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"Comme les vents sonores, soufflant en tempête, quand la poussière abonde sur les routes, la ramassent et en forment une énorme nue poudreuse, de même la bataille ne fait plus qu'un bloc des guerriers. Tous brûlent en leur cœur de se massacrer avec le bronze aigu au milieu de la presse. La bataille meurtrière se hérisse de longues piques, des piques tailleuses de chair qu'ils portent dans leurs mains. Les yeux sont éblouis des lueurs que jette le bronze des casques étincelants, des cuirasses fraîchement fourbies, des boucliers éclatants, tandis qu'ils avancent en masse. Il aurait un cœur intrépide, l'homme qui pourrait alors trouver plaisir, et non chagrin, à contempler telle besogne". Fille de Cronos et de Rhéa, la déesse Héra ou Héré, en grec ancien, Ἥρα / Hêra ou en ionien, Ἥρη / Hêrê, était la reine du ciel et de l'Olympe. Épouse et sœur aînée de Zeus, elle partageait avec lui la domination du ciel. Elle fait partie des douze Olympiens. Elle fut identifiée à Junon par les Romains et considérée comme la grande déesse préhellenique des phénomènes célestes dont, selon les Arcadiens, le culte était contemporain de celui de l'ancètre du Grec Pelasgos, né de la terre. Elle perdit progressivement sa dimension cosmique pour devenir le type de la femme idéale, la protectrice de la femme dans les différentes étapes de la vie, le mariage et la maternité. Elle était adorée dans tous les pays grecs comme représentant la belle saison. Primitivement adorée sous la forme d'un tronc d'arbre, d'une colonne, d'une planche ou d'un "xoanon", gaine enveloppant tout le corps. Elle fut plus tard vêtue d'une tunique et coiffée du polos. Son nom en grec signifie généralement dame. Il représente peut-être à l'origine une "Herwä" (protectrice). En sanscrit, il signifiait: "svar", c'est-à-dire, ciel. Héra était née sur l'île de Samos, ou, selon certains auteurs à Argos. Comme tous les enfants de Cronos, excepté Zeus, Héra avait été avalée par son père puis régurgitée. Dans une version rapportée par Hygin, Héra ne fut pas avalée par Cronos mais au contraire, c'est elle qui aurait sauvé et élevé Zeus en cachette. Elle se trouvait en Crète lorsque son frère tenta de la séduire en se transformant en coucou mouillé. Touchée, Héra recueillit l'oiseau sur son sein, l'oiseau Zeus la viola. Elle en conçut une telle honte qu'elle l'épousa. Ce mariage commémore les conquêtes de la Crête et de la Grèce mycénienne, c'est à dire crétoise, et la fin de sa suprématie dans ces deux pays et explique la fusion de deux cultes différents, crétois et grec. On raconte qu'à leurs noces, la Terre-Mère offrit à Héra un arbre couvert de pommes d'or dont la garde fut confiée aux Hespérides sur le mont Atlas, que leur nuit de noce dura trois cents ans et que Héra renouvelait régulièrement sa virginité. Pendant la titanomachie, elle fut élevée par Océan et Théthys ou bien elle aurait été élevée par Téménos, fils de Pélasgos, en Arcadie, ou bien par les Heures, en Eubée, ou encore par les filles du fleuve Astérion, en Argolide. Les Saisons furent ses nourrices puis elle fut élevée en Arcadie par Téménos. Zeus et Héra donnèrent le jour à Arès, Hébé, Héphaïtos et Illithye. Certains prétendirent qu'Héphaïtos fut alors conçu par parthénogenèse, c'est-à-dire, par autofécondation et que son époux soupçonneux l'attacha à une chaise mécanique qui la maintenait assise et l'obligea à jurer par le Styx qu'elle disait la vérité, légende née de la coutume d'attacher les statues divines à leur trône pour les empêcher de s'enfuir. En perdant la statue de sa déesse, la cité perdait sa protection divine.
"Ainsi que des moissonneurs, qui, face les uns aux autres, vont, en suivant leur ligne, à travers le champ, soit de froment ou d'orge, d'un heureux de ce monde, et font tomber dru les javelles, ainsi Troyens et Achéens, se ruant les uns sur les autres, cherchent à se massacrer, sans qu'aucun des deux partis songe à la hideuse déroute. La mêlée tient les deux fronts en équilibre. Ils chargent comme des loups, et Lutte, qu'accompagnent les sanglots, a plaisir à les contempler. Seule des divinités, elle se tient parmi les combattants". Son type plastique est peu caractérisé. Debout ou trônant, elle portait avec beaucoup de majesté les attributs royaux traditionnels: le sceptre et le diadème. Sa tête recouverte de voiles est le symbole du mariage. Parfois elle tenait dans l'une de ses mains une grenade, emblème de la fécondité. Le paon lui était consacré en souvenir d'Argos, dont elle prit les cent yeux, lorsqu' il eut été tué, pour les placer sur le plumage de l'oiseau. Elle était la protectrice par excellence de la femme et la déesse du mariage légitime, la protectrice de la fécondité du couple et, particulièrement avec Ilithye, des femmes en couches. Ses végétaux favoris: la grenade, l'hélichryse et le lys. Elle avait le pouvoir de conférer le don de prophétiser à un homme aussi bien qu'à un animal de son choix. Elle était aussi la protectrice d'Argos et de l'Argolide qu' elle avait disputée à Poséidon. Elle avait des temples qu'elle partageait souvent avec son époux, dans presque tous les pays grecs et tout particulièrement à Samos et Argos où se déroulait tous les cinq ans une grande fête "Héraea" en son honneur. Il y avait aussi la fête "Daedala" qui se passait tous les sept ans ou une grande fête tous les soixante ans. Gamelia, célébrée au mois de "Gamelion", fin janvier-début février, était le meilleur moment pour se marier. Ses animaux favoris: le paon et la génisse. Héra est le prototype même de la femme jalouse et rancunière qui se vengeait des constantes et humiliantes infidélités de son époux en persécutant ses rivales et leur progénitures. Les rapports de mari et femme entre Zeus et Héra sont le reflet de ceux qui existaient chez les barbares de l'âge dorien. Parmi ses victimes, on cite: Héraklès, fis de Zeus et d'Alcmène, sur le berceau duquel elle envoya deux serpents qui furent étranglés par le nouveau né; Sémélé, fille de Cadmos et d'Harmonie, mère de Dionysos, qui sur les conseils d'Héra, osa regarder Zeus dans toute sa gloire et fut foudroyée; la nymphe Io, que Zeus transforma en vache pour la protéger, mais qui fut malgré tout rendue folle par les piqûres d'un taon envoyé par Héra; Léto qui donna naissance à Apollon et Artémis. Héra, la protectrice du mariage était un modèle de fidélité. Il lui arriva toutefois d'être l' objet de l'assiduité des hommes, tels Ixion, Ephialtès ou le Géant Porphyrion qui furent rapidement chatiés par Zeus ou ses enfants.Toutefois il existe une légende où elle serait la mère de Pasithéa par Dionysos (Nonnus, Dionysiaca 31.103). Un jour, Héra abandonna ainsi Zeus, lassée par l' infidélité constante de son mari.
"Aucun autre dieu n'est là; ils sont assis, tranquilles, en leur palais, là où chacun a sa demeure bâtie aux plis de l'Olympe. Ils incriminent, tous, le Cronide à la nuée noire. Ils voient trop bien son désir d'offrir la gloire aux Troyens. Mais Zeus n'a souci d'eux. Il s'est mis à l'écart, et, assis loin des autres, dans l'orgueil de sa gloire, il contemple à la fois la cité des Troyens, et les nefs achéennes, et l'éclair du bronze, les hommes qui tuent, les hommes qui meurent". Alors sur le conseil du roi de Platée, Alalcoménée, ou Cithaeron, Zeus façonna une élégante statue en bois, il la recouvrit d'un voile et il la plaça à côté de lui sur son char. Puis il fit courir le bruit qu'il allait épouser Plataea, la fille du roi. Dès qu' Héra l'apprit, elle fut si furieuse qu'elle accourut immédiatement et renversa la statue. Mais en voyant la supercherie, elle se réconcilia avec son mari dans un grand éclat de rire. Ses attributs matériels étaient le diadème royal et le sceptre. De nombreux récits la montrent combattant les géants, troublant l' Olympe de ses jalousies et de ses querelles avec Zeus. Un jour, lassée de ses infidélités elle fomenta une révolte avec Poséidon, Apollon et tous les autres habitants de l' Olympe, sauf Hestia. Ils l'entourèrent par surprise tandis qu' il était endormi sur sa couche, l'attachèrent avec des lanières de cuir et firent cent nœuds afin qu'il ne puisse plus bouger. Il les menaça de les tuer sur-le-champ mais comme ils avaient mis la foudre hors de sa portée, ils se moquèrent de lui. Alors qu' ils célébraient leur victoire et discutaient âprement pour savoir qui serait son successeur, Thétis la Néréide, prévoyant une guerre civile dans l' Olympe, alla chercher Briarée aux cent bras qui défit promptement les lanières, se servant de toutes ses mains à la fois et libéra son maître. Elle était appelée par Homère, la déesse aux bras blancs. Comme Héra était l'instigatrice de la conspiration dirigée contre lui, Zeus la suspendit dans le ciel, une chaîne d'or attachée au poignet et une enclume à chaque cheville. Les autres dieux étaient furieux mais n' osaient pas lui porter secours malgré ses cris déchirants. Finalement, Zeus la libérera à la condition qu 'ils fassent le serment de ne plus jamais s' insurger contre lui. Ils obéirent à contrecœur. Elle favorisa des divinités ou des héros, les Argonautes et les combattants grecs de la guerre de Troie ou contrecarra d' autres. D'autres aussi furent l' objet de son courroux pour lui avoir déplu comme Pâris qui ne l' avait pas élue "la plus belle", et Tirésias qu 'elle rendit aveugle pour avoir affirmé que les femmes avait neuf fois plus de plaisir que les hommes. Mais les conquêtes féminines de son époux furent les principales cibles comme Io, Sémélé, Léto, Europe, Callisto ou leur progéniture comme Héraclès ou Dionysos. Héra en tant que reine du ciel a été très souvent représentée par les artistes grecs. À l'origine , ils lui donnèrent la simple forme d' un tronc d' arbre, d' une colonne, puis d' un xoanon. Ensuite, le type archaïque se constitua: une femme de grande stature, aux traits rigides, à la chevelure ondulée, coiffée du polos et vêtue d' une longue tunique. Les Jeux organisés en son honneur s'intitulaient les "Héraia". Au Vème siècle, Phidias et Polyclète créèrent un nouveau type pour donner à la déesse une attitude pleine de noblesse. Le mythe était ainsi né.
"Chante, déesse, la colère d'Achille, le fils de Pélée, détestable colère, qui aux Achéens valut des souffrances sans nombre et jeta en pâture à Hadès tant d'âmes fières de héros, tandis que de ces héros mêmes elle faisait la proie des chiens et de tous les oiseaux du ciel, pour l'achèvement du dessein de Zeus. Pars du jour où une querelle tout d'abord divisa le fils d'Atrée, protecteur de son peuple, et le divin Achille. Allons ! Achille, dompte ton cœur superbe. Non, ce n'est pas à toi d'avoir une âme impitoyable, alors que les dieux mêmes se laissent toucher. N'ont-ils pas plus que toi mérite et force ? Les hommes pourtant les fléchissent avec des offrandes, de douces prières, des libations et la fumée des sacrifices, quand ils viennent implorer après quelque faute ou erreur". L’irascible épouse de Zeus véhicule en depuis l’Iliade une désagréable réputation de mégère qu’elle a transmise à la cruelle Junon de l’Énéide. Les traditions mythiques l’associent aux monstres dont Héraklès doit débarasser le monde. Et pourtant, cette image négative ne correspond pas à la figure divine dont témoignent les cultes. La mégère des traditions épiques et mythiques était d’autre part la plus vénérée des grandes déesses à l’époque archaïque, celle qui fut honorée des premiers temples en dur. La déesse "aux bras blancs" rayonnait sur ses domaines particuliers, Argos, Samos, Corinthe, Platées, et sur la Grande Grèce, en particulier sur Crotone, sur Poséidonia. Elle rencontra en Italie la Junon italique et l’Astarté carthaginoise, et ce grand syncrétisme prépare dans le domaine de l’Italie méridionale et centrale la diffusion du culte marial. On l’enferme souvent dans son rôle de garante du mariage légitime. Mais sa sphère d’action est bien plus vaste. C’est avant tout, il est vrai, l’épouse de Zeus. En Argos, l’Argos assoiffée, elle garantit, grâce au "hieros gamos", le retour des pluies de printemps, donc la fécondité et la prospérité. Elle s’intéresse aux naissances, aux initiations féminines et au statut de la femme en général. Mais elle ne se cantonne pas dans ce domaine. Mère d’Arès, elle garantit la sécurité, assumant ainsi une certaine fonction militaire, symbolisée par le bouclier, et elle protège les navigateurs, à commencer par le premier d’entre eux, Jason. Elle est enfin, et surtout, la Reine, garante de la Souveraineté. Son lait d’immortalité dessine au ciel la Voie Lactée. Les fouilles des "Heraia d’Argos", de Samos, de Pérachora, de Poséidonia et de Crotone ont montré, grâce aux innombrables trouvailles d’offrandes souvent modestes et émouvantes, que la déesse était l’objet d’une vénération intense, y compris dans les couches populaires. C’est pourquoi sans doute, dans le cadre des évolutions religieuses de l’Antiquité tardive, elle a joué un rôle au moins localement, sur le territoire des cités où elle jouait un rôle dominant – dans la naissance du culte marial. Mais cet héritage va bien au-delà d’une réinterprétation locale. La continuité a été facilitée par le fait que la Vierge, en gagnant en puissance, devient elle-même plurifonctionnelle. Jeune épouse inépousée, certains de ses titres font d’elle tout autre chose qu’une "Grande Mère" confinée dans la sphère de la fécondité, même si celle-ci reste dominante. En effet, outre son statut de Mère ("christotokos", "theotokos, "theomêtôr", Mère du Christ, de Dieu), et de protectrice de la fécondité, elle est, comme Isis et comme Héra-Junon, "maîtresse des étoiles", "miroir de la justice", "reine du ciel". Sa fonction souveraine et impériale sera développée en particulier à la cour de Byzance.
"Mérion, tu as beau être brave: pourquoi parler ainsi ? Doux ami, ce n'est pas en usant de mots injurieux que tu éloigneras les Troyens du cadavre. La terre auparavant doit garder une proie. Les bras décident à la guerre, comme les paroles au Conseil. Ce qu'il faut, ce n'est pas entasser des mots, c'est se battre. Le jour qui fait un enfant orphelin le prive en même temps des amis de son âge. Devant tous il baisse la tête: ses joues sont humides de larmes. Pressé par le besoin, l'enfant recourt aux amis de son père". C’est Pausanias lui-même qui écrit : "À la pointe de la Larisa se trouve un temple de Zeus dit Larisaios". L’épiclèse de l’Athéna honorée au sommet de l’Acropole était "Akria". Au fond, l’épiclèse de la "Vierge du Rocher" rappelle celle d’Héra. La localisation du sanctuaire d’Héra "Akraia" sur le site du couvent de la "Panaghia tou Brachou" paraît donc l’hypothèse la plus vraisemblable, mais reste une hypothèse. L’étape suivante sera sans doute plus convaincante. Pour une fois, Pausanias lève ne serait-ce qu’un petit pan du voile qui couvre les mystères. Et il nous permet d’entrevoir un lien entre d’une part le bain rituel et la virginité renouvelée, et d’autre part le rite central du "hieros gamos" de l’Héraion, qui garantit le retour régulier des pluies de printemps et la prospérité agricole. Le bain d’Héra est attesté également à Platées, à Samos, et même en Syrie. En Grande-Grèce également la continuité Héra-Vierge se révèle avec une particulière netteté. Nous ne pouvons ici qu’évoquer en quelques mots l’itinéraire d’Héra, qui à la faveur de la colonisation dont elle constitue l’une des patronnes, a rencontré les déesses italiques qui lui correspondaient, et fut vénérée par les Grecs et par les peuples indigènes, en son sanctuaire extra-urbain du Silaris, en limite de la "chora" de Poséidonia-Paestum. Son assimilation à la Junon romaine trifonctionnelle, qui dépend comme elle de l’héritage indoeuropéen, n’a rien d’artificiel. Et tout semble prouver qu’à l’avénement du christianisme, la "Madonna" a pris localement le relais d’Héra. À Paestum, les indices d’une certaine continuité religieuse sont en effet concordants. Le temple d’Athéna fut converti en église dès le Vème siècle. L’aire suburbaine consacrée à Aphrodite-Vénus a gardé le nom de "Santa Venera". L’essentiel n’est pourtant pas ici, mais sur les hauteurs de Capaccio Vecchio, qui dominent la plaine. C’est là, au-dessus du "Caput aquae", que les habitants, chassés par l’insécurité et l’insalubrité, ont trouvé refuge, pour y construire une église au VIIIème siècle. Dans l’église bâtie au XIIème siècle à côté de la précédente et pour la remplacer, une statue ancienne représente la Vierge à l’enfant tenant une grenade: c’est la "Madonna del granato" généralement considérée comme l’évidente héritière d’Héra. En fait, l’importance du fruit symbolique, qui donne son nom à la Madone locale, précisément sur le territoire de l’ancienne Poséidonia, dominé dans l’Antiquité par Héra, nous oblige à admettre une continuité. En effet, l’iconographie de la déesse, à Poséidonia comme dans les autres centres de son culte, est pour ainsi dire peuplée de grenades. À l’Héraion d’Argos, par exemple, Pausanias (II, 17, 4) a vu la grande statue chryséléphantine de Polyclète: "La statue d’Héra est assise sur un trône. Elle porte une couronne où sont sculptées les Charites et les Heures, et dans une main elle tient alors le fruit du grenadier, dans l’autre un sceptre".
"C'est Zeus qui m'envoie jusqu'ici. Il dit que tu retiens contre son gré le plus malheureux des héros qui combattirent sous les murailles de troie, Aujourd'hui il t'ordonne de le renvoyer, car son destin n'est pas de mourir sur cette île loin des siens. Les plus braves sont meurtris par le bronze impitoyable. Il est pourtant deux hommes, deux guerriers glorieux, Thrasymède et Antiloque, qui ignorent toujours que Patrocle sans reproche est mort, et qui s'imaginent que, vivant, il se bat encore avec les Troyens aux premières lignes". Quant à la grenade gardons le silence: le mythe est défendu par le secret". Comment devons-nous interpréter ce symbole ? La discrétion scrupuleuse du Périégète nous prive d’un "logos" essentiel. Il ne nous reste plus qu’à tourner autour du mystère pour en cerner les significations. Le fruit se caractérise par des traits riches d’associations: ses innombrables grains qui expliquent son nom en latin et dans les langues romanes suggèrent l’idée d’abondance, de richesse. La couleur rouge de sa pulpe et de son jus évoque le sang. Si l’on songe que le nom grec "rhoia" doit s’expliquer par l’idée d’écoulement (grec "rheô"), on entrevoit peut-être le sujet du "logos" mystérieux, en rapport avec l’écoulement du sang menstruel. Dans l’ensemble, le symbolisme de la grenade se rapporte à la féminité, à la fécondité-multiplicité, au mystère de la vie et de la mort. C’est donc tout naturellement qu’il sera passé d’une Dame à l’autre. Du reste, d’autres symboles leur sont communs: la couronne, la pomme et les fruits d’une façon générale, la colombe ou le lys. Bien sûr, faut-il le préciser ?, la Vierge, qui synthétise à la fois l’ensemble des grandes divinités féminines du paganisme et des valeurs éminemment chrétiennes, ne s’identifie pas à Héra sur le plan théologique et mythico-légendaire. La différence est évidente, puisque les forces monstrueuses, dont l’épouse de Zeus avait le contrôle, sont désormais les adversaires diaboliques de la Vierge. Ni cette différence importante, ni les élaborations théologiques, ni la profondeur de la conception proprement chrétienne de Marie, ne peuvent rien contre l’évidence de la continuité. La trop rapide étude que nous avons menée à la fois sur le terrain et dans les textes suffit en effet à démontrer, nous semble-t-il, qu’en Grèce comme en Italie méridionale la Vierge succède à Héra, comme elle succède à d’autres divinités païennes, essentiellement féminines, qu’elle synthétise. Elle ne se contente pas d’occuper mécaniquement le site ou le sanctuaire. Elle reprend à son compte une partie des fonctions de la divinité, mais il ne s’agit pas de "survivances". Nous sommes au contraire en présence d’une prodigieuse Source de Vie religieuse. Le processus que nous découvrons à l’œuvre est dialectique et créatif. Il intègre les fonctions des déesses et les fond dans un creuset religieux, où le symbolisme universel et les données du paganisme grec se croisent avec la théologie proprement chrétienne, en une synthèse profonde. "La lune se leva sur la rive orientale et ses ailes revetirent alors un éclat argenté".
Bibliographie et références:
- Callimaque, "Hymnes"
- Hésiode, "La Théogonie"
- Homère, "Odyssée"
- Homère, "L’Iliade"
- Pausanias, "Description de la Grèce"
- Pierre Chantraine, "Dictionnaire de la langue grecque"
- Platon, "République"
- Platon, "Le Banquet"
- Plutarque, "Vie de Lycurgue"
- Philippe Borgeaud, "Héra, la mère des dieux"
- Félix Buffière, " Les mythes d’Homère"
- Jean-Claude Fredouille, "La déesse Héra"
- Raymond Janin, "Constantinople byzantine"
- Nicole Thierry, "Le culte de la déesse Héra"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Quand nous nous sommes tournés l'un vers l'autre, deux fleurs vers le soleil, nous n'accomplissions pas une prophétie, nous ne rejouions pas une vieille histoire. Nous écrivions la nôtre." Aphrodite tenait son extraordinaire pouvoir de séduction d'une ceinture magique qui rendait irrésistible celle qui la portait. Tout en étant l'image de la joie de vivre, de l'amour et de la jouissance sexuelle, la protectrice des unions légitimes est représentée avec une personnalité ambiguë voire redoutables. Elle pouvait éveiller des désirs et des passions coupables, incestueuses ou bestiales chez les dieux et les hommes. Ceux qui suscitaient son courroux étaient punis. Les mythographes lui attribuèrent étrangement comme mari le plus inouï personnage: Héphaïstos, le forgeron difforme et boiteux, infirmité qui fait de lui l'antithèse de l'amour, le pied étant un symbole phallique. En compensation, ils lui attribuèrent des dons magiques et créateurs. La légende lui attribue la paternité de Phobos, Déibos et Harmonie. Mais en réalité, Arès, le dieu de la guerre, l'amant viril et fougueux était leur véritable père. Fils de la Nuit et d'Érèbe, chargé de l'harmonie cosmique, présenté par Hésiode et les Orphiques comme l'un des éléments primordiaux du monde, Éros est un dieu créateur. On lui attribua plus tard pour père Zeus, Arès ou Hermès et pour mère Aphrodite. On le représente comme un enfant ailé, muni d'un arc et de flèches destinées à éveiller les affres de la passion chez les humains. Turbulent et malicieux, il fut cependant victime de ses propres armes quand il tomba amoureux de la belle Psyché. Le culte d'Éros remonte à la plus haute antiquité. Il était célébré en Thrace et en Béotie où tous les cinq ans, avaient lieu les Érotidies qui n'avaient rien à voir avec les brutales et chancelantes Dionysiaques. Le dieu au carquois, force primordiale dominant le cosmos, est ainsi le symbole de la passion sexuelle. Pour Hésiode, il était une pure abstraction. Les grecs primitifs le décrivaient comme une "calamité ailée." L’esthétique du beau est assuré par l’éclat de Himéros, le désir rendu visible, qui brille, de ce personnage fictif créé par le poète. Himéros est un nom du désir, le désir qui fascine et captive, éblouit et aveugle. Son nom contient le nom du dieu Éros. Himéros provient du verbe grec "himeirein", "désirer." Dans la mythologie, Himéros est un dieu, jumeau d’Éros, tous les deux présents au moment de la naissance de Vénus, la déesse de la beauté. Alors qu’Éros est l’amour commesentiment, Himéros est le désir sexuel proprement dit. Himéros n’est pas le désir en tant que manque, aspiration, videde satisfaction, mais plutôt l’état de désir, d’excitation jouissante, éros dans son assertivité, ou encore "promis au lit."Le désir érotique est un mal qui brûle dès le premier jour, un mal allumé par des séparations qui s’enchaînent, qui estattisé par la répétition de fantasmes destinés à retourner ce mal à l’avantage de celui qui en souffre. Mais cela veut-il dire que ce mal doit s’exercer aux dépens de quelqu’un ? Le désir est un mal intrinsèque. Il ne fait de mal à personne, sinon à celui qui l’éprouve, rongé par une nostalgie que rien ne soulage. Désirer ne revient pas à faire le mal, bien que cela puisse démanger un amant. Le désir lui donne ainsi ce rendez-vous du mal, qu’aucune rencontre ne devrait suivre. C’est une violence suave non adressée, sinon par erreur, lorsque celui qui souffre en impute la faute à celle qu’il désire.
"En apprenant à véritablement aimer quelqu'un d'autre, tu apprends à aimer le monde. Et toi-même, ce qui est peut-être encore plus difficile". La naissance d'un amour plonge souvent les amants dans un état léthargique, à la frontière de l'enchantement et de l'extase. La vie semble plus intense. Le temps s'arrête et se roule comme une boule de feu autour de trois ou quatre mots où se concentrent toute la douleur et toute la réalité du monde. La faute devient alors le symbole de ce mal, pourtant intrinsèque, pourtant sans rapport. Mais le mal du désir insiste dans la durée, sans répit. Et dans la longueur de son parcours historique, le centre de la peur a fini par se déplacer et par se retourner contre elle. C’est ce qui est arrivé. Le mal du désir s’est déboîté trois fois. Il est d’abord un mal intrinsèque. Il s’est ensuite trouvé une cause dans ce qu’il désire le plus, c’est-à-dire le féminin. Enfin, en désespoir de cette cause, il lui a fallu "faire le mal", comme on dit "faire l’amour." Ces déboîtements successifs du mal du désir l’ont enfoncé toujours plus avant dans son mal. Si la cause du désir fait souffrir, elle engendre déjà une inhibition du désir. Et ce mal se multiplie par deux si, pour se libérer de cette inhibition, la tentation s’impose de faire le mal à celle qui causa ce désir. Quiconque rejette la féminité la reconnaît aussitôt comme la cause d’un désir qu’il préfère ignorer, qu’il tient dans la marge, obscène, excitant. Il croit se libérer de sa fascination, alors qu’il est entraîné dans la répétition infinie de son mouvement aveugle d’exclusion. Quand bien même l’anatomie serait-elle vue de la manière la plus aveuglante, elle continue de receler un mystère. Le sexe féminin reste ainsi l’objet d’une fascination angoissée. Il annonce une altérité inquiétante dont il n’y a pourtant pas moyen de se passer, puisque c’est grâce à elle que la virilité s’affirme. Ce scandale du mal du désir se multiplie par deux lorsqu’il se renie lui-même. Le désir d’une femme peut effrayer un homme, et le contraire aussi, mais ce mouvement n’est pas symétrique. L’angoisse des hommes devant les femmes qu’ils désirent attise leur violence, et cela d’autant plus qu’ils cherchent à la surmonter en jouant aux pères. Une femme peut être effrayée par le masque violent d’un père, mais moins par un homme qu’il faut plutôt rassurer, dès que la mascarade masculine arrive à son terme.
"C'est alors que je compris: la mort était un bienfait. La mort était la seule chose qui distinguait réellement les humains des dieux. Elle donnait forme à leur vie, lui conférait un sens". Ces mots si simples qui annoncent la mort d'un être ou la fin d'un amour se chargent d'une signification que le chagrin et le désespoir poussent indéfiniment à creuser. les hommes éprouveraient une angoisse de castration devant le sexe féminin. Ou, pour le dire selon l’imagerie forte du "vagin denté", ils auraient un désir certain de donner le phallus, mais, en même temps, une toute aussi forte angoisse qu’une fois cet instrument donné, il ne leur soit pas rendu. D’où une impuissance, le plus souvent occasionnelle. En apparence, ce serait l’absence de pénis de la femme qui les effraierait. Pourtant, toutes les femmes ne provoquent pas ce genre d’angoisse. Elle ne menace un homme que devant la femme qu’il aime et qu’il désire. Il l’idéalise, faisant d’elle l’objet fantasmatique du désir du père, avec lequel s’instaurent aussitôt une concurrence et une inévitable jalousie. La femme n’angoisse un homme qu’à proportion de cette invocation du père. C’est ce dernier qui menace de castration. Tout change dans le cadre de la rivalité pour l’amour. L'amour fait sortir le sexe de son anonymat, il oblige à un choix contre un tiers, et mettant en jeu l’interdit, la jouissance qui était d’abord masturbation va prendre un autre sens. La présence du tiers est toujours implicite dans l’amour, de même que la demande d’exclusivité, et cet amour introduit sa dimension dans la sexualité. C’est à l’occasion des jeux de la rivalité pour l’exclusivité que le deux de la reconnaissance de l’autre va s’établir à partir du trois, et non plus comme c’était lecas dans le rapport narcissique au service du un. C’est à partir de l’exclusion de la troisième personne que le deux de l’altérité apparaît. La jouissance sexuelle prend alors brusquement son sens à partir de cet interdit du tiers qui ne se découvre jamais si bien qu’à l’heure de la rivalité malheureuse. Voir la rivale l’emporter, c’est voir, imaginer la scène primitive, et la souffrance de cette défaite remémore et fait comprendre la séduction qui a été subie dans le passé.
"Les Grecs ont trois mots pour désigner l'amour. Le premíer est "philia", le genre d'amour que nous désignons aujourd'hui par le terme d'amitié. Il sous-entend l'affection et se développe entre deux personnes qui apprécient la compagnie l'une de l'autre. Le deuxième est "agapè", l'amour désintéressé des parents pour les enfants, et qui désigne aussi bien tout autre lien familial. Le troisième est "éros", que l'on ne présente plus: la connexion, l'étincelle, le désir du corps de trouver son accomplissement avec un autre". Ce qui surgit dans ce temps immobile, chargé de souffrances et de larmes encore retenues, c'est un amas énorme, un afflux de questions. Elles brûlent de crever cette membrane étroite et fragile que la stupeur du moment et peut-être une ultime et déjà désespérée prudence opposent déjà à leur poussée. Une femme n’est castratrice qu’à titre de suppôt du père, et elle l’est même plus que lui, lui qui n’est jamais là. Cette angoisse est tributaire du désir qu’elle provoque. Pour faire image, même vues de loin, les femmes actualisent la castration, puisqu’elles provoquent une érection qui téléporte le phallus à leur portée, à distance de celui qui s’en croyait propriétaire. Il se retrouve désirant et castré dans le même mouvement. Ce processus aurait-il paru plus clair, si l’on avait plutôt dit que la femme désirée est la femme du père ? Peut-être. Mais cela aurait fait aussitôt penser qu’il s’agit de la mère, comme c’est le cas dans l’Œdipe. Alorsqu’au contraire il s’agit de n’importe quelle femme plutôt que de la mère, pourvu qu’elle soit désirée par une sorte de père. La vérification est facile. Dès qu’une femme ne représente plus cet idéal, dès qu’elle est ravalée, l’impuissance de son amant prend fin. L’absence de pénis féminine n’est pas le déclencheur de l’angoisse. Cette source ordinaire d’impuissance devant une femme, surtout lorsqu’elle est idéalisée, surtout lorsqu’elle est imaginée armée, déguisée en guerrier, en Vampirella, déchaîne une violence masculine, d’ailleurs susceptible, une fois qu’elle a été perpétrée, derendre sa puissance à l’impuissant. Car pourquoi prendre par le viol ce que le consentement de l’amour obtiendrait ? D’abord parce que le mal du désir brûle en contrepoint de l’amour et que la violence résout cette contradiction. L’amour est d’abord né de la simplicité de l’attachement maternel, que contredisent la séparation onaniste, puis le désir sexuel.
"Une vie plus courte devait signifier des joies plus vives. Il était comme un barrage rompu et inondant les berges, comme un homme qui se noie et cherche de l'air". La victime de ces conjurations sait bien que les réponses feront souffrir. Mais si on choisit de ne pas mourir, de survivre à ces mots qui font plus mal que tout, le besoin de savoir l'emporte sur toutes les sagesses. Le désir du féminin contredit l’amour maternel et n’importe quelle violence, morale plus que physique, tend à maintenir cette séparation. Si l’attachement à la mère s’alignait sur l’irréel de la féminité, l’amour éteindrait l’étincelle érotique. C’est le risque, dès que l’amour calme la séparation et comble le manque, non à être, mais à avoir, le phallus. La féminité est lourde de cette violence. Elle allume un contrefeu contre l’amour. C’est couramment qu’elle provoque le désir pour le refuser: "Regarde-moi, admire ma beauté, mesure ma promesse, mais passe ton chemin, Chevalier. Va chercher plus loin ton Graal." Le refus forge l’arme de sa brutalité propre, immobile, muette, pure aura sans pitié. Oui, sans le moindre geste de pitié qui anticiperait sur l’angoisse, comme une mère qui se souvient de sa propre enfance a pitié de son enfant. Le désir risque d’être inhibé par l’amour, et la violence masculine comme féminine cherche à contourner cet écueil. La violence paraît donc moins dangereuse pour le désir masculin que le consentement de l’amour. À ce motif de violence s’ajoute l’angoisse devant l’orgasme féminin. C’est une terreur presque religieuse, comme si le cri orgastique évoquait alors la chute du père primitif, au point que dans l’aire d’influence de l’une des religions monothéistes, l’excision et l’infibulation des femmes sont toujours de nos jours pratiquées.
"Pensée obsessionnelles, accélération du cœur, malaise généralisé. Tous le signes de la maladie de l'amour. Mais peut-être l'amour n'était-il pas destiné aux dieux. Après tout, l'immortalité impliquait de vivre pour toujours avec les conséquences de ses actions". Les coups une fois portés, qui arrêtent le temps dans la douleur, ne laissent rien subsister que l'horreur et le mal. Les causes psychiques de la misogynie sont le plus souvent inconscientes. Elles sont passées au second plan derrière des motifs secondaires qui ont pris toute la place. Le tabou du féminin s’est extériorisé avec beaucoup de force à travers le tabou de la virginité, la honte de la nudité, une sorte de phobie extrême du sexe féminin, et, surtout à travers une angoisse généralisée devant le sang des règles, sang de l’enfant qui ne viendra pas, d’une sorte de parricide, donc. Les règles sont sacrées, sacrifice horrifiant en l’honneur de l’idole abattue. Le père qu’il n’y aura pas de l’enfant parti goutte à goutte. La phobie du sang féminin a été d’une grande puissance. Comme l’écrit la Torah: "Le flux menstruel est une malédiction qui se transmet de mères en filles." Il conjoint l’érotisme, la procréation et la mort. La femme menstruée est impure, elle corrompt les aliments, et le si sage Aristote écrivit même que son reflet dans le miroir "dégage un nuage sanglant." Les rapports sexuels pendant les règles sont tombés sous le coup d’interdits religieux jusqu’au XVIIIème siècle. Dans "Le Marteau des sorcières", le "Malleus Malificarum" de 1486, manuel de l’Inquisition, la femme en son genre était le symbole du mal, destinée à tromper, à "priver l’homme de son membre viril." Première matérialité à laquelle le regard puisse se raccrocher devant la nudité du sexe, la pilosité féminine est l’objet d’une phobie intense, déplacée jusqu’aux cheveux. Les femmes eurent souvent la tête rasée depuis la naissance du monothéisme, avec une recrudescence sous l’Inquisition, et à la Libération en France. Encore de nos jours, au XXIème siècle, cette phobie du poil est toujours puissante au Japon.
