversais en plein une crise, écrit-il, dont les premiers symptômes étaient apparus quatre ans plus tôt vers la fin de l'Occupation, lorsque le grec s'éveillait en moi. Cet esprit grec, tout à l'opposé de l'existentialisme sartrien, deux écrivains français l'admirent profondément. C'est René Char, qui à cette époque a déjà composé son "Hymne à voix basse" en faveur des insurgés grecs, et Albert Camus, qui a fait de la Grèce la patrie de son âme et le symbole le plus pur de la "pensée de midi". Tous deux manifestent à Elýtis leur fraternelle amitié et leur compréhension. Ils lui proposent de rédiger un article pour la revue "Empédocle", fondée en avril 1949, dans laquelle ils mènent ensemble le combat en faveur d'un humanisme grec, baigné par la lumière de la nature méditerranéenne. L'article d'Elýtis, qui devait s'intituler "Pour un lyrisme d'inventions architecturales et de métaphysique solaire", n'a jamais été achevé, mais l’idée d’accorder dans sa poésie une place centrale à la lumière et au soleil est désormais acquise. La réflexion d'Elýtis sur ce que doit être la structure d'un poème commence aussi à faire son chemin. Cette réflexion se développe sur l'art et de la peinture, complémentaires de la poésie selon Elýtis.
"La distance infinie qui sépare une statuette cycladique d'un galet, il nous est impossible de la mesurer avec la même aisance que nous le faisons quand il s'agit de centaines d'années-lumière". Il retourne en Grèce en 1953 où il reprend d’importantes responsabilités culturelles. Son long silence d’écrivain se rompt avec la publication en 1959 d’"Axion Esti", livre porté en lui pendant quatorze ans et qui sera un événement considérable en Grèce. Toute l’histoire passée et à venir de la Grèce s’y trouve. Ce mélange d’hymne païen à la Walt Whitman et de rituel de liturgie byzantine est l’acte fondateur de la poésie grecque contemporaine. Il est un nouvel évangile. Il s'installe dans le quartier de Kifissia, à Athènes, et travaille pour le théâtre. Il devient membre du conseil d'administration du Théâtre d'Art, fondé par le metteur en scène grec Karolos Koun, auquel il consacre un article, en 1959, pour fêter ses vingt-cinq ans de théâtre. Pour Karolos Koun, il traduit "Le cercle de craie caucasien" de Bertolt Brecht. Il traduit aussi "Ondine" de Jean Giraudoux, pièce représentée en 1956 au Théâtre National d'Athènes. Il préside également le conseil d'administration du Ballet-Théâtre. Parallèlement, il poursuit la rédaction de deux importantspoèmes: "Six plus un remords pour le ciel", achevé dans sa seconde version en juin 1958, et surtout "Axion Esti",monument poétique qui l'occupe depuis plus de sept ans. Des extraits d'"Axion Esti" sont d'abord publiés dansla Revue d'Art, mais l'accueil des critiques est très défavorable, et Elýtis en est profondément déçu. Achevé en décembre 1959, le poème est publié en 1960, et marque le début de la gloire d'Elýtis et à présent l'opinion a évolué, d'importants critiques littéraires manifestent un intérêt grandissant pour son œuvre et multiplient les études à son sujet. Axion Esti est couronné la même année par le Grand Prix National de Poésie. La vie privée du poète est cependant marquée par deux deuils qui l'affectent douloureusement. Après une grave maladie, son frère Constantin meurt le quinze juillet 1960, et enfin sa mère décède le dix-neuf septembre de la même année.
"Cela précisément constitue notre talon d'Achille et c'est pourquoi nous rivalisons désespérément avec le savoir". Devant le coup d’état en Grèce de 1967, Elytis s’exile en France jusqu’en 1972. En 1978 il publie "Maria Nepheli", Marie des Brumes, dialogue entre une jeune fille et un antiphoniste, sans doute lui-même. Les dernières années de la vie d'Elýtis sont marquées par un retrait progressif de la vie publique, dû à la maladie. Il souffre depuis plusieurs années d'anémie hémolytique et d'infections pulmonaires qui l'obligent à de fréquentes hospitalisations. Ainsi, en 1988, il doit renoncer à se rendre à Paris pour l'inauguration d'une exposition qui lui est consacrée au Centre Georges Pompidou. Il reste néanmoins entouré par ses plus proches amis, et par la compagne des treize dernières années de sa vie, la poétesse Ioulita Iliopoulou. Et il ne cesse pas d'écrire. En 1990, la prose poétique de "Voie Privée" s'accompagne de 81 gouaches, aquarelles et dessins. En 1991, paraît le poème "Dit de Juillet" avec des photographies de la jeunesse d'Elýtis. En 1993, dans une lettre rendue publique, il apporte son soutien à Antónis Samarás qui vient de créer un nouveau parti politique, le "Printemps politique". L'œuvre du crépuscule de sa vie, toute de méditation et de contemplation devant la nature, laisse s'exhaler, malgré lui, un parfum de tristesse dont témoignent les titres des derniers recueils: "Les Élégies d'Oxopétra", "À l'ouest du chagrin", et "Lejardin des illusions", publiés en 1995. Homme solitaire, jamais marié, il s’enferme à Athènes et meurt d’une crise cardiaque le dix-huit mars 1996 après des années de maladie, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. "Je considère la poésie comme une source d’innocence emplie de forces révolutionnaires. Ma mission est de concentrer ces forces sur un monde que ne peut admettre ma conscience, de telle manière qu’au moyen de métamorphoses successives, je porte ce monde à l’exacte harmonie de mes rêves. Je me réfère à une sorte de magie moderne dont la mécanique nous conduit à la découverte de notre vérité profonde. C’est pourquoi je crois, par idéalisme,que j’évolue vers une direction encore jamais atteinte. Espérant obtenir une liberté délivrée de toute contrainte, une justice qui puisse être confondue avec l'absolu, je suis un idolâtre, qui sans le vouloir, parvient à la sainteté".
"Est-il vrai qu'à la lumière, il arrive de jaillir de l'intensité suprême du noir ? L'amour le confirme d'une autre façon. Quand deux corps nus parlent, la part anecdotique de leur histoire, son côté accablant, s'efface". Et Elytis procède bien par métamorphoses, par analogies de lumière. Lui qu’on a facilement catalogué enfant du surréalisme français et de la Grèce Antique s’est toujours défendu de cela, le mariage entre l’influence de la mer Égée et de Paul Eluard et André Breton. Mais cela n’est pas si évident et il avouera que le surréalisme a contribué "à vaincre sa timidité naturelle". Certainement plus que cela en l’ouvrant sur l’inconscient. D’ailleurs le surréalisme a changé complètement la poésie grecque en brisant l’académisme ambiant, et en prêchant l’amour fou et la joie de la vie. Cela Elytis ne pourra le nier, ni tous les autres poètes grecs à sa suite. Elytis comme bien des poètes grecs dit "le ciel et de la mer, le soleil et la lune, les végétaux, les filles, l’amour". Enfant d’Éolie, il est dans la chair de son monde, avec tout son corps et toute sa lucidité. Sa filiation profonde avec sa terre, son île de Lesbos, la mer Egée, dont sa famille était issue, lui fait revivre et traverser dans ses mots les figures du Héros et d’Éros, et aussi recomposer et restituer les poèmes de Sapho de Mytilène, sa lointaine cousine. Celle, la brune, la sensuelle, 2500 ans plus tôt avec qui il aurait pu jouer dans les mêmes jardins, se baigner dans les mêmes fontaines, courir dans la même île. Le mystère de la lumière que chante Elytis, il le trouve dans la danse d’un lézard sur une pierre pour célébrer le soleil, dans la danse des dauphins dans la mer, dans un papillon qui se pose sur la nuque fragile d’une jeune fille, "dans les sources du jardin et dans l’horloge qui se trompe sans arrêt d’heure". On peut, surtout en langue en grecque, trouver toute l’odeur du sel dans ses mots, les embruns de l’amour, la dérive des îles, les reflets mouvants du sable et de la mer, le soleil englouti en elle, la vie frémissante, le sexe des femmes et des coquillages, un banc de poissons qui s’enfuit, un volcan sous l’eau. Au plus près des racines des choses et de la nature, Elytis s’enveloppe aussi d’une forêt d’ombres, d’une forêt de symboles. Utopie et magie, espoir dans l’existence humaine sont sous-jacents. Besoin de tenter de se fondre dans l’harmonie dumonde et de la création telle est la direction de ce qu’il appelle sa mission. Elytis a un souffle messianique.
