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"J'admirais Manet, Courbet et Degas. Je haïssais l'art conventionnel".Des portraits de femme par centaines, des mères enlaçant tendrement leur nourrisson, des tons pastel, des enfants et un caractère bien trempé, à première vue, on pourrait facilement reléguer Mary Cassatt (1844-1926) dans la catégorie de l'anecdotique ou du mièvre, pourtant, cette américaine francophile, amie de Degas, qui côtoya les impressionnistes français les plus célèbres et les fit connaître outre atlantique est l'une des rares femmes peintres de l'histoire reconnue de son vivant. Elle a produit des images d'une grande modernité, et défendait à travers son art une position résolument féministe. Si Mary Cassatt, qui elle-même ne fut jamais mariée et n'eut pas d'enfants, se plaisait tant à peindre des mères à l'enfant, c'est d'abord parce que les femmes de son époque étaient cantonnées à la sphère domestique. Peindre les femmes, c'était donc peindre les mères, ou celles qui s'occupaient des enfants. Issue de la haute société, Mary Cassatt n'avait pas non plus accès, comme ses collègues masculins, aux cirques, aux bordels et aux bas-fonds parisiens. Avec ses tableaux, elle fait preuve d'une grande originalité, puisqu'elle représente ce qui est rarement représenté, à l'époque, dans les premières années de vie d'un être humain: des moments d'intimité, des instants d'affection, des liens invisibles,des découvertes mutuelles. La mère qui fait grandir l'enfant, et l'enfant qui fait naître la mère. C'est presque une enquête sociologique en images, qui nous plonge dans les mœurs familiales de la haute bourgeoisie française des années 1870. Pour le regard féministe de 2021, évidemment, cette vision peut sembler très loin de l'indépendance et de la subversion. Mais pour les féministes "essentialistes" de l'époque, il était très audacieux de revendiquer la maternité, la douceur, la maîtrise des relations intimes comme des spécificités féminines, des domaines réservés aux femmes, et c'est ce que montre l'artiste à travers ses tableaux qui ne représentent jamais aucun homme. Dans le monde intime de Mary Cassatt, les femmes règnent, rayonnent. Cette grande dignité qu'elle apporte à la vie des femmes et des jeunes enfants, à la vie émotionnelle, aux gestes tendres du quotidien, on peut la voir comme une étape qui offre une visibilité à ces destins. Elle semble dire: ces moments ont existé, et ils ne sont pas moins dignes d'être vus qu'une scène de ginguette, qu'un déjeuner sur l'herbe, ou qu'une scène d'amour romantique. Ses enfants sont d'authentiques enfants, pas des enfants idéalisés.
"Pourtant, cette artiste remarquable, doublée d'une personnalité hors du commun, a suscité assez peu d'intérêt en France". Peintre américaine, souvent considérée comme impressionniste mais plutôt appartenant à la génération des peintres post-impressionnistes, elle naît le vingt-deux mai 1844 dans une riche famille d’Allegheny City annexée à Pittsburgh soixante-trois ans plus tard, descendant par son père de huguenots français émigrés en hollande puis en Amérique. Ses parents, Robert Simpson Cassatt et Katherine Kelso, sont respectivement fondateur d’une société d’investissementet fille du président de la Bank of Pittsburgh. Tout en revendiquant cette filiation, reconnaissant que sa mère Katherine areçu une éducation française, langue qu'elle parlait couramment, Mary Cassatt se sent profondément américaine. La jeune femme étudie à l’"Academy of Fine Arts de Philadelphie", mais décide de parfaire cette formation à Paris, où elle suit l’enseignement de plusieurs maîtres, dont Jean-Léon Gérôme et Charles Chaplin. Si la capitale compte alors une nombreuse colonie d’artistes américains, elle est la seule à s’intéresser à la nouvelle peinture, celle que qualifiera bientôt d’impressionniste. Bien qu’exposant déjà au Salon où ses œuvres empreintes d’une influence de Thomas Couture et de Courbet tiennent un rang honorable, elle n’hésite pas à compromettre ce début de carrière pour rejoindre le groupe des "indépendants". Sa rencontre avec Degas, en 1877, est déterminante. Cassatt sera profondément marquée par l’art dumaître français, qu’elle admire énormément, et bénéficiera de son soutien et de son amitié, parfois vacharde, il est vrai, mais indéfectible. Il l’introduit au sein du groupe des impressionnistes, dont elle partagera l’épopée, participant à leurs expositions de 1879, 1880, 1881 et 1886. Elle rencontre Paul Durand-Ruel, leur marchand, qui devient aussi le sien. À partir de 1881, ce dernier lui achète régulièrement des œuvres jusqu’à quatre cents. Il défend et promeut son travail, aussi bien en France qu’en Amérique, elle lui prête main-forte dans sa stratégie de diffusion de la peinture parisienne de l’autre côté de l’atlantique. Tout d’abord, en lui ouvrant son carnet d’adresses. Cassatt appartient à une famille de grands notables. Elle est parente du colonel Thomas Scott, président de la Pennsylvania Railroad, et l’un de ses propres frères, Alexander, occupera ce poste en 1899. L’artiste est donc bien connue de la bonne société américaine et cela lui ouvre bien des portes.
"En 1894, le legs Caillebotte fait entrer les impressionnistes dans les collections nationales. Caillebotte n'a acquis aucune œuvre des trois femmes du groupe : Mary Cassatt, Berthe Morisot et Marie Bracquemond". En relation avec de riches amateurs d'art et de mécènes, auprès desquels elle joue le rôle de conseillère, elle était pourtant tout sauf une dilettante, à la différence de ces riches américains rebutés par les affaires qui tentent l’aventure artistique et la vie bohème en France à la fin du XIXème siècle. Peu savent qu’elle a exposé au Salon officiel bien avant de montrer ses toiles aux côtés des impressionnistes, à partir de 1879. Et qu’à Paris, elle étudia dans l’atelier de Léon-Jean Gérôme, le pape de cette peinture académiste qu’on affubla dédaigneusement du sobriquet de "pompier". Sa formation classique, semblable à celle de Caillebotte, élève de Léon Bonnat, fréquentant l’école des Beaux-Arts se ressent dans sa pratique picturale. La peinture de Mary Cassatt est une peinture de figures et non de paysage. Là où Monet et consorts plantent leurs chevalet au milieu de la nature, là où Degas dissèque la vie urbaine, elle s’intéresse principalement au portrait. Mais ce qui rend Mary Cassatt tout à fait unique, particulièrement à nos yeux contemporains pour qui l’histoire des femmes et des privations qu’elles ont dû subir et surmonter au cours des siècles est un sujet de premier ordre, c’est qu’au sein de l’univers de la figure humaine, elle a cultivé une prédilection quasi-exclusive pour son propre sexe: femme peintre, elle ne peignit en effet presque que des femmes, et des enfants, dont la garde et l’éducation était encore exclusivement rattachée à la sphèreféminine et qu’on peut donc considérer comme une dérivation ou plutôt la corollaire obligée de ce sujet. C’est son ami Edgar Degas, misogyne mais observateur hors pair de la femme moderne, qui l’introduisit auprès des impressionnistes en 1879, la faisant participer à la quatrième exposition officielle du groupe. Cassatt exposa aux côtés de cette coterie réunissant paysagistes et peintres de la vie parisienne à quatre reprises, jusqu’à la huitième et dernière exposition que ceux-ci organisèrent, en 1886. De la nouveauté impressionniste, Cassatt adopte la touche déliée, les grands coups de brosse empâtés et visibles qui strient la toile, en particulier pour les fonds sur lesquels se détachent ses personnages.
"Il faudra la générosité et l'intelligence d'Antonin Personnaz pour introduire, en 1936, une peinture de Cassatt, la seule que conservent encore aujourd'hui les musées nationaux français". Femme avant d'être artiste, mais artiste avant d'être féministe, elle sut patiemment prendre une place au sein d'un monde très misogyne qui l'accueillit avant de la célébrer. Le contraste entre, d'une part, l'origine sociale de Mary Cassatt et le choix de ses sujets et, d'autre part, sa carrière dans un milieu d'hommes, a suscité des débats et des positions différentes concernant son engagement féministe. Mary Cassatt, élevée dans une famille de la haute bourgeoisie, accède au savoir qui devient peu à peu accessible aux femmes et fréquente les milieux artistiques parisiens mais n'abandonne pas son statut social. Si elle reçoit les artistes chez elle, elle ne fréquente pas les cafés, ni le café-concert et les thèmes de ses tableaux concernent principalement sa sphère sociale: portraits de femmes et d'enfants de la haute bourgeoisie dans leurs activités quotidiennes. Cet apparent conformisme est mis en avant par certains critiques: Joris-Karl Huysmans l'encense affirmant que seule une femme peut peindre l'enfance grâce à son aptitude maternelle. Des biographes comme Achille Segard ou Frederick Sweet saluent l'artiste mais voient en elle une charmante personne très victorienne. À l'inverse, des groupes féministes, à commencer par son amie suffragette Louisine Havemeyer, puis plus tard des auteurs comme Griselda Pollock, Suzanne Lindsay ou Nancy Mowll Mathews soulignent sa grande capacité à s'imposer dans un milieu d'hommes et à gagner son indépendance en vivant de son art. Elle fait partie des rares femmes-peintres impressionnistes,avec Berthe Morisot, Marie Bracquemond et Eva Gonzalès, à une époque où les préjugés attribuaient aux seuls hommes le génie créatif et la culture, laissant aux femmes la sensibilité dans l'interprétation. Degas lui-même, devant l’œuvre de Cassatt se permet ce commentaire révélateur "Je ne peux admettre qu'une femme dessine si bien." Cassatt a revendiqué un féminisme essentialiste, cherchant l'égalité dans la différence et glorifiant le rôle de mère. Sa façon d'être féministe.
"Jusqu'à la fin de sa vie, Cassatt revendique son appartenance à ce mouvement. Son activité pour promouvoir les impressionnistes, pour faire acquérir leurs œuvres, est inlassable". Sa singularité la rend unique. Cela explique sans doute sa renommée et le rang qu'elle occupe de nos jours. L’adjectif impressionniste lui colle encore à la peau aujourd’hui car, comme Pissarro ou Monet, elle a rejeté la peinture officielle et, comme eux, elle a sondé de nouvelles voies. Il reste collé à ses toiles comme à celles de Degas, car elle et lui ont exposéaux côtés des impressionnistes. Elle-même s’appliquait le terme, stylistiquement très flou, il est vrai d’indépendante plutôt que d’impressionniste. Cassatt est une peintre psychologique, qui sonde la figure humaine afin de saisir son caractère, sa personnalité. Une telle maîtrise s’obtient dans l’atelier, face au modèle, en l’étudiant à fond, selon une méthode et une technique classiques, mais avec un œil neuf, défait des théories académistes. Sa modernité réside dans le choix de sujets banals, de femmes et d’enfants en rien idéalisés. On la taxa d’ailleurs de peindre des femmes laides, saisis sur le vif, sans emphase et sans sentimentalisme, sans prétexte historique, religieux ni même officiel. Ce n’est pas une portraitiste de grandes dames de la société, comme, à la même époque, Tissot, Stevens, Bonnat ou son compatriote Sargent. Elle n’est pas une peintre de la femme mise en scène. Même si sa technique est admirable, son sujet ce ne sont pas les taffetas, les chutes de perles, les soies et les brocards des robes d’apparat, ce n’est pas l’extérieur et la position sociale, c’est l’intérieur et la vérité émotionnelle. Peintre des femmes, la pratique picturale de Cassatt traduit un féminisme qui paraît, aujourd’hui, parfaitement anachronique. Dans ses toiles et pastels, elle célèbre ce que l’on appellerait aujourd’hui le rôle traditionnel de la femme dans la société patriarcale: celui de mère. Ses femmes ne sont pas des travailleuses, ni des femmes évoluant en société. Grande bourgeoise, Cassatt représente sa classe aisée évoluant dans ses espaces protégés une rare exception est la toile nommée "Dans la loge", de 1878. Ce sont des femmes au foyer, qui s’occupent exclusivement de leur progéniture. À sa décharge, sa condition de femme ne lui eût certainement pas permis d’aller fréquenter la vie parisienne des cafés concerts populaires, des goguettes et autres maisons-closes, à l’instar de son grand ami Degas. Il faut considérer la chose sous un angle différent : dans la conception du féminisme embryonnaire qui vit le jour au XIXème siècle, plutôt dans les pays anglo-saxons qu’en France d’ailleurs, les femmes entendaient proclamer leur indépendance sans imiter les hommes mais, plutôt, en martelant leur différence. C’est de cette conception du féminisme, dite essentialiste, que se réclame Mary Cassatt. Son féminisme n'a rien à voir avec celui d'aujourd'hui.
"Mary Cassatt entre dans le groupe impressionniste en 1879. Elle en devient aussitôt l'un des membres les plus motivés, mais aussi l'un des plus remarqués". En 1892, elle peint une fresque pour le bâtiment des femmes de l’exposition universelle de Chicago. En 1904, elle reçoit la légion d’honneur. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, du vivant de l’artiste, la critique, exclusivement masculine était unanime: on louait la sensibilité et l’acuité de son regard. Pour Joris-Karl Huysmans, affreux misogyne et maître absolu de l’ekphrasis, elle réussit à transcrire comme aucun autre la tendresse, l’intimité, la délicatesse des liens affectifs dans ses toiles et ses pastels. Mais à côté de ses portraits, dont certains, hélas, ne parviennent pas toujours à éviterl ’écueil de la mièvrerie, il est un domaine d’expression encore plus personnel que cultiva Mary Cassatt. Peut-être plus qu’en peinture, c’est à travers la gravure que l’artiste montra toute l’étendue de son vaste talent. Aquatinte, vernis mou, pointe sèche. Dans ce domaine, elle innova autant par la technique que par une admirable adaptation de l’art japonais de l’ukiyo aux sujets qu’elle traita sa vie durant dans ses tableaux. D’une gravure à l’autre, on admire la science des pleins et des vides, la virtuosité du trait de contour qui d’une traite saisit un profil, s’élargissant et s’amincissant tour à tour, ou le flottement nébuleux des taches d’encre qu’elle emploie pour créer l’atmosphère embuée d’une loge de théâtre parisien.
"Les critiques admirent dans ses œuvres le savant équilibre, jugé jusqu'alors impossible, entre grande rigueur du dessin et liberté de la touche". Artiste-peintre reconnue à sa période de maturité, on passe très souvent à tort le rôle d'ambassadeur de l'art qu'elle joua. Femme, étrangère, issue d’un milieu de grands bourgeois où les dames ne travaillaient pas, elle a su s’imposer dans la scène artistique parisienne de la fin du XIXème siècle, se démarquer de la ribambelle de paysagistes se réclamant de l’impressionnisme grâce à ses sujets originaux. Militante du droit des femmes, jamais mariée, elle incarna à travers sa carrière d’artiste couronnée de succès la "new woman" indépendante et libre de la fin du XIXème siècle. On sait moins qu’elle fut aussi aux origines de la passion américaine pour l’impressionnisme. Ses amis fortunés qu’elle accueillait à Paris collectionnèrent avidement les toiles des artistes qu’elle fréquentait. C’est le cas de Louise Havemayer, suffragette, mariée à un richissime industriel et amie proche de Cassatt, qui constitua sur les conseils de l’artiste une des premières grandes collections de peinture impressionniste outre-Atlantique, qu’elle légua au Metropolitan Museum of Art. Les musées américains doivent beaucoup à Mary Cassatt. C’est grâce à elle que certaines des plus belles toiles de Manet, Degas, Monet, Renoir et Cézanne s’y trouvent. Elles y sont depuis longtemps accrochées aux côtés des siennes. Elle achète, en 1894 le château de Beaufresne au Mesnil-Théribus, dans le département de l'Oise, qui devient sa résidence d'été. De 1912 à 1924, elle partage son temps entre Beaufresne et la Villa Angeletto à Grasse. Son père meurt en 1891, sa mère en 1895 et son frère Gardner en 1911. Ces décès l'affectent profondément et Mary souffre d'une dépression. Le diabète et la cataracte lui abîment la vue, elle cesse de peindre en 1914, et devient définitivement aveugle en 1921. Elle décède le quatorze juin 1926, à l'âge de quatre-vingt-deux ans et repose dans la tombe familiale de Mesnil-Théribus.
Bibliographie et références:
- Pierre Assouline, "Grâces lui soient rendues"
- Katherine Bourguignon, "L'impressionnisme"
- Isabelle Enaud-Lechien, "Mary Cassatt"
- Nancy Hale, "Mary Cassatt, New York"
- Louisine Havemeyer, "Mary Cassat"
- Laurent Manœuvre, "Mary Cassatt et l'impressionnisme"
- Sophie Monneret, "L'impressionnisme et son époque"
- Achille Segard, "Mary Cassatt, peintre des enfants et des mères"
- Emmanuel Bénézit, "L'art de Mary Cassat"
- Dominique Van-Hoff, "Mary Cassatt, une féministe mal comprise"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Il me paraît égal aux dieux. Celui qui près de toi s'assied, goûte la douceur de ta voix et les délices. De ce rire qui fond mon cœur et le fait battre sur mes lèvres, sitôt que je vois ton visage, ma voix se brise." Si le servir mérite récompense, et récompense est la fin du désir, toujours voudrais servir plus qu'on ne pense, pour non venir au bout de mon plaisir, mon premier et pur bonheur". Cri de désespoir, sentiment de l'éphémère que conjure sa passion pour les fleurs, élégies nostalgiques et sensuelles, instruction de jeunes filles promises à l'esthétisme lyrique, soin et amour charnel contribuant au voile allégorique orphique. Telle était Sapphô de Mytilène. Sapphô, deux syllabes enchantées, une poésie divine qui nous arrive de la Grèce antique. Deux syllabes qui sont une invitation à chahuter préjugés et tabous, par-delà les millénaires. Deux syllabes empreintes de mystère et de grâce solaire, avec un doux parfum de péché. Deux syllabes que l’on murmure en pensant aux bruissements du vent dans les roseaux,là, en son temps, où allaient s’égayer de jeunes nymphettes, légères et court vêtues. "Je vis, je meurs. Je me brule et me noie. J'ai chaud en endurant le froid. La vie m'est douce et pourtant trop dure". Sapphô, la sublime Sapphô, parole de la femme, jouant du barbitos sur les grèves de Lesbos, son île natale. Sujet de toutes les rêveries, la muse se place au-dessus des âges et des lettres. Idolâtrée par les uns, vilipendée par les autres, pour avoir convoqué l’infamie dans le saphisme de ses chants, condamnée à l’expiation par le pape Grégoire VII, elle a enchanté l’antiquité en imposant sa voix dans un monde où ses semblables étaient recluses dans les gynécées. Son audace, dans ce domaine, est incomparable, ce qui lui a valu de multiples hommages des artistes de son époque. À Syracuse, elle a une statue à son effigie. Sur un vase du musée archéologique d’Athènes, on la voit lisant un de ses poèmes, avec cette inscription: "J’écris mes vers avec de l’air." Malgré sa célébrité durant l'Antiquité, seulement six cent cinquante vers, nous sont parvenus, tirés de citations tardives, on connaît peu la vie de la poète. "L’amour a ébranlé mon cœur, tel un vent".