"Parfois les âmes connectées parviennent à se toucher dans le sommeil. Le désir, après tout, trouve toujours sa cible. Dans la faible lumière d'un croissant de lune, je regardai mon foyer tomber dans la mer, s'écrasant dans l'eau comme s'il n'avait été construit qu'avec rien de plus solide que du sable". C'est un paradoxe, plus on décrit les gestes de l'amour, plus on les montre, plus la vision se brouille. En matière sexuelle, on voit bien que soi-même. Et la description érotique risque d'égarer la curiosité. "On pourrait presque dire que la femme dans son entier est taboue", comme l’écrivit Freud dans "Le tabou de la virginité." Freud ne fait d’ailleurs que répertorier des faits. Rabelais avait déjà écrit que le diable lui-même prenait alors la fuite devant une femme exhibant son sexe. La Gorgone des Étrusques sculptée sur leurs chars devait faire fuir les ennemis. Méduse ornait le bouclier de Persée. Car les hommes ont préféré faire la guerre, non seulement entre eux pour contrer leur angoisse, mais ils l’ont d’abord menée à l’aveugle contre l’ensemble des femmes, contre leurs droits politiques et économiques. Car la violence morale, répressive, physique, exercée contre l’ensemble du féminin permet de précéder et de prévenir l’angoisse. Cette violence a d’abord été théologique, contre le désir lui-même désigné comme la source du mal par le bouddhisme, et contre le féminin dans les monothéismes d’Occident. Elle a ensuite été philosophique, comme si tout l’effort de la pensée était d’oublier le plus vite possible l’hétéros, de rejeter dans un hors scène l’obscénité du désir dont elle ne traite jamais. Et elle a continué sur sa lancée avec les théories de l’objet, celles qui confondent la cause du désir et l’objet de la pulsion. Freud a pourtant été clair à ce propos. La pulsion est définitivement rejetée avec le refoulement originaire, et, en contrepoint, à l’envers de ce rejet de la pulsion dans l’inconscience du corps, à contresens d’un objet dont il n’y a rien à faire, naissent les hallucinationsde désir. Purement psychiques, elles alors cherchent à remonter le temps selon leur puissance hallucinatoire propre.
"L'amour était comme cela, visible seulement par son absence. Le doute est une graine, et une fois planté il ne peut que germer". C'est au lecteur d'admirer avec son imagination érotique ou sentimentale, les corsages dégrafés, les porte-jarretelles entrevus, que le romancier lui offre afin qu'il les agrémente à sa guise. Le meilleur livre, c'est celui qui nous donne un canevas pour reconstruire notre vie, nos rêves et nos fantasmes. Ce sexe crûment exposé, on l'emploie souvent comme cache-misère de l'indigence littéraire. Une érection est une hallucination incarnée d’un membre fantôme, d’un entre-deux du désir dont le féminin fait cause, et qui ne saurait être ravalé au rang d’objet. Comme si une femme était désirée comme on aime la confiture, ou un article de consommation prostitué. Tenace, le ravalement a poursuivi sa route comme il a pu, toujours obnubilé par la même stratégie, celle de rejeter le féminin hors scène, même de celle de l’inconscient dont il est pourtant la cause. Théologique, philosophique, politique, économique. Une fois cette ségrégation de masse installée, chaque femme a droit en supplément à son traitement particulier, en fonction de ses talents et de son charme. Plus une femme est belle, plus elle affiche les fétiches, les bijoux, les parures qui font d’elle un symbole du désir, et plus une aura de violence potentielle l’accompagne. Une femme qui veut être tranquille ne s’habille-t-elle pas le plus mal possible ? Sous le fardeau écrasant du mal du désir, les femmes n’auraient-elles pas dû disparaître ? La fascination qui couvre ce mal a-t-elle été leur seul abri, une séduction dont le rempart est fragile, et même plutôt un pousse-au-crime ? Ce rejet effrayant du féminin s’est exercé en basse continue depuis la nuit des temps dans toutes les cultures, occulté par la sorte d’aura magique de leur fascination. Le mal du désir a suivi le pli de l’exclusion du féminin. Le corps féminin occupe cette vacuité irréelle, dans la mise en creux hallucinatoire de ce désir qui la nimbe de son aura d’interdit, si excitant.
"Éris, très chère sœur, répondis-je d'une voix mielleuse, je préférerais me planter une de mes flèches dans l’œil que de coucher avec toi". Contrairement à ce que l'on croit, il ne s'agit pas d'un problème de morale. Le sexe dans sa description picturale ou littéraire pose une question qui dépasse la pudeur et la pudibonderie. Sur hauts talons, voilée, en jupe, enrobée, en pantalons serrés, le corps féminin reste pris dans ce flottement, dans ce tremblement. Bien habillée, bien maquillée, lorsqu’une femme laisse miroiter le troisième moment du devenir féminin, elle fait monter le désir en puissance, mais aussi la misogynie. D’abord celle des hommes que leur désir angoisse. Mais aussi celle des autres femmes, et enfin souvent la sienne, sous la forme d’un sentiment d’étrangeté, de méchanceté par rapport à elle-même. C’est l’heure de l’oubli des clefs, des rendez-vous ratés, des verres renversés, de la scarification ou de l’accident. C’est l’heure de tous les dangers. Se débattre avec sa propre altérité impose une gymnastique quotidienne, ne serait-ce que pour s’habiller. Une femme marchant dans la rue s’avance comme si elle séduisait, tout en s’y refusant. Car cette séduction anonyme dépersonnalise. C’est ainsi une aventure hasardeuse. Cette phobie sociale illustre la division de l’altérité féminine. Sa différence à elle-même. De sorte que lorsqu’un homme la désire, elle peut se demander à qui cela s’adresse, à elle ou à un rêve dont elle prend l’apparence et emprunte les semblants ? Elle réclamera d’être aimée pour elle-même. Cette demande rend compte de la division créée par son altérité intime. Le contretemps du désir s’appuie sur cette division.
"Mes flèches pouvaient pourrir dans un cœur blessé, se reprendre comme une affection. Ou peut-être l’amour lui-même était-il pourri depuis le départ". Images chaudes et épicées qui se superposent aux visages et aux corps. La femme apparaît alors dans l'éclairage violent de leur autre vie, celle ardente du lit, de la volupté, des étreintes. Sommes-nous dans les cris que nous poussons ou que nous suscitons dans l'alcôve ? Quelle part de nous-mêmes participe à ces coups de reins ? Nombre de femmes affichent une misogynie de leur propre féminité que cherche à contrer leur demande d’amour pour elles-mêmes. À quoi peut-il leur servir de se porter tel un bijou, sinon à être aimées en contrepoint de leur désamour propre ? La séduction devient une nécessité vitale. Une femme peut chercher à séduire activement, comme un homme, elle y gagne d’être aimée, elle qui ne s’aime pas toujours. Mais alors la chasseresse risque bien d’être prise en chasse elle-même, cette fois-ci passivement, et cela peut ne pas lui convenir. On a reconnu les virages contrastés, du oui au non, prêtés à la séduction féminine. Ce combat à front renversé se complique encore lorsqu’un homme cherche à séduire mais qu’il est finalement séduit lui-même. Sa féminité ainsi dévoilée risque bien de se traduire par une impuissance. Cela ne fera alors qu’accentuer son rejet du féminin, son angoisse, sinon sa misogynie. Cette misogynie commence avec la séduction qui précède la danse et elle atteint son maximum avec la perte de contrôle de l’orgasme. Le mal du désir joue ainsi sa partie à peu près partout, mais il reste dans la sphère d’une belligérance intime, presque silencieuse, comme une sorte de film muet qui montre la succession de ses passages à l’acte. Mais comment alors ne pas voir son extension extraordinaire ?
"Les véritables grands amants sont rarement connus du public. Ils sont trop occupés l'un avec l'autre". D'autres objets du plaisir surnagent dans la mémoire, devenus tout aussi incongrus, obsolètes et poussiéreux que les anachroniques bicyclettes de l'arrière-grand-père. La ceinture est là, racornie et craquelée, mais que sont devenues la délicieuse croupe prête à recevoir le châtiment désiré, et la jeune femme qui voulait être punie ? La folie de destruction anime les hommes en temps de guerre. Pourquoi une sorte de rage de détruire la beauté mine-t-elle aussi la paix ? L’iconoclastie, la défiguration de paysages sublimes, l’abattage inutile en masse de gracieux animaux prouvent cette passion de la dévastation. Comme si la beauté portait à son revers un appel à l’anéantissement, comme le féminin, dont la fascination taille la pierre des statues et scande la musique des poèmes, tandis qu’il est traité au quotidien comme une chose bonne à battre, comme un objet. Le féminin qualifie cette chose psychique inqualifiable, abritée par le corps incroyable mais visible qui le supporte. Ce corps improbable pris dans ce doublon supporte à la fois l’aura de la cause du désir, et l’horreur de ce qui fut rejeté. Son parfum couvre la mort par inceste, l’odeur paternelle de la charogne, ou celle de l’excrément. La subtilité d’une fragrance enivrante n’oublie jamais la senteur insupportable qu’il recouvre. Notre odeur la plus propre est tenue le plus loin possible comme la plus impropre, la plus inappropriée, la plus malpropre.
"Imagine ça ! Brûler à jamais de désir pour ce que tu ne peux avoir !" Chaque femme possède bien à elle sa manière de faire l'amour. Elle a son identité sexuelle, ses seins éprouvent desémotions particulières et son sexe est aussi singulier que l'empreinte digitale. En cristallisant la contradiction du désir, le corps féminin incarne cet oxymore, dont l’attraction engendre la répulsion. Incoercible mais coupable, le désir se déplace sans jamais s’éloigner de son port d’attache. L’odeur salée de la fente se métamorphose alors en passion du parfum. L’obscénité d’un sexe sur lequel le regard n’ose s’arrêter, s’extasie sur la beauté des jambes, ou plus haut sur les reflets des cheveux, ou sur le galbe des seins. L’obscénité crée la beauté. Le choc esthétique inverse l’instant de sidération du désir. Son charme est proportionnel à l’effroi de ce qu’il ne faut surtout pas voir, l’éclat des cheveux ou la cambrure du pied captive le regard le plus loin possible de la fente. L’obscénité de la cause du désir ressemble à l’onde de choc d’une pierre dans l’eau. De proche en proche, elle départage le monde entre sa beauté et sa laideur. La beauté féminine est d’abord une création. Elle appartient à l’irréel culturel et elle participe ensuite de la naissance de l’esthétique elle-même. Son aura inspire l’œuvre de l’artiste. Les œuvres créées naissent dans son sillage. Et si l’on repense maintenant à la folie de destruction et à la haine de la beauté, c’est comme si elle était ainsi motivée par une rage déplacée contre le féminin. Comme le féminin, la beauté demeure inaccessible et elle suscite la destruction. C’est bien sous le coup de la puissance irrésistible du désir que lorsque irréalisé, il se renie alors lui-même, passant du mal subi au soulagement de faire le mal.
Bibliographie et références:
- Romain Treffel, "Le désir selon Platon"
- René Girard, "Quand ces choses commenceront"
- Pierre-Christophe Cathelineau, "Le mal du désir"
- Delphine Schilton, "Accomplissement du désir"
- Sigmund Freud, "Théorie sur la sexualité"
- Jacques Lacan, "Séminaire, Livre II"
- Patrick Delaroche, "Désir du sujet"
- Gérard Bonnet, "Le désir du corps féminin"
- Françoise d'Eaubonne, "Vivre son corps"
- Roger Perron, "Fantasmes du corps de la femme"
- Jacqueline Schaeffer, "Le fil rouge du sang féminin"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Si donc les plus estimables d'entre les philosophes, dès qu'ils ont remarqué dans les substances inanimées et privées des corps quelques traits rappelant la Divinité, n'ont pas cru devoir les négliger et les mépriser, à plus forte raison nous devons nous montrer scrupuleux lorsque dans les êtres doués de sens, de vie et d'affections nous retrouvons des ressemblances morales avec la Divinité". Nés du ciel "Nut" et de la terre "Geb", Isis et Osiris s'accouplèrent dans les entrailles de leur mère pour donner naissance à Horus, l'Apollon des grecs, symbolisant l'union des pouvoirs actif et passif de la création. Père, mère et fils constituent la célèbre triade de la religion égyptienne qui lutta contre Seth, le typhon grec, dieu du mal et des forces maléfiques de la nuit, personnification de la perversité et frère d'Osiris. Ils régnèrent sur l'Égypte, enseignèrent à leur peuple l'écriture, le tissage et l'agriculture, instituèrent le mariage tout en civilisant la terre de Kemet. Puis Osiris partit à la conquête du monde, laissant la régence du royaume à son épouse. Les victoires qu'il remporta suscitèrent la jalousie de son frère Seth qui, avec l'aide de sa femme-sœur Nephtys, déesse des régions humides, lui tendit un guet-apens au moment de son retour triomphal. Ayant pris l'apparence d'Isis, Nephtys l'attira dans sa couche sur les bords du Nil. De cette union devait naître Anubis, le gardien de l'enfer à tête de chacal qui abandonné par sa mère, fut élevé par Isis. Lorsque le roi s'endormit, Seth le tua d'un coup de trident, le dépeça et jeta ses membres dans le fleuve. Folle de douleur, Isis se coupa les cheveux, se couvrit le corps de cendre, fit construire une barque et partit à la recherche des restes de son époux surle Nil jusqu'à la côte phénicienne. Lorsqu'elle les eut rassemblés, elle cacha le corps d'Osiris sous un acacia gigantesque et se retira dans la riche région de Bouto dans la Basse-Égypte pour accoucher d'Horus. Dans la mythologie d'Héliopolis, les dieux naissent deux par deux, plutôt quatre par quatre, à partir d'Atoum qui engendre ses enfants en se masturbant. Quatre par quatre, car à chaque couple divin plutôt lumineux et bienfaisant, par exemple Isis et Osiris, va correspondre un second couple plutôt sombre, voire malfaisant, par exemple Nephtys et Seth. Les uns personnifient les forces de régénération dans la nature et la psyché, les autres en incarnent les aspects de déclin. Ici, à l'inverse du mythe fondateur biblique, le mal est d'emblée perçu comme une propriété des dieux, un aspect des archétypes et non pas, comme dans la Genèse, le résultat d'une faute humaine, voire féminine. À l'inverse aussi de beaucoup de cosmogonies, le ciel, ici, est personnifié par une déesse, Isis, rayonnante image de la nature tout entière, alors qu'Osiris représente la terre dans son aspect fertile, le Nil dans sa force féconde ou encore la lune. Nephtys, sœur d'Isis, est l'épouse de Seth ennemi juré d'Osiris. Typhon-Seth incarne les forces en chaos de la nature, l'amertume saline de la mer indomptée et les vents desséchés du désert. Nephtys, en miroir, personnifie les terres en pentes arides que l'inondation du Nil n'atteint pas. Cependant, selon Plutarque, elle demeure fidèle à Isis et aide la déesse à ensevelir son époux après que Seth l'ait tué.
"Il faut approuver non pas ceux qui adorent ces êtres en eux-mêmes, mais ceux pour qui ces êtres deviennent une occasion d'adorer Dieu. Ce sont comme des miroirs fidèles que nous offre la nature". Cette légende qui prône l'amour maternel et conjugal et le dévouement, devint l'histoire sainte de l'Égypte et donna alors naissance chez les grecs, par voie d'initiation, aux mystères orphiques et à ceux d'Éleusis. Isis et Osiris sont mère et fils, dit la légende, mais aussi frères jumeaux. Amoureux l'un de l'autre, avant même de naître, ils font l'amour ensemble dès le ventre de leur mère. Osiris devenu roi parcourt la terre, édicte des lois et répand partout la civilisation. Il persuade les peuples en les charmant par la musique et le chant. Il fait cesser les coutumes anthropophages et développe la culture pacifique du blé, de l'orge et de la vigne. Alors Typhon réunit soixante-douze complices et fait construire un coffre superbe de cinq mètres de long. Au cours d'une fête, il le promet à celui qui pourra le remplir. Osiris s'y étend. Typhon-Seth et ses complices en referment le couvercle et on jette le coffre au fleuve et du fleuve jusqu'à la mer. Après un long temps de désespoir et de recherches, Isis retrouve le coffre qui contient Osiris et le cache dans un endroit secret. Mais Seth, une nuit de chasse, le trouve, l'ouvre et découpe le corps en quatorze morceaux qu'il disperse de tous côtés. Isis, repartant dans une quête éperdue à travers le pays, réunit tous les morceaux sauf un, le pénis du dieu, mangé par trois poissons. Isis en sculpte une effigie et en fait distribuer des images partout dans les temples. Finalement, Osiris ressuscite des enfers et peut poursuivre l'éducation de son fils Horus. Isis donne naissance à Harpocrate, symbole du soleil levant, renaissant, qu'elle a engendré avec Osiris après la mort de celui-ci, lorsqu'il était encore aux enfers. Osiris règne ainsi désormais sur tous les cycles qui animent l'élan vital universel. Les Égyptiens en font le principe des métamorphoses de l'âme au cours de la vie et le garant de son immortalité lorsque le mort devient lui-même Osiris en pénétrant alors dans l'au-delà. Sous les premières dynasties, seul le pharaon est jugé digne de posséder cette qualité qui confère l'immortalité.
"Tout ce qui a vie doit être à nos yeux un instrument de cette Divinité qui préside à l'harmonie de l'Univers et d'ailleurs, disons-le comme un principe général. On ne doit jamais admettre que ce qui est inanimé, insensible, puisse l'emporter sur ce qui a la vie et le sentiment, même lorsqu'on rassemblerait tout ce qu'il y a d'or et d'émeraudes dans le monde." Isis, celle qui pleure est la figure féminine la plus connue du Panthéon égyptien. Elle incarnait le trône, siège mystérieux et sacré du pouvoir royal, elle devint par la suite la bienfaitrice universelle, dont le pouvoir s'étendait sur la terre, dans les cieux et dans le monde souterrain. C'est l'une des raisons qui expliquent la facilité avec laquelle le christianisme des commencements a séduit l'Égypte. Après des centaines d'années d'un culte voué à un dieu, soumis à une passion, mis à mort et revenant ressuscité des enfers, les Égyptiens étaient tout préparés à s'ouvrir au message du même symbole. En revanche, à trop chanter les côtés romanesques de ce dieu de la lune et de la terre humide, amoureusement mais passivement croit-on, enlacé à sa puissante épouse céleste, on affadit considérablement les forces que révéraient les peuples du Proche-Orient dans la haute antiquité. La lune n'était pas alors un satellite de la terre, un modeste miroir du soleil, comme nous le ressentons dans nos contrées nordiques depuis les astronomes de la Renaissance. Au second siècle après J.-C., Plutarque, à la suite de ses maîtres préférés Pythagore et Platon, se passionne pour la pensée mystique de l'Égypte. Bien avant la découverte d'un inconscient collectif, il affirme l'existence d'une âme du monde dont la variété des philosophies, des mythes et des cultes, ne fait que traduire les facettes innombrables d'un unique joyau. Pour Plutarque, le mythe est à la fois réel et symbolique. Il peut, dans le cas du mythe d'Isis et d'Osiris, nous parler du soleil et de la lune, de la végétation ou des flux du Nil et, en même temps, révéler, à tous les degrés du mouvement de la vie, la puissance de l'âme unique en action. Derrière la trame des amours et des luttes divines, les joies et les pleurs d'Isis, les crimes de Seth, le démembrement et la résurrection d'Osiris, c'est l'unité de l'âme qui est à l'œuvre. Une unité très paradoxale, au-delà des ombres et des lumières de la conscience, bien au-delà du plaisir et de la peine des dieux et de ce que le moi humain éprouve comme bien ou mal. La figure d'Isis était la personnification même de la nature.
"En effet ce n'est ni dans l'éclat des couleurs, ni dans l'élégance des formes, ni dans le poli des surfaces que s'imprime la Divinité et même ce qui n'a pas eu vie, ce qui n'a pas été créé pour en avoir, est d'une condition inférieure à ce qui est mort." Dans le Tarot, elle est représentée comme la Papesse immobile, calme, impénétrable, hiératique, prêtresse du mystère. À la fin du mythe, lorsque Isis a perdu et retrouvé son frère-époux, Osiris le dieu-Nil poursuivi par Typhon-Seth, le vent brûlant du désert, leur fils Horus parvient à se saisir de Seth. Impatient de venger sa mère, il le livre à Isis, mais Isis le délie en disant qu'il n'est pas bon que le mal disparaisse de la Terre, que sans l'imperfection, la douleur et le deuil, la nature cesserait de croître, de décroître et d'évoluer. L'âme, comme Osiris, a besoin de mourir pour devenir, et la nature privée de son ferment diabolique, selon Isis, risquerait de susciter un mal bien pire que le dieu Seth, un carnage absolu. Car l'amertume de la mer, attribuée à Typhon, est aussi le sel de la terre qui pollue les puits mais conserve les aliments. Horus, nous dit Plutarque, est l'atmosphère qui entoure le monde terrestre lequel n'est jamais totalement affranchi de la corruption et de la génération, qui forment le mouvement de la vie. Horus, incapable, comme nous le sommes souvent, d'accepter cette dure leçon de sagesse, pris de fureur, arrache le bandeau royal d'Isis et même, dans une autre versiondu mythe, la décapite. Hermès-Thot la ressuscitera, en lui donnant le visage et les cornes de vache de la déesse Hathor, la déesse de la vie érotique, l'Aphrodite égyptienne à laquelle on l'identifiera par la suite. Isis, l'amoureuse déesse éplorée en quête de son frère amant, est aussi à la fin du mythe, l'image, la personnification de la source irreprésentable de la divinité, de l'archétype, au-delà de toutes les catégories de la perception humaine dans l'espace-temps de la vie. Principe d'une lumière qui contient les ténèbres, d'un sens qui accueille et transcende le non-sens, elle est ce vide essentiel, dans lequel s'accomplit la conjonction des opposés, après chaque passion et chaque sacrifice en nous, chacune des morts symboliques que comporte un trajet d'individuation. Le mythe d'Isis se fond plus tard dans celui de la nymphe-vache Io.
"Au contraire une substance qui vit, qui voit, qui a en elle-même un principe de mouvement, qui discerne ce qui lui convient et ce qui lui est étranger, a reçu, à n'en pas douter, une part, une émanation de cette Providence par qui, selon l'expression d'Héraclite, est gouverné le grand Tout." Isis avait pour attributs le ciste, la croix ansée, le globe, le palmier et le vautour, symbole du pouvoir des mères célestes.Tandis que la chrétienté, entée sur les mythes juifs et grecs, développe son essor patriarcal, l'alchimie, quant à elle, va, dans le secret de ses oratoires et laboratoires, recueillir et faire fermenter les valeurs que l'esprit nouveau réprime pour mieux asseoir son empire. Chaque cycle de civilisation, à sa naissance, agit ainsi comme un jeune roi impétueux qui, pressé de régner et d'imposer son style, néglige les palais et les temples de son enfance, voire les détruit purement et simplement. Les amours incestueuses d'Isis et d'Osiris seraient bien lointaines pour nous dans le temps si l'alchimie occidentale n'en avait conservé le souvenir vivant et opératoire. Elle fait des jumeaux divins des principes actifs dans la mutation de la "materiae prima" des passions en pierre philosophale, en élixir de sagesse, comme Jung l'a montré au cours de ses années de recherche, d'interprétation des textes alchimiques. Ceux-ci, depuis l'antiquité égyptiennej usqu'à l'Europe du XVIIème siècle, forment une véritable pré-psychologie et nous transmettent, aujourd'hui, les images des dynamismes à l'œuvre dans la psyché inconsciente occidentale au cours des trente derniers siècles. L'éros indique la tension vers l'autre, l'inceste l'attrait pour le même. L'éros incestueux est une belle trouvaille symbolique pour exprimer la tension vers la réunion de composantes différentes dans la même psyché, dans un même sujet, dont l'axe moi-soi se forge au rythme des différentes séparations et conjonctions. Dans leur quête vers l'un, soulignera Jung, les formes de civilisation à leurs débuts ont posé l'inceste comme sacré, ne devant être mis en acte que par des souverains, symboles vivants de la réalité de l'âme. Le pharaon épouse ainsi sa sœur, c'est-à-dire son anima, son double kantien et spirituel.
"Aussi la Divinité n'a-t-elle pas moins sensiblement imprimé sa ressemblance dans de telles natures que dans les ouvrages de bronze et de pierre. Il est vrai que ces derniers peuvent reproduire aussi le mélange des teintes et la combinaison des couleurs, mais ils sont, par nature, privés de sentiment et d'intelligence." Apulée, qui fut initié aux mystères de la déesse la décrit comme la mère de la création, l'ancêtre primitive des ombres.Témoins des valeurs oubliées, dans l'alchimie, en place du roi et de la reine, on rencontre souvent Osiris et Isis. Isis, mère première et finale, eau de sagesse sophianique, quintessence ou encore rusée déesse, qui arrache les secrets du dieu Ra, son père vieillissant, ou se refuse coquettement à l'ange Amaël, là aussi, pour lui soutirer le savoir qu'il détient. Après le furieux combat dans lequel Horus, principe solaire de l'ordre, coupe les testicules de Seth, la passion chaotique, qui l'a aveuglé, tous deux sont soignés par le dieu lunaire Thot. Isis délie Seth, Osiris ressuscite et, sur ce happy end, survient un "kaïros", "un moment juste", favorable à l'évolution de l'art sacré, c'est-à-dire de l'alchimie. Dans l'alchimie, les kaïros jouent un rôle extrêmement important. Ce texte date approximativement du Ier siècle après J.-C., mais treize siècles plus tard, un savant comme Paracelse, considère toujours que, pour progresser dans les secrets de la matière ou pour soigner quelqu'un, il faut que la constellation astrologique du moment soit en résonance avec le but recherché. Ainsi, Isis qui veut connaître de l'ange ce qui concerne la fabrication de l'argent et de l'or, les stades les plus précieux de la pierre sacrée, doit-elle attendre que les passions se soient apaisées, sous la forme d'Horus et Seth, et que le principe de conscience Osiris ait ressuscité pour marcher dans son œuvre. Son œuvre qui n'est autre que les transformations qu'elle opère sur son frère époux Osiris, dont Isis représente plutôt l'aspect stable, actif et solaire, c'est-à-dire supérieur.
"Car Isis est un mot grec, de même que Typhon; celui-ci est l’ennemi de la déesse. Dans l’orgueil que lui inspirent l’erreur et l’ignorance, il dissipe, il détruit la doctrine sacrée qu’Isis recueille et rassemble avec soin, qu’elle communique à ceux qui, par leur persévérance dans une vie sobre, tempérante, éloignée des plaisirs des sens, des voluptés et des passions, aspirent à la participation de la nature divine." Le culte de la déesse s'étendit jusqu'aux frontières du Rhin et fut institué en Grèce au IVème siècle avant J.C, à Rome au IIIème siècle avant notre ère. Dans l'analyse, les moments de séparation et de réunion psychique semblent souvent se produire en fonction d'un mystérieux "moment juste", où se déclenche soudain un mouvement, une progression ou un apaisement des conflits, un lâcher prise des résistances. L'analyste fatigué ou en régression dans son propre parcours constate souvent que, peu à peu, tous ses analysants se bloquent et regimbent d'une manière ou d'une autre. Lorsque le flux de la libido commence à dépasser l'obstacle, qu'Osiris ressuscite, il constate que le processus de croissance se réactive aussi chez ses analysants. Ou encore parfois, blessé, irrité ou bloqué par les circonstances de la vie, l'analyste entendra, à deux ou trois reprises dans sa journée, le message d'un rêve ou un commentaire de la part de l'un de ses consultants qui, bien entendu, ignore tout de ce qui l'occupe. Cette étincelle du dedans, venue par le dehors apparent, suffit alors souvent pour réanimer la flamme du sens et le sourire intérieur. Les vicissitudes du lien amoureux entre Isis et Osiris sont l'image d'alternance de systoles et diastoles, du mouvement de respiration, au sein du lien transférentiel, au rythme des "moments justes" et moins justes. On se déprime avant chaque nouvel élan psychique mais aussi avant chaque nouvelle réalisation créatrice, une période d'examen, par exemple, un article ou une promotion professionnelle, voire une nouvelle saison sentimentale. Osiris est en même temps son propre cercueil et la suffocation qu'il y endure.
"Tout en pratiquant et en observant les prescriptions des cérémonies sacrées, soyez convaincue que ce qui est le plus agréable aux Dieux c'est que l'on ait sur leur compte des idées vraies, et que nul sacrifice, nulle offrande ne saurait les charmer davantage. De cette manière vous éviterez un mal non moins détestable que l'athéisme, je veux dire la superstition." Ces représentations constituèrent à la fois la base de l'enseignement des sages de l'antiquité et celle des analystes de l'époque contemporaine. La conscience, déprimée dans la phase de décomposition, doit accepter de s'introvertir au maximum, jusqu'à toucher l'énergie brûlante des désirs ou des complexes refoulés, désirs trop infantiles, libido clivée du moi par les traumatismes de l'enfance, ou encore énergies encore enfouies d'un archétype. Ce n'est qu'après une longue pérégrination analytique à la rencontre des blessures et des souffrances du passé, de la sphère de feu contenue dans le sous-sol de la personnalité, que l'énergie vitale, l'eau de la vie, peut remonter réanimer la conscience. Osiris a suffoqué tout le plomb jusqu'à la prochaine phase de dépression créatrice. Comme le plomb dégage, en brûlant, des fumées fortement toxiques qui peuvent empoisonner l'utilisateur inexpérimenté, les alchimistes croyaient tout naturellement quele plomb renfermait un démon qui rend fou. Comme chacun le sait, lorsqu'on se sent déprimé, on se sent le cœur lourd comme du plomb, tout figé et suffoquant d'ennui devant le jour qui s'avance. Mais pour la psychanalyse, comme pour l'alchimie, ce n'est qu'en descendant jusque dans les enfers à la rencontre du tombeau d'Osiris, à condition de ne pas y rester prisonnier à son tour, que de nouvelles conditions peuvent émerger, tel un nouveau lien entre le moi et le soi. "La vie a mis sous sa main son eau et son vent, son herbe et tous ses troupeaux, tout ce qui vole et tout ce qui se pose."
"Dans les cérémonies qui se pratiquent aux funérailles d’Osiris, ils coupent du bois, dont ils font un coffre qui a la forme d’un croissant, parce que la lune a cette forme lorsqu’elle se rapproche du soleil et qu’elle disparaît à nos yeux. Les quatorze parties dans lesquelles Osiris est coupé, marquent, selon les auteurs de cette explication, le nombre des jours pendant lesquels la lune décroît depuis son plein jusqu’à la néoménie". Pour l'analyser et comprendre sa portée allégorique, il faut replacer le mythe dans le contexte. Il a été perpétué afin de justifier les alliances consanguines au temps de l'ancienne Égypte et des civilisations nubiennes. En effet, la plupart des pharaons épousaient leur demi-sœur ou des cousines. L'inceste légal s'avère ainsi exceptionnel jusque dans les familles pharaoniques. Il n'y a guère que la dernière dynastie, celle des Ptoléméens, qui se croit obligée de l'appliquer à la lettre, sans doute parce qu'elle a beaucoup à se faire pardonner. Osiris, dans l'alchimie, est bien sûr un analogue du Christ. Comme lui, il subit sa passion, est mis au tombeau, descend aux enfers et revient ressuscité. Mais là où la Passion du Christ s'effectue en fonction du Père, pour monter trôner à la droite du Père, la passion et la résurrection d'Osiris se fait tout entière au service des valeurs du féminin mutilées par l'église officielle. Car Isis, sœur lumineuse et secourable, est aussi le tombeau obscur dans lequel gît Osiris tout le temps de sa passion. La lumière du sens inclut les épreuves qui affligent l'âme et font douter du sens. Isis est tout autant la partie consciente que la partie encore inconsciente de la création. Accepter le temps de l'épreuve allume une lumière au sein de la nature elle-même qui, a besoin de l'œuvre de réflexion humaine pour se parachever, passer ainsi de l'excès du chaos à l'équilibre et à la mesure des contraires. Les grands créateurs sont souvent de grands orphelins. En eux, le jardin merveilleux, les fleurs d'or et les amours magiques du soleil et de la lune demeurent bien vivants. Mais recentrés dans le champ du symbole, dans le territoire de la psyché, ils éclairent et fécondent le monde du réel. Alors la terre, embrassée par le rêve, produit de beaux fruits de conscience.
Bibliographie et références:
- Camille Aubaude, "Le mythe d'Isis et d'Osiris"
- Françoise Dunand, "Isis, mère des dieux"
- Aude Gros de Beler, "La mythologie égyptienne"
- Plutarque, "Isis et Osiris"
- Dimitri Meeks, "Mythes et légendes"
- Florence Quentin, "Isis l'éternelle"
- Alain Verse, "Manuel de magie égyptienne"
- Nadine Guilhou, "Aux origines de l'Égypte"
- Claire Lalouette, "Textes sacrés égyptiens"
- Erik Hornung, "Les dieux de l'Égypte"
- Christian Jacq, "L'Égypte ancienne"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Fille de Cadmos et d'Harmonie, qui séduite par Athamas, roi de Béotie, Ino en grec ancien, Ἰνώ / Inố, de ἴς, ῑ̓νός / ís, ínós, "force", lui donna deux fils, Léarchos et Mélicerte. Mais Athamasavait eu de sa femme Néphélé, fantôme qu'il avait façonné à l'image d'Héra, deux fils, Phrixox et Leucon, et une fille, Hellé. La nymphe Ino obtint que Phrixos soit immolé à Zeus afin de mettre fin à une famine qui ravageait le pays. Héraklès survint à temps pour arrêter le sacrifice, un bélier d'or descendit de l'Olympe, et emporta Phrixos et Hellé vers la Colchide. Mais en traversant le détroit séparant l'Europe de l'Asie, la jeune fille, prise de vertige, tomba à la mer. Depuis lors, le détroit s'appelle l'Hellespont. Ino s'enfuit avec Mélicerte, pour tenter d'échapper à la vengeance d'Athamas et se jeta à la mer du haut des roches Scironiennes et se noya. Zeus la divinisa, ensouvenir de sa bonté envers Dionysos. Elle devint alors la déesse marine Leucothéa. Ino était l'une des filles de Cadmos, fondateur de Thèbes. Elle épousa le roi de Béotie Athamas. Celui-ci, de sa première femme, Néphélé, la Nuée qu'il avait répudiée, avait eu deux enfants, Phrixos et Hellé. Ino eut à son tour deux fils, Léarque et Mélicerte. Mais, jalouse des enfants de la première épouse, elle résolut de les faire disparaître. Ino persuada les paysannes de faire griller secrètement les grains de blé qui devaient servir de semence. Les semailles se révélèrent catastrophiques, Athamas fit consulter l'oracle de Delphes. Mais Ino suborna le messager, et celui-ci rapporta que la disette ne cesserait que si le roi sacrifiait les enfants de son premier lit. Athamas se disposait à exécuter la sentence lorsqu'un bélier ailé à la toison d'or, envoyé par Zeus chargea les deux jeunes gens sur son dos et les emporta dans les airs. Mais voici que la sœur d'Ino, Sémélé, que Zeus avait aimée, succomba, à l'instigation d'Héra, avant de mettre au monde le fils du dieu, Dionysos. Ino recueillit l'enfant, à la grande fureur d'Héra, qui frappa le couple royal de démence: Athamas égorgea son fils Léarque et Ino se précipita dans la mer, tenant contre elle Mélicerte. Les Néréides eurent pitié de la reine. Elles la prirent dans leur demeure et, sous le nom de Leucothée, la Blanche, Ino devint une divinité bienfaisante de la mer. Les Romains l'honorèrent sous le vocable de Mater Matuta et son temple fut édifié sur le Forum boarium. Ino est une déesse marginale dans la mythologie grecque. Elle intervient dans des cultes à Poséidon, vénérée par les marins grecs comme une mère protectrice. Son culte se poursuit plus tard chez les romains. Son rôle auprès d'Ulysse est un peu celui-ci. Elle lui apparaît sous la forme d'une mouette sortant de l'océan. Elle le rassure et lui conseille de quitter son radeau que Poséidon va détruire. Elle lui donne un voile à nouer autour de sa poitrine comme une bouée. Il devra le jeter à la mer une fois sur le rivage. Ino repart comme elle est venue et Ulysse suit exactement ses conseils afin d'arriver en Phéacie. Le mythe d'Ino ressemble à d'autres mythes de mortelles ou de nymphes déifiées pour leur piété. À leur mort, elles changent de noms. Ino est devenue Leucothée. Sa légende est admirable. Ino est la fille de Cadmos, roi de Thèbes, et d'Harmonie, la sœur de Sémélé et la nourrice de Dionysos, fils de Sémélé et de Zeus. Elle épouse le roi Athamas, qui a déjà deux enfants. Elle a deux fils avec Athamas et cherche à nuire au premier fils d'Athamas en brûlant toutes les semences de blé. Elle soudoie le serviteur chargé de consulter l'oracle de Delphes, à propos de ce désastre. Il faut sacrifier l'enfant pour lutter contre la famine. Juste avant le sacrifice, apparaît un bélier à toison d'or. Il enlève le jeune garçon et sa sœur et les amène en Colchide. Ino s'enfuit avec ses enfants pour échapper à la colère d'Athamas. La colère d'Héra aveugla Ino et Athamas qui tua l'un de ses fils en le prenant pour un cerf. Ino ébouillanta son fils Mélicerte et se jeta à la mer avec son cadavre pour échapper à Athamas. A la demande de Dionysos, Ino et son fils devinrent immortels sous les noms de Leucothée et de Palémon. Ino apparaît comme une pièce rapportée à la suite du rituel d'intronisation que constitue la boucle solaire effectuée par Ulysse. Elle fait charnière avec les Phéaciens. Elle apparaît comme l'antidote à la colère de Poséidon. Elle apparaît quand Poséidon apparaît, c'est à dire lorsque Ulysse s'est suffisamment éloigné d'Ogygie et du soleil.