"Le baiser, qui n'a pas subi la moindre évolution depuis la nuit des temps, se trouve être la chose la plus nouvelle et la plus neuve dont nous disposions". Odysseus Elytis se revendique comme un poète de la "métaphysique solaire". Il cherche non pas "la belle clarté de la raison", mais la limpidité magique et irrationnelle qui sourd au dedans et au dehors des choses et des êtres. Il aura cherché une immense transparence, et chaque mot se veut translucide et lucide à la fois. Une large part d’irrationnel baigne ses poèmes et l’émergence de l’inconscient en Grèce, terreau du surréalisme, lui doit beaucoup, comme à celle de sa génération des années vingt. Et sa poésie a d’abord été formée à l’étranger, en France notamment avant d’être retrempée puissamment dans le sol grec et ses mythes. Il a en lui du sculpteur de statues antiques et du peintre d’icônes byzantines. Sa suggestion de la transcendanceet du divin, il l’opère par la lumière, la sensualité. Il y a un sens profond du sacré chez Elytis, comme un amour profond du trivial de la vie humaine. Il ne faut point oublier qu’Elytis était également peintre et tout procéder en lui par visions et par images, par collages aussi issus de chers amis surréalistes parisiens. Mais il était avant tout le poète de l’exil de la lumière, de celui qui recherche l’harmonie des tensions opposées. Finalement il n’aura que poli et repoli que quelques mots: ciel, mer, éther, pierres, jeune fille, bleu vif, soleil et liberté. Et ces mots sont encore vibrants et mouillés sortis de l’onde. Elytis a replacé la poésie grecque dans son héritage certes occidental, mais aussi profondément oriental. Et bien des allusions alors nous restent obscures. Sa langue très riche est imbibée d’histoires et de mythes, de rituels antiques ou byzantins, et d’arrière-plans difficiles à transcrire. Lui le natif de Crète a une forme labyrinthique et peu de fils d’Ariane nous sont donnés, pourtant la lumière est déjà là, même si nous ne comprenons pas ce qui l’amène. Il y a une part de magique dans l’écriture d’Elytis, de chamanisme des mots comme une Pythie. Comment rendre les messages des Dieux ? Dans son discours de Prix Nobel, il concluait ainsi: "Tenir le soleil dans ses mains sans être brûlé, le transmettre comme une torche à ceux qui viendront après nous, est un acte douloureux, mais je crois, un acte béni. Nous en avons toujours besoin. Un jour les dogmes qui maintiennent enchaînés les hommes seront dissous devant une conscience tant inondée de lumière qu’elle fera qu’un avec le soleil, et il adviendra alors l'immensité des rivages idéaux de la dignité humaine et de la liberté".
Bibliographie et références:
- Odysseus Elytis, "Six plus un remords pour le ciel'
- Odysseus Elytis, "Orientations"
- Odysseus Elytis, "Les clepsydres de l’inconnu"
- Odysseus Elytis, "Marie des Brumes"
- Odysseus Elytis, "Le monogramme"
- Odysseus Elytis, "Belle et étrange patrie"
- Odysseus Elytis, "Temps enchaîné et Temps délié"
- Odysseus Elytis, "Axion Esti"
- Odysseus Elytis, "Vingt-quatre heures pour toujours"
- Odysseus Elytis, "Le petit navigateur"
- Odysseus Elytis, "En avant lente"
- Odysseus Elytis, "Les Élégies d'Oxopetra"
- Angélique Ionatos, "De Sappho à Elytis"
- Yannis E. Ioannou, "Odysséas Elýtis"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Le secret de tout est d'écrire dans l'instant, le battement de cœur, le flot du moment, laisser les choses sans délibération, sans se soucier de votre style, sans attendre un moment ou un lieu approprié. J'ai toujours travaillé de cette façon. J'ai pris le premier papier, la première porte, le premier bureau, et j'ai écrit, j'ai écrit, j'ai écrit. En écrivant dans l'instant, le battement de cœur de la vie est pris". Né à Long Island, dans l’État de New York, en 1819, cet homme du peuple, menuisier à ses heures, produisit une œuvre novatrice, brillante, exprimant l’esprit démocratique du pays. C’était un autodidacte qui avait abandonné l’école à l’âge de onze ans pour travailler. Il lui manqua donc l’instruction traditionnelle qui faisait de la plupart des auteurs américains des imitateurs respectueux des anglais. Son recueil, "Feuilles d’herbe" (1855), qu’il réécrivit, révisa pendant toute sa vie, contient le "Chant de moi-même", poème le plus original qu’ait jamais écrit un américain. Les éloges enthousiastes d’Emerson et de quelques autres pour ce volume audacieux confirmèrent au poète sa vocation, même si le livre ne connut pas un grand succès auprès du public. Son œuvre visionnaire, qui célèbre toute la création, a été largement inspirée par les écrits d’Emerson, en particulier son essai "The Poet" qui annonçait une sorte de barde, robuste, sincère, universel, étrangement proche de Whitman lui-même. La forme novatrice du poème, vers libres et absence de rimes, sa libre célébration de la sexualité, sa vibrante sensibilité démocratique et son affirmation parfaitement romantique de l’identité du poète avec ses vers, avec l’univers et avec son lecteur, changèrent définitivement le cours de la poésie américaine. Plus que tout autre écrivain, Whitman inventa le mythe de l’Amérique démocratique. "De toutes les nations, les américains possèdent probablement la nature poétique la plus complète. Les États-Unis sont certainement le plus grand des poèmes". En écrivant ces mots, il avait la hardiesse de prendre le contre-pied de l’opinion généralement admise selon laquelle l’Amérique était trop brutale et trop neuve pour comprendre la poésie. Il inventa une Amérique intemporelle de la liberté de l’imagination, peuplée d’esprits pionniers venus de toutes nations. Le romancier et poète britannique, D.H. Lawrence, le décrivit comme le poète de "la grand-route". "Feuilles d’herbe" est aussi immense, énergique et naturel que le continent américain. C’était l’épopée que des générations de critiques américains appelaient de leurs vœux, même s’ils ne lecomprirent pas. La pulsation du mouvement que l’on perçoit dans le "Chant de moi-même" est comme une incessante musique: "Mes attaches et mon lest m’abandonnent, je borde d'immenses sierras, mes paumes couvrent des continents, je chemine avec ma vision". La voix de Walt Whitman électrise le lecteur moderne par sa proclamation de l’unité et de la force vitale de toute la création. Il fut incontestablement un extraordinaire novateur. C’est lui qui a créé le poème autobiographique, qui a fait de l’américain ordinaire un barde, du lecteur un créateur, c’est de lui que vient la découverte toujours actuelle, de la forme "expérimentale", de la libre versification, de la poésie de l'Amérique démocratique.