"Ah! ce désir d'aimer qui passe dans ton rire. C'est pour cela qu'un grand frisson saisit mon cœur. Prends mal et bien, prends donc tout ce que j’ai. Un bonheur fou plein d'une telle détresse, qu’il brisera la vie en mes mains". Servir la beauté, une obligation et une qualité de l’humanité personnifiée, une vision de la liberté, ainsi que l’exprime "L’Odyssée" en affirmant (17, 322) que "la servitude enlève à un cœur noble la moitié de sa valeur. "Sappho insiste, sans se méprendre: "Les Muses m’ont honorée et me rendent glorieuse par le don de leur art, après ma mort nul n’oubliera mon nom, par mon art, la terre saura mon nom". Cueillant les roses des Muses, voilà Sappho prenant possession de la beauté avec la force inouïe de ses mots. Pour l’homme épris de liberté, il n’y a qu’un gage d’immortalité, l’acquisition des savoirs et leur transmission. Ainsi se dessine le dessein de celle que Platon surnommait, "La Dixième Muse." Sapphô serait née, au VIIème siècle av. J.-C, dans la cité de Mytilène, ou dans la petite ville d'Ereros. Elle appartenait à une famille honorable aristocratique. Son père s’appelait Scamandrônymos et sa mère Cléis. Elle avait trois frères. Larichos, son préféré, servait le vin, au prytanée de Mytilène, un privilège réservé aux nobles. Dès son plus jeune âge, la jeune fille est entourée de richesse et de luxe mais elle perd son père à l'âge de six ans. Sa mère la fait alors entrer dans une école où l’on enseigne aux filles, la danse et la créativité poétique. Au cours de sa scolarité, elle crée de nombreux hymnes, épitaphes, odes, élégies, fêtes et chants festifs. En 595 av. J.-C., des citoyens se révoltent contre de riches oligarques dont Pittacos, le tyran local. À l’âge de dix-sept ans, opposés à Pittacos, Sapphô et ses trois frères fuient en Sicile où ils passent quinze ans en exil. Graciée, elle retourne sur son île en 580 av. J.-C. Après ce retour, elle commence une romance platonique avec un poète, mais il quitte l’île de Lesbos. Sapphô se marie avec un riche citoyen de l'île d'Andros, nommé Kerkolas. Un an plus tard, elle donne le jour à une fille qu’elle nomme Cléis comme sa mère, la bien-aimée Cléis, dont "la forme est pareille à des fleurs d’or", écrivait-elle. Cependant son mari et sa fille meurent presque simultanément. Dès lors, ce double deuil la conduira à consacrer sans relâche toute sa vie à l'art lyrique grec. "Moi, à ta vue, je reste sans voix, ma langue se brise, la fièvre me brûle, mes yeux se brouillent, mes oreilles bourdonnent, je sue, je frissonne, je verdis, je crois mourir. Mais il faut oser. Qu’y puis-je ? C’est inévitable: l’aurore aux bras de rose nous emporte sous terre. Mais j’aime encore la volupté et l’amour a pour moi la beauté du soleil. Que de parfums précieux tu répandis."
"On m'a jeté tant de pierres, que plus aucune ne m’effraie, le piège s'est fait haute tour, haute parmi les hautes tours. Un malheur plein de tendresse qu’il guérira les pires chemins. Je ne sais pas si je te courrouce, déshéritée ou riche". Elle est la seule à nous transmettre aujourd’hui, une voix féminine sur le monde de la Grèce de l'époque archaïque. Grâce à elle, l'art lyrique se changea en connaissance des humanités et de la langue grecque, l'"ordo studiorum", ou le fondement de l’instruction des Antiques. Sa poésie était alors exhortation, un appel à la pureté, à l'éloquence, aux disciplines. Après elle, la détermination de diffuser le savoir anima avec grâce toute la pléiade de la Grèce, dessein qui demeure une des préoccupations fondamentales de l’Humanité. On la classa parmi les génies de la poésie grecque. Bientôt, Sapphô commence à nourrir pour les jeunes filles de son cercle, une passion sublimée. Pendant de nombreuses années, elle dirige à Mytilène, une école de rhétorique dénommée, la "Maison des Muses", une communauté sacrée, où ses jeunes élèves participaient à des fêtes religieuses. La notoriété de son école rayonne dans toute la Grèce et bien au-delà. Des jeunes filles viennent pour apprendre à danser, chanter et jouer de la lyre. Les plus célèbres sont Erinna de Telos et Damophila de Pamphylie. Sapphô dédie souvent ses œuvres à ses disciples. En 572 av. J.-C., à l’âge de soixante ans, Sapphô se serait suicidée, sur l’île de Leucade, en se jetant à la mer d’une falaise. Selon la légende, elle serait tombée amoureuse d’un jeune homme nommé Phaon, indifférent à son charme, d'où son son acte pour mettre fin à ses jours. La fable de son amour pour le beau Phaon et de son suicide, relatée par Ovide, paraît sans fondement. Il apparaît d'ailleurs que Sapphô parvint à un âge avancé. L'art de Sapphô a franchi l’épreuve du temps, en raison de la virtuosité éminente de sa versification, pour les rythmes et les mètres nouveaux qu’elle a créés, les "strophes sapphiques." Malheureusement, pendant plus de deux millénaires, on évoqua surtout sa sexualité, réduisant ainsi la vie de la légendaire poète grecque à des aspects anecdotiques. Sa réputation d'homosexualité, pratique aristocratique courante dans la Grèce Archaïque, ne repose sur aucun élément vérifiable. Les femmes éoliennes qui peuplaient l'île de Lesbos, vivaient alors beaucoup plus librement que les ioniennes, exclues de la vie publique, séquestrées dans le gynécée. Ce contraste explique le sens commun, acquis des habitantes de Lesbos. En mettant l’accent seulement sur la sexualité "déviante" de Sappho, on occulte son rapport à la cité, son statut de prêtresse d’Aphrodite, déesse de l’Amour, qui lui conférait un pouvoir social manifeste.
"Une fleur est accrochée à ma poitrine. Qui me l'a accrochée ? Je ne sais plus. Je ne sais pas, sache-le toi-même". Chez Sapphô, on s'enivre d'une pureté qui peuple sensuellement les mythes en faveur d’une création littéraire singulière. La poète s'évoque dès lors à la première personne du singulier et se positionne bien au-dessus des légendes grecques. On oublie également le mode de vie original qu’elle implanta, dans les thiases, écoles de savoirs pour jeunes filles, où s'instaurait la "philía", sentiment à mi-chemin entre amour et amitié, jusque-là réservé aux hommes. Ses œuvres, groupées en neuf livres par les Alexandrins, en l'honneur des neuf muses, ont hélas presque toutes disparu. On a conservé seulement un hymne à Aphrodite, une ode à une jeune fille, quelques fragments lyriques. Ils ne suffisent pas à nous faire comprendre l'admiration que Sapphô inspirait aux anciens, qui vantaient par-dessus tout, ses épithalames et ses hymnes pour la densité du sentiment, la grâce du langage, la douceur du rythme, l'ardeur de la sensualité dans un style elliptique. En lisant ces textes, on ne peut s’empêcher de penser aux grands mystiques. Bien avant eux, Sapphô a écrit l'expérience amoureuse comme une brûlure, une immolation à la fois charnelle et métaphysique. Spasmes, convulsions, "tourments nauséeux", le désir était pour elle une maladie, mais qui guérissait de tout. "Éros a ébranlé mon âme comme le vent dans la montagne quand il s’abat sur les chênes", écrit-elle. Ailleurs: "Un feu subtil soudain a couru en frisson sous ma peau, mes yeux ne me laissent plus voir, un sifflement tournoie dans mes oreilles, une sueur glacée couvre mon corps, et je tremble, toute entière possédée, me voici presque morte." On ressent le désir élégant, dans de subtils changements d’humeur, de la tentation de chanter joyeusement la vie. Sapphô présente alors la passion amoureuse comme une force irrationnelle, entre le bien et le mal, comme la jalousie, l'attirance ou une nostalgie intangible, tout en projetant des réactions physiques. Le charme est à son comble lorsque Sapphô ressuscite l’aréopage des divinités antiques, quand elle évoque "le trône diapré d’Aphrodite la tisseuse de ruses", "la rosée éparse en gouttes de beauté," quand elle se pâme devant une adolescente à la "chevelure plus dorée que torche qui flamboie." Sa poésie, qui connut un grand succès dans l'Antiquité,servit de source d’inspiration à de grands poètes comme Théocrite ou Catulle, sans omettre la poésie contemporaine.
"Ma faim est insatiable. De tristesse, de passion, de mort. Qui me rendra ces jours où la vie a des ailes, et vole, vole, ainsi que l'alouette aux cieux, lorsque tant de clarté passe devant ses yeux, qu'elle tombe éblouie au fond des fleurs, de celles qui parfument son nid, son âme et son sommeil". S’il se prête de consentir aux poètes grecs un rôle essentiel dans la genèse de la littérature, la création de Sapphô assure sans nul doute un fondement sur lequel s’orientent et s'animent l’identité et la vision des créateurs affranchis et mystiques de l'épopée de la Grèce archaïque et de sa postérité. Elle fut célèbre et appréciée dans l'Antiquité, égalant les plus grands. L’intérêt de conserver et de sauvegarder son œuvre est essentielle, comme de tenter de découvrir les parties manquantes. Malgré le caractère fragmentaire de la production préservée, il semble que Sapphô ait réussi à réaliser son désir, conformément à la conception hellénique de la poésie, de faire perdurer ses amours à travers sa création poétique. Sapphô apporta un renouveau à l'art poétique de son temps en imposant un style lyrique inédit. Pour Socrate, elle était "une tutrice de l'amour" et "un miracle." Contrepartie féminine d'Homère, les anciens la considéraient alors comme l'égale de Pindare ou d'Alcée. L'œuvre majeure délicatement sensuelle de Sapphô s’est imposée de siècles en siècles, par la grâce et l'intemporalité de son art, au mépris des préjugés et des tabous. On ne compte plus ceux qui l’ont chantée, d'Horace à Racine, de Louise Labé à Ronsard, de Renée Vivien à Marguerite Yourcenar, de Chateaubriand à Baudelaire et en musique, de Charles Gounod dans un opéra. "Les Muses m’ont donné la vraie richesse. Par elles je suis l’objet d’envie. Même morte il n’y aura pas oubli de moi."
Bibliographie et références:
- Eva Cantarella, "Sapphô, l'égale des dieux"
- Mary R. Lefkowitz, "Sapphô, la dixième des Muses"
- Charles Baudelaire, "Les Fleurs du mal"
- Ana Iriarte, "Sapphô, es fictions du désir"
- Renée Vivien, "Sapphô, l'amour de la poésie"
- John Pentland Mahaffy, "La poésie de Sapphô"
- Édith Mora, "Sapphô"
- Claude Calame, "La femme à la lyre"
- Marie-Jo Bonnet, "Introduction à la poésie de Sapphô"
- Théodore Reinach, "La musique grecque"
- Eva Cantarella, "Selon la nature"
- Judith P. Hallett, "La vie de Sapphô"
- Claude Mossé, "Sappho de Lesbos"
- François Lissarague, "Femmes au figuré"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Choisissez une étoile, ne la quittez pas des yeux. Elle vous fera avancer loin, sans fatigue et sans peine. Je suis une sauvage mon bien cher, mets toi cela en tête. Toute la civilisation occidentale me dégoûte. Je n'aime que ma tente, mes chevaux et le désert. La vie en agit souvent à l’égard des hommes comme on le fait des animaux. Les tourmentant trop pour qu’ils vivent, et trop peu pour qu’ils meurent". Intrépide, d'une volonté sans faille, personnalité inclassable attirée par les horizons lointains depuis son plus jeune âge. Elle est la première européenne à pénétrer clandestinement la cité interdite tibétaine, en 1924, à l'issue d'un périple asiatique d'une quinzaine d'années. Ce fait d'armes, relayé trois ans plus tard dans son récit, et best-seller, "Voyage d'une Parisienne à Lhassa", lui vaut une notoriété mondiale, ses galons d'exploratrice hors du commun, sa réputation d'écrivain orientaliste et spécialiste du bouddhisme. C'est l'image que la postérité garde encore d'Alexandra David-Néel, née le vingt-quatre octobre 1868 à Saint-Mandé, près de Paris, et morte le huit septembre 1969, à presque cent-un ans, à Samten Dzong, "la forteresse de méditation", sa maison de Digne-les-Bains, en Provence. En Europe, les derniers sursauts de la guerre enfoncent un peu plus le continent dans un brasier humain sans précédent. Bien loin du sifflement des obus et du cri de ceux qui deviendront cadavres, quelquepart dans la steppe extrême-orientale, Alexandra David-Neel poursuit alors son voyage à l’abri des affres du monde prétendument civilisé. Après avoir parcouru l’Asie durant près de sept ans, la "femme aux semelles de vent" s’est arrêtée dans le monastère de Kum-Bum afin de se consacrer entièrement à l’étude et au travail d’orientaliste, selon l’acception de l’époque, spécialiste des cultures asiatiques, et non au sens péjoratif que le terme a pris aujourd’hui." De mon ermitage tibétain, replongée dans les traductions d’ouvrages philosophiques bouddhistes, votre guerre formidable m’apparaît comme la rencontre d’armées de fourmis se disputant la possession de vingt centimètres carrés de terrain. Qu’est-ce qu’un épisode de cette sorte dans l’histoire des mondes qui surgissent et sont détruits" Mais il ne faut pas s’y tromper. La nouvelle de la guerre l’a profondément bouleversée. Celle qui a grandi en Belgique est déchirée à l’idée de Louvain en flammes et de Bruxelles bombardée. Dans une autre lettre à son mari, au commencement du conflit, elle hésite même à rentrer. Mais à quoi bon ? Son sexe ne lui permettrait pas d’être autre chose qu’infirmière et ce serait alors là abandonner tout le travail accompli, et tout espoir de revenir en Asie. Pourquoi retourner là-bas, se fondre dans la fourmilière, alors que son travail d’orientaliste semble si prometteur ? Son attachement pour l’Asie est trop fort, le lien trop profond pour le rompre aussi précocement. Tiraillement constant auquel sera confrontée David-Neel: face à une Europe barbare dont les institutions lui répugnent et où sa condition de femme ne lui autorise pas toutes les ambitions qu’elle revendique, l’Asie devient à la fois sa voie de libération et son cadre de recherches. Pourquoi rentrer ? Il semblerait qu’il n’y ait que les solitudes tibétaines, demeures du bouddhisme encore méconnu, qui soient en mesure d’assouvir sa soif de liberté et de connaissance.
"Il fait froid et triste quand on demande aux êtres de vous être un soutient, de vous réchauffer, d'alléger le fardeau de misère inhérente à toute existence. Nul d'eux n'a réellement le souci de le faire, nul d'eux ne le peut vraiment. C'est en soi qu'il faut cultiver la flamme qui réchauffe, c'est sur soi qu'il faut alors s'appuyer". Comment une jeune parisienne issue d’un milieu aisé a-t-elle pu se retrouver dans un monastère tibétain à traduire l’un des textes fondateurs du bouddhisme, qu’aucun orientaliste n’avait encore pris la peine d’étudier ? Son parcours singulier mérite d’être retracé. Née d’une mère catholique, sèche et autoritaire, et d’un père protestant et mélancolique, Alexandra David regrettera longtemps l’absence d’amour de ses parents. Enfant inattendue et indésirée, sa mère aurait souhaité un fils afin d’en faire un prêtre, arrivée tard, son père a alors cinquante-trois ans, la grande différence d’âge ne fait que creuser la distance entre eux. Celui-ci jouera malgré tout un rôle déterminant dans ses inclinations politiques. Socialiste convaincu, Louis-Pierre David, né en 1815, n’aura de cesse de s’opposer au gouvernement de Louis-Philippe et de dénoncer dans la presse la tentative de récupération politique de l’élan révolutionnaire opérée par Napoléon III. Il est d’ailleurs à noter que le cousin de son père n’était autre que Jacques-Louis David, qui, avant de devenir le premier peintre de Napoléon Ier, fut alors un membre actif de la Convention et un ami de Robespierre. Le sang de la contestation coule dans les veines des David. Le coup d’État du deux décembre 1851 contraint le père d’Alexandra David à l’exil. C’est aux côtés de son ami, un certain Victor Hugo, qu’il part pour la Belgique en 1852. Retourné en France suite à l’amnistie prononcée sept ans plus tard, le couple David s’installe à Saint-Mandé. Elle n’a que deux ans lorsque son père l’emmène au mur des Fédérés, au lendemain du massacre des communards par Versailles. L’homme tenait à lui montrer le visage de la souffrance et de l’injustice politique. Elle ne l’oubliera pas. La jeune enfant a donc choisi son camp. Face aux cruautés d’une mère aigrie et déçue, elle se rangera du côté de son père, certes triste, mais prêt à éduquer sa fille à l’âpreté du monde. Et ce jusque dans la religion, puisqu’au puritanisme catholique elle préférera toujours le protestantisme, rien que le mot devait l’attirer, qui convenait mieux à son tempérament. Après avoir reçu un baptême protestant et fréquenté un pensionnat calviniste, elle est pourtant placée, malgré elle, dans un couvent catholique. Grâce à Dieu, elle finira par être dispensée des offices du fait de son "hérésie".