"Comme il disait, le Messager aux rayons clairs se hâta d'obéir: il noua sous ses pieds ses divines sandales, qui, brodées de bel or, le portent sur les ondes et la terre sans bornes, vite comme le vent; il saisit la baguette dont tout à tour il charme le regard des humains ou les tire à son gré du plus profond sommeil et, sa baguette en main, l'alerte dieu aux rayons clairs prenait son vol, et, plongeant de l'azur, à travers la Périe, il tomba sur la mer, puis courut sur les flots, pareil au goéland qui chasse les poissons dans les terribles creux de la mer inféconde et va mouillant dans les embruns son lourd plumage". Elle marque avec Poséidon le retour d'Ulysse dans le panthéon traditionnel grec et, plus particulièrement, dans le panthéon des marins grecs. En effet, tous les temples où apparaît Ino-Leucothée sont côtiers et d'abord dédiés à Poséidon. Ils sont fréquentés par les marins et sont entièrement tournés vers la mer. S'il fallait un contre-poids à la colère de Poséidon, Ino est présente ainsi qu'Athéna. S'il fallait de la douceur et de la compassion, Athéna n'est pas bien placée pour en donner, seule Ino est capable de d'humanité. Comme l'apparition du cerf marquait l'entrée dans un panthéon différent du panthéon grec, archaïque, confectionné par Homère à partir de légendes étrangères, de religion crétoise ou hittite, de symboles glanés ici et là, l'apparition d'Ino-Leucothée, comme une mouette sortant de la mer, marque le retour d'Ulysse dans son univers. Quel meilleur accueil pour lui que cette déesse protectrice des marins ? Elle va l'aider contre Poséidon et lui permettre d'effectuer son retour. Pour un marin grec, Ino est la déesse à prier en cas de malheur. Elle est à sa place. Quelle curieuse construction que cette boucle solaire voulue par Homère. Les divinités semblent encore une fois attachées à leur territoire géographique selon la conception hittite. Ils n'ont rien d'universel. Incidemment, les rituels comme la morale en vigueur sont différents. Cette boucle est une incursion dans l'altérité, poussée au-delà d'une excursion lointaine puisqu'elle remonte aussi le temps vers des pratiques ignorées des grecs, probablement faites de légendes et de racontars de marin. Enfin, il y a le voile donné à Ulysse.Ce voile remplace les vêtements merveilleux donnés par Calypso. Ils appartiennent à un autre monde et gardaient Ulysse enveloppé dans une chrysalide insupportable. Les conserver aurait provoquer sa noyade. Les quitter lui donne une chance de renaître à son monde. C'est effectivement l'impression ressentie quand il atteindra la terre et jettera le voile à la mer: celle d'une renaissance précédée d'un séjour dans un liquide amniotique protégé par le voile comme un placenta reliant Ulysse à Ino-Leucothée. Telle est la légende admirable de la déesse Ino devenue Leucothée. Les femmes antiques que nous appelons "héroïnes" aujourd’hui n’étaient pas nécessairement qualifiées de la même façon par les Anciens. Le terme désigne en français une femme remarquable par son courage exceptionnel, mais aussi le personnage principal féminin dans une action réelle ou fictive. Étudier la figure de l’héroïne dans l’Antiquité place la question de la définition au centre des investigations. Andromaque est une "héroïne" dans le sens moderne du terme. Est-elle qualifiée comme "héroïne" dans la littérature et les inscriptions ? Fait-elle l’objet d’un culte ? Pour le savoir, il faut analyser la façon dont elle est nommée et sa caractérisation dans les mythes où elle intervient. Seules ces étapes permettraient de conclure. Ino secourt Ulysse, au moment où il quitte l'île de Calypso, alors que Poséidon se déchaîne sur le héros, elle lui donne un voile qui le protège de la mort et lui permet de rejoindre le rivage. "La prudence, jointe à la valeur, triomphe toujours des plus grands obstacles".
"Nous avons, mes amis, connu bien d'autres risques ! peut-il nous advenir quelque danger plus grand qu'au jour où le Cyclope, au fond de sa caverne, nous tenait enfermés sous sa prise invincible ? Pourtant, même de là, n'est ce pas ma valeur, mes conseils, mon esprit qui nous ont délivrés ? La reine descendit. Quel trouble dans son cœur ! Elle se demandait si, de loin, elle allait interroger l'époux ou s'approcher de lui et, lui prenant la tête et les mains, les baiser". Dans les sources écrites, le féminin de "hêrôs" apparaît tardivement, au début de l’époque classique. Est-ce à dire que les Grecs ne connaissaient pas d’héroïnes avant le Vème siècle ? Certes non, et plus particulièrement chez Homère. Homère est le premier à évoquer des "hêrôes". Le lien entre les cultes héroïques, leur développement et la poésie épique homérique, a fait l’objet de discussions serrées. Jusqu’ici les archéologues et historiens ont cherché dans les textes d’Homère des preuves de l’existence des cultes héroïques, afin d’évaluer le rôle de ces textes dans le développement des cultes. Leur essor correspond en effet à l’époque où la tradition épique s’est fixée. Il s’agissait de déterminer si Homère connaissait ces pratiques ou si la diffusion de l’épopée avait contribué activement au développement des cultes héroïques. L’historien peut être surpris du relatif silence d’Homère sur ces pratiques qui connurent au VIIIème siècle un développement exceptionnel. Mais ce phénomène est lié à la nature même de l’épopée. La poésie épique constitue une forme de "mnêma". Elle contribue à cultiver le souvenir du héros par les improvisations et récitations. En mettant en scène les héros du passé, elle exclut toute allusion directe aux cultes héroïques, car elle fait un choix parmi les meilleurs des héros et les fait vivre. La place des femmes dans les pratiques cultuelles héroïques de la période géométrique n’a pas fait l’objet d’une analyse d’ensemble, et ce probablement pour plusieurs raisons. La première, et peut-être la principale explication tient au caractère proprement anonyme d’un certain nombre de ces cultes. Comment distinguer une héroïne d’un héros quand l’identité des bénéficiaires des cultes est impossible à préciser ? Cette identité genrée avait-elle une quelconque importance ? L’anonymat de certains cultes de héros se maintient à l’époque classique comme en témoignent les calendriers attiques, mais désormais le héros est distingué de l’héroïne. Il est aussi possible que "hêrôs" ait suffi à définir un personnage de héros, sans distinction de genre. On sait notamment qu’en grec "déesse" se dit "theos" précédée de l’article féminin ou "thea". Comment y démêler la place des femmes et peser l’importance en termes de genre ? Enfin, dans bien des cas et tout particulièrement pour les sépultures mycéniennes auxquelles un culte est rendu à l’âge du Fer, il est bien souvent impossible de déterminer le sexe du ou des occupants. Mais les Anciens le pouvaient-ils eux-mêmes ? La distinction de genre dans les pratiques funéraires est rare ou difficile à établir. Les fouilles archéologiques ne permettent pas toujours de préciser la part qu’occupent les femmes dans les tombes auxquelles un culte était rendu et l’archéologie du genre n’en est qu’à ses débuts. La particularité de certains de ces cultes héroïques repose cependant sur la primauté de la figure féminine, déesse locale avant de devenir, dans un second temps, héroïne: pour Hélène, cette distinction est rendue visible par l’existence de deux lieux de culte près de Sparte. La déesse est honorée à Therapnè, et la femme du héros Ménélas à Platanistas. La déesse précède le héros dans les cultes et l’héroïne n’apparaît que dans un second temps. "Dis-moi une partie de ces choses, Déesse, fille de Zeus. Ino est silencieuse".
"De même qu’un lion facilement met en pièces les jeunes faons d’une biche rapide, lorsqu’il les a saisis avec ses fortes dents après avoir pénétré dans leur gite, et leur enlève leur délicate vie. La biche alors, si proche qu’elle soit, ne peut les secourir, car une frayeur terrible l’envahit, et elle s’élance éperdument à travers les fourrés des forêts et des bois, halète et ruisselle, pressée par l’élan du fauve redoutable". Dans l’Iliade et l’Odyssée trois objets d’analyse sont à notre disposition. Il y a l’épithète "aristos", associé à "hêrôs", qui sert à caractériser le héros homérique et plus généralement à distinguer des guerriers. Si "hêrôs" n’est jamais employé pour une femme, certaines sont dites "les meilleures". Dans le registre de l’héroïsme homérique s’établit donc une équivalence marquée entre les exploits masculins et les qualités physiques féminines. L’association de l’épithète et de la formulation "dia gynaikôn" va dans le même sens. "Aristê" qualifie toujours une ou plusieurs jeunes filles dans un contexte de mariage. Ces femmes dites les plus belles peuvent être considérées comme des héros au féminin, plutôt que proprement des héroïnes. Comme elles ne sont pas désignées par un terme générique, l’appellation "héros au féminin" est plus neutre et permet de souligner qu’une catégorie propre n’est pas encore en place, même si ces femmes remarquables sont qualifiées comme des héros. Laodice, Cassandre ou Alceste sont filles de héros et de roi et leur perfection physique leur permet d’acquérir un statut social spécifique qui confirme et renforce le prestige de leur origine (ce dont témoigne le mariage mis en valeur). Péribée est dans une situation légèrement différente: elle est fille de héros mais fut surtout la maîtresse de Poséidon. Son fils Nausithoos est un héros au sens de demi-dieu. Autre élément d’analyse, femmes et filles d’"aristoi" sont considérées comme une catégorie particulière de femmes exemplaires et elles sont énumérées comme telles dans la "nekuya". Au cours de cet épisode, Ulysse entre en contact avec l’au-delà et rencontre un certain nombre de personnages défunts, dont des femmes, dans le passage qu’on appelle traditionnellement et de manière abusive le catalogue des héroïnes. Elles représentent un second aspect de l’héroïsme au féminin chez Homère. En effet, elles sont mortes et sont singularisées par leur appartenance à la lignée des héros. Le passage homérique est encadré par deux formules qui précisent le statut des femmes évoquées: au vers 227, "les femmes et filles des meilleurs", et au vers 329, "les femmes et filles de héros". L’Odyssée propose donc ce qui a été interprété comme une première liste d’héroïnes présentées d’emblée selon les critères familiaux. L’épisode occupe une place réelle dans l’économie de l’action et du chant XI. En XI, 328, en clôture, Ulysse explique: "Je ne pourrai toutes les raconter ni les nommer". Sans prétention à l’exhaustivité, il présente les femmes et filles qu’il a le plus facilement identifiées et auxquelles il parle. La rencontre avec les morts est motivée par les prédictions de Tirésias qui révèlent à Ulysse la conduite à tenir et une partie de l’avenir (de façon tout à fait illusoire, puisque les compagnons d’Ulysse mangeront les troupeaux du soleil malgré l’interdiction du devin). Les personnages rencontrés au cours de l’épisode sont des morts en relation avec Ulysse. Elpénor est un compagnon mort par accident et sans sépulture. Les quatorze femmes nommées dans la suite jouent un rôle dans l’équilibre de la "nekuya". Leur apparition se place entre le dialogue avec Anticlée, femme d’Autolycos et mère d’Ulysse.
"Il touchait au cadavre quand le brillant Hector le frappa d'une pierre à la tête. Toute la tête se fendit en deux sous le casque pesant. Face en avant, sur le cadavre, il tomba, et la mort briseuse d'âmes se répandit autour de lui. La perte de son ami fut à Patrocle une rude douleur. Ce fut lui qui vint ici jadis chercher les chevaux de Laomédon et, avec six nefs seulement et un petit nombre d’hommes, sut ravager la ville d’Ilion et vider d’hommes ses rues. Mais toi, ton cœur est lâche et ton monde périt. J’imagine que tu ne seras pas venu de Lycie pour être d’un secours quelconque aux Troyens, si fort que tu sois, et qu’au contraire tu vas, dompté par moi, passer les portes d’Hadès". L’épisode donne une sorte de concentré de l’image de la femme dans l’épopée. Dans cette brève énumération, la structure repose sur un jeu d’opposition et de complémentarité: la jeunesse/la vieillesse, les hommes/les femmes, les jeunes mariés et les jeunes vierges, les jeunes vierges et les guerriers tombés au combat. Deux hypothèses permettent d’expliquer la présence des femmes : dans un premier temps, elles nourrissent la parole d’Ulysse. Quand Ulysse accepte d’évoquer les héros, il s’appuie sur le rôle des femmes dans le destin de ses compagnons de la guerre de Troie: "C’est en plein retour que, par la volonté d’une femme maudite, ils allaient succomber" (Od. xi, 384) dit-il à Alkinoos, puis il enchaîne en reprenant son récit là où il l’avait laissé: "Donc les femmes s’étaient dispersées çà et là" (385). Les femmes constituent un élément de cohérence narrative supplémentaire. Elles rendent possible l’étape suivante que constitue la rencontre avec les héros troyens, puis ceux du passé. Le récit de la vie de certaines femmes, quand il est développé, permet aussi d’amorcer la suite du passage et la rencontre avec certains héros. Il y a aussi les femmes remarquables des épopées car elles jouent un rôle dans le "drama", mais ne sont pas à proprement parler singularisées comme héros au féminin. S’agit-il d’une troisième catégorie d’héroïnes homériques ? D’une certaine manière, des paires peuvent se retrouver qui les associent à un héros et c’est en ce sens qu’elles peuvent rejoindre "les femmes et filles de héros". Si Achille est bien le meilleur des Achéens, Hélène est, de part la tradition, la plus belle des femmes. Comme les héros, les femmes des épopées n’ont reçu des cultes que de façon très marginale et dans un contexte davantage lié aux cultes locaux qu’à une influence directe des épopées. Ino était une princesse de Thèbes et l'épouse du roi Athamas de Béotie dans la mythologie grecque. Elle aida à élever Dionysos, le dieu du vin, mais le mythe le plus célèbre qui lui est associé est sa descente dans la folie et le destin tragique de sa famille. Après avoir perdu la raison et sauté d'une falaise avec son fils Melicerte, Ino et son fils furent sauvés par sa grand-mère Aphrodite, et le dieu de la mer, Poséidon, qui les transforma en la déesse de la mer Leucothée et le dieu de la mer Palémon. Dans l'Odyssée d'Homère, (vers 750 av. J.-C.), Leucothée sauva le héros grec Ulysse après que Poséidon eut déclenché une violente tempête. Selon Apollodore (vers 180 av. J.-C.), le dieu Hermès amena un nouveau-né, Dionysos, à Ino et Athamas pour qu'ils s'occupent de lui. Hermès les persuada de l'élever en tant que femme. Héra, furieuse qu'Ino s'occupe de Dionysos, envoya Tisiphone, l'une des Furies, pour faire sombrer Ino et Athamas dans la folie. Une fois Ino et Athamas rendus fous, Zeus emmena Dionysos chez les nymphes nysiennes. D'autres versions du mythe affirment que ce furent les nymphes nysiennes qui élevèrent Dionysos dans un premier temps avant de le laisser aux bons soins d'Ino et Athamas. Lorsque parut la fille du matin, l'aube aux doigts roses.
"Ce fut lui qui vint ici jadis chercher les chevaux de Laomédon et, avec six nefs seulement et un petit nombre d’hommes, sut ravager la ville d’Ilion et vider d’hommes ses rues. Mais toi, ton cœur est lâche et ton monde périt. J’imagine que tu ne seras pas venu de Lycie pour être d’un secours quelconque aux Troyens, si fort que tu sois, et qu’au contraire tu vas, dompté par moi, passer les portes d’Hadès". Une autre tradition veut que Sémélé et le bébé Dionysos aient été placés dans un coffre par son père Cadmos et aient été envoyés en mer. Le coffre s'échoua à Prasiae (Brysées), où l'on découvrit que Sémélé était morte. Ino passa devant le coffre au cours de ses voyages, trouva son neveu vivant et en bonne santé, et le prit en charge pour l'élever dans une grotte voisine. Penthée était le fils d'Agavé et le neveu d'Ino, qui connut une fin horrible aux mains de sa propre mère et de ses tantes Ino et Autonoé, qui l'assassinèrent dans une frénésie dionysiaque après que Penthée eut refusé d'adorer Dionysos. "Aie pitié de moi, mère; oui, c'est moi qui suis coupable, mais ne tue pas ton fils." Elle, l'écume à la bouche et roulant des yeux hagards, n'a pas les sentiments qu'elle doit. Elle est possédée du dieu, elle n'écoute pas son enfant. Elle prend son bras gauche dans ses mains et, un pied sur le flanc de l'infortuné, elle le lui arrache de l'épaule, non par sa propre force, mais le dieu lui donnait l'aide de sa toute-puissance. Inô, de l'autre côté, fait de même, lui déchire les chairs. Autonoé et toute la foule des Bacchantes s'acharnent sur lui. (Euripide, "Les Bacchantes"). L'histoire de la descente d'Ino et d'Athamas dans la folie diffère selon l'auteur et la source. Selon Ovide (43 av. J.-C. à 17 ap. J.-C.), dans ses "Métamorphoses", Tisiphone, l'une des Furies, aurait, sur ordre d'Héra, jeté deux serpents et une potion venimeuse sur Ino et Athamas, ce qui les aurait rendus fous. Ino se jeta du haut d'une falaise dans la mer avec son fils Melicerte dans les bras, tandis qu'Athamas frappa leur autre fils, Léarque, contre un mur jusqu'à ce qu'il meure. Aphrodite, la grand-mère d'Ino, demanda à Poséidon de sauver sa petite-fille et de transformer Ino et son fils en créatures marines. Apollodore donne plus de détails dans sa version du mythe. Il écrit qu'avant son mariage avec Ino, le roi Athamas avait eu deux enfants avec la déesse des nuages Néphélé. Ino détestait ses beaux-enfants et conçut un plan pour s'en débarrasser. Elle s'arrangea pour que les récoltes soient mauvaises, obligeant Athamas à consulter l'oracle de Delphes. Ino intercepta son messager et le soudoya pour qu'il dise que le seul moyen d'assurer la reprise des récoltes était de sacrifier le fils d'Athamas, Phrixos. Athamas se prépara à sacrifier son fils, mais Néphélé descendit en piqué et les sauva, lui et sa sœur Hellé. Apollodore écrit également qu'après avoir été rendue folle par Héra, Ino jeta Melicerte dans un chaudron bouillant avant de sauter dans la mer avec lui. Tandis qu'Athamas, en proie au délire, chassait Léarque, croyant qu'il s'agissait d'un cerf. Selon une autre version, le roi Athamas fut exilé de Béotie et fonda une communauté en Thessalie. Il épousa la princesse thessalienne Thémisto, et ensemble ils eurent Érythrios, Leucon, Schénéus et Ptoos. Thémisto voulait se débarrasser des enfants d'Athamas et d'Ino, mais elle finit par tuer accidentellement ses propres enfants. Athamas devint fou et tua le fils d'Ino et le sien, Léarque, ce qui poussa Ino à se jeter dans la mer. Après qu'Ino soit devenue folle et ait sauté d'une falaise avec son plus jeune fils Melicerte dans les bras, Aphrodite eut pitié de sa petite-fille et supplia alors Poséidon de les sauver.
"La divine Calypso m'a retenu près d'elle, dans ces grottes profondes, pour que je devienne son époux. L'artificiel Circé ma elle aussi retenu dans son palais afin que je devienne son époux. Mais jamais, au fond de moi, mon coeur il n'y a consenti. Car il n'est rien de plus doux pour un homme que sa patrie et sa famille, quand même quand il habite une riche demeure située loin de chez lui, en terre étrangère". Poséidon transforma Ino en déesse de la mer, connue sous le nom de Leucothée ("la déesse blanche"), et Melicerte en dieu de la mer, connu sous le nom de Palémon. Les fidèles d'Ino avaient suivi ses traces de pas jusqu'au bord de la falaise. Sachant qu'elle était probablement morte, ils crièrent leur chagrin pour la funeste maison de Cadmos. Ils maudirent également Héra pour sa cruauté et plusieurs d'entre eux menacèrent de suivre Ino dans la mer. La réponse d'Héra fut de transformer ce groupe de pleureuses en mouettes qui volent encore aujourd'hui au-dessus de la mer Ionienne. Le mythe le plus célèbre associé à Leucothée est son sauvetage du héros grec Ulysse. Poséidon avait déclenché une énorme tempête qui s'était abattue sur Ulysse, accroché au radeau qu'il avait fabriqué. Leucothée émergea des vagues et ordonna à Ulysse d'abandonner son radeau et de nager. Mais Ulysse est aperçu par la fille de Cadmus, la belle Ino, qui, mortelle autrefois, parla le langage des hommes, et qui maintenant, sous le nom de Leucothée, partage sous les flots les honneurs dus aux dieux. Cette déesse prend pitié du héros errant sur la mer et souffrant mille douleurs, semblable à un oiseau plongeur, elle s'élance du gouffre des eaux, elle se place sur le radeau d'Ulysse et lui adresse ces paroles: " Malheureux ! pourquoi Neptune est-il si violemment irrité contre toi ? Pourquoi te prépare-t-il des maux si grands et si terribles ? Non, malgré son désir, il ne te perdra pas ! Fais ce que je vais te dire. Quitte tes habits, abandonne aux vents ton radeau, et, gagne, en nageant avec force, le pays des Phéaciens où le destin veut que tu sois sauvé. Puis entoure ta poitrine de ce voile sacré, et désormais tu n'auras à craindre ni les souffrances, ni la mort. Lorsque tes mains auront touché la plage, détache ce voile, et jette-le loin des rives, dans la mer ténébreuse, en détournant le visage"(Homère, Odyssée). Leucothée tendit à Ulysse son écharpe et lui dit qu'elle était immortelle, et l'avertit de la rejeter à la mer une fois qu'il aurait atteint la terre ferme. Il nagea avec acharnement et finit par atteindre la terre des Phéaciens avec l'aide d'Athéna. Ino et Leucothée faisaient l'objet d'un grand culte dans toute la Grèce. Dans sa "Description de la Grèce", Pausanias (115 à v. 180 de notre ère) écrit qu'en Attique, sur la route du Prytanée (lieu de réunion du gouvernement), un monticule était dédié à Ino, sur lequel poussaient des oliviers. Il affirme que les habitants de Mégare étaient les seuls en Grèce à croire qu'Ino avait échoué sur leurs côtes et qu'ils furent les premiers à l'appeler Leucothée et à lui offrir des sacrifices. Les habitants de l'Attique croyaient également que la Roche molourienne était sacrée pour Leucothée et son fils Palémon. À Corinthe, une statue de Leucothée se trouve dans le temple de Palémon, ainsi qu'une statue de Poséidon. Sur la route de Léchaion à Corinthe se trouvaient des sculptures d'Hermès, de Leucothée, de Poséidon et de Palémon sur un dauphin. En Laconie, un petit lac était appelé l'Eau d'Ino par les habitants, qui y jetaient des pains d'orge lors de la fête d'Ino. Un hymne orphique est également consacré à Leucothée, où elle est encore considérée comme une déesse vénérée et comme la plus grande sauveuse des mortels.
Bibliographie et références:
- Apollodore, "Bibliothèque"
- Apollodore, "Épitome"
- Eschyle, "L'Orestie"
- Eschyle, "Les Suppliantes"
- Euripide, "Danaïdes"
- Hésiode, "Théogonie"
- Hésiode, "Travaux"
- Homère, "Odyssée"
- Nonnos de Panopolis, "Dionysiaques"
- Ovide, "Héroïdes"
- Pausanias, "Description de la Grèce"
- Pindare, "Odes"
- Pindare, "Pythiques"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Chante, déesse, la colère d'Achille, le fils de Pélée : détestable colère, qui aux Achéens valut des souffrances sans nombre et jeta en pâture à Hadès tant d'âmes fières de héros, tandis que de ces héros mêmes elle faisait la proie des chiens et de tous les oiseaux du ciel, pour l'achèvement du dessein de Zeus. Pars du jour où une querelle tout d'abord divisa le fils d'Atrée, protecteur de son peuple, et le divin Achille. C'est Zeus qui m'envoie jusqu'ici. Il dit que tu retiens contre son gré le plus malheureux des héros qui combattirent sous les murailles de troie, Aujourd'hui il t'ordonne de le renvoyer, car son destin n'est pas de mourir sur cette île loin des siens". Fille de la Nuit et de l'Erèbe selon Hésiode, d'Océanos ou de Zeus selon d'autres auteurs, Némésis,en grec ancien, Νέμεσις / "Némesis", fut à l'origine de la déesse de la vengance divine. Mais à partir du VIème siècle avant J.C, on la considéra comme la gardienne de l'ordre universel, responsable de la morale, l'instrument de la justice assurant une juste distribution des faveurs divines. En effet, les dieux étaient jaloux de la prospérité excessive ou du bonheur insolent des hommes qui tentaient de rivaliser avec eux. Ces heureux mortels devaient, pour se faire pardonner, leur offrir des sacrifices ou soulager la misère de leurs concitoyens. Némésis intervenait lorsque ces conditions n'étaient pas remplies etl es ramenaient à la raison et à l'humilité. Némésis fut désiré par Zeus et, pour lui échapper, se métamorphosa plusieurs fois: en castor, en poisson, puis en oie, mais à chaque fois, il changea de forme et s'unit à elle. Leur union produisit un œuf qui fut confié à Léda et d'où naquirent Hélène et les Dioscures Castor et Pollux. Elle fut populaire en Asie Mineure et en Grèce, et le concept philosophique de Némésis fut vénéré à Rhadamonte où, avant la bataille de Marathon, le commandant des Perses souhaitait édifier un trophée en marbre blanc célébrant sa victoire en Attique, mais dut se retirer ayant subi une défaite navale à Salamine. On utilisa le marbre blanc pour sculpter une statue de Némésis qui personnifia ainsi la vengeance divine et non plus, le plus juste décret du drame de la mort figuré par ses transformations saisonnières. Elle était représentée avec une couronne décorée de cerfs, tenant dans une main une branche de pommier et dans l'autre, une roue. Cette roue était à l'origine de l'année solaire, comme dans la structure du nom de sa réplique latine, Fortuna, celle faisant tourner l'année. De sa ceinture pendait un fouet, autrefois employé dans les flagellations destinées à féconder les arbres et à fertiliser les champs de blé. Parfois, elle tenait la main droite sur la bouche, conseillant aux hommes la discrétion et la modération. Elle était honorée dans un sanctuaire archaïque de Rhamnonte en Attique, où elle était une fille d'Océan. Elle y est alors appelée "Rhamnousia", la déesse de Rhamnonte. Pausanias remarqua sa statue iconique avec une couronne de cerfs et des petites Nikê, fabriquée par Phidias après la bataille de Marathon (490 av. J.-C.) à partir d'un bloc de marbre de Paros que les Perses présomptueux avaient apporté avec eux, pour en faire une stèle commémorative après leur victoire qu'ils considéraient comme acquise. Un rituel appelé Nemesia, identifié par certains avec le Genesia, se tenait à Athènes: Il s'agissait d'un office pour les morts, afin de tenterde leur éviter la "némésis" des morts, censée posséder la puissance de punir la vie si son culte avait été négligé. Selon la mythologie grecque antique, Nemesis est la déesse de la vengeance et du châtiment. Si une personne a commis une mauvaise action, elle veillera à ce que le châtiment lui soit imputé. La mère de Nemesis était la déesse de la nuit de Nykta, elle l'a mise au monde en punition à Kronos. D'autres divinités apparurent avec Nemesis: Eris, la déesse de la discorde; Thanatos, le dieu de la mort; Apata, la déesse de la tromperie et enfin Hypnos, le dieu des rêves sombres.Souvent, à côté du nom de cette divinité, le nom Adrastea est mentionné, ce qui se traduit par inévitable. Cela est apparunon par hasard, mais dû au fait que le destin de chacun est inévitable, nous sommes tous, tôt ou tard, redevables de nos actes. La déesse Nemesis est appelée à suivre l'ordre du monde, le cours des événements, afin que personne ne tente de changer son destin, qui est prévu par les forces supérieures. Le nom de la divinité est associé au mot "nemo", qui se traduit par "justement indigné". Ses représentations sont multiples.
"Et le patient et divin Odysseus, joyeux de voir ce lit, se coucha au milieu, en se couvrant de l'abondance des feuilles. De même qu'un berger, à l'extrémité d'une terre où il n'a aucun voisin, recouvre ses tisons de cendre noire et conserve ainsi le germe du feu, afin de ne point aller le chercher ailleurs. De même Odysseus était caché sous les feuilles, et Athènè répandit le sommeil sur ses yeux et ferma ses paupières, pour qu'il se reposât promptement de ses rudes travaux. Non tu n'es pas mon père Ulysse !Un dieu cherche à me tromper pour augmenter mon chagrin". Elle était peinte sur des mosaïques, des amphores anciennes et d'autres objets. Dans ses mains, il y avait toujours des écailles et d'autres symboles qui personnifiaient l'équilibre et la juste colère: fouet, épée et bride. Derrière elle se trouvaient des ailes, un char était nécessairement présent, qui était attelé par des griffons féroces. Elle était souvent représentée avec avec son bras plié au coude, qui symbolisait l'unité temporaire en tant que mesure des choses. À Ramna, petit village situé sur les rives de l’Attique près du marathon, il y avait un grand temple dédié à Nemesis. Chaque année, il y avait des compétitions d'athlètes, des représentations théâtrales et des fêtes. Dans le temple, il y avait une statuede la déesse, qui a été sculptée, selon la légende, par Phidias. La déesse Némésis était représentée avec une branche de pomme dans une main et un verre de vin dans l'autre. Les Romains lui ont érigé une staue sur le Capitole. Elle était la patronne des gladiateurs romains. Dans la chambre de chaque gladiateur gréco-romain, il y avait nécessairement l'image de la déesse et de sa silhouette. Les astronomes ont donné son nom à une étoile sombre, non encore localisée, qui serait responsable de l'apparition des comètes dans le système solaire. Cette Némésis accompagnerait le soleil, orbitant à deux ou trois années-lumière de distance autour de lui et, tous les trente millions d'années, son orbe elliptique se rapprocherait d'un énorme nuage qui circule depuis quatre milliards et demi d'années, entraînant des centaines de milliers de débris rocheux glacés datant des premiers âges du système solaire. Ceux-ci, déstabilisés par sa proximité, seraient projetés sous forme de comètes. Cette théorie, émise dans les années quatre-vingt, par Richard A. Muller, demeure, à ce jour, toujours une hypothèse. Le mot Némésis signifie la fatalité. Dans la langue française, il devient synonyme de colère et de vengeance divine. Un, ou une némésis s’emploie de plus en plus dans le langage courant comme la désignation de son pire ennemi. D’ailleurs, dans le jeu vidéo de survival-horror Resident Evil 3, le Nemesis est un monstre destiné à éliminer les S.T.A.R.S., unité spéciale de police, dont fait partie Jill Valentine, l’héroïne. Seul l’aspect vengeur de Némésis semble perdurer à notre époque. Fille de la déesse de la nuit, Nyx, elle est ainsi parfois assimilée, à la fois, à la vengeance et à l'équilibre. La Némésis est aussi interprétée comme étant une messagère de mort envoyée par les dieux comme punition. Parfois confondue avec les Erinyes, elle a acquis lentement et progressivement une généalogie, et une légende propres. En effet, contrairement aux Erinyes, Némésis se différencie par les vengeances qu'elle exerce qui ne sont point aveugles, elle veille simplement à ce que les orgueilleux mortels ne tentent pas de s'égaler aux dieux. Elle abaisse ceux qui ont reçu trop de dons et s'en flattent, et conseille par conséquent la modération et la discrétion.Le nom némésis dérive du verbe grec "némein", signifiant "répartir équitablement, distribuer ce qui est dû", que l'on peut rapprocher de moïra qui signifie à la fois destin et partage. La mythologie romaine en reprend un aspect sous la forme d'Invidia, soit "l'indignation devant un avantage injuste".Némésis fut vénérée peu à peu dans toute la Grèce, mais le temple le plus célèbre dédié à cette déesse était celui de Rhammonte, en Attique. On l'adorait également à Smyrne, à Patres, à Cyzique, et quinze autels, dit-on, lui étaient dédiées sur les bords du lac Moeris.