"Le chemin de la sagesse est pavé d'excès. La marque d'un véritable écrivain est sa capacité à mystifier le familier et à familiariser l'étrange. Un écrivain ne peut rien faire pour les hommes si ce n'est simplement leur révéler la possibilité infinie de leur propre âme. J'existe tel que je suis, cela suffit, si personne d'autre au monde ne le remarque, je me sens heureux, et si tout le monde le remarque, je me sens heureux". On sait assez que "Feuilles d’Herbe" représente l’œuvre d’une vie. Cette œuvre, de 1855 à 1891, a connu de multiples métamorphoses, pour, finalement, s’imposer comme le chant de la conquête de soi, et une manière de mode d’emploi lyrique du nouveau monde. Elle célèbre le corps vivant de l’individu-citoyen, la foi dans le progrès humain, par delà les épreuves subies par la nation en marche vers son destin. Elle construit à vrai dire ce que, sans doute, Walt Whitman considérait comme le monument littéraire destiné à prouver la grandeur de la tâche entreprise par son pays, au sortir de la guerre civile, et sous le patronage de la grande ombre du Président martyr qui avait su et libérer la partie asservie du corps social et réunifier les deux parties de l’empire enformation, au seuil de l’ère industrielle. L’œuvre poétique de Whitman vise à l’édification d’une nouvelle civilisation, apte à former une espèce neuve d’êtres et à donner au monde l’exemple d’une réussite enfin indiscutable, qui puisse servirde modèle à tous les peuples, l’enthousiasme dont cette civilisation serait porteuse constituant le meilleur des ferments pour l’avenir. Walt Whitman est né le trente-et-un mai 1819 à West Hills aux États-Unis. Son père, charpentier, est quaker, libre penseur et partisan convaincu du parti démocrate. L'aîné de ses quatre frères meurt syphilitique et aliéné, le cadet est alcoolique et tuberculeux, et le benjamin handicapé physique et mental, tandis que sa plus jeune sœur souffrira toute sa vie d'hypocondrie. En 1823, sa famille s'installe à Brooklyn, ce qui n'empêche pas le tout jeune Walter de rendre de nombreuses visites à ses grands-parents, à Long Island, où il aime marcher au bord de l'océan. Il quitte l'école très tôt, vers onze ans, exerce tour à tour les métiers de garçon de courses, apprenti typographe, ce qui lui permettra de réaliser lui-même la première édition de "Feuilles d'herbe" en 1855, maître-instituteur, et enfin journaliste à partir de 1838.
"Avez-vous appris les leçons uniquement de ceux qui vous admiraient, étaient tendres avec vous et vous mettaient à l'écart ? N'avez-vous pas appris de leçons de ceux qui se sont préparés contre vous et ont contesté des passages avec vous ? Et l'invisible est testé par le visible, jusqu'à ce que le visible devienne invisible et soit testé à son tour". Ses premières œuvres sont des articles assez insipides et sacrifiant aux codes journalistiques de l'époque, ainsi que des nouvelles et un roman médiocre décrivant les méfaits de l'alcoolisme. Rien n'y fait pressentir l'émergence ultérieure du poète. En revanche, le jeune Whitman est déjà fasciné par la ville de New York, ses foules immenses, son bouillonnement culturel. Il est en particulier grand amateur d'opéra. Son activité de journaliste le conduit à devenir rédacteur en chef de plusieurs journaux, et à faire une tentative, malheureuse, de transplantation à La Nouvelle-Orléans et à Saint-Louis (1848). Il se métamorphose pendant trois ans (1851-54) en charpentier sur les chantiers de son père. Cependant, il lit goulûment toutes sortes de livres, qui vont de La Bible à Nathaniel Hawthorne, en passant par les classiques grecs ou romains et les ouvrages scientifiques. Il commence également (depuis 1847) à prendre des notes sur des sujets divers, dans des carnets qui deviendront le laboratoire du futur poète. En 1855, paraît la première édition de "Feuilles d'herbe", composée de douze poèmes précédés d'une véritable profession de foi démocratique. L'ouvrage connaîtra de nombreuses éditions corrigées et amplifiées tout au long de la vie de l'auteur. Pendant la guerre de Sécession, Whitman se rend à Washington, où il soigne des blessés des deux camps. Nommé en 1865, à un poste subalterne, dans un bureau ministériel, il perd cet emploi lorsque l'un de ses supérieurs découvre qu'il est l'auteur d'un livre scandaleux. Mais à la suite d'une campagne de ses amis célébrant la générosité du "bon poète aux cheveux gris", il peut occuper un autre poste dans un ministère, qui lui laisse de nombreux loisirs. La permanence du thème démocratique, dans nombre de poèmes de "Feuilles d'herbe", contraste avec le pessimisme et l'amertume d'un ouvrage au titre trompeur: "Perspectives démocratiques", publié en 1871. Whitman y dénonce la trahison des idéaux révolutionnaires par l'Amérique de "l'âge doré". Deux ans plus tard, après une sérieuse attaque de paralysie, il s'installe à Camden (New Jersey), dans la maison de son frère. Il y passera le reste de savie, à compléter et corriger ses Feuilles et à rédiger un livre autobiographique, publié en 1882-83 sous le titre "Jours exemplaires". Sa réputation commence à croître au cours des années 1870 et 1880, en Amérique et surtout en Europe, il vit dès lors comme une sorte de gourou, entouré de disciples qui célébreront sa mémoire après sa mort. Ses dernières années sont marquées par la maladie, suprême ironie pour ce chantre inlassable de la santé. Il meurt le vingt-six mars 1892 à Camden, à l'âge de soixante-douze ans. Il repose aux côtés de sa famille, au Harleigh Cemetery, dans le New Jersey.
"Les batailles se perdent dans le même esprit dans lequel elles sont gagnées. Je fais la fête et je chante pour moi-même. Et ce que je dis de moi maintenant, je le dis de vous, parce que ce que j'ai est à vous, et chaque atome de mon corps est à vous aussi". Le chant est une chose, et Whitman indiscutablement a créé, d’un même élan, une manière étonnante d’en concevoir et la modulation et le contenu, et la forme et les échos, et inauguré une lignée de poètes qui, prenant appui sur son œuvre, en ont poursuivi les intentions, dire la réalité de cette nouveauté-là, et bien sûr apporter à l’entreprise tous les correctifs, nécessaires sans aucun doute. Ainsi, pour ne prendre qu’une seule formule tirée du "Song of Myself", comment ne pas voir la filiation, ou la dérivation, et la déviation à la fois, du "All truths wait in all things" de Whitman au "No ideas, but in things" de Williams ? On passe d’une foi absolue en une sorte de pertinence accordée à l’ensemble du donné de la réalité, de cette conviction, cette ardente certitude, que les réalités sensibles du monde contiennent ainsi leurs vérités en puissance, que l’idéal demande à se réaliser dans les faits, à une exigence de réalisme tout autrement objectif, au sens le plus fort, et quasi-systématique. Les "vérités" que Whitman voyait "en attente", en suspens dans les "choses" du monde, l’homme, et surtout l’aède whitmanien, étant là pour parfaire ces vérités des choses en les disant, Williams, lui, n’enconsidère plus que la face visible, en quelque sorte. Les choses sont là, les faits existent. En ces choses et ces faits ilexiste des "idées", nous dit-il, et par conséquent si le poète a une mission, mais disons plutôt un réel travail à accomplir, c’est d’aller tirer de cette considération des choses les idées qui s’y trouvent, parce qu’elles sont telles qu’elles sont, leschoses. Plus loin encore dans le siècle suivant Whitman, George Oppen dira, dans "Of Being Numerous", au tout début de sa méditation: "There are things, we live among and to see them/Is to know ourselves". "Il est ainsi des choses parmi lesquelles nous vivons “et les voir, c’est nous connaître nous-mêmes, en toute liberté et de façon très harmonieuse. Whitman s’est attelé le premier en tant que poète à chanter les êtres qui doivent constituer le peuple où la chose trouverait à exister, et à penser la chose telle qu’en attente de soi. Il a rédigé un long essai, très étonnant car à la fois débordant de cet enthousiasme qu’on lui connaît et plein d’une sorte d’amertume devant les obstacles qui freinent l’ampleur de la tâche à accomplir et que ses contemporains ne soupçonnent pas, occupés qu’ils sont à copier l’ancien monde dans ses travers les plus ridicules au lieu de se mettre à inventer ce qui doit être inventé pour que le nouveau monde soit la terre de l’avenir advenu, et cet essai, il l’intitule, tout simplement, de façon docte, "Democratic Vistas".