"Pendant des jours, nous marchions dans la demi-obscurité d'épaisses forêts vierges, puis, soudain, une éclaircie nous dévoilait des paysages tels qu'on n'en voit qu'en rêve. Pics aigus pointant haut dans le ciel, torrents glacés,cascades géantes dont les eaux congelées accrochaient des draperies scintillantes aux arêtes des rochers, tout un monde fantastique, d'une blancheur aveuglante, surgissait au-dessus de la ligne sombre tracée par les sapins géants". Son envie d’indépendance et son ascétisme se manifestent très tôt, comme les signes prémonitoires de sa vie future. Elle effectue plusieurs fugues au cours de son enfance, de la simple promenade solitaire à deux et cinq ans jusqu’à de véritables fugues à l’adolescence. Et à quinze ans, elle parvient à gagner l’Angleterre par la Hollande depuis la côte belge puis à dix-huit, après une soigneuse préparation, elle se rend en Italie à pied depuis la Suisse, les "Maximes" d’Épicure en poche. Ces excursions grisent et n’effraient pas cette jeune fille, déjà habituée à l’inconfort du voyage et à la frugalité d’une vie simple. Dans l’intimité de sa solitude, elle s’est maintes fois exercée au jeûne comme aux contraintes corporelles, qu’elle puise dans les biographies de saints ascètes piochées dans les bibliothèques familiales. Son rejet progressif de la religion, que l’incessant conflit entre les deux branches du christianisme, représenté alors par la mésentente de ses parents, avait inauguré, s’accompagne déjà des balbutiements de ses revendications politiques, par l’entremise paternelle, une fois de plus. Le père d’Alexandra David comptait en effet dans son entourage les frères Reclus, ses compagnons socialistes avec qui il avait quitté la France pour s’établir à Bruxelles. C’est alors surtout Élisée, le géographe anarchiste, qui se liera à la jeune fille et l’influencera par la suite. Malgré l’écart générationnel, leur tempérament et leur volonté d’indépendance communs font naître une véritable amitié qui ne cessera qu’à la mort de celui-ci, en 1905. Ainsi, avant même d’avoir vingt ans, Alexandra David est une anticléricale férue de stoïcisme et des écrits d’Épicure autant qu’une anarchiste convaincue. Les grandes lignes se dessinent, mais l’essentiel reste à venir. "Avant tout, vois-tu, j’ai horreur des drames, de la poésie nébuleuse, des élégies larmoyantes. Souffrir est absurde et laid. Toute souffrance est un désordre. Mieux vaut s’accommoder des choses, ou les briser, que de pleurer à la lune". Depuis Kum-Bum, Alexandra David-Neel s’attèle alors à sa tâche, ô combien fastidieuse. Traduire un texte comme le "Prajnâ Pâranita" demande beaucoup de temps et de concentration. L’ouvrage fait plusieurs milliers de pages et le contenu, hautement ésotérique, nécessite une connaissance profonde du bouddhisme, jusque dans ses recoins les plus obscurs, accessibles aux seuls lamas expérimentés.
"Nous regardions alors cet extraordinaire spectacle, muets, extasiés, prêts à croire que nous avions atteints les limites du monde des humains et nous trouvions au seuil de celui des génies". Mais depuis plusieurs années, David-Neel peut se vanter d’en faire partie. Elle qui a reçu la tenue lamaïque des mains d’un maharadjah et a déjà donné, en Inde et au Sikkim, des conférences sur le bouddhisme devant de jeunes moines n’a plus grand-chose à prouver. Arrivée au monastère, qui, dans le lamaïsme, fait office d’université, le douze juillet 1918, elle n’a aucun mal à recevoir un logement, dans lequel elle peut ainsi à loisir faire des retraites solitaires de plusieurs semaines. Et c’est durant dix-huit mois que celle que l’on surnomme alors "la dame-lama à la figure claire" se consacre à l’étude et à la traduction, sur un mode de vie ascétique, rythmé par des réveils avant l'aube, des repas sobres et des heures de méditation. Mais si cette vie d’ermite lui convient, sa fièvre voyageuse la rattrape: "J’ai toujours eu l’effroi des choses définitives. Il y en a qui ont peur de l’instable, moi j’ai la crainte contraire", confiait-elle à son mari quelques années plus tôt, alors qu’elle redoutait, déjà, son retour. Et le cinq février 1921, après des mois de retraite, elle reprend son voyage, sans but précis, à travers la Mongolie, la Chine et les abords du Tibet, au gré des conflits qui menacent ces régions et des nombreux obstacles naturels. Aventurière: voilà un terme qui faisait rêver la petite fille lorsqu’elle dévorait les récits de Jules Verne, mais qui aurait sûrement sonné comme trop romantique à l’oreille de celle qui devint une adepte du bouddhisme en même temps qu’une militante chevronnée au sortir de l’adolescence. À vingt ans, elle prend son indépendance et s’en va en Angleterre, à la fois pour perfectionner son anglais et établir des liens avec la Société théosophique, sorte de club privé dont le dessein est d’échanger et de répandre les enseignements des religions orientales, alors encore entourées d’un halo de mystère en Occident. Fondée en 1875 par Hélène Petrovna Blavatsky, personnage haut en couleur qui a séjourné plusieurs années en Asie, puis présidée à sa mort par la féministe socialiste Annie Besant, la Société joua un rôle majeur sur le renouveau spirituel et politique en Inde puisqu’elle est à l’origine de nombreux centres et écoles religieuses, et qu’elle fut associée au congrès national, le parti indépendantiste d’alors. En plus de l’influence qu’a pu exercer sur elle ces deux grandes figures féminines, la Société théosophique permet à David d’accéder à des ouvrages qu’elle n’aurait pu se procurer nulle part ailleurs et de créer des contacts précieux pour ses voyages à venir. Elle est donc une opportunité idéale pour la jeune fille, qui manifeste alors visiblement un intérêt naissant et profond pour l’hindouisme et le bouddhisme.
"Le nom de vallée de l'ombre qui lui a été donné est pleinement justifié. L'atmosphère y est toute imprégnée de cette terreur sacrée qui émane des lieux où Shiva règne". Elle finira par s’en écarter en raison du mysticisme excessif qui motivait ses adeptes, plus attirés par un Orient mystérieux et magique que par son esprit véritable. À l’époque, l’Orient est inconnu en Europe et la Société théosophique a davantage contribué à l’entourer d’un voile occulte ridicule qu’à faire connaître ses doctrines philosophiques et religieuses. Sa discrète prise de distance vis-à-vis de la Société, David-Neel ne l’explicitera que dans son dernier livre, "Le Sortilège du mystère": "Les doctrines orientales ont toujours attiré un nombreux public d’ignorants en quête de miracles saugrenus, et déséquilibrés ou extravagants n’ont pas manqué d’émailler les annales de la Société d’incidents pittoresques". C’est donc loin des théories fumeuses prêtées à quelque Orient fantasmé que la jeune David part étudier l’orientalisme à Paris, pour y suivre les cours de l’éminent indianiste Sylvain Lévi, malgré l’étroite relation qu’ils entretinrent par la suite, elle lui reprochera son érudition de rat de bibliothèque, ainsi que ceux de la Sorbonne et de l’École des hautes études. Mais c’est surtout le musée Guimet et son atmosphère qui l’envoûtent alors définitivement. Aussi, lorsqu’elle reçoit un certain capital légué par une parente décédée, elle n’hésite pas un seul instant et prend une décision déterminante pour le reste de sa vie. Partir en Inde, seule, découvrir ce pays tant rêvé et rencontrer des personnes susceptibles de l’éclairer dans ses études. Nous sommes alors en 1891. Qu’une fille de vingt-trois ans s’engage dans pareil voyage est certes audacieux, mais il ne faut pas oublier qu’à l’époque l’Inde est entièrement sous tutelle britannique et qu’Alexandra David a plusieurs contacts sur place, grâce à la Société théosophique. Elle séjourne alors à Ceylan, Calcutta, Bénarès, recevant alors l’enseignement d’ascètes hindous dont la doctrine redoutable restera pour elle un souvenir prégnant. Durant son séjour, d’environ une année, Alexandra David assiste à un renouveau spirituel en Inde: le saint mystique Râmakrishna meurt cinq ans avant son arrivée; son rayonnement continue de s’étendre par l’entremise de son jeune disciple, Vivekanânda, qui rejoindra par la suite la Société. Mais cette jeune idole, figure assumée d’une adaptation moderne de l’hindouisme traditionnel avec laquelle Alexandra David garde ses distances, ne plaît pas à la jeune orientaliste, qui préfère s’enfoncer dans les lieux inexplorés de la philosophie indienne plusieurs fois millénaire. Alexandra David a le don de croiser les luttes, de mêler connaissances orientales et combats politiques pour finalement les confondre. L'origine de la connaissance et du progrès est la curiosité.
"Celui qui voyage sans rencontrer l’autre ne voyage pas, il se déplace. Le jour où l'on renonce à manger du poulet c'est qu'on y tient plus beaucoup ou que l'on préfère à la saveur du poulet, celle des principes au nom desquels on y renonce. Vérité absolue. Et tout l'enseignement du Bouddha est là. Il n'a jamais demandé aux gens, de se mutiler moralement ou physiquement par la renonciation". À son retour d’Inde, elle écrit un texte virulent contre les institutions politiques et religieuses, intitulé "Pour la Vie", publié en 1898. Signé du pseudonyme Alexandra Myrial et préfacé par Élisée Reclus en personne, l’ouvrage porte alors en exergue une phrase de la Bhagavad-Gitâ, choix par lequel Alexandra David connecte, déjà, les revendications libertaires et la spiritualité orientale. Inspirée par les idées anarchistes avec lesquelles elle est maintenant familiarisée, elle y développe et revendique un certain anarchisme individualiste, inspiré de ses conversations avec Reclus mais aussi de Max Stirner, dont le livre "L’Unique" et sa propriété vient d’être traduit de l’allemand. Elle prône, contre l’autorité, l’instinct spontané et la recherche personnelle du bonheur, qui ne peut se gagner qu’avec la volonté et contre le pouvoir aliénant. "L’obéissance, c’est la mort". Dès la première phrase, le ton est donné. Il est primordial de se soulever contre l’obéissance bornée qui engendre l’ignorance, le pire des maux pour la jeune anarchiste, et de remettre en cause la notion même de droit, qui s’avère faussement libératrice en ce qu’elle implique encore un attachement au pouvoir et aux notions ineptes que sont le Bien et le Mal. "Il n’y a pas plus de devoirs à accomplir que de droits à revendiquer, clame la jeune Myrial. L’idée a de quoi surprendre. Mais, justement, c’est au-delà des droits civiques qu’il faut porter la lutte; le droit de vote n’est qu’un leurre puisque cela revient à déclarer soi-même que l’on renonce à être maître de soi. Il faut s’extirper des anciens modèles pour bâtir une société juste: l’État, l’Église, mais aussi la Patrie, la famille, les partis sont autant d’ensembles qui étouffent l’individu et effacent ses caractéristiques. L’Église et le christianisme sont vivement critiqués, etle seront d’ailleurs tout au long de la vie de David-Neel, car ils placent un espoir factice dans le cœur de l’homme qui, rêvant d’un paradis, préfère la résignation à la critique de l’obéissance et de la soumission.
"Il leur a simplement dit de regarder, d'analyser, de se rendre compte de la valeur des choses et de se décider ensuite. Le bouddhiste ne renonce qu'à ce à quoi il ne tient plus parce qu'il en a mesuré le vide, le néant". Par la suite, Alexandra signera de nombreux articles anarchistes et féministes. Dans l’un d’eux, "Notes sur le bouddhisme", elle s’appuie sur les principes bouddhistes afin de dénoncer les notions de hiérarchie et d’autorité. Le bouddhisme n’est pas une religion au même titre que les monothéismes que nous connaissons. Il se différencie alors par son absence de dogmes et de croyances imposées. Dans les monastères, chacun s’adonne à l’activité qu’il souhaite et ce, dans le plus simple respect de son intimité religieuse. Du moins, dans le message originel du Bouddha, il n’y a aucun culte à rendre à de quelconques divinités. Et c’est bien à ce bouddhisme originel qu’Alexandra David-Neel rend hommage, ici et toute sa vie, dénonçant ainsi les transformations fantasques orchestrées par les interprétations du bouddhisme empreintes de superstitions. Le bouddhisme qu’elle prêche, celui qui se passe de dogmes, de maîtres, est en accord avec ses convictions libertaires et anticléricales. Ce qui importe avant tout, c’est de s’extirper de la souffrance, et cela implique de combattre l’ignorance qui accable les êtres. Alexandra, sous le nom de Myrial, fera sienne ce credo et multipliera les articles antireligieux et féministes pour dénoncer la société machiste et cloisonnée dans laquelle elle vit. Elle y prône un féminisme créatif qui, loin de plagier naïvement les hommes, devrait au contraire profiter de ces idées neuves, féminines, pour insuffler un nouvel élan social. Après Kum-Bum, la seule véritable halte de son interminable périple, David-Neel retrouve ses habitudes de voyageuse. Elle déambule à travers la vaste Chine et la Mongolie, passant de la région musulmane aux plaines désertiques grouillant de brigands, puis aux régions froides qui bordent le Tibet. À chaque arrêt qui se fait trop long, les rhumatismes se réveillent et sa neurasthénie l’assaille. Aussi repart-elle au plus vite avec sa caravane et son compagnon de longue date, le jeune lama Aphur Yongden, qui la suit depuis qu’elle a dû quitter le Tibet et fait tour à tour office de cuisinier et d’interprète, et pour qui elle s’évertue d’être, malgré elle, un maître spirituel. Ce rôle, elle doit l’endosser partout où elle passe, en dépit de ses réticences à se placer dans pareille position, car sa toge rouge de lama suscite la sollicitation de la foule en quête de bénédictions, et parfois de miracles, auxquels elle ne croit pas elle-même. On lui demande ici d’exorciser une maison; là, de trouver où un père s’est réincarné. David s’en amuse alors, bien qu’elle soit obligée de constater, non sans gêne, que les superstitions se révèlent bien tenaces.
"Peu de paysages possèdent à un égal degré la majesté sereine et charmante que respire la vallée du Nou tchou. De grands sapins solitaires dessinaient leur silhouette imposante sur un arrière-plan de feuillage automnal dont l'or imitait un fond de mosaïque byzantine". Le voyage, qui avait commencé sans but et s’enlisait à cause de formalités administratives harassantes et du manque d’argent, prend à présent une nouvelle forme: le souvenir du Tibet ne la quitte jamais et sa nostalgie s’est accrue à son départ de Kum-Bum. Le lien étrange qui la rattache au Tibet obsède David-Neel, qui se jure d’accomplir l’impensable, de dépasser les limites de son audace et de réaliser un exploit qui la rendra mondialement célèbre. Après plus de deux ans et demi de voyage, sans presque donner de nouvelles à son mari, Alexandra David-Neel se retrouve en compagnie de Yongden dans la cité interdite de Lhassa, au Tibet. Le périple qui précède leur arrivée est terrible, et la vie précaire jusqu’alors menée, ailleurs en Asie, relève d’une partie de plaisir au regard de ces jours de jeûne imposé et de ces interminables marches dans la neige. "Sache seulement, aujourd’hui, que je suis arrivée à Lhassa réduite à l’état de squelette", dira-t-elle dans sa lettre à son mari. Durant ces deux mois de séjour à Lhassa afin de reprendre des forces, Alexandra et Aphur sont obligés de continuer à jouer leurs rôles respectifs pour ne point éveiller les soupçons. Le moment est ensuite venu de prendre le chemin du retour. Après plusieurs escales tibétaines et un passage obligé au Sikkim afin de récupérer les affaires et documents qui l’attendent ici depuis huit ans, Alexandra David-Neel arrive au Havre le dix mai 1925, accompagnée d’Aphur Yongden. En 1893, Alexandra David avait alors vingt-cinq ans, il lui fallait gagner sa vie. Ses dispositions pour le chant et le piano, qu’elle apprit au Conservatoire de Bruxelles et de Paris, lui permettent d’entamer une carrière de cantatrice, voyageant dans divers pays pour chanter l’opéra comique. C’est au cours d’une tournée à Tunis, en 1900, qu’elle rencontre Philippe Néel, son épouse supprimera l’accent, alors jeune ingénieur. Son intelligence et une certaine complicité les amèneront à se marier le quatre août 1904, après quatre ans de vie commune. Mariage qu’elle regrette tout aussitôt. "Nous avons fait un singulier mariage, nous nous sommes épousés plus par méchanceté que par tendresse. La vraie sagesse serait d’organiser, maintenant, notre vie en conséquence", lui écrit-elle. Cette femme fière ne pouvait se complaire dans une situation qui nécessite alors la passion autant que la soumission à son mari. "La femme n'est pas en infériorité, en passivité, en soumission dans l'amour. Elle est agissante et doit être libre comme l'homme". Alexandra David-Néel était très en avance sur l'époque.
"C’est ainsi qu’il se dresse, maintenant, au fond de ma mémoire. Je vois un large escalier de pierre s’élevant entre des murs couverts de fresques. Tout en gravissant les degrés, l’on rencontre successivement un brahmine altier versant une offrande dans le feu sacré. Des moines bouddhistes vêtus de toges jaunes s’en allant quêter,bol en main, leur nourriture quotidienne". C’est à partir de là que sa correspondance avec son mari, entamée depuis 1904, prendra une valeur considérable. La vie en couple la mortifiait mais, à distance, leur relation s’épanouira, et c’est à lui qu’Alexandra David-Neel racontera ses péripéties dans les moindres détails, omettant tout de même d’évoquer ses heures de méditation et tout ce qui a trait au mystique, qui, elle le sait, n’intéresse pas son époux. Par la suite, elle lui demandera de conserver les lettres qu’elle lui adresse. Ce sera là son seul carnet de voyage. Partie pour l’Inde en 1911, à quarante-trois ans, Alexandra David-Neel entame alors la vie de "reporter orientaliste", comme elle aimait se qualifier, une vie depuis longtemps souhaitée. Nonobstant sa condition de femme occidentale, David-Neel n’a aucun mal à se faire accepter dans les milieux réservés aux seuls religieux. Sa véritable connaissance et sa compréhension de l’"esprit oriental" lui ouvrent toutes les portes. Elle entre dans des maisons de brahmane, normalement interdites aux étrangers, donne des conférences dans les temples, poussant l’audace jusqu’à prêcher la parole du Bouddha aux jeunes moines hindouistes qui ont rejeté la parole du saint, pourtant né dans ce pays. Elle côtoie donc des érudits, apprend le sanskrit et étudie les textes sacrés. Au cours de ses nombreux voyages dans l’Inde britannique, elle évite le plus possible l’entourage des bourgeois anglais et des missionnaires disséminés dans le vaste Empire, friands de prosélytisme mielleux. Malgré tout, soumise aux mondanités d’usage, elle se voit parfois obligée de fréquenter cette population qu’elle méprise. Elle est le modèle par excellence de l’anticolon, venue ici pour s’imprégner de l’histoire, de la culture et de la langue du pays, et non se pavaner dans quelque exotisme romantique sans même se soucier de la culture locale. À mesure que son voyage se prolonge, elle se sent profondément liée à ce pays, son atmosphère. Et ce n’est qu’un début. Partie pour le Sikkim, alors province autonome, elle fait la rencontre du jeune futur maharadjah Sidkéong Tulku Namgyal, qui deviendra son ami et lui favorisera de nombreuses rencontres. Grâce à lui, elle est la première personne occidentale à mener un entretien avec le dalaï-lama, alors en exil à cause de l’invasion chinoise. C’est Thubten Gyatso, le treizième dalaï-lama, homme politique en même temps que grand érudit, qui la reçoit. Les connaissances de cette européenne le surprennent et il lui conseille d’apprendre le tibétain, ce qu’elle ne manquera pas de faire. Il lui propose de répondre à toutes ses questions par correspondance, ce qu’elle fera également. Même devant le personnage le plus important du Tibet, Alexandra David-Neel ne perd rien de son penchant anarchiste. Il ne fera d’ailleurs que se confirmer à mesure qu’elle se confronte aux préceptes du bouddhisme, qui refuse tout sentimentalisme, tout affaiblissement de l’esprit, qui se révèle être une doctrine rude et intransigeante dans ses conceptions. Il n’y a aucun espoir de salut dans l’Au-delà, inexistant, ni de gloire et de succès dans ce monde, illusoire et impermanent. Le bouddhisme lui apporte alors la paix dans l’agnosticisme.