"Les Nymphes sont des divinités de la nature: ce sont de belles jeunes filles qui vivent dans les eaux, les forêts et les montagnes. Ainsi les Grecs distinguaient-ils les dryades (nymphes des arbres), les naïades (nymphes des sources et des cours d'eau), les néréides (nymphes de la mer) et les oréades (nymphes des montagnes et des grottes). Ces divinités sont généralement bienfaisantes, protectrices de la jeunesse, surtout des jeunes filles et des fiancées. Elles peuvent être les suivantes d'une grande divinité comme Artémis, la déesse de la chasse, ou d'une nymphe d'un rang plus élevé, comme Calypso. Elles habitent dans des grottes où elles passent leur vie à filer et chanter". À noter que les surnoms les plus ordinaires de Némésis sont Adrastée, tiré soit du sanctuaire élevé par Adraste, soit du mot grec, qui la désigne comme la déesse à laquelle on ne saurait échapper et Rhamnusie qui lui fut donné à cause du temple qu'elle avait à Rhamnus ou Rhamnonte, village de l'Attique. La caverne joue un rôle symbolique essentiel dans les vieilles croyances grecques qui sont enracinées dans les forces élémentaires de la terre. Ces puissances de sang sont à la fois sources de fécondité et de mort, à l’image des Érinyes, ces furies nées des éclaboussures sanglantes d’Ouranos qui viennent féconder Gaïa ("Théogonie", v. 185). Mères des vivants et des morts, les divinités chthoniennes relèvent originellement de la sphère féminine, et leur domaine obscur qu’Hésiode évoque avec la venue de Gaïa eurysternos, "au large sein", émergeant par ses seules forces du Chaos primordial, ne sera jamais oublié par le monde lumineux des dieux olympiens. Les pratiques des cultes chthoniens et olympiens en Grèce faisaient un contraste parfait en opposant l’orientation céleste des sacrifices des seconds à l’orientation terrestre des premiers. On tuait une victime de couleur blanche en l’honneur des Olympiens, la gorge tournée vers le ciel, sur un autel surélevé ou bromos. Pour les Chthoniens, au contraire, on sacrifiait une victime de couleur noire, souvent une brebis ou un bélier, la gorge baissée vers la terre, sur un autel bas, l’âtre, eschara, ou dans une fosse profonde, le bothros. L’illustration la plus frappante de ce rite se trouve au chant X de l’Odyssée, lorsque Circé ordonne à Ulysse de prendre le chemin de la maison d’Hadès. Déesse de la Vengeance et du châtiment céleste, Némésis personnifiait la loi morale qui réprouve tout excès ("hybris", la démesure en grec) et la jalousie divine qui frappe la prospérité trop éclatante des mortels qui osent se comparer aux dieux. Parmi les auteurs les plus célèbres de l'antiquité comme Hésiode, elle est présentée comme la fille de Nyx (la Nuit) seule, ou plus rarement de la Nuit et de l'Érèbe, mais d'innombrables auteurs tels que Pausanias, Nonnos de Panopolis et Tzétzès la présentent comme née d'Océan sans que le nom de sa mère ne soit mentionné. Dans les textes orphiques, elle est généralement présentée sous le nom d'Adrastée et est donnée pour la fille née sans père de la nécessité. Des traditions isolées la nomment néanmoins "fille de Zeus" sans mentionner le nom de sa mère, d'autres la prétendent née de Dikê, la justice personnifiée. Hésiode l'associe étroitement à la déesse Aidos qui symbolise à la fois la pudeur et le respect et prétend que lorsque la race de fer aura remplacé celle des héros. Aidos et Némésis abandonneront définitivement l'humanité à son triste sort pour remonter dans l'Olympe. Elle représente la justice distributive et le rythme du destin. Par exemple, elle châtie ceux qui vivent un excès de bonheur chez les mortels, ou l'orgueil excessif chez les rois. Une tradition isolée prétend qu'elle engendra les Telchines de son union avec le Tartare. Elle représente un des rares exemples de personnification d'un concept abstrait. Chez Homère, Némésis n'est utilisé que comme personnification d'une chose abstraite. Dans la Théogonie, Hésiode évoque "Némésis, fléau des hommes mortels".
" Et voici qu'Athéna, déployant du plafond son égide qui tue, terrasse leurs courages et à travers la grand'salle, ils fuient épouvantés: tel, un troupeau de bœufs qu'au retour du printemps, lorsque les jours allongent, tourmente un taon agile. Mais Ulysse et les siens, on eût dit des vautours qui, du haut des montagnes, fondent, le bec en croc et les griffes crochues, sur les petits oiseaux qui tombent dans la plaine en fuyant les nuages. Les vautours les massacrent". La déesse est l'exécutrice de la justice, la justice de Zeus, retransmise par Hermès selon l'organisation olympienne du monde. En tant que principe opposé à la bonne fortune, elle a pu être associée à Tyché. Le mot Némésis, à l'origine, signifiait "qui dispense la fortune, ni bonne ni mauvaise, simplement dans la proportion due à chacun selon ses mérites". Puis, le ressentiment provoqué par n'importe quelle perturbation de cette proportion. Dans les tragédies grecques, Némésis apparaît principalement comme vengeresse des crimes et celle qui punit l'hybris, elle est alors apparentée à Até et aux Érinyes. D'après une légende rapportée par Callimaque, Némésis fut pourchassée par Zeus, qui en était amoureux. Néanmoins, cette dernière ne souhaitant pas l'avoir pour amant, elle tenta de lui échapper en se métamorphosant en divers animaux pour lui échapper, ce qui ne découragea pas Zeus qui pouvait en faire tout autant. Finalement, alors que Némésis avait revêtu la forme d'une oie sauvage, Zeus se transforma en cygne, ou en jars, et réussit à l'approcher seul, ou sans doute avec la complicité d'Aphrodite qui, transformée en aigle, fit mine de le pourchasser. Ainsi, le dieu de la foudre trouva naturellement refuge auprès de Némésis qui, naïve, l'enveloppa tendrement dans ses ailes et s'endormit. Cependant, Zeus abusa la déesse dans son sommeil et Némésis sous forme d'oie pondit quelque temps plus tard un œuf qu'elle déposa du coté de Sparte où il fut donné par un paysan, ou par Hermès à Léda, la femme de Tyndare. Ici on retrouve la légende classique de la naissance d'Hélène (qui sera à l'origine de la guerre de Troie) et des Dioscures. Plus tard, dans une autre légende, au 48ème et dernier chant des Dionysiaques de Nonnos de Panopolis, Némésis châtia l'orgueilleuse nymphe chasseresse Aura (Brise) qui avait offensé Artémis en se moquant de sa virginité. Toutefois, par souci de justice, Némésis punit Aura moins durement que ce que la déesse avait souhaité en voulant que l'imprudente jeune femme soit changée en statue de pierre. À l'origine, les premières représentations de Némésis ressemblaient à Aphrodite, qui elle-même porte parfois l'épithète Nemesis, c'est du moins ce qu'on peut conjecturer d'un passage de Pline, où il est dit qu'Agoracrite, élève de Phidias, ayant manqué le prix du concours, n'eut qu'à changer les attributs de la statue de Vénus qu'il avait présentée, pour en faire une Némésis. Plus tard, comme déesse de la proportion et vengeresse des crimes, ses attributs sont une tige de mesure, une bride, une balance, une épée et un fléau. Elle monte dans un chariot conduit par des griffons. De nombreuses médailles nous la montrent écartant de la main droite des vêtements qui lui couvrent la poitrine, et dirigeant ses regards sur son sein. Elle tient dans sa main gauche une coquille, un frein ou une branche de frêne, et dans la droite une mesure ; quelquefois on voit à ses pieds la roue de la fortune et un griffon. Pausanias remarqua sa statue iconique avec une couronne de cerfs et des petites Niké, fabriquée par Phidias après la bataille de Marathon (490 av. J.-C.) à partir d'un bloc de marbre de Paros que les Perses présomptueux avaient apporté avec eux, pour en faire une stèle commémorative après leur victoire qu'ils considéraient comme acquise.
"Il vous faudra d'abord passer près des Sirènes. Elles charment tous les mortels qui les approchent. Mais bien fou qui relâche pour entendre leurs chants ! Jamais en son logis sa femme et ses enfants ne fêtent son retour. Car, de leurs fraîches voix, les Sirènes le charment, et le pré, leur séjour, est bordé d'un rivage tout blanchi d'ossements et de débris humains, dont les chairs se corrompent. Passe sans t'arrêter ! Nous arrivons à l'île d'Eole, où habite le dieu des vents. C'est une île flottante, entourée d'une côte de bronze indestructible ;en son milieu, un pic pointe vers le ciel". Un rituel appelé Nemesia se tenait à Athènes. Il s'agissait d'un office pour les morts: son objet était d'éviter la némésis des morts, qui étaient censés avoir la puissance de punir la vie si leur culte avait été négligé de quelques façons. À Smyrne, il y avait deux manifestations de Némésis, plus apparentées à Aphrodite qu'à Artémis. Il est difficile d'expliquer la raison de cette dualité. On suggère qu'ils représentent deux aspects de la déesse: l'aimable et l'implacable, ou les déesses de la vieille ville et celle de la nouvelle ville reconstruite par Alexandre le Grand. À Rome, Némésis était révérée par les généraux victorieux, les gladiateurs dont elle était la patronne et figurait une des divinités tutélaires du forage du sol ("Nemesis campestris"). Au IIIème siècle av. J.-C., il y a des indices d'un culte envers une Némésis-Fortuna toute-puissante. Elle était révérée par une société dont les membres étaient appelés en latin Nemesiaci. Le compositeur crétois Mésomède de Crète lui dédie un hymne. Les mythes sont, pour les sociétés, ces montages symboliques fondateurs qui relient à l’origine et donnent sens à l’exister. "Muthos", en effet, désigne un récit, une histoire hors du temps, qui s’ouvre sur l’instant primordial, originaire où tout est confondu : dieux, hommes et animaux. Il répond à la question de l’origine : ou bien l’homme descend des dieux ou bien il est la suite directe de l’évolution animale. La "Théogonie" est un de ces récits fantastiques qui chante le commencement du monde, moment d’intense confusion, chaos primordial où tout est confondu, où êtres humains et dieux ne vivent pas encore séparés. Elle met en images la manière dont l’humain advient difficilement, à son humanité. La vie d’Hésiode, auteur du poème, nous est, dans l’ensemble, assez mal connue. Les spécialistes d’histoire de la littérature grecque situent son existence au milieu du VIIIe siècle avant J.-C. S’il existe des "Vies" d’Hésiode, elles tiennent le plus souvent de la légende. Une certitude, cependant: "La Théogonie" est signée du poète lui-même: "Ce sont les Muses, écrit-il aux vers 23 et 24, qui à Hésiode, un jour, apprirent un beau chant, alors qu’il paissait ses agneaux, au pied de l’Hélicon divin". Comme l’indique ainsi l’étymologie, la "Théogonie" décrit la naissance de l’Univers et la généalogie des dieux. Ainsi, après avoir chanté les Muses dans son prélude, comme cela était de tradition, Hésiode en vient à les interroger sur la question de l’origine: "Contez-moi ces choses, ô Muses, habitantes de l’Olympe, en commençant par le début, et, de tout cela, dites-moi ce qui fut en premier" vers 114-115. À quoi, les Muses répondent: "Donc avant tout, fut Abîme". Le terme grec "Chaos", traduit ici par "abîme", a plusieurs sens. Point de départ de toute la création hésiodique, il signifie d’abord la "béance" ou encore "l’ouvert". Le mot français "chaos" a, le plus souvent, le sens de confusion, de désordre et rend, de ce fait, assez mal compte de la notion grecque. "La Béance, l’Abîme", métaphorisent l’idée de "vide sans fond" mais surtout d’éléments sans coordonnées, sans haut, ni bas, sans droite, ni gauche. Le "chaos" hésiodique, la "béance, l’Abîme sont comparables à l’"apeiron" comme lieux d’indétermination à partir duquel le monde pourra surgir. Aristote le dit à sa manière dans la "Physique": "il pourrait sembler qu’Hésiode ait vu juste comme s’il fallait qu’il existât d’abord une place pour les étants mais à supposer qu’il en soit ainsi, la puissance du lieu est alors prodigieuse et prime tout; car ce sans quoi rien d’autre n’existe, alors qu’il existe sans les autres choses, est premier".
"Les dieux ne dispensent point également leurs dons à tous les hommes, la beauté, la prudence ou l'éloquence. Souvent un homme n'a point de beauté, mais un dieu l'orne par la parole, et tous sont charmés devant lui, car il parle avec assurance et une douce modestie, et il domine l'agora, et, quand il marche par la ville, on le regarde comme un dieu. Un autre est semblable aux dieux par sa beauté, mais il ne lui a pas été accordé de bien parler. Ainsi, tu es beau, et un dieu ne t'aurait point formé autrement, mais tu manques d'intelligence, et, tu as parlé, tu as irrité mon cœur dans ma chère poitrine". De surcroît, ce non-lieu, ce pur rien, ce chaos primordial n’est heureusement pas fermé sur lui-même, il est "l’Ouvert" par excellence. "Logos" indique que la parole est un acte de sélection, de préférence, d’élection. Parler c’est sélectionner dans le réel, c’est produire de la distinction dans la confusion chaotique. Aussi n’est-il pas étonnant que "chaïnô", "ouvrir la bouche" et "parler", induise l’idée, qu’à partir du "Chaos" s’originent les premières distinctions. Le "Chaos" est qualifié de "genet"(vers 116) c’est-à-dire "qui ne sort de rien", "qui n’est pas engendré", qui est "génésis", "source de création", tandis que l’Erèbe et la nuit, enfants du "Chaos" sont "égenonto" (vers 123), La nuit et l’Erèbe (noir), d’abord espaces de confusion, sont cependant, une première distinction dans le Chaos. Ils permettent de construire la première paire d’opposés. L’émergence des contraires est essentielle pour les Grecs, sans eux, la pensée est impossible. La Nuit et l’Erèbe sont encore dans l’indistinction mais plus dans la confusion. C’est pourquoi Ether et Lumière du jour pourront naître de leurs opposés, la Nuit et l’Erèbe. Le redoublement du "ek" ("ex-é-genonto"), indique ici l’idée d’un engendrement du Jour par la Nuit et d’un ordre de succession, en même temps que la nuit et l’Erèbe ne prendront leur sens qu’en rapport avec l’Ether et la Lumière du jour. Du "Chaos" surgit un premier être qui lui est presque semblable "l’Erèbe" et "la Nuit", mais pas complètement puisque l’on peut déjà distinguer autre chose que le "Chaos". La "nuit" est à la fois semblable et différente, c’est pourquoi pourra sortir de son sein obscur, son exact contraire le Jour. À partir de ce couple fondamental d’opposition, le monde devient visible, parce que lisible (legein, logos). Un premier trait de lumière partage le monde: l’ordre du discours comme acte de distinction le produit. " Assise et sûre", éternelle et inébranlable, la Terre l’est aussi pour l’auteur d’Antigone: "La mère des dieux, la Terre souveraine, l’Immortelle, l’Inépuisable". Pour les Grecs, aucune "rapine" ne peut épuiser la fécondité de la Terre, nul sillage de charrue ou de navire ne saurait l’endommager, nul déchet en souiller les profondeurs. La déesse, auguste entre toutes, comme dit Sophocle, est la mère inépuisable de tous les vivants. Aussi, dans la tradition grecque, les cultes de la Terre-Mère sont-ils nombreux. La Terre-Mère y apparaît comme détentrice du don de la vie, elle symbolise la fertilité, elle est l’agent de toute fécondité. Liée au culte des morts retournés en son sein, elle est fantasmatiquement représentée comme éternelle. La Terre-Mère signifie la fertilité agraire et la fécondité animale et humaine. Ainsi dans la Crète Minoenne (–3000 à –1100 av. J.-C.) la Terre-Mère apparaît le plus souvent comme une divinité chtonienne toujours ambivalente ("chton": signifie terre, terroir, sol, sein de la Terre mais aussi les Enfers, le Royaume des morts). Cette fécondité de la Terre-Mère, de Gaïa prend des formes étranges. "Terre, dit Hésiode, elle, d’abord enfanta un être égal à elle-même, capable de la couvrir tout entière, Ciel Étoilé, qui devait offrir aux dieux bienheureux, une assise sûre à jamais". Elle enfanta: "égeinato", où l’on retrouve le même verbe préalablement utilisé à propos de la Nuit, il signifie ici aussi l’engendrement et la filiation. C’est donc la mère qui est première, le père est contenu dans la mère qui l’enfante. Sous cet angle, sexe absolu signifie délié de la contingence".
"L'Aurore aux doigts de roses les eût trouvés pleurant, sans l'idée qu'Athéna, la déesse aux yeux pers, eut d'allonger la nuit qui recouvrait le monde. Elle retint l'Aurore aux bords de l'Océan, près de son trône d'or, en lui faisant défense de mettre sous le joug pour éclairer les hommes, ses rapides chevaux Lampos et Phaéton, les poulains de l'Aurore. Nous vivons à l'écart et les derniers des peuples, en cette mer des houles, si loin que nul mortel n'a commerce avec nous". "Car c’étaient de terribles fils que ceux qui étaient nés de Terre et de Ciel, et leur père les avait en haine depuis le premier jour. À peine étaient-ils nés qu’au lieu de les laisser monter à la lumière, il les cachait tous dans le sein de Terre, et, tandis que Ciel se complaisait à cette œuvre mauvaise, l’énorme Terre en ses profondeurs gémissait, étouffant". L’attitude d’Ouranos refusant l’avènement de ses enfants est celle d’un être qui veut garder la Femme pour lui seul, comme objet de plénitude, il rejette ainsi toute maternité. Or, d’une certaine façon, ce sont les enfants qui font éclater ce fantasme de complétude homme-femme. En les déplaçant sur une autre position père-mère, l’enfant devient le tiers séparateur. Le mythe essaie de rendre compte de cette difficulté pour l’homme d’advenir à la paternité. Toute la mythologie grecque est remplie d’histoires de pères craignant de perdre la femme et à travers elle, l’amour, ainsi que le pouvoir. La figure la plus connue est celle d’Œdipe qui sera exposé à la mort, par son père le roi Laïos. Œdipe, précisément tuera son père, prendra le pouvoir à Thèbes et épousera sa mère Jocaste. Le premier rapport père-enfant est donc celui de la haine productrice de séparation. Car l’enfant ne peut émerger comme tel, tant que le père n’est pas séparé de la mère et inversement. La semence du père archaïque est jetée au hasard, au gré du vent. Le poète exprime ainsi la toute puissance sans limites du père archaïque à l’instar de celui de la horde primitive décrite dans "Totem et tabou". Comme lui, Ouranos se heurtera évidemment à la révolte des fils et en particulier à celle de Chronos. Platon le fait pressentir dans le mythe des cycles inversés du "Politique". L’auteur explique, en effet, comment le devenir au monde est cyclique et soumis à des révolutions périodiques. L’univers est un vaste navire tantôt guidé par le dieu, tantôt abandonné à sa propre course. Quand l’univers suit la marche divine, les êtres vivants cheminent de la vieillesse à la maturité puis à l’enfance. Ils s’anéantissent en poussière et renaissent de la terre elle-même, à la vie. Le cycle est un perpétuel rajeunissement. Abandonnons un instant l’histoire de Gaïa, d’Ouranos et de leur descendance pour nous pencher sur les "enfants" de Nuit, fille de Chaos. Elle enfante, le grec dit "étéké"et non pas "égenonto", d’odieux personnages: la Mort, le Trépas, le Sommeil, les Songes et, précise Hésiode, elle les enfante seule, "sans dormir avec personne" (vers 213, Théogonie). Ce processus d’insistance vient précisément après l’histoire de la naissance des Titans et d’Aphrodite, née du sperme du père Ouranos et des flots de la mer. La Nuit, elle enfante sans sexualité, monstres, fantômes et cauchemars qui font très peur aux humains. Parmi ces monstres, les Parques (Clothô, Lachésis, Atropos) les Kérés vengeresses "qui poursuivent toutes fautes contre les dieux et les hommes" (vers 219-220) et surtout la déesse Némésis, figure de la justice. Figure de la colère et de l’indignation, elle intervient lorsque surgissent des erreurs de partage. Le détour du philosophe par le "logos", "l’eidos" et le "cosmos" n’a de signification que si le voyage dialectique le ramène au sein de la cité où la loi se donne en partage sous l’égide de Némesis, la déesse d’Hésiode. Il faut bien, en effet, pour que l’existence humaine ait un sens, qu’elle respecte la loi qui gouverne, entre ciel et terre, les hommes et les dieux, et qu’elle trouve le lien qui unit toutes choses en une juste répartition. Si la colère de Némesis naît devant la violation de la loi, on comprend le rapprochement que la langue grecque instaure entre nomos, la loi, nemesis, le partage légal, et Némesis, la déesse du partage qui s’indigne, "nemesein", devant ceux qui défient la loi. Symboles de la colère et de la vengeance divine.
"Les dieux n'accordent pas mêmes faveurs à tous les hommes, la taille, le sens, l'éloquence. L'un a moins belle apparence, mais le dieu met une couronne de beauté sur ses paroles. Un autre est une beauté comparable aux Immortels, mais la grâce ne couronne pas ses paroles. La divine Calypso m'a retenu près d'elle, dans ces grottes profondes, pour que je devienne son époux. L'artificiel Circé ma elle aussi retenu dans son palais afin que je devienne son époux. Mais jamais, au fond de moi, mon coeur il n'y a consenti. Car il n'est rien de plus doux pour un homme que sa patrie et sa famille, quand même quand il habite une riche demeure située loin de chez lui, en terre étrangère". Avec l’arrivée de ce mal si beau qui, au fond, n’est qu’une prise de conscience par le "genos andron" de sa mortelle condition, l’homme découvre que le bonheur total n’a aucun sens. Car, l’être humain est pris dans un terrible piège: "celui qui fuyant, avec le mariage, les œuvres de souci qu’apportent les femmes, refuse de se marier, et qui, lorsqu’il atteint la vieillesse maudite, n’a pas d’appui pour ses vieux jours, celui-là sans doute ne voit pas le pain lui manquer, tant qu’il vit mais dès qu’il meurt, son bien est partagé entre collatéraux. Et celui qui, en revanche, dans son lot trouve le mariage, peut rencontrer sans doute une bonne épouse de sain jugement; mais même alors, il voit toute sa vie le mal compenser le bien, et s’il tombe sur une espèce folle, alors sa vie durant, il porte en sa poitrine un chagrin qui ne quitte plus son âme ni son cœur, et son malest sans remède". S’il fallait alors une preuve complémentaire de ce processus d’anthropogonie dans la pensée hésiodique, elle pourrait être trouvée dans le mythe des races des "Travaux et des jours". Némésis dont le nom s’origine dans la racine grecque "nem ou nom". Elle renvoie à l’idée de partage, de distribution. Le verbe "nemein" signifie "faire une attribution régulière" et plus précisément dans le vocabulaire des bergers, "attribuer à un troupeau sa part de pâturage". On comprend que chez les peuples pasteurs, les nomades, la part du partage soit une question essentielle pour qu’à la fois, les troupeaux puissent se nourrir et surtout qu’ils ne se mélangent pas. La Némésis, fille de la Nuit est la déesse du partage, elle empêche la confusion nocturne et le retour au Chaos mortifère. Elle fait barrage à la régression vers l’indifférencié. "Le grand Uranus, irrité contre les enfans qu’il avait engendrés lui-même, les surnomma les Titans, disant qu’ils avaient étendu la main pour commettre un énorme attentat dont un jour ils devaient recevoir le châtiment. "La Nuit" enfanta l’odieux Destin, la noire Parque et la Mort. Elle fit naître le Sommeil avec la troupe des Songes, et cependant cette ténébreuse déesse ne s’était unie à aucun autre dieu. Ensuite elle engendra Momus, le Chagrin douloureux, les Hespérides, qui par delà l’illustre Océan, gardent les pommes d’or et les arbres chargés de ces beaux fruits, les Destinées, les Parques impitoyables, Clotho, Lachésis et Atropos qui dispensent le bien et le mal aux mortels naissans, poursuivent les crimes des hommes et des dieux et ne déposent leur terrible colère qu’après avoir exercé sur le coupable une cruelle vengeance. La Nuit funeste conçut encore Némésis, ce fléau des mortels, puis la Fraude, l’Amour criminel, la triste Vieillesse, Éris au cœur opiniâtre. L’odieuse Éris fit naître à son tour le Travail importun, l’Oubli, la Faim, les Douleurs qui font pleurer, les Disputes, les Meurtres, les Guerres, le Carnage, les Querelles, les Discours mensongers, les Contestations, le Mépris des lois et Até, ce couple inséparable, enfin Horcus, si fatal aux habitans de la terre quand l’un d’eux se parjure volontairement. À l’origine était le vide, et la nuit, et le noir Erèbe. La Terre, l’air ni le ciel n’existaient encore".
Bibliographie et références:
- Hérodote, "Histoire"
- Hésiode, "La Théogonie"
- Hygin, "Fables"
- Ovide, "Métamorphoses"
- Pausanias, "Description de la Grèce"
- Pierre. Chantraine, "Dictionnaire de la langue grecque"
- Sophocle, "Électre et Némésis"
- Virgile, "Enéides"
- Jean Chevalier, "Dictionnaire des symboles"
- Félix Guérand, "Mythes et mythologie"
- Françoise Loux, "Némésis ou la justice des dieux"
- Bernard Sergent, "Dictionnaire critique de mythologie"
- Charles Russel Coulter, "Encyclopédie de la mythologie"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Si tu veux être à moi, je te ferai plus heureux que Dieu lui-même dans son paradis. Les anges te jalouseront. Déchire ce funèbre linceul où tu vas t'envelopper. Je suis la beauté, je suis la jeunesse, je suis la vie, viens à moi, nous serons l'amour. Ne regardez jamais une femme, et marchez toujours les yeux fixés en terre, car, si chaste et si calme que vous soyez, il suffit d'une minute pour vous faire perdre l'éternité". Fille d'Iardanès, mère de Tantale et reine de Lydie, qui reçut comme esclave du dieu Hermès, le héros Héraklès, coupable d'avoir tué son ami Iphotos dans un accès de fureur. La reine s'éprit de son esclave qui devint le père de ses trois fils: Laomédon, Lamos et Agalaos, ancêtre du roi Crésus. Selon une tradition, ils n'auraient eu qu'un fils, Agésilas. Certains racontent qu'une des suivantes d'Omphale, appelée Malis, eut une aventure avec le héros auquel elle donna Alcée, le fondateur de la dynastie lydienne supplantée sur le trône de Sardes par Crésus et Clelaos. On a longtemps admis que les divinités bisexuées ne sont pas une création du génie hellénique. Et l’on a voulu reconnaître une influence orientale dans les croyances qui, plus ou moins sporadiquement, prêtent les deux pouvoirs à certaines figures du panthéon classique, celles que nous allons évoquer à présent. Et cependant, les plus anciennes théogonies, les plus authentiquement grecques, connaissent des êtres féminins qui engendrent sans époux. Comme ce le fut à l'origine de la création, selon la mythologie. Dans ce cas, l’androgynie reste purement implicite. Rien n’indique même que les imaginations aient jamais songéà la préciser. Mais voici qui est plus net: Tout d’abord, dit Hésiode, apparut Chaos, puis Terre aux larges flancs, puis Amour, Chaos, le Vide. l’Espace béant est un mot neutre. Platon entend le passage dans le Banquet comme si Terre et Éros naissaient de Chaos, c’est-à-dire qu’il voit les deux genres sortir d’un élément cosmique primitif. Quant à Éros, dont le nom est masculin, les artistes et les poètes, d’un bout à l’autre de la tradition, l’ont toujours conçu et représenté comme androgyne, et les cosmogonies orphiques insistèrent sur ce caractère. Amour va-t-il unir des êtres aux puissances différentes et complémentaires ? Pas tout de suite. De Chaos naquirent Érèbe et Nuit noire.Terre, Gaïa, enfanta un être égal à elle-même, capable de la couvrir toute entière, Ciel étoilé. Elle mit au monde les Montagnes et les Nymphes. Elle enfanta aussi, sans l’aide du tendre amour, Flot aux furieux gonflements. Mais ensuite,des embrassements du Ciel, elle enfanta Océan aux tourbillons profonds. Dans la mythologie grecque, Omphale, du grec ancien, Ὀμϕάλη, est une reine de Lydie, fille du roi Iardanos. Elle était la veuve du roi Tmolos et régnait sur Lydie. Mais il semble que le mythe se déroulait à l'origine en Epire. Tmolos était fils d'Arès et de la nymphe Théogène. Un jour qu'il était à la chasse, il viola la nymphe Arrhipé devant l'autel du temple d'Artémis. La déesse lança contre le roi un taureau furieux pour venger sa prêtresse qui s'était percée le sein. Pour éviter l'animal, Tmolos tomba sur des pieux acérés. Il fut enterré sur place et son nom fut donné à la montagne par ses fils. Héraklès fut emmené en Asie, à la demande de Xénoclée, proposé comme esclave par Hermès, patron de toutes les transactions financières importantes. Ce dernier, remit par la suite l'argent de la vente, trois talents d'argent, aux enfants d'Iphitos. Mais Eurytos s'entêta à interdire à ses petits-enfants d'accepter aucune compensation sous forme pécuniaire, en disant que seul le sang rachèterait le sang. Hermès seul sait ce qui advint de l'argent en définitive. Comme l'avait prédit la Pythie, Héraklès fut acheté par Omphale, une femme qui s'y entendait sans doute en affaires mais plus encore en homme. Il lui rendit de loyaux services pendant un an, en débarrassant l'Asie Mineure des brigands qui l'infestaient. Parmi les nombreux travaux secondaires qu'accomplit Héraklès, pendant cette période de servitude, on trouve la capture des deux Cercopes d'Ephèse. Enfin, près du fleuve Sagaris, Héraklès tua un serpent gigantesque qui massacrait les femmes et les hommes et détruisait les récoltes. Héraklès, le héros aux douze travaux.
"Ce sont des événements si étranges, que je ne puis croire qu'ils me soient arrivés. J'ai été pendant plus de trois ans le jouet d'une illusion singulière et diabolique. Répands le vin de ce calice, et tu es libre. Je t’emmènerai vers les îles inconnues. Tu dormiras sur mon sein, dans un lit d’or massif et sous un pavillon d’argent car je t’aime et je veux te prendre à ton Dieu, devant qui tant de nobles cœurs répandent des flots d’amour qui n’arrivent pas jusqu’à lui". Pendant ce temps, en Grèce, on racontait que le héros portait des vêtements féminins et filait de la laine entre deux exploits, assis aux pieds de la reine qui s'amusait avec sa massue et la peau du lion de Némée. C'est dans ce curieux accoutrement qu'un jour Pan, en compagnie d'Omphale, s'était endormi dans une grotte. Le dieu lubrique souhaita s'unir à celle qui croyait être la reine et tenta de lui faire violence. Il se fit expulser brutalement d'un vigoureux coup de pied. On dit qu'à la suite de cette mésaventure, Pan exigea que ses disciples soient nus lors de la célébration des rites. Omphale avait acheté Héraklès comme amant, plutôt que comme un simple serviteur. Il devint le père de ses trois enfants Lamos, Agélaos, l'ancêtre du célèbre roi Crésus qui tenta de s'immoler lui même sur un bûcher lorsque les Perses s'emparèrent de Sardes et Laomédon. Certains en ajoutent un quatrième, Tyrrhénos qui inventa la trompette et qui prit la tête des Lydiens émigrants en Etrurie, où ils prirent le nom de Tyrrhéniens, mais il est plus probable que Tyrrhénos fut le fils du roi Atys, et un descendant assez éloigné d'Héraklès et d'Omphale. Des nouvelles circulèrent en Grèce annonçant qu'Héraklès avait quitté sa peau de lion et sa couronne de tremble et portait maintenant des colliers de pierreries, des bracelets d'or, un turban de femme, un châle pourpre et une ceinture maeonienne. Il passait son temps, disait-on, entouré de jeunes filles lascives et débauchées filant et tissant la laine et qu'il tremblait lorsque sa maîtresse le grondait quand il s'y prenait mal. Elle le frappait de sa pantoufle d'or quand ses doigts malhabiles écrasaient le fuseau, et lui faisait raconter, pour la distraire, ses exploits passés. Mais il n'en éprouvait aucune honte.C'est pourquoi certains peintres montrent Héraklès habillé d'une robe rose et se faisant coiffer et faire les mains par les femmes de chambre d'Omphale, tandis qu'elle, revêtue de sa peau de lion, tient sa massue et son arc. Mais ce qui s'est passé en réalité, est tout simplement cela: un jour qu'Héraclès et Omphale visitaient les vignes de Tmolos, elle vêtue d'une robe rouge brodée d'or, les cheveux ondulés et parfumés, lui, portant également un parasol d'or au-dessus de sa tête, Pan les aperçut du haut d'une colline. Il tomba amoureux d'Omphale et dit adieu aux divinités de la montagne en jurant qu'il allait la conquérir au plus vite.Omphale et Héraklès arrivèrent à la grotte retirée où ils se proposaient de se rendre et où ils eurent la fantaisie de faire l'échange de leurs vêtements. Elle l'habilla d'une ceinture en filet transparente, ridiculement étroite pour lui, et lui passa sa robe rouge. Bien qu'elle ait déboutonné celle-ci le plus possible, il fit craquer les manches; quant aux cordons de ses sandales, ils étaient trop courts et n'arrivaient pas à croiser sur son pied. Après avoir dîné, ils allèrent se coucher dans des lits séparés car ils avaient décidé de faire hommage à Dionysos dès l'aube, rite exigeant qu'ils soient abstinents. Vers minuit, Pan se glissa dans la grotte, et en tâtonnant dans l'obscurité, il atteignit ce qu'il prit pour le lit d'Omphale car la personne qui l'occupait avait des vêtements de soie. En tremblant, il releva les couvertures dans le bas du lit et se faufila à l'intérieur, mais Héraklès s'étant réveillé, le dieu le projeta alors tout au fond de la grotte d'un violent coup de pied.
"Moi, pauvre prêtre de campagne, j’ai mené en rêve toutes les nuits (Dieu veuille que ce soit un rêve !) une vie de damné, une vie de mondain et de Sardanapale. Un seul regard trop plein de complaisance jeté sur une femme pensa causer la perte de mon âme, mais enfin, avec l’aide de Dieu et de mon saint patron, je suis parvenu à chasser l’esprit malin qui s’était emparé de moi". Omphale, qui avait entendu un bruit de chute et un grand cri, se jeta hors de son lit et demanda des torches. Quand les lumières arrivèrent, Héraklès se mit à rire aux larmes à la vue de Pan recroquevillé tout endolori, dans un coin en trainde se frotter le dos. Depuis lors, Pan voua une haine farouche à tout vêtement et demanda à ses adeptes de venir nus célébrer ses rites. C'est lui qui, pour se venger, fit courir le bruit que cet échange bizarre de vêtements avec Omphale était un vice et qu'ils en étaient l'un et l'autre coutumiers. Finalement Omphale reconnaissante de tous les services qu'Héraklès lui avait rendus et ayant enfin découvert sa véritable identité et sa naissance divine, lui rendit sa liberté et le renvoya à Tirynthe, chargé de présents. Le mythe d'Omphale est une allégorie utilisée par les auteurs classiques pour montrer combien il est facile pour un homme fort d'être rendu à l'esclavage par une femme ambitieuse et sensuelle et le fait qu'ils considéraient le nombril comme le siège de la passion chez la femme, expliquant le nom d'Omphale, d'"omphalos", centre de la terre. En littérature, Théophile Gautier édita en 1834, une nouvelle fantastique, intitulée Omphale. Guillaume Apollinaire y fit référence dans son roman "Les Onze Mille Verges" publié en 1907. Au XVIIIème siècle, François Boucher peignit un tableau érotique montrant Hercule et Omphale nus. Au cinéma, le mythe d'Hercule et d'Omphale inspira le genre du péplum. (film de Pietro Francisci 1959). Chez Diodore de Sicile, Omphale, reine de Lydie, achète comme esclave Héraclès qui doit expier le meurtre d’Iphitos. Elle lui confie la tâche de débarrasser son royaume de divers monstres et brigands. Séduite par ses exploits, Omphale découvre les origines du héros et lui rend sa liberté, elle l’épouse et lui donne même un fils, Lamos. Le motif de l’effémination d’Héraclès se développe à l’époque romaine. Les auteurs se plaisent à décrire comment, sous l’emprise de sa maîtresse, l’identité masculine du héros vacille. Les amants échangent leurs vêtements, leurs attributs et leurs rôles: amolli, parfumé et revêtu d’atours féminins, Héraclès "de sa robuste main file la douce laine", tandis qu’Omphale adopte sa massue et sa peau de lion". Dès la Renaissance, ce couple insolite a inspiré les artistes qui ont traité sur le mode burlesque l’épisode piquant des rôles inversés, dépeignant le héros soumis et féminisé, occupé à des travaux d’aiguille ou apprenant à manier la quenouille et le fuseau aux pieds d’Omphale. Cet engouement contraste avec le désintérêt relatif des imagiers de l’Antiquité, en dépit de l’importance du thème dans la tradition littéraire. L’image de ce couple non conventionnel n’apparaît qu’à l’époque hellénistique. Dans l’art romain, peu de documents font allusion à la dimension négative de la servitude d’Héraclès, à la perte de son identité héroïque et sexuelle, hormis quelques représentations, peut-être influencées par la propagande d’Octave qui vise à dénoncer la corruption d’Antoine, dominé par une reine orientale. Le décor de demeures campaniennes met l’accent sur l’ivresse du héros dans un cadre propice au franchissement des limites, au délaissement des conduites.