"Les héros inconnus infinis valent autant que les plus grands héros de l'histoire. La plus petite feuille d'herbe nous apprend que la mort n'existe pas. Que s'il a jamais existé, ce n'était que pour produire la vie. L'art de l'art, la gloire de l'expression et le soleil des lettres c'est la simplicité". Ces "Perspectives démocratiques" ont été conçues par Walt Whitman comme un texte destiné à évoluer en s’étendant dans le temps d’une vie. Il s’agissait de traiter du présentet du futur des États-Unis sous leurs aspects religieux, social, politique et artistique. Whitman voyait le texte se développer selon le principe d’une "accumulation successive". Le projet n’ayant jamais été réalisé sous cette forme idéale, la version finale du texte a été publiée en 1876 et il est la juxtaposition, arrangée, mise en forme, de plusieurs articles successifs publiés dans des journaux. Le titre de l’essai est devenu célèbre, tel un lieu commun, au point de servir de signe de ralliement pour nombre d’ouvrages visant à mettre en valeur la perpétuation d’une sorte de sentiment national unanimement partagé. Ainsi le New York Times, récemment, l’utilisait pour fêter l’élection de Barack Obama. Les États-Unis regardent aisément l’avenir comme l’horizon vers lequel chacun des citoyens doit porter son regard. Il est remarquable de constater que ce titre est utilisé pour l’accession d’un africain-américain au poste de vigie présidentiel, alors que Whitman évite, précisément, lui, d’aborder de front le problème de l’égalité raciale, malgré l’adoption alors des quatorzième et quinzième amendements qui garantissent cette égalité. "Toute personne née ou naturalisée aux États-Unis, et soumise à leur juridiction, est citoyen des États-Unis et de l’État dans lequel elle réside" dit l’un, en 1868. "Le droit de vote des citoyens des États-Unis ne sera refusé ou limité par les États-Unis, ou par aucun État, pour des raisons de race, couleur, ou de condition antérieure de servitude", dit l’autre, en 1870. Whitman se garde de s’appuyer jamais sur ces textes constitutionnels, et s’en tient à quelques fortes obsessions personnelles, qui font l’originalité de son essai. Derrière le poète, se cachait un grand démocrate. Bref, le poète-lettré apprendrait à lire à son multiple concitoyen, lequel deviendrait ainsi un lecteur athlétique, un adepte de la lecture active conçue comme une lutte de gymnaste, le texte offert étant en quelque sorte le soutien, actif lui aussi, de l’exercice. Ainsi le lecteur, comme l’auteur du poème, écrirait l’à-venir de l’idéal démocratique.
"L'avenir n'est pas plus incertain que le présent. Arrêtez avec moi jour et nuit et vous posséderez l'origine de tous les poèmes, vous posséderez le bien de la terre et du soleil. Il reste des millions de soleils, vous ne prendrez plus les choses de seconde ou de troisième main. Tu ne regarderas pas non plus à travers les yeux des morts. Tu ne te nourriras pas des spectres des livres, tu ne regarderas pas non plus à travers mes yeux, ni ne me prendrez des choses, les écouterez partout et les filtrerez de vous-même". Un des principes sur lesquels s’appuie Whitman pour soutenir son idéal est la déclaration de principe de Lincoln. Whitman n’a que peu croisé Lincoln, mais il a eu des relations de fait plus suivies avec l’administration du successeur de celui-ci, Andrew Jackson. Le poète a fait pendant le conflit qui a mis le pays en péril l’expérience des hôpitaux militaires et il travaille désormais au service du département de la Justice, de 1865 à 1869. La scène politique était alors assez agitée. Le Président a eu à lutter contre le Congrès. C’est Jackson qui a permis la ratification du treizième amendement, abolissant l’esclavage sur tout le territoire des États, et qui, donc a rendu la "Proclamation d’Émancipation" de Lincoln permanente. Les réels problèmes allaient dès lors commencer. Lincoln, comme Harriet Beecher Stowe par exemple, la romancière de "La Case de l’Oncle Tom", avait été partisan, avant la guerre civile, de renvoyer les esclaves libérés en Afrique ou dans les Caraïbes, afin que leur présence ne perturbe pas le développement de la nation blanche. La guerre avait changé les données, puisque Lincoln avait finalement, avec l’Émancipation, permis aux esclaves libérés de s’engager dans l’armée du Nord. Les "Perspectives démocratiques" sont nées de cette nécessité de plaider pour la réalisation de l’idéal dont le nouveau monde était porteur, sans en être encore pleinement conscient. C’était donc une idée en sommeil dans les choses, et sa vérité demandait à être dite, ainsi le concevait Whitman. De même il considérait qu’il était de son devoir de donner à ce plaidoyer une voix, celle du "Lettré" du futur dont il brosse le portrait idéal. Un composé de Shakespeare, des bardes sacrés, des juifs, d’Eschyle, de Juvénal, dit-il, mais "pour les desseins futurs et démocratiques, des poètes d’un ordre plus élevé que chacun de ceux-là", une "classe de bardes qui fassent concorder, maintenant et pour toujours, l’être physique rationnel humain avec les ensembles de l’espace et du temps, et avec ce vaste et multiforme spectacle de Nature, qui l’environne", et dont, à l’évidence, l'auteur des "Feuilles d’Herbe" est le pendant réel, convaincant dans la forme originale qu’il a donnée à son œuvre.
"Reposez-vous avec moi dans l'herbe, lâchez le haut de votre gorge. Ce que je veux, ce ne sont ni des mots, ni de la musique ou des rimes, ni des coutumes ou des conférences, pas même le meilleur; Seul le calme que j'aime,le bourdonnement de ta précieuse voix. Le livre le plus sale de tous est le livre effacé". On sait fort peu de chose sur la gestation des douze poèmes qui constituent la première édition de "Feuilles d'herbe" (1855). Aucun des poèmes n'a de titre, et le titre de l'œuvre n'est pas précédé du nom de l'auteur. En revanche, le frontispice consiste en un daguerréotype d'un homme barbu, à la pose nonchalante, habillé comme un ouvrier. Ces bizarreries sont peu de chose, comparées à la manière dont le premier poème, qui sera plus tard intitulé "Walt Whitman", puis"Chant de moi-même", impose au lecteur une "persona" envahissante et l'invite, dès le premier vers, à être témoin d'une inlassable autocélébration: "Je me célèbre et me chante moi-même." C'est peu dire que cette poésie est narcissique. Elle fait du narcissisme un mode de percevoir et de penser, et les récritures du poème au fil des années amplifieront les accents de ce grand orgue. La seconde section est une déclaration d'amour auto-érotique, fondée sur les rythmes biologiques de l'inspiration et de l'expiration, sur le battement du cœur et le son de la voix perçu par le locuteur même. Le narcissisme fonde également un contrat de lecture inédit. Il apparaît très vite, en effet, que ce "Moi" intarissable est aussi infiniment hospitalier, puisqu'il ne tire sa puissance visionnaire que de la communion quasi mystique posée dès les premiers vers. Comme Victor Hugo, Whitman pourrait s'écrier:"Insensé, qui crois que je ne suis pas toi!" Cette capacité de fusion, le mot de Whitman est "absorption", conduit à un processus kaléidoscopique: témoin insatiable de la vie collective, ouïe infiniment réceptive aux bruits de la ville, œil sans cesse en alerte, la persona de "Chant de moi-même" se déplace en une suite de glissements vertigineux. Bientôt, la subversion devient explicite, lorsque le moi omniprésent fait écho aux "voix depuis longtemps muettes", celles des prisonniers et des esclaves, des malades et des désespérés, puis aux "voix interdites des sexes et des appétits de la chair". Vainqueur des censures, le "Je" échappe à l'espace et au temps et devient l'incarnation de toutes les existences, de la plus modeste à la plus héroïque, prêtant son "oreille attentive" au moindre signe de vie.