"Un temple japonais posé sur un promontoire auquel conduit, par-delà un torii rouge, une allée bordée de cerisiers en fleur. D’autres figures, d’autres paysages de l’Asie sollicitent encore l’attention du pèlerin montant vers le mystère de l’Orient". Toujours grâce à Sidkéong Tulku, David-Neel rencontre le gomchen, l'ermite de Lachen, un anachorète réputé pour sa sagesse, qu’elle admire pour son savoir, la profondeur de ses vues. De là naît une estime réciproque. Le gomchen lui propose bientôt de l’accompagner vivre en ermite dans une caverne perchée à quatre mille mètres d’altitude, au Tibet. L’orientaliste n’hésite pas une seconde. Après un temps à Gangtok, où elle apprend la nouvelle de la première guerre mondiale six jours après son déclenchement, elle effectue une retraite de trois semaines et redescend à trois-mille-six-cents mètres d’altitude, toujours aux côtés de l’ermite, quand, le onze décembre 1914, elle apprend une nouvelle tout aussi tragique: la mort de son ami Sidkeong Tulku, qui n’a régné qu’un an à peine. Ce qui met un terme aux réformes et à la vague de changements positifs qui s’amorçaient dans le Sikkim. De 1915 à 1916, elle retourne à son ermitage et s’adonne alors à la méditation, à l’apprentissage du tibétain avec celui qui s’apparente à son maître spirituel, et du sanskrit, qu’elle s’efforce alors d’enseigner au jeune Aphur Yongden. Malheureusement pour elle, les autorités anglaises ont fini par retrouver sa trace. Elle est aussitôt expulsée. Partie au Japon avec Yongden, elle écrira alors à son mari: "J’ai le mal du pays pour un pays qui n’est pas le mien". Son attachement pour le Tibet demeurera intact jusqu’à sa mort, qu’elle aurait souhaité trouver là-haut, dans sa retraite himalayenne. Après un séjour au Japon et en Corée, où elle fréquente des écoles zen et des érudits japonais, elle atterrit à Kum-Bum. Son retour en France est auréolé de gloire. Éditeurs et journalistes se bousculent pourrecevoir la grande aventurière entrée dans Lhassa, la femme qui a côtoyé un dalaï-lama, un maharadjah et parcouru l’Asie tant de temps. Elle reçoit des médailles de géographie de Belgique et de France, ainsi que la Légion d’honneur. Ce sont pour elle de vieilles breloques. Ce qui lui importe, outre un cycle de conférences qui lui prendra beaucoup de temps, c’est l’écriture des livres qu’elle a en tête depuis bien longtemps. "Je veux écrire des livres, mais je veux le faire sans fièvre. Je n’ai aucun souci de devenir célèbre", confie-elle à son mari en 1912.
"Il y a à droite, est une toute petite salle de lecture où les fervents de l’orientalisme s’absorbent en de studieuses recherches, oublieux de Paris dont les bruits heurtent en vain les murs du musée-temple, sans parvenir à troubler l’atmosphère de quiétude et de rêve qu’ils enclosent. Tel était le musée Guimet quand j’avais vingt ans". L’essentiel est de transmettre des connaissances et de rehausser l’orientalisme français. Il s’agit pour cela d’éviter platitudes et banalités. Elle se met au travail. Au très attendu "Voyage d’une Parisienne à Lhassa" paru en 1926 fait suite "Mystiques et magiciens du Tibet" en 1929, où elle narre ses expériences, parfois difficiles à croire pour un esprit occidental, de manière documentée. Entre-temps, David-Neel s’est trouvée un refuge à Digne, dans les Alpes. Elle adopte officiellement Yongden en février 1929, son époux refuse de vivre à leurs côtés. Sans alors arrêter la publication d’ouvrages orientalistes, elle cherche par tous les moyens à repartir en Asie au plus vite, et compte pour cela sur ses relations, peu communes: le président de la République lui-même, un certain Doumergue, ainsi que la veuve de Lénine, avec qui elle correspond régulièrement. Elle est prête à partir pour la Sibérie en 1930. Les Soviétiques refuseront de lui délivrer un visa. Elle poursuit durant plusieurs années son cycle de conférences et la parution d’ouvrages dont les spécialistes autant que le grand public sont demandeurs. Ce n’est finalement que le premier janvier 1937 qu’elle repart en Asie, accompagnée de son fils. Elle est âgée de soixante-neuf ans, Yongden de trente-six. Arrivés en Chine en pleine guerre civile et guerre sino-japonaise, ils parviennent toutefois à demeurer plusieurs mois à Pékin, avant de se diriger, non sans peine, le voyage durera dix long mois du fait de la clandestinité de rigueur, aux portes du Tibet. Empêchée d’avancer par le conflit armé, sans recevoir la moindre aide de son mari, David-Neel est bloquée ici. Ses conditions de vie sont misérables. Les soldats chinois investissent les monastères de la ville, les japonais commettent des atrocités dans tout le pays. Elle ne se laisse guère abattre, se consacrant à l’étude de textes bouddhistes et à la rédaction de livres qu’elle expédie en France. Quelques mois avant la capitulation de la France, le quatorze février 1940, elle reçoit un télégramme lui apprenant la mort de son mari, son confident depuis toutes ces années, son "seul ami". À la fin de la guerre, David-Neel et Yongden quittent enfin la Chine pour se rendre en Inde et au Sikkim, puis rentrent en France le deux juillet 1946. Celle que l’on croyait morte, disparue quelque part en Asie, retourne dans sa "forteresse de méditation" à Digne et se consacre à nouveau à la rédaction d’ouvrages, parfois interrompue par la visite d’admirateurs quelque peu envahissants. Malgré les nombreuses sollicitations qui lui parviennent, l’anarchiste refuse d’endosser le rôle de maître que l’on voudrait lui donner. La femme vieillissante a besoin de repos et de solitude. La nouvelle de l’indépendance de l’Inde, en août 1947, la réjouit et la pousse à rédiger un ouvrage sur ses voyages dans ce pays tant admiré. Mais le Tibet, auquel elle se sentait plus encore attachée, ne connaît pas le même destin. Le vingt-trois mai 1951, il est annexé à la République populaire de Chine. Elle le vécut comme une souffrance très douloureuse.
"Le bonheur est en nous. Réjouissons-nous dans la pratique du bien, n'attachons de prix qu'à ce qui peut contribuer à notre élévation morale et nous trouverons alors la paix et le repos puisqu'il ne dépend que de nous de faire toujours le bien et que tout peut servir à notre perfectionnement'. Elle qui a connu tant de conflits et de guerres intestines pour la domination de ce territoire ne peut qu’être désolée de le voir tombé sous le joug de la dictature. Convoité par tous ses voisins pour ses ressources naturelles, le Tibet devient finalement, au prix de lourdes pertes, cinq mille soldats tibétains trouveront la mort, une région dépendante de la République populaire de Chine. La situation oblige alors le gouvernement et la caste religieuse, le dalaï-lama en tête, à s’exiler en Inde. Le Tibet se vide de son élite et, de très haut-lieu de la spiritualité bouddhiste, devient peu à peu une terre d’exploitation et d’esclavage. La mort brutale de son fils adoptif, en 1955, laisse Alexandra David-Neel seule et désemparée. Mais elle rencontre, quatre ans plus tard, une jeune femme au fort tempérament, Marie-Madeleine Peyronnet, surnommée "Tortue" par sa nouvelle amie, et qui restera auprès d’elle jusqu’à sa mort, qui ne surviendra que dix ans plus tard, alors qu’elle allait fêter son cent-unième anniversaire. Elle venait de faire renouveler son passeport, au cas où. Rétrospectivement, on peut dire qu’elle eut lavieillesse qu’elle souhaitait, comme l’atteste cette parole confiée à son mari, un jour de l’année 1912. "Si je dois vieillir, j’ambitionne la vieillesse travailleuse d’un Élisée Reclus et de tant d’autres qui sont demeurés lucides jusqu’à la fin". Son vœu fut exaucé. Après les événements de Mai 68, dont elle reçut les échos. "Pendant la révolte étudiante, j’ai noté avec surprise que les drapeaux noirs avaient été déployés à côté des drapeaux rouges des socialistes. Je croyais que les groupes d’anarchistes appartenaient comme les nihilistes russes à un passé vieux d’un demi-siècle et avaient cessé d’exister". Elle demanda à son amie de lui relire "Pour la Vie", son écrit de jeunesse. Et la bouddhiste libertaire de commenter: "Oh, que c’est mauvais ! Si je l’écrivais aujourd’hui, tu verrais ce qu’ils prendraient .. Tous!" Le huit septembre 1969, elle meurt à Digne. Ses cendres ont été selon son désir dispersées dans le Gange à Bénarès Varanasi, ville de l'État de l'Uttar Pradesh, au nord de l'Inde, fondée au XIème siècle av. J.-C. et considérée comme la capitale spirituelle de l'Inde. Une phrase extraite de L'Ecclésiaste: "Marche comme ton cœur te mène et selon le regard de tes yeux", gravée sur la pièce commémorative de son centenaire, peut résumer sa conduite dans la vie.
Bibliographie et références:
- Jean Chalon, "Le lumineux destin d'Alexandra David-Néel"
- Valérie Boulin, "Femmes en aventure, de la voyageuse à la sportive"
- Marie Jaoul de Poncheville, "Sur les traces d´Alexandra David-Néel"
- Jacques Brosse, "Alexandra David-Neel"
- Marie-Madeleine Peyronnet, "Dix ans avec Alexandra David-Néel"
- Jeanne Denys, "Alexandra David-Néel au Tibet"
- Éric Le Nabour, "Alexandra David-Néel"
- Joëlle Désiré-Marchand, "Alexandra David-Néel"
- Jean Marquès-Rivière, "Alexandra David-Néel au Tibet"
- Gwenaëlle Abolivier, A. David-Néel, une exploratrice sur le toit du monde"
- Éric Faye, "Dans les pas d'Alexandra David Néel"
- Christian Garcin, "Sur les traces d'Alexandra-David Néel"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Je vois... ouiiiii je vois...
Que faire une rencontre ici sera très compliqué...
Donc meublons..
L'utilisation de la boule de cristal, ou cristallomancie, est une pratique qui s'inscrit dans une tradition bien plus large appelée la scrying (la divination par la perception d'images dans un support réfléchissant).
Les origines celtiques (Ier siècle av. J.-C.)
Bien que la divination par l'eau ou les miroirs soit plus ancienne (Égypte, Mésopotamie), les premières traces de l'utilisation de cristaux sont souvent attribuées aux Druides en Grande-Bretagne.
Pline l'Ancien mentionne l'usage de boules de verre ou de cristal de roche par les peuples celtes pour "lire" l'avenir.
À l'époque, on utilisait principalement du béryl, un minéral naturel translucide, car il était considéré comme ayant une affinité particulière avec les énergies prophétiques.
Au tout début le verre était teintés donc seul le cristal était translucide je suppose que l'impact visuel sur des celtes y a 2000ans était spectaculaire et magique
Voilà pourquoi l'on dit: "Boule de Cristal"
Pour en savoir plus.... venez vous perdre sur ma page de profil (à vos risques et périls)
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"Les fleurs sont reposantes à regarder. Elles n'ont ni émotions, ni conflits." L'ennui quand la chance nous quitte, que les jeux de la vie sociale se réduisent à leur plus simple expression, c'est alors qu'on a besoin d'amour. C'est la flamme qui tient lieu de tout. Les expédients que nous employons pour l'oublier ne font que raviver la blessure. Nous ne savons pas aimer, nous ne savons que nous enfoncer corps contre corps dans la nuit redoublée. On arrive plein de feu, on se quitte plein de fiel. Les cœurs éperdus, égarés par les rêves, rejoignent alors leur logis mais d’où nous vient le sentiment ambivalent de l'altérité ? Nous pourrions discerner en notre semblable quelqu’un de différent, parce que nous le sommes pour nous-même. La naissance de l’altérité pourrait résulter de la division du sujet, puisque nous sommes à chaque instant la proie d’un dédoublement interne. À peine né, nous avons commencé dans cette voie. Nos parents nous ont voulus à une certaine place et nous les avons contredit. Nous avons affirmé notre existence en disant non à ce qui nous détermine. Non est notre premier nom et le reste. Son patronyme nous fouette et fait de nous d’éternels voyageurs. Mais cette dualité interne suffit-elle à engendrer la reconnaissance de l’altérité ? Ce n’est pas certain, car assoiffé de la résolution de sa contradiction, le maintien de soi tente ce sujet divisé. Il lui faut de l’un, il aime le groupe qui l’unifie et il rejette l’étranger. Il adore chanter en chœur, et a horreur des fausses notes. Peut-on espérer que grâce à l’amour, la reconnaissance du prochain sera possible ? Le christianisme a promis une telle rédemption, mais comme cet amour qu’il divinise s’est clivé du sexe, il a obtenu le contraire. L’autre de l’amour ne diffère pas vraiment de nous, il est encore notre double et l’amour de narcisse se retourne si aisément en haine. Le visage du semblable suppose la transcendance divine. Et parfois, les dieux se montrent généreux.
"Aussi les sages de tous les temps ont-ils avec la plus extrême insistance, déconseillé de suivre cette voie dans la vie. Elle n’a cependant pas perdu l’attraction qu’elle exerce sur un grand nombre d’enfants des hommes". François Antommarchi qui professait l'anatomie à Florence et qui procéda à l'autopsie du corps de l'Empereur nota, à Sainte-Hélène à propos de sa forme virile, "sicut pueri," un sexe d'enfant. Certainement Hyppolyte Charles était mieux doté. Ce détail trivial, indécent, comme on en trouve dans les pièces de Shakespeare pour refroidir l'émotion, jette une lueur humaine sur la gloire. Comme si cette construction des conquêtes, ce désir compulsif, d'étendre son pouvoir et son être au plus profond de l'espace, de le marquer de son empreinte, n'avait été que le revers sanglant et lumineux d'une faiblesse. D'où venait son insatisfaction sinon son inaptitude au bonheur ? Il lui fallait des drames, des souffrances, un théâtre d'émotions, des trahisons. Il y a des êtres qui trouvent dans le dévouement une fois dans la vie, un élargissement de ses limites, car l'amour est sans fin. La reconnaissance d’autrui frappe celui qui la fait et l’éveil de la conscience reste le mouvement premier vers l'autre. Mais on ignore la nature de ce besoin, de même que l’on comprend mal ce qui pousse à l’affronter, sinon un choix éthique mystérieux. Pour Freud, l’amour du prochain n’est envisagé que comme une inversion, un refoulement de la haine pulsionnelle. La naissance du surmoi qui en procède amène le sujet à respecter son semblable, mais seulement dans la mesure où il ne saurait porter atteinte à un autre lui-même sans s’anéantir du même coup. Les premières phobies de situation sont celles de la solitude. La phobie naît de nuit, dans l’absence de reflet ou lorsque fait défaut l’écho d’une parole. Mais quand quelqu’un parle, il fait clair. La solitude confronte de façon angoissante au vertige du vide de l’autre.
"Un amour qui ne choisit pas nous semble perdre une partie de sa valeur propre du fait qu’il est injuste envers l’objet. Et qui plus est: les hommes ne sont pas tous dignes d’être aimés." Solitude nocturne, premiers émois en compagnie de Séléné, la déesse de la lune dont le plus grand amour fut le beau berger Endymion, qui refusant de vieillir avait demandé aux dieux de lui accorder une éternelle jeunesse. Zeus y consentit à condition qu'il soit plongé dans un sommeil éternel. C'est dans ces circonstances oppressantes que commencent les pratiques masturbatoires. L’onanisme décharge l’omniprésence de cet inceste latent. "La phobie de la solitude veut détourner la tentation d’une onanie solitaire" écrit Freud dans "Inhibition, symptôme, angoisse." La peur de l’obscurité a cette conséquence étrange de provoquer l’érection et la masturbation. Ainsi, tout se passe comme si l’impérieuse érogénéité du pénis ou du clitoris venait affirmer que le corps n’est pas le phallus. La masturbation est un mouvement de résistance et de protestation. Le corps dit non en jouant la partie contre le tout, en entamant une lutte du pénis contre le phallus. Mais la jouissance qui en résulte ne soulage rien, car l’orgasme est aussitôt suivi de la menace d’une retombée dans le néant. De sorte que la masturbation doit reprendre presque aussitôt. Parfois effrénée, l’excitation solitaire devient ainsi une modalité de la survie. Pas d’altérité dans cette excitation dont la jouissance signifie une chute en miroir. Cette frénésie de l’onanisme reste souvent une habitude de l’adulte. Elle peut se prolonger devant le miroir, et il arrive aussi parfois qu’elle trouve son équivalent dans l’amour les yeux fermés et la béatitude.