"Mon existence s’était compliquée d’une existence nocturne entièrement différente. Le jour, j’étais un prêtre du Seigneur, chaste, occupé de la prière et des choses saintes. La nuit, dès que j’avais fermé les yeux, je devenais un jeune seigneur, fin connaisseur en femmes, en chiens et en chevaux, jouant aux dés, buvant et blasphémant et lorsqu’au lever de l’aube je me réveillais, il me semblait au contraire que je m’endormais et que je rêvais que j’étais prêtre". Dès la fin du Ier siècle apr. J.-C. le regain de faveur du thème s’explique diversement selon les contextes. À l’époque des Sévères, le personnage d’Hercule devient un modèle auquel l’art funéraire rend indirectement hommage en immortalisant les charmes d’une épouse défunte sous les traits de sa compagne d’une beauté légendaire. Sur les pierres gravées, le motif d’Omphale connaît également un intérêt particulier. De nombreuses gemmes montrent une Omphale d’un érotisme discret, parfois réduite à un buste coiffé de la "leontè", ou debout, nue, portant avec grâce les attributs d’Héraclès, sans perdre de sa féminité ni de sa pudeur, traduite par l’inclinaison de sa tête. La faveur de ces pierres est d’ordinaire interprétée comme l’expression du désir de séduction, voire d’émancipation et de domination de la clientèle féminine. D’autres interprétations sont cependant possibles. Leur vogue ne pourrait-elle être due aux pouvoirs cachés d’Omphale, qui vont bien au-delà de la séduction érotique ? La position d’Omphale parfois varie. Sur le jaspe rouge de la collection Southesk, elle se tient debout, de face, la tête coiffée de la leontè. Sa posture, les jambes légèrement fléchies, évoque l’attitude caractéristique du dieu nain Bès aux jambes torses. La référence est peut-être volontairement appuyée et vise à renforcer les pouvoirs d’Omphale. En Égypte dynastique et romaine, Bès est l’un des gardiens familiers de la grossesse et de l’accouchement. Mi-homme, mi-lion, il est comme Héraclès vêtu d’une peau de félidé. Des milliers d’amulettes portent son effigie protectrice que l’on retrouve sur les gemmes utérines. L’Héraclès auquel Omphale se substitue détient des compétences particulières sur les gemmes magiques. Gravé d’ordinaire sur du jaspe de couleur rouge, le héros y lutte contre un lion. L’explication réside probablement dans sa réputation proverbiale de gros mangeur, voire de goinfre. La comédie en fait un glouton qui s’empiffre sans jamais tomber malade, un ventre auquel s’identifier afin de bénéficier de la même résistance. Le pouvoir protecteur d’Héraclès ne se limite toutefois pas à l’estomac. Dans le corps féminin, la région du ventre comprend aussi l’utérus et les problèmes qu’on lui associe, des déplacements incontrôlés (toute la gamme des fameuses maladies "hystériques") au déroulement de la grossesse et de l’accouchement. Dans le vocabulaire médical, les mêmes termes s’appliquent d’ailleurs aux deux organes, tel "stoma", la bouche, désignant l’orifice utérin et celui de l’estomac . Cette proximité particulière avec le monde féminin pourrait l’avoir qualifié comme le gardien du ventre des femmes. Les attributs adoptés par Omphale, la massue et la "leontè", possèdent une valeur supplémentaire dans le contexte de la magie médicale. La massue est l’arme qui définit Héraclès comme le champion des monstres et autres créatures dangereuses. L’image de la bête féroce est souvent utilisée dans la littérature grecque pour traduire métaphoriquement la violence de la maladie. Une lettre apocryphe n’hésite pas à comparer à Héraclès le médecin Hippocrate qui "purge la terre et la mer non pas des bêtes farouches, mais des maladies sauvages et malfaisantes", tandis que Pline l’Ancien raconte que la Grèce lui aurait conféré les mêmes honneurs qu’au héros pour avoir prédit et soigné une épidémie. La massue d’Héraclès donne ainsi à Omphale des compétences non seulement agonistiques mais guérisseuses. Omphale se différencie de son amant, qui étouffe le lion à mains nues sans employer son arme.
"De cette vie somnambulique il m’est resté des souvenirs d’objets et de mots dont je ne puis pas me défendre, et, quoique je ne sois jamais sorti des murs de mon presbytère, on dirait plutôt, à m’entendre, un homme ayant usé de tout et revenu du monde, qui est entré en religion et qui veut finir dans le sein de Dieu des jours trop agités, qu’un humble séminariste qui a vieilli dans une cure ignorée, au fond d’un bois et sans aucun rapport avec les choses du siècle". L’identité de son adversaire souligne le rapport d’Omphale à la sexualité et à la procréation: tandis qu’Héraclès combat toujours un lion, Omphale affronte toujours un âne. Au-delà de son lien avec le fantasme d’une sexualité débordante, mis en scène dans le célèbre roman d’Apulée, l’âne possède aussi une signification plus profonde qui éclaire la fonction de l’amulette. En milieu égyptien, l’âne personnifie les forces obscures responsables des accidents de la santé, qu’il s’agisse d’une fausse couche ou d’une autre maladie. L’action malfaisante d’un âne mâle est évoquée dans les textes de magie et de médecine égyptiennes qui contiennent de nombreuses allusions à des entités malignes qui agissent de nuit. Leur mode d’action évoque celui des incubes. Elles viennent inoculer à leur victime endormie une semence nocive, capable de provoquer toutes sortes de maladies, du simple cauchemar à une fièvre mortelle. À côté des âmes de morts dangereux, l’incube le plus redouté est le dieu Seth, associé au désordre et à la violence, dont la démonisation se développe à la Basse Époque (dès le VIIème siècle. av. J.-C.). Seth peut adopter l’apparence d’un canidé ou d’un quadrupède indéfinissable zoologiquement, mais à Basse Époque, et surtout à l’époque gréco-romaine, il prend celle d’un âne sauvage, un animal de mauvaise réputation. On le retrouve sur les gemmes utérines, mobilisé par le magicien pour contraindre l’utérus que l’on se représente comme un organe doué d’une vie propre, aux mouvements imprévisibles, capable de causer toutes sortes de maladies en se déplaçant dans le corps. La puissance séthienne possède aussi une dimension positive. Dans la pensée religieuse égyptienne, la violence de Seth n’est pas toujours destructrice. Elle peut même être jugée nécessaire à la dynamique cosmique, à la succession des cycles de la vie qui sont rythmés par des épisodes violents, comme celui de l’accouchement. Cette nature ambivalente de l’âne séthien explique que de nombreuses recettes gynécologiques médico-magiques utilisent des substances tirées de l’âne, cœur, poils, testicules, et d’animaux associés à Seth (tortue, porc), pour prévenir ou stopper des saignements et calmer divers maux de la matrice. La puissance de Seth est toutefois sous contrôle, comme le révèle non seulement le geste d’Omphale, mais le jeu de mots contenu dans l’image de la massue. Au deuxième degré, la femme et l’âne utilisent les mêmes armes, puisque le mot grec "skutalè", "la massue", signifie alors métaphoriquement le phallus.
"Oui, j’ai aimé comme personne au monde n’a aimé, d’un amour insensé et furieux, si violent que je suis étonné qu’il n’ait pas fait éclater mon cœur. Ah ! quelles nuits ! quelles nuits ! L’épreuve est nécessaire à la vertu et l’or sort plus fin de la coupelle. Ne vous effrayez ni ne vous découragez. Les âmes les mieux gardées et les plus affermies ont eu de ces moments". L’image d’une Omphale magique, repoussant les forces malfaisantes qui menacent sa santé et celle de l’enfant qu’elle porte, se retrouve-t-elle sur d’autres supports, comme les bronzes ou les terres cuites ? Plusieurs exemplaires, jusqu’ici alors non répertoriés, apparaissent dans la série bien connue des pseudo-Baubô d’Égypte romaine. Ce type de personnage représente une femme nue, corpulente, peut-être enceinte, accroupie, les jambes écartées et parfois relevées. Si la référence à la Baubô ou Iambé du mythe de Déméter est incorrecte, cette appellation moderne est restée dans le langage courant et n’a pas été remplacée . La pose impudique des figurines les fait entrer dans la catégorie des représentations auxquelles l’indécence confère une force apotropaïque et l’on s’accorde à voir dans ces objets des amulettes destinées à favoriser la sexualité et la fécondité féminine. Des exemplaires de très petite taille, provenant d’Égypte, mais aussi de Palestine et de Phénicie, sont d’ailleurs munis d’une bélière ou percés d’un trou qui permet de les porter en pendentif. À ce groupe appartiennent des figures d’Omphale identifiables au port de la "leontè" et de la massue, jusqu’ici interprétées comme des Baubô atypiques ou des "erotica". Dans des groupes plus complexes, il est tentant de reconnaître l’évocation du couple d’Héraclès et d’une Omphale partageant la nudité et la pose indécente des pseudo-Baubô. Une terre cuite de la collection Fouquet montre ainsi une femme aux seins volumineux assise sur les épaules d’un homme barbu aux traits marqués que l'on peut identifier, sans l’expliquer, à un "Héraclès portant sur ses épaules une vieille femme nue dans une pose obscène". Le secret de la figure d’Omphale se situe donc bien au-delà de son simple charme séducteur. Par un jeu de mots et d’images (Omphale avec les attributs d’Héraclès, mais aussi de Bès), surgit une figure féminine aux compétences nouvelles, absente des sources littéraires traditionnelles. L’Omphale des magiciens veille activement sur la santé, la sexualité et la fécondité des femmes. Elle offre un modèle féminin positif, celui d’un personnage qui maîtrise son corps et sait repousser les influences des entités malignes. Elle transpose sur le plan mythique la force cachée et la capacité de résilience des femmes d’autrefois, un vécu qui n’a guère laissé de trace écrite. La valeur prophylactique d’Omphale était peut-être implicite sur les gemmes d’apparence plus anodine. Des amulettes représentant Omphale et Hercule sont utilisées pour protéger femmes enceintes et enfants à naître dans le monde gréco-romain. "On aurait dit une reine avec son diadème ; son front, d’une blancheur bleuâtre et transparente, s'étendait large et serein sur les arcs de deux cils presque bruns, singularité qui ajoutait encore à l'effet de prunelles vert de mer d'une vivacité et d'un éclat insoutenables. Quels yeux ! avec un éclair ils décidaient de la destinée d'un homme. Ils avaient une vie, une limpidité, une ardeur, une humidité brillante que je n'ai jamais vues à un œil humain et il s'en échappait des rayons pareils à des flèches et que je voyais distinctement aboutir à mon cœur. Je ne sais si la flamme qui les illuminait venait du ciel ou de l'enfer, mais à coup sûr elle venait de l'un ou de l'autre. Cette femme était un ange ou un démon, et peut-être tous les deux. Si chaste et si calme que vous soyez, il suffit de peu pour vous faire perdre l’éternité".
Bibliographie et références:
- Apollodore, "Bibliothèque"
- Aristophane, "Les Guêpes"
- Callimaque, "Hymnes"
- Déméter, "Les Hymnes homériques"
- Diodore de Sicile: IV, 31
- Hésiode, "La Théogonie"
- Hygin, "Fables": 32
- Ovide, "Héroïdes": IX, 55
- Pausanias, "Description de la Grèce"
- Pausanias, "Périégèse"
- Guillaume Apolliaire, "Les Onze Mille Verges"
- Pierre Commelin, "Mythologie grecque et romaine"
- Théophile Gauthier, "Omphale"
- Victor Hugo, "Le Rouet d'Omphale"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Comme il disait, le Messager aux rayons clairs se hâta d'obéir: il noua sous ses pieds ses divines sandales, qui, brodées de bel or, le portent sur les ondes et la terre sans bornes, vite comme le vent. Il saisit la baguette dont tout à tour il charme le regard des humains ou les tire à son gré du plus profond sommeil et, sa baguette en main, l'alerte dieu aux rayons clairs prenait son vol, et, plongeant de l'azur, à travers la Périe, il tomba sur la mer, puis courut sur les flots, pareil au goéland qui chasse les poissons dans les terribles creux de la mer inféconde et va mouillant dans les embruns son lourd plumage". Fille de Saturne et de Rhéa, Cérès, en latin Ceres, est une très ancienne divinité italique qui fut complètement identifiée à la Déméter grecque. Dans le mythe, Perséphone prend le nom de Prerephata ou Proserpine, fruit des amours de Cérès et de Jupiter. Pluton l'emporte dans son royaume souterrain. Aux plaintes de la mère, les dieux de l'Olympe, peu compatissants,lui prescrivirent des infusions de pavot pour l'aider à retrouver le sommeil. Mais inspirée par l'amour pour sa fille, Cérès attelle des dragons ailés, s'empare d'une torche qu'elle enflamme en passant au-dessus de l'Etna et court les airs en appelant Proserpine à grands cris. Son culte fut introduit à Rome en 496 avant J.C en même temps que celui de Perséphone ou Coré et de Dionysos (Bacchus ou Liber). Lors d'une disette, suite à la consultation des trois livres sibyllins, on construisit un temple commun à ces trois divinités grecques qui se confondirent avec Cérès, Libera et Liber. Jusqu'au temps de Cicéron, les prêtresses étaient choisies parmi les femmes grecques de Naples ou d'Elée et la légende de Cérès, qui conserva toutes les caractéristiques grecques, rassemblait toutes les traditions d'Eleusis ou d'Enna. Chaque année, les Romains célébraient trois fêtes en l'honneur de la déesse de l'agriculture et des moissons: les "ludi cerealia" qui duraient huit jours. Ces célébrations perpétuaient, par des rites imitatifs, le mythe grec: le quinze des ides apriliennes, à la tombée de la nuit, des femmes vêtues de blanc, portant des torches allumées, couraient autour du temple, suivies par la foule qui poussait des clameurs. Le "sacrum anniversarium Ceresis", célébré par des femmes, avait lieu en août. Le "jejunium Ceresis", célébré en Octobre, était basé sur le jeûne. Ces fêtes présidées par deux magistrats institués en l'an quarante-quatre par César s'appelaient les "aediles cereales". Cérès, chez les Grecs, Déméter est la fille de Saturne et de Rhée. Elle est également la sœur de Vesta, de Junon, de Pluton, de Neptune et de Jupiter. Dévorée comme ses frères et ses sœurs par son père, il la rendit à la suite du vomitif que Métis, fille de l'Océan, lui fit prendre. Elle eut de Jupiter une fille, Proserpine, et, suivant Diodore, un fils, Bacchus. Selon quelques-uns, elle rendit Neptune père de Despoina et du cheval Arion. Le dieu des mers ne la posséda qu'après une apte résistance. Métamorphosée et cachée dans un troupeau de juments arcadiennes, elle ne put cependant échapper à Neptune, qui avait pris la forme d'un cheval. Furieuse de sa défaite, elle reçut le surnom d'Érinnys (furie), ou elle se métamorphosa en furie, suivant Apollodore. Puis, s'étant apaisée et baignée dans le fleuve Ladon, fut appelée Lousia, la baigneuse. D'autres mythologues disent qu'elle quitta l'Olympe et alla cacher sa honte dans une grotte, d'où elle ne sortit que sur les instances de Jupiter, auquel Pan avait révélé la retraite de la déesse. Selon Hésiode, le premier qui ait rapporté ce mythe, important dans l'histoire fabuleuse de l'antiquité, car Homère ne mentionne pas le rapt. Jupiter, à l'insu de Cérès, avait promis à Pluton qu'il posséderait Proserpine; la légende s'accomplit par la volonté divine. Ovide a brodé la tradition antique: il suppose que Vénus, irritée contre Pluton, qui méprise son pouvoir, donne ordre à l'Amour de percer d'une flèche le cœur du dieu souterrain. Claudien réunit les deux fables: dans son poème, Vénus n'agit qu'après la permission formelle de Jupiter. Enflammé d'amour pour Proserpine, Pluton l'enleva en Sicile, suivant la tradition la plus commune, mais non pas la plus ancienne, car ce pays ne fut pas la patrie originaire du culte de Cérès, qui y parvint par les colonies grecques de Corinthe et de Mégare. Les lieux que les poètes désignent comme ayant été le théâtre de sa fin, sont du reste aussi multiples que les contrées qui s'attribuaient l'honneur d'avoir, les premières, cultivé les arts agricoles.
"Dis-moi, Muse, cet homme subtil qui erra si longtemps, après qu'il eut renversé la citadelle sacrée de Troie. Et il vit les cités de peuples nombreux, et il connut leur esprit et, dans son âme, il endura beaucoup de maux, sur la mer, pour sa propre vie et le retour de ses compagnons. Mais il ne les sauva point, contre son désir et ils périrent par leur impiété, les insensés ! ayant mangé les boeufs de Hèlios Hypérionade. Et ce dernier leur ravit l'heure du retour. Dis-moi une partie de ces choses, Déesse, fille de Zeus. Tous ceux qui avaient évité la noire mort, échappés de la guerre et de la mer, étaient rentrés dans leurs demeures". On voit tour à tour figurer parmi eux le pays d'Enna (Diodore), l'Etna (Hygin), Érinée sur le Céphise (Pausanias), Hermione dans le Péloponnèse( Apollodore), Colone en Attique, une île près de la côte occidentale de l'Espagne, les sources de Cyané et d'Aréthuse, etc. C'était à ces sources, dit Ovide, qu'habitait la nymphe Cyané, qui, à l'approche de Pluton et de Proserpine, s'opposa à leur descente dans la terre. Mais le dieu fendit le sol de son sceptre et entra dans son empire. Hécate et le Soleil furent seuls témoins de la disparition de Proserpine, dont les cris d'angoisses parvinrent jusqu'auxoreilles de sa mère. Ainsi le raconte l'hymne homérique. Suivant d'autres, Cérès apprit cette triste nouvelle des Phénéates ou des Hermioniens ou de Chrysanthis d'Argos, ou d'Eubulus et de Triptolème, ou d'Hélice, ou d'Aréthuse, qui, allant d'Élis en Sicile à travers les profondeurs de la terre, put voir Proserpine, reine des enfers, révéler ceci à la déesse. Une dernière tradition dit qu'elle apprit sa perte en trouvant la ceinture de sa fille auprès de la source Cyané. Égarée par le désespoir, elle parcourut la terre pendant neuf jours à la lueur des torches, ou, suivant Ovide, de deux sapins qu'elle avait allumés sur l'Etna, aux sons des cymbales et des tambours, sans prendre d'ambroisie ou de nectar, et sans se baigner. Le dixième jour, elle rencontra Hécate, qui lui apprit qu'elle avait entendu les cris de désespoir de sa fille, sans avoir reconnu le ravisseur. Les déesses se rendirent alors chez Hélios, qui, cédant aux prières de la malheureuse mère, lui découvrit que Platon, favorisé de Jupiter, était le ravisseur de sa fille. La déesse, irritée, s'enfuit de l'Olympe et se mêla parmi les hommes.Arrivée à Éleusis, elle prit la forme d'une vieille femme, et s'assit près d'une source à l'ombre d'un olivier, ou, suivant Apollodore, sur le rocher Agelastos, où elle rencontra les filles de Céléos. Cérès n'accepta cependant le fauteuil que Mantanire lui offrit que de la main de Jambé, et après que celle-ci l'eut couvert d'une toison. Jambé, voyant la déesse plongée dans une tristesse profonde, réussit à l'égayer par ses rires et ses jeux folâtres. Ce fut là que Cérès but le cycéon, breuvage mystérieux, qui figura plus tard dans les Eleusinies. Métanire lui confia son fils cadet, le jeune Démophon, ou, suivant d'autres, Céléos, ou bien Triptolème, qu'elle nourrit de son lait et d'ambroisie. Suivant Apollodore, l'enfant fut dévoré par le feu. Mais Cérès, pour réparer cette perte, donna à Triptolème le fils aîné, un char attelé de deux dragons allés, des grains de blé, et lui enseigna l'agriculture. Le récit d'Hygin diffère de celui d'Ovide en ce que Cérès fut reçue par Éleusinos, dont l'épouse était Cothonée et dont le fils Triptolème fut nourri par la déesse. Suivant d'autres, Cérès, pendant son séjour parmi les hommes, s'arrêta chez Pélasgos à Argos, chez Phylatos sur les bords du Céphissos, auquel elle donna l'olivier, et elle fut également reçue par Trisaulès et Damithalès, qui lui bâtirent un temple à Phénée et y instituèrent ses mystères. La divine Cérès devint alors une Grâce.
"Prompte Iris, en marche, va ! Fais-les retourner. Ne les laisse pas venir en face de moi ! Si nous nous rencontrons pour nous battre, ce ne sera pas beau ! Car je vais te révéler ici ce qui précisement va devenir une réalité: je briserai les membres à leurs prompts chevaux, sous le joug du char. Quant à elles, je les jetterai hors de leur siège et mettrai le char en morceaux ! Les cycles des années se feront bien dix fois que leurs plaies à toutes deux ne se cicatriseront pas, celles que la foudre fera en s'acharnant sur elles !". La fable de Cérès et de sa fille se rapporte à ce qu'en hiver la puissance fécondante et protectrice de la nature disparaîtou plutôt reste cachée dans le sol, où elle domine encore, quoique plongée dans la tristesse et regrettant les rayons du soleil dont elle ne jouit plus. Proserpine, mangeant les fruits du grenadier, est le symbole de la floraison. Comme elle, Proserpine revient au printemps pour vivre pendant deux tiers de l'année dans les régions de la lumière, et pour nourrir de ses fruits toute la création.La croyance populaire et les poètes ont beaucoup ajouté au mythe originaire, soit pour expliquer certaines idées de la philosophie des mystères, soit pour donner une origine mythologique à certains usages mystérieux du culte de cette déesse. Cèrès était adorée en Crète, à Délos, dans l'Argolide, en Arcadie, en Attique, sur la côte occidentale de l'Asie, en Sicile et en Italie. Son culte était mystérieux et accompagné d'orgies. Ses temples, appelés Mégara, se trouvaient souvent dans des forêts et près des fontaines.Le culte de Cérès était généralement répandu chez les Étrusques, qui la rangeaient parmi leurs pénates, à côté de Vertumnus, dieu de l'année. Les Latins ont souvent confondu Cérès avec la "Bona Dea", à cause des rapports qui existaiententre le culte de celle-ci et celui de Cérès. On le célébrait par les mêmes solennités nocturnes et mystérieuses, auxquelles les femmes seules pouvaient assister, et les sacrifices étaient les mêmes. L'art plastique a donné à Cérès le même caractère maternel qu'à Junon. Mais ses traits sont plus doux, les yeux moins ouverts. Elle est représentée assise ou marchant, entièrement vêtue. Parfois même la partie postérieure de la tête est couverte. L'idéal de Cérès est dû à Praxitèle. Des statues de cette déesse furent exécutées par divers sculpteurs célèbres, tels que Déraophon, Onatas, Sthénis. Mais la plupart de celles qui nous restent sont incomplètes ou restaurées. Elle y est presque toujours représentée comme en courroux, et cherchant avec précipitation le ravisseur de sa fille. Les Anciens ne s’accordent ni sur le nom, ni sur le nombre, ni sur la fonction des Charites, mais dans la tradition la plus communément suivie, ce sont trois sœurs nommées Aglaé, Euphrosyne et Thalie. À l’origine divinités chthoniennes, elles répandent la fécondité et la grâce sur les êtres et les choses, étant par là-même dispensatrices de joie. On saisit alors le rapport étroit qui existe entre leur nom et la famille de "charis": les "Charites" sont tout ce qui embellit et favorise la vie. Toujours vêtues sur les monuments figurés de l’époque archaïque et classique, et souvent encore à l’âge hellénistique, elles sont ensuite représentées nues ou couvertes d’un voile transparent, l’une montrant son dos au spectateur. Pausanias (IX, 35, 6) déclare ignorer le nom de l’artiste qui eut le premier l’idée de dévoiler les charmes des "Charites". Les modernes ne sont pas plus renseignés que lui, mais supposent que c’est à l’imitation d’Aphrodite qu’elles furent à partir d’un certain moment représentées nues. Parmi les anciennes œuvres d’art figurant les "Charites", l’une nous retiendra particulièrement en ce qu’elle met en scène Socrate. On sait que le père du philosophe, Sophroniscos, un artisan, était tailleur de pierre ou sculpteur, et c’est par allusion à cette activité que Socrate dit en badinant dans le "Premier Alcibiade" descendre de Dédale.
"De même qu’un lion facilement met en pièces les jeunes faons d’une biche rapide, lorsqu’il les a saisis avec ses fortes dents après avoir pénétré dans leur gite, et leur enlève leur délicate vie; la biche alors, si proche qu’elle soit, ne peut les secourir, car une frayeur terrible l’envahit, et elle s’élance éperdument à travers les fourrés des forêts et des bois, halète et ruisselle, pressée par l’élan du fauve redoutable ; de même, aucun Troyen ne put préserver du désastre les deux fils de Priam, car tous s’enfuyaient devant les Argiens". Considérées habituellement, donc, comme personnifiant le charme uni à la beauté, et répandant une joie féconde dans la nature et dans le cœur des hommes, les "Charites" ont été l’objet d’une interprétation symbolique en relation avec le sens de "bienfait, reconnaissance" qu’a le grec "charis". Sénèque, tout en recommandant d’abandonner aux poètes de telles inepties, la rapporte en détail dans le "De beneficiis", en l’empruntant à Hécaton qui la tenait lui-même du stoïcien Chrysippe: "Pourquoi y a-t-il trois Grâces et pourquoi sont-elles sœurs ? Pourquoi se tiennent-elles par la main ? Pourquoi ont-elles le sourire, la jeunesse, la virginité, une robe sans ceinture et transparente ? Les uns veulent faire croire qu’il y en a une pour adresser le bienfait, une autre pour le recevoir, une troisième pour le rendre. Selon d’autres, il y aurait trois sortes de bienfaisance qui consistent respectivement à obliger, à rendre, à recevoir et à rendre tout à la fois. Parce que le bienfait forme chaîne et, tout en passant de main en main, ne laisse pas de revenir à son auteur, et que l’effet d’ensemble est détruit s’il y a quelque part solution de continuité, tandis que la chaîne est fort belle si elle n’est pas interrompue entre temps et si elle perpétue la succession des rôles. Dans ce groupe, toutefois, l’aînée a une situation privilégiée comme, en bienfaits, celui qui commence. Elles ont un air joyeux, comme ordinairement celui qui donne ou celui qui reçoit ; elles sont jeunes parce que le souvenir des bienfaits ne doit pas vieillir; vierges, parce qu’ils sont sans tache, sans mélange, vénérables pour tout le monde. Ils ne sont à aucun degré un lien, une gêne; aussi les robes qu’elles portent n’ont-elles pas de ceinture ; et elles sont transparentes parce que les bienfaits ne craignent pas les regards". Cette interprétation allégorique, apparemment d’origine stoïcienne, selon laquelle les Grâces représentent le triple mouvement de la générosité (donner, recevoir, rendre, avec retour du bienfait à son premier auteur), Sénèque pour sa part la récuse, moins peut-être dans son fonds que parce qu’il juge la mythologie sans profit pour la morale. Comme Socrate rencontrait un homme qui prodiguait ses libéralités à tout venant, il lui dit: "Que les dieux te confondent ! Les Grâces sont vierges et tu en fais des courtisanes." Il pourrait évidemment s’agir d’un pur jeu de mots sur les deux sens de "charis", comme on en trouve un plus tard chez Dion de Pruse: "Qu’y a-t-il de plus saint que l’honneur et la gratitude ? Ne savez-vous pas que la plupart des hommes considèrent les Grâces comme des déesses ? Ou encore chez Plutarque: Rien en effet n’engendre autant l’allégresse que de répandre des grâces. Il était bien avisé, celui qui a donné aux Grâces les noms d’Aglaé, d’Euphrosyne et de Thalie. Car c’est celui qui départ la grâce qui éprouve la fierté et la joie les plus vives et les plus pures. C’est pourquoi on a souvent honte de recevoir un bienfait, alors qu’on est fier d’en accorder. De même, selon Strabon, si Étéocle fonda à Orchomène un sanctuaire dédié aux "Charites", c’est en raison de services rendus ou reçus qui avaient favorisé sa réussite.
"Vous avez vu l'Euros, à la fonte des neiges, fondre sur les grands monts qu'à monceaux, le Zéphyr a chargés de frimas, et la fonte gonfler le courant des rivières; telles ses belles joues paraissaient fondre en larmes. Elle pleurait l'époux qu'elle avait auprès d'elle ! Le coeur plein de pitié, Ulysse contemplait la douleur de sa femme". Diodore, enfin, juxtapose à la fonction traditionnelle des Grâces celle dont nous parlons. Il écrit en effet dans sa Bibliothèque historique: "Aux Grâces fut donné d’orner l’aspect des personnes et de façonner chaque partie de leur corps pour rendre celui-ci meilleur et plus agréable à voir; il leur fut donné en outre de prendre l’initiative des bienfaits, et d’accorder aux auteurs de bienfaits les faveurs appropriées". De ces divers textes il ressort que, parallèlement à une interprétation allégorique attestée par des auteurs latins, il existe une conception grecque des Grâces, qui fait d’elles de véritables divinités de la réciprocité des bienfaits. Aristote, plus largement, suggère qu’elles fondent par cette fonction la concorde et l’harmonie sociale ; sans doute fait-il allusion au culte de Démos et des Charites, à Athènes. Dans l’iconographie médiévale et renaissante, la représentation avec les figures vêtues n’a pas disparu, mais elle n’a jamais connu la popularité de la triade nue selon la version de Servius, où l’attrait esthétique pour un corps nu de dos est évident. Cependant, si la tradition antique plaçait la Grâce au dos tourné entre ses deux compagnes, c’était pour des raisons d’alternance et d’équilibre. Au Moyen Âge, la forme du groupe s’altère fréquemment, parce qu’on y voit essentiellement l’illustration de la vérité qu’un bienfait accordé est deux fois rendu. Dès lors, il suffit que l’une des Grâces se présente de dos, ou même se tienne à l’écart : sa place par rapport aux deux autres est sans intérêt, n’affectant pas le sens. La pensée mythologique de la Renaissance prolonge la tradition médiévale autant ou plus qu’elle ne la renouvelle. Boccace leur consacre un chapitre (V, 35). La description qu’il donne de leur apparence est conforme au texte de Servius: "Elles vont nues et se tiennent enlacées. Deux d’entre elles ont le visage tourné vers nous, tandis que la troisième tourne le dos". On voit que les mythographes de la Renaissance hésitent entre une interprétation allégorique héritée de Sénèque et Servius, et une vision plus large, qui fait des Grâces des figures de la concorde ou des liens unissant les hommes. La place qu’occupe cette interprétation allégorique dans les textes fait penser qu’elle ne doit pas être moins représentée dans les arts figurés. Pourtant, dans l’art, il est moins facile de savoir quel sens le peintre ou le sculpteur donne à son œuvre, quand il ne s’est pas expliqué clairement là-dessus. Autrement dit, si la représentation des Grâces à la Renaissance est évidemment inspirée de l’Antiquité, en revanche on se demande parfois comment l’artiste interprète celles-ci. Il en irait de même pour la suite fameuse des quatre allégories que le Tintoret achève en 1577 au palais ducal de Venise: Ariane et Bacchus, Minerve et Mars, la forge de Vulcain, Mercure et les trois Grâces. Les Grâces représentent les récompenses promises aux bons citoyens. On voit ainsi que l’interprétation allégorique de la figure des Grâces, qui était marginale dans la pensée antique, a connu (élargie parfois à une conception grecque des Grâces comme déesses de la concorde) un riche développement dans la littérature et dans l’art du Moyen Âge et de la Renaissance, parce qu’elle correspondait au goût des hommes de ce temps pour l’allégorie. Il est impossible de négliger le rôle de l’allégorie dans l’histoire de l’art. "Zeus nous a fait un dur destin afin que nous soyons plus tard chantés par les hommes à venir".
Bibliographie et références:
- Apollodore, "Bibliothèque"
- Aristote, "Éthique à Nicomaque"
- Cicéron, "De la nature des dieux"
- Diodore, "Bibliothèque historique"
- Hérodote, "Histoires"
- Hésiode, "Théogonie"
- Ovide, "Fastes"
- Ovide, "Métamorphoses"
- Pausanias, "Description de la Grèce"
- Pindare, "Pythiques"
- Pindare, "Odes et Fragments"
- Théophraste, "Histoire"
- Georges Dumézil, "La religion romaine archaïque"
- Joël Schmidt, "Dictionnaire de la mythologie"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Comme les vents sonores, soufflant en tempête, quand la poussière abonde sur les routes, la ramassent et en forment une énorme nue poudreuse, de même la bataille ne fait plus qu'un bloc des guerriers". Dans la mythologie grecque, Hestia, en grec ancien, Ἑστία / Hestía est la divinité du feu sacré et du foyer. Fille de Cronos et de Rhéa, elle résista aux ardeurs amoureuses des dieux. Lorsque Poséidon et Apollon prétendirent tous deux à sa main, afin de préserver la paix dans l'Olympe, elle jura de demeurer vierge à jamais. En signe de gratitude, Zeus lui accorda la première victime des sacrifices publics. Selon d'autres auteurs, elle devait ce privilège à son droit de préséance sur les autres dieux dont elle était alors l'aînée. Malgré son vœu de chasteté, elle fut désirée par plusieurs dieux: un jour, Priape, ivre, essaya de la violer pendant son sommeil. Hestia s'éveilla et vit Priape à califourchon sur elle: il s'enfuit tout penaud. La discrète déesse remplit son rôle de gardienne du feu jusqu'au moment où elle céda sa place à la table des dieux, en faveur de Dionysos, pour se rendre dans une ville grecque. Hestia appararaît comme une déesse pacifique, la seule de l'Olympe n'ayant jamais pris part à une guerre ni à une querelle. Ayant inventé l'art de construire les maisons, elle était la déesse du foyer domestique et son feu dans les temples était sacré. Aussi, dans toutes les demeures, l'âtre ne devait jamais s'éteindre. On ne le faisait qu'en signe de deuil. Dans la Méditerranée orientale, on représentait la grande déesse par un tas de charbon incandescent dont on conservait le feu en le recouvrant de cendres blanches. Ce feu ne dégageait ni fumée ni flamme et constituait le centre naturel au cours des réunions de famille ou de clan. Dans la cité de Delphes, le tas de charbon est devenu la pierre à feu que l'on employait à l'extérieur et devint l'"omphalos" ou protubérance ombilicale que l'on voyait souvent sur les vases peints grecs; il représentait ce que l'on croyait être le centre du monde. Elle est l’incarnation de la compassion féminine et de l’unité de la famille. L’esprit de la déesse inspire de la joie et de la paix. Déesse vierge, elle adore l’introspection lors de longs moments de solitude. Sentiments et intuitions ont les caractéristiques de cet archétype. Sa nature calme et sa disposition paisible restent un mystère pour ceux qui la rencontrent. Protectrice des familles et des maisons, elle est honorée de cuire le pain dont la famille se nourrit. Son humilité ne la rend cependant pas inférieure à d’autres femmes qui bénéficieraient d’une position sociale plus élevée. C’est une femme qui ne se laisse pas non plus facilement manipulée comme le montre sa résistance à la tentation d'Aphrodite pour le sexe et le mariage. Elle était vénérée dans les temples circulaires à Delphes. Elle assume ses choix et en est fière. Elle préfère la vie spirituelle et se détourne des désirs terrestres. Par ailleurs, elle est très rarement représentée mais toujours avec un voile sur la tête, symbole de sa pureté. C'est une déesse capable de grande compassion. C’est une femme très sensible capable de ressentir les pensées et les émotions d’autrui. Cette grande sensibilité peut expliquer sa méfiance envers les lieux trop peuplés où elle ne sent pas à sa place. C’est quelqu’un qui évite la foule. On parlerait aujourd'hui d'agoraphobie. Pour cerner sa personnalité, il faut imaginer un espace dans lequel, elle sera à l'aise et pour lequel, elle sera prête à tout pour le protéger. "C’est sans honte que les mortels accusent les dieux de tous les maux".