"Je rencontre de nouveaux Walt Whitman tous les jours. Il y en a une douzaine à flot. Je ne sais pas qui je suis. Comme c'est étrange, si vous venez me rencontrer et que vous voulez me parler, pourquoi ne me parlez-vous pas ? Et pourquoi ne devrais-je pas te parler ?" Cette première version de "Feuilles d'herbe", qui se présente alors comme un mince quarto, passe quasi inaperçue n'obtenant qu'un petit succès de scandale, le poète John Greenleaf Whittier jette même au feu l'exemplaire qu'il vient de lire. Certains poèmes, les "Enfants d'Adam", qui chantent ouvertement la sexualité, embarrassent, au point qu'Emerson ne parvient pas à faire rencontrer à l'auteur les gloires littéraires du temps, Henry Longfellow, James Russell Lowell, et Oliver Wendell Holmes. Aucun d'eux n'accepte un contact aussi compromettant. Seul des écrivains reconnus, Ralph Waldo Emerson salue l'apparition d'un grand créateur, dans une lettre personnelle à l'auteur dont ce dernier ose publier un extrait dans la deuxième édition amplifiée du livre, en 1856. Cette deuxième édition contient outre les douze poèmes originaux, dont certains ont été révisés, vingt autres nouveaux textes dont le très beau "Sur le bac de Brooklyn", véritable méditation poétique sur le flux et la stase. Le sautres poèmes de 1856 traduisent une volonté "prophétique" de plus en plus affirmée. Le Whitman de 1856 est celui qui cite en Quatrième de couverture la lettre d'Emerson le saluant "au commencement d'une grande carrière" et celui qui développe dans le "Chant de la terre qui tourne" une version très personnelle de la doctrine transcendantaliste, complétée dans le "Chant de la grand-route" par une mystique de la camaraderie et de l'errance. Après une période de crise, une troisième édition de l'ouvrage suit en 1860, beaucoup plus ample et publiée à Boston. Curieusement, l'indignation des moralistes devait se concentrer sur le premier groupe, comme si le second n'avait pas été lu, ou pas compris. Chaque poème est un organisme autonome, dont on peut suivre la gestation et la maturation, mais l'œuvre tout entière laisse également deviner la présence de strates successives. La croissance organique de l'œuvre a d'ailleurs inspiré à la critique diverses métaphores végétales qui font ainsi écho au livre. Le gros volume que nous pouvons lire aujourd'hui est d'une densité très inégale. Il y a aussi chez Whitman un poète-lauréat autoproclamé, thuriféraire d'une Amérique trop lisse, créateur d'images d'Épinal, qui a enchanté nos ancêtres mais qui laisse froid le lecteur contemporain. En revanche, si le barde national a pâli, le chantre de l'amour et de la mort n'a cessé de s'imposer à la critique moderne. Pour beaucoup, Walt Whitman et Emily Dickinson sont les deux piliers de la poésie américaine du XIXème siècle. En France, Walt Whitman a eu une grande influence sur les poètes symbolistes.
Bibliographie et références:
- Gustav Theodore Holst, "Ouverture Walt Whitman"
- Fernando António Nogueira Pessoa, "Salut à Walt Whitman"
- Jim Jarmusch, "Down by Law"
- Peter Weir, "Le Cercle des poètes disparus"
- Patrizia Lorenzi Danitti, "Walt Whitman"
- Basil de Sélincourt, "Walt Whitman"
- Yves Carlet, "Walt Whitman"
- John Burroughs, "Walt Whitman, a study"
- John Bailey, "Walt Whitman"
- W.S. VanDyke, "Walt Whitman, a study"
- Kevin C. Shelly, "The Fred Gray Association"
- Matthew Wills, "Walt Whitman"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Mon cœur, pourquoi ces noirs présages ? Je suis triste à mourir. Une histoire des anciens âges hante mon souvenir. Déjà l'air fraîchit, le soir tombe, sur le Rhin, flot grondant. Seul, un haut rocher qui surplombe brille aux feux du couchant. Là-haut, des nymphes la plus belle, assise, rêve encore. Sa main, où la bague étincelle, peigne ses cheveux d'or. Le peigne est magique. Elle chante, timbre étrange et vainqueur, tremblez fuyez, la voix touchante ensorcelle le cœur". Né à la charnière de deux siècles, allemand de naissance et français d’adoption, Heinrich Heine illustre par sa vie et son œuvre une double tension entre révolution et romantisme, entre contestation des idées dominantes et désir d’intégration. Héritier des Lumières mais se considérant lui-même comme le dernier roi de l’école romantique, l’artiste n’a cessé de cultiver le mépris pour le prosaïsme et le matérialisme bourgeois tout en rêvant de s’intégrer socialement et culturellement aux couches supérieures de la bourgeoisie. Son existence est alors ainsi faite de dissonances et de contradictions. Tout à la fois écrivain engagé et ennemi farouche de la littérature à thèse, poète mais aussi dramaturge, nouvelliste, essayiste et journaliste, Heine s’est intéressé à tous les domaines, des arts à la philosophie en passant par la politique et l’histoire. Son œuvre constitue aujourd’hui une référence pour comprendre le premier XIXème siècle. Harry Heine naît à Düsseldorf le treize décembre 1797. Il est l’aîné de quatre enfants. Sa famille, de confession juive, appartient à la bourgeoisie locale. Le père, Samson, qui vient d’un milieu de marchands, tient un commerce de draps. La mère, Betty, issue d’une famille très respectée de banquiers et d’érudits, envoie ses fils étudier dans des lycées humanistes catholiques afin de faciliter leur assimilation à la société allemande. Destiné en tant qu’aîné à reprendre le commerce paternel, Harry reçoit une formation intellectuelle supérieure. En 1809, il entre au lycée de Düsseldorf, établi par Napoléon dans un ancien couvent franciscain. En 1811, Heine, âgé de treize ans, assiste à l'entrée de Napoléon dans Düsseldorf. En 1806, le roi Maximilien Ier de Bavière avait cédé sa souveraineté sur le duché de Berg à l'empereur des français. Certaines biographies avancent l'hypothèse infondée, selon laquelle Heine aurai tpu, pour cette raison, prétendre à la citoyenneté française. Contrairement aux assertions ultérieures de Heinrich von Treitschke, il ne le fit jamais. Son pays natal devint le grand-duché de Berg, gouverné par le beau-frère de Napoléon, Joachim Murat, de 1806 à 1808, puis par Napoléon lui-même jusqu'en 1813. État membre de la Confédération du Rhin, le grand-duché subissait une forte influence de la France. Durant toute sa vie, Heine admire l'Empereur pour l'introduction du Code civil, qui fit des juifs et des non-juifs des égaux aux yeux de la loi. En 1816, il entre dans la banque de son oncle Salomon Heine, à Hambourg. Salomon, qui, contrairement à son frère Samson, a vu prospérer ses affaires et, plusieurs fois millionnaire, il prend en charge son neveu. Jusqu'à sa mort en 1844, il lui apporte un soutien financier, bien qu'il n'ait que peu de compréhension pour ses penchants littéraires. Au cours de sa scolarité au lycée, Harry Heine s'était déjà essayé à la poésie. Depuis 1815, il écrit régulièrement. En 1817, pour la première fois, des poèmes de sa main sont publiés dans la revue "Hamburgs Wächter". Les amours malheureuses de Heine avec sa cousine Amalie (1800-1838) troublent la paix familiale. Par la suite, il fait de cet amour non partagé, le sujet de poèmes amoureux romantiques dans "Le Livre des chants". "Les parfums féminins sont les sentiments des fleurs".