"La vie telle qu’elle nous est imposée est trop lourde pour nous, elle nous apporte trop de douleurs, de déceptions, de tâches insurmontables. Pour la supporter, nous ne pouvons nous passer de moyens palliatifs." Les réserves corporelles secrètes et la partie ténébreuse de l'âme infèrent la question de l'intime. Nous naissons, nous vivons et nous mourons au milieu du merveilleux. Ce qui force au secret, surtout lorsqu’il s’agit d’un secret touchant au corps, renvoie à une sorte de sacralisation de ce qui ne peut se dire, s’avouer, sacralisation dont l’enracinement peut se réclamer d’une culpabilité, d’une anormalité possible. Sacralisation d’une part de l’intime risquant de devenir religiosité, ritualisation privée ou cérémonie secrète n’appartenant qu’à soi. L’autre, son jugement, son regard prenant alors valeur de sanction redoutée. Sanction contre quelle jouissance ainsi cultivée ? Le secret du corps peut révéler paradoxalement une jouissance coupable qui, si elle devait être découverte ou révélée, ouvrirait au châtiment. La sublimation sexuelle, l’éclosion pulsionnelle est une fracture ressentie comme une violence, comme la source du travail de l’altérité au cœur de soi. Le corps, dans son désir naissant, est alors perçu comme l’œuvre de l’altérité en soi. Le corps semble trahir, ouvrir sur un langage dans lequel il est difficile voire dangereux de se reconnaître. Le secret apparaît alors comme un mode défensif qui permet le déplacement de la sexualité œuvrant le corps sur une sphère fantasmatique. Mais le secret génère aussi cet autre pendant qui est la honte, la peur d’être découvert. L'angoisse du corps inepte, impuissant et seul. Le malaise généré par la dissimulation de la jouissance se justifie par la quête d’une pureté qui doit être maintenue. L’abject serait alors la matière même du secret, sa fondation.
"Autrui joue toujours dans la vie de l'individu le rôle d'un modèle, d'un objet, d'un associé ou d'un adversaire, et la psychologie individuelle se présente dès le début comme étant en même temps, par un certain côté, une psychologie sociale, dans le sens élargi, mais pleinement justifié, du mot." Mais la force narcissique faisant emprise sur la vie intime en visant le corps dans une précipitation onirique n'est en fait pas l'ardeur mais un essai malheureux de rapprochement de l'autre en soi. Elle ne vise plus le corpus mais la psyché. Le narcissisme ne reconnaît que lui-même dans cette course-poursuite avec son double, qui va se poursuivre jusqu’à l’heure où la différence des sexes va se découvrir. Le narcissisme ne résulte pas d’un mouvement premier du moi ne pensant qu’à lui-même, il procède du désir de l’autre. Et lorsque l'on rêve très tôt de se marier, d’harmoniser de l’homme avec de la femme, c’est pour nous une façon de faire du un. Ce mariage de rêve enfantin ne connaît pas la différence sexuelle, il connaît une différence des genres masculin et féminin sans signification érotique. Sa cérémonie se déroule toujours en blanc. Promesse qui sera trompée la nuit de noces elle-même. Le blanc vire au rouge, lorsque la différence des sexes se découvre et que le rêve de soi explose. Le sexe métamorphose l’amour, lévite le prochain à la hauteur d’un semblable indifférent, cela grâce à la potentialité de l’identification phallique elle-même. Il y a là une profonde raison, qui explique pourquoi Freud a considéré que la différence du masculin et du féminin n’état pas faite d’abord grâce à l’anatomie mais s’établissait en termes d’activité ou de passivité. En ce sens, l’acte qui correspond à la masculinité est l’érection. Car la possession du pénis ne suffit pas en effet pour l’avoir en érection, état sans lequel il sert à peu de chose, sauf l’honneur masculin. Mais l'essentiel n'est-il pas d'écouter intimement son corps et d'oublier la métaphysique.
"Nous ne sommes jamais aussi mal protégés contre la souffrance que lorsque nous aimons." Mais alors quelle est cette sente secrète autorisant après les premiers émois sensuels la délectation phallique ? C’est une satisfaction spécifiant la masculinité et l’érection. Il faut que la besogne soit transgressive, se heurtant ainsi à une barrière quelconque, fonctionnant comme un équivalent psychique de la loi. Le sentiment de faire ce qu’il ne faudrait pas aura alors l’inceste comme équivalent psychique. En ce sens, la punition sera ainsi le signe d’un péché excitant, et l’acte spécifique au masculin comporte cette violence, voire ce sadisme latent. Celui qui veut être maître de la jouissance phallique doit être violent. Pour obtenir l’érection, il faut la guerre. Dans le rapport du semblable au semblable, l’usage de la force décide de qui se trouve du côté féminin, et qui du côté masculin. La brutalité contre l’autre est le premier trait de masculinité, alors que le rapport sexuel est encore complètement méconnu. Cette activité brutale décide du choix du sexe et elle ne peut se faire sans la reconnaissance d’une altérité qu’elle fait naître. Elle instaure une dissemblance sur le fond d’une communauté d’appartenance. La masculinité s’impose par la lutte sur le fond de la féminité. La virilité n’est jamais gagnée d’avance, elle constitue une épreuve constante. Dompteur de fauves, symbole de la force physique, le héros Héraclès était infatigable.
"Ce qu’on appelle bonheur au sens strict résulte de la satisfaction plutôt soudaine de besoins accumulés et n’est possible, par nature, que comme phénomène épisodique." La déesse Artémis qui était puissamment bâtie ou qui découpait n'a pas toujours été l'illustration du complexe de castration, se manifestant chez la femme par l'inacceptation de son sexe et de sa fonction naturelle. Elle se laissa attendrir par Orion et Hippolyte qui sut lui aussi toucher son cœur. Mais cela ne résout pas pour autant notre problème. Dans la séduction et l'altérité, comment est fait le sexe féminin ? La nature du sexe féminin et son anatomie sont l’occasion d’une incertitude permanente. L’étrangeté de l’identité féminine se détache en effet. Les genres féminin et masculin se distinguent d’abord grâce aux oppositions activité/passivité, ou encore, érection ou pas d’érection. Quand bien même l’anatomie serait-elle vue de la manière la plus aveuglante, elle continue de receler un mystère. Le sexe féminin reste ainsi l’objet d’une fascination angoissée. Il annonce une altérité inquiétante dont il n’y a pourtant pas moyen de se passer, puisque c’est grâce à elle que la virilité s’affirme. L’incrédulité concernant le sexe féminin contamine l’ensemble de la vie psychique, non pas latéralement, mais à titre de fondement. Le doute se stratifie à partir de cette origine, jusqu’à son déploiement dans les fantasmes descènes de séduction. Le doute cartésien n’est que parent pauvre, c’est la pensée qui fuit infiniment ce qu’elle doit au sexe. Ce n’est pas simplement que l’homme aurait à découvrir la femme, et réciproquement. C’est en chacun d’entre eux, de la castration, de l’existence du féminin dont il s’agit. L’homosexualité n’invalidant pas cette reconnaissance de l’altérité. Cette découverte tardive du féminin expérimente l’hétérogénéité la plus redoutable, celle que chacun est d’abord pour lui-même.
"Toute prolongation d’une situation convoitée par le principe de plaisirs donne seulement un sentiment de tiède contentement. Nous sommes ainsi faits que nous ne pouvons jouir intensément que du contraste, et très peu d’un état." La distinction du sexe féminin dans le couple séduction/désir exige que cette disparité si charmante soit étudiée dans sa plus grande globalité. Car c’est seulement avec ce contraste que se rompt la solitude. Cette altérité de l’être féminin que les garçons craignent d’être, et que les filles n’acceptent que jusqu’à un certain point, distingue un genre de l’autre très abstraitement, car concrètement, les garçons comme les filles rejettent le féminin. C’est une altérité qui ne sera reconnue qu’avec la sexualité en acte. La sexualité impubère méconnaît le rapport sexuel sous l’angle de sa jouissance, et cette ignorance ne résulte pas d’une pudibonderie parentale ou de la répression sociale. Comment une altérité si traumatisante arrive-t-elle à s’imposer dans le vert paradis de l'adolescence ? La portée exacte du traumatisme sexuel se découvre autout début de l'âge adulte et elle refonde le sujet de fond en comble. Et lorsque cela lui arrive, il découvre la différence, à commencer par celle des sexes. Avant ce moment violent, le semblable existait sans doute, mais il était seulement l’autre du narcissisme, celui avec lequel on pouvait s’amuser, rire de la sexualité un peu grotesque des adultes. Tout change dans le cadre de la rivalité pour l’amour. L’amour fait sortir le sexe de son anonymat, il oblige à un choix contre un tiers, mettant en jeu l’interdit, la jouissance qui était d’abord masturbation va prendre un autre sens. La présence du tiers est implicite dans l’amour, de même que la demande d’exclusivité, cet amour introduit alors sa dimension dans la sexualité.
"Partout où je suis allé, un poète était allé avant moi." Le sexe de chaque femme a son rythme propre, sa palpitation et son émoi. Si l'on applique l'oreille dessus comme on procède avec les grands coquillages pour écouter la mer, on entend une longue plainte distincte, un frisson unique venu des profondeurs de l'être. C’est à l’occasion des jeux de la rivalité pour l’exclusivité que le deux de la reconnaissance de l’autre va s’établir à partir du trois, et non plus comme c’était le cas dans le rapport narcissique au service du un. C’est à partir de l’exclusion de la troisième personne que le deux de l’altérité apparaît. La jouissance sexuelle prend brusquement son sens à partir de cet interdit qui ne se découvre jamais si bien qu’à l’heure de la rivalité malheureuse. La division du corps par sa propre jouissance fait naître une altérité à partir de ce qui, au départ, était seulement rencontre sexuelle de deux personnes, ou plutôt de deux fois une personne, chacune isolée dans les suites de ses rêves onanistes. Du côté féminin comme du côté masculin, le tiers se dégage à partir du deux. La troisième dégage l’altérité de la femme, alors que du côté masculin, le désir de sexualité éloigne l'idée de mort. L’altérité est ainsi doublement ce que découvre la rencontre de l’autre sexe. Chaque fois que nous regardons un être de notre espèce, il tombe sous le coup de notre propre division, il prend rang au regard de notre obsession sexuelle. C’est de lui dont nous nous abritons lorsque nous fermons notre chambre. Sans doute ne s’occupe-t-il pas de nous, ni nous de lui, mais nous ne l’oublions pas quand se clôt la porte derrière laquelle arrive, cette étrangeté. Dans l'éloignement du regard du tiers, règne alors la nuit propice.
Bibliographie et références:
- Élisabeth Badinter, "L’un et l’autre"
- Sigmund Freud, "Inhibition, symptôme, angoisse"
- Emmanuel Levinas, " Altérité et transcendance"
- Jean-Paul Jacquet, "Altérité et performance"
- Gilles Ferréol, "Dictionnaire de l'altérité"
- Jean Lombard, "Philosophie de l'altérité"
- Denise Jodelet, "Formes et figures de l'altérité"
- Éric Bailblé, "La notion d'altérité"
- Jean-François Staszak, "L'altérité et le sexe"
- Johann Jung, "Le double et l'altérité"
- Marc Weber, "De l'autre côté du miroir"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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La mer n'avait pas changé. Sa rumeur et son odeur étaient les mêmes, les vagues allaient et venaient comme celles de jadis. Vingt ans plus tôt, Juliette avait contemplé l'océan depuis cette même plage en songeant à la vie qu'elle avait devant elle, et à présent. Elle sentait le sable râpeux sous ses pieds et la brise iodée emmêler ses cheveux. Elle inspira profondément et ferma les yeux. Le noir derrière ses paupières l'aidait mieux que celui de la nuit à se perdre dans le passé pour éviter de penser à l'avenir. En ces derniers jours du mois de mai, le fonds de l'air était encore frais, et son chemisier et sa jupe de coton ne lui tenaient pas très chaud. Elle croisa les bras sur sa poitrine pour se réchauffer, en pensant, cependant, que ses frissons étaient une réaction appropriée aux souvenirs de cet été désormais si lointain qui revenaient en trombe. Les souvenirs qu'elle avait de lui, jeune écrivain d'une force et d'une précocité monstrueuses. Vingt ans durant, elle avait essayé de l'effacer de sa mémoire, pour se retrouver, de retour sur la plage de Donnant, tout aussi incapable de l'oublier qu'elle l'avait toujours été. Elle leva le visage, et la brise repoussa ses cheveux en arrière. Elle ouvrit la bouche pour l'avaler et s'en régaler. L'odeur iodée emplit ses narines et enveloppa sa langue, saisissant son esprit comme s'il s'agissait d'une friandise. Elle était stupide et trop âgée pour croire aux contes de fée. Et les voyages dans le temps n'existaient pas, il n'y avait aucun moyen de retourner en arrière, aucun moyen, même de rester simplement au même endroit. Son seul choix, le seul choix que quiconque avait, c'était d'aller de l'avant. Cette pensée en tête, elle avança. Un pas, puis un autre. Ses pieds s'enfoncèrent dans le sable et elle se tourna pour regarder la terrasse de sa maison et la bougie solitaire qui y luisait. Un coup de vent agita la flamme et la fit vaciller, et Juliette s'attendait à ce que cette frêle lumière s'éteigne, mais celle-ci résista vaillamment derrière sa cloche de verre. La maison se trouvait pratiquement isolée à l'époque, se rappela-t-elle, tandis qu'à présent, il fallait supporter la joie bruyante des enfants et celle des surfeurs en herbe osant affronter les rouleaux de Donnant. Elle avait découvert à son arrivée la villa tapageuse de trois étages construite juste derrière la maison centenaire, aussi nouvelle pour elle que les dunes tachetées d'algues, inexistantes vingt ans plus tôt. Cependant, au mois de mai, les vacanciers n'avaient pas encore pris leurs quartiers d'été, et, à l'exception d'un bungalow au loin dont elle voyait les fenêtres éclairées, les autres habitations acadiennes semblaient vides. Envahie de bonheur, elle jouissait de cette solitude sauvage.
Elle fit encore un pas. La mer était trop froide pour nager, sans compter que le reflux risquait d'être puissant. Pourtant, poussée par les souvenirs et le désir, elle ne résista pas à son envie d'avancer vers les flots. L'océan lui avait toujours donné une conscience aiguë de son corps et de ses cycles. Les marées soumises à la force d'attraction de la lune, lui avaient toujours paru un phénomène très féminin. Elle n'avait jamais été une grande nageuse, mais lorsqu'elle se trouvait au bord de la mer, Juliette se sentait plus vivante et plus sensuelle. Elle avait connu les eaux chaudes des Bahamas et les vagues froides de la côte bretonne, la douce houle du golfe du Morbihan, mais aucun de ces lieux ne l'avaient autant ensorcelée que ce bout de terre et les eaux qui le baignaient. Belle île en mer était unique dans la cartographie de sa mémoire. Et vingt-ans après, de façon heureuse, le charme était plus fort que jamais Elle sentit sous ses pieds le sable compact et humide que la dernière vague venait de lécher. L'écume blanchissait ici et là le rivage, mais l'eau ne touchait pas encore sa peau. Elle avança avec précaution en tâtonnant avec ses orteils pour ne pas trébucher sur un rocher ou se couper avec un coquillage. Un pas de plus, et elle sentit le sable plus mouillé, doux et fuyant. Elle rouvrit la bouche pour aspirer les gouttelettes invisibles que l'air charriait, et les savoura comme elle l'avait fait avec la brise. Avant qu'elle ait fait un autre pas, une nouvelle vague échoua sur ses chevilles et la tiédeur enveloppa ses mollets en éclaboussant ses jambes nues. Juliette s'accroupit lentement et les flots embrassèrent son corps tel un millier de baisers, l'écume trempant son short. Elle frissonna de plaisir, et se laissa aller en arrière pour que l'eau couvre son visage de sa volupté iodée. Elle contint sa respiration jusqu'à ce que la vague se retire. Elle ouvrit les bras, mais l'océan ne se laissait pas étreindre, et elle referma les paupières, ses yeux la brûlaient à cause du sel de la mer et du soleil. Ils avaient fait l'amour sur cette plage, leurs cris couverts par la clameur de l'océan. Il l'avait caressée et embrassée jusqu'à la faire trembler. Elle avait guidé son sexe en elle, croyant lier leurs corps pour toujours. Elle s'était fourvoyée. Peu importait qu'ils aient vécu un été de passion, leur histoire n'avait pas tenu.
Dans ma mémoire, j'ai souvent cherché à me rappeler comment avait raisonné pour moi sur ce rivage, entre lande et sable, le nom de cette passion, encore incertaine alors dans sa forme que j'avais mal distinguée, et aussi quant à sa signification, en somme de ces vagues et de ses rochers, quand ce nom était devenu le lieu de ces sentiments les plus doux. Sans ces périodes de basse eaux de l'existence, on ne mesurerait pas son étiage. Sentir le vide autour de soi, la solitude, cela a l'effet bénéfique d'un bon élagage. On a toutes les chances de mieux reverdir. Le plaisir était éphémère, elle le savait, et tout avait une fin. Elle commença par se caresser. Le sable érafla sa peau lorsqu'elle pressa ses seins. Juliette écarta ses cuisses pour que la mer lèche son sexe et elle souleva ses hanches, nostalgiques du poids qui répondait à son mouvement, autrefois. Les eaux se retirèrent, laissant son corps exposé à l'air froid de la nuit. D'autres vagues bercèrent son corps. Cela faisait très longtemps qu'elle ne s'était pas donné du plaisir, si longtemps que ses mains semblaient appartenir à une autre femme. Il n'avait pas été son premier amant, ni le premier homme à la conduire à l'orgasme. Il n'avait même pas été son premier amour. Mais il avait été le seul à la renverser rien qu'avec un sourire, et le seul à la faire douter d'elle-même. Son immense talent littéraire et sa grande modestie. Pour lui, la vie était un roman. C'était un personnage de roman. C'était avec lui qu'elle avait plongé au plus profond de la passion, pourtant elle ne s'y était pas noyée. Pourquoi cet amour d'une saison continuait-il à l'habiter ? Ce n'avait été qu'un chapitre dans le livre de sa vie, à peine quelques pages. Elle avait passé plus d'années sans lui qu'avec lui, beaucoup plus. Mais rien de cela ne comptait. Lorsqu'elle se caressait, c'était à son sourire qu'elle pensait, à sa voix murmurant son prénom, à ses doigts enlacés aux siens. La main qui saisit sa cheville était aussi tiède que l'eau, et le temps d'une seconde, elle pensa qu'il s'agissait d'une algue. Le poids d'un corps, un poids solide, la recouvrit. Elle ouvrit la bouche et ses lèvres rencontrèrent un vrai baiser. Elle aurait dû crier et se défendre de cet inconnu qui arrivait de nulle part, sur la plage de Donnant dans le noir. Mais ses mains ne lui étaient pas inconnues. Ce n'était qu'un fantasme, une simple chimère, mais peu lui importait. Elle s'ouvrit à lui comme elle s'était ouverte à la mer. Demain, lorsque le soleil se lèverait sur sa peau écorchée et rougie par le sable, elle aurait le temps de se traiter de folle, mais, cette nuit, l'appel du désir était trop fort pour s'y soustraire, son corps la poussait à céder. Elle sentit ses mains puissantes s'enfoncer dans ses cheveux, il l'attira contre lui pour s'emparer de sa bouche. Sous elles, elles pouvait sentir le relief de ses vertèbres. Les vagues allaient et venaient, mais la marée baissait et les flots ne les couvraient plus. La mer le lui avait ramené, et elle accepta ce don sans se poser de questions. Tout ce qui venait de se passer lui sembla irréel à la lumière du jour, et tant mieux. Alors elle se relèverait pour quitter la plage de Donnant et regagner son lit. Mais ce moment qui n'avait pas existé, lui sembla aussi réel que le ciel et le sable, elle ne voulut plus penser à rien d'autre de peur que tout disparaisse à jamais.
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Entre esthétique, technique et psychologie
Le Shibari (littéralement « l'action de lier ») est une pratique issue du BDSM qui consiste à attacher un partenaire à l’aide de cordes en fibres naturelles. Bien plus qu’une simple contrainte physique, cet art puise ses racines dans l'histoire japonaise pour devenir aujourd'hui une discipline mondiale alliant rigueur technique et connexion émotionnelle.
1. Origines et évolution historique
Le passage d'une technique de capture à une forme d'expression artistique.
Du Hojojutsu au Kinbaku
À l’origine, le Hojojutsu était un art martial utilisé par les samouraïs pour ligoter les prisonniers de manière sécurisée et esthétique, reflétant le rang social du captif. Au XXe siècle, cette pratique a évolué vers le Kinbaku (ligotage érotique), privilégiant la recherche de beauté, de sensations et d'échanges entre le « rigger » (celui qui attache) et le « modèle » (celui qui est attaché).
L'influence de l'école Akechi
C’est sous l’influence d'artistes comme Itoh Seiu que le Shibari a commencé à intégrer une dimension théâtrale et visuelle forte, posant les bases des structures complexes que l'on observe dans les performances contemporaines.
2. Matériel et principes techniques
La pratique repose sur une connaissance approfondie des outils et de la physique du corps.
La corde : vecteur de sensation
Le matériau de prédilection reste le jute ou le chanvre, appréciés pour leur "mordant" et leur odeur caractéristique. Les cordes sont généralement traitées (flambées et huilées) pour être douces contre la peau tout en conservant une solidité optimale. Leur longueur standard varie souvent entre 7 et 8 mètres.
La structure des nœuds
Le Shibari ne repose pas sur une multitude de nœuds complexes, mais sur l'utilisation répétée de structures de base :
Le Single Column Tie : Pour attacher un membre.
Le Takate Kote : Le harnais de buste emblématique qui immobilise les bras dans le dos.
3. Sécurité et physiologie
La sécurité est l’aspect le plus critique de la discipline, nécessitant une vigilance constante.
Risques nerveux et circulatoires
Le ligotage peut comprimer des nerfs (comme le nerf radial ou cubital) ou entraver la circulation sanguine. Les praticiens apprennent à identifier les signes de fourmillements ou de changements de température cutanée pour éviter des lésions à long terme.
L’importance du consentement et du "Safety Shear"
Toute session de Shibari impose la présence de ciseaux de sécurité (coupe-cordes) à portée de main pour libérer instantanément le modèle en cas d'urgence. Le dialogue continu, par le biais du consentement enthousiaste et de codes (comme le système des couleurs), est la pierre angulaire de l'expérience.
4. La dimension psychologique et méditative
Pourquoi cette pratique attire-t-elle autant de passionnés ?
L'état de "Rope High"
Le modèle entre souvent dans un état modifié de conscience appelé Rope High, provoqué par la libération d'endorphines. Cet état apporte un sentiment de calme profond, de lâcher-prise et une déconnexion du monde extérieur.
La connexion Rigger-Modèle
Le Shibari est souvent décrit comme une conversation non-verbale. Le rigger doit être attentif à la respiration et aux micro-réactions du modèle, créant une bulle d'intimité et de confiance réciproque où chaque tension de corde est un message transmis.
MUNIMEN
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L'homme impatient et pressant avait enfin décidé de bousculer sa femme. Pourtant, autour d'elle, tout à l'air étrangement calme et inanimé, les fenêtres sur la cour sont restées ouvertes et le silence s'est engouffré dans l'appartement, s'installant dans les moindres recoins, tout en résonnant différemment de pièce en pièce. Jamais l'endroit ne lui a paru si vaste et si abandonné. Le temps lui-même semble figé, inerte, exactement comme si cet instant de sa vie, ce morceau d'après-midi, s'était tout entier contracté et que rien ne lui succéderait jamais. La jeune femme n'est pas seulement fantaisiste, elle est un bloc radical de liberté, menant une vie totalement affranchie des convenances et rythmée par des tribulations luxurieuses aux inclinaisons sensuelles exotiques. Ses embardées érotiques ne sont jamais en demi-teinte. Charlotte est une amante unique, passionnée, ambivalente et infatigable. Coulée d'un bloc, elle n'en est pas moins diablement féminine, gracieuse, aguicheuse. Car elle aime les hommes. Elle adore plaire et séduire, elle veut avant tout se sentir désirable et désirée. Quand elle le veut bien, ses yeux coquins ne font aucun quartier. Peu bavarde sur ses pratiques sexuelles, elle n'en demeure pas moins très ouverte d'esprit et même si elle n'a jamais essayé la chose, elle est une bisexuelle convaincue. C'est sa religion, son credo. C'est lorsqu'elle se met sur les genoux et les coudes que je préfère alors Charlotte Inconditionnellement. Moi positionné derrière, avec une vue imprenable sur ses atouts éclairés par une lumière tamisée. Ses formes harmonieuses sont alors projetées en ombres voluptueuses sur les draps frais. Entre ses atouts et ses courbes vénérables, ce sont ses fesses musclées que je préfère devançant de peu, ses seins superbes et hauts placés. Tout comme sa poitrine, ses reins sont délicieusement attirants, ils s'abandonnent parfois lorsqu'elle est amoureusement passive et qu'un désir primitif se réveille en moi. Alors il n'y a pas meilleur sort pour moi que de les admirer, juste avant de les embrasser et de les lécher, pour y frotter mes joues, ma barbe naissante ou mes lèvres gourmandes. C'est ainsi que commence un doux ballet sensuel, durant lequel son corps unique ondule sur mon visage. Après un long examen de son fessier qui satisfait mes yeux curieux, j'embrasse son anus comme s'il s'agissait d'une seconde bouche, d'abord doucement avant d'y impliquer ma langue. Je prends parfois une pause pour contempler ses fesses luisantes de ma salive, à son grand mécontentement, car Charlotte se met à grogner de protestation, en dodelinant ses fesses de gauche à droite. Je les recueille dans mes mains pour les calmer, tandis que je replonge ma langue le plus loin possible dans son rectum caverneux et humide, entre ses reins offerts.
Elle se montrerait amoureuse et consentante. Elle est prête. Son mari a besoin d'avoir une histoire. Tous les hommes, à un moment donné, ont sans doute besoin d'avoir une histoire à eux, pour se convaincre qu'il leur est arrivé quelque chose de beau et d'inoubliable dans leur vie. Cette conviction, son mari continue à se répéter qu'il a épousé la plus intelligente et la plus aimante des femmes, la plus à même de le rendre heureux, et que si c'était à refaire, il n'hésiterait pas une seconde. En réalité, son affection conjugale n'a jamais été aussi véhémente qu'il le prétend, et leur relation, en dépit de liens de complicité et de tendresse intermittente, est devenue à peu près incompréhensible. C'est une relation sans explication logique, comme dans les histoires fabuleuses. N'ayant pas besoin d'une forte dose d'apparence pour vivre, le réel lui suffit. Elle gémit alors, en reprenant ses lents mouvements d'avant en arrière pour mieux y faire pénétrer ma langue. J'aime particulièrement la sentir réagir, frémir quand je lèche le profond sillon de ses reins, quand je me rapproche de cet épicentre que représente son anus extensible et succulent, tel un festin royal, un buffet divin. Au moment où je suce son muscle, Charlotte agite frénétiquement ses grands pieds, telle une Lolita diabolique, sortie tout droit de l'imagination de Nabokov, rien de plus sensuel et de plus délicat. Ses gémissements se font aigus, perçants, totalement différents de ceux qu'elle peut émettre quand elle est pénétrée traditionnellement. Je me sers de ma langue pour dilater, agrandir et ramollir les intimes sphincters couronnant son orifice étroit. Doucement, j'enfonce mon index, suscitant chez elle un long grognement, une plainte d'approbation qui m'amène bientôt à extirper mon doigt de son logis pourtant très accueillant pour y substituer ma langue besogneuse. Charlotte s'arc-boute. Je pose mes mains sur son dos large, admirablement bâti. Puis, je reprends mes mouvements pour la dilater, toujours plus, jusqu'à ce que son anus friand de caresses forme un grand cercle ouvert, dans lequel je peux désormais insérer trois doigts sans forcer. Bientôt, elle ne pousse que des gémissements plaintifs, étouffés. Avec une seule main, je pénètre ses deux orifices, mon pouce dans son vagin et quatre doigts dans son cul offert. Quand elle se cambre, j'éprouve l'envie pressante de la plaquer contre moi, pour étreindre son corps fabuleux, en plaçant une main en coupe sous son ventre, ma queue massive logée entre ses fesses, à l'orée de son sillon anal pour la sodomiser. Toutefois, sachant ce qu'elle préfère, je résiste à la tentation en conservant mes doigts toujours actifs dans ses deux orifices, ma bouche posée sur son rectum, prête à prendre son tour. Charlotte adore prendre son temps avant de se rendre.
Démoniaquement impudique, elle se serait allumée toute seule, comme une des torches vivantes des jardins de Néron. Elle a chaud partout: devant le feu lui brûle le visage, les seins, les jambes. Derrière, je l'incendie. Elle s'appuie à moi comme à un vaste mur de chair et de muscles. C'est voluptueux, car c'est maudit. Je substitue donc ma langue à mes doigts dans son rectum en m'attendant à ce que Charlotte crie grâce à tout instant, en se livrant, mais elle s'accroche, tenant à pousser son orgasme jusqu'au bout, à prolonger le plaisir, à tirer le maximum de sa jouissance. Comme dans un rêve, j'entends son feulement monter peu à peu vers l'aigu et un parfum déjà familier s'exhale de sa chair sur laquelle mes lèvres se posent. La source qui filtre de son ventre devient fleuve. Elle se cambre de tous ses muscles. Un instant ses cuisses se resserrent autour de ma tête puis s'écartent dans un mouvement d'abandon brutal. Elle devient outrageusement impudique, ainsi plaquée contre moi, les seins dressés, les jambes ouvertes et repliées dans une position d'offrande totale, me livrant les moindres recoins de sa chair la plus étroite. Quand elle commence à trembler de tout son être, je viole de nouveau de ma langue précise l'entrée de ses reins et l'orgasme s'abat sur elle avec une violence inouïe. Charlotte est une amoureuse accomplie. Elle a des désirs immodérés comme des rages et des concupiscences monstrueuses. Elle sait aimer jusqu'au sang, mais ce sang-là, c'est celui qu'elle a dans les veines. Celui qui perle parfois sur la chair de son corps. Car pour jouir réellement de tout son être, elle demande souvent à son mari de l'attacher, nue et debout dans leur chambre, les poignets menottés au-dessus de sa tête, et reliés à une chaîne qui descend du plafond. Il n'y alors plus besoin de lui ordonner de se taire. Il devient alors la main qui lui bande les yeux et le martinet tant attendu. Il l'embrasse et avant de la flageller, la prend tendrement et lentement, allant et venant dans les deux voies qui lui sont offertes, pour finalement se répandre sur son ventre. Il la regarde se balancer lascivement tel un pendule divinatoire, oscillant autour de la chaîne. Elle est alors plus que consentante mais ne peut parler. Cette volonté que son mari lui demande, c'est la volonté de faire abandon d'elle-même, de dire oui d'avance à tout ce quoi elle désire assurément dire oui, et à quoi son corps supplie et conjure, surtout pour le fouet. La souffrance lui va bien. Il lui avait promis de la déchirer. La première fois, elle ne crie pas. Il s'y reprend plus brutalement, et elle crie. Son mari la voit sourire. Elle crie de bonheur autant que de douleur, et il ne s'y trompe pas. Lorsqu'il a fini, et après l'avoir libéré, il lui fait remarquer que ce que de lui était répandu sur elle allait se tenter du sang des blessures. Charlotte s'agenouille à ses pieds, et il se sert de sa bouche comme celle d'une putain. Elle accomplit cette fellation avec application et déférence. Il est bientôt temps de la satisfaire, Il s'enfonce entre ses reins, cette fois sans préliminaire pour la faire jouir.
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Étonnamment, elle avait avec moi des pensées, des joies qui étaient celles d'une amie, tendrement indulgente à l'égard de l'exubérante frivolité de ma conduite. Elle était avenante de mots délicieux et doux même quand elle me reprochait d'être immariable. Je ne cherchais pas à me faire pardonner, elle qui se donnait tant de peine à soulager mon célibat qui était le grand ressort de ma vie mais j'eusse préféré qu'il eût moins d'influence sur sa délicate bonté comme autrefois. Et, en ce qui me concernait, elle était la seule de ces jeunes filles qui jamais ne m'eût blâmé quelque chose d'aussi inconvenant. Moi qui voulais être méconnue de toutes, mais célèbre d'elle, je me reprochais de faire un assez petit ces des femmes et de m'amuser de ressentir de telles émotions pour d'aussi maigres choses. Les planètes avaient vu juste. La jeune fille surgit enfin. Béatrice avait dix-huit ans. Presque vingt années nous séparaient. Elle me semblait pourtant si proche. Heureusement l'amour ne s'embarrasse pas de l'état civil ; aucun passeport, aucun visa n'est nécessaire pour franchir la frontière qui conduit à des lèvres aimées, et les jupes courtes sont plus légères à soulever que les barrières douanières. Donc cette irritante question de la différence d'âge n'avait aucune importance. Devant tant de délicatesse, j'avais décidé de ne pas brusquer les choses. Marie de Médicis nous accueillait avec bienveillance dans ses bosquets où le jeune Louis XIII s'était initié à la chasse, en taquinant le marcassin, pendant que je courais le guilledou, entre l'orangerie et les serres. Je faisais durer le plaisir : promenade main dans la main dans le jardin du Luxembourg, chastes baisers sous la pluie devant la statue de Saint-Beuve, conversations infinies devant un chocolat chaud, silences pendant lesquels je me noyais dans le bleu maritime de ses yeux, bouquets de fleurs, billets doux, excursions nocturnes à bord de taxis dont les chauffeurs nous regardaient, dans le rétroviseur, avec des expressions torves, entre la lubricité, le doute et la jalousie. Je la raccompagnais au bas de sa porte. Je humais le parfum de ses cheveux tandis qu'elle abandonnait sa tête blonde sur le revers de mon imperméable. Comme ils sont doux ces commencements de l'amour. Comme ils sont fragiles. Un mot, un geste peuvent suffire à en briser la magie. On avance avec précaution. Terrain très miné. On manifeste une délicatesse d'autant plus précieuse qu'on sait qu'elle ne durera pas. Me défiant de moi-même, mon pire ennemi, je m'étais interdit les situations à risque. Je ne lui demandais pas de monter chez moi ; mes mains n'empruntaient aucun parcours illicites : elles évitaient prudemment son corsage et ne s'aventuraient jamais en dessous de sa ceinture. Le jour, la nuit, je rêvais à Béatrice. Je côtoyais Dieu et tous les saints, même si le diable occupait tout mon esprit. J'étais sur un nuage rose. Jamais je ne m'étais sentie aussi bien. Je m'enivrai de cette belle image que je m'offrais enfin de moi-même. Fini la barbarie de la dragueuse sans foi ni loi, le froid machiavélisme de la marquise de Merteuil, avide de déniaiseries en dentelle, avide de chair fraîche, la rouerie de l'arnaqueuse aux sentiments. Ces prolégomènes apparaissent d'autant plus suaves qu'ils étaient appelés à avoir leur récompense. D'avance je savourais le bonheur que j'aurais à la prendre dans mes bras. Car chaque jour avivait mon désir et je sentais Béatrice devenir plus tendre, plus amoureuse. Je dévorais l'avenir. J'imaginais cet instant où dans un embrasement voluptueux, nous conclurions cette lente et fervente ascension l'un vers l'autre. Au déchaînement du plaisir s'ajouterait en prime cette lueur d'estime qui ne peut manquer de briller dans les yeux d'une jeune fille face à une amante qui a su se montrer si délicate et ô combien différente de ces sauterelles mal élevées, aux appétits sauvages, qui ne songent qu'à tirer un coup. La mante religieuse attrape la cigale, mais le moineau guette derrière. Une occasion de conclure en beauté se présenta. Enfin ! Car Madame de Merteuil rongeait son frein, piaffant d'impatience de séduire la présidente de Tourvel, laissant Cécile de Volanges pour les nuits de vaches maigres. On me conviait grâce à la Sorbonne à une fête dans l'Orient-Express : pullman, compartiments spacieux, boiseries, décorations de Mucha, un parfum de Mitteleuropa et de Paul Morand. J'imaginais l'éblouissement de ma jeune amie plongée sans transition de sa prépa à la khâgne dans le charme fané des années trente. Je devais cette aubaine à l'anniversaire du collège universitaire de Robert de Sorbon, chapelain et confesseur du roi Saint Louis, et à la présence d'une collègue huppée, faussement excentrique et vraiment dévergondée.
Le train pullman irait jusqu'à Courchevel. On danserait toute la nuit dans un wagon salon. Il y aurait un orchestre. On dînerait aux chandelles. Ce qui m'intéressait plus que ce décor et cette ambiance de jeunes filles gâtées et de jeunes gommeux qui ne savent pas quoi faire pour jeter l'argent par les fenêtres, c'était la suite : ce qui se passerait dans le compartiment aux boiseries légendaires, dans la musique grinçante des boogies, lorsque délicieusement secouées par le rythme du ballast, nous atteindrions ce instant tant attendu, oui quelque part entre Macon et Bourg-en-Bresse, tandis que le rapide de Dijon nous croiserait dans un boucan d'enfer : enfin aboli l'espace qui séparait nos corps, Béatrice et moi nous nous rejoindrions sur cette couche roulante. Cette scène d'amour, je pouvais déjà la décrire dans ses moindres détails. Béatrice étreinte pendant la fête dansante ; le slow où miraculeusement l'on perd pied dans les virages ; puis soudain ce désir simultané de quitter la fête ; l'empressement de se retrouver enfiin seules, de se retrancher du monde ; nous aurions regagné notre compartiment, en nous cognant aux parois, à travers un long couloir au tapis moelleux. Là, sous l'éclairage vert nuit de la veilleuse, nous aurions regardé le paysage défiler, les arbres fauchés par la vitesse, quelques étoiles dans la nuit claire et nous, muettes, dans ce silence qui précède toujours les actes graves. Comme cela nous serrerait la gorge à toutes les deux. Et dans le roulement des machines vombrissantes, des bruits de feraille, soudain nues, je serais elle, elle serait moi, dans cet enchevêtrement de nos désirs, ne sachant plus à quel sexe nous appartenions. Nous ne serions plus que bouches, lèvres, langues. Et épuisées et heureuses d'avoir réaliser un rêve, nous contemplerions le paysage dans la nuit. Et à un arrêt, dans une gare fantomatique, Béatrice, vêtue à la hâte de mon chemisier et de mes talons hauts, se livrerait à des pitreries, faisant mine d'appeler des voyageurs sur le quai, l'air égarés dans la nuit, comme le président Paul Deschanel, le 23 mai 1920, non loin de Montargis, mais avec des skis sur l'épaule. Je tenterais de l'en empêcher, et dans cette lutte, nous retrouverions le lit aux draps rêches. Puis nous nous livrerions quelques-uns de ces secrets qui sont à la suface du cœur, entre le corps et l'âme, et qui ne demandent qu'à s'épanouir sur les lèvres. Et au matin, après le mauvais café instantané, les biscottes un peu trop sèches, le sourire torve et complice du contrôleur moustachu, nous irions rejoindre les malheureux fêtards, protégées, immunisées, par le souvenir de notre nuit. Rien, personne, ne pourrait alors nous atteindre. Comme cette nuit était merveilleuse à rêver. Maintenant il ne restait plus qu'à la vivre. Lorsque je lui proposai ce voyage, Béatrice se montra enthousiaste. Le piège était tendu. Telle l'Universelle Aragne, je tenais ma "fillette", il ne me restait plus qu'à enchaîner ma proie. Je l'imaginais déjà nue, avec des fers aux chevilles, me suppliant de la tourmenter. Mais l'esprit bien loin de Louis XI, elle ne manifesta que des restrictions d'ordre pratique. "- Il faudra que j'emprunte la combinaison de ski de ma mère. Je ne veux pas être ridicule en descendant la Saulire." Elle m'embrassa. Voilà, comme c'était simple, comme l'amour est simple !
Je lui rendis son baiser avec toujours la même appréhension de ne pas trop me dévoiler. Je lui dis simplement dans un sourire plein de miel," - Parfait, alors à vendredi et surtout ne sois pas en retard. Je t'attendrai devant le compartiment." Elle haussa les épaules. "- Je ne suis plus une petite fille. Je sais que les trains n'attendent pas les retardataires." Réponse de bon sens de la part d'une khâgneuse qui paraissait alors avoir la tête sur les épaules. Moi, je ne marchais plus dans la rue, je dansais ! Le vendredi, à huit heures et demie, je l'attendis. Et à vrai dire, je poireautais déjà depuis une heures à la gare de Lyon, en compagnie de collègues de la Sorbonne, un peu trop envahissantes à mon goût. En fait il me semblait que j'attendais depuis un mois, depuis le jour de ma rencontre avec Béatrice. J'avais les yeux rivés sur les aiguilles de ma montre. Le restaurant "Le Train Bleu" me paraissait idéal pour un repli en rase campagne ! "Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !". J'éprouvais une angoisse. Je savais que j'avais tort de m'inquiéter. Mais à part les fous, on est toujours inquiet avant de connaître le bonheur. Les minutes passaient. Les voyageurs me bousculaient sans vergogne. D'autres, encore plus importuns, voulaient engager la conversation. "- As-tu lu le dernier Dominique Bona, Juliette ?". Je l'aurais étranglé. Qu'on me foute la paix avec la littérature. Je me fichais bien du sort des deux sœurs Lerolle. Dans le bal des casse-pieds, il n'y a jamais hélas d'unijambiste ! Je cherchais le visage de Béatrice dans la foule. Tolstoï en personne m'aurait demandé la direction d'Astapovo que je l'aurais envoyé aux pelotes. Je vis une jeune fille courir. Mon cœur battit. Hélas, ce n'était pas Béatrice. Soudain avec terreur j'entendis qu'on annonçait le départ du train. Il ne me restait plus que trois minutes. Puis deux, puis une. Ce n'était pas une gare mais la NASA, un jour de lancement ! Puis l'espérance du bonheur se rétrécit à quelques secondes. Je montai, malgré mes talons hauts, sur le marchepied. Le quai était désert. Je sentis que quelque chose bougeait : c'était le train qui s'ébranlait. Hagarde, je me raccrochai à l'idée folle qu'elle était déjà dans le train, qu'elle allait me faire une surprise. Je voulais croire aux miracles comme toutes les désespérées. Ce train, je le parcourus comme une folle, sabre au clair, avec la fougue d'un Murat. Béatrice ne s'y trouvait pas. Bientôt il y eut le dîner aux chandelles. Je dînai seule en tête à tête avec mon désespoir. Celui-là n'avait pas raté le train. Toujours exact au rendez-vous. Je dévorais la nuit à travers la vitre, essayant de percer le mystère de mon malheur. Je gagnai mon compartiment : il était tel que je l'avais imaginé, luxueux, légendaire à souhait. Je me glissai dans les draps. Pourquoi n'était-elle pas venue ? J'interrogeais le vent, la nuit, les étoiles, chaque gare que je traversais. J'avais la gorge nouée, des larmes dans les yeux. Peu à peu, l'amour que j'avais dans le cœur tournait à l'aigre. Je lui en voulais, je me reprochais ma niaiserie. Et puis je sentis jaillir jusqu'à mes lèvres une expression haineuse. Les femmes dont on vient d'humilier l'amour-propre font rarement preuve de mansuétude. Je m'exclamai en tapant du pied : "- Quelle sale petite garce ! ça m'apprendra à avoir voulu me conduire correctement !".
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Pour beaucoup, la sexualité est un espace de performance, de séduction ou de détente. Pour d'autres, elle est le dernier refuge de la vérité. Dans un monde où nous portons tous des masques sociaux, où chaque geste est scruté et chaque émotion filtrée, l'intimité devrait être le lieu où l'on dépose les armes. Mais jusqu'où peut-on aller dans l'abandon de soi ?
L'illusion de la barrière physique
La plupart des échanges intimes s'arrêtent aux frontières de la pudeur conventionnelle. On accepte de donner son corps, mais on garde pour soi ses zones d'ombre, ses sécrétions, sa part animale. Pourtant, c'est précisément là que réside le potentiel d'une fusion totale.
Le "Saint Graal" de l'acceptation
Les pratiques scato sont souvent caricaturées ou mal comprises. Elles ne sont pas, pour ceux qui les vivent avec conscience, une affaire de "matière", mais une affaire de signification.
L'abolition du dégoût : Choisir d'intégrer ce que la société juge le plus "vil" dans l'espace sacré du couple, c'est déclarer à l'autre : "Je t'accepte si totalement que rien de toi ne peut m'effrayer." * Le don de soi absolu : Dans cet état de vulnérabilité extrême, on ne possède plus rien, on ne contrôle plus rien. On accepte d'être réduit à sa plus simple expression humaine pour mieux renaître dans le regard de l'autre. C'est le stade ultime de la confiance : confier à l'autre sa dignité brute.
La fusion par la "Rupture" des codes
Comme dans une démarche de "rupture lucide", il s'agit ici de briser un contrat social tacite (le propre, le convenable) pour refonder un contrat intime beaucoup plus puissant. Lorsque deux êtres acceptent de traverser ensemble l'interdit et la honte sociale, ils créent une unicité. Ils partagent un secret et une intensité que personne d'autre ne peut comprendre.
"La caresse est une intention avant d'être un geste."
Dans cette optique, la pratique devient une liturgie. La tendresse qui suit l'acte, le soin apporté à l'autre lors du nettoyage et la douche partagée ne sont pas des mesures d'hygiène, mais des actes de reconnaissance. On revient au monde ensemble, lavés de nos masques, avec la certitude d'avoir été vu tel que l'on est vraiment.
L'illusion du rôle : Au-delà du Guide et de l'Exécutant (D/s)
Dans l’univers des pratiques transgressives, on cherche souvent à s’enfermer dans des étiquettes : le Dominateur (D) ou le soumis (s). Pour moi, ces rôles ne sont que des costumes de scène, des outils pour pimenter l'instant, mais ils ne doivent jamais devenir une prison. L’essentiel ne réside pas dans celui qui dirige ou celui qui reçoit, mais dans l'élan mutuel.
Une pratique, aussi extrême soit-elle, perd toute sa saveur et sa substance si elle n’est vécue que pour « faire plaisir » à l’autre. Le consentement ne suffit pas s'il est passif ; il faut une intention partagée. Si l'autre s'exécute par simple sacrifice, la magie de la fusion s'évapore. Le véritable érotisme naît quand le désir de l'un devient le moteur de l'autre, peu importe le rôle endossé, dans une symbiose où chacun trouve sa propre satisfaction dans le franchissement de la limite.
Le rempart contre la vulgarité : Défendre la noblesse du transgressif
Il existe une amertume légitime face à la manière dont ces sujets sont traités sur les plateformes spécialisées. Trop souvent, ces espaces sont saturés par une vulgarité gratuite, une prédation masculine primaire ou une recherche de choc purement visuel, sans aucune profondeur psychique.
Cette superficialité fait un tort immense : elle condamne ces pratiques au rang de « perversions sales » avant même qu’elles n’aient une chance d’être comprises pour ce qu'elles sont : des langages d’amour extrêmes. En évacuant le respect, la lenteur et la réflexion, cette vulgarité empêche la défense d'une sexualité différente. Mon « coup de gueule » est là : le fétichisme n'est pas une fin en soi pour satisfaire une pulsion isolée, c'est un outil de communication. Tant que nous ne l'élèverons pas au-dessus de la trivialité des réseaux, nous resterons incompris et isolés dans nos quêtes de sens.
Conclusion : Le Manifeste de l'Âme à Nu
Cette quête n’est pas celle d’une dérive sensorielle, elle est celle d'une cohérence absolue. Pour atteindre le cœur de l’autre, il faut parfois oser briser les structures de la pudeur conventionnelle.
Choisir d’abolir le dégoût n’est pas une dégradation, c’est une victoire de l’esprit sur la convention. C’est affirmer que l’entièreté de l'être — jusque dans sa dimension la plus organique — est digne d’être aimée, accueillie et sacralisée. La véritable "perversion" ne réside pas dans la transgression consentie, mais dans la tiédeur des rapports de façade, dans ce néant où l’on se côtoie sans jamais se rejoindre.
Je revendique une hyper-intimité où la douceur rencontre l’interdit pour créer une énergie unique. Dans ce dépouillement total, là où l’on accepte de n’être plus rien pour le monde, on devient enfin tout pour l’autre. C'est dans ce silence après l'acte, dans la tendresse d'une douche partagée, que l'on réalise que les masques sont enfin tombés.
Parce qu’au bout du compte, une caresse, une pratique, n’est un geste que pour ceux qui n’ont pas compris qu’elle est d’abord une intention.
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Redéfinir l'Intensité par la Retenue et la Présence
Le monde du BDSM est souvent associé, dans l'imaginaire collectif et les représentations médiatiques, à une surenchère d'accessoires, de rythmes effrénés et de démonstrations de force spectaculaires. Pourtant, une pratique inédite et plus discrète émerge au sein des communautés contemporaines : la Slow Domination (ou Domination Lente). Ce courant privilégie l'économie de mouvement et l'aspect psychologique pur au détriment de l'action physique constante.
Chapitre 1 : Les Fondements de la Slow Domination
La Slow Domination ne se définit pas par ce qu'elle ajoute à la pratique, mais par ce qu'elle en retire pour en exacerber la tension.
1.1. Le concept d’immobilité directive
Contrairement aux sessions classiques où l'activité est le moteur de l'échange, la Slow Domination repose sur de longues phases d'immobilité. Le dominant utilise son silence et sa posture pour instaurer un climat de tension. L'autorité n'est plus démontrée par un ordre direct, mais par une présence statique qui impose au dominé une introspection forcée.
1.2. La gestion du temps dilaté
L’objectif est de déconstruire le rapport habituel au temps. En ralentissant chaque geste qu'il s'agisse de nouer un lien ou de poser une main, la charge émotionnelle de l'interaction augmente. Cette approche demande une grande maîtrise de soi de la part des deux partenaires.
Chapitre 2 : Mécanismes et Psychologie de la Retenue
Ce mode d'interaction déplace le curseur du plaisir et de la soumission vers des zones cérébrales plus profondes.
2.1. L'hyper-sensibilisation sensorielle
En réduisant le nombre de stimuli, le cerveau du partenaire dominé devient plus réactif au moindre changement. Un simple murmure ou un changement de regard prend alors une dimension disproportionnée, créant une forme d'extase sensorielle née de l'anticipation plutôt que de l'acte lui-même.
2.2. Le rôle du consentement silencieux
Dans ce cadre, la communication non-verbale devient primordiale. La Slow Domination nécessite une lecture fine des micro-expressions et de la respiration. C'est une pratique qui exige une connexion préalable très forte (le « rapport »), car elle laisse peu de place à l'improvisation technique brute.
Chapitre 3 : Applications Pratiques et Environnement
Pour que la lenteur devienne un outil de pouvoir, l'environnement doit être scrupuleusement choisi.
3.1. L'importance du cadre minimaliste
Le décor joue un rôle crucial. Un espace épuré, dépourvu de distractions visuelles ou sonores, permet de focaliser toute l'attention sur la dynamique de pouvoir. Le vide devient un outil de domination en soi, forçant le dominé à se confronter à son propre ressenti sans échappatoire esthétique.
3.2. Vers une éthique de la patience
La Slow Domination s'inscrit dans une mouvance plus large de "Slow Life". Elle propose une alternative aux pratiques de consommation rapide du plaisir. Elle valorise la patience et l'endurance psychologique, transformant la séance en une forme de méditation partagée sous tension.
Conclusion
La Slow Domination marque une évolution vers une pratique du BDSM plus cérébrale et moins performative. En plaçant le curseur sur la qualité de la présence plutôt que sur la quantité d'actions, elle offre une nouvelle perspective sur la gestion du pouvoir. Cette approche prouve que, dans l'intimité des dynamiques d'autorité, le silence et la lenteur peuvent s'avérer être des outils de connexion et d'intensité bien plus puissants que le tumulte des pratiques conventionnelles.
MUNIMEN
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Les jeux
L'après-midi, trois habitués venaient jouer aux dés en buvant un coup de rouge. Je devais les attendre nu et rester face à eux avec la cagoule de pénitent et les bras croisés dans le dos. J'entendais les exclamations, principalement des jurons, montrant leur emprise à ce jeu jusqu'au cri final. Un coup de badine de temps à autre m'incitait à me redresser.
Devinant ou supposant les regards dirigés sur mon sexe, celui-ci finissait par se redresser en hésitant puis en s'affirmant avec un mouvement de balancement surtout s'il subissait quelques tapements taquins ou vraiment sournois. Je craignais alors d'envoyer du sperme en direction des joueurs qui n'auraient pas manqué de me punir comme la fois où ils m'avaient attaché les mains à la branche d'un arbre pour me fouetter quand mon zob perdait de la vigueur. La pommade cicatrisante ne diminuait pas la douleur quand je tentais de m'assoir.
Le gagnant choisissait un accessoire dans un placard : jupe, short, chasuble, menottes, sifflet, dossier... et commençait dans le thème choisi avec un grand sens de l'humour que j'avais du mal à partager.
Plus le prof donnait d'ordres contradictoires, plus il m'engueulait et je ne savais pas où me mettre. La confession de l'enfant de chœur était de plus en plus orientée et intrusive, le cureton se devant de vérifier les aveux. Je devais mimer les scènes demandées par le juge, pas simple avec les menottes et le pantalon baissé. Impossible de suivre le rythme exigé par l'entraîneur qui m'incitait avec une baguette. Le mari tyrannique me ridiculisait en m'obligeant aux postures les plus improbables. Le vigile recommençait sa fouille de manière approfondie car il avait un doute. Le directeur était de plus en plus directif et faisait du chantage à l'emploi en me demandant de prouver jusqu'où pouvait aller ma motivation.
Ils ne manquaient vraiment pas d'imagination sauf pour la punition finale qui me mettait les fesses à vif, puis l'enculade pas seulement par le gagnant.
Tant pour le jeu que pour la phase finale, ils faisaient durer leur plaisir.
Le stock de pinces à linge était tel que j'avais l'impression qu'aucune partie de mon corps n'y échappait.
Quand ils me rasaient, ils me décoraient avec des tags et graffitis sur toutes les parties de mon corps que j'avais des difficultés à effacer en frottant.
Je fus un jour attaché écartelé sur la table du salon à subir toutes leurs envies, notamment la cire chaude.
Certains après-midis, chacun tirait au sort un gage que je devais exécuter (karaoké avec interprétation corporelle plutôt que de chanter, avancer à quatre pattes avec une quille dans le cul, danser avec des objets suspendus au sexe et à la taille) et le résultat final était le même. Mais si le géant passait dire bonjour, ils adoraient le voir officier et m'entendre gémir tant la durée de ses "stimulations" devenait insupportable. Pour ajouter de l'intensité, il arrivait que l'un me prenne sur son dos en tenant mes bras pendant que l'autre soulevait mes pieds pour donner plus d'intensité à la fessée.
Mon cul était tellement rougi que le moindre frôlement m'était insupportable. Ils le savaient et prolongeaient ainsi mon supplice.
Satisfaits de leurs exploits, ils me traînaient à la douche où je hurlais car l'eau exacerbait ma douleur.
Comme si de rien n'était, dès leur départ, il me fallait retourner à la disposition de mon maître.
Jeannot
Le médecin décida que mon maître devait faire un séjour en maladies respiratoires à l'hôpital.
Quand il partit en ambulance, Jeannot, le plus volubile des joueurs de l'après-midi vint fermer les portes et volets et m'emmena dans sa 4L.
Il habitait une ancienne ferme peu entretenue. Son vieux tracteur lui servait encore pour l'affouage dans les bois de la commune. Quelques poules pour les œufs, un chien qui était pratiquement toujours dans la cour.
Pas d'appareils récents, pas de télévision, et pourtant un écran, pour l'interphone pensai-je. Il me montra qu'il visionnait toutes les pièces de la maison de mon maître, Frédo et Willy, ses comparses de jeu, le pouvaient aussi.
Cet ancien cultivateur, avait gardé l'habitude de se lever tôt et était resté très actif.
Après le repas qu'il préparait avec des produits de son jardin ou du marché, pendant que je lavais la vaisselle, il lisait les titres du journal local et les commentait. Il écoutait aussi la radio pour les actualités.
Les après-midis, il m'embauchait dans son jardin surtout pour du désherbage. Au retour, il me décrassait dans la baignoire en n'oubliant pas de vérifier le fonctionnement des génitoires. S'il faisait à peu près beau, il me décrassait en même temps que le chien au jet d'eau dans la cour. Quand une de ses connaissances sonnait, j'attendais, les mains sur la tête, et il continuait en sa présence. Je restais à côté d'eux pour leur servir à boire pendant qu'ils discutaient en me pelotant machinalement pour souvent finir par m'enculer.
Ces visiteurs, des villageois ordinaires, savaient qu'avec Jeannot, cela se passait ainsi et personne n'y trouvait à redire.
Les soirées étaient calmes, assis derrière la maison, je l'écoutais raconter ses anecdotes, les brimades subies pendant le service militaire, ses relations épisodiques détailllées très précisément, les rencontres étonnantes avec des maniaques, les mœurs de notables et personnalités du cru. Puis je dormais sur le divan avec le chien près de moi.
Le dimanche matin, il m'emmena à la pêche dans un coin dont il avait le secret donc difficilement accessible. Il s'installa sur son siège pliant, cala ses cannes à pêche et attendit en m'observant frissonner. J'aimais observer la rivière avec les brumes et les oiseaux furtifs.
Quand il n'y tint plus, il m'entraîna dans les fourrés humides pour son envie matinale. J'en ressortis avec des égratignures et le pantalon trempé que je tins devant moi pour tenter de le faire sécher alors que la brise fouettait mes jambes et mes fesses et que les oiseaux semblaient maintenant se moquer de moi. Heureusement qu'il avait apporté un casse-croûte et du café. Un pêcheur passant en barque lui demanda en rigolant s'il avait besoin d'aide...
Le lundi, il alla aux champignons dans une forêt où je n'aurais pas risqué de me perdre. J'imaginais les animaux dont j'entendais les bruits, je chassais les insectes et pataugeais allègrement avec des bottes. Les grognements ne provenaient pas d'un animal quand il me coinça contre un arbre que j'enlaçai pour résister à ses assauts. Je fis attention à ne pas le perdre de vue pour revenir à sa voiture d'autant qu'il avait confisqué mon falzar. Comme il marchait vite, les broussailles m'égratignèrent encore les jambes pendant que j'essayais d'éviter les branches épineuses et surtout de protéger mes précieuses.
Le mardi, en allant au marché, il passait prendre le panier de son copain Max qui était en fauteuil roulant. Il m'y laissa et il ne fallut pas longtemps pour que je n'aie plus rien à cacher affalé ou allongé sur une table ou bien suspendu à une poutre. L'antre de mes fesses fut exploré et je subis des pincements fort désagréables. Je constatai ensuite qu'il était bien monté et nullement paralysé pour cette fonction. Ma bouche n'était pas assez grande pour son engin qui chatouilla le fond de ma gorge et qu'heureusement il sortit pour m'arroser de sa semence.
Le mercredi, Jeannot sembla heureux de me faire découvrir sa contrée au cours d'une longue randonnée où il n'arrêtait pas de me peloter les fesses et de me tenir les couilles. Quand on ne fut pas trop visibles, il me retira le pantalon et me fouetta avec une baguette pour me faire marcher plus vite. Il me fit découvrir les caresses avec des orties et m'allongea nu dans un ruisseau glacé avant de me réchauffer en me sodomisant, mes mains posés sur des galets.
Le jeudi, je découvris un trans qui prit son temps pour raidir ma verge avec différents artifices afin que je remplisse mon office et son orifice même si ce n'était pas ma tasse de thé. C'était la première fois qu'on me traitait de salope pour me stimuler. Je dus ensuite, à quatre pattes, la lécher des pieds au haut des cuisses pendant qu'elle frappait le bas de mon dos avec une lanière qui n'était pas lisse.
Le vendredi, en allant chez le médecin, il me déposa chez le géant qui après m'avoir souhaité la bienvenue à sa façon, me mit un collier, me fit marcher à quatre pattes dans son jardin, faire le beau, manger dans la gamelle et coucher dans le panier. Un peu plus longtemps et je n'aurais pas pu me retenir d'uriner. Les photos de cette escapade s'ajoutèrent à sa collection. Jeannot l'autorisa à me rougir encore le cul avant de me reprendre.
Le samedi, il retourna au marché en me déposant au passage chez Max qui voulut que je l'allonge "pour mieux en profiter". Effectivement... Il avait différents instruments de massage si efficaces que je crus m'évanouir pendant l'orgasme.
Le dimanche était le jour de grand ménage interrompu par les visites de ses comparses qui s'ennuyaient visiblement de ne pas pouvoir disposer de moi. Ils me bandèrent les yeux, s'assirent en carré et me mirent au centre. Étrange sensation que ces six mains me broyant pendant qu'ils papotaient tranquillement. Mon cul fut rempli de vaseline pour de multiples sodomisations y compris avec des ustensiles.
Fin de vie
Deux semaines après, mon maître revint de l'hôpital avec un respirateur, un appareil pour l'aider la nuit, qui rythma mes nuits de concerts de trompette et de klaxon de camion. En effet le masque en caoutchouc laissait rapidement l'air s'échapper sur les côtés. Cet appareil compliquait aussi ses levers d'où des changements de draps.
Il reprit exactement le cours des journées : le cérémonial du matin avec ces vibrations intérieures incontrôlables que je savais maintenant observées par ses comparses, le ménage ouvert à ses caprices et les jeux de l'après-midi. Bien sûr, je devinais qu'il n'acceptait pas la dépendance qu'il ressentait de plus en plus même s'il ne s'en plaignait pas. C'est certainement la raison pour laquelle il se montra parfois cruel dans ses propos et même assez violent ; il me dérangeait et râlait sans raison. J'en venais à attendre les après-midis alors que ce n'était pas une partie de plaisir, du moins pour moi, ou à m'évader dans des phantasmes, et même à souhaiter le passage du géant.
Cela devint évident quand un après-midi il me griffa au point de me faire saigner avec une cicatrice qui est encore visible. Si les autres ne lui firent pas de reproche, je sentis cependant une légère hésitation. Par la suite, le ton était souvent faussement enjoué et je fus insensiblement mis à l'abri de ses accès d'agressivité.
Au fil des mois, son état se dégrada. Il demanda à Jeannot de venir me harnacher le matin, tenant à ce que je bénéficie du plug comme on va promener son chien, après m'avoir bien échauffé les fesses, sans oublier la stimulation de la verge. Il participait encore volontiers à ma mise en spectacle de l'après-midi mais se montrait moins actif.
Je retrouvai les moments difficiles que j'avais connus avec mon conjoint mais sans l'immense solitude qui m'avait alors accablé. Toute la préparation avec le précédent maître, l'entraînement quasi commando, m'avaient endurci et je supportais un peu mieux les moments de doute me disant que l'intérêt porté à mon maître devait être ancien de la part de l'équipe de Jeannot et que si quelqu'un avait été jugé plus apte à remplir mon rôle, ils n'auraient pas hésité à me remplacer.
Retour chez Jeannot
L'année suivante, quand mon maître s'éteignit, Jeannot m'aménagea une place dans sa ferme.
Depuis j'y vis de nombreuses expériences prenantes et souvent inattendues comme il en a le secret.
Particulièrement la nuit. Il me conduit dans des endroits que je ne pense pas connaître (j'ai les yeux bandés), parfois dans les bois pour me livrer à des inconnus que je dois sucer avant d'être enculé ou en même temps. Ils continuent entre eux pendant que je reste attaché, éjaculent et crachent sur moi avant de me laver sommairement dans un cours d'eau ou un abreuvoir.
J'ai aussi retrouvé le plaisir des balades dans la nature que Jeannot apprécie autant que mon anatomie. Sa baguette me guide et m'excite, son dard puissant me possède.
Quelquefois une de ses connaissances vient m'emprunter pour une heure ou deux. En effet, Jeannot n'hésitant pas à m'exhiber, ma réputation de lope encourage ces frustrés qui se sentent valorisés par la comparaison.
Adrien me fait admirer sa collection de nains de jardin dont certains sont très suggestifs. Il les imite et c'est parti pour le sucer et me faire enculer.
Maurice a besoin d'un grand pour déplacer des affaires ou remettre une tuile et dès que je m'étends pour ces tâches, il me flaire et descend mon pantalon avant de me prendre par la force. Je finis ces travaux à poil avec ses mains qui explorent mes recoins et manient mon outil.
Jacquot est très timide et me demande plusieurs fois si je veux bien jouer avec lui. Je lui place la main sur mon sexe pour le décider et il devient aussitôt un vrai pervers n'ayant de cesse de prouver sa supériorité. Il est vrai qu'après avoir éjaculé précocément, il retrouve rapidement sa vigueur et m'en fait longuement profiter. Jeannot est parfois obligé de venir me détacher.
Certains après-midis, Jeannot organise une partie de jeu de cartes, par exemple un poker déshabillé où le gagnant remporte le droit de disposer des perdants et de moi comme il l'entend. Pendant cette partie, je suis exposé, encagoulé comme avant. Mais plus question de jeu de rôles, c'est directement fessée, fellation, enculade. Le plus compliqué a été quand j'ai été suspendu par les pieds pour une fellation réciproque.
Il me confie aussi à ses acolytes pour une journée ou deux dans leurs maisons à l'écart des villages.
Frédo
Chez lui Frédo s'habille en femme et se révèle intransigeante.
Dès mon arrivée et chaque matin, je dois me branler en sa présence et recueillir le sperme dans un gobelet. Si le résultat n'est pas suffisant (c'est rarement le cas), elle m'installe sur un panneau incliné avec une sangle sous les bras et une autre sur les pieds, position tellement inconfortable que je dois tenir les bords du panneau, pour m'échauffer les tétons et les cuisses avant d'utiliser une crème pour le pénis qu'elle frotte en tournant dès qu'il se raidit. Ses techniques expertes amènent rapidement un nouveau jet parfois deux.
La douche froide qu'elle m'impose ensuite convainc mon zob de ne pas se manifester pendant une certaine période.
Cepndant, comme elle m'utilise, encagoulé, pour montrer à ses soumis à distance ce qu'elle attend d'eux, il est arrivé que mon pénis se mette quand même à frétiller. Cela lui a permis de montrer l'installation d'une ceinture de chasteté que j'ai dû garder jusqu'à la fin de mon séjour.
Le matin, je dois rester nu près d'elle et accomplir le moindre de ses désirs sous peine de séjourner dans la cage métallique qu'elle élève à un mètre du sol avec un treuil, où, recroquevillé par manque de place, j'ai du mal à supporter les balancements incessants. Elle en profite pour m'enfoncer un gode, m'asticoter avec une baguette et un fin jet d'eau dont je ne peux pas protéger les parties sensibles.
Quand je frotte le carrelage avec une brosse, nu à quatre pattes, j'ai droit à des protections pour les genoux. Aussi des coups de trique me stimulent pour ne pas lambiner.
Je dois rester cambré pour ne pas risquer de me brûler quand je fais le repassage.
À midi, je m'habille avec des bas, un string (que c'est serré !) une jupe courte, un soutien-gorge et un chemisier pour la servir et lui tenir compagnie. Mes séjours dans le placard m'ont aidé à mémoriser les principes d'un service irréprochable.
Dès la vaisselle terminée, je quitte ces habits et j'ai parfois besoin d'une sieste dont elle profite comme je le découvrirai chez Willy.
Au réveil, elle m'impose souvent des activités sportives. Cela peut être de la marche sur tapis ou des pompes compliquées par un anneau pénien. Je deviens encore plus ridicule quand je dois suivre une séance vidéo d'aérobic.
Quand elle fait chapelle, ma tête est prisonnière sous sa robe afin que je hume ses effluves dans la chaleur de son bas-ventre.
Elle m'a aussi complètement emballé de cellophane ne laissant que mon sexe dépasser pour me faire ressentir des frottements sur le gland échauffé et les testicules.
Si elle est lassée ou doit partir, elle me met un collier et m'attache à un anneau dans la cour avec parfois l'autorisation de m'abriter dans la véranda.
Quand je dois dormir chez elle, elle me ligote aux pieds du lit, me tapote et me frotte partout jusqu'à ce que je ne puisse plus le supporter. Épuisé, je me réveille avec la verge dressée et du sperme sur le corps, ce qui ne me semble pas être le fruit du hasard.
La suppliant ensuite d'être détaché pour pouvoir uriner, je me vois affublé d'une couche que bien involontairement je suis contraint d'utiliser après de longues heures de rétention. Soulagement et honte à la fois.
Je n'ai pratiquement pas de répit durant ces séjours.
Willy
Willy, spécialiste du bdsm, a aménagé un donjon où il reçoit quelques habitués.
La tenue de rigueur en cuir ou simili se compose d'un short très moulant avec une ouverture pour exposer la bite et les testicules et une autre donnant l'accès aux fesses. Le haut ne couvre pas les seins. Un masque et un bâillon ou une balle sont toujours à disposition.
Si j'y suis seul avec lui, il m'étudie pendant qu'il me fait regarder, debout avec les mains sur la tête, des vidéos vraiment hard. Dès qu'une érection se dessine, il me fait éprouver la situation qui l'a déclenchée avec le matériel bdsm dont il dispose. Ainsi harnaché, mon zob se manifeste moins et je hurle parfois tellement c'est douloureux. Mon tortionnaire arrête ou modifie alors le procédé.
Il m'a épilé à la cire chaude et c'est un souvenir cuisant.
Quand il s'absente, Willy m'installe sur le dos, jambes et bras attachés aux poutres du plafond, avec un masque sur le visage pour limiter ma respiration, une pompe à sperme et un gode me défonçant l'anus. Je ne peux que subir et je finis par l'accepter.
Pour le premier habitué qu'il m'a autorisé à voir au donjon, Willy m'a attaché avant de lui suspendre des poids aux testicules, de lui glisser et retirer une canule et enfin de ficeler l'ensemble. Aucun gémissement même quand il a été fouetté avec une intensité que je n'aurais pas supportée et quand ses tétons ont été longuement triturés et pincés. Je souffrais pour lui.
Quand deux masos sont venus ensemble, Willy m'a donné des instructions pour les fouetter et triturer leur sexe. Me reprochant ma mollesse, il m'a livré à eux à la fin de la séance pour qu'ils me fassent subir "avec modération" ce qu'ils attendaient. Peine perdue. Même si j'ai vraiment souffert de leurs manipulations, je suis incapable de devenir un sado.
Par dépit, il m'installe maintenant en spectateur, à poil et les mains menottées en haut, ne se privant pas au passage de me faire subir toutes sortes de désagréments. À la fin, les participants sont invités à me punir de mon voyeurisme pourtant involontaire. Ils ne s'en privent pas comme en témoignent alors mon cul zébré et ma bite en feu.
Personne ne me demande de m'exprimer sur mon sort ni de m'exprimer en général. Je ne saurais quoi dire. Mais je commence à ressentir un besoin viscéral de ces violences méthodiques qui me permettent d'atteindre un état de détachement et d'abandon vraiment jouissif.
Acteur malgré moi
Presque chaque samedi soir c'est la séance ciné chez Willy, je suis attaché comme à l'habitude debout bras et pieds écartés pendant que sont diffusées des vidéos de mes séjours chez les trois comparses (chaque pièce est équipée de caméras) qui observent mes réactions et échangent des commentaires et suggestions en sirotant quelques verres.
C'est ainsi que j'ai découvert que Frédo m'administre un somnifère après le repas de midi ce qui explique mon besoin de sieste. Dès que je suis endormi, il me fait sucer une tétine en forme de phallus, place des pinces vibrantes sur mes tétons, un gode qui écarte les fesses puis utilise une pompe pour provoquer une belle érection avant d'y placer une marotte, une marionnette qui s'anime rapidement. J'ignore les autres divertissements que je lui procure, n'ayant aucun souvenir au réveil.
Jeannot me met quelquefois sous soumission chimique. Soumission n'est pas le mot approprié car je suis devenu tout autre et très entreprenant. Un mannequin (synthétique) a ainsi subi des assauts impressionnants dont je ne me croyais pas capable. Même Jeannot est étonné de la violence de mes pulsions refoulées. Cela n'a pas duré. Le produit a été remplacé ou atténué et je suis devenu une lope dans ces épisodes, mais cela ne me change pas beaucoup...
Enfin détaché, je m'attends à tester d'autres vidéos, par exemple la queue qui envoie des décharges d'intensité variable dans l'anus, la fessée avec une raquette à picots ou le frottement avec un papier rapeux.
Pour terminer la soirée, après avoir établi mon planning de mise à disposition, mes maîtres me prouvent que les stimulants font toujours leur effet. J'ai toujours constaté qu'ils n'ont pas de rapport sexuel entre eux, ce sont des dominants pur jus.
Il ne me reste qu'à nettoyer la salle, tellement ivre de fatigue que je ne me rappelle souvent pas mon retour chez Jeannot, me réveillant parfois dans la 4L en route pour une partie de pêche où je serai peut-être un appât pour certains.
Mais l'imprévu est mon quotidien et c'est bien ainsi.
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