"Les Parques ont fait aux hommes un cœur apte à pâtir. Mais, à celui-là, il ne suffit pas d'avoir pris la vie du divin Hector". Ce qui peut être l’occasion de réactions inattendues de sa part lorsque quelqu’un ou quelque chose se montre un peu intrusif. lorsque cet ultime refuge que représente sa maison est menacé d’être violé par des intrus, la réaction prend les formes d’une violence désespérée. C’est un aspect important du personnage. Tout espace qui peut lui procurer cet isolement volontaire lui permet de s’épanouir. La déesse aime prendre son temps pour réaliser les choses. La notion de "chronos" lui est étrangère. C’est un être divin qui est très proche de la nature, prêt à se battre pour la défendre. Toutefois, Hestia déteste prêcher en public pour la défense de la nature. Elle préfère agir seule. Hestia, toujours immuable et inchangée, symbolise ainsi la pérennité religieuse, la continuité d'une civilisation et de ses lumières au mépris des émigrations, des destructions, des révolutions et des vicissitudes du temps. Le culte qui lui fut voué s'explique par l'importance accordée au feu aux époques primitives, ce feu que le héros Prométhée déroba à Zeus pour le donner aux hommes, encourageant la vengeance éternelle du plus grand de tous les dieux. On ne lui connait aucune personnalité distincte et elle ne joue aucun rôle dans les mythes. Chaque repas commençait et finissait par une offrande à la déesse: "Hestia, dans toutes les demeures, terrestres ou célestes, on vous honore la première, le doux vin vous est offert avant et après la fête. Dieux ou mortels ne peuvent jamais sans vous s'asseoir au banquet." Hestia, la déesse vierge du foyer, était associée à la stabilité, à la permanence et à la prospérité. Souvent représentée comme une femme austère, assise et enveloppée d'une robe de cérémonie. Rarement mentionnée dans la mythologie, elle avait manifestement une grande importance symbolique et rituelle. Elle présidait aux cérémonies marquant la reconnaissance du nouveau-né par son père: l'enfant était porté à cette occasion autour du foyer lors d'un rituel appelé "Amphidromie". Toutes les maisons grecques avaient un foyer où un culte était rendu à Hestia. Dans les maisons, sur la place publique, elle protégeait ceux qui venaient chercher protection auprès d'elle. Hestia était universellement respectée, non seulement parce qu'elle était la plus douce et la plus vertueuse des déesses mais aussi parce qu'elle avait inventé l'art de bâtir les maisons. Son feu était à tel point sacré que s'il s'éteignait soit par accident soit en signe de deuil, on le rallumait à l'aide d'une roue à feu. Les Romains l'identifièrent à Vesta, dont le feu sacré était entretenu par les " Vestales", prêtresses ayant fait le vœu de chasteté et qui étaient enterrées vives si elles venaient à trahir leur promesse, si le feu, symbole vivant de Vesta, s'éteignait, les Vestales le rallumaient à l'aide des rayons solaires reflétés dans un miroir. On raconte que la vestale Rhéa Silvia donna naissance à Romulus et à Rémus.
"Ces divinités sont généralement bienfaisantes, protectrices de la jeunesse, surtout des jeunes filles et des fiancées. Elles peuvent être les suivantes d'une grande divinité comme Artémis, la déesse de la chasse, ou d'une nymphe d'un rang plus élevé, comme Calypso. Elles habitent dans des grottes où elles passent leur vie à filer et chanter". Sur la base de la grande statue de Zeus, à Olympie, Phidias avait représenté les douze dieux. Entre le Soleil ("Hélios") et la Lune ("Sélènè") les douze divinités, groupées deux à deux, s’ordonnaient en six couples: un dieu-une déesse. Au centre de la frise, en surnombre, les deux divinités (féminine et masculine) qui président aux unions : Aphrodite et Éros. Dans cette série de huit couples divins, il en est un qui fait problème: Hermès-Hestia. Pourquoi les apparier ? Rien dans leur généalogie ni dans leur légende qui puisse justifier cette association. Ils ne sont pas mari et femme, comme Zeus-Héra, Poséidon-Amphitrite, Héphaïstos-Charis, ni frère et sœur, comme Apollon-Artémis, Hélios-Sélénè, ni mère et fils, comme Aphrodite-Éros, ni protectrice et protégé, comme Athéna-Héraclès. Quel lien unissait donc, dans l’esprit de Phidias, un dieu et une déesse qui semblent étrangers l’un à l’autre ? On ne saurait alléguer une fantaisie personnelle du sculpteur. Quand il exécute une œuvre sacrée, l’artiste ancien est tenu de se conformer à certains modèles: son initiative s’exerce dans le cadre des schèmes imposés par la tradition. Hestia, nom propre d’une déesse mais aussi nom commun désignant le foyer, se prêtait moins que les autres dieux grecs à la représentation anthropomorphe. On la voit rarement figurée. Quand elle l’est, c’est souvent, comme Phidias l’avait sculptée, faisant couple avec Hermès. De règle dans l’art plastique, l’association Hermès-Hestia revêt donc une signification proprement religieuse. La déesse grecque fut la seule à ne pas se joindre aux Olympiens lors de leur attaque ratée contre Zeus. Dans certaines listes, Hestia est l'un des douze dieux olympiens, mais le plus souvent, sa place est occupée par Dionysos. Dans certains mythes, la déesse renonce volontairement à sa place parmi les dieux sur le mont Olympe, en échangeant avec Dionysos, car elle préfère se retirer des affaires divines et est sûre d'être bien accueillie dans la ville mortelle de son choix. En tant que déesse quelque peu casanière, Hestia n'est pas impliquée dans des aventures divertissantes dans la mythologie grecque, elle semble plutôt avoir pris le rôle de déesse senior à l'écart des autres dieux et de leurs faiblesses trop humaines. La déesse était la personnification du foyer et elle recevait donc les sacrifices dans tous les temples des dieux, car chacun avait son propre foyer. Selon la tradition, Hestia recevait tous les sacrifices avant les autres dieux, même dans des lieux comme Olympie où Zeus était honoré. Hestia recevait également la première et la dernière libation de vin offerte lors d'une fête et était généralement mentionnée en premier dans les prières et les serments. C'est pour cette raison que se développa l'expression "commencer par Hestia". Selon la mythologie, l'honneur de recevoir le premier sacrifice fut donné par Zeus lorsque Hestia jura qu'elle resterait toujours vierge. C'était pour elle un réel honneur.
"Au commencement exista le Chaos, puis la Terre à la large poitrine, demeure toujours sûre de tous les Immortels qui habitent le faite de l'Olympe neigeux. Ensuite le sombre Tartare, placé sous les abîmes de la Terre immense". Dans une maison grecque, l'âtre était généralement un brasero portable, mais il symbolisait le cœur et l'âme de la maison et en était le centre. Le foyer était donc le point central de nombreuses activités, et pas seulement de la cuisine. Lors d'une cérémonie de naissance, le bébé était porté autour du foyer, les jeunes mariées et les esclaves nouvellement arrivés dans la maison étaient couverts de noix et de figues devant le foyer, et après la mort d'un membre de la famille, le foyer pouvait être éteint et rallumé (une pratique courante à Argos). Lors des repas quotidiens, on pouvait également faire une offrande symbolique à Hestia en la jetant dans l'âtre. La personnification de la déesse en tant que foyer l'associe également aux idées d'hospitalité, de protection des invités et d'inventeur de la bonne construction des maisons. Outre les maisons individuelles, Hestia était particulièrement associée au "prytaneion" et au "bouleuterion", le centre symbolique d'une ville ou d'un village où se tenaient les fonctions civiques et où étaient menées les affaires du gouvernement local. On y trouvait généralement un foyer, une tradition qui remonte à la Grèce mycénienne, lorsque le trône du roi et la salle de réception de son palais, le "megaron", possédaient un grand foyer. Le foyer de la ville ultérieure était entretenu en permanence par la communauté, généralement par des femmes célibataires sélectionnées à cet effet. La déesse recevait des sacrifices sur ce foyer communal chaque fois qu'un nouveau magistrat commençait et terminait son mandat et avant les sessions du conseil. Curieusement, après l'échec de l'invasion de la Grèce par les Perses au Ve siècle av. J.-C., Delphes, à bien des égards le cœur religieux des cités-États grecques - ordonna que tous les foyers communaux soient éteints car ils étaient désormais considérés comme impurs. Les foyers étaient ensuite rallumés à l'aide de flammes purifiées provenant du foyer de Delphes. Le culte public d'Hestia était particulièrement répandu en Attique, avec des cultes notables au Pirée, à Éleusis, à Halimos et à Krokonidai. Certains cultes, par exemple à Naucratis et Kos, interdisaient aux femmes de participer aux rituels liés à Hestia au foyer communal en raison de son lien avec la vie politique de la cité (à laquelle seuls les hommes pouvaient participer). Les prêtres et prêtresses spécifiquement dédiés à Hestia semblent avoir été particulièrement répandus à partir de la période héllénistique À l'époque romaine, Hestia, aujourd'hui connue sous le nom de Vesta, continuait à être vénérée, par exemple à Éphèse où le grand prêtre était une femme.
"Enfin l'Amour, le plus beau des dieux, l'Amour, qui amollit les âmes, et, s'emparant du coeur de toutes les divinités et de tous les hommes, triomphe de leur sage volonté". Comme Hestia n'est pas entourée d'une mythologie particulière, elle n'apparaît pas très souvent dans l'art grec, et lorsqu'elle le fait, elle peut être difficile à distinguer des autres déesses, notamment parce qu'elle ne porte pas d'objet facilement identifiable qui lui soit associé. Elle est généralement présentée comme une jeune femme portant un couvre-chef et des vêtements modestes, et parfois elle verse une libation, comme dans un kylix à figures rouges datant de 500 av. J.-C., conservé aux Staatliche Museen de Berlin, qui la montre en compagnie d'Apollon et d'Hermès alors qu'ils conduisent Hercule au mont Olympe. Elle apparaît sur le célèbre vase François (570-565 av. J.-C.) et, cette fois-ci nommée, sur la frise nord du Trésor siphinois de Delphes (vers 525 av. J.-C.) où elle et une déesse non identifiée font face à deux géants en uniforme hoplite. Hestia est peut-être une figure assise dans le groupe du fronton est du Parthénon, mais la statue de marbre est incomplète et il est donc difficile de l'identifier avec certitude. Une autre apparition possible est celle de l'"Hestia Giustiniani", une femme debout à la tête voilée et vêtue d'un peplos austère, mais il pourrait également s'agir d'Héra ou de Déméter. La figure, qui mesure 1,9 mètre, est une copie d'un original réalisé vers 470 av. J.-C. et peut être vue à la Villa Albani à Rome. Comme preuve du caractère récent de la création d’Hestia on a depuis longtemps indiqué le fait qu’Homère ignore l’existence de cette déesse ; cette absence permettrait de dater le moment de la création du personnage divin d’Hestia. Il semble qu’il n’existe aucun doute quant au fait que la déesse Hestia ne joue aucun rôle chez Homère, puisqu’elle n’est pas présente dans les poèmes et que, dans ces textes, le terme ἱστίη se rapporte seulement au foyer. Le personnage d’Hestia nous conduit alors à nous poser une question curieuse. Comment est-il possible que la pensée grecque ait employé une déesse sans mythes et qui n’est rien de plus qu’une simple personnification du foyer pour construire le symbolisme complexe du foyer commun de la cité que les travaux de Gernet et de Vernant ont depuis longtemps mis en valeur ? Pour essayer de trouver une réponse à cette question, il faut tout d’abord répondre à deux autres questions qui ont un rapport avec elle. Premièrement, est-il possible qu’Homère ait connu Hestia mais l’ait délibérément exclue de ses poèmes, contrairement à ce qu’il a fait avec le reste des dieux de l’Olympe ? Deuxièmement, comment peut-on capter le sens symbolique que ce personnage divin a eu pour les anciens Grecs si nous n’avons pas de mythes, c’est-à-dire les éléments fondamentaux qui nous permettent de mener à bien cette tâche ? La réponse à ces trois questions, comme j’essaierai de le démontrer dans les pages qui suivent, doit être donnée en sens inverse de l’ordre dans lequel elles ont été posées. Tentons, tout d'abord, de répondre à la dernière de ces questions qui renvoie, en fait, au choix de la méthode employée dans cette étude. "Vils pasteurs, opprobre des campagnes, vous qui ne vivez que pour l'intempérance". "Prend chez toi et non pas au-dehors, évites la ruine. Il faut choisir ce qu'on a: quelle peine pour l'âme de désirer ce qu'elle n'a pas ! Obéis à cet ordre".
"Donc, avant tout, fut Abîme, puis Terre aux larges flancs, assise sûre à jamais offerte à tous les vivants à tous les Immortels, maîtres des cimes de l’Olympe neigeux, et le Tartare brumeux, tout au fond de la terre aux larges routes], et Amour, le plus beau parmi les dieux immortels, celui qui rompt les membres et qui, dans la poitrine de tout dieu comme de tout homme, dompte le cœur et le sage vouloir". Face à l’absence de mythes que nous observons dans le cas d’Hestia, il est nécessaire avant tout de partir du sens de son nom. Ce choix initial peut sembler, à première vue, un retour vers des théories vieillies dans le cadre de l’étude de la mythologie, telles que les positions soutenues au xixe siècle par Max Müller, qui défendait la suprématie de l’analyse linguistique et étymologique comme méthode pour comprendre le sens authentique de la mythologie antique et, à travers elle, de la religion. Aujourd’hui nous sommes tout à fait conscients du rapport étroit existant entre le langage et la pensée mythique, mais personne n’explique plus, comme le faisait Müller, l’origine et la formation des mythes comme une "maladie du langage" dérivée de l’incompréhension des noms antiques des choses. En réalité, le point de vue défendu ici a peu à voir avec des approches semblables à celles de Müller. En revanche, il est plus proche d’autres perspectives, anciennes aussi, comme celle d’A. Meillet, linguiste travaillant dans le domaine de la sociologie française, qui affirmait qu’on comprend beaucoup mieux les mots si on les met en rapport avec des faits sociaux concrets qui rendent compte de besoins ou d’aspects fondamentaux de la vie des personnes dans des contextes historiques précis. Ainsi, l’étude étymologique d’un terme, dans ce cas précis d’un théonyme, et la compréhension de sa signification permettent d’approcher le sens que ce terme a dans certains contextes, mais cette étude, malgré ses avantages, n’offre pas d’information sur d’autres aspects liés à cette divinité. La perspective que nous défendons ici est fondamentalement structurale et dérive partiellement des lignes de travail de Cl. Lévi-Strauss et surtout de la méthode d’analyse mythologique développée par G. Dumézil tout au long de ses nombreux ouvrages. Bien qu’elle tienne compte des étymologies des théonymes, cette méthode les a rejetées systématiquement pour s’intéresser aux comparaisons de structures mythiques et rituelles, car elle considère que ce sont celles-ci qui permettent de constater que la proposition étymologique concorde avec les rites et les mythes dans lesquels intervient ce dieu. Jusqu’alors on expliquait la religion en rapport avec ses origines. On abandonne ce point de vue quand on constate l’impossibilité de découvrir l’origine d’une coutume ou d’une croyance religieuse. La position soutenue généralement aujourd’hui en anthropologie et en histoire des religions tente d’expliquer les faits liés aux religions primitives et antiques d’un point de vue sociologique. Pour cela on part de l’idée que les religions sont des structures idéologiques significatives qui, à leur tour, font partie d’autres structures, sociales, beaucoup plus vastes. Cette compréhension des religions en termes de structures met fin à la primauté de l’analyse linguistique et étymologique pour établir le caractère et la fonction d’une divinité et repose précisément sur le fait que les panthéons sont aussi des structures. La fonction et le sens d’un dieu ne peuvent donc s’expliquer qu’à travers l’étude des rapports que chaque dieu établit avec les autres divinités de son panthéon et l’analyse des valeurs symboliques que chacun de ces personnages divins représente. " D’Abîme naquirent Érèbe et la noire Nuit. Et de Nuit, à son tour, sortirent Éther et Lumière du Jour".
"On honorera de préférence l'homme vicieux et insolent; l'équité et la pudeur ne seront plus en usage, le méchant outragera le mortel vertueux par des discours pleins d'astuce auxquels il joindra le parjure. L'Envie au visage odieux, ce monstre qui répand la calomnie et se réjouit du mal, poursuivra sans relâche les hommes infortunés". En ce sens, le point de vue adopté ici, c’est-à-dire la comparaison des valeurs symboliques des divinités à travers l’étude des structures, permet de nier des affirmations comme celles que nous avons vues plus haut sur la pauvreté du caractère personnel d’Hestia. Toutes les interprétations qui présentent Hestia comme la simple personnification du foyer, sans plus de profondeur, partent de l’idée qu’à l’origine, la représentation des dieux a connu un passage du concret vers l’abstrait. En réalité, ce point de vue présente un caractère arbitraire qui découle de la perspective primitiviste de la religion, une perspective aujourd’hui dépassée, qui tendait à considérer que dans le domaine de la religion, le concret est toujours antérieur à l’abstrait. Aujourd’hui nous savons que le processus inverse est aussi souvent attesté et que, de fait, le passage du concret à l’abstrait ou, dans le cas qui nous occupe, le passage d’un nom commun à un nom propre divin peut être particulièrement complexe, puisque, dans les systèmes symbolico-religieux ou mythiques, les noms propres des dieux ne font pas que désigner, mais qu’ils sont aussi des symboles dotés d’une très grande richesse polysémique. Ainsi, le champ sémantique du nom d’un dieu peut être associé à un champ symbolique beaucoup plus vaste, structuré par l’idéologie socio-religieuse. De fait, si nous avons recours à l’étymologie du terme ἑστία, nous observons qu’il s’agit d’un mot lié au foyer et au feu qui dérive de la même racine indo-européenne que le latin "Vesta" ou la racine indienne "vas-". Il nous semble que cette origine étymologique commune d’Hestia et de Vesta nous fournit le meilleur exemple des limites que présente l’étymologie d’un théonyme comme instrument pour capter le caractère d’une divinité. Dans le cas d’Hestia, son nom trouve est apparenté à εὕω, alors que Vesta est de même origine que le "uto". Étymologiquement, donc, les noms des deux déesses proviennent de la même racine qui signifie "brûler". Mais, Hestia est le foyer, alors que Vesta est le feu, ce qui nous indique que les deux déesses ont eu des histoires différentes : il s’agit de divinités qui, malgré leur origine étymologique commune, présentent des caractères distincts qui leur sont spécifiques dans chaque cas. C’est précisément ici qu’entrent en jeu l’analyse structurale, la comparaison entre les différentes structures dans lesquelles la divinité, Hestia dans notre cas, est présente, et les valeurs symboliques respectives que cette déesse assume dans chaque situation ; c’est seulement ainsi, en introduisant la déesse grecque du foyer en des contextes, que nous pourrons comprendre le sens qu’elle a eu en Grèce ancienne. Homère connaissait-il la déesse Hestia ? Il est pour cela nécessaire de réaliser une étude des usages qu’Homère faisait du terme ἱστίη et de certains de ses synonymes dans deux de leurs sens principaux: foyer (ἐσχάρα) et autel (πῦρ, βωμός).
"Alors, promptes à fuir la terre immense pour l'Olympe, la Pudeur et Némésis, enveloppant leurs corps gracieux de leurs robes blanches, s'envoleront vers les célestes tribus et abandonneront les humains". En ce qui concerne l’usage que font l’"Iliade" et l’"Odyssée", les poèmes d’Hésiode ou les Hymnes homériques des divers synonymes de ἱστίη, aussi bien avec le sens de foyer que d’autel, nous pouvons faire les remarques suivantes. Tout d’abord si nous nous intéressons aux synonymes qui ont le sens de foyer, nous constatons que les usages de ἐσχάρα dans les poèmes homériques, le seul texte qui atteste ce terme, font toujours référence au foyer en tant que lieu dans lequel le feu brûle. À la lumière de ces deux analyses, fondées aussi bien sur un examen lexical que sur la lecture du chant XIX, le foyer chez Homère reçoit plusieurs dénominations interchangeables, peut-être en conséquence des besoins de composition qui caractérisent le système de formules de la poésie homérique. Mais cette interchangeabilité entre les divers termes n’est pas totale. Dans la plupart des cas la mention du foyer dans l’Odyssée se fait en ayant recours au terme ἐσχάρα et, de façon marginale, en utilisant deux termes qui dérivent de ἑστία (ἐφέστιος et ἀνέστιος). Comme nous l’avons vu, ἑστία (hom. ἱστίη) est citée dans quelques passages, où elle est garante d’un serment dans le cadre d’une formule. Tout semble donc indiquer que le foyer, en tant qu’ἑστία, reste en marge du jeu métrique caractéristique de la composition en formules d’Homère. Ce point paraît révéler qu’ἑστία n’est pas, en termes strictement symboliques, un synonyme des autres dénominations homériques pour le feu du foyer ou du mégaron. Comme l’ont affirmé traditionnellement les chercheurs, la déesse Hestia n’apparaît pas dans les poèmes, mais nos analyses ont mis malgré tout en évidence que le foyer, l’objet que la déesse personnifie, apparaît chez Homère, et y est doté de certaines des valeurs qui ont caractérisé cette divinité dans le monde grec de la cité-État. L’absence d’Hestia, la déesse grecque du foyer, dans les poèmes homériques peut être due au fait que le poète ne la connaissait pas, comme cela a été affirmé jusqu’à présent. Les poèmes homériques sont antérieurs au monde de la cité, où, suivant ce qui a été soutenu traditionnellement, s’est forgé et développé ce personnage divin. Ceci pourrait expliquer l’absence d’Hestia aussi bien dans l’Iliade que dans l’Odyssée. Néanmoins, les analyses présentées ici ont mis en valeur plusieurs indices permettant de penser qu’il est possible que, dans l’épopée homérique telle que nous la connaissons aujourd’hui, le personnage divin d’Hestia était connu, même si la déesse apparaît uniquement dans l’Odyssée, indirectement et à travers la mention du foyer sous le terme ἱστίη. Les mentions homériques du foyer présentent les mêmes associations symboliques que celles qui sont présentes chez la déesse Hestia, avec Zeus, comme on peut le lire dans l’Hymne homérique à Aphrodite ou dans certains rituels grecs, l’hospitalité et la convivialité. Le monde d’Hestia est celui de la cité-État, or la société décrite dans les poèmes homériques est antérieure à la "polis". Est-ce là une raison suffisante pour que le poète élimine la déesse Hestia du monde des poèmes homériques, car elle n’aurait aucun rôle à jouer avec les héros que nous décrivent l’Iliade et l’Odyssée. "Heureux celui que les Muses aiment d'amour. De douces paroles coulent de sa bouche".
Sources, bibliographie et références:
- Aristonoos, "Hymne à Hestia"
- Aristophane, "Les Guêpes"
- Callimaque, "Hymnes"
- Déméter, "Les Hymnes homériques"
- Hésiode, "La Théogonie"
- Homère, "Iliade et Odyssée"
- Homère, "Hymne homérique à Aphrodite"
- Pausanias, "Description de la Grèce"
- P. Chantereine, "Dictionnaire des mythes grecs"
- André Boulanger, "Le Génie grec dans la religion"
- Claude Leduc, "Notes sur la déesse Hestia"
- Jean Haudry, "La déesse Hestia et le foyer grec"
- Max Müller, "Mythologie comparée"
- Georges Dumézil, "Introduction à la mythologie grecque"
- Jean-Pierre Vernant, "Mythe et société en Grèce ancienne"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Originaires de Thrace, région considérée par les Grecs comme le pays de la lumière :
ce nom avait un sens symbolique signifiant le pays de la pure doctrine et de la poésie
sacrée qui en procède. Dès l'origine, elles étaient trois déesses de la montagne sans
attributions définies, qui se contentaient d'inspirer les chants, guidées par leur coryphée,
Apollon. Ce sont ces Trois Muses qui apprirent au Sphinx installé sur le mont Phicion la
devinette qu'il posait à tous les voyageurs. Les Muses, du grec ancien Μοῦσα / Moûsai,
devinrent plus tard les filles de Zeus et de Mnémosyne, déesse de la Mémoire, ou d'Ouranos
et de Gaïa, magnifiques jeunes femmes dont la beauté enchantait les dieux de l'Olympe.
Bienveillantes et compatissantes, elles consolaient ceux qui souffraient. Ce sont elles qui
recueillirent les membres d'Orphée et les enterrèrent au pied du mont Olympe. Sur la terre,
ces déesses du rythme et des nombres présidaient aux arts, procuraient l'inspiration poétique
aux poètes qui venaient se rafraîchir dans les fontaines situées près de leurs sanctuaires, sur
le mont Hélicon, à Sparte, et à travers la Grèce. Au moment des batailles, les Doriens les
invoquaient parce qu'elles présidaient aux mouvements mesurés des troupes de soldats.
Vers le IXème siècle, Hésiode en comptait neuf, présidant chacune à un art spécifique sous la houlette d'Apollon nommé alors "Musagète." Les neufs Muses classiques sont: Calliope, "à la belle voix" ou "celle qui dit bien", la Muse de la Poésie épique, qui célèbre les événements historiques plus ou moins légendaires et magnifie la grandeur et la force des héros, ses attributs sont l’éloquence pour les récits de combats et d’exploits, un stylet et une tablette de cire. Clio, "la célèbre", la Muse de l’Histoire, ses attributs sont une couronne de laurier, la trompette de la renommée et un rouleau de papyrus. Erato, "l’aimable", la Muse de la Poésie lyrique qui traduit les émotions, les sentiments, les amours, la mort et parfois galante, ses attributs sont la lyre et le plectre, petit instrument pour pincer les cordes. Euterpe, "la bien plaisante", la Muse de la Musique a pour attribut la flute et le hautbois. Melpomène, "la chanteuse", la Muse de la Tragédie, son attribut est le masque tragique. Polymnie, "aux chants multiples", la Muse du Chant sacré et de la pantomime, de la Rhétorique, de l’art oratoire, du discours et de l’éloquence. Elle est représentée dans une attitude pensive accoudée sur un appui ou parfois la main droite en action comme pour haranguer et la main gauche tient un sceptre ou un rouleau. Elle inspire les poètes. Terpsichore, dont la danse séduit", la Muse de la Danse, son attribut est la lyre. Thalie, "la florissante", la Muse de la Comédie et de la poésie pastorale, des amours de bergers, ode à la nature, ses attributs sont le masque comique et la houlette, bâton de berger. Uranie, "la céleste", la Muse de l’Astronomie et de l’Astrologie, ses attributs sont un globe terrestre et des instruments mathématiques (compas…).
Les premiers textes de la littérature grecque commencent souvent par une invocation aux Muses qui permet de situer un poète dans le contexte de son poème. À ce titre, les deux incipit homériques sont des modèles célèbres que les auteurs ultérieurs n’hésitèrent pas à reprendre et à commenter. Par-delà le caractère conventionnel de l’exercice, c’est une conception spécifique de la création poétique que l’invocation homérique des Muses nous invite à méditer. Le mot "muse" vient du grec mousa, la parole chantée, la parole rythmée. Le sens originel du terme grec est cependant mal défini et son étymologie obscure. Quant aux Muses, déesses de la musique, de la poésie et du savoir, elles sont ainsi présentées dans la Théogonie d’Hésiode, qui est l’un des premiers témoignages littéraires : "Les neuf sœurs issues du grand Zeus se nomment Clio, Euterpe, Thalie et Melpomène,Terpsichore, Érato, Polymnie, Uranie, et Calliope enfin, la première de toutes."
Dans leur généalogie la plus couramment admise, celle qu’Hésiode reprend, les divines chanteuses sont issues de l’union de Mnémosyne, déesse de la mémoire, avec Zeus, pendant neuf nuits : "C’est en Piérie qu’unie au Cronide, leur père, les enfanta Mnémosyne, reine des coteaux d’Éleuthère, à elle, neuf nuits durant, s’unissait le prudent Zeus, monté, loin des Immortels, dans sa couche sainte. Et quand vint la fin d’une année et le retour des saisons, elle enfanta neuf filles, aux cœurs pareils, qui n’ont en leur poitrine souci que de chant et gardent leur âme libre de chagrin, près de la plus haute cime de l’Olympe neigeux."
Dès leur naissance, elles vont vers l’Olympe et chantent le triomphe de Zeus; leur chant, organisé autour de l’histoire des dieux, éveille la vocation d’Hésiode au pied de l’Hélicon. Ces deux massifs montagneux sont associés aux Muses, ce qui explique la présence fréquente d’un décor rocheux dans les représentations figurées. En permettant cette vocation, les Muses transforment le poète en voyant d’un genre particulier. Voici comment elles s’adressent à lui: "Pâtres gîtés aux champs, tristes opprobres de la terre qui n’êtes rien que ventres ! Nous savons conter des mensonges tout pareils aux réalités, mais nous savons aussi, lorsque nous le voulons, proclamer des vérités."
D’après certains commentateurs, Hésiode pourrait reprendre ici un vers de l’Odyssée, qui dépeint la force persuasive d’Ulysse : "Tous ces mensonges, il leur donnait l’apparence de vérités." L’allusion possible à l’épopée homérique lui permettrait de se démarquer des propos mensongers d’Ulysse en affirmant le caractère sacré et véridique de sa propre poésie, qui n’est plus seulement humaine, mais divine, car inspirée. Hésiode ne naît donc pas poète, mais plutôt berger. Pour devenir poète, encore faut-il être élu par les Muses et recevoir leur éducation.
Par ailleurs, si le nombre de Muses est variable selon les témoignages, chacune semble avoir un rôle relativement bien établi. Quatre Muses veillent à l’évolution de l’épopée et du chant, marquant la primauté de la musique dans l’univers.Calliope, mère du poète Orphée, épouse d’Apollon, préside à la poésie épique. On la représente souvent entourée de l’Iliade et de l’Odyssée. C’est elle qui est le plus souvent citée par les poètes. Muse de l’histoire, Clio chante la gloire des guerriers et la renommée d’un peuple, à l’aide de la trompette ou de la cithare. La lyre, instrument fréquemment cité chez Homère, accompagne Érato, la Muse de la poésie lyrique. Lyre encore, mais aussi cithare et trompette, autant d’instruments qui entourent Euterpe, déesse de la musique.
Plutôt que les noms précis des Muses, c’est le terme générique qui apparaît chez Homère, souvent au singulier. Dans l’incipit de l’Odyssée, "la Muse" est l’inspiratrice du Poète, puis, dans le chant VIII, de l’aède Démodocos. De façon générale, dans les invocations comme dans les représentations figurées, une seule Muse suffit à représenter ses sœurs. Sa présence est cependant nécessaire pour garantir la beauté et la vérité de la parole poétique.En un temps où l’idée d’auteur est moins nettement définie qu’aujourd’hui, la Muse joue un rôle essentiel. Née d’une oralité secrète, l’inspiration est la seule notion qui vaille. Soufflée par la Muse, elle régit un poète qui ignore le désir de création.
Une chaîne se déploie, reliant la Muse, l’aède, l’auditoire :"De tous les hommes de la terre, les aèdes méritent les honneurs et le respect, car c’est la Muse, aimant la race des chanteurs, qui les inspire." (Odyssée, VIII, 479-481). La Muse, de son côté, fait connaître les événements passés. Il ne s’agit peut-être pas d’un passé historique, au sens moderne du terme, mais plutôt d’"un temps originel, un temps poétique". C’est le temps des héros. Pour qu’elle devienne vérité, la parole poétique est indissociable de la Muse et de la mémoire, et l’aède ne peut opposer à la Muse son propre savoir. Il est inspiré par les voix des Muses "à l’unisson", celles qui, échappant à la temporalité humaine, voient "ce qui est, ce qui sera, ce qui fut". La Muse propose une mémoire omnisciente, non sélective, elle permet au Poète d’avoir accès aux événements qu’il raconte et de déchiffrer l’invisible. "
"Et maintenant, dites-moi, Muses, habitantes de l’Olympe, car vous êtes, vous, des déesses: partout présentes, vous savez tout, nous n’entendons qu’un bruit, nous, et ne savons rien." (Iliade, II, 485-486.). Dans l’Iliade, les Muses voient de manière directe les événements que l’aède souhaite narrer. Cette "autopsie" des Muses, selon le sens étymologique du terme, est opposée au savoir indirect, "par ouï-dire", des poètes qui se contentent de reproduire ce qui leur est indiqué. Le poète entend la voix des Muses et l’inspiration surgit. Ainsi l’Iliade se déploie par le recours à la personne du Poète, instrument aux mains de la Muse. La parole du Poète permet d’échapper au silence et à la mort. Elle lutte contre l'oubli que représentent par exemple les Sirènes, figures antithétiques des Muses mais qui, comme elles, savent "tout ce qui advient sur la terre féconde"(Odyssée, XII, 191). Parfois considérées comme les filles de Melpomène, de Terpsichore ou de Calliope, les Sirènes, remarquables musiciennes, auraient perdu leurs ailes à la suite d’un concours de chant avec les Muses: ces dernières auraient arraché leurs plumes pour s’en faire des couronnes. Honteuses de leur déchéance, elles se seraient alors réfugiées dans les rochers de la côte méridionale de l’Italie, d’où elles attirent les navigateurs.
Ainsi chantent-elles, en promettant au marin Ulysse de lui donner le pouvoir de connaître à l’avance tous les événements à venir. Le héros résiste, car il sait par Circé que leur chant est signe de mort. Son désir est pourtant immense. En luttant contre les voix ensorcelantes de ces Muses maléfiques que sont les Sirènes, Ulysse refuse l’oubli de soi. Son choix éclaire l’acte de l’aède qui se fait le servant des véritables Muses. La Muse maintient la mémoire des hommes et crée l’épopée. Le chant de l’aède porte une identité et insuffle la vie. Le culte des Muses est originaire de Piérie en Thrace. Il s’est répandu ensuite en Béotie autour de l’Hélicon. Il eut pour centres, les villes d’Ascra et de Thespies. Athènes leur consacra une colline voisine de l’Acropole. Delphes les honora aux côtés d’Apollon. Leur ancien caractère de nymphes des sources explique que de nombreuses fontaines étaient consacrées aux Muses.
Les représentations des Muses sont nombreuses, sur les vases peints, les monnaies, les bas-reliefs, les fresques de Pompéi, de nombreuses statues. Un bas-relief au Louvre décorait autrefois les trois faces apparentes d’un sarcophage dit "le sarcophage des muses" du Louvre représente les neuf Muses. En peinture, par le Tintoret, "l’assemblée des Muses sur le Parnasse" présidée par Apollon, par Eustache Le Sueur, les neuf Muses, dans cinq tableaux aujourd’hui au Louvre, par Ingres "la Naissance des Muses" et par Gustave Moreau, "Hésiode et les Muses" (1860). Dans l'inconscient masculin, les Muses incarnent l'image nostalgique de la fée qui console dans les heures douloureuses, panse les plaies psychiques ou qui inspire les grandes œuvres. Cette image souvent magnifiée ,idéalisée est celle de la vierge, terrain inexploré, tabou qui hanta les rêves de maint séducteurs ou de la femme idéale et inaccessible.
Bibliographie et références:
- Apollodore, "Bibliothèque"
- Apollonios de Rhodes, "Argonautiques"
- Hérodote, "Histoires"
- Hésiode, "Théogonie"
- Homère, "Iliade"
- Ovide, "Fastes"
- Pausanias, "Description de la Grèce"
- Pindare, "Pythiques"
- Pindare, "Odes et Fragments
"- Platon, "Phèdre"
- Théophraste, "Histoire
Bonne lecture à toutes et à tous.
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"Et, d'abord, Gaïa enfanta son égal en grandeur, l'Ouranos étoilé, afin qu'il la couvrit tout entière et qu'il fût une demeure sûre pour les Dieux heureux. Et puis, elle enfante les hautes montagnes, fraîches retraites des divines Nymphes qui habitent les montagnes coupées de gorges, et puis la mer stérile qui bout furieuse, Pontos ; mais pour cela, ne s'étant point unie d'amour. Et puis, unie à Ouranos: elle enfante Océan aux tourbillons profonds, et Coéos, et Crios, et Hypérion, et Japet, et Théia, et Rhéa, et Thémis, et Mnémosyne, et Phoebé couronnée d'or, et l'aimable Téthys. Et le dernier qu'elle enfante fut le subtil Kronos, le plus terrible de ses enfants, qui prit en haine son père vigoureux. Et elle enfanta aussi les Cyclopes au cœur violent, Brontès, Stéropès et le courageux Argès, qui remirent à Zeus le tonnerre et forgèrent la foudre. Et en tout ils étaient semblables aux autres Dieux, mais ils avaient un œil unique au milieu du font. Et ils étaient nommés Cyclopes, parce que, sur milieu du front, s'ouvrait un œil unique et circulaire. Et la vigueur, la force et la puissance éclataient dans leurs travaux. Et puis, de Gaïa et d'Ouranos naquirent trois autres fils, grands, très-forts, horribles à nommer, Cottos, Briarée et Gygès, race superbe. Et cent bras se roidissaient de leurs épaules, et chacun d'eux avait cinquante têtes qui s'élevaient du dos, au-dessus de leurs membres robustes. Et leur force était immense, invincible, dans leur grande taille. De tous les enfants nés de Gaïa et d'Ouranos ils étaient les plus puissants. Et ils étaient odieux à leur père, dès l'origine. Et comme ils naissaient l'un après l'autre, il les ensevelissait, les privant de la lumière, dans les profondeurs de la terre. Et il se réjouissait de cette action mauvaise, et la grande Gaïa gémissait en elle-même, pleine de douleur. Puis, elle conçut un dessein mauvais et artificieux. (Hésiode, Théogonie: 126-154)". Dans la mythologie grecque, GaÏa donna naissance au ciel Ouranos, à la grande famille des dieux, et par descendance indirecte, aux êtres vivants. Elle est donc la mère cosmique universelle, indestructible, la plus ancienne des divinités qui régnait sur les océans, les volcans, les rivières, les troupeaux qu'elle a créés. Ses colères produisent les séismes et cataclysmes destructeurs. Mais elle est avant tout la mère qui engendre des formes vivantes en les tirant de sa propre substance. Le culte qui lui était rendu par les hommes primitifs a précédé tous les rites de fertilité liés à l'agriculture. Elle fut chantée par les poètes sur tous les continents, adorée à Delphes comme la maîtresse de l'espace et du temps, et la déesse de la procréation. Les Romains l'adorèrent sous le nom de "Tellus". Gaïa, du grec ancien Γαῖα / Gaîa ou Γαῖη / Gaîē, est une déesse primordiale, c'est la déesse mère, personnification de la Terre. D'après le récit d'Hésiode, il semble bien que Gaïa fut la grande divinité des grecs primitifs. Comme les Egéens, comme les peuples de l'Asie, les grecs ont dû sans doute adorer à l'origine la Terre, en qui ils voyaient leur mère. C'est ce que confirme encore l'Hymne homérique, où le poète dit: "Je chanterai Gaïa, mère universelle, aux solides assises, la plus antique des divinités". Gaïa, "déesse à la large poitrine", qui sur son sol nourrit tout ce qui existe, et par la faveur de qui les hommes ont de beaux enfants et récoltent des fruits savoureux, fut donc un temps la déesse suprême, dont la majesté s'imposait non seulement aux hommes, mais aux dieux mêmes. Plus tard, quand fut établie, victorieuse, la dynastie des Olympiens, le prestige de Gaïa ne fut pas amoindri. C'est elle que les dieux invoquaient encore dans leurs serments : "J'en atteste Gaïa et le vaste ciel qui la domine", proclame Héra, dans l'Iliade, lorsqu'elle répond aux accusations de Zeus. Divinité toute-puissante, Gaïa a non seulement créé l'univers et enfanté les premières races de dieux, mais c'est elle encore qui donna naissance à la race des hommes. Telle est l'interprétation qu'il convient de donner au mythe d'Erichthonios, qu'elle tira de son propre sein pour offrir à Athéna et qui fut le premier habitant de l'Attique. On l'invoquait rituellement en sacrifiant des animaux de couleur noire.
"Donc, avant tout, fut Abîme; puis Terre aux larges flancs, assise sûre à jamais offerte à tous les vivants, à tous les Immortels, maîtres des cimes de l’Olympe neigeux, et le Tartare brumeux, tout au fond de la terre aux larges routes, et Amour, le plus beau parmi les dieux immortels, celui qui rompt les membres et qui, dans la poitrine de tout dieu comme de tout homme, dompte le cœur et le sage vouloir. D’Abîme naquirent Érèbe et la noire Nuit". La puissance de Gaïa se manifestait encore par le don de divination qui lui était dévolu. L'oracle de Delphes, avant de passer aux mains d'Apollon lui appartenait. Par la suite, le rôle de cette déesse alla s'amoindrissant, à mesure que d'autres divinités s'élevaient dans la vénération des hommes. Cependant son culte subsista toujours en Grèce. Elle présidait aux mariages et était honorée comme la prophétesse par excellence. À Patras, les malades venaient la consulter. Elle était particulièrement vénérée à Aegées, à Delphes, à Olympie. Elle avait des sanctuaires à Dodone, à Tégée, à Sparte, à Athènes, près de l'Aréopage. On lui offrait des céréales et des fruits, mais on lui immolait une brebis noire quand on l'invoquait comme gardienne de la sainteté du serment. On la représentait communément sous les traits d'une femme gigantesque.Gaïa personnification de la terre fut, la divinité primitive des Grecs. Mais si son culte subsista à travers les âges, sa personnalité s'effaça devant celle d'autres divinités analogues. À la Gaïa pélasgique, se substitua de bonne heure la Rhéa, d'origine probablement crétoise, qui n'est, elle aussi, que la terre divinisée; on repris la légende de Gaïa pour constituer celle de Rhéa. Les deux couples, Gaïa-Ouranos, et Rhéa-Cronos, reprenaient les mêmes inquiétudes maternelles chez les deux déesses, même fin malheureusede leur époux. Et, de même que les Grecs primitifs faisaient de Gaïa la mère et l'origine première de tous les êtres, la suprématie de Rhéa fut raffermie, car on lui donna pour enfants les grands dieux souverains de l'Olympe. Selon la cosmogonie hésiodique, Gaïa, Gaea ou Tellus personnifie la Terre en voie de formation. Tout de suite après lechaos, elle émergea un jour du néant et donna naissance à un fils, Ouranos. Elle forma avec lui le premier couple divin, mettant au monde une génération de dieux et de monstres: les Titans, les Titanides, les Cyclopes, les Hécatonchires, les Divinités marines dont Nérée et Thaumas qu'elle conçut d'un de ses fils, Pontos, le flot. Elle aida Cronos à mutiler son père en lui fournissant une faucille. Avec Gaïa s'accouplèrent d'autres divinités, le Tartare, entre autres, à qui elle donna le terrible Typhon. On lui attribue également l'enfantement des Harpyes, de Python et de Charybde. Gaïa, Terre-mère, origine féconde de tout, ne tarda pas à prendre dans les cultes grecs et romains une importance considérable. Un hymne homérique la célèbre en tant que divinité de la fertilité du sol et protectrice, en raison de ses nombreux enfants, de la multiplication des êtres humains. Déméter, déesse des Moissons, lui est souvent associée. Assimilée à Tallus par les romains, Gaïa devint, à l'époque classique, une divinité chthonienne ou tellurique. Le poète Hésiode nous livre dans sa Théogonie, la Genèse des Dieux, une version originale de la mythologie grecque, qui fait remonter le temps des origines jusqu’à la cosmologie, les données élémentaires du monde.
"Et de Nuit, à son tour, sortirent Éther et Lumière du Jour, qu’elle conçut et enfanta unie d’amour à Érèbe. Terre, elle, d’abord enfanta un être égal à elle-même, capable de la couvrir tout entière, Ciel Étoilé, qui devait offrir aux dieux bienheureux une assise sûre à jamais. Elle mit aussi au monde les hautes Montagnes, plaisant séjour des déesses, les Nymphes, habitantes des monts vallonnés". Le présent essai d’herméneutique n’est pas philosophique, ni psychanalytique, simplement littéraire. Son objet est une lecture interprétative du mythe de Kronos, un étrange récit qu’on peut entendre comme une légende des temps antérieurs au temps lui-même grâce à l’homonymie de Chronos. Elle déploie la haine originaire de Gaia, la Terre, contre Ouranos, le Ciel. Il l’oppresse, l’étouffe de tout son poids en tous points de l’espace. Chaque nuit Ouranos s’étend sur Gaia, il empêche leurs enfants de venir au monde et la Terre-mère souffre et gémit en ses entrailles. L’issue violente de ce drame cosmique, c’est la castration d’Ouranos par Kronos, fils de Gaia. L’être chtonien aux pensées retorses entend la plainte de sa mère et accède à son désir de se débarrasser d’un géniteur excessivement encombrant et tyrannique. Comment faut-il comprendre le geste de Kronos ? Comment peut-on l’interpréter ? S’il s’agit d’une manifestation de la Haine élémentaire, comment l’articuler à un Amour originel ? La mythologie n’explique rien, elle donne du sens et perpétue nos interrogations. Le mythe de Kronos est énigmatique. Que dit vraiment le mythe, que s’y passe-t-il réellement ? L’aède Hésiode, dont le nom signifie celui qui se fait voix, est peut-être légendaire. Les témoignages de son existence réelle sont postérieurs à sa renommée, l’un d’eux étant autobiographique. Dans son second poème "Erga kai Emerai", "Les Travaux et les Jours", la terre natale d’Hésiode, Ascra en Béotie, est décrite comme un bourg maudit, méchant l’hiver, dur l’été, jamais agréable. Génie de la langue grecque ! L’"Alètheia", la Parole de Vérité, est très proche d’"alètéia", l’errance. Le physicien Empédocle se désignait comme errant malgré sa certitude de parler vrai sous le contrôle des Muses. Paradoxe ? Peut-être pas, si on réfléchit à sa vocation "à la haine et au furieux délire". Le Cosmos, ce grand Vivant à la belle Apparence ne l’a pas toujours été. Il l’est devenu par la haine et la violence. Le monde se fonde sur quatre éléments distincts: Terre, Eau, Air, Feu. Et c’est de leurs rencontres, de leurs oppositions, scissions et réunions, de leurs harmonies et de leurs conflits, que proviennent tous les phénomènes. Empédocle est fasciné par le volcanisme: un événement monstrueux ou miraculeux qui réalise l’impossible. L’air et la terre s’enflamment, l’éruption est une fusion qui s’écoule en rivières de lave incandescente sur les flancs du cratère. La cause du phénomène est inaccessible, enfouie dans les profondeurs de la terre. Le paysage est bouleversé, l’air irrespirable, les nuages de cendre obscurcissent le ciel, la terre se fracasse et s’ouvre sur des béances insondables. La volonté de savoir qui anime le sage ne recule pas face au chaos et à la désolation. Dans sa quête de vérité, elle le précipite dans l’Etna, qui ne rendra que ses sandales. Où sont l’alètheia et l’alètéia ? Les erreurs d’Empédocle résultent de son errance. Sa fascination, sa terreur admirative, le délire du discours poétique, la fureur du désir de savoir. Quelle est la place de la haine dans cette dévastation ? La réponse est dans le texte.
"Elle enfanta aussi la mer inféconde aux furieux gonflements, Flot, sans l’aide du tendre amour. Mais ensuite, des embrassements de Ciel, elle enfanta Océan aux tourbillons profonds, Coios, Crios, Hypérion, Japet, Théia, Rhéia, Thémis et Mnémosyne, Phoibé, couronnée d’or, et l’aimable Téthys. Le plus jeune après eux, vint au monde Cronos, le dieu aux pensers fourbes, le plus redoutable de tous ses enfants et Cronos prit en haine son père florissant". Aristote, philosophe logique, corrige ces errances et remet les éléments en place. Dans sa "Métaphysique", il reproche à son prédécesseur ses incohérences avec un certain mépris ironique. "Empédocle semble dire que le fait que l’amitié et la haine commandent et mettent tour à tour en mouvement est un attribut nécessaire des choses et que, dans l’intervalle, elles se reposent alternativement. Mais, si l’on poursuit et si l’on s’attache à l’esprit, non à la lettre de ses propos, qui ne sont que de misérables bégaiements, on trouve que l’amitié est la cause des biens et la haine celle des maux". Voilà donc notre philosophe de la Haine primordiale et de l’Amour consolateur habillé pour l’hiver ! La physique d’Empédocle n’est pas claire: elle se fonde sur la distinction originaire des quatre Éléments, mais elle les mélange, les réunit pour qu’ils s’opposent et se séparent à nouveau. Tantôt le Tout est harmonieux dans la différence, tantôt il est discordant dans la distinction. Il y a identité, puis altérité. Parfois l’amitié règne sereinement, parfois la haine détruit furieusement. Empédocle échoue à penser le devenir comme unité des contraires, Héraclite, le premier philosophe historique y avait réussi. La psychologie d’Empédocle est équivoque, Aristote la précise au livre II, chapitre 2 de "La Rhétorique" en distinguant la colère de la haine. "On se met en colère lorsqu’on a des ennuis et, quand on éprouve des ennuis, c’est qu’on désire quelque chose. On se met en colère quand les événements sont contraires à notre attente, nous nous fâchons plus contre nos amis que contre ceux qui ne le sont pas". La colère est guérissable avec le temps, la haine est inguérissable. La première cherche à faire de la peine, l’autre à faire du mal, l’homme en colère éprouve de la peine, le haineux n’en éprouve pas. C’est que l’un veut que celui qui a provoqué sa colère souffre à son tour : l’autre que l’objet de sa haine soit anéanti. La colère place hors de soi, parfois parce que l’autre refuse de rester à sa place, alors que l’objet de la haine peut annuler la subjectivité par son omniprésence intolérable. Dans la colère, on est hors-sujet, dans la haine, on est hors-champ, parce qu’un objet obscène occupe toute la scène. Les rectifications d’Aristote et son réalisme peuvent être utiles au présent essai d’herméneutique du mythe de Kronos. Nous l’entreprenons avec un principe non orthodoxe: l’articulation d’une lecture symbolique du récit avec sa lecture réaliste. Autrement dit, nous allons faire comme si la légende était véridique, ou encore, comme si son sens caché était évident. L’avantage espéré est de faire comprendre les apories du mythe, ses impasses et sa répétition. L’histoire de Kronos recommence en effet, dans le texte d’Hésiode, avec Zeus, le premier dieu vivant qui échappe à la dévoration.
"Au commencement exista le Chaos, puis la Terre à la large poitrine, demeure toujours sûre de tous les Immortels qui habitent le faite de l'Olympe neigeux ; ensuite le sombre Tartare, placé sous les abîmes de la Terre immense, enfin l'Amour, le plus beau des dieux, l'Amour, qui amollit les âmes, et, s'emparant du cœurde toutes les divinités et de tous les hommes, triomphe de leur sage volonté". Avant la castration du ciel, on ne sait pas qu’il est vide, on le croit, on le fantasme plein, pour oublier sa pesanteur. Le geste de la serpe qui fend l’éther est chrono-logique: le temps commence par un événement initial. La castration est inaugurale, le possible infini s’ouvre sur le réel momentané, instantané, immédiat. La roue du temps ne tourne plus sur elle-même dans le vide, elle tourne sur la terre. Le travail commence, la production du monde humain a désormais lieu d’être, elle se réalise. Grâce à la castration d’Ouranos par Kronos, nous existons. L’existence précède l’essence, il faut exister d’abord (au sens de vivre) pour être ensuite et persévérer dans son être, c’est-à-dire désirer. Aristote a raison : l’homme est un "zoon logikon", le vivant parlant, son devenir étant le "zoon politikon", qui vit dans une cité et discute de ce qui est juste avec ses semblables. Revenons à la Haine originaire et aux hésitations d’Empédocle. En tant que physicien mythologique, il n’a pas compris Hésiode, dont le récit permet à la pensée de se débarrasser du fantasme chtonien de la génération spontanée en lui substituant la reproduction sexuée. Le "néos", le nouveau-né, a pour origine l’union d’une femme et d’un homme, sa vie n’est plus élémentaire mais complexe. Selon Aristote, physicien logique, il n’a pas compris non plus le mouvement qui suppose un monde divisé en lieux d’êtres fixes dont on s’éloigne et que l’on rejoint. Il ne fallait pas mélanger avec ce monde la haine ni l’amour, mais les laisser à l’extérieur, comme désirs humains, tour à tour destructeurs et constructeurs. L’aventure humaine doit être lisible, pour être compréhensible, nous devons la prendre avec nous. Le geste castrateur de Kronos est celui d’un "lieu-tenant", un officier agissant sur l’ordre de sa mère-capitaine, tenant de lieu d’être à ce qui n’a pas encore eu lieu: l’événement de la Haine primitive. L’espace terrestre mobile, la surface de la Terre "à la large poitrine" était agité de sursauts: les tremblements de terre, les éruptions volcaniques. Gaia souffre, elle se plaint et gémit, elle est en colère. Kronos le Haineux entend sa plainte, répond à sa colère. Mais sa réponse se retourne contre lui: le mouvement violemment circulaire de la serpe fendant l’espace le mutile réellement en s’achevant. La haine de Kronos est sans objet : le ciel n’est pas un père, le ciel est vide et silencieux parce qu’il n’a rien à dire. Le lieutenant Kronos obéit, il suit les ordres du capitaine Gaia en rétablissant l’ordre naturel contre l’hubris, l’excès de la copulation permanente. La jouissance stérile est abolie, la jouissance féconde lui succède. Le genre humain peut se reproduire, s’auto-engendrer, et il n’y a plus de génération chtonienne, plus d’autochtones, de Terriens, encore moins d’enfants de la terre qui seraient muets.
"Ensuite les habitants de l'Olympe produisirent une seconde race bien inférieure à la première, l'âge d'argent qui ne ressemblait à l'âge d'or ni pour la force du corps ni pour l'intelligence. Nourri par les soins de sa mère, l'enfant, toujours inepte, croissait, durant cent ans, dans la maison natale". Kronos n’est pas né, c’est le fils chtonien de Gaia, la Terre Immense, retenu dans ses entrailles obscures par Ouranos, le Ciel qui recouvre la Terre en permanence. Ses pensées sont retorses parce qu’elles sont d’emblée haineuses, comme l’oppression de la Terre par le Ciel immensément pesant. Gaia veut s’en détacher, respirer, prendre l’air pour se remuer, ne plus être confinée dans son immobilité douloureuse. Quelque chose doit être tranché, il faut créer un espace vide entre la Terre et le Ciel. L’air, l’éther, doivent être fendus, déchirés pour que les fruits de la terre voient enfin le jour et qu’ils s’alimentent de la lumière. Cette opération sera une castration: parce qu’Ouranos s’unit à Gaia en permanence, cela doit cesser. Kronos est le seul à répondre à la demande de Gaia qui a fourbi dans ses entrailles l’arme du crime, une serpe à la lame affutée, capable de déchirer les chairs les plus coriaces. Ouranos n’est pas un père réel, il n’en a pas la cohérence matérielle, le ciel ne contient que de l’air en mouvement. Le drame se noue dans le geste rapide et violent de Kronos qui ne rencontre naturellement aucun attribut viril, mais se termine sur ceux de son auteur. Kronos se châtre lui-même en croyant châtier son père haineux. Ses bourses retombent sur terre avec le sang de la blessure, le sperme tombe dans la mer, forme l’écume des flots ("aphrós" en grec), dont va naître Aphrodite, la Vénus des Romains, déesse du désir, de l’amour et de la sexualité. Le Cosmos se structure ensuite comme un continuum spatio-temporel. Il y aura une chronologie de l’action, des faits comme des phénomènes. Mais le destin tragique de Kronos n’est pas achevé. Le non-né s’est auto-mutilé, ses frères et sœurs monstrueux et divins sortent des ténèbres mais lui, il ne peut engendrer. Que peut-il se passer ? L’éternel retour du même. Kronos épouse Rhéia, sa sœur, autre figure de Gaia la Terre. De leur union incestueuse sont issus des enfants à nouveau chtoniens, et Kronos recommence l’histoire d’Ouranos. Redoutant d’être détruit par eux, saisi par la haine, il les dévore à leur naissance. Goya a représenté dans une des Peintures noires de sa maison un Saturne, transposition romaine de Kronos, en ogre furieux au regard halluciné qui dévore un de ses fils. Pour échapper à la dévoration, il demande à Rhéia de le transformer en pierre recouverte de langes qui trompent l’ogre chronophage. Ne pouvant naturellement digérer la pierre, Kronos est forcé de la vomir. Après cet événement de répulsion originaire, Kronos est réduit à l’impuissance: il n’engendrera plus rien, l’âge des Dieux olympiens est venu, il sera suivi de l’âge des Hommes enfin, après le combat des Dieux et des Titans. On n’en a pas fini pour autant avec la répétition, qui se poursuit dans la Tragédie inventée par les Grecs pour opérer la catharsis, la purification des pulsions et des passions haineuses. Œdipe en est le paradigme. C’est le dernier fils de la Terre, il se croit tel parce qu’il se pense orphelin. Le berger-esclave qui l’a recueilli lui a traversé les jarrets pour y faire passer une corde afin de le transporter sur ses épaules. Il en restera claudiquant, ce qui lui vaudra son surnom de "Boiteux", qui s’applique aux enfants chtoniens dans les mythes.
"Parvenu au terme de la puberté et de l'adolescence, il ne vivait qu'un petit nombre d'années, accablé de ces douleurs, triste fruit de sa stupidité, car alors les hommes ne pouvaient s'abstenir de l'injustice; ils ne voulaient pas adorer les dieux ni leur offrir des sacrifices sur leurs pieux autels, comme doivent le faire les mortels divisés par tribus". Lévi-Strauss, dans la méthode structuraliste, l’interprètera comme une impossibilité de s’appuyer sur la Terre pour reprendre des forces. Œdipe réalise la sinistre prophétie: en chemin, il croise son véritable père et le tue. Ayant répondu à la question du Sphinx, il prend la place de ce père, épouse la reine de Thèbes, Jocaste, qui est sa véritable mère. Le plus clairvoyant des hommes n’a rien vu venir. Il quittera la ville après s’être auto-puni en se crevant les yeux. Ce que Freud appelle complexe d’Œdipe n’est, selon Lévi-Strauss et René Girard, que la pitoyable histoire d’un bouc émissaire chassé de la Cité pour y avoir apporté l’obscénité scandaleuse du mal. Œdipe est le dernier chtonien victime de la haine des hommes, cette Haine originaire, élémentaire, dont nos désirs proviennent peut-être. Selon la Théogonie d'Hésiode, Gaïa fut la première créature à naître du Chaos primordial, en même temps que leTartare, le monde souterrain, Nyx, la nuit, l'Erèbe, les ténèbres et Eros, la divinité de l'amour générateur. Gaïa donna naissance à Ouranos, le ciel; Pontos, le flot et aux hautes montagnes. Ouranos s'unit alors à sa mère et engendra les Titans et les Titanides, parmi lesquels figurent Cronos et Rhéa, les parents de Zeus et de ses frères et sœurs. Egalement Océan et Thétys, les divinités de l'océan, fleuve coulant alors autour de la terre. Ouranos et Gaïa engendrèrentaussi les trois premiers cyclopes (Brontés, Stéropès et Argés), les Hécatonchires (Cottos, Biarée et Gyés). Nyx et l'Erèbes'unirent pour donner naissance à Héméra (le jour) et Aether (le ciel supérieur). Ouranos avait en horreur les montrueux cyclopes et les géants aux cent bras; il ne leur permit pas de voir le jour et les repoussa dans le sein de leur mère,de sorte que le corps de Gaïa fut déchiré par la douleur. Indignée par la tyrannie de son époux, elle donna à son fils Cronos une faucille en silex et lui ordonna d'émasculer son pèrelorsque, la nuit venue, il s'étendait. Cronos obéit et lança les organes génitaux tranchés loin dans la mer. Des gouttes desang qui tombèrent sur la terre, naquirent les Erinyes (furies), les Géants et les Méliades. Gaïa aida Rhéa, la femme de Cronos qui dévorait également ses enfants, à sauver le dernier né Zeus. Au moment où Cronos allait avaler l'enfant, elle lui donna une grosse pierre qu'il dévora à la place, puis elle cacha le bébé dans une grotte, en Crète, où il grandit. À l'âge adulte Zeus, se révolta contre son père. Il délivra ses frères et soeurs. Il libéra les cyclopes et les hécatonchires prisonniers dans le tartare, les arma d'éclairs; le combat dura dix ans et lorsque Zeus remporta la victoire, il emprisonna lesTitans ennemis et, parmi eux, son père, dans les profondeurs du Tartre. Mais cela mécontenta Gaïa, qui jugea tyrannique l'emprisonnement des Titans. Elle s'unit au Tartare et enfanta le monstre Typhon qui pris sa défense. Par ailleurs, elle incitales géants conduits par Eurymédon et Porphyrion à se rebeller contre Zeus: cette guerre fut la "Gigantomachie". Gaïa produisit une herbe dont le suc rendit les géants immortels et invincible à la guerre.
"Bientôt Jupiter, fils de Saturne, les anéantit, courroucé de ce qu'ils refusaient leurs hommages aux dieux habitants de l'Olympe. Quand la terre eut dans son sein renfermé leurs dépouilles, on les nomma les mortels bienheureux; ces génies terrestres n'occupent que le second rang, mais le respect accompagne aussi leur mémoire". Zeus fit régner partout l'obscurité et découvrit lui-même la plante qu'il cueillit. Puis, avec beaucoup de difficulté, il réussit à vaincre ses ennemis, avec l'aide des dieux et des déesses qui lui étaient fidèles. Il enferma alors les Géants dans la terre, d'où ils étaient sortis. Mais Gaïa rendit aussi un service à Zeus. Quand celui-ci épousa Métis en premières noces, elle lui prédit que le fils néde cette union le remplacerait sur le trône des dieux; aussi il avala Métis. il fit jaillir Athéna. Gaïa assista au mariage de Zeus et d'Héra et offrit à Héra les pommes d'or que gardaient les Hespérides. Elle passait pour l'inspiratrice de nombreux oracles et prophéties. C'est elle qui, selon la légende, fonda le sanctuaire pythique de Delphes, où, à l'origine, un culte lui était rendu. Elle transmit le sanctuaire à Thémis, mais celle-ci céda ses droits à la Titanide Phoebé, qui, à son tour, offrit l'oracle à Apollon. Le serpent python appartenait à Gaïa et, lorsque Apollon le tua, il dut la dédommager du meurtre, fonder les jeux pythiques et employer la prêtresse pythique pour rendre ses oracles. Gaïa veillait à l'accomplissement des serments, dont beaucoup étaient prononcés en son nom. Elle punissait ceux qui les rompaient et leur envoyait les Erinyes pour la venger. Elle s'unit à Pontos et donna naissance à des divinités marines: Nérée (le père des Néréides et de Thétis), Thaumas, Phorcys, Ceto et Eurybie. Elle eut aussi d'autres enfants, dont des monstres, comme Echidno qu'elle engendra avec le Tartare, Erichthonion, qui naquit de la semence d'Héphaïstos et, selon certains auteurs, Triptolème, qu'elle eut d'Océan. Elle produisit le scorpion, qui attaqua le chasseur géant Orion, lorsque ce dernier menaça de détruire toutes les bêtes sauvage de la terre, et lui infligea une morsure mortelle. Gaïa possédait de nombreux autels dans toute la Grèce, alors que son époux n'en avait aucun. Progressivement, on en vint à mépriser cette vision primitive de la nature, et l'homme moderne, imbu de cartésianisme e tde matérialisme, oublia le rôle fondamental joué par la Terre vivante en tout premier lieu parce qu'elle fut fertile, dans son existence. Il l'a négligée et maltraitée. Cependant, il semble qu'une prise de conscience s'opère actuellement et que l'homme retrouve une vision globale de lui-même comme partie intégrante du cosmos, donnant accès au sacré. Gaia et Ouranos ne sont ni mère ni père. Ce sont des métaphores de l’origine ("origo", naissance, provenance), fantasmatique de la vie elle-même. L’idée d’origine renvoie dans le passé le plus éloigné l’impossibilité d’un premier commencement. Comment le temps a-t-il commencé ? Depuis quand y a-t-il des êtres vivants ? Il n’y a pas de raison du premier commencement, c’est un événement inexplicable, la béance, d’où émerge l’être soudainement réel.
Bibliographie et sources:
- Aristote, "Métaphysique"
- Georges Bataille, "Les larmes d'Eros"
- Clément d’Alexandrie, "GaÏa"
- Stella Georgoudi, "Les dieux d'en haut"
- Hésiode, "La Théogonie"
- Hésiode, "Les Travaux et les Jours"
- Homère, "Hymna à Apollon"
- Déméter, "Les Hymnes homériques"
- P. Chantraine, "Dictionnaire étymologique de la langue grecque"
- Sophocle, "Tragédies"
- Rick Riordan, "Héros de l'Olympe"
- John Herbert Varley, "La Trilogie de GaÏa"
- John Weston, "La déesse GaÏa"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Plusieurs divinités étrangères, d'origine orientale, ont fusionné pour constituer le mythe d'Artémis: la Bendis des Thraces, l'AnaÏtis des Perses et des Lydiens, la Dyctrynna des Crétois, protectrice des marins et des pêcheurs, la sanguinaire Artémis de Tauride qui raffolait de victimes humaines, celle d'Ephèse, symbole de la maternité et de la fécondité dont leculte était lié aux prêtresses armées existant à Ephèse et en Asie Mineure, les Amazones. En Arcadie, on adorait la sœur d'Apollon dont elle partageait les exploits et les combats, la demi-sœur d'Hermès, le fruit des amours de Zeus et de Lèto: celle-ci accoucha sans douleur dans l'île aux cailles près de Délos qui lui fut consacrée, où elle avait été transportée sur les ailes du vent du Sud, pour échapper à la colère d'Héra, épouse de Zeus. Neuf jours après sa naissance, Artémis délivra sa mère de son frère Apollon. Artémis avait pour attribut la caille, le chien et la biche. Diane ou Artémis, fille de Latone et de Jupiter, sœur jumelle d'Apollon, née à Délos. Elle est née dans l'île d'Ortygie, triomphant des persécutions d'Héra, un jour avant son frère. Son nom semble venir de l'adjectif grec artémès, signifiant "en bonne santé." Elle vint au monde quelques instants avant son frère. Quand elle fut en âge de satisfaire ses goûts d'indépendance, elle alla trouver son père, lui fit part de ses intentions et le pria d'en favoriser l'essor. Jupiter l'écouta: "D'abord, dit-elle, ne me parlez pas de mariage: je n'en veux à aucun prix. Je veux être libre de circuler à ma fantaisie." Témoin des douleurs maternelles de Latone, elle conçut une telle aversion pour le mariage qu'elle demanda et obtint de Jupiter la grâce de garder une virginité perpétuelle comme Minerve, sa sœur. Jupiter l'arma lui-même d'un arc et de flèches et la fit "Reine des Bois". Il lui donna un cortège de soixante nymphes appelées Océanies et de vingt autres nommées Asies dont elle exigeait une inviolable chasteté. Déesse de la chasse, elle était représentée vêtue d'une tunique courte chaussée de sandales, un carquois chargé de flèches sur le dos, les cheveux retenus par un bandeau.
Mais elle était avant tout une déesse lunaire formant avec Hécaté et Séléné un aspect de la triple déesse Lune. Dotée de nombreux pouvoirs, elle provoquait la maladie ou la mort soudaine chez les mortels et pouvait susciter des épidémies et les guérir, et favoriser les accouchements. On l'invoquait pour la fécondité des troupeaux et des femmes. Elle a donné son nom à l'armoise ("artemisia"), plante médicinale employée comme emménagogue. Déesse de la musique sous le nom d'Artémis Hymnea, elle présidait au chant, dansait en compagnie des Muses, des Charites ou des Nymphes. Fière de son éternelle virginité, cruelle et vindicative, préférant aux joies du mariage, celles de la chasse à la guerre, la"Jeune Fille à l'Arc d'Argent" exigeait de ses nymphes une chasteté inconditionnelle. Malheur à celle qui succombait aux avances d'un dieu ! Ainsi, Callisto, séduite par Zeus et découverte par la déesse-vierge, fut métamorphosée en ourse et aurait été mise en pièces si Zeus ne l'avait pas transportée au ciel parmi les Constellations. Elle apparait donc surtout comme la déesse des femmes et des vierges. Quant aux hommes, gare à ceux qui s'aventuraient auprès d'elle. Actéon, fils d'Aristée, qui la contempla se baignant dans un torrent, fut changé en cerf et dévoré par ses propres chiens. En s'associant à son frère jumeau Apollon, elle se venge de Niobé, reine de Thèbes (fille de Tantale et épouse d'Amphion,roi de Thèbes). En mettant au monde sept (ou six) garçons et sept (ou six) filles, Niobé se vante d'être plus féconde que leur mère Léto: Artémis et Apollon tuent par leurs flèches transperçantes six filles et six garçons de Niobé et seulement deux enfants parviennent alors à s'enfuir. Niobé, désespérée, s'enfuit pour se réfugier à Sipyle en Lydie, en Asie-Mineur, chez son père. Là elle est transformée à jamais en une pierre coulant des larmes jour et nuit. La vierge indomptable se laissa cependant attendrir par son compagnon de chasse, Orion mais elle le blessa par mégarde par l'une de ses flèches. Désespérée, elle implora le fils d'Apollon, Asclépios, de le ramener à la vie. Mais Zeus ne lui enlaissa pas le temps et foudroya Orion. Artémis plaça son effigie parmi les étoiles où il est poursuivi par le scorpion pour l'éternité. Une autre tradition prétend qu'Orion essaya de la séduire lors d'une partie de chasse. Furieuse, la déesse appela un scorpion dont la piqûre mortelle eut raison de l'audacieux.
Hippolyte sut lui aussi toucher le cœur d'Artémis. Il se consacra à elle et fit vœu de chasteté, provoquant la jalousie de sa rivale, Aphrodite. Pour se venger, celle-ci inspira à Phèdre, l'épouse de Thésée, père d'Hippolyte, une folle passion pour son beau-fils qui dédaigna ses avances. Furieuse, Phèdre la calomnia auprès de Thésée qui chassa son fils et demanda à Poséidon de le punir sévèrement. Hippolyte fut déchiqueté par ses propres chevaux effrayés par un monstre marin envoyé par le dieu des océans. Artémis lui fit don de l'immortalité et la légende veut qu'il continue à vivre près du lac d'Aricie. Artémis, pour aider son frère Apollon, perce de ses flèches l'infidèle Coronis, la mère d'Asklépios. Dans l'épopée de la guerre de Troie, Artémis empêche temporairement le départ des flottes des armées grecques vers la ville de Troie en levant des vents contraires car elle se juge offensée par le roi Agamemnon qui a tué une biche dans un de ses sanctuaires (ou selon d'autres versions, Agamemnon s'est vanté d'être plus adroit à la chasse que la déesse elle-mêmeou un meilleur arché qu'elle). En interrogeant les oracles, Agamemnon apprend que pour lever cette sanction divine, il doit sacrifier sa fille Iphigénie à Artémis. Pressé dans son entreprise guerrière, Agamemnon accepte ce sacrifice mais au dernier moment, Artémis sauve Iphigénie en lui substituant, sur le bûcher, une biche; elle la transporte dans les airs et elle fait d'elle sa prêtresse en Tauride. Artémis envoie un sanglier qui dévaste le royaume de Calydon, car son roi Œnée, lors d'un sacrifice offert à toutes les divinités d'Olympe pour les remercier d'avoir donné de bonnes récoltes, avait oublié de lui en consacrer une partie. Une ourse était entrée dans son enceinte sacrée près d'Athènes et elle avait été apprivoisée par les visiteurs du temple. Un jour, l'ourse, n'en pouvant plus, griffe une petite fille, qui ne cessait pas de l'agacer. Les frères de la petite fille, furieux, tuent la bête; Artémis se juge offensée dans son propre sanctuaire, alors elle se venge en dévastant la cité d'une peste. Suite à cette sanction divine, les fillettes d'Athènes viennent au temple d'Artémis apprendre à être sages "faire l'Ourse", en courant et dansant, torches en mains, pour la Déesse.
"Les femmes sentent-elles vraiment que telle ou telle parole passe sur les lèvres sans sortir du cœur ?" Elle habite dans des régions portant en grec le nom d'eschatiai: les extrémités, les confins extrêmes des territoires des hommes, les limites du territoire cultivé et de l'espace sauvage, les frontières entre la Civilisation et de la Sauvagerie, dans les montagnes, les bois et les sombres forêts, la où elle chasse les animaux sauvages. Elle descend aussi vers l'Océan, vers les embouchures des fleuves, les lagunes et les marécages et les bords des lacs et des fleuves. La nuit, elle danse avec ses Nymphes, sur la prairie. Déesse de la chasse et de la nature sauvage, "Dame des fauves" d'après Homère dans l'Iliade, elle est belle, chaste, vierge et farouche, avec des grands talents de chasseresse. Son temple le plus célèbre était incontestablement celui d'Ephèse. Durant deux cent vingt ans, toute l'Asie concourut à le construire, l'orner et l'enrichir. Les immenses richesses qu'il contenait furent sans doute la cause des différentes révolutions qu'il éprouva. Ou prétend qu'il fut détruit et reconstruit sept fois. Cependant l'histoire ne mentionne que deux incendies de ce temple: le premier par les Amazones, le second par Erostrate, la nuit même où naquit Alexandre. Il fut entièrement détruit l'an 263, sous l'empereur Gallien. Artémis est identifiée, à Rome, avec Diane la chasseresse. Comme Apollon, elle a différents noms: sur la terre, elle s'appelle Diane ou Artémis, au ciel, la Lune ou Phébé, aux Enfers, Hécate.Artémis appartient à la race des déesses frondeuses, ancètres de toutes les militantes du monde, suffragettes, féministes,chouannes, communards. On retrouve en elles l'élan dynamique de tous ceux qui luttent ardemment pour la liberté sociale ou sexuelle ou pour l'émancipation de la femme. Sur le plan psychologique, la légende des guerrières combattant l'homme, les armes à la main, figure la victoire de l'animus, principe masculin, au détriment de l'anima, principe de la féminité. Pour les psychanalystes, le mythe d'Artèmis et des déesses vierges-guerrières est l'illustration du complexe de castration, se manifestant chez la femme par l'inacceptation de son sexe et de sa fonction naturelle.Le mythe d'Artémis et Actéon se trouve dans l’iconographie grecque dès l’époque archaïque. Actéon, soit par imprudence, soit par désir, ne peut que voir la déesse nue, unique parmi les Nymphes, car, dit l’Odyssée, elle les dépasse toutes en grandeur et en beauté. La France continua à donner son essor à ce fragment mythique dans la sauvagerie policée du Fontainebleau de François I er, et les amours de Diane de Poitiers et d’Henri II jusqu'au bain de Diane, raffinée, par Boucher au XVIIIème siècle: une femme dénudée non plus étrange comme Artémis, mais désirable.
La pudeur et la virginité d’Artémis sont une allégorie des interdits qui protègent la nature. La vengeance de la "Dea silvarum" est celle de l’ordre du monde mis en péril par une pulsion excessive, l’hubris, la démesure. Cette pléthore de références ayant transcendé les siècles et connu des mutations idéologiques conséquentes, brouille les pistes et rend le personnage de Diane d’autant plus énigmatique. Actéon l’a payé de sa vie, Tirésias de sa vue, ou encore Sémélé, la mère de Dionysos, fut-elle consumée à l’instant de voir Zeus, son amant. Les métamorphoses des dieux protègent les hommes : l’éclat du corps divin est trop intense pour être supporté par les obscurs humains. Mais aussi, ce voile qui recouvre le regard des hommes est signe de méconnaissance : ils ne peuvent déceler la présence divine derrière leurs formes multiples. Cela est un cadre général du monde grec : le divin ne se donne pas, il se dérobe. Malheur à qui ira contre cette loi, qui fait partie des vieilles lois divines, celles de Cronos, comme l’a formulé Athéna. Mais aussi, bien connue est l’impitoyable volonté des dieux : la guerre de Troie en est parsemée. Artémis y joua, entre autres, un rôle fameux: c’est à elle qu’Agamemnon sacrifia sa fille Iphigénie, déclenchant la tragédie des Atrides. Deux causes à cela, nous dit le mythe dans son chatoiement, sans qu’il soit besoin de choisir entre l’une et l’autre. La première version avance que, s’étant arrêté sur la route de Troie, à Aulis, le roi tua une biche lors d’une chasse et eut l’impudence de comparer son adresse à celle d’Artémis. La seconde affirme que, alors qu’Iphigénie était toute jeune née, Agamemnon promit à Artémis le plus beau fruit de l’année, promesse qu’il ne tint pas. Bien plus tard, la déesse se souvint de cette parole non accomplie, et réclama le plus beau fruit de cette année-là. Iphigénie fut sacrifiée. Légèreté d’Agamemnon, qui dans l’un et l’autre cas traite avec désinvolture la déesse. Dès les premiers vers de l’"Iliade", Artémis s’affirme dans son intransigeance. Déesse de la chasse et de l’"eschatia", les zones des confins sauvages du territoire de la cité, c’est une vierge farouche, à la fois présidant aux accouchements et tueuse de femmes. Elle est patronne de la "paidéïa", de l’éducation de la jeunesse et des rites de passage. C’est aussi la déesse des tromperies dans les guerres dites "d’anéantissement". Enfin, son culte fait appel au masque, comme c’est le cas de Dionysos, le dieu de l’ivresse et de la possession féminine, et de Gorgô ou Méduse, l’ultime figuration de la mort dans la culture grecque.
Il faut se méfier des idées reçues et de la littérature accumulée au cours du temps. Son image s’accorde avec l’idée que les Anciens se faisaient de la nature. Ils ne la voyaient pas à la façon doucereuse de Jean-Jacques Rousseau ou des promeneurs du dimanche. Ils la savaient redoutable aux faibles et inaccessible à la pitié. C’est par la force que Diane-Artémis défend sa pudeur et sa virginité, c’est-à-dire le royaume inviolable de la sauvagerie. Elle et son frère Apollon sont nés à Délos, l’île sacrée du dieu solaire, lieu où aucune femme durant l’Antiquité ne pouvait accoucher et aucun humain mourir. Délos, île vagabonde, est arrimée au fond marin depuis le temps de cette naissance double. Létô y accoucha seule, sous le coup de la vindicte jalouse d’Héra. Artémis, sortie première du ventre maternel, aida à la délivrance d’Apollon. Elle est depuis lors la déesse qui préside aux accouchements, qui est nomos des dieux et non loi humaine, elle se nomme alors Artémis "Lokhia" (Accoucheuse). "L’hymne à Artémis" de Callimaque fait préciser à la déesse, encore enfant, assise sur les genoux de Zeus cette fonction: "J’habiterai les monts et ne fréquenterai les cités des hommes qu’appelée à l’aide par les femmes que tourmentent les âpres douleurs; les Moires, à l’heure même où je naquis, m’ont assigné de les secourir, car ma mère me porta et m’enfanta sans souffrance, et sans douleur déposa le fruit de ses entrailles". Artémis "Courotrophore" suit l’enfant plus loin. C’est sous son égide que se déroule l’éducation jalonnée de rituels initiatiques pour atteindre l’âge adulte. L’enfant navigue pour les Grecs entre l’humain et l’animal, entre l’un et l’autre sexe. Il n’est pas encore fini, il est indéterminé, il flotte entre deux mondes, sans être tout à fait humain ni tout à fait sexué. Le terme lacédémonien de "pôlos", jeune cheval, désignant à la fois les jeunes filles et les jeunes garçons, vient marquer cette sauvagerie impétueuse commune à la jeunesse. Ainsi comprend-on que les jeunes soient des êtres à dresser et fassent l’objet d’une éducation dont la dureté est la règle, spécifiquement à Sparte. Les Lacédémoniens font de leurs filles des femmes lors d’un rituel dédié à Artémis durant lequel elles ont d’abord la tête rasée pour accéder au statut de jeunes mariées: les cheveux coupés des jeunes femmes s’opposent à la fois à la chevelure flottante des jeunes filles et à la longue chevelure des hommes. Raser les cheveux des femmes revient donc à les dompter, à les désensauvager et à les soustraire à Artémis pour les introduire dans les mondes d’Héra et d’Aphrodite.
"L'Iliade est, ou renferme, la plus ancienne littérature grecque. Il est écrit dans une langue riche et magnifique, aboutissement manifeste d'une recherche expressive séculaire, preuve irréfutable de civilisation". À Athènes, les jeunes filles donnaient leur poupée à Artémis, se défaisant de leur chère chose, se libérant de leur enfance, pour pouvoir elles-mêmes enfanter. Un groupe de filles, représentant leur classe d’âge, étaient recluses entre cinq et dix ans dans l’Artémision de Braurôn, au bord de la mer, dans les méandres marécageux d’un fleuve. Cette réclusion, qui est équivalente à un retour à la sauvagerie, est une expiation, celle du meurtre d’une ourse apprivoisée, animal artémisien vivant dans l’enclos sacré, tuée par des frères en représailles d’un coup de griffe donné par l’animal à leur sœur. La colère de la déesse lança la peste sur Athènes. Depuis, les recluses font les "Ourses", elles courent dans l’enclos du sanctuaire sauvage, torches en main, dansant et chantant pour expier le meurtre et apaiser la déesse. À Braurôn, les petites filles apprennent à devenir sages dans une traversée de la sauvagerie. Artémis est la déesse du passage, du moment transitoire où les choses sont encore indéterminées, mais où l’éducation est tout de même là pour tracer un chemin. Quand une guerre éclate, Artémis se fait "Sôteira", Sauveuse, pour ses amis, cruelle pour ses ennemis. Les ruses d’Artémis brouillent les pistes, rompent les liens entre les signes et ce qu’ils désignent en leur usage courant, ses subterfuges corrompent l’entendement. À Mégare, Artémis perd les Perses ennemis dans la sauvagerie des montagnes, faisant tomber une nuit inopinée, les effrayant de se sentir perdus et les rendant attentifs à un rocher qui gémit de bien humaine façon : ils épuisent toutes leurs redoutables flèches contre cette voix de pierre et la gabegie de leurs munitions en fait des vaincus. Artémis brouille les esprits aussi bien que les chemins, la panique qu’elle impose transforme les Perses pleins de fureur en guerriers apeurés à l’esprit confus. Ce qui guide Artémis, à l’instar de son frère Apollon, c’est l’horreur de l’"hybris". Elle n’est pas purement, comme le sont Athéna et Hermès, une figure de l’intelligence rusée, de la "mètis". Il semble en fait que ses stratagèmes se fondent toujours en un miroir tendu à la victime pour qu’elle y mire l’horreur de sa sauvagerie. Pas tout à fait éloignée, pas tout à fait pareille, les Grecs font d’Artémis une étrangère, à l’instar de Dionysos, le dieu du vin et de la transe, dieu qui conduit les femmes sur les territoires ensauvagés d’Artémis. C’est sous l’effet de la "mania" divine que les ménades dévorent la chair crue des faons. Artémis est effectivement une étrange déesse: la sauvagerie de la chasse saute aux yeux quand se brouille l’image de la statuaire classique de la course d’Artémis dans les bois: court vêtue du chiton relevé pour ne pas entraver ses mouvements, le manteau attaché autour du buste et l’arc vacant sur une épaule, sur l’autre le carquois.
"Les mythes représentent la science des premiers âges, ils sont le résultat des premières tentatives des hommes pour expliquer ce qu’ils voient autour d’eux." Artémis n’est pas que l’altière vierge. Elle est dégoûtante de sang, elle dépèce le gibier, elle enfonce le poignard dans les chairs pour en nourrir les Cyclopes et Héraclès, puisque les dieux, eux, ne mangent ni ne saignent: l’ambroisie leur donne la vie éternelle et seule la fumée des sacrifices les nourrit. Si la pensée grecque a tenté un traitement du réel débordant de l’humanité en domptant les pulsions via la "paidéïa", elle a su en même temps que cela jamais n’était gagné. Il suffit d’un rien, d’un manquement même accidentel aux dieux, pour que le monde se mette à sonner des bruissements de l’entrée dans l’"hybris", le hors-limite. Celui qui est pris par elle ne soutient plus le lien social, il vient le détruire de l’intérieur comme Méléagre, et en sera à son tour consumé. L’intolérance, voire la cruauté d’Artémis face aux franchissements de la limite en font une déesse soutenant une certaine fonction. Elle vient frapper celui qui dépasse les frontières imposées par la Loi. Nous y reconnaissons l’agent de la castration, le père qui endosse le masque d’Artémis et vient en agiter l’horreur. Qui ne consent à perdre se retrouvera démuni de tout. Les terres des confins, les terres sauvages, sont des lieux d’une jouissance sans frein, pour autant que les humains y amènent quelque chose. Car si la déesse mène une chasse terrible dans les "eschatiai", elle n’est pas pour autant du côté des satyres, elle est vierge et ce n’est pas pour rien, elle y règne en maintenant pour les humains les limites de ce qui fait "hybris", fureur, excès de jouissance. Artémis a lâché ses chiens sur Actéon qui a dépassé les bornes d’une jouissance interdite . On ne dérobe pas du regard la nudité des déesses. La déesse est aussi et en même temps une figure de la jouissance dans ce qu’elle a de pulsionnel et ça jouit dans les bois. Ça jouit autrement, ça jouit hors sexe, ça jouit comme cela aurait pu être avant la castration, ça jouit aussi bien de la mort. Artémis est celle qui s’est soustraite à la castration. Elle n’en est pas passée par les rites de passage, qui lui sont pourtant dédiés, qui transforment les cavales furieuses en femmes à marier. Elle est restée pouliche impétueuse, imprégnée du trop vivant de la pulsion. C’est aussi bien son côté capricieux, c’est la face sombre de la colère de "Lokhia", qui donne la vie aussi bien qu’elle en prive. Vivant pulsionnel, jouissance infantile, tel est aussi ce qu’incarne Artémis et qui apparaît sous le voile de la virginité. Domaine somme toute du féminin, repéré par les Grecs comme étant ce qui échappe radicalement à la culture et ce qui vient la travailler de l’intérieur. Diane de Poitiers est morte à l'âge de soixante-six ans, vraisemblablement d'une intoxication à l'or. Diane buvait quotidiennement un élixir contenant une forte concentration d’or dont on pensait à l'époque qu'il ralentissait les traces du temps. Le taux d'or dans ses cheveux a été mesuré à 250 fois la normale. "Chante Artémis, Muse, la sœur de l’Archer, la Vierge qui se réjouit de ses flèches, nourrie avec Apollon, et qui, ayant fait boire ses chevaux dans le Mélès plein de joncs, pousse son char d’or, à travers Smyrnè, sur Klaros où croissent les vignes, et où Apollon à l’arc d’argent est assis, attendant la chasseresse qui se réjouit de ses flèches". (Hymnes homériques à Artémis).
Bibliographie et références:
- Walter Burkert, "La déesse Artémis"
- Callimaque, "Hymne à Artémis"
- Pierre Grimal, "Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine"
- Jennifer Larson, "Les Grandes divinités de la Grèce"
- Sofia Souli, "Mythologie grecque"
- Pierre Ellinger, "Artémis"
- Fritz Graf, "Artémis"
- Gérard Mussies, "Artémis"
- Myriam Dennehy, "Artémis, déesse de tous les dangers"
- Stephanie Lynn Budin, "Artémis"
- Pascale Macary-Garipuy, "De Diane à Artémis"
- Christian Mazet, "Le mythe Artémis"
- Murielle Szac, "Le feuilleton d'Artémis"
- Pilar Fernandez Uriel, "Le regard d'Actéon"
- Jean-Pierre Vernant, "Figures de l'autre en Grèce ancienne: Artémis"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Fille de Cronos et de Rhéa, sœur de Zeus, mère de Perséphone ou Coré, déesse de la terre, du blé et de l'épeautre, à la chevelure blonde comme les blés, Déméter, en grec ancien "Δημήτηρ", suscita l'amour des grands dieux de l'Olympe mais ils ne parvinrent pas à l'émouvoir. Aussi employèrent-ils ruse et astuces. Poséidon se métamorphosa en cheval alors qu'elle s'était transformée en jument pour échapper à ses brûlantes avances. De cette union naquirent le coursier Aréion, muni d'un pied humain et doté de la parole, et une fille, Despoena. Ce mythe expliquerait une invasion hellène de l'Arcadie et l'importation de chevaux de grande taille qui faisaient l'objet d'un culte au-delà de la mer Caspienne. Elle refusa également de se soumettre au désir de Zeus qui se transforma en taureau pour la séduire. Il lui donna un fils, Iacchos, et une fille, Coré, qui fut plus tard identifiée à la reine des Enfers, l'épouse de Hadès, Perséphone. Mais elle se laissa toucher par l'amour du Titan Iason. Ils s'unirent ouvertement dans un champ trois fois labouré et donnèrent le jour au dieu de l'abondance, Ploutos. Furieux, Zeus exécuta son rival en le foudroyant. Mais la légende de Déméter est fondée principalement sur l'enlèvement de Perséphone, dans la plaine d'Eleusis en Attique, par Hadès, le roi des Enfers, alors qu'elle admirait un narcisse. Pendant neuf jours et neuf nuits, Déméter parcourut la Terre pour retrouver sa fille. Le dixième jour, le nom du ravisseur lui fut révélé par Hélios. La mère outragée refusa de regagner l'Olympe et se réfugia chez le roi d'Eleusis, Céléos, époux de Métanire. Voulant accorder l'immortalité à leur fils Démophon, elle le tint soulevé au-dessus du feu "pour consumer son humanité", mais surprise par l'entrée inattendue de Métanire, elle laissa tomber l'enfant dans le feu et il mourut. Pour la consoler, Déméter confia un épi de blé à un autre fils, Triptolème et lui confia la mission de parcourir la Grèce pour enseigner aux hommes l'agriculture et la fabrication du pain. Elle se rendit également en Attique chez Phytalos et lui donna l'olivier et le figuier. Puis elle se retira à Eleusis, préparant une année de disette, afin de se venger du rapt de sa fille. Car, pendant son errance, les arbres n'avaient plus de fruits, l'herbe se desséchait, la race humaine était alors menacée d'extinction.
Zeus envoya Hermès chercher Perséphone. Mais Hadès refusa de la laisser partir sous le prétexte que celle-ci avait goûté à la nourriture infernale, ce qui lui rendait inaccessible le monde des vivants. Il fallut trouver une ruse ou un compromis. Il fut décidé que la Reine des Enfers demeurerait avec sa mère pendant six mois (printemps,été) et avec Hadès les six autres mois (automne,hiver). Cette division de l'année symbolisant le cycle de la végétation, la tristesse hivernale suivie de la joie printanière et de l'épanouissment de la vie. Le culte de Déméter était un rituel agraire basé sur le cycle des morts et de la renaissance, la culture du blé; la descente aux enfers de Perséphone représentant le séjour du grain dans les silos. La déesse de la germination symbolise le passage de la nature à la culture, du sauvage au civilisé. Ces cérémonies étaient célébrées dans de nombreux pays grecs en novembre, après les récoltes de l'année et les semailles d'hiver. Les fêtes, originellement célébrées en plein air, devinrent entre 650 et 600 avant J.C des "Mystères", comme ceux de la déesse égyptienne Isis, importés à Eleusis qui passait pour le centre de l'agriculture, et destinés à procurer l'immortalité aux initiés qui étaient tenus au secret le plus strict sous peine de châtiments exemplaires. L'initiation avait pour but de procurer aux adeptes une nouvelle conception de l'existence, leur permettant de s'élever au-delà des contingences du temps et de l'espace. Ces "Mystères" comprenaient les "Petites Eleusines", marquant le retourde Perséphone. C'était l'initiation du premier degré, la préparation procurant la "palingenèse" (renaissance) en Zagreos.Les néophytes se livraient à des purifications et à des pratiques ascétiques. Elles avaient lieu tous les ans en février.
"Vivre, c'est sentir. Sentir c'est osciller entre un état d'insatisfaction et un état de satisfaction." Le vingt-deuxième jour coïncidait avec les semailles d'automne. Pendant la nuit, les mystes se rendaient dans un édifice carré entouré de gradins de pierre soutenu par quarante-deux colonnes, le "télestérion" et dans un silence absolu, observaient, assis sur les gradins, les cérémonies sacrées se déroulant à l'intérieur du sanctuaire, dans l''anaktoron", où se trouvaient les reliques de Déméter. Des révélations leur étaient faites concernant les formules mystiques et symboliques et les objets cultuels, par l'hiérophante revêtu de ses vêtements sacerdotaux. Les sources littéraires tardives font référence à un breuvage sacré le "kykeon", que les mystes du premier degré, qui avaient fait le serment du secret, absorbaient avant de pénétrer dans le "télestérion" assister au drame reproduisant l'enlèvementde Coré-Perséphoné. Tandis que seuls les mystes du second degré avaient le droit d'assister à la cérémonie sacrée. L'abstinence et la chasteté étaient de rigueur pendant toute la durée du festival qui se terminait par un banquet et des danses. Le service était assuré par des prêtres: l'hiérophante, le dadouque, l'hiérokéryx ou héraut sacré et l'épithomios. Dispensatrice de la végétation, Déméter avait pour attributs le myrte, le narcisse, et la brione. Les Romains l'appelaient"Céres", déesse de la moisson, dont le culte était assimilé à celui de la déesse Terre Primitive, la "Tellus Mater", mère terrestre personnifiant le sol fertile, le fondement sur lequel reposent les éléments qui s'engendrent les uns aux autres."Tellus Mater" était représentée avec plusieurs mamelles, symbolisant sa fécondité inépuisable. Ce qui est marquant dans le mythe de Déméter, tel qu’il est donné dans l’"Hymne homérique" à propos de la séparation, est ce qui est en amont de la question de la séparation, à savoir que cette séparation n’est pas voulue. Elle vient d’un élément qui est extérieur à la relation mère-fille, de deux hommes, Zeus et Hadès. C’est que, si la dimension de continuum s’affirme ici ce n’est pas seulement par l’attachement de deux êtres l’un à l’autre mais parce que cet attachement se fait non pas entre mère et fils mais entre mère et fille, de femme à femme. La séparation imposée par Hadès ne fait pas que scinder une relation mère-enfant, elle introduit une différence, celle du masculin, au sein de la continuité féminine, elle force les membres de l’union à se confronter avec le principe de différence.
Paul Diel voit dans le monde souterrain le symbole de l'inconscient et la descente de Perséphone en enfer, celui dure foulement du désir. Il attribue aux mystères éleusiens une signification psychologique sous-jacente: pour libérer le désir refoulé, l'homme doit descendre dans le royaume secret de son inconscient pour y découvrir sa véritable nature et les motivations qui sont à la base de son comportement négatif. C’est en mettant en évidence le rapport de Déméter à ce qui est de l’ordre de l’unité que sa confrontation à la séparation prend toute sa force. C’est tout d’abord par rapport à sa fratrie que nous apparaît, dans l’"Hymne homérique", cette problématique démétérienne du rapport à l’unité. En effet, l’époux et le gendre de Déméter sont tous deux ses frères. Pour Déméter, les statuts d’épouse et de belle-mère se situent donc, l’un et l’autre, à l’intérieur d’une consanguinité. Si cette unité par le sang fait problème, ce n’est pas seulement parce que la relation de Déméter à son époux et à son gendre est inscrite dans la fratrie. C’est aussi parce que c’est des profondeurs obscures de cette consanguinité que se trame l’enlèvement de la fille de Déméter. Mais ce n’est pas seulement à propos de la relation entre Déméter et Perséphone que le problème de la confrontation à l’unité est présent dans ce mythe. Déméter, Zeus et Hadès sont tous trois les descendants de Cronos, c’est-à-dire de celui qui a cherché à rester le dieu unique en tentant de dévorer ses enfants et en empêchant l’advenir d’une multiplicité de dieux, en entravant la "division", écrit Schelling. Pour lui, si Déméter s’est refusée à reconnaître le mariage de Perséphone avec Hadès, c’est parce que cela aurait impliqué qu’elle reconnaisse "la métamorphose de l’un en une multiplicité de figures" et qu’elle renonce par là à "l’un exclusif comme effectivement étant", comme s’il y avait donc, dans ce sens, une relation entre le refus d’accepter ce qui est de l’ordre de la séparation avec Perséphone et ce qui concerne la conscience de l’unique. D’où l’espoir du retour de sa fille, d’où la nostalgie de ce qui a été perdu. Mais ce qui caractérise la séparation dans le mythe de Déméter ce n’est pas seulement qu’elle est imposée de l’extérieur, c’est aussi qu’elle conduit le sujet vers une attente d’advenir qu’il ne peut pas véritablement assumer. Si dans d’autres versions du mythe de Déméter, Perséphone est enthousiaste de son mariage et a un enfant, dans l’"Hymne homérique", enlevée par Hadès qui la mène au "sein de la terre", dans "l’obscurité brumeuse", là où est "l’Erèbe ténébreux", elle refuse de s’intégrer dans le royaume de celui qui "règne sur les morts" et reste tournée vers sa mère. Ce n’est donc pas seulement l’enlèvement et le lien à Déméter, c’est-à-dire le conflit de la séparation, qui caractérisent l’histoire de Perséphone, c’est son séjour au royaume de la séparation, sa confrontation à la mort.
"La justice inhérente à la vie ne peut être, ni surconsciemment prévue, ni consciemment comprise, sans que naisse dans la psyché humaine un sentiment d’effroi sacré, inspiré par la profondeur mystérieuse de l’existence évolutive et de la légalité qui la gouverne". Enlevée de la plaine aux splendides fleurs et récoltes et traînée sous terre, elle traverse la terre, du sensible jusqu’au royaume de la mort, du négatif, mais s’en tient à distance, se refuse à passer par lui et à accomplir par lui ce qui l’aurait faite mère et porteuse d’advenir. Si la mort est la chose la plus redoutable, si tenir fermement ce qui est mort est ce qui exige la plus grande force, si ce n’est pas la vie qui recule d’horreur devant la mort et se préserve pure de la destruction, mais la vie qui porte la mort, et se maintient dans la mort même, qui est la vie de l’esprit, si l’esprit conquiert sa vérité seulement à condition de se retrouver soi-même dans l’absolu déchirement, si l’esprit n’est puissance qu’en sachant regarder le négatif en face, en sachant séjourner près de lui, alors Perséphone semble, être la figure emblématique de ce qui se tient au seuil du travail du négatif, sans accomplir ce qui est nécessaire à tout "surmontement" et à tout advenir. C’est cette séparation extérieurement imposée au sujet et intérieurement refusée par lui, qu’il s’agisse de Perséphone ou de Déméter, qui plonge le monde dans la famine imposée par la déesse des moissons. Car, si Déméter est le personnage de la médiation, elle est aussi celle qui traduit la crise de séparation par un arrêt du processus nourricier, dans un mouvement de repli, de retrait. La non-séparation dont il est question ici concerne l’humain dans son processus d’individualisation et concerne le nourricier. Et c’est bien parce que la séparation se manifeste à ces deux niveaux, de l’homme et du végétal, que la crise démétérienne conduit à l’intercession des dieux. En effet, si cette crise retentit sur l’ensemble du vivant, ce n’est pas uniquement parce que Déméter est affligée par la perte de sa fille. S’il n’y avait eu que cela elle n’aurait pas dérangé les hommes ni les dieux. Mais en arrêtant les récoltes cette crise démétérienne menace "d’anéantir la race débile des hommes qui naissent sur la terre" et prive les dieux "des offrandes et des sacrifices". C’est parce que Déméter a le pouvoir de priver le monde entier de nourriture, d’empêcher le grain de lever, que les dieux sont forcés d’intervenir face au pouvoir de vengeance de la déesse. C’est à cause de cela que Zeus intervient auprès d’Hadès pour lui demander de laisser Perséphone aller vers sa mère et qu’est proposé le compromis qui permettra aux deux femmes de se retrouver un tiers du temps et d’alterner moments de séparation et moments de réunion, selon un rythme lié à celui des saisons.
"Comprendre la pensée symbolique serait la seule solution pour tant d’esprits qui s’égarent, soit dans la croyance aux images, soit dans la dérision des images. La réconciliation entre les matérialistes, qui dénient toute signification au symbole mythique de la divinité, et les spiritualistes qui le considèrent comme une réalité, ne pourra se faire qu’autour de la compréhension du symbolisme". Avec cette solution s’établit une tension entre une séparation tentée et une séparation impossible, qui n’est pas sans relation avec la personnalité de Déméter. Car elle est à la fois celle qui peut empêcher la croissance et le déploiement et celle qui veille sur eux. Mais si l’alternance que le compromis impose est en harmonie avec le rythme de la vie végétale et si elle permet aux récoltes de s’accomplir, elle ne va pas dans le sens de ce qui en l’homme s’affirme par la recherche d’individualité, de liberté et de nouveauté. De ce point de vue, la nature démétérienne serait moins proche de ce qui en l’homme est quête d’autonomie que de ce qui se manifeste comme mouvement cyclique de la nature et de l’univers. Perséphone est celle qui répétitivement s’enfonce dans le sein de la terre pour aller vers le royaume d’Hadès et répétitivement remonte à ciel ouvert retrouver sa mère. Le mouvement de Perséphone pour faire face à la négativité s’accomplit par d’incessantes montées et descentes qui, en somme, font le tour du monde de la négativité d’une part, de la vie et de la lumière d’autre part, et par là des besoins d’Hadès, de Déméter et de Perséphone. Ces descentes et ces remontées permettent une reconnaissance des différences et une prise en compte du tout. La différence par rapport au travail du négatif tel que Hegel le met en place apparaît d’ailleurs d’une autre façon. En effet, Déméter, déesse de la terre et des moissons, et donc de la production, est éloignée du lieu où le sujet fait face à la négativité, c’est-à-dire du royaume des morts. Et celle qui y a accès, Perséphone, n’est pas la déesse de la croissance. Quant à celui qui règne sur les morts il ne peut pas être père, il ne peut être créateur. Autrement dit, dans l’"Hymne homérique", il n’y a pas un sujet en tant qu’unicité qui ne soit à la fois confronté à la négativité et porteur d’advenir. Dans la phénoménologie hégélienne, au contraire, le sujet est celui qui parcourt les moments de la détermination, comme on le voit dans l’exemple de la plante, en considérant les moments de la graine, du bourgeon, de la fleur et du fruit, il est celui qui fait face à la négativité et à la séparation et il est, enfin, celui qui, par là, s’élève progressivement à la connaissance du principe.
"Du sens de la vie découle toujours la tâche sensée. L’âme prélogique l’aurait représentée par une image énigmatique. Trop facilement mécomprise, cette image, transformée en imagination exaltée, incite à croire que le sens de la vie ne peut se trouver qu’en dehors de la vie. La tâche sensée devient ainsi un devoir insensé, un moralisme opposé à la nature, imaginé comme suspendu dans les nuages, et qui n’inspire que crainte ou raillerie. Sera-t-il possible qu’un jour vienne où, devenue consciente d’elle-même et de son image, comprenant la secrète logique de la vie, la psyché créera une psychologie de la vie, réconciliant la morale avec la nature ?" Ce qui caractérise l’"Hymne homérique à Déméter", c’est une séparation tentée et inaccomplie, pour ne pas dire impossible. En cela, elle est opposée à celle vécue par l’Œdipe de Sophocle qui est, lui, dans un mouvement de séparation radicale et tragique, qui le laisse aveugle, exilé, cela alors qu’il devient le bienfaiteur d’Athènes. Dans les deux cas de l’"Hymne homérique à Déméter" et de l’"Œdipe" sophocléen, la négativité n’est pas assumée d’une façon qui conduise à un advenir du sujet lui-même et la mère fait obstacle à la séparation. Mais alors que Perséphone n’est confrontée à la négativité que de l’extérieur et contre sa volonté, alors qu’elle se débat contre ce qu’il lui est demandé d’assumer, contre l’expérience de la perte et de la séparation, Œdipe fait face à la confrontation qui lui est imposée, s’investit dans la clarification dont il va sortir blessé et dépouillé. On peut se demander si la modification de la façon de la nommer a un sens, si elle ne témoigne pas d’une maturation. Quoi qu’il en soit, la réunion de la mère et de la fille après la séparation imposée n’est plus de l’ordre de l’union non perturbée d’avant la séparation et c’est déjà un changement du rapport à l’unité. On remarquera aussi que le temps du retour correspond à celui d’un récit, celui où la fille raconte à la mère l’enlèvement dont elle a été victime et où la mère, interrogeant la fille sur ce qui s’est passé, apprend de Perséphone qu’elle a mangé ce fruit qui l’empêchera d’être jamais comme avant, constamment auprès d’elle. L’union retrouvée n’est donc pas un pur retour à un état précédent, mais quelque chose de plus complexe où le répétitif s’allie à une prise de conscience d’une modification. Les deux désirs, d’éternité et d’unité, qui obligent Déméter à un combat, où il en va de la survie et du développement de la vie, sont ébranlés. Mais le compromis auquel elle est obligée de souscrire, faute encore de conduire à un véritable advenir, de conduire à une liberté et à un pouvoir de l’individu, produit une modification du sens et de la conscience.
Bibliographie et références:
- Claude Calame, "L'hymne homérique à Déméter"
- Adriana Cavarero, "Le symbolisme chez Déméter"
- Paul Diel, "Déméter, mythes et symboles"
- Paul Diel, "Le symbolisme dans la mythologie grecque"
- G.W.F Hegel, "Philosophie de la nature"
- B.D Hercenberg, "Le mythe de Déméter"
- Hésiode, "La Théogonie"
- Homère, "Les Hymnes homériques à Déméter"
- Homère, "Odyssée"
- Callimaque, "Hymnes"
- Pausanias, "Description de la Grèce"
- P. Chantraine, "Dictionnaire étymologique de la langue grecque"
- L. Locatelli Kournwsky, "Perséphone"
- F.W.J von Schelling, "Philosophie de la mythologie"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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