"Dans sa barque, l'homme qui passe, pris d'un soudain transport, sans le voir, les yeux dans le ciel, vient sur l'écueil de mort. L'écueil brise, le gouffre enserre, la nacelle est noyée, et voila le mal que peut faire Loreley sur son rocher". Écrire sur Heine en Allemagne reste encore une chose délicate et périlleuse. Celui qui dit qu’on le surestime, qui le remet en question ou même le rejette, ne tient pas pour superflu, aujourd’hui encore, de prendre ses distances, ne serait-ce qu’en passant, avec ceux qui combattirent surtout le juif Heine. Inversement, celui qui évoque sa grandeur et son caractère exceptionnel doit toujours craindre qu’on le confonde avec ceux qui, pour quelque raison que ce soit, mènent une politique de réparation par des moyens littéraires. Ainsi, aujourd’hui encore, semble-t-il, la fumée des autodafés et des chambres à gaz continue d’obscurcir notre vue. En tout cas, les premiers auspices sous lesquels on recommença à s’intéresser à Heine après 1945 étaient loin de la sobriété critique et de l’objectivité scientifique. Car, bien sûr, pas plus que la haine des juifs, la réparation n’est une catégorie adaptée à l’élucidation d’un phénomène littéraire. En revanche, il est frappant de constater qu’il y a cinquante ou cent ans déjà, les discussions autour de Heine ne se caractérisaient en général pas par la sobriété ni l’objectivité, mais par des émotions exacerbées et un ressentiment profond. Depuis toujours en Allemagne, Heine déclenche des propos très enflammés. Même avant Auschwitz, son cas se trouvait toujours sur le fil du rasoir. Mais ce qui autrefois compliquait considérablement la discussion sur Heine et la complique encore actuellement, est, comme tout ce qui le concerne, inséparable de sa judéité, tout en cherchant à un autre niveau, par-delà toute forme de diabolisation antisémite et toute glorification philosémite. Aucun écrivain allemand n’a suscité de réactions aussi violentes de son vivant que Heinrich Heine. À l’exception de Goethe, aucun poète allemand, de loin, n’a bénéficié d’une popularité aussi grande. De même, l’histoire de la littérature allemande ne connaît pas de semblable exemple d’une réception posthume si agitée, ni si passionnée, ni bien sûr si ambivalente. Aucun des poètes allemands n’a été plus copieusement insulté, n’a été combattu avec plus d’obstination. Aucun n’a donné plus souvent prise à des polémiques si acharnées, où il en allait de questions aussi décisives pour le cours du monde que de savoir s’il fallait donner son nom à une rue ou à une université ou s’il fallait l’honorer par un monument ou une simple plaque commémorative. Aucun poète allemand n’a trouvé pareil écho à l’étranger, aucun n’a été si souvent ni si radicalement attaqué ou défendu au moyen d’arguments démagogiques et de citations tronquées. En ce qui le concerne, la raison devient déraison.
"Là où l’on brûle des livres, on finira par brûler des hommes. C’est une étrange chose que la musique. Je dirais volontiers qu’elle est un miracle. Elle est entre la pensée et le phénomène: comme une médiatrice crépusculaire, elle plane entre l’esprit et la matière, apparentée à tous deux, et pourtant différente de tous deux. Elle est esprit mais esprit qui a besoin de la mesure du temps. Elle est matière mais matière qui peut se passer de l’espace". Mais rien ne serait plus inconsidéré que de prétendre que tout cela témoigne de sa grandeur. Car la popularité de Heine ne prouve en aucun cas la qualité de ses vers. Il est arrivé que ce soient précisément les plus faibles, les vers complaisants et routiniers, qui soient les plus aimés et les plus imités. Quant au succès de sa poésie à l’étranger, il le doit en grande partie au fait qu’elle est facilement traduisible en langues étrangères. En faire le reproche à Heine est tout bonnement insensé. D’un autre côté, cependant, la traductibilité d’un poème peut difficilement être un critère de qualité. L’échelle de sa poésie va du poème génial au pur produit d’artisanat. En outre, il ne faut pas perdre de vue que si la violence et la démagogie qui caractérisent la lutte autour de Heine ne peuvent certainement pas être justifiées par ses défauts manifestes, ils n’y sont toutefois pas étrangers. Les plus belles pièces de l'Intermezzo, qui est de 1823, et du "Retour" ("Heimkehr"), qui est de l'année suivante,sont des déclarations de passion sans espoir, des malédictions de l'indifférence ou des moqueries contre le monde, qui ne s'aperçoit de rien. "La Lorelei", la plus touchante création et le poème le plus populaire de Heine, éblouit d'abord celui dont elle va faire le malheur. Dans la solitude et le désespoir, Heine, un des premiers, invoque la mer. Il aimait la mer du Nord, il y est retourné chaque année, en particulier à l'île de Norderney: la Mer du Nord ("Die Nordsee") forme la dernière partie du "Livre des chants" ("Das Buch der Lieder"), où le poète, en 1827, a rassemblé toute sa production de jeunesse. C'est le premier volume des "Reisebilder" ("Tableauxde voyages", 1826-1827) qui a établi la renommée de Heine. Il réunissait les cents poèmes du "Retour", la première partie de la "Mer du Nord" et, en prose, le "Voyage dans le Harz" ("Die Harz reise"). Heine y créaitune manière de genre nouveau: récit actuel, impressionniste, artiste et en même temps critique où la prose et les vers se mêlent à tout moment. La suite des "Reisebilder" (1830-1831) allait offrir de beaux exemples de ce genre, qui marie la fantaisie et la vérité, dans "Tambour Le Grand", où le poète a alors transfiguré ses souvenirs d'enfance, et dans les "Bains de Lucques" et les autres récits italiens, rhapsodies à perdre haleine.
"Dans le Nord, un pin solitaire se dresse sur une colline aride. Il sommeille, la neige et la glace l'enveloppent de leur manteau blanc. Il rêve d'un beau palmier, là-bas, au pays du soleil, qui se désole, morne et solitaire, sur sa falaise de feu". Ce fut un provocateur né et un éternel fauteur de troubles. Il mit le doigt sur les blessures les plus douloureuses de ses contemporains sans réfléchir aux conséquences qui allaient nécessairement en découler pour lui. Cela le préoccupait très peu de savoir qu’il offrait aux autres une cible très facile, et ceci pas seulement parce qu’il adorait les jugements extrêmes et donc souvent contestables. Il n’assurait jamais ses arrières, les mesures de précaution étaient peu compatibles avec son tempérament. De fait, il se battait à visage découvert. On pourrait même dire. Il partit en exil pour ne jamais avoir à se mettre à couvert. Il fut un virtuose de la polémique. Mais de tact et de tactique, il ne voulut rien savoir. Il semblerait presque qu’il fût incapable de séparer le sujet traité de la personne impliquée. En tout cas, cela ne lui a jamais importé. Il aurait pu se permettre de renoncer aux plaisanteries puériles et aux mots d’esprit méchants, aux arguments faciles et aux piques malveillantes. Mais il ne cessait d’y avoir recours, même là où on ne l’avait pas provoqué. Rien ne le retenait d’accuser ses ennemis d’impuissance et d’homosexualité, d’énumérer toutes les sortes d’infirmités physiques dont ils souffraient selon lui. Aussi injustement qu’on l’eût traité, de son vivant mais aussi plus tard, lui-même ne fut pas moins injuste. C’est ainsi qu’il pourvut d’un matériau riche et souvent efficace presque automatiquement tous ceux qu’il avait attaqués et tous ceux qui, pour d’autres raisons, voulaient écrire contre lui. Cet admirable buteur réalisa nombre de buts contre son propre camp et s’en accommoda placidement. À cela s’ajoute alors le goût louable de Heine pour la concision aphoristique, les formulations spirituelles et acérées, consciemment outrées et, par-là, particulièrement marquantes. Elles font de ses vers et de sa prose une matière que l’on peut extraordinairement bien citer. Et avec des citations de Heine, on peut sans peine prouver beaucoup de choses. Seulement, en règle générale, justement parce qu’il est si facile de se servir de ses déclarations, on n’y gagne pas grand-chose. L'homme savait se faire des ennemis.
"La mer a ses perles, le ciel a ses étoiles, mais mon coeur, mon cœur a son amour. Le peuple français estcomparable à un chat. Même s'il tombe de très haut, il retombe en bonne posture. Napoléon souffla sur la Prusse, et la Prusse cessa d'exister". Car si les réactions contradictoires et souvent agressives par rapport à Heine ont été favorisées et intensifiées par des circonstances nombreuses et très diverses, elles tirent leur origine profonde de son caractère particulier qui, cependant, et c’est surtout cela qui est important, ne se manifeste pleinement dans aucun de ses écrits. Il n’y a aucun livre de Heine qui serait aussi représentatif que,par exemple Faust, ou "La Montagne magique", ou "Le Procès pour leurs auteurs". Si l’on veut lui rendre justice, il faut absolument voir son œuvre trouble et inégale, ambivalente et incomparable, semblable en cela du reste à celle de Brecht, comme un tout. Elle consiste en de nombreuses, pour la plupart petites, parties et se révèle finalement être une réelle unité. Parfaite, l’œuvre de Heine ne l’est certainement pas. Mais elle représentait à son époque une chose inouïe, parfaitement scandaleuse. Ses écrits forment les fragments d’une seule et unique provocation. La biographie de Heine va du moyen-âge juif à la modernité européenne. L’œuvre de Heine nous conduit du romantisme allemand à la modernité des allemands. Lui seul réussit ce qui après l’ère Goethe et Schiller, Kleist et Hölderlin était absolument nécessaire: la "dépathétisation" radicale de la poésie allemande. Il la libéra du sublime et du digne, de l’hymnique et du solennel et aussi de l’obscur. Et il lui donna ce dont elle avait privé le plus le lecteur allemand: la légèreté et la grâce, le charme et l’élégance, l’humour et l’esprit, la rationalité et l’urbanité et, à l’occasion, aussi la frivolité. Que le chant et la pensée ne s’excluent pas forcément, on le savait déjà avant Heine, et d’autres avaient déjà démontré que, même dans les contrées germaniques, il est possible d’être un poète et en même temps un penseur. Mais Heine fut le premier à réaliser la synthèse impeccable de poésie et d’intellect sans surcharger la poésie de philosophie, comme c’était le cas la plupart du temps en Allemagne. Il a renouvelé et enrichi le vers allemand par le langage courant, le vocabulaire du quotidien, sans lui ôter pour autant son caractère poétique. Il a vivifié et intensifié la prose allemande avec des sonorités, des images et des rythmes lyriques, sans pour autant la poétiser.
"Tous les arbres résonnent et tous les nids chantent. Qui donc tient la baguette dans le vert orchestre de la forêt ? Est-ce là-bas le vanneau gris, qui sans cesse hoche la tête, l'air important ? Ou est-ce le pédant qui tout là-bas lance toujours en rythme son coucou ?" En modernisant la langue de la littérature allemande et en lui ôtant ses oripeaux, Heine créa la condition préalable la plus importante à la démocratisation qu’il fut lui-même, comme aucun autre écrivain du dix-neuvième siècle, en mesure de réaliser. Ce dont les meilleurs de ses prédécesseurs avaient rêvé, il le réussit brillamment. Surmonter l'immense fossé entre l’art et la réalité, entre la poésie et la vie.C’est dans ce contexte que s’inscrivent aussi les mérites de Heine en matière de journalisme. Il est vrai que, précisément sur ce terrain, le nombre de ses péchés semble particulièrement grand et qu’il a répandu plus d’une habitude fâcheuse dont souffre la presse allemande encore aujourd’hui. Mais il est celui qui a montré qu’un seul et même homme pouvait être, dans le même temps, poète génial et un journaliste de presse écrite professionnel. Lui, le journaliste le plus important parmi les poètes allemands et le poète le plus célèbre parmi les journalistes du monde entier, fut, du moins en Allemagne, le premier à avoir reconnu les possibilités offertes par la presse moderne et à avoir su constamment en faire usage. C’est précisément cela qui lui a valu le plus d’ennemis. On craignait ses pensées et ses opinions, c’est certain, mais on craignait encore plus sa capacité à exprimer ces opinions d’une manière telle qu’elles devinssent plausibles et très intéressantes pour d’innombrables lecteurs. Le journalisme d’aujourd’hui continue d’utiliser nombre des moyens et formes éprouvés par lui et vit pour une grande part de ses trouvailles. Et de même qu’on ne peut plus penser le drame allemand moderne sans ce que Büchner a accompli, de même il est difficile de se représenter la poésie allemande du vingtième siècle, de Brecht et Benn à Grass et Enzensberger, sans l’influence de Heine. Que les écrivains qui lui doivent beaucoup parmi ceux qui sont venus après lui n’en aient souvent pas été et n’en soient toujours pas conscients, ne change rien à la chose. Depuis des années et des décennies, communistes et anticommunistes se réclament de Heine. Dans ce cadre, on se réfère à ses écrits tardifs, notamment à ses "Aveux" de 1854 et à l’avant-propos au "Lutetia" de 1855. Dans ces deux écrits on trouve des propos hautement dignes d’être suivis, si ce n’est que chaque parti aime choisir ce qui l’arrange, et lorsqu’il arrive que les deux partis citent les mêmes passages, c’est pour y souligner des membres de phrases différents. Le poète allemand était en avance sur son temps.
"Est-ce cette belle cigogne qui, la mine sérieuse, et comme si elle dirigeait, craquette avec sa longue jambe, pendant que tous jouent leur musique ? Non, c'est dans mon propre cœur qu'est le chef d'orchestre de la forêt,et je le sens qui bat la mesure, et je crois bien qu'il s'appelle amour". Il prouva, et à l’époque, c’était quelque chose de neuf et d’étonnant, que, depuis sa position d’écrivain indépendant, il était possible de combattre efficacement ce qu’aujourd’hui nous appelons l’establishment. En d’autres termes, qu’il était possible d’être un écrivain politique sans devenir un homme politique écrivant de la poésie. C’était un homme de lettres engagé mais qui ne voulait rien savoir de la littérature à thèse. Il se moquait d’elle parce qu’il la tenait pour inutile. Même là où une influence politique directe et rapide lui importait, il ne consentait pas alors à des concessions artistiques. Son œuvre contredit l’affirmation selon laquelle il est nécessaire de se retirer dans sa tour d’ivoire pour rester un véritable artiste. De même que Heine se battit toute sa vie pour des réformes sociales, il ne se lassa pas de défendre le plaisir contre la morale de la société et l’hypocrisie, et de réclamer qu’on libère l’éros d’une contrainte contre nature. C’est précisément à notre époque, alors que l’émancipation érotique commencée le siècle passé semble achevée, qu’il ne faut pas oublier que Heine fait partie de ceux qui ont alors initié ce processus contre la très forte résistance de l’opinion publique, notamment des Églises chrétiennes, et qui l’ont soutenu de manière efficace. Mais quoi qu’il revendiquât et combattît, on ne pouvait jamais l’accuser de dogmatisme, jamais il n’était intolérant ou fanatique. C’est peut-être à mettre en rapport avec le fait qu’il partageait pour l’essentiel les objectifs de Marx et Engels tout en rejetant leurs moyens d’yparvenir. Il était, malgré la diversité de ses déclarations sur cette question, sans aucun doute un adversaire de la révolution. Son véritable élément était l’ambivalence, celle qui n’a rien à voir avec la réconciliation, ni même l’hésitation. C’était une ambivalence militante, agressive. Il était un génie de l’amour-haine, et il nehaïssait et n’aimait personne tant que les allemands et les juifs. Peut-on s’étonner qu’il soit alors entouré d’ennemis ? Il les rendait littéralement fous parce qu’il ne cessait de leur faire la démonstration de ce à quoi ils ne parvenaient la plupart du temps pas à s’élever: l’indépendance. Qu’il ait reçu de l’un ou de l’autrecôté des subsides est chose certaine et on le lui a souvent reproché. Mais personne n’a pu prouver qu’il ait jamais fait la moindre concession en échange. Non, Heine n’était pas au service d’un prince, d’un gouvernement ou d’une autorité, il ne faisait allégeance à aucun parti, aucune Église ni aucun journal, il n’avait ni seigneur ni commanditaire. Bien qu’il soit un auteur politique et porte un regard critique sur son époque, il était uniquement responsable devant lui-même. Le poète ne se réfugiait pas derrière l'homme.
"Ne dis pas que tu m'aimes. Je le sais bien. Les plus belles choses au monde. Le printemps et l'amour sont condamnées à disparaître. Je me promenais sous les arbres, seul avec ma mélancolie". Bien sûr, il y avait déjà eu avant lui des écrivains indépendants. Heine fut cependant le premier à comprendre l’existence de l’écrivain indépendant comme une fonction, une institution. Et à faire considérer et respecter cette institution dans l’opinion publique allemande. Mais c’était là une scandaleuse provocation, d’autant plus s’agissant d’un juif qui, de surcroît, exercera son activité pendant de nombreuses années depuis l’étranger. À l’époque, c’était une provocation. À l’époque seulement ? Nulle part la solitude du juif Heine parmi les allemands n’apparaît plus fortement, nulle part son désespoir ne transparaît plus clairement que précisément dans cette partie de son œuvre où il n’est absolument pas question de juifs, dans sa poésie érotique. Elle parle sans cesse, contrairement à la poésie de Goethe, de dépit amoureux et d’amour malheureux, de souffrances de celui qui est dédaigné et éconduit. Se distinguent-elles donc des tourments d’un amoureux non juif ? Non, évidemment pas. Le seul fait que des générations entières d’allemands, de français et de russes, qui, on le sait, dans leur très grande majorité n’étaient pas des juifs, aient pu reconnaître dans son "Livre des Chants "leurs expériences les plus intimes et que pendant un siècle, les amoureux se soient laissés conduire, ou séduire par les vers de Heine, prouve qu’il avait trouvé comment exprimer les sentiments de millions de personnes. Mais cela n’a rien à voir avec sa judéité. À sa judéité est liée aussi l’histoire contradictoire et hautement ambivalente de la réception de son œuvre en Allemagne. Ne nous faisons pas d’illusion. Son œuvre n’a été que partiellement reçue, de manière très limitée, pour finir par n’être justement pas intégrée.
"Je t'ai aimée, et je t'aime encore ! Et le monde s'écroulerait, que de ses ruines s'élanceraient encore les flammes de mon amour. Quelles que soient les larmes qu'on pleure, on finit toujours par se moucher". La judéité du compositeur Mendelssohn n’a jusqu’en 1933 pas fait obstacle à la popularité de son concert pour violons ni à sa musique pour le "Songe d’une nuit d’été". Berthold Auerbach fut, bien que juif, l’un des plus grands écrivains à succès de son temps. Finalement, beaucoup de vers de Heine, notamment ceux que Schubert et Schumann, Mendelssohn-Bartholdy, Brahms et Hugo Wolf avaient mis en musique, furent acceptés avec enthousiasme par le public allemand. Mais, autant il est certain que, par quelques-uns deses écrits, Heine correspondait aux attentes des lecteurs et répondait, d’une manière parfois extrêmement douteuse, à leur goût, autant il est sûr que pour la partie la plus grande et de loin la plus importante de son œuvre, sa poésie tardive et toute sa prose, il suivit une voie propre et originale. Il ne prêta pas attention aux habitudes de réception du public allemand. Ce qu’il lui imposait, le public le ressentit manifestement comme une chose étrangère et très choquante. Il refusait qu’on le brusque. Ce n’est donc pas le juif qu’on rejetait, mais le juif provocateur, l’éternel fauteur de troubles. Il faudrait cependant être aveugle pour ne pas voir que l’originalité et la particularité de l’œuvre de Heine allaient de pair avec son origine et sa situation en tant que représentant de la première génération de juifs allemands émancipés. En Allemagne,écrire sur Heine, c’est toujours écrire pour ou contre Heine. On ne l’a pas encore remisé au musée, le débat n’est pas encore terminé. Ainsi, Heine, comme Karl Marx, comme Richard Wagner, continue d’exercer une influence jusque tard dans le vingtième siècle. Il semble à propos de comparer l’importance qu’exerce pour la littérature le poète et auteur satirique, l’auteur politique et le journaliste qu’a été Heine avec celleque continuent d’avoir Marx pour la philosophie allemande et Wagner pour la musique allemande. À cette différence près que le génie de Heine n’a pas encore été tout à fait reconnu. Mais que son œuvre continue d’inquiéter, qu’elle soit encore ce qu’elle était, une provocation et un scandale, n’est pas la moindre de ses qualités. En février 1848, alors que la révolution éclate à Paris, Heine fait une très grave crise. Presque totalement paralysé, il doit passer ses huit dernières années alité, dans ce qu'il appelle lui-même son "matelas-tombeau". Depuis 1845, une maladie neurologique le ronge, s'aggravant de façon dramatique par crises successives. En 1846, il est même déclaré mort. Le dix-sept février 1856, Heinrich Heine meurt au trois avenue Matignon à Paris. Trois jours plus tard, il est enterré au cimetière de Montmartre. Selon ses dernières volontés, Mathilde, dont il avait fait sa légataire universelle, sera enterrée avec lui, après sa mort.
Bibliographie et références:
- Augustin Cabanès, "Henri Heine"
- Armand Colin, "Heine le médiateur"
- Gerhard Höhn, "Heine, un intellectuel moderne"
- Marie-Ange Maillet, "Heinrich Heine"
- Camille Mauclair, "La vie humiliée de Henri Heine"
- Eugène de Mirecourt, "Henri Heine"
- François Fejtö, "Henri Heine, biographie"
- Jan-Christoph Hauschild, "Heinrich Heine"
- Lucien Calvié, "Le soleil de la liberté, Henri Heine"
- Norbert Waszek, "Heine et les périodiques français"
- Michael Werner, "Henri Heine, biographie"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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