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Par : le Il y a 13 heure(s)
"Chaque expérience de beauté, si brève dans le temps tout en transcendant le temps, nous restitue chaque fois la fraîcheur du matin du monde". La peur de ne pas plaire, de ne pas correspondre aux attentes, la soumission aux jugements extérieurs, la certitude de ne jamais être assez bien pour mériter l’amour et l’attention des autres traduisent et amplifient tout à la fois une certaine insécurité psychique et une autodévalorisation qui étendent leurs effets à tous les domaines de la vie des femmes. Miroir de culture, de pratique et de rituel, célébré depuis la nuit des temps, le corps féminin est d’abord appréhendé dans sa dimension imaginaire, corps morcelé des fantasmes sexuels, cariatide mythique au stade de son écho dans la représentation artistique mais aussi soleil régénérateur, matrice de la maîtrise maternelle. Pas de société qui n’ait cherché d’une manière ou d’une autre à le coucher à part, dans une tentative vouée à l’échec, d’en faire un ensemble consistant et par là de lui assigner une place. Mais le corps n’est pas sans les mots et le langage n’est pas immatériel. L’objet cause du désir qui procède du corps est donc hors ce corps. À cet égard, le mythe d’Ève comme parcelle du corps de l’homme, "côte de l’homme", est un mythe qui appartient aux hommes. Ève, qui pour Adam est "chair de sa chair", en serait rendue de ce fait désirable, mais ce mythe masculin faisant de l’objet une partie du corps de l’homme, le rend objet sensible. Ignorance souveraine du fait que sur le corps, on se trompe souvent. Car c’est bien au titre d’objet non spéculaire, qu’un homme désire une femme, sans pouvoir comprendre l'inspiration. Ainsi une femme, plus détachée de la loi et de son corrélat la castration, court peu de risques. C’est pourquoi elle peut s’accommoder de son inappétence sexuelle, voire de la défaillance de son partenaire en trouvant à l’occasion d’autres partenaires, le secret étant souvent condition de sa jouissance. Cette condition du secret n’est-elle pas ce qui, pour une femme, agit dans tous les cas, lorsqu’un homme sait lui parler selon son fantasme fondamental, ignoré d’elle-même. C’est en osant son propre désir qu’elle peut tenter son partenaire. Pruderie, vraie ou fausse, et exhibition, sont là comme l’envers et l’endroit de cette fuite devant la mise en jeu de son objet et de son corps, de sa répugnance à incarner l’objet pour un autre. Hystérie, dérobade, amazone, quand ce n’est pas diable au corps, la féminité lui fait alors question.    "Parce que le principe d'amour est contenu dans le principe de beauté, que l'amour découle naturellement de la beauté, et que celle-ci manifeste en outre ce qui advient de l'amour: communion, célébration, transfiguration. Elles les amènent à tout accepter de leur entourage, à faire passer leur propre bien-être, leurs intérêts, leur ressenti, après ceux des autres." Vénus contre Mars, Ève contre Adam, Antiope contre Jupiter ou Europe contre Zeus, la femme sait la force du corps. Elle veut bien tenter un homme à condition qu’il sente que derrière le miracle chatoyant qu’elle est, il y a l’insaisissable chose en soi de son être. Son corps pourtant reste cisaillé par les mots dans lesquels est prise sa sexualité, mais qu’on ne vienne pas lui donner du sens commun pour la guérir ! A contrario, quand le corps d’une femme séduit un homme, cela ne la laisse jamais insensible. Peu importe qu’elle ne sache pas ce qui, en elle, éveille cet objet qu’un homme élit, qu’elle ait ou non du goût à cela, cet objet lui tient lieu d’être. Et à moins que, trop direct et sans paroles, ce désir ne l’angoisse, il enveloppe le plus souvent une femme en lui décernant un corps. Quand il y a corps à corps entre elles, c’est souvent dans la fascination ou la jalousie, l’attirance ou la rivalité, voire dans la jouissance perverse. Mais le corps des femmes n’est pas seulement désiré, il est aussi corps tabou. Quand c’est au lieu de l’autre qu’on se met à chercher le lieu de la jouissance, le corps des femmes peut en être l’équivalent et le recel. Il est alors perçu comme lieu d’un danger qu’il faut camoufler, renfermer. Car une femme peut aussi éprouver une jouissance autre que la jouissance phallique. De fait, son identification imaginaire virile n’en fait pas pour autant un homme et l’analyse la mène à glisser vers une femme. Mais dans sa rencontre avec un partenaire, elle peut éprouver un hors limites qui la mène à souffrir alors mille morts dans sa chair ou encore à la frigidité qui n’est plus seulement défense commandée symboliquement.     "Relevant de l'être et non de l'avoir, la vraie beauté ne saurait être définie comme moyen ou instrument. Par essence, elle est une manière d'être, un état d'existence." Ainsi, la question du corps pourrait bien constituer un levier essentiel, la clé d’une avancée des droits des femmes sur tous les autres plans, de la lutte contre les violences conjugales à celle contre les inégalités au travail en passant par la défense des droits reproductifs. Unique et apatride quand il est exclu du désir mais multiple et citoyen dans l'ardeur, le corps féminin est caméléon. La femme est ainsi silence d’un vide entre réel et corps. C’est aussi bien cet effet d’étrangeté que manifestent grossesse et enfantement qui font question pour une femme qui ne se laisse pas pourtant d’en conter alors. Ainsi alourdissement et allègement relèvent de l’imaginaire du corps certes mais n’en sont pas moins réel. Pourquoi cette fascination de certaines femmes pour le corps des autres et cette focalisation particulière sur la question de la beauté ? Au-delà de la simple aliénation constitutive au double dans le miroir, on peut relever un rapport spécifique des femmes à la belle image du corps féminin. L’imaginaire pallie ici la carence du symbolique. C’est précisément parce qu’un universel identificatoire fait défaut que la solution trouvée par une femme à l’énigme du féminin passe communément par la fixation, l’accroche au corps d’une femme singulière ou de quelques autres. Quel est "ce truc" en plus qu’elle a et que je n’ai pas ? Dans un rêve, je me trouvais nue face à l’autre femme, également nue. Elle avait exactement le même corps que le mien, comme mon image dans le miroir, mais avec, en plus, un pénis en érection. D'un côté, je plaçais l'autre en place d’objet désirable, de l'autre, je l'avais érigée au rang de l'homme, puissante et porteuse de l'organe. Mon problème, c'était alors au fond de m'accepter comme objet du désir de l’homme maintenant ainsi le mystère d’une féminité inaccessible, inatteignable par l’homme paradoxalement. L’adolescente que je fus était requise, par une urgence de vie, de trouver alors une réponse à l’énigme de mon être sexué et mortel. La hâte imposée par des événements contingents, surgit dans mon corps où se joua la métamorphose de ma puberté, m'amenant ainsi à sortir vite de la relation aux premiers objets d’amour féminins.    "C'est pourquoi le désir de beauté ne se limite plus à un objet de beauté. Il aspire à rejoindre le désir originel de beauté qui a présidé à l'avènement de l'univers, à l'aventure de la vie". Rappelons d’abord que les jupes, talons hauts, collants fragiles, bijoux encombrants, lingerie fine, sacs à main et autres accessoires censés être consubstantiels à la féminité ne vont pas de soi. La relation à la morphologie se joue également dans l'imaginaire, lui offrant ainsi des dimensions mystiques. Le statut respectable de mon corps, je l'avais trouvé sur la voie de l’Idéal du moi fondé sur la fonction du père, comme point d’où je me voyais aimable, voire digne d’être aimée. Le regard de l’autre permet de se rassasier d’un corps irréel. D’autres revendiquent ce respect en se montrant provocatrices dans leurs corps, allant jusqu’à la provocation incommodante de leur look ou de leur langue, pour justement que l’on distingue en elles cet élément réel de nouveauté qui se joue dans leur corps et qu’elles n’arrivent pas à traduire en mots. Ce look en appelle ainsi au regard. Le regard comme objet perdu est, en principe, invisible. Ce qui suppose son extraction, une localisation de la jouissance, un retour de la pulsion dans le réel sur le mode d’un se faire voir. Comment parler du corps féminin au XXIème siècle sans tomber dans les stéréotypes ? Comment évoquer le caractère sexué du corps sans donner prise à celles et ceux qui voient dans toute référence à la différence des sexes un attachement à la nature et à l’anatomie ? Le discours sur le corps féminin est aisément suspecté aujourd’hui de servir la norme et de promouvoir une conception du rôle de la femme, dictée à la fois par la civilisation et par l’anatomie. Les études de genre, autour de figures désormais célèbres comme Judith Butler, mais aussi Monique Wittig, participent de cette utopie qui consiste à tenter d’effacer la référence à la différence des sexes au sein du discours sur le corps, afin de défendre l’idée d’un rapport au corps, dégagé de toute norme de genre. Un corps qui pourrait enfin jouir de ce qu’il est, sans subir les impératifs de la société, sans être affecté par le discours de l’autre, sans avoir à se définir comme masculin ou féminin, tel est le corps dont rêvent ces féministes de la dernière vague. Un corps, rien qu’à soi, qui serait enfin dégagé de la soumission à la nature et aussi bien à la culturCertaines peuvent préférer une tenue plus pratique, qui leur permette de courir, de travailler en étant libres de leurs mouvements, de bricoler. Elles peuvent aussi avoir envie d’établir leurs relations avec les hommes sur une base qui marque moins la différence des sexes". Depuis la nuit des temps et hélas encore aujourd'hui, la femme a dû se battre pour acquérir des droits. Elle les a acquis grâce à des évolutions de la société et à des changements constitutionnels ou législatifs. Rarement l'excès porte ses fruits. Pourtant, malgré les charmes qu’il semble exercer sur certains, en particulier sur les politiques en France qui n’ont pas hésité ainsi à puiser dans les études de genre pour reformuler l’exigence républicaine d’égalité entre filles et garçons, ce discours n’est pas dénué de normativité. Tout en se présentant comme un discours qui ne veut plus voir le corps assujetti à aucune norme, ces études de genre engendrent une nouvelle norme visant à aborder les corps de façon anonyme, neutre et asexuée. L’anonymat, l’absence de marque de l’autre, la disparition de tout désir venant des parents, sont présentés comme la garantie d’un épanouissement de l’être à l’abri des contraintes de la société. On peut voir dans cette utopie promouvant un corps dégagé de la marque de la différence, un nouveau puritanisme, prônant une transparence totale dans le rapport du sujet à son corps. Il est certain que les études de genre de la fin du XXème siècle n’ont rien changé à l’affaire en se débarrassant du problème de la féminité. Parler du corps féminin, c’est donc déjà, de par l’expression même, s’inscrire en faux contre ce discours et essayer de montrer qu’on peut concevoir la féminisation d’un corps autrement qu’en termes de normalisation. Là où les études de genre rêvent d’un corps asexué, la psychanalyse montre les conséquences psychiques contingentes de la différence des sexes sur les êtres.    "Un lotus pousse dans la vase d'un étang, mais aucune boue ne peut entacher ses pétales purs comme jade.Tout le monde n'est pas artiste, mais chacun peut avoir son propre être transformé, transfiguré par la rencontre avec la beauté, tant il est vrai que la beauté suscite la beauté, augmente la beauté, élève la beauté". C’est à chacune d’arbitrer l’importance qu’elle veut accorder respectivement à son confort, à sa capacité d’agir, et à la recherche ou la séduction de sa tenue. Malgré la dictature virtuelle à l'échelle planétaire de la pornographie, dévoyant l'esthétisme du corps en le vulgarisant à l'extrême, célébrant du même coup la disparition des mystères de l'existence sexuelle, celle-ci ne résout pas pour autant le rapport intime et opaque, parfois dérangeant et bouleversant, qu’un sujet entretient avec son corps sexué. Plutôt que de défaire le genre, la psychanalyse permet de s’interroger sur la façon dont le genre se fabrique, à l’écart des clichés et des stéréotypes. Comment un sujet féminin fait-il l’expérience de la marque du signifiant "femme" sur son corps ? Que signifie l’existence du corps au féminin ? Depuis l’Antiquité, le corps qui pose problème, c’est le corps des femmes. On ne sait comment en parler. Faut-il admettre une différence incommensurable entre le corps masculin et le corps féminin ou faire du corps féminin un corps masculin dont le développement serait moindre ou inversé ? Le modèle unisexe qui prévaut, de l’Antiquité jusqu’au XVIIème siècle, a fait du corps féminin la copie inachevée du corps masculin. La règle de la différence des sexes advenant avec les philosophes des Lumières, est corrélatif d’une reconnaissance de l’orgasme féminin. L'insondable mystère du corps des femmes réside dans cette aptitude à jouir indépendamment de la génération.    "Un regard isolé atteint difficilement la beauté. Les regards croisés peuvent seuls provoquer l'étincelle qui illumine." "Le choix de ne pas trop s’exposer, de ne pas porter de vêtements trop moulants, ne relève pas forcément d’une dangereuse déviance ou d’un blocage qu’il s’agirait de pulvériser toutes affaires cessantes: il peut aussi traduire un réflexe légitime d’autoprotection, de quant-à-soi". La littérature a apporté sa pierre à l'édification du mythe du corps féminin, de la poésie de l'amour courtois aux romans érotiques. Le spectre est large, de la tendresse d'Héloïse pour Abélard au "Con d'Irène" d'Aragon. Le livre de Catherine Millet, "Une enfance de rêve", vient parachever un trajet d’écriture tout entier tourné vers l’exploration du corps et de ses mystères. C’est dans ce dernier récit qu’elle atteint un point réel quant à son histoire en rendant compte de cette emprise symbolique sur le corps. Dans ce récit, elle écrit un corps, le corps de la petite fille marqué par les paroles de la mère, sur un mode qui fait écho à la psychanalyse lacanienne. Peut-être en dit-elle bien davantage sur la sexualité féminine dans ce dernier récit, qui complète le précédent "Jour de souffrance", que dans le sulfureux premier récit, "La vie sexuelle de Catherine M". C’est de ce corps, sur lequel des lettres indéchiffrables sont venues s’inscrire en induisant un certain mode de jouir, que l’on parle en fin d’analyse. Une enfance de rêve s’apparente par cet abord de la sexualité naissante, à la façon dont l’analyse peut conduire un sujet féminin à relire sa trajectoire existentielle du point de vue du corps et de ses émois. Dans "La vie sexuelle de Catherine M.", l’auteur nous présente une première version de son rapport au corps. On pourrait dire de ce premier corps qu’il est un corps à l’aise avec le monde pornographique. C’est un corps qui n’a pas d’être et qui est pure expérience de jouissance. C’est le corps de la sexualité sans l’amour. Elle évoque ainsi que dans les soirées libertines où elle se rendait alors, elle se tenait à l’écart tant qu’elle était habillée. "Je ne me sentais à l’aise que lorsque j’avais quitté ma robe ou mon pantalon. Mon habit véritable, c’était ma véritable nudité, qui me protégeait."    "Les êtres qui s'aiment vraiment ne sont limités ni par l'espace ni par le temps...ils sont liés par l'âme, un lien bien plus intime, plus inséparable que celui du corps." On peut mettre du temps à apprivoiser la féminité. On peut aussi ne jamais y venir, et ne pas s’en porter plus mal. Voilà le début de la tyrannie de la beauté". Dans son univers fantasmagorique mais bien ancré dans le réel, la chair est à la fois réceptive et réceptacle. Son corps est comme détaché d’elle et c’est lorsqu’il est nu qu’elle peut s’en servir à loisir. Mais ce premier corps désuni de l’âme n’est pas-tout du corps féminin de Catherine. Dans "Jour de souffrance", c’est un autre corps féminin qui entre en scène. Ce n’est plus le corps disjoint de l’être, mais le corps de l’amour habillé par le regard et les paroles de son partenaire. Ce corps-là est un corps sur lequel Catherine n’a aucune maîtrise. Ce n’est pas un étant à disposition. Elle ne l’a pas sous la main. Il lui échappe lorsque Jacques Henric s’en détourne. Avec ce récit, Catherine Millet témoigne du mystère que devient pour elle son propre corps dès lors qu’il est uni à son âme d’amoureuse. Elle qui croyait que sa vie sexuelle lui donnait un statut d’exception parmi toutes les femmes, car seule elle était capable de faire ce qu’aucune autre ne faisait, voilà qu’elle se découvre unie à un corps qui ne lui obéit plus. Un corps qui n’est plus tout à elle, un corps affecté par les paroles et le regard d’un homme. Ce corps lui revient alors comme celui qui recèle le secret de son être et qui pourtant lui est dérobé. Les femmes sont engagées dans la guerre au même titre que les hommes. Le mythe des amazones, sur le front de la guerre des sexes, a traversé l’histoire. Le nez de Cléopâtre ébranlant l’empire de Rome a inspiré des générations. Jeanne d’Arc, faiseuse de roi en armure et pucelle sacrificielle en robe de bure sur le bûcher, hante toujours les esprits nationalistes. Au même titre ne veut pas dire sur le même plan, ou à égalité, mais les femmes peuvent mettre leur corps dans la bataille, comme soldats, comme résistantes, terroristes au nom d’un idéal ou d’un signifiant-maître qui, prenant à l’occasion valeur de jouissance, mène tout droit au sacrifice, parfois même à la mort.    "Le désir de dire se confond avec le désir de beauté, le désir de dire ajoute au charme de la beauté. Une évidence alors nous saute aux yeux: la beauté de la femme ne résulte pas uniquement d'une évolution physiologique, elle est une conquête de l'esprit. Cette conquête nous révèle que la vraie beauté est conscience de la beauté et élan vers la beauté, qu'elle suscite l'amour et enrichit notre conception de l'amour." "Les magazines travaillent avec constance à modeler les comportements féminins sur les desiderata supposés de la gent masculine, à travers d’innombrables articles sur ce que les hommes pensent, aiment, détestent, sur ce qui les rend fous, sur ce qui les dégoûte irrémédiablement". Elle ne fait pas l'économie de son corps lorsqu'elle sait le combat juste et digne d'héroïsme et de renoncement. Seul un acte les concerne et les touche plus spécifiquement, c’est la violence sexuelle: viols, prostitution forcée, esclavage sexuel. Après la Seconde Guerre mondiale, la quatrième Convention de Genève de 1949 qui concerne les civils, protège, dans son article 27, les femmes contre toute atteinte à leur honneur et notamment contre le viol, la contrainte à la prostitution et tout attentat à leur pudeur. Mais il faudra attendre le conflit en ex-Yougoslavie, en 1992, pour que le Conseil de Sécurité des Nations Unies déclare que la détention et le viol massif, organisé et systématique, des femmes, constitue un crime international. Malgré toutes les lois établies pour sanctionner ce phénomène, ces crimes font florès aux quatre coins du globe et continuent d’être impunis. On parle aujourd’hui du viol comme "arme de guerre", utilisé à des fins militaires ou politiques: terroriser une population, briser les familles, bouleverser la composition ethnique de la génération suivante, transmettre des maladies, rendre les femmes stériles. Le corps des femmes devient le lieu de la guerre. Et la violence sexuelle ? Ne peut-on pas la classer sous l’ordre de l’instinct ? La guerre implique les corps. L’uniforme, côté imaginaire, ou l’idéal, côté symbolique, le magnifie, le célèbre, l’exalte. Mais aux portes du symbolique, aux limites du discours, un réel se produit et l’explose, le fragmente en pièces détachées, le réduit à sa livre de chair: chair à canon, chair à sexe.    "La voix même et ce que dit la voix font partie de la beauté d'une femme. Par la voix, la femme exprime ses sensations, mais aussi ses nostalgies, ses rêves, et cette part indicible qui cherche néanmoins à se dire."  Naomi Wolf n’a sans doute pas tort de voir dans l’inhibition d’un nombre croissant de jeunes femmes envers la nourriture l’une des causes du déclin du féminisme: comment apprendre à se connaître, comparer ses expériences, et pas seulement ses mensurations. La souffrance se fait corps, le corps se fait souffrance parfois même au-delà des frontières de la violence et de la barbarie. Les femmes engagent aussi leur corps sous la bannière d’un signifiant-maître, mais elles voient le plus souvent leur corps devenir lieu d’un siège ou butin de guerre. Il est utilisé pour reconfigurer les lignées générationnelles, ou servir d’objet anonyme à une jouissance qui ne l’est pas moins. Des exemples contemporains. Des femmes parties s’engager comme combattantes auprès des djihadistes de Syrie se retrouvent affectées à leur satisfaction sexuelle, les jeunes filles enlevées par Boko Haram sont réduites à l’esclavage. Au contraire, la femme peut se faire virile de son plein gré. La différence des sexes ne passe plus par ce qui prévalait jusque-là. Ces femmes font tout ce qu’on attendrait d’un homme. Le corps n’est pas une évidence. Nous l'aimons car les affects, les passions, la jouissance, en particulier sexuelle, s’y logent, mais aussi parce que, image unifiée, il offre cette autre jouissance, celle du visuel, de la beauté. Notre époque se caractérise d’être prise dans la volonté de saisir le réel. La symbolique du corps s’amenuise au profit de la communication indispensable à des plaisirs utilitaires. Tout se passe comme si le langage ne parvenait plus à attraper le corps qu’a minima, car les mots manquent pour le dire, le décrire, le saisir, l’animer, le réduisant donc à l’événement, à la pulsion. Ce corps est traité, non comme cette consistance que l’on possède, mais comme l’objet que l’on voudrait rejoindre, pour paraître. Exit l’imaginaire du corps, nous sommes désormais sur la corde. Ressaisissons le corps comme grandeur à laquelle l’artiste donne forme dans l'art charnel, afin que l’on retrouve un regard, au-delà de la vision, pour voir enfin quelqu’un.    Bibliographie et références:   - François Cheng, "Toute beauté est singulière" - Roger Perron, "Fantasme du corps féminin" - Jacques Rivière, "La féminité en tant que mascarade" - Jacques Lacan, "Le séminaire", livre XVII de la psychanalyse" - Jacques-Alain Miller, "Le corpus féminin" - Jean-Claude Maleval, "Aimer la femme" - Jacques-Alain Miller, "L’inconscient et le corps parlant" - Sigmund Freud, "Théorie du désir" - Mona Chollet, "Beauté fatale" - Maud Mannoni, "Connaître son corps" - Louis Guirous, "Le héros est une femme" - Naomi Wolf, "Quand la beauté fait mal"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 13 heure(s)
"Si vous voulez tout savoir sur Andy Warhol, vous n'avez qu'à regarder la surface de mes peintures, de mes films, de moi. Me voilà. Il n'y a rien dessous. Gagner de l'argent est un art, travailler est un art et faire de bonnes affaires est le plus bel art qui soit. La notoriété, c'est comme de manger des cacahuètes. Quand on commence, on ne peut plus s'arrêter". De son vivant, il était déjà une légende via son œuvre, son extravagance, les provocations et les scandales qu'il suscita, ses deux-cents perruques, sa mesquinerie sans oublier ses dizaines de Rolex. Ne cachant pas son homosexualité, soupçonné d'être un consommateur de drogues, Warhol défraya souvent la chronique. Adolescent, il collectionnait les autographes et photos de stars, lesquelles devinrent plus tard l'objet de sa passion créatrice. Il les retravailla, les retrama et un beau jour, ils finirent par devenir des œuvres d'art qui dépassèrent en galerie et en vente les cent mille dollars pièce. Warhol découvrit la publicité en faisant ses études au "Carnegie Institute of Technology" à Pittsburgh. Devenu l'ami de Philip Pearlstein, il s'intéressa à la politique, aux transformations de la culture et de la civilisation américaine des années quarante. D'origine tchèque, ce fils d'immigrés modestes chercha rapidement à échapper à sa condition. Ce fut en 1949, qu'il commença sa carrière à New-York comme dessinateur de publicité. Très vite, ce créateur bouillonnant d'idées décida de déranger, de choquer et de bousculer le conformisme new-yorkais par des projets délirants d'emballages de chaussures, des pochettes de disques, d'illustrations dans des revues d'avant-garde. Il travailla successivement pour "Glamour", "Dance Magazine", le "New York Times" (1955) pour finalement devenir la coqueluche du Tout-New-York, la ville de la démesure et des défis. Un beau matin, "Glamour" désira des dessins de chaussures. Le jour suivant, Warhol proposa une cinquantaine de projets étonnants et son succès fut immédiat car personne n'avait alors son talent pour dessiner des chaussures, dans un style réaliste certes, mais transformées selon ses désirs. Warhol leur procurait des formes folles, ajoutait des éléments ou des rubans, leur donnait des reflets argentés et les munissait de talons aiguilles pour en faire des chefs-d'œuvre de mode. Autour de Warhol s'activa tout un mouvement de jeunes peintres, Roy Liechtenstein et Tom Wesselman entre autres qui représentaient l'époque post-be-bop, celle qui vit la naissance de la télévision, du rock 'n'roll ainsi que la mort de l'art conventionnel. Sorti du moule du monde de la publicité, il n'eut guère de peine à s'imposer comme chef de file de l'art américain. La société de consommation ne jurait plus que par le ketchup, le Coca-Cola ou la soupe Campbell dont les symboles publicitaires, ainsi que ceux de toute une série d'emballages de produits de consommation, furent détournés par Warhol lequel comprit avant tout le monde que leurs images avaient un impact extraordinaire sur des millions de consommateurs et que leur utilisation au niveau artistique ouvrirait la porte à de nouveaux concepts. Son succès fut alors assuré et on le surnomma rapidement le "Prince du Pop Art", ce qu'il assuma alors avec un sens très aigu des affaires. Ses projets ont-ils été excellents ou à tout le moins esthétiques ? Pas forcément selon certains critiques. Mais une chose est sûre. Ils étaient différents, annonçaient un style nouveau et permettaient aux produits dont il s'inspirait, et à l'art par ricochet, de se vendre. Une autre étape de sa vie, plus intéressante, fut celle où voisinèrent peinture et graphisme selon des procédés multiples. Connue sous le nom de "Fame and Fortune", cette période fertile permit à Warhol d'atteindre son apogée artistique. Il créa un style particulier, en associant des techniques de reproduction avec le graphisme, le dessin et la peinture et ce, en utilisant des matières simples comme le papier, la toile, les acryliques en sérigraphie. Rares sont toutefois ceux qui savent que ce génial concepteur transforma son atelier en véritable usine où s'activaient des dizaines de personnes et qu'il se contenta avant tout de définir des œuvres réalisées ensuite en équipe, ce qui lui permit d'en produire des milliers au cours de sa carrière. Très loin du plafond de la chapelle Sixtine et de Michel-Ange ! Même si devenu "peintre officiel" au top de sa carrière en livrant de nombreux portraits de commande, il s'inspira très librement de Botticelli et de Léonard de Vinci dans ses très lucratives séries "Shadows"!   "L'amour fantasmé vaut mieux que l'amour vécu. Ne pas passer à l'acte est très excitant. J'aime être la bonne personne au mauvais endroit et la mauvaise personne au bon endroit". L'ensemble de ses portraits (Mao, Marylin Monroe, Liz Taylor, Elvis Presley, Mick Jagger ou Kennedy) furent ainsi créés d'après un négatif agrandi obtenu à partir d'une photo polaroïd. Par la suite, Warhol délira autour d'une sélection de couleurs, de teintes en agrandissant les trames. Il masqua les surfaces à l'aide de ses couleurs préférées comme le magenta et le vert pistache. L'entreprise qu'il créa, la "Factory", exécuta des tirages en sérigraphie qu'il signa en quantité. Dès les années quatre-vingts, les œuvres de Warhol atteignirent des sommes folles et les musées achetèrent alors à tout va grâce à l'appui du galeriste Leo Castelli qui lança tant d'autres grands noms de la peinture américaine d'après-guerre et contribua à faire de New York le centre principal de l'art contemporain dans le monde. Warhol eut également en la CIA un allié de poids qui favorisa son ascension fulgurante puisque dans le cadre de sa lutte contre le communisme, ce service de renseignement chercha à mettre fin à l'hégémonie européenne en incitant les musées d'outre-Atlantique à acheter en priorité des œuvres d'artistes américains. Warhol réalisa des commandes en chaîne et devint riche à millions sans guérir toutefois de sa mesquinerie. Aujourd'hui, ses créations ont été plusieurs fois jusqu'à dépasser les quatre millions de dollars dans des ventes aux enchères. Il était aussi un collectionneur quelque peu excentrique qui amassa alors des meubles rococo, des lampes Tiffany, des tableaux de Rauschenberg, de la verrerie contemporaine, des milliers de chaussures de formes bizarres ainsi qu'un nombre incroyable de gadgets à cinq sous qu'il empila dans sa maison quasiment du sol au plafond. Mort à la suite d'une opération en 1987, Warhol fut le représentant d'une époque de grandes mutations, tant technologiques que politiques, qui observa le monde avec une certaine froideur sinon avec cynisme. À travers son art, il imprima dans le subconscient des gens une nouvelle interprétation ou vision de l'existence alors que sa vie fut celle d'un voyeur entouré lui-même de gens bizarres, figures de proue de ce qu'on appelait l'Underground new-yorkais qui firent de lui leur pape. Warhol filma aussi sans vergogne les personnages de ce monde souterrain qui fascina tant le Tout-New York et en fit littéralement des stars. Il contribua ainsi au succès du chanteur Lou Reed, du photographe Robert Mapplethorpe et du peintre Jean-Michel Basquiat. Maintenant, Warhol est devenu un mythe et surtout le roi du Pop Art qui a révolutionné le marché de l'art depuis les années 1980 en devenant pour beaucoup de collectionneurs, surtout de jeunes entrepreneurs, le symbole de leur réussite. Il restera aux historiens de l'art de définir plus précisément le rôle de ce créateur qui associa l'art à la publicité ou qui plus prosaïquement fit de la publicité de l'art. À l'évidence, il fut plus un génial concepteur créant de l'art "à revendre" qu'un artiste du calibre de Picasso plus intéressé à faire de l'art pour l'art. Étudions de plus près le cheminement du peintre débutant vers la machine à produire des images.   "Je n'ai mis que mon talent dans mon œuvre. Mon génie est dans ma vie. Acheter est bien plus américain que penser. Quoi de plus beau qu'une bouteille de Coca Cola!" .Venu au monde de l’art en plein essor de l’art abstrait, Andy Warhol aurait pu devenir un dessinateur frustré. En réponse, il choisit de pousser l’art de la figuration à son extrême. Aussi recycle-t-il, pour la société américaine des années 1960, les artefacts de la vie quotidienne: des produits de consommation, la bouteille de Coca-Cola, la nourriture “instantanée”, la boîte de soupe Campbell, la monnaie d’échange, le dollar, l’américanisme, la bannière étoilée et ses couleurs, des manchettes de journaux et des publicités, des personnages de bandes dessinées, des stars du cinéma et de la musique rock, Marilyn Monroe, Elizabeth Taylor, Elvis Presley, mais aussi des célébrités politiques, Mao, Jackie Kennedy ou de simples citoyens, Ethel Scull, des acteurs et objets de faits divers, accidents, criminels, voire la chaise électrique, des sites emblématiques, l’Empire State Building, la Tour Eiffel. Comparables aux icônes religieuses, fleurons de la peinture des XIIème et XIIIème siècles, ces objets “vénérés” puisque médiatisés par nos sociétés modernes se trouvent alors métamorphosés en un autre type d’image réifiée, l’icône. Warhol est avant tout portraitiste, à la fois dans son art et de son temps. Comme il le dit, dans le style aphoristique qui lui est alors propre: “Chaque fois que je fais quelque chose , le résultat est un portrait”. Le dispositif formel qu’il met en place permet d’assimiler les personnes représentées aux objets réels et, inversement, de transformer les objets en portraits. De son vrai nom Andrew Warhola, Andy Warhol, fils d'immigrés tchèques, naît à Pittsburgh le six août 1928. Il est le troisième fils d'Andrej Varchola et de Julia, née Zavacky, mariés à Mikova, actuelle Slovaquie en 1909, émigrés aux États-Unis en 1913 pour son père et en 1921 pour sa mère. Le père d'Andy Warhol, Andrej, est mineur, puis ouvrier sur les chantiers industriels de la ville. Sa mère, Julia, gagne un peu d'argent en effectuant des travaux domestiques et en vendant au porte à porte ses confections artisanales, fleurs en papier et œufs de Pâques. La famille loue alors de modestes appartements successifs à proximité des usines avant d'acheter, en 1934, une maison dans le quartier d'Oakland. En 1937, Andrew contracte la chorée, maladie infectieuse qui atteint le système nerveux. Aussi appelée danse de Saint Guy, cette maladie le contraint à garder le lit pendant plus de deux mois. Un cousin donne à la famille un Kodak Brownie Box Camera, appareil avec lequel le futur artiste prend de très nombreuses photographies qu'il développe lui-même dans un laboratoire improvisé au sous-sol de la maison. L'enfance pauvre d'Andy a été modelée par l'environnement pollué de cette banlieue, les privations de sa famille qui souffre de la grande dépression, la crise de 1929, mais aussi alors par l'iconographie byzantine dans laquelle baigne la famille Warhola, chrétienne très pratiquante, membre de l'Église grecque-catholique ruthène alors influente. En 1933, il commence sa scolarité à l'école primaire où il se sent mal-aimé. Elle se clôt alors en 1945 avec la remise du diplôme du lycée. De 1945 à 1949, Andy Warhol étudie alors au Carnegie Institute of Technology de Pittsburgh dans la section "Painting and Design" où il fait la connaissance de Philip Pearlstein où il obtient le Bachelor of Fine Arts (Licence). C'est au cours de ses études qu'il adopte la technique du dessin tamponné, savoir-faire qui fera un peu plus tard sa fortune.   "Il est trop difficile de peindre. Les choses que je veux montrer sont mécaniques. Les machines ont moins de problèmes. J'aimerais être une machine, pas vous ? Plus tard, chacun aura son quart d'heure de célébrité mondiale. Sinon, à quoi bon vivre ?" À l'été 1949, il s'installe à New York, et cette même année, commence à travailler comme dessinateur publicitaire pour le magazine "Glamour", à cette occasion apparaît pour la première fois son nom simplifié en Andy Warhol. Il travaille alors ensuite pour "Vogue", et pour "Harper's Bazaar" et crée ses premiers croquis pour le fabricant de chaussures "I. Miller". Il décore aussi des vitrines pour le grand magasin "Bronwit Teller". Rêvant de devenir artiste, il traîne souvent dans le bar-restaurant Serendipity, fréquenté par des artistes comme Marilyn Monroe, il est remarqué par le patron qui accepte d'accrocher ses premiers dessins. C'est en 1952 qu'a lieu sa première exposition à la Hugo Gallery à New York. Entre 1953 et 1955, Andy devient créateur de costumes dans une troupe de théâtre, il s'affuble alors de la fameuse perruque couleur platine qui va le caractériser. Il ne cessa de mener cette double vie: "J'ai commencé dans l'art commercial, je veux terminer avec une entreprise d'art, être bon en affaire, c'est la forme d'art la plus fascinante, gagner de l'argent est un art, travailler est un art, et les affaires bien conduites sont le plus grand des arts" dit-il. Il affiche clairement son ambition. Devenir très riche. En février-mai 1961, il réalise ses cinq premiers tableaux ("Advertisement", "Before and After", "Little King", "Saturday's Popeye" et "Superman") inspirés des comics, dont il expose la plupart dans la semaine du onze au dix-huit avril 1961 à la devanture du magasin Bonwit Teller, qui l'employait pour des illustrations commerciales, tandis que Roy Lichtenstein présentera ses premiers comics ("Girl with ball") en septembre 1961, lors d'une exposition collective de la galerie Léo Castelli, après avoir réalisé sa première œuvre de ce type, "Look Mickey", fin juin 1961. Il est d'ailleurs possible que Lichtenstein ait vu en avril les œuvres de Warhol exposées chez Bonwit Teller, voire que tous deux aient été stimulés par celles des artistes de l'avant-garde européenne exposés alors à New York en 1960 et 1961, notamment à l'exposition "New Forms, New Media", à la "Martha Jackson Gallery", en septembre et octobre 1960, tandis que James Rosenquist réalise ses premières peintures pop dès 1960. À la fin de l'année 1962, Warhol acquiert un hôtel particulier de trois étages au 1342 Lexington Avenue, où il installe son atelier et emménage avec sa mère, qui vit avec lui à New York depuis 1952. Il s'investit dans la sérigraphie, tout en explorant la culture populaire et les produits de consommation de masse. Son œuvre est directement influencée par la généralisation de la grande consommation et la prolifération desmédias qui marquent son époque. Andy Warhol utilise quasi-exclusivement la sérigraphie, cherchant ainsi à rompre avec le fétichisme de l'œuvre unique. Les tirages qu'il réalise sont aléatoires, sans numéros. Malgré un mode de production mécanisé, il intervient sur les images choisies en les coloriant, les photocopiant, en modifiant leur aspect.   "On dit que le temps change les choses, mais en fait le temps ne fait que passer et nous devons changer les choses nous-mêmes. Tout le monde se ressemble, agit de la même façon, et nous ne faisons que progresser dans cette voie. Tout le reste n'est que balivernes". En 1962, il peint les "unes de journaux", qui constituent sa première transposition de la photographie en peinture. Au printemps, il introduit pour la première fois la technique de la sérigraphie sur toile dans son travail. C'est cette nouvelle technique qu'il utilise pour les premiers portraits de stars de cinéma qu'il réalise sur toile: Troy Donahue, puis Marilyn Monroe, après sa mort, le 5 août, Elvis Presley, Nathalie Wood et Warren Beatty. Au début de l'été 1962, Irving Blum organise la première exposition personnelle des peintures de l'artiste: "Campbell's Soup Cans", à la Ferus Gallery. À l'issue de l'exposition, il acquiert l'ensemble des trente toiles pour éviter leur dispersion. En septembre, Ileana et Michael Sonnabend se rendent alors chez Warhol avec Robert Rauschenberg à qui il propose de faire son portrait à partir de photographies qu'il lui fournirait. Quelques mois plus tard, la Stable Gallery lui offre une chance, sa première exposition solo new-yorkaise. Parmi les œuvres présentées, on compte le "Marilyn Diptych". Michael Fried écrit alors: "Un art comme celui de Warhol parasite forcément les mythes de son époque, et donc, indirectement, la machine de gloire et de publicité qui les lance sur le marché". Le treize décembre, le symposium "on pop art" organisé par le Moma baptise la nouvelle tendance. L'artiste commence ses séries sur la mort et sur les catastrophes. Puis, à la suite d'une commande du magazine "Harper's Bazaar", il entreprend une série de portraits d'acteurs, célébrités, musiciens et personnages du monde de l'art en les faisant poser, de façon artistique, devant un simple appareil Photomaton. Enjanvier 1964, Warhol ouvre la "Factory" dans un loft sur la quarante-septième avenue. C'est alors une sorte d'atelier artistique qui sert en même temps de studio d'enregistrement pour ses œuvres cinématographiques et de lieu de rencontre pour son entourage. Il tourne plusieurs films expérimentaux, largement improvisés, sans sujet ni scénario.   "On n'imagine pas combien de gens accrochent un tableau de la chaise électrique dans leur propre salon, surtout si les couleurs du tableau vont bien avec celles des rideaux. Certaines personnes, même des personnes intelligentes, disent que la violence peut être belle. Je ne comprends pas cela, car il n'y a que de beaux instants et de tels instants ne sont jamais beaux pour moi". Atelier, bureau et entrepôt d’Andy Warhol, la Factory est aussi le lieu de répétition du Velvet Underground à partir de 1966. Le devenu célèbre artiste new-yorkais s’installe fin 1963 dans ce grand loft au troisième étage du 231 East Forty-Seventh Street, proche de la quarante-septième avenue et à coté du United Nations Plazza. Il en confie l’aménagement à Billy Linich, dit Billy Name, qui recouvre les murs d’aluminium et pulvérise de la peinture argentée sur le mobilier ou encore la cuvette des w.-c. Ce dernier devient peu à peu l’intendant des lieux, mais prend aussi de nombreuses photographies. Les habitués baptisent le lieu la Factory, car il est conçu comme unevéritable usine pour peindre et tourner des films. La Factory est, de l’aveu même de ses membres, un lieu qui sert de point de rencontre à la communauté gravitant autour de Warhol. On y drague, on y déclame des poèmes, on y écoute de la musique, de l’opéra surtout. Les personnalités en vue de l’underground new-yorkais y passent, tout comme des mannequins ou des artistes célèbres, un Bob Dylan ou un Truman Capote, par exemple. C’est Gerard Malanga, bras droit de Warhol, qui assure les relations publiques de la Factory. Il y attire créateurs, jolies filles et jolis garçons, acteurs potentiels et personnalités. Si bien, que l'on vient davantage pour rencontrer cette population haute en couleur que pour lui-même. Warhol passe, désinvolte mais royal, tel un Louis XIV pop, goûtant les rites quotidiens de la cour. Dans le même temps, il avait décidé de concrétiser sa passion pour le rock en tant que musique et mass media en mettant sur pied son propre groupe avec Jasper Johns, Claes Oldenbourg, Lucas Samaras, LaMonte Young et Walter De Maria. Cependant, les conflits entre de telles personnalités et les piètres qualités vocales de Warhol avaient fini par miner le projet. Malanga suggéra à Morrissey d’engager le Velvet Underground. Celui-ci vint voir le groupe sur scène,et apprécia leur style agressif mais aussi le fait que leurs chansons traitaient de sujets crus tirés des bas-fonds, comme l’héroïne, "Heroin" ou le sadomasochisme, "Venus in Furs", d’après L. Sacher-Masoch. L’ironie n’était pourtant pas absente de leurs concerts puisqu’ils jouaient également des chansons plus innocentes et plus traditionnelles. Cette distance dans l’engagement scénique et musical convergeait avec le travail des artistes pop, dont le regard sur la culture populaire et les mass-médias avait la même orientation. Le terme "underground", enfin, emporta l’adhésion. Andy Warhol avait des ambitions commerciales pour le groupe. Afin de les réaliser, il décide de les initier au Pop Art.   "Nous cherchons plus à durer que nous n'essayons de vivre. Mes peintures ne correspondent jamais à ce que j'avais prévu, mais je ne suis jamais surpris. Le mauvais goût fait passer le temps plus vite. Et pourquoi parler de mauvais goût ?" Le processus d’assimilation des préceptes "warholiens" dans la vie quotidienne des membres de la Factory a pour résultat la formation d’une entité qui rassemble des individus issus de groupes sociaux plus ou moins dissemblables. Mais on peut relever les très nombreux points communs, et faire l’hypothèse que Warhol s’est explicitement inspiré de cette modalité du style de vie artiste pour mettre en place celui qui servira de norme à la Factory. Si l’on précise que Warhol a déjà, au milieu des sixties, les moyens de s’affranchir d’une quelconque gêne matérielle, grâce aux revenus conséquents qu’il tire de ce qu’il appelait son "art commercial" (sérigraphies, couvertures de magazines, etc.), il apparaît clairement que la "bohème" est, dans son cas, un mode de vie délibérément choisi et affiché comme tel. On peut à juste titre parler de bohème pop. La mise en place de ce style de vie à la Factory a permis de lui conférer le prestige, de l’avant-garde artistique, sur le modèle popularisé par Rimbaud et Verlaine, à Paris dans la seconde moitié du XIXème siècle. Les membres de la bohème artistique nourrissent des sentiments ambivalents, car celle-ci défie le classement social conventionnel, entre le peuple, dont elle partage souvent la misère mais dont elle est séparée par le style de vie, et la bourgeoisie, dont elle est éloignée sur le plan des mœurs, en particulier concernant les relations entre sexes. De ce point de vue, le style de vie bohème est plus proche de celui de l’aristocratie ou de la grande bourgeoisie, car on y expérimente toutes les formes de transgression, amour libre, amour vénal, érotisme, etc. Chez les membres de la Factory, il apparaît aussi que les transgressions de genre, l’aveu de l'orientation sexuelle de chacun (homosexualité, hétérosexualité ou bisexualité), l’attrait pour le sadomasochisme ou la pornographie, constituent autant de pratiques permises par la clôture protectrice de la Factory et contribuent à définir l’identité et la subculture de ses membres. Ce qui est remarquable, c’est l’extrême rigueur dans la répartition des tâches sous cette apparente anarchie. Warhol réussit en effet à accumuler un certain volume de capital symbolique, par ses films, ses expositions et sa collaboration nouvelle avec le Velvet. D’un point de vue pratique, Warhol parvient à faire vivre cette petite société grâce alors à sa source principale de revenus. Il ne cesse jamais d’exécuter des sérigraphies à grande vitesse. Il gagne plus de cent mille dollars par an depuis ses succès dans la publicité, le film "Chelsea Girls", lui a rapporté plus de trois cent milles.   "Acheter est bien plus américain que penser. Ne fais pas attention à ce que l'on écrit sur toi, contente-toi de le mesurer. Tous les tableaux devraient être de la même taille et de la même couleur de sorte qu'ils seraient interchangeables et que personne n'aurait le sentiment d'en avoir un bon ou un mauvais." Warhol disait du Pop Art en général: "It doesn’t mean anything", cela ne veut rien dire. Cynisme ou lucidité ? Sans doute, un peu des deux. En réalité, il estimait que pour être pop, penser pop, il fallait changer son regard, et lorsque c’était fait, notre attitude ne pouvait plus jamais être la même. Dans "POPism", il raconte comment son regard s’est transformé vers 1963 lors d’un voyage à Los Angeles, où tout déjà annonçait la vie pop, affiches, rues, couleurs. "Une fois que vous aurez pensé pop, vous ne pourrez plus voir l’Amérique de la même manière". En même temps, il était reconnu implicitement que pour apprécier l’esthétique pop des créateurs de la Factory, il fallait une compréhension ironique, un regard décalé, partagé par les membres de la Factory, dans la mesure où le regard pop change la vision du monde de celui qui l’a acquis. Warhol et les membres de la Factory se méfiaient ainsi des comptes rendus trop sérieux. Le goût pop requiert une prédisposition et une attitude communes, que l’on ne peut acquérir qu’à partir d’un certain point de vue. En ce sens, un tel goût ne relève pas du plaisir gratuit, identifiable et consommable aisément. Il faut comprendre ici que ce goût se définit à l’intérieur d’une subculture issue de ce point de vue. Andy Warhol, en adoubant le Velvet Underground au sein de la Factory, effectue une opération de magie sociale qui consiste à transférer une partie de son pouvoir charismatique, lié à sa position d’artiste d’avant-garde, du champ "savant" des arts plastiques au champ plus "populaire" de la musique rock. Le rôle d’Andy Warhol peut alors être compris comme celui d’un véritable mécène, aidant financièrement et matériellement le Velvet Underground et lui accordant la liberté créatrice qu’ils revendiquaient par rapport aux industries du disque. En 1965, il annonce officiellement qu'il abandonne l'art pictural pour des œuvres cinématographiques, mais n'arrêtera jamais en fait. Entre 1966 et 1968 son importante production cinématographique conjuguée au soutien pour le Velvet Underground, font de lui un artiste complet. Il découvre le Velvet en décembre 1965 et en devient le producteur. Le groupe se produit souvent à la Factory. En 1968, la Factory déménage alors au trente-trois Union Square West. En février, Warhol se rend à Stockholm pour le vernissage de sa première exposition rétrospective européenne. Pour l'occasion, la façade du Moderna Museet est recouverte du fameux papier peint à tête de vaches. Il participe à la quatrième exposition internationale "Documenta" de Kassel. Le trois juin, Valérie Solanas, actrice déçue de "I, a Man", et fondatrice et unique membre de la SCUM (Society for Cutting Up Men), s'introduit à la Factory et tire à bout portant sur Warhol. Conduit au Colombus Hospital dans un état critique, il subit une opération de plusieurs heures et passe presque deux mois à l'hôpital. Deux jours plus tard, Robert Kennedy est assassiné à Los Angeles. Jed Johnson, qui deviendra son compagnon, fréquente régulièrement la Factory où il emménage ensuite. Cette tentative d'assassinat a une profonde répercussion sur la vie de l'artiste, qui décide de renforcer la sécurité de la Factory, et sur son art.   "L'attraction la plus excitante se trouve entre deux opposés qui ne se rencontrent jamais. Tout est plus glamour quand vous le faites sur votre lit. Même peler des pommes de terre. C'est étrange que quand vous êtes seul et que vous lisez quelque chose de drôle, cela ne vous fait pas rire, mais dès que vous êtes avec quelqu'un vous, vous riez". Mais en minimisant son rôle dans la production de son travail et en déclarant qu'il voulait être "une machine", Warhol a déclenché une révolution dans l'art. Son travail est ainsi rapidement devenu populaire ainsi que controversé. Il a été critiqué pour être devenu simplement un "artiste d'affaires". En 1979, des commentaires défavorables ont été dits sur son exposition de portraits de personnalités des années 1970, les qualifiant de superficiels, faciles et commerciaux, sans profondeur ou sans indication de l'importance du sujet. Cette critique a eu des échos jusque dans son exposition de 1980. Dix portrait sétaient exposés au Musée juif de New York, intitulés "Génies juifs". Warhol, qui ne présentait alors aucun intérêt dans le judaïsme ou dans des questions d'intérêt pour les juifs, avait simplement écrit dans son journal: "Ils vont vendre". Avec le recul, cependant, certains critiques en sont venus à voir Warhol et la superficialité de la commercialisation comme "le plus brillant miroir de notre temps", soutenant que "Warhol s'était emparé de quelque chose d'irrésistible dans la culture américaine dans les années 1970". En 1969, baignant à la fois dans le milieu underground et VIP de l'époque, Warhol publie les premiers exemplaires de son magazine "Interview", créé avec Gerard Malanga, avec des articles illustrés sur les célébrités du moment, qui influencera notablement le monde de la presse et dont la toute première version trimestrielle des "Inrockuptibles" reprendra le concept. Durant les années 1969 et 1972, il réalise quelques œuvres sur commande, pour des amis célèbres ou des directeurs de grande galerie, de part le monde. Il fait un retour à la peinture avec des portraits sérigraphiés, comme ceux de Mao Zedong, tableaux retouchés de manière très gestuelle tout en réalisant des œuvres d'art abstrait et en utilisant la peinture à l'oxydation. Warhol est alors submergé par les commandes. Parmi celles-ci, il a peint une œuvre en 1975 représentant alors le visage du propriétaire du domaine viticole Mouton Rothschild en accentuant certains traits de son visage avec des couleurs.   "Les grandes stars sont celles qui font des gestes, des choses qui vous sautent à l'oeil à n'importe quel moment, même un simple mouvement dans leurs yeux. Aucune différence entre vivre et regarder la télévision. Quand je mourrai, je ne veux pas laisser de restes. Je voudrais disparaître. Les gens ne diront pas "il est mort aujourd'hui", ils diront, "il a disparu". En 1975, Andy Warhol réalise la série des "Ladies and Gentlemen", portraits de travestis noirs. Au mois demai, alors qu'il est invité par le président Ford pour le dîner de gala donné à la Maison Blanche en l'honneur du Shah d'Iran et de l'impératrice Farah Diba, il fait recommander ses talents de portraitiste auprès des convives. En 1976, à partir des photographies d'un crâne acheté chez un antiquaire à Paris, Warhol réalise la série des "Skulls". Il tourne son dernier film, "Bad", qui sort au printemps 1977, et commence à dicter son journal, "Andy Warhol diaries", à Pat Hackett. En 1977, il se rend en Iran pour exécuter les portraits de la famille impériale. En 1978, il réalise une série d'autoportraits, "Self-portraits with skulls". Entre 1979 et 1981, il est l'invité du collectionneur et galeriste napolitain Lucio Amelio. Ce dernier lui fait rencontrer à Naples Joseph Beuys, puis, il compose une suite de quatorze toiles autour du Vésuve et trois tableaux pour l'exposition "Terrae Motus" de septembre 1984, où soixante-six artistes furent invités alors à créer des œuvres en hommage aux victimes du tremblement de terre de novembre 1980. Durant l'année 1980, Warhol produit des clips vidéos et ouvre la chaîne de télévision câblée Andy Warhol TV. Il fait aussi paraître le livre "POPsim", "The Warhol's 60s". Entre 1982 et 1986, il réalise les dernières séries reprenant des peintures célèbres, comme la "Naissance de Vénus" de Botticelli ou "La Cène" de Vinci. En 1986 viennent les derniers "Selfportraits" et la série de portraits de Lénine. En juillet 1982, il se rend en Chine où un riche industriel lui a passé commande des portraits du Prince et de la Princesse de Galles pour l'inauguration d'une nouvelle boîte de nuit à Hong Kong. Il visite Pékin. Il se lie avec une toute nouvelle génération d'artistes, tels Kenny Scharf, Jean-Michel Basquiat, Francesco Clemente, Sandro Chia et Julian Schnabel dont il exécute le portrait en échange d'œuvres.   "Avant les médias, il y avait une limite physique à l'espace qu'une personne pouvait occuper toute seule. Tout est plusou moins artificiel. Je ne sais pas où s'arrête l'artificiel et où commence le réel. L'Amérique a inauguré une traditionoù les plus riches consommateurs achètent en fait les mêmes choses que les plus pauvres." Le vingt février 1987, ilentre au New York Hospital sous un nom d'emprunt, Bob Robert, pour être soigné de la vésicule biliaire. Il meurt deuxjours plus tard, le vingt-deux février, de complications postopératoires. Le premier avril, la messe commémorativecélébrée en son honneur à la cathédrale Saint Patrick de New York rassemble plus de deux milles personnes. "AndyWarhol n'est pas un grand artiste". Hector Obalk fait une entrée fracassante et contestée dans le monde de la critiqued’art en signant en 1990 et à l’âge de vingt-neuf ans un essai d’un genre nouveau dans lequel, et dans la perspectived’une théorie de l’argumentation esthétique, il apporte des preuves à sa thèse. À la suite de cet ouvrage, nombrede revues refusèrent ses articles parce que le titre de son ouvrage sous entendait: comme de nombreux critiques lepensent. Il suit à la trace le parcours de Warhol qui, de publicitaire à la mode, devint, pour certains, un des artistesmajeurs de la seconde moitié du XXème siècle. Il montre par le menu que le designer a conçu ses œuvres commeun concepteur-rédacteur d’une agence de pub. Ce n’est qu’au dernier chapitre qu’Obalk livre ses conclusions entenant à préciser que soutenir sa thèse est toutefois difficile, les règles de l’art n’étant pas définissables en termesde logique arithmétique. Cependant pour l'historien de l'art, selon la définition du "ready made" définie par Breton àpartir des réalisations de Duchamp, Warhol n’a fait que pointer, mettre en avant, des travaux préexistants commeles boîtes de tampons à récurer "Brillo, dont le visuel était le fait d’un peintre expressionniste abstrait, James Harvey,qui intenta d’ailleurs un procès à Warhol, des boîtes de soupe "Campbell", dont le design préexistait depuis 1878,de nombreuses photos de presse, dont celle de Marilyn, due à Gene Korman, souvent recadrées et retouchées.Pour avoir créer par répétition immodérée des images ainsi que par la technique inédite de la photosérigraphie ungenre artistique nouveau, "Warhol n'est pas pour autant un grand artiste" car ses œuvres, dans leur grande majorité,ne proviennent d'aucune "inspiration artistique majeure". Et s’il est vrai que "la publicité n’est pas un grand art, celuidont l’œuvre obéit à la même atomisation des tâches qui régit la création publicitaire ne saurait être un grand artiste".   "J'aime les choses barbantes. J'aime que les choses soient exactement pareilles encore et encore. Quand je suis vraiment impressionné, je suis si ému que je ne peux plus parler. Heureusement, la plupart des gens qui travaillent pour moi sont si émus qu'ils ne peuvent plus s'arrêter de parler. Les autres, aussi d'ailleurs!". Enfin dans un chapitre supplémentaire, enfonçant le clou, Obalk expose l’argument du paradoxe en art. Il montre à travers des exemples tirés de la fortune critique de Warhol que les caractères les plus souvent relevés sont "impersonnel", "anesthésiant", "stéréotypé", "insensible", "factice". Mais après ces premières remarques, la critique s’emploie en général à montrer que la superficialité oul’insignifiance de l’art de Warhol n’en sont pas. Hector Obalk admet que la critique d’art relève souvent d’un exercice dialectique, soumis à des paradoxes, alors qu’elle devrait avant tout consister à ressentir les œuvres. Il observe que la savoir-faire de l’artiste traditionnel est devenu, dans l’art contemporain, un savoir-choisir. Et fait remarquer que le jugement esthétique doit prévaloir sur l’argument critique car, pour faire court, on forme son jugement alorsqu’on ne peut que recevoir un sentiment. Andy Warhol avait cette capacité à découvrir l’étrange ou le charme dans n’importe quel objet, qu’il soit banal ou sensationnel. Qu'on aime ou pas ses séries de Marylin et de bouteilles de Coca-Cola, là n'est pas la question. Warhol incarne les États-Unis des années 1960-1980, mais il est aussi en phase avec notre époque. Dans son cas, l'œuvre est aussi importante que la manière d'être. Et il l'avait bien compris. Nez retouché, perruque argentée, Warhol cultive son look et la Jet Set, joue la provocation et le cynisme. "Après l'art, il y a le business art", déclare-t-il un jour. Premier artiste de l'ère médiatique, le dandy excentrique annonce par son comportement la société du spectacle. Sa fameuse petite phrase "Dans le futur, tout le monde aura son quart d'heure de célébrité" résonne toujours, prémonitoire. Warhol renifle l'air du temps. Il s'empare de la réalité, sous ses angles les plus vendeurs, publicité, marques, violence, stars. Il applique à son art une méthode de production industrielle, identique à celle utilisée par la société de consommation. La sérigraphie qui lui permet de reproduire la même image à des dizaines d'exemplaires, abolit du même coup les frontières entre grand art et culture populaire. Mais il n'est pas seulement peintre et photographe. Curieux de tout, il se lance dans le cinéma, fonde la revue Interview, crée une chaîne de télé et le groupe rock "Velvet Underground". Warhol le visionnaire est aussi devenu le premier artiste multimédia du XXème siècle. L'homme à la perruque, mort prématurément à l'âge de cinquante-huit ans, continue d'électriser la scène mondiale. De Jeff Koons à Damien Hirst, nombreux sont ses héritiers. Et les collectionneurs le plébiscitent. Car il demeure une star incontestée du marché dont la cote dépasse parfois celle de Picasso. "Gagner de l'argent est un art, travailler est un art et faire de bonnes affaires est le plus bel art qui soit." Pour le moment, il demeure incontestablement, un maître dans le genre. Même s'il a été condamné en 2023 par la justice américaine pour violation de droits d'auteur au terme d'un long procès !   Bibliographie et références:   - Manuel Jover, "Le voleur d'images, Andy Warhol" - Véronique Bouruet-Aubertot, "Andy Warhol" - John Walter, "Life of Andy Warhol" - Serge Ricco, "Andy Warhol" - Rainer Crone, "The philosophy of Andy Warhol" - John Yau, "L'art selon Andy Warhol" - P. de Haas, "Warhol, le regard cinéma" - Florence de Mèredieu, "Andy Warhol" - Cécile Guilbert, "Warhol Spirit" - David Downton, "Le maître de l'illustration de mode" - Nicolas Exertier, "Le cinéma anti-hollywoodien d'Andy Warhol" - Raymond Koot, "Andy, un conte de faits"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 13 heure(s)
"Se trouver dans un trou, au fond d'un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l'écriture vous sauvera. Écrire, c'est aussi aussi ne pas parler. C'est se taire. C'est hurler sans bruit". Marguerite Duras (1914 -1996) a fasciné autant qu’elle a irrité. Auteur d’une œuvre abondante qui s’exprima dans le roman, le théâtre, le cinéma, elle marqua de son empreinte la littérature mondiale du XXème siècle. De" Moderato cantabile" à "L’Amant", en passant par "Détruire dit-elle" ou "India Song", voire ses articles dans la presse, elle reste un écrivain profondément engagé dans son temps. De l'enfance rebelle en Indochine à l’isolement des dernières années dans sa maison de Neauphle-le-Château, elle est un auteur incontournable par la diversité et la modernité de son œuvre, qui renouvelle le genre romanesque et bouscule les conventions quelles que soient les critiques qui aient pu être adressées à ses œuvres. Marguerite Duras, de son vrai nom Marguerite Donnadieu, est née le quatre avril 1914 à Gia Dinh, une ville de la banlieue Nord de Saïgon. À l'âge de cinq ans la jeune Marguerite vit toujours à Saïgon lorsque son père Émile meurt, en France. Deux ans plus tard, en 1923, sa mère s'installe avec ses trois enfants à Vinh Long, une ville située dans le delta du Mékong. Elle passera toute son enfance au Viêt-Nam. En 1932, alors qu'elle vient d'obtenir son baccalauréat, elle quitte Saïgon et vient s'installer en France pour poursuivre ses études. Elle obtient en 1963 une licence en droit. Cette même année, elle rencontre Robert Antelme qu'elle épousera en 1939. De cette union naîtra en 1942 un premier enfant malheureusement mort-né. Cette période troublée dans la vie de Marguerite Donnadieu sera marquée également par la rencontre de son futur second mari, Dionys Mascolo.   "En mourant je ne le rejoins pas, je cesse de l'attendre. Je n'ai jamais écrit, croyant le faire, je n'ai jamais aimé, croyant aimer, je n'ai jamais rien fait que d'attendre devant la porte fermée. C'est drôle le bonheur, ça vient d'un seul coup, comme la colère". En 1943, Marguerite et Robert Antelme déménagent, ils s'installent au cinq rue St Benoît, à Paris, dans le quartier de Saint Germain des Près. Robert Antelme et Dionys Mascolo se lient d'une profonde amitié et avec Marguerite entrent dans la résistance. En parallèle, Marguerite Donnadieu publie un premier ouvrage sous le pseudonyme de Marguerite Duras, "Les Impudents." L'année suivante, elle publie son deuxième ouvrage, "La vie tranquille. 1944 est l'année qui marque l'arrestation de son mari Robert, déporté à Dachau. Marguerite s'inscrit alors au PCF, la Parti Communiste Français. À la libération, Robert Antelme est libéré dans un état critique, il rejoint son épouse dans son domicile parisien. En 1947, Marguerite Duras divorce et se remarie alors avec Dionys Mascolo dont elle aura un enfant prénommé Jean. En 1950, Marguerite Duras quitte le PCF, elle publie "Un Barrage contre le Pacifique", une œuvre majeure commencée trois ans plus tôt, puis en 1952 "Le Marin de Gibraltar," et en 1955 "Le Square." En 1957, elle rencontre Gérard Jarlot, avec qui elle va collaborer pour de nombreuses adaptations théâtrales ou cinématographiques. En parallèle sa vie personnelle est bousculée par deux événements majeurs. Elle se sépare de son second mari et hélas sa mère décède.   "L'alcool a été fait pour supporter le vide de l'univers, le balancement des planètes, leur rotation imperturbable dans l'espace, leur silencieuse indifférence à l'endroit de votre douleur. L'alcool ne console en rien, il ne ne meuble pas les espaces psychologiques de l'individu, il ne remplace pas le manque de Dieu. Il ne console pas l'homme". Poursuivant son œuvre littéraire, Marguerite Duras publie en 1958 "Moderato Cantabile", alors que les salles de cinéma mettent pour la première fois à l'affiche une adaptation de son livre, "Un barrage contre le Pacifique", de René Clément. Ses droits d'auteurs commencent à lui apporter une certaine aisance, ce qui lui permet d'aménager dans une maison résidentielle à Neauphle-le-Château. Lancée dans le cinéma, elle signe les dialogues d'"Hiroshima mon amour", d'Alain Resnais. La multiplication de ses activités fait reconnaître Marguerite Duras au niveau national. De 1960 à 1967, elle est membre du jury Médicis. Politiquement marquée à gauche malgré l'abandon de sa carte de membre du PCF, elle milite activement contre la guerre d'Algérie, dont la signature du "Manifeste des 121", "Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie", une pétition sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie, est le fait le plus marquant. En 1963, elle commence l'écriture du "Vice-Consul", puis en 1964 elle publie "Le Ravissement de Lol V. Stein", un nouveau roman, et l'année suivante sa première œuvre théâtrale, "Théâtre." Active dans les évènements de mai 1968, elle poursuit toutefois la diversification de ses activités théâtrales, créant la pièce "L'Amante anglaise", mise en scène par Claude Régy.     "Un livre n’est jamais traduit, il est emporté dans une autre langue. Il reste toujours quelque chose en soi, en vous, que la société n'a pas atteint, d'inviolable, d'impénétrable et de décisif. C'est pas seulement l'écriture, l'écrit, c'est les cris des bêtes la nuit, ceux de tous, ceux de vous et de moi, ceux des chiens. C'est la vulgarité massive, désespérante de la société". En 1969, elle passe à la réalisation cinématographique avec "Détruire, dit-elle". Puis en 1972, sa maison sert de décor à "Nathalie Granger", son nouveau film, puis elle écrit tour à tour "India Song" et "La Femme du Gange", qu'elle tourne au cinéma. Comme dans son travail pour le théâtre, elle réalise des œuvres expérimentales. Par le décalage entre l'image et le texte écrit, elle veut montrer que le cinéma n’est pas forcément narratif. "La Femme du Gange" est composé de plans fixes, "Son nom de Venise dans Calcutta désert" est filmé dans les ruines désertes du palais Rothschild en reprenant la bande son d'"India Song", "Les Mains négatives", où elle lit son texte sur des vues de Paris désert la nuit. La limite extrême est atteinte dans "L'Homme atlantique", avec sa voix sur une image complètement noire durant trente minutes sur quarante. Marguerite Duras vit alors seule dans sa maison de Neauphle-le-Château. En 1973, "India Song" est transformé en pièce de théâtre et parallèlement en film. En 1977, c'est "Le Camion" qui sort au cinéma, un film marqué par son apparition entant qu'actrice. Cette période prolifique pour elle se poursuit avec la réalisation en 1979 de quatre courts-métrages: "Les Mains négatives", "Césarée", "Aurélia Steiner-Melbourne" et "Aurélia Steiner-Vancouver." Depuis 1975, elle renoue avec l’alcool. En 1980, elle est transportée à l’hôpital de Saint-Germain-en-Laye et reste hospitalisée pendant cinq semaines.   "Elle dit aussi que s'il n'y avait ni la mer ni l'amour personne n'écrirait des livres. On dit que le plein été s'annonce, c'est possible. Je ne sais pas. Que les roses sont là, dans le fond du parc. Que parfois elles ne sont vues par personne durant le temps de leur vie et qu'elles se tiennent ainsi dans leurs parfums, écartelées pendant quelques jours et puis qu'elles s'effondrent. Jamais vues par cette femme qui oublie. Jamais vues par moi, elles meurent". En 1981, elle se rend au Canada pour une série de conférences de presse à Montréal et filme "L’Homme atlantique" en prenant son compagnon comme acteur. Parce que sa main tremble, Yann écrit sous sa dictée "La Maladie de la mort."Elle accepte de faire une cure de désintoxication à l’hôpital américain de Neuilly en octobre 1982. L'année suivante, elle dirige Bulle Ogier et Madeleine Renaud dans la pièce de théâtre, "Savannah Bay", qu'elle a écrite pour cette dernière. En 1984, "L’Amant" est publié et obtient le prix Goncourt. C'est un succès mondial. Il fait d'elle l'une des écrivaines vivantes les plus lues. En 1985, elle soulève l’hostilité et déclenche la polémique en prenant position dans une affaire judiciaire qui passionne l'opinion publique, l’affaire Grégory Villemin. En effet, dans une tribune publiée par le quotidien "Libération" du dix-sept juillet, elle se montre convaincue que la mère, la "sublime, forcément sublime Christine V.", est coupable du meurtre de son enfant, trouvé noyé dans la Vologne en octobre 1984. De nouveau prisonnière de l’alcool, elle tente en 1987 de donner une explication à son alcoolisme dans son livre très autobiographique "La Vie matérielle."   "Je crois que l'amour va toujours de pair avec l'amour, on ne peut pas aimer tout seul de son côté, je n'y crois pas à ça, je ne crois pas aux amours désespérées qu'on vit solitairement". En 1985, elle met en scène "La Musica deuxième" au théâtre Renaud-Barrault, puis elle publie "Yann Andréa Steiner." "L'Amant" devient un projet de film du producteur Claude Berri. À la demande de ce dernier, elle s'attelle à l'écriture du scénario, bientôt interrompu par une nouvelle hospitalisation, le dix-sept octobre 1988. Souffrant de crises d'emphysème, elle subit une trachéotomie et est plongée dans un coma artificiel dont elle ne sortira que cinq mois plus tard. Marguerite Duras sort de l'hôpital en automne 1989 et reprend le projet, après une rencontre avec le cinéaste. La collaboration tourne court et le film se fait sans elle. Se sentant dépossédée de son histoire, elle s'empresse de la réécrire, "L'Amant de la Chine du Nord" est publié en 1991, juste avant la sortie du film. Duras a désormais des difficultés physiques pour écrire. En 1995, paraît l'ultime opus "C'est tout", un ensemble de propos recueillis par Yann Andréa, le jeune homme, bisexuel et de trente-huit ans son cadet qui est à la fois son compagnon et son secrétaire particulier. Le dimanche trois mars 1996,à huit heures, Marguerite Duras meurt au troisième étage du cinq rue Saint-Benoît. Elle allait avoir quatre-vingt-deux ans. Les obsèques ont lieu le sept mars, en l’église Saint-Germain-des-Prés. Elle est enterrée au cimetière du Montparnasse. Sur sa tombe, son nom de plume et ses initiales, M D. Lorsqu'il meurt en 2014, Yann Andréa est enterré à ses côtés.    "Écrire, c'est tenter de savoir ce qu'on écrirait si on écrivait, on le sait qu'après, avant, c'est la question la plus dangereuse que l'on puisse se poser. Mais c'est la plus courante aussi. L'écrit ça arrive comme le vent, c'est nu, c'est de l'encre, c'est l'écrit et ça passe comme rien d'autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie". Marguerite Duras s’est montrée beaucoup plus prolixe lorsqu’il s’agissait d’évoquer sa création cinématographique que lorsqu’il lui fallait aborder le théâtre ou la création romanesque. Pudeur ? Peut-être, à partir du moment où elle a rencontré un certain succès, dans la mesure où ce dernier, disait-elle, la gênait. Volonté de ne pas théoriser ? Sûrement. Marguerite Duras n’a cessé de se tenir éloignée des critiques et des questions susceptibles de la conduire sur la voie d’une théorisation de sa production. Cerner le rapport à la langue de Marguerite Duras, c’est d’abord comprendre comment fonctionne son rapport au lexique et comment ce dernier s’articule, dans le processus créatif, aux exigences de la grammaire en général et de la syntaxe en particulier. Alors que précédemment la grammaire n’était qu’implicitement désignée, elle est ici au cœur du propos. L’oxymore "écriture du non-écrit", tout à la fois provocateur, tourné vers l’effacement et irréalisable, permet d’affiner ce que Marguerite Duras entendait en effet par "écriture." Celle-ci est indissolublement liée à la norme grammaire.   "Ça rend sauvage l'écriture. On rejoint une sauvagerie d'avant la vie. Et on la reconnaît toujours, c'est celle des forêts, celle ancienne comme le temps. Celle de la peur de tout, distincte et inséparable de la vie même. On est acharné. On ne peut pas écrire sans la force du corps. Il faut être plus fort que soi pour aborder l'écriture, il faut être plus fort que ce qu'on écrit". Sa conquête d’une écriture nouvelle, d’une écriture hors norme, est abordée également d’un point de vue plus stylistique.L’"écriture brève" est déjà une caractérisation de l’écriture. Il faut nous interroger sur ce que signifie précisément cette expression, écriture de textes courts, de phrases brèves. S’agit-il d’une expression qui recouvre différentes réalisations scripturales ? De fait, dans la mesure où Marguerite Duras rêve d’éliminer toute syntaxe, l’écriture brève peut renvoyer à la phrase brève qui permet de limiter, voire de supprimer les subordonnants et les coordonnants. Par la juxtaposition qui devient prégnante, elle offre également la possibilité d’éviter les liens transphrastiques. En ce sens, "Moderato cantabile", paru en 1958, peut être considéré comme le parangon de l’écriture brève chez Duras, tant du point de vue de la phrase que de celui de la facture du roman. Marguerite Duras n’en finit pas de caractériser son écriture pour dire au plus juste et au plus profond ce qu’elle représente pour elle, et c’est dans ces espaces définitoires que se fixe son rapport à la langue.    Bibliographie et références:   - Laure Adler, "Marguerite Duras" - Denise Bourdet, "Marguerite Duras" - Romane Fostier, "Marguerite Duras" - Marie-Christine Jeanniot, "Marguerite Duras à vingt ans" - Frédérique Lebelley, "Duras ou le poids d'une plume" - Jean Vallier, "C’était Marguerite Duras" - Alain Vircondelet, "Sur les pas de Marguerite Duras" - Aliette Armel, "Marguerite Duras et l'autobiographique" - Danielle Bajomée, "Duras ou la douleur" - Madeleine Borgomano, "Marguerite Duras" - Dominique Noguez, "Duras, toujours" - Maïté Snauwaert, "Duras et le cinéma"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 13 heure(s)
"Notre grande erreur est d'essayer d'obtenir de chacun en particulier des vertus qu'il n'a pas et de négliger de cultiver celles qu'il possède". Humaniste plus que féministe, Marguerite Yourcenar qui n'aimait pas l'entre soi, voyait la femme comme un être humain à part entière qui entretient une relation fraternelle avec l'homme et qui doit éviter le piège de chercher à lui ressembler. Elle se reconnaissait notamment dans l'humanisme de la Renaissance entendu comme curiosité universelle nourrie par lalecture des livres anciens. Celle qui fut la première femme élue membre de l'Académie française aimait les femmes, mais aussi les hommes comme André Fraigneau, écrivain homosexuel et éditeur chez Grasset. Le désespoir amoureux et les souffrances sentimentales font parties de ses thèmes littéraires. Ses choix, son mode de vie non conformiste, tout dans la vie de l'écrivain ont participé à un souffle de liberté. Marguerite Antoinette Jeanne Marie Ghislaine Cleenewerk de Crayencourt, née le huit juin 1903 à Bruxelles et morte, le dix-sept septembre 1987, à Bar Harbor dans l'État du Maine aux États-Unis, est une écrivaine française naturalisée américaine en 1947, auteure de romans et de nouvelles humanistes, ainsi que de récits autobiographiques. Elle est également poète, traductrice, essayiste et critique littéraire. Elle est la première femme élue à l'Académie française, le six juin 1980, grâce au soutien très actif de Jean d'Ormesson, qui a prononcé le discours de sa réception, le vingt-deux janvier 1981. Au départ, elle est une riche héritière, qui n'a pas connu sa mère, et qui n'aura d'abord autre compagnon qu'un père séduisant, prodigue, dilettante, un déraciné de grand style. Grâce à lui, elle ne connaîtra jamais les servitudes de l'école, elle sera élevée comme on pouvait l'être sous l'ancien régime, avec précepteurs et gouvernantes, sachant le grec et le latin, parlant le français, l'anglais, l'allemand, lisant Aristophane et Platon. Au côté de ce père, elle prend goût aux voyages, et vagabonde à travers l'Europe, en Suisse, en Allemagne, en Angleterre, dans les pays méditerranéens et, naturellement en France. C'est justement au cours d'un de ses voyages qu'elle rencontre Grace Frick, une jeune américaine qui deviendra sa compagne jusqu'à la mort de cette dernière au début des années quatre-vingt. Marguerite Yourcenar était à la fois un auteur classique, une femme érudite, ainsi qu'une véritable personnalité, profonde, sensuelle, curieuse de tout et très attirée vers les mondes cosmopolites.   "Je ne méprise pas les hommes. Si je le faisais, je n'aurais aucun droit, ni aucune raison, d'essayer de les gouverner. Je les sais vains, ignorants, avides, inquiets, capables de presque tout pour réussir, pour se faire valoir, même à leurs propres yeux, ou tout simplement pour éviter de souffrir. Je le sais: je suis comme eux, du moins par moment, ou j'aurais pu l'être". Elle est élevée chez sa grand-mère paternelle Noémie Dufresne, dont elle fait, dans "Archives du Nord", un portrait acide, par son père, anti-conformiste et grand voyageur. Elle passe l'hiver dans l'hôtel particulier de sa grand-mère rue Marais à Lille et ses étés, jusqu'à la première guerre mondiale, dans le château familial situé au sommet du Mont Noir dans la commune de Saint-Jans-Cappel (Nord), construit en 1824 par son arrière-grand-père Amable Dufresne et qui restera la propriété de la famille Dufresne jusqu'à la mort de Noémie en 1909. C’est avec son père qu’elle choisit son pseudonyme"Yourcenar", anagramme à une lettre près de son nom de famille "Crayencour." C’est avec lui qu’elle entreprend de nombreux voyages, Londres, le midi de la France, la Suisse, l’Italie. C’est encore avec lui qu’elle découvre à Tivoli, la"Villa Hadriana", cette demeure construite par l’empereur Hadrien au IIème siècle, où se déroule la fin des "Mémoires d’Hadrien." Les voyages forment la jeunesse, et les livres aussi. Marguerite Yourcenar est une grande lectrice et une grande lettrée. Durant sa jeunesse, elle se plonge dans les grands classiques de la littérature, apprend le grec, le latin, s’intéresse à l’histoire. Tout au long de sa vie, Littérature et érudition iront de pair, dans l'intégralité de son œuvre.   "Entre autrui et moi, les différences que j'aperçois sont trop négligeables pour compter dans l'addition finale. Je m'efforce donc que mon attitude soit aussi éloignée de la froide supériorité du philosophe que l'arrogance du César". Elle valide la première partie de son baccalauréat à Nice, sans avoir fréquenté l'école. Son premier poème dialogué, "LeJardin des chimères", est publié à compte d'auteur en 1921 et signé Marg Yourcenar. L'année 1929, "Alexis" est aussi celle de la mort de son père. Le cordon ombilical est coupé. Marguerite ne cherche pas à renouer avec le milieu social avec lequel Michel de Crayencour avait rompu. Elle ne sent pas d'attaches, pas plus avec son pays, sa famille, sa religion, son temps, qu'avec une civilisation à laquelle elle ne croit guère. Les nations sont pour elle des entités abstraites, les religions, des paravents funèbres. Le temps présent, une illusion d'optique. Elle-même est à peine sûre d'avoir une identité. L'Histoire l'intéresse bien plus que le présent, et, dans cette Histoire, des personnages qui se situent à contre-courant. La sagesse de l'Inde la fascine. En Europe, quelques hommes seulement l'intriguent: un empereur comme Hadrien, un écrivain comme Virginia Woolf, plus tard, un héros imaginaire comme Zenon. Elle mettra des années à collectionner des informations dont elle tirera une sagesse. Il n'est pas question pour elle de faire une "carrière." Elle écrit et traduit des écrivains qu'elle aime: Mrs. Virginia Woolf, Cavafy, Henry James et, après le "Coup de grâce" (1939), se tait pendant une longue dizaine d'années.   "Les plus opaques des hommes ne sont pas sans lueurs: cet assassin joue proprement de la flûte, ce contremaître déchirant à coups de fouet le dos des esclaves est peut-être un bon fils, cet idiot partagerait avec moi son dernier morceau de pain. Et il y en a peu auxquels on ne puisse apprendre convenablement quelque chose". En 1939, elle quitte l’Europe pour rejoindre sa compagne Grace Frick aux États-Unis. Elle se fait naturalisée en 1947, prenant officiellement le nom de "Yourcenar." En 1950, elle s’installe sur une petite île de l’État du Maine, l’île des Monts Déserts. Elle apprécie une vie simple, proche de la nature, des gens. Elle refuse la frénésie de la société de consommation outrancière. Dans "Les Yeux Ouverts", l’ouvrage qui contient ses entretiens avec Matthieu Galey, elle avoue ne jamais rien acheter sans se demander au préalable si elle ne pourrait pas s’en passer. "Pourquoi ajouter à l’encombrement dumonde ?".  Marguerite Yourcenar cherche à être un esprit libre, sans rien le limiter ou l’emprisonner. Son premier texte est un poème dialogué, "Le Jardin des Chimères", publié à compte d’auteur en 1921, alors qu’elle n’a que dix-huit ans. En 1929, elle publie son premier roman, "Alexis ou le Traité du Vain Combat." Un homme, Alexis, écrit une longue lettre à sa femme pour lui révéler son homosexualité, cause de son départ". Elle fera son œuvre dans cette île inconnue, l'île des Monts Déserts (Mount Desert Island). Cette maison de "Petite-Plaisance", perdue au milieu des bois, où elle vivra avec son amie Grâce Frick, sans radio ni télévision, cuisant son pain au four, adoptée par les gens de son village, fuyant New York et les grandes villes. C'est là qu'elle va écrire ses grands livres, les "Mémoires d'Hadrien" d'abord (1948-1951), puis "l'Œuvre au noir",et le "Labyrinthe du monde." C'est là que la fortune, cette inconstante qui l'avait si longtemps dédaignée, ira la chercher.   “Les yeux de l’enfant et ceux du vieillard regardent avec la tranquille candeur de qui n’est pas encore entré dans le bal masqué ou en est déjà sorti. Et tout l’intervalle semble un tumulte vain, une agitation à vide, un chaos inutile par lequel on se demande pourquoi on a dû passer". "Les Nouvelles Orientales", en 1938, se présentent comme un recueil de nouvelles inspirées de ses voyages et nourries de sa passion pour l’Orient. En effet, Yourcenar s’intéresse de près à la littérature et la culture orientales. Elle s’initiera d’ailleurs au bouddhisme. La sagesse orientale se superpose à la philosophie antique. C’est cette matière, dense et multiple, qui nourrit ses textes et innerve sa vie. En 1939, "Le Coup de Grâce" retrace l’histoire et les souvenirs de guerre d’un officier prussien blessé pendant la guerre d’Espagne. Yourcenar signe un roman qui met la guerre au premier plan et se fait l’écho d’une situation internationale en crise. C’est en 1951 que parait le chef-œuvre de Yourcenar, les"Mémoires d’Hadrien". Mais son histoire commence de nombreuses années en amont. L’idée de ce texte lui est venue lors de sa visite de la "Villa Hadriana" à l’âge de vingt ans. Ce lieu la touche profondément car elle y ressent la présence de l’empereur. Elle décide alors de se lancer dans des recherches approfondies sur sa vie. Elle découvre les nombreuses réformes entreprises par l’empereur, sa politique de grands travaux, le travail de pacification de l’Empire, son histoire d’amour passionnée et tumultueuse avec le jeune Antinoüs. L'écrivain se passionne pour ce grand personnage et épuise toutes les sources biographiques à son sujet. Son but est de créer ce qu’elle appelle la "magie sympathique", cette capacité à "se transporter en pensée à l’intérieur de quelqu’un". C'est un des derniers livres pour lesquels Thomas Mann s'enthousiasma. Pour son roman "Mémoires d'Hadrien", Marguerite Yourcenar dit avoir longtemps hésité pour le choix de son sujet, entre l'empereur romain Hadrien et le savant persan du Moyen Âge Omar Khayyam.   "Le véritable lieu de naissance est celui où l'on a porté pour la première fois un coup d'œil intelligent sur soi-même. Mes premières patries ont été les livres". Malgré son travail de recherches, elle ne parvient pas à écrire son roman. Elle l’envisage sous une forme dialoguée mais ne parvient pas à le mettre en forme. Elle abandonne son projet, puis, des années plus tard, une coïncidence a lieu, un véritable coup du sort. Elle retrouve chez elle une vieille malle oubliée. À l’intérieur, de nombreuses choses sans importance qu’elle s’apprête à brûler et des pages du manuscrit d’Hadrien, entamé presque vingt ans plus tôt. Elle les relit et le déclic se produit. Du temps s’est écoulé, beaucoup de choses sont arrivées dans le monde et dans sa vie. Marguerite Yourcenar peut envisager ce roman avec un nouveau regard et une nouvelle maturité. La maturité,c’est ce qui lui manquait à vingt ans. "J’étais trop jeune. Il y a des livres qu’on ne doit pas écrire avant quarante ans". Elle oublie son idée de forme dialoguée et opte pour une narration à la première personne. Par ce choix, elle cherche à s’effacer le plus possible pour laisser s’épanouir la voix d’Hadrien. Elle a trouvé le point de vue, et le point de départ de son roman. Hadrien est proche de la mort. Depuis sa villa, il décide d’écrire à Marc-Aurèle, destiné à lui succéder. Il lui livre ses réflexions autour de sujets aussi divers que la politique, le pouvoir, l’amour, la vie ou encore la mort.   "Fonder des bibliothèques, c'était encore construire des greniers publics, amasser des réserves contre un hiver de l'esprit. Je pense souvent à la belle inscription que Plotine avait fait placer sur le seuil de la bibliothèque établie par ses soins en plein Forum de Trajan: Hôpital de l'âme". Dès sa parution, le roman connait un succès retentissant. Critiques et lecteurs se mettent d’accord sur les nombreuses qualités des "Mémoires." Le roman est incroyablement précis et documenté. La vie de l’empereur est reconstituée avec une grande exactitude. Certes, l’exactitude ne peut être totale quand il s’agit d’un sujet historique aussi ancien. L'auteur avoue avoir dû composer avec les lacunes de l’histoire et la pauvreté des sources. Mais grâce à la "magie sympathique", elle est parvenue à se mettre à la place de l’empereur et à combler les zones d’ombre par sa connaissance intime du personnage. "Mémoires d’Hadrien" est à coup sûr un livre qui fait réfléchir. Ce qui intéresse Yourcenar en Hadrien, c’est l’empereur, mais aussi l’homme. Dans le roman, elle prête à son personnage une posture rétrospective. L’empereur voit approcher sa mort et peut jeter un regard d’ensemble sur sa vie. Il est capable de formuler de nombreuses réflexions d’ordre philosophiques et anthropologiques, nourries par son expérience, sa sagesse. Cette attention portée à l’homme a valu à Yourcenar d’être considérée comme un auteur humaniste, un auteur qui place l’homme au centre du système, qui l’aime et le respecte dans sa grandeur comme dans sa petitesse. Que peut l'empereur contre le temps, lorsque sa fortune est faite et que tout commence à se défaire ? Rien, sinon, transmettre et se préparer à mourir avec dignité.   "Quand on aura allégé le plus possible les servitudes inutiles, évité les malheurs non nécessaires, il restera toujours, pour tenir en haleine les vertus héroïques de l'homme, la longue série de maux véritables: la mort, la vieillesse, les maladies non guérissables, l'amour non partagé, l'amitié rejetée ou trahie, la médiocrité d'une vie moins vaste que nos projets et plus terne que nos songes". Le style de Marguerite Yourcenar apparaît comme une exception dans le champ littéraire. On peut le qualifier d’épuré, de savant, voire d’alambiqué. Certains ont même parlé de classicisme pour définir son écriture. En effet, on sent dans les"Mémoires d’Hadrien" un grand amour des mots et de la formule, au sens quasi rhétorique du terme. Le vocabulaire est recherché, les phrases longues et complexes, les références innombrables. De cette écriture volontairement dense ressort parfois une impression de pesanteur. On peut trouver dans la prose de Yourcenar une trop grande rigueur, un manque de spontanéité. Tout semble devoir rester sous contrôle. Ce style, s’il ne peut être du goût de tous, est en tout cas la touche de l'académicienne, en parfaite adéquation avec sa grande érudition mise au service de la littérature. Après les "Mémoires d’Hadrien", d’autres grands romans vont venir s’inscrire dans la même lignée. Yourcenar semble continuer une même et unique réflexion, en faisant varier les lieux et les époques. En 1968, paraît "l’Œuvre au noir." L’intrigue se déroule pendant la Renaissance. Zénon est un clerc, un médecin, un philosophe et un alchimiste. Avant tout, il est un humaniste en quête de liberté confronté à l’obscurantisme de son époque. C'est la clé de voûte de l'œuvre de Yourcenar.    "Petite âme, âme tendre et flottante, compagne de mon corps, qui fut ton hôte, tu vas descendre dans ces lieux pâles, durs et nus, où tu devras renoncer aux jeux d'autrefois. Un instant encore, regardons ensemble les rives familières, les objets que sans doute nous ne reverrons plus". Dans "Homme obscur" (1981), elle nous transporte au XVIIème siècle, en Hollande, aux côtés de Nathanaël, un homme simple et sans culture. Pour l’auteur, ce roman raconte l’histoire d’un "homme à peu près inculte, formulant silencieusement sa pensée sur le monde, levant sur lui un regard d’autant plus clair qu’il est dépourvu d’orgueil." Hadrien, Zénon, Nathanaël sont trois hommes en quête de liberté et de lucidité. La lucidité, voilà peut-être le maître mot de l’œuvre de MargueriteYourcenar. Il s’agit pour elle comme pour ses héros de vivre et de mourir "les yeux ouverts", sans être piégés par les illusions ou les préjugés. L’expression symbolique "les yeux ouverts" est d’ailleurs la formule finale des "Mémoires d’Hadrien". L'histoire romaine, et, singulièrement, l'histoire d'une Rome déjà décadente a toujours passionné notre auteur. Elle a lu, la plume à la main, l'histoire d'Auguste, cette compilation du IVème siècle qui rassemble trente-quatre portraits d'empereurs. "Attendons du public, disait Gide, la révélation de nos œuvres." C'est le succès international des "Mémoires d'Hadrien"qui a fait d'elle, jusque-là peu connue, sinon comme poète, comme essayiste et comme traducteur, un écrivain mondial.   "Plus je vieillis moi-même, plus je constate que l’enfance et la vieillesse, non seulement se rejoignent, mais encore sont les deux états les plus profonds qu’il nous soit donné de vivre. L’essence d’un être s’y révèle, avant ou après les efforts". En 1980, son élection à l'Académie française, est notamment soutenue par Jean d'Ormesson. Première femme à siéger à l'Académie française, elle succède à Roger Caillois. La dernière partie de sa vie se partage entre l'écriture dans l'isolement de l'île des Monts-Déserts et de longs voyages. Elle fait quelques périples à travers le monde avec le réalisateur américain Jerry Wilson, son dernier secrétaire et compagnon dont les photographies en couleur illustrent "La Voix des Choses", choix de textes par l'écrivaine. Marguerite Yourcenar meurt à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, le dix-sept décembre 1987 à Bar Harbor. Ses cendres sont déposées au cimetière de Brookside à Somesville, un des villages de la municipalité de Mount Desert à côté de la petite maison en rondins qu'elle avait louée avec Grace Frick pendant les trois premiers étés du couple dans le Maine. Elle était sûrement un bon écrivain, était-elle un grand écrivain ? Oui, s'il faut croire Jean d'Ormesson, elle était même, depuis la mort de Sartre et d'Aragon "le plus grand écrivain français vivant", un de ceux qui pouvaient boxer dans la même catégorie qu'Aragon, Sartre et Genêt." "Seuls les exils sont féconds", disait Montherlant. "Celui de Marguerite Yourcenar a été particulièrement fécond." Le prix littéraire français créée par la Scam en son hommage a vu le jour en 2015.   Bibliographie et références:   - Denise Bourdet, "Marguerite Yourcenar" - Louis Coste, "L'œuvre de Marguerite Yourcenar"  - Josyane Savigneau, "Marguerite Yourcenar, l'invention d'une vie" - Michèle Sarde, "Vous, Marguerite Yourcenar" - Michèle Goslar, "Yourcenar. Qu'il eût été fade d'être heureux" - Achmy Halley, "Marguerite Yourcenar, l'académicienne aux semelles de vent" - Henriette Levillain, "Marguerite Yourcenar" - Marthe Peyroux, "Marguerite Yourcenar" - Mireille Brémond, "Marguerite Yourcenar, une femme à l'Académie" - Antoine Gavory, "Marguerite Yourcenar, itinéraire d'un écrivain solitaire" - Philippe Dasnoy, "Dans l'île du Mont-Désert" - Bérengère Deprez, "Marguerite Yourcenar et les États-Unis" - Donata Spadaro, "Marguerite Yourcenar"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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"Debout, dans sa fraîcheur pareille à celle des anglo-saxonnes, elle considérait avec complaisance cet être gentil qui semblait innocent comme elle. Car elle ne soupçonnait pas ce qu’il peut y avoir dans l’âme d’un homme qui regarde une femme." Onze recueils de poésie, pas moins de quarante sept romans et nouvelles, de très nombreuses critiques littéraires et artistiques, trois essais, cinq biographies, quatre récits de voyage, une autobiographie, deux pièces de théâtre, de multiples manuscrits, des dessins et des tableaux inédits, des sculptures inspirées, des partitions de musique, c'est l'œuvre prolifique de Lucie Delarue-Mardrus (1874-1945), artiste multiforme aux dons multiples, d'une curiosité insatiable, d'une capacité de travail impressionnante et d'une imagination jamais tarie tout au long de sa vie. Elle fut avec Anna de Noailles, René Vivien, et Gérard d'Houville une des figures phare du romantisme féminin, ancrant sa création dans sa Normandie natale, sur le port de sa ville natale, Honfleur. Témoin de la Belle Époque puis des Années folles, mais éloignée intellectuellement des déchirements amoureux alimentant les sombres commérages du Paris-Lesbos où des lesbiennes fin-de-siècle sacrifiaient à Sappho au sein de leurs demeures en compagnie de courtisanes ou d’artistes, émancipées socialement et sexuellement grâce à leur profession. Rappelons qu’il aura fallu attendre le tout début du XXème siècle pour assister à l’essor créateur des femmes en littérature comme en poésie. Nombre de ces poètes, de ces romancières de cette époque sont aujourd’hui, Colette à part, méjugées et le plus souvent oubliées. Elles occupent pourtant une place dans l’histoire de la littérature. Elles illustrent parfaitement la condition féminine à une période où le rôle de la femme est en pleine mutation. Lucie Delarue-Mardrus participa de façon singulière, avec son génie créatif et son œuvre protéiforme à ouvrir la voie à plusieurs générations de femmes.    "Elle ignorait que le désir est un chasseur sans pitié. Elle ne savait pas qu’il y a de la lutte dans l’amour et de l’assassinat dans la possession, qu’il y a d’un côté l’attaque et de l’autre la défense, et que l’homme, plus cruel que toute autre bête, est agité dans sa jeunesse par la sourde envie de terrasser la femme comme un adversaire plus faible." Lucie Delarue-Mardrus fut assurément la plus humaine et la plus sincère de toutes ses consœurs. "Une rare élégance, un corps blanc et lisse comme une amande, une nuque magnifique, des petits seins harmonieux, et des étroites hanches d’androgyne aux ravissants pieds fardés", disait son amie, la romancière Myriam Harry. Pour Renée Vivien "ses yeux étaient pleins des ténèbres orientales." Émilie de Villers n’était pas moins élogieuse: " grande, svelte, belle, les traits réguliers, une lumière intense éclaire son visage." On ne les compte pas, tant ils sont nombreux, celles et ceux qui succombèrent sous l’effet du charme de la "Princesse Amande", comme l’avait baptisé son mari Joseph-Charles Mardrus, l’éminent traducteur des "Mille et Une nuits", de Robert de Montesquiou à Sarah Bernhardt, en passant par Gabriel d’Annunzio, Edmond Rostand ou Natalie Clifford Barney. Pour Rodin, Lucie était "l’Aurige couronné de nattes." Il rêvait de sculpter son corps "aux jambes apolloniennes d’Hermaphrodite." Pour Henri de Régnier, poète honfleurais et figure du symbolisme, elle était "la panthère noire", pour Rostand "sa Princesse lointaine", sa Duchesse de Normandie."    "Marie s’égaie encore, puis elle s’étonne et veut se redresser. Un bras impérieux la recouche. Le cœur de Marie bat avec tant de violence qu’elle peut à peine crier. Une révélation foudroyante lui apprend tout du drame de l’amour. Elle comprend que l’homme est un animal comme les autres, et que son gentil amoureux va la couvrir comme elle a vu les taureaux couvrir les vaches dans les prés de son enfance. Une terreur immense l’a saisi toute entière." Éprise d’absolu, en butte aux déboires sentimentaux qui lui valurent ses amours saphiques, elle fut avant tout une éternelle adolescente, toujours prête à vivre ses passions avec ferveur. Son plus célèbre, et certainement meilleur roman, fut "L’Ex-Voto" (1922), un portrait charnel et hors-norme de Honfleur. L’auteur y chante, la cité-reine de l’estuaire comme personne n’avait réussi à le faire. Cadette de six filles, Lucie Delarue est née le trois novembre 1874. Son père, avocat inscrit au barreau de Paris, aimant mais volage, était souvent absent et partageait sa vie entre son appartement parisien aux allures de garçonnière et la maison familiale à Honfleur. Ses fréquentes incartades indignant sa mère, entraînaient des tensions permanentes dans le foyer. Malgré cela, Lucie semble avoir vécu une enfance choyée et insouciante. Elle grandit entre une gouvernante anglaise qui lui apprit très tôt l’anglais et le solfège, et une mère attentive mais distante. Si cette rigueur que l’on retrouve chez ses deux parents était de mise dans leur milieu social, elle ne la fit pas trop souffrir. Lucie Delarue-Mardrus fit revivre cette figure paternelle volontiers présentée comme distante ainsi qu’une partie de son enfance dans "Le Roman de six petites filles" (1909), loin du portrait idéalisé que brossa Colette de sa mère dans "Sido."    "Elle veut se débattre. Une épaule lourde et vêtue lui écrase la figure. Marie, étouffée, malmenée, annihilée par l’épouvante, jette tout à coup un cri plus martyrisé, plus indigné, plus terrifié que les autres. Des pleurs jaillissent de ses yeux, tout son corps se tend, s’arc-boute pour protester." En 1880, la famille Delarue s’installa dans une vaste demeure à Saint-Germain-en-Laye. La scolarité de Lucie fut si laborieuse que ses sœurs la surnommèrent "Simplicie de Gros-Sot." De son propre aveu, elle était dernière en tout sauf en français. Sa mère elle-même semble d’ailleurs avoir été convaincue qu’elle était "simple." Comment ne pas rapprocher son enfance de celle de personnages également déconsidérés par leur entourage ? Ainsi "Anatole" (1930), une petite fille qui est méprisée par ses tantes alors qu’elle possède une voix superbe, "Un Cancre" (1914) ou encore "La Petite fille comme ça" (1927) qu’est Roxane, fille de comédiens ridiculisée par ses camarades puis confiée à une lointaine parente. Cet isolement et cette incompréhension de la part de sa famille l’amenèrent à tenir, au moment de sa communion, un journal intime d’abord, exercice d’ailleurs préconisé par l’Église puis à écrire un roman inachevé. La réalité ne cessa de s’immiscer dans l’univers jusque-là préservé de Lucie Delarue. C’est à cette époque qu’elle découvrit "l’affreuse animalité de l’homme" et qu’elle vit ses sœurs aînées, Alice et Marguerite se fiancer, se marier puis affronter des grossesses.    "Le garçon est muet, implacable, haletant. Marie, maintenant, pousse des sanglots de rage impuissante. Et, soudain, se mêle à sa clameur bâillonnée celle plus courte, plus saccadée, de son agresseur. Marie se tait presque pour l’écouter. Une nouvelle stupeur la terrasse. Va-t-elle devenir folle de tout cela ?" En 1886, la famille Delarue quitta Saint-Germain-en-Laye pour Paris. Lucie approcha alors le théâtre et fit connaissance de Sarah Bernhardt. Elle songea un moment à devenir comédienne. En 1892, Lucie et sa sœur Georgina entrèrent à l’institut normal catholique pour y préparer leur brevet qu’elles obtinrent. Ces années à l’Institut, parmi les plus belles de son enfance, sont évoquées dans "Le Pain blanc"(1923). La jeune Élise y est pensionnaire, quelque peu oubliée de son père médecin. À la fin de sa scolarité, Lucie fit ses débuts dans le monde, fréquenta les soirées organisées par ses sœurs. Quelques flirts s’ébauchèrent, le baiser donné par un soupirant musicien la laissa froide et désillusionnée. Seul celui qu’elle échangea avec l’amie de sa sœur Charlotte l’enflamma. Elle se jeta alors dans l’écriture et composa des poèmes. Elle fut reçue par François Coppée à qui elle avait soumis ses poèmes. L'académicien empreint de l'esprit misogyne de l'époque lui conseilla doctement de se consacrer à des tâches plus féminines. Ce qui poussa davantage la jeune fille à vouloir se faire un nom dans le milieu littéraire. Elle publia sous un pseudonyme ses premiers poèmes dans "Le Gaulois."    "Brusquement, l’étreinte a cessé. Le garçon s’est tu. L’étau desserré désemprisonne Marie, renversée dans le désordre des jupons saccagés. Le couchant est enfin mort au bout du pré. La nuit règne seule sur les foins, avec toutes ses étoiles multipliées. Le garçon s’est relevé dans l’ombre." C'est grâce à ces publications qu'elle rencontre son futur mari, le docteur Joseph-Charles Mardrus, orientaliste, traducteur des "Contes des Mille et Une Nuits." Ses parents ayant refusé la demande en mariage de Philippe Pétain. Le mariage, le cinq juin 1900, ouvre quatorze années de célébrité, de création et de voyages. Lucie publie des recueils, "Occident","Ferveur", "Horizons", "La Figure de proue" et "Par vents et Marées." Elle devient célèbre à Paris, se montre dans des soirées mondaines et voyage énormément. Elle connaît le succès. Elle découvre, grâce à son époux, l'Afrique du Nord, l'Asie mineure et l'Italie. Elle publie des reportages photographiques et des récits de voyage. Le monde littéraire parisien la fête et réclame des contes et des articles. Elle écrit une pièce de théâtre "Sappho désespérée" qu'elle joue, puis des romans à partir de 1908 ("Marie fille-mère"). Elle fait de nombreuses rencontres, notamment André Gide, Renée Vivien, Evelina Palmer et vit une brève passion avec Natalie Barney. Son mari lui offre le "Pavillon de la Reine" à Honfleur. Leur vie s'organise entre la Normandie, Paris et leurs voyages. Elle pose pour des photographes, des sculpteurs, des peintres, devient membre du jury Femina et donne des conférences. En 1902, elle fait la connaissance de Renée Vivien avec qui elle sympathise, et de la romancière, Myriam Harry, première lauréate du prix Femina, également passionnée par l'Orient.    "Marie, d’un geste vaincu, rabaissa sa robe sur son corps blessé. Une douleur profonde continuait à mortifier son être intime. Elle appela faiblement, d’une voix coupée de spasmes. Personne ne lui répondit. Le garçon avait fui." C’est en publiant son premier roman qu’elle renoue avec l’écriture. "Marie fille-mère" (1908) déçoit la critique et le public qui s’attendaient à des souvenirs orientaux. Ceux-ci servent pour camper le décor de "La Monnaie de singe" (1912). Aux lecteurs curieux de détails intimes, elle offre "Le Roman de six petites filles" (1909) avant de partir en Turquie, mandatée par "Le Journal" pour mener une enquête sur les harems. Mais une série d'épreuves douloureuses brise cette période exaltante. La relation avec Natalie Barney s'étiole. Joseph-Charles Mardrus supporte de moins en moins d'être dans l'ombre de son épouse, encore moins ses liaisons. Il s'éloigne de Lucie et demande alors le divorce. Leur union sera définitivement dissoute en 1923. Lucie a déjà perdu son père en 1910, mais le décès de sa mère en 1917 va l'abattre, en pleine guerre. Elle est alors infirmière à l'hôpital de Honfleur depuis la déclaration de guerre. Elle doit vivre de sa plume. Une période de crise et d'inquiétude caractérise ses années. Valentine Ovize dite "Chattie" l'aide à surmonter ses difficultés. Lucie l'emmène partout avec elle, au gré de ses conférences de 1917 à 1920. Fidèle à ses habitudes, elle s'étourdie de travail, en apprenant le violon, en dessinant des aquarelles, en réalisant des sculptures sur bougie. Elle fabrique des poupées de cire, s’essaie à la peinture à l’huile, et participe enfin au championnat de France d'échecs féminin en 1927.    "Elle ne savait pas comme elle était seule au monde. Parfois, simplement, elle le sentait. Et sa tristesse, alors, était immédiate, impérieuse et sans espoir, car les enfants ne pensent presque jamais à l'avenir. N'ont ils pas raison ? L'enfance terminée, c'est une autre vie qui commence pour eux, presque sans rapport avec la première". Elle a la douleur de perdre sa sœur Georgina, et se sépare de "Chattie", trop jalouse de Germaine de Castro. Sous le charme de cette chanteuse lyrique, elle n'a de cesse de promouvoir la carrière de sa nouvelle maîtresse au détriment de la sienne. En 1935, Lucie a soixante-et-un ans, elle se consacre corps et âme à la réussite de Germaine, l'accompagne au piano lors de ses récitals, lui écrit des chansons, et se sent exploitée. Les difficultés financières s'aggravent. L'obtention jugée scandaleuse du prix Renée Vivien, habituellement décernée à une jeune poétesse, ne suffit pas à régler ses dettes. Elle s'installe en 1937 à Château-Gontier en Mayenne. L'écriture et la parution en 1936 de "Mes Mémoires" a marqué un tournant dans sa vie. Elle est presque dans la misère, isolée et malade. C'est à nouveau la guerre. Elle doit vendre sa maison. Sa sœur Charlotte meurt. Elle liquide tous ses meubles et va loger chez Germaine. Elle continue pourtant d’écrire, elle apprend le latin et l’arabe. Plus aucun journal ne sollicitant sa collaboration, elle se retrouve au chômage. Elle maigrit et prend froid. Elle meurt le vingt-six avril 1945, à l'âge de soixante-dix ans. Elle est inhumée au cimetière Sainte-Catherine de Honfleur. Toute sa vie, elle eut ce grand bonheur d'apprendre ou de créer, sans relâche, avec une ardeur conquérante.    L'odeur de mon pays était dans une pomme. Je l'ai mordue les yeux fermés. Pour me croire debout dans un herbage vert. L'herbe haute sentait le soleil et la mer, L'ombre des peupliers y allongeaient des raies. Et j'entendais le bruit des oiseaux, plein les haies, se mêler au retour des vagues de midi ". De nombreuses femmes écrivains sont complètement passées dans l’oubli, ou leurs ouvrages sont devenus introuvables. On se rappelle certaines femmes non parce que leurs œuvres étaient célèbres, mais parce que, sur le plan mondain, elles étaient des célébrités. Lucie Delarue-Mardrus est connue non pour son œuvre, mais pour sa vie mouvementée, et encore, lorsqu’elle se trouve citée, c’est souvent en raison de sa vie mondaine auprès de son mari, le docteur J.-C. Mardrus ou en raison de sa brève relation avec la célébrité américaine Natalie Clifford Barney. Elle nous laisse une œuvre toujours mue par la passion mais irrégulière. Elle était la première à en être consciente: "Il faut bien que je vive en prose, puisque je dois gagner mon pain. Je n’aurai pas toujours dépeint ce que j’avais vu de la rose." Le style a pu vieillir, restent l’émotion et le pouvoir certain du vrai. L’enfance, la terre normande, l’univers marin, la célébration de la beauté, les mythes orientaux, la mort, l'amitié, l’amour, et la condition féminine. Malgré un trompeur déséquilibre au sein de son imposante production, ce n’est pas la prose, mais la poésie qui caractérise le mieux l'artiste complet qui déclarait: "Je ne suis et ne fus qu’un poète. Mes vers sont restés presque dans l’ombre" regrette-t-elle dans ses Mémoires, "et c’était dans mes vers que je donnais vraiment mon âme. Car ma poésie seule m’explique et me justifie". Plus que dans sa versification somme toute classique, c’est dans sa prose romanesque que l’on goûte son souffle poétique.   Bibliographie et références:   - Christine Planté, "Femmes poètes du XIX ème siècle" - André Albert-Sorel, "Lucie Delarue-Mardrus" - Francis de Miomandre, "Lucie Delarue-Mardrus" - Edmond Spalikowski, "Honfleur et Lucie Delarue-Mardrus" - André Albert-Sorel, "Lucie Delarue-Mardrus" - Samuel Minne, "Leurs amours " - Denise Rémon, "Lucie Delarue-Mardrus" - Jean Chalon, "Portrait de l'artiste" - Suzanne Rodriguez, "Lucie Delarue-Mardrus" - Françoise Werner, "Romaine Brooks"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 13 heure(s)
"Par la violence du dépassement, je saisis, dans le désordre de mes rires et de mes sanglots, dans l'excès des transports qui me brisent, la similitude de l'horreur et d'une volupté qui m’excède, de la douleur finale et d'une insupportable joie !" Du vivant de Bataille, Marguerite Duras l’avait déjà constaté: "La critique au seul nom de Bataille s’intimide. Les années passent; les gens continuent de vivre dans l’illusion qu’ils pourront un jour parler de Bataille. Ils mourront sans oser, dans le souci extrême où ils sont de leur réputation, affronter ce taureau".  Aujourd'hui encore, Georges Bataille impressionne, le personnage est quasi-mythique, l’œuvre monumentale et sa pensée, excessivement riche et complexe. Elle est pour une bonne part le fait du scandale. Bataille est surtout connu pour avoir écrit des livres érotiques. Elle est aussi le fait du mystère. Il y a chez Bataille une tendance à l’occultation qui trouvera sa forme achevée dans la création d’une société secrète. À quoi s’ajoutent les ambivalences du personnage, aussi bien celles qui sont les siennes. Il est à la fois un bibliothécaire austère et un assidu des maisons closes. Son œuvre et sa vie mêlent des domaines que l’on considère comme incompatibles, tels que l’érotisme, la religion et ceux qu’on lui prête. Bien qu’il fût en marge des écoles et des systèmes de pensée (surréalisme, marxisme, existentialisme...), Bataille s’est expliqué avec chacun de leurs représentants, et il n’est pas un grand débat de son époque dans lequel il ne fît entendre sa voix en abordant des domaines aussi divers que la philosophie, la politique, l’économie, l’histoire des religions, la mystique, l’anthropologie, la littérature et l’esthétique. La complexité de son œuvre tient notamment aux nombreuses filiations dont elle est issue, Nietzsche, Hegel et Sade en philosophie, Mauss en anthropologie et au dialogue qu’elle établit avec les œuvres contemporaines, celles de Blanchot, Breton, Sartre, Camus. Tout l’effort de Bataille est de ne rien laisser en dehors de la pensée, et donc d’y faire entrer cela même quil’interrompt ou la révulse, ce qu’il appelle "l’hétérogène." Ce qui signifie aussi bien penser le monde tel qu’il l'est à son époque, et non pas tel qu’on voudrait qu’il soit, que penser l’homme dans sa totalité, même dans ce qu’il a de plus repoussant, y compris dans ce qui fait violence à la représentation commune de l’humanité. Georges Bataille, né le 10 septembre 1897 à Billom (Puy-de-Dôme), mort le 8 juillet 1962 à Paris, est un écrivain français. Multiforme, son œuvre s'aventure à la fois dans les champs de la littérature, l'anthropologie, la philosophie,l'économie, la sociologie et l'histoire de l'art. Érotisme et transgression sont les deux termes les plus couramment attachés à son nom. Il est aussi connu sous les pseudonymes de Pierre Angélique, Lord Auch et Louis Trente. Il est né à Billom, de Joseph-Aristide Bataille (1851), percepteur, et d'une mère venant de Riom-ès-Montagnes, Antoinette-Aglæ Tournarde (1865). Son père était syphilitique et aveugle. Sa famille s'installe en Champagne,en 1901, ce qui permet au jeune garçon de commencer ses études à Reims puis à Épernay. Reims étant menacée par l'artillerie allemande, dès 1914, laissant son époux sur place, sa mère fuit en compagnie de ses deux garçons pour se réfugier dans sa famille à Riom-ès-Montagnes. Là, Georges peut continuer ses études et décide que "son affaire en ce monde est d'écrire, surtout d'élaborer une philosophie paradoxale." Un an plus tard, il passe avec succès son baccalauréat. Cette même année, son père meurt. Le jeune homme en est d'autant plus culpabilisé, que sa mère lui interdit d'aller le rejoindre. Mobilisé en 1916, il est rendu à la vie civile pour insuffisance pulmonaire.    "Ces corps mêlés, qui, se tordant, se pâmant, s'abîment dans des excès de volupté, vont à l'opposé de la mort, qui les vouera, plus tard, au silence de la corruption". Tandis qu'il avait été élevé hors de toute religion, ses parents étant athées, il se convertit au catholicisme en 1917 et entre au grand séminaire de Saint-Flour pour devenir prêtre mais sa passion pour le Moyen Âge reste la plus forte. L'année suivante, il abandonne toute idée de vocation religieuse après avoir été admis à l'École des Chartes. Alors Il s'installe à Paris où il se lie d'amitié avec André Masson. En 1920, lors d'un séjour à Londres, il fait la connaissancede Henri Bergson. Le philosophe l'invite à dîner chez lui et lui propose la lecture du "Rire." Celle-ci le laissera sur sa faim mais déjà Bataille considère ce phénomène typiquement humain comme essentiel. Après avoir rompu avec le catholicisme lors d'une visite à l'abbaye de Quarr, sur l'île de Wight, il revient à Paris soutenir avec succès sa thèse sur "L'Ordre de chevalerie, conte en vers du XIIIème siècle", et il est diplômé archiviste-paléographe de l'École des Chartes en 1922. Il part alors en stage à Madrid, où il rejoint l'École des hautes études hispaniques. Attiré par les corridas, il fréquente les arènes. Au cours de l'une de celle-ci, il assiste en direct à la mort du torero Manuel Granero. Bataille en sort profondément marqué, n'oubliant jamais cette scène où s'étaient, pour lui, croisées mort et sexualité. De retour en France, il est appelé bibliothécaire stagiaire et débute sa carrière à la Bibliothèque nationale. Il découvre alors l'œuvre de Friedrich Nietzsche et ses théories sur la mort de Dieu et la naissance au crépuscule de la civilisation occidentale. C'est en 1924 qu'il est appelé bibliothécaire au Département des Médailles de la Bibliothèque nationale. S'il se plonge dans le premier "Manifeste du surréalisme" qu'il trouve "illisible", cette année est en particulier marquée par sa rencontre avec Michel Leiris. Très rapidement les deux hommes se lient d'amitié. Au début des années 1930, Bataille est membre du Cercle communiste démocratique fondé et dirigé par Boris Souvarine, il rédige dans sa revue, "La Critique sociale". Dans ce contexte politique, en marge des Ligues et du Front populaire, Bataille fonde le mouvement "Contre-attaque" qu'il dirige dans ses grandes lignes théoriques. La rupture entre lui et André Breton est déclarée. Ce fut en 1949 que Bataille reçut sa nomination de conservateur à la Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras. Il arriva dans la capitale du Comtat Venaissin en compagnie de sa jeune épouse Diane et de Julie, leur petite fille. Le chartiste, qui avait fait toute sa carrière à la Bibliothèque nationale, était en disponibilité depuis sept ans à cause d'une tuberculose. Bataille invita à une rencontre mémorable ses amis Albert Camus et René Char, qui dirigaient la revue "Empédocle." Ils arrivèrent avec leur cofondateur Albert Béguin mais aussi Jacques Dupin, secrétaire de rédaction de la revue. Au cours de l'année 1950, ses rencontres avec René Char, son voisin de l'Isle-sur-la-Sorgue, débouchèrent sur une estime et une amitié sincères. Les discussions entre les deux hommes incitèrent René Char à poser, en mai de cette année, dans sa revue "Empédocle", cette question piège: "Y a-t-il des incompatibilités ?" Attendait-il une réponse de la part des écrivains ou des intellectuels sans préjuger des sujets abordés ou, avant tout, espérait-il la contribution de Georges Bataille ?   "En effet, l'érotisme est lié à la naissance, à la reproduction qui sans fin répare les ravages de la mort". Il ne fut pas déçu. Fréquentant les milieux intellectuels parisiens, il se rend également dans les bordels de la capitale. Tout au long de sa vie, il fréquentera des prostituées et sera féru d’expériences extrêmes (sexe, alcool, jeux…). Fasciné par le rituel de sacrifice humain, il s'amusait dans les cafés à montrer les photographies de ces sacrifices aux personnes venant s'attabler. Cette fascination l'amena à fonder "Acéphale", une revue d'inspiration nietzschéenne mais également une société secrète visant à créer "la communauté de ceux qui n'ont pas de communauté." "L'Histoire de l'œil", qu'il écrivit en 1926, développa le thème de ce fantasme morbido-sexuel. Considérant la corrida comme un rituel et reliant la tauromachie à son appréhension personnelle de l'univers comme confrontation de forces, Bataille intellectualisa son "aficion" vers un mythe mithriaque qu'il développa dans son "Soleil pourri." Bataille établit un parallèle entre Mithra dont le culte est à ce moment-là découvert et analysé par l'anthropologie. Le thème du Minotaure situait l'apparition de l'homme à partir de l'animalité. Il existait pour Bataille un lien profond entre les deux. Pour lui, pour retrouver son caractère sacré, l'homme devait replonger dans l'animalité. Son analyse alla-t-elle jusqu'à influencer l'art de Picasso ? C'est envisageable. Ce fut en 1950 que Georges Bataille publia "L'Abbé C". Il dédicaça un exemplaire à Pierre Klossowski, éminent spécialiste de Sade. Dans les faits, il y a un parallèle à faire entre "l'Abbé C." de Bataille et le "Dialogue entre un prêtre et un moribond" de Sade. Chez les deux auteurs, le thème central reste la transgression du divin. Si pour Sade, le dialogue est l'une de ses affirmations les plus irréductibles de son athéisme, dans "l'Abbé C" de Bataille, il y a la certitude que Dieu est mort. Mais qu'on ne s'y trompe pas, tandis que pour Sade profaner les reliques, l'hostie, le crucifix, ne devait pas plus importer aux yeux du philosophe que la dégradation d'une statue païenne, pour Bataille, le sacré reste immanence. Pour le divin marquis, transgresser le sacré revient à cultiver le blasphème. Bataille reste fermement étranger à ce type de jubilation même si sa notion de sacré n'est pas celle des religions. Pour lui, la transgression n'abolit pas l'interdit mais le dépasse. L'érotisme est par conséquent inséparable du sacrilège et ne peut exister hors d'une thématique du bien et du mal. "Au-delà des moyens calculés nous cherchons la fin, ou les fins, de ces moyens. Il est banal de se donner pour fin ce qui n'est clairement qu'un moyen. La recherche de la richesse, tantôt de la richesse d'individus égoïstes, parfois de la richesse commune, n'est évidemment qu'un moyen. Le travail n'est qu'un moyen. La réponse au désir érotique, ainsi qu'au désir, peut-être plus humain, moins physique, de la poésie, et de l'extase mais de l'érotisme à la poésie, ou de l'érotisme à l'extase, la différence est-elle décidément saisissable ? La réponse au désir érotique, au contraire, est une fin". L'allusion érotique a toujours le pouvoir d'éveiller l'ironie. Même à parler des larmes d'Éros, je le sais, je puis prêter à rire. Éros n'en est pas moins tragique. Que dis-je ? Éros est avant tout le dieu tragique. On sait que l'Éros des Anciens put avoir un aspect puéril: il avait l'aspect d'un jeune enfant. Mais l'amour n'est-il pas, à la fin, d'autant plus angoissant qu'il prête à rire ?" En même temps, le rire et la mort, le rire et l'érotisme sont liés.   "Je puis vivre dans le souci d'un avenir meilleur. Mais je puis encore rejeter cet avenir dans un autre monde". Bataille eut un talent interdisciplinaire surprenant. Il puisa dans des influences diverses et avait l'habitude d'utiliser divers modes de discours pour façonner son œuvre. Son roman "Histoire de l'œil", par exemple, publié sous le pseudonyme de "Lord Auch" fut critiqué originellement comme de la pure pornographie, mais l'interprétation de ce travail a graduellement mûri, révélant alors une profondeur philosophique et émotive énorme; une caractéristique d'autres auteurs classés dans la catégorie de la "littérature de transgression." Le langage figuré du roman repose ici sur une série de métaphores qui se rapportent aux constructions philosophiques développées dans son travail: l'œil, l'œuf, le soleil, la terre, le testicule. Bataille jeta ainsi les bases de son œuvre érotique, de son érotisme qui est une "ouverture pour accéder tant soit peu au vide insaisissable de la mort", a commenté Michel Leiris. L'érotisme de Sade ne lui ressemble en rien. Pierre Klossowski, l'a analysé en ces termes. "La persévérance du Divin Marquis, toute sa vie durant, à n'étudier que les formes perverses de la nature humaine prouve qu'une seule chose lui importait; l'obligation de rendre à l'homme tout le mal qu'il est capable de rendre." Pour Sade, l'unique attitude face à la mort reste la recherche d'une ultime volupté. Quant à Bataille, qui toute sa vie s'était "dépensé jusqu'à toucher la mort à force de beuveries, de nuits blanches et de coucheries", il était hostile à cet ultime type de libertinage. Pour lui la réduction de l'être humain à un corps source de plaisir physique refoulait, à l'instar du christianisme, la dimension spirituelle de l'érotisme. Force est de constater que comparaison n'est pas raison. Bataille est appelé conservateur de la Bibliothèque municipale d'Orléans, où il s'installe avec son épouse et leur fille en1951. Si l'année suivante, il est fait chevalier de la Légion d'honneur, il va devoir attendre 1955 pour faire éditer ses deux ouvrages sur l'histoire de l'art, "La peinture préhistorique, Lascaux ou l'apparition de l'art." et "Manet." Son artériosclérose cervicale le handicape de plus en plus. Gravement malade, il doit être hospitalisé à deux reprises au cours de l'année 1957. Mais il parvient à faire publier "Le bleu du ciel" mais aussi "La littérature et le mal" et "L'Érotisme", dédiés à Michel Leiris. Un an plus tard, avec l'aide de Patrick Waldberg, Bataille tente de lancer la revue Genèse mais Maurice Girodias, l'éditeur pressenti, annule leur projet. Tandis qu'il a de plus en plus de difficultés à travailler, il publie en 1959 "Le Procès de Gilles de Rais." Souffrant en permanence, il parvint néanmoins à finir en 1961 "Les Larmes d'Éros", le dernier livre qu'il verra éditer. Muté à la Bibliothèque nationale, il quitte Orléans mais ne peut prendre ses fonctions. Il décède à Paris, le 9 juillet 1962, et est inhumé à Vézelay. Si elle a influencé plusieurs écrivains et des universitaires, pour autant, l'œuvre de Bataille reste peu lue du grand public. Auteur inclassable, multiforme, à la fois romancier scandaleux et essayiste savant, Georges Bataille a été salué par Michel Foucault comme l’un "des écrivains les plus importants de son siècle." "Ma rage d'aimer donne sur la mort comme une fenêtre sur la cour".    Bibliographie et références:   - Jean-Michel Besnier, " Portrait de Georges Bataille." - Élisabeth Bosch, "L'Abbé C., de Georges Bataille." - Martin Cloutier, "Georges Bataille, interdisciplinaire." - Jacques Derrida, "Georges Bataille, l'instant éternel." - Michel Fardoulis-Lagrange, "G. B. ou un ami présomptueux." - Pierre Klossowski, "Sade mon prochain." - Jacques Lempert, "Georges Bataille et l'érotisme." - Robert Sasso, "Georges Bataille, le dispositif du non-savoir." - Frédérick Tristan, "Don Juan le révolté." - Philippe Joron, "Georges Bataille et l'hétérologie sociologique." - Francis Marmande, "Le pur bonheur, Georges Bataille." - Michel Surya, "Georges Bataille, la mort à l'œuvre."   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 13 heure(s)
"Mais voici déjà l'heure de nous en aller, moi pour mourir, vous pour vivre. Qui de nous prend la meilleure direction, nul n'y voit clair, excepté le dieu. Mais attention, citoyens, il est moins difficile d'échapper à la mort qu'à la méchanceté. Aussi maintenant, lent et vieux comme je suis, ai-je été rattrapé par le plus lent des deux maux, tandis que mes accusateurs, qui sont vigoureux et agiles, l'ont été par le plus rapide, la méchanceté. Quelle impression mes accusateurs ont faite sur vous, Athéniens, je l’ignore. Pour moi, en les écoutant, j’ai presque oublié qui je suis, tant leurs discours étaient persuasifs. Et cependant, je puis l’assurer, ils n’ont pas dit un seul mot de vrai". Le seul nom de Socrate suffit à évoquer la figure du philosophe. Pourtant, rien de ce qui a fait la réputation de Socrate ne pourrait servir à décrire l’activité philosophique. Socrate n’a rien écrit, il n’a pas non plus enseigné. Il passait le plus clair de son temps sur l’Agora, interrogeant sans relâche ses concitoyens. Les philosophes venus après lui, qui pour la plupart écrivent ou professent, ne lui doivent apparemment rien. Or c’est Platon, l’auteur de la première œuvre philosophique jamais écrite, le fondateur de la première école de philosophie, dont la vie et l’activité philosophique avaient donc peu de chose en commun avec celles de Socrate, qui a œuvré à faire de celui-ci l’incarnation du philosophe. Ce paradoxe qui révèle en Socrate le modèle, pourtant inimitable, de la vie et de la pensée philosophiques indique combien il est difficile de distinguer le personnage historique Socrate, citoyen d’Athènes, ayant vécu au ve siècle avant Jésus-Christ, sur lequel nous disposons d’un petit nombre d’informations relativement sûres, de Socrate, le premier philosophe, que Platon, mais aussi les philosophes cyniques, les Sceptiques et les Stoïciens reconnaîtront comme leur héros philosophique. La question de savoir qui était vraiment Socrate n’est d’ailleurs pas seulement une question moderne. Dès le ive siècle avant Jésus-Christ, on la posait déjà. "Comme un taon sur le flanc d’un cheval un peu mou." C’est ainsi que Socrate résumait son rôle d’agitateur infatigable, œuvrant au sein de la cité athénienne. Jusqu’à sa condamnation à mort en 399 av. J.-C., le philosophe n’eut de cesse de titiller ses concitoyens, au gré de discussions publiques où ses interlocuteurs, interrogés dans le cadre de son art d’accoucher les esprits, se voyaient finalement piégés dans leurs propres contradictions et leurs préjugés. Des échanges de rues, d’échoppes et de portiques, où « on lui répondait à coups de poing et en lui tirant les cheveux, et la plupart du temps il faisait rire de lui avec mépris », rapporte Diogène Laërce. Impassible et patient, Socrate vécut 70 ans à Athènes, qu’il ne quitta que très rarement, au point que Platon le dit ancré dans sa cité plus que les impotents, les aveugles et les invalides. Issu de l’union d’un sculpteur et d’une sage-femme, Socrate s’empara du savoir-faire maternel pour sa propre maïeutique philosophique. "Une vie qui ne se met pas elle-même à l'épreuve ne mérite pas d'être vécue." Né en 469 et mort en 399, Socrate vécut les grands moments de l’Athènes dite du siècle de Périclès: l’apogée impérialiste, la guerre du Péloponnèse et la chute de la cité, dont le gouvernement démocratique fut ébranlé à deux reprises par des crises oligarchiques. Dans cette Athènes classique où il brilla tout en exaspérant, Socrate fut un citoyen comme les autres et remplit les devoirs qui lui incombaient. Soldat hoplite, il s’illustra lors de la bataille de Potidée, en 432, où il sauva la vie de son jeune amant Alcibiade, qui raconte dans "Le Banquet" avec émoi le souvenir des exploits de son maître, endurant sans ciller le froid et habitué à ne porter qu’un vieux manteau et à déambuler pieds nus. "Il vaut mieux subir l’injustice que la commettre". "Ce maudit personnage est une insulte aux fabricants de peaux", nous dit Diogène Laërce, ironisant sur cette austérité vestimentaire. Aristophane le dépeint comme un "estomac frugal, qui sait se serrer la ceinture et dîner d’un pissenlit". Citoyen encore, en 406, lorsqu’il se retrouva "épistate des prytanes", soit revêtu du rôle éminemment important d’organiser les votes à l’Assemblée d’Athènes. Ce jour-là, il fut le seul à refuser d’apporter sa voix, après le jugement en bloc, et donc contraire au droit athénien, des généraux vainqueurs à la bataille des Arginuses. Ces derniers n’avaient pas rapatrié les corps des soldats tombés lors de la bataille, et furent accusés de sacrilège. "La sagesse commence dans l’émerveillement. Il vaut mieux subir l’injustice que la commettre".   "Ma seule affaire, c'est d’aller par les rues pour vous persuader, jeunes et vieux, de ne vous préoccuper ni de votre corps ni de votre fortune aussi passionnément que de votre âme, pour la rendre aussi bonne que possible. Mais voici l'heure de nous en aller, moi pour mourir, vous pour vivre. Qui de nous à le meilleur partage, nul ne le sait, excepté le dieu". Citoyen donc, mais aussi compagnon et père de famille. Socrate eut trois enfants. Le débat demeure sur le statut juridique des deux unions qu’il contracta; peut-être eut-il d’abord pour compagne Xanthippe, mère de Lamproklès, puis pour épouse légitime une descendante d’Aristide le Juste, Myrto, mère de Ménéxénos et Sophronisque. Si l’on n’a guère de renseignements sur Myrto, Xanthippe est dépeinte comme une femme acariâtre. Prompte à insulter Socrate, elle n’hésita pas à lui arracher ses vieilles penailles en pleine agora et à lui déverser une bassine sur la tête au cours de l’une de leurs fréquentes disputes. Xanthippe supportait mal l’impécuniosité de son ménage. Socrate passait en effet pour être pauvre et pour refuser tout salaire pour ses enseignements, ce qui le distinguait des sophistes. Cependant, assez riche pour être hoplite, Socrate jouissait probablement de revenus fonciers. Sa pauvreté était en tout cas légendaire, et il la mettait en scène, au point que Xanthippe lui réclamait de dépenser davantage pour les repas des Dionysies et exprimait son embarras lors de dîners partagés avec de riches Athéniens. Impassible, Socrate aurait enduré la mauvaise humeur de Xanthippe, expliquant au philosophe Antisthène qu’après avoir dompté une telle jument, il pouvait affronter l’ensemble de ses interlocuteurs. Et, selon Diogène Laërce, quand Alcibiade lui conseilla de s’en défaire, Socrate concéda qu’il s’était habitué à ses cris comme au grincement continuel d’une poulie et qu’Alcibiade lui-même s’accommodait bien du criaillement de ses oies. Certes, répondit Alcibiade, mais au moins les oies lui donnaient des œufs et des oisillons. Tout comme Xanthippe, dit alors Socrate à son jeune élève. Antisthène comme Alcibiade furent en effet les disciples de Socrate, dont l’enseignement constitua une révolution, voire une subversion, dans l’Athènes classique. L’opinion athénienne, contrairement à Platon, ne fit guère de distinction entre Socrate et les sophistes, ces nouveaux maîtres de savoir qui firent irruption dans la cité à partir des années 450. Dans la pièce comique d’Aristophane, "Les Nuées", jouée en 423, Socrate incarne un maître charlatan à la tête d’une école peu recommandable, où les fils apprennent à contester l’autorité paternelle. Chez Aristophane toujours, la jeunesse qui « socratise » est peuplée de jeunes gens qui ne se lavent plus, ne fréquentent plus le gymnase et "laconisent", c’est-à-dire adoptent une attitude assez peu démocratique. "Mais il est temps que nous nous quittions, moi pour mourir, et vous pour vivre. Qui de nous a le meilleur partage ? Personne ne le sait, excepté Dieu". Lors de son procès, Socrate fut accusé de corrompre la jeunesse, et il est avéré que Socrate prônait une certaine relativité des liens familiaux et une autonomisation des fils par rapport à leur père. N’avait-il pas offensé l’un de ses accusateurs, Anytos, en lui recommandant d’éviter que son propre fils ne suive les traces avilissantes de son père, travaillant dans la tannerie ? Xénophon l’admet: son maître prodiguait un enseignement à des disciples qui lui étaient voués corps et âme et qui ne le lâchaient pas d’une semelle, tout en marchant pieds nus comme lui. Cette relation fusionnelle reprenait les codes du compagnonnage homoérotique masculin, comme on le lit sans ambiguïté dans le "Lysis", où Socrate déboule au gymnase afin de converser sur l’amitié avec le jeune éphèbe. Mais le philosophe savait aussi bousculer les codes sexuels. Alcibiade témoigne ainsi des pièges érotiques tendus par Socrate l’éraste qui, au moment où le jeune disciple allait lui céder, se rétracte et refuse tout commerce charnel, endossant ainsi le rôle de l’éromène farouche. "Seule la sagesse nous apporte la vérité, peu importe le prix à payer".    "Non, ce qui m'a perdu, ce n'est certainement pas mon incapacité à prononcer des discours, mais bien mon incapacité à faire montre d'audace et d'effronterie et à prononcer le genre de discours qui vous plaisent au plus haut point, en pleurant, en gémissant, en faisant et en disant beaucoup d'autres choses que j'estime être indignes de moi, en un mot le genre de choses que vous êtes habitués à entendre de la bouche des autres accusés. Non, je n'ai pas cru, tout à l'heure, devoir rien faire qui soit indigne d'un homme libre pour échapper au danger, et je ne me repens pas non plus à cette heure de m'être défendu comme je l'ai fait". Pour les Athéniens, la corruption de la jeunesse par Socrate dépassa l’horizon des réunions philosophico-sulfureuses du maître. Socrate fit aussi les frais des frasques politiques de ses disciples, au premier chef Alcibiade et Critias. Alcibiade, jeune aristocrate ambitieux et soupçonné d’appartenir à une faction antidémocratique, avait trempé en 415 dans une histoire trouble de sacrilèges qui effraya les Athéniens, alors en pleine expédition de Sicile. Condamné à mort par contumace, Alcibiade déserta et, traître transfuge, se réfugia à Sparte. Le second, Critias, fut l’un des 30 tyrans qui mirent Athènes à feu et à sang en 404-403. Socrate lui-même n’était-il d’ailleurs pas resté à Athènes, alors que la démocratie avait été renversée ? Ce comportement, comme bien d’autres, valut à Socrate d’être considéré comme un "misodêmos", un "ennemi du peuple", voire un "tyrannikos", un ami des tyrans, comme le désigne Polycrate, un sophiste auteur d’un pamphlet datant des années 390 et justifiant la condamnation du maître. Xénophon et Platon en témoignent, Socrate critiqua vertement deux fondements essentiels de la démocratie athénienne: le principe de majorité et le tirage au sort. Il affirmait ainsi que "c’est folie de choisir avec une fève les magistrats d’un État, tandis que personne ne voudrait employer un pilote désigné par une fève, ni un architecte, ni un joueur de flûte". Il déplorait encore qu’on laisse les passagers d’un navire commander au détriment du capitaine, le seul à maîtriser l’art de la navigation. Le philosophe condamna autant l’ignorance du peuple que le poids du nombre. Partisan du gouvernement de ceux qui détiennent le savoir, Socrate ne pouvait qu’irriter ses concitoyens démocrates. En 399, le cheval mou eut finalement raison du taon. Il y a bien des choses qui peuvent être attribuées, et ont été attribuées, à Socrate. Tout d’abord, sa propre position au sein de la philosophie antique, inaugurale de l’éthique ; ensuite, certaines idées, principes, orientations de la pensée, voire traits psychologiques qu’il fut le premier à représenter ou dont il fut le créateur. Cicéron lui a reconnu le mérite d’être le premier à avoir rappelé la philosophie du ciel sur la terre en l’inscrivant dans les villes, les maisons et en l’amenant à enquêter sur la vie et les mœurs, sur le bien et le mal. D’être également le premier à avoir détourné la philosophie des questions futiles de la science de la nature afin de l’initier à l’étude de la vie des hommes et de ce qui les rend meilleurs ou pires. À la fin de l’Antiquité, Augustin développera dans des termes décidément personnels une thèse proche de celle de Cicéron, et il déclarera que, tout en ayant recherché par tous les moyens en quoi consistait le souverain bien, Socrate n’avait pas réussi à le déterminer avec une évidence absolue. De cette manière, il avait ouvert la voie aux Socratiques qui, face à l’exemple d’une si grande vie et d’une si grande mort, comme celles du maître, méditèrent individuellement le problème et développèrent à ce sujet des opinions radicalement différentes: l’opposition entre Aristippe, qui l’identifia au plaisir, et Antisthène, qui l’identifia à la vertu, est emblématique. "Nul ne sait ce qu'est la mort ni si elle n'est pas le plus grand des biens, et on la craint pourtant comme si on savait qu'elle est le plus grand des mal". L’ensemble de ces jugements révèle un trait commun. Tous reconnaissent la position fondatrice propre à Socrate dans le domaine de l’éthique, ainsi que l’originalité particulière de sa position. Cette même reconnaissance a été reprise par la littérature critique moderne, qui en a fait l’objet de réflexion à un niveau plus profond de conscience historiographique. Mais la plus grande partie de ces mêmes jugements laissent entendre également, selon différents degrés d’évidence, la reconnaissance de la centralité du thème de la vie dans la philosophie de Socrate.    "Qu'est-ce, en effet, que craindre la mort, citoyens, sinon se prétendre en possession d'un savoir que l'on n'a point ? En définitive, cela revient à prétendre savoir ce que l'on ne sait point. Car personne ne sait ce qu'est la mort, ni même si elle ne se trouve pas être pour l'homme le plus grand des biens, et pourtant les gens la craignent comme s'ils savaient parfaitement qu'il s'agit du plus grand des malheurs". Or, si la vie considérée dans sa dure réalité empirique a représenté, à un moment particulier et extrême, le grand thème de la vie de Socrate, la vie en elle-même a toujours été un des grands thèmes de sa philosophie. À tel point que l’on peut dire que, au moment même où le savoir éthique est défini par Socrate de manière déterminée et exhaustive, après toute la réflexion morale véhiculée par la tradition poétique à partir de Homère. Auprès de qui Socrate puisa-t-il son inspiration pour établir ce lien, et en faire un point central, il est impossible de le savoir et on ne peut que le conjecturer: la philosophie n’exhibe rien d’autre qu’elle-même, si elle n’a pas une genèse polémique. Elle exhibe ses constructions, mais elle ne dévoile pas ses sources, qu’elles soient proches ou lointaines, et qu’elle peut très bien ne pas avoir, de même qu’elle ne dévoile pas ses héritages, dont elle peut être tout à fait inconsciente. Le thème du "βίος" est présent dans la pensée présocratique et la Sophistique, et il émerge ici et là avec une certaine évidence, parfois avec des maximes significatives. Les documents les plus importants du lien étroit que Socrate établit entre la philosophie et la vie nous sont offerts par Platon, notamment dans l’"Apologie de Socrate", un texte qui, par sa structure et sa texture autobiographique, se prêtait plus particulièrement à mettre l’accent sur ce motif. On distingue dans l’"Apologie" toute une série de passages dans lesquels Socrate expose et justifie le sens de sa propre philosophie, qui est présentée à travers une série de propositions théoriques, mais qu’il fait ensuite coïncider avec la physionomie particulière de la vie où Socrate estime que ces principes s’incarnent. Tout grand philosophe possède son propre concept de philosophie : il pense, raisonne et travaille conformément à son idée spécifique de ce qu’est la philosophie. Il y a plusieurs passages dans l’"Apologie de Socrate" qui démontrent que, selon Socrate, la philosophie est, ou, mieux, doit être, un "φιλοσοφοῦντα ζῆν". Notamment celui dans lequel Socrate explique quel est le sens de son activité et de la tâche qu’il s’est lui-même assignée, à laquelle il aime attribuer une garantie divine, non pas en vertu d’un oracle, mais bien de sa propre interprétation personnelle de l’oracle de Delphes. D’ailleurs, le verbe "φιλοσο-φεῖν" revient au début d’un autre passage, où il est aussitôt après récupéré et glosé par des verbes indiquant la fonction d’exhorter ("παρακελευόμενος"), un autre moment fondamental de l’enseignement de Socrate, et celle de démontrer: démontrer quelles sont les valeurs essentielles que les hommes négligent ou ne veulent tout simplement pas reconnaître. Socrate imagine que ses juges lui disent, s’adressant à lui, qu’ils lui permettront de sortir de prison à condition de ne plus dédier son temps au type de recherches auxquelles il se consacre, et de ne plus faire de la philosophie. La réponse de Socrate est célèbre, bien qu’elle n’ait jamais été considérée à travers notre perspective: "Athéniens, je vous salue bien et je vous aime ! Mais j’obéirai au dieu plutôt qu’à vous. Jusqu’à mon dernier souffle et tant que j’en serai capable, ne vous attendez pas que je cesse de philosopher, de vous adresser des recommandations, de faire voir ce qui en est à tel de vous qui, en chaque occasion, se trouvera sur mon chemin, en lui tenant le langage-même que j’ai coutume de tenir: Ô le meilleur des hommes, toi qui es un Athénien, un citoyen de la ville la plus considérable, de celle qui, pour le savoir et la puissance, a le plus beau renom, tu n’as pas honte d’avoir le souci de posséder la plus grande fortune possible, et la réputation, et les honneurs, tandis que de la pensée, de la vérité, de l’amélioration de ton âme, tu ne te soucies point et n’y penses même pas !". Car le premier degré de la grandeur est d’être en réalité ce que nous semblons être.   "Peut-être fallait-il qu'il en fût ainsi et je crois que les choses sont ce qu'elles doivent être. La vertu ne naît pas de l'argent, mais c'est de la vertu que naissent et l'argent et tout le reste des biens utiles aux hommes. Tu n'es pas dans le vrai, mon ami, si tu crois qu'un homme qui a tant soit peu de valeur doit calculer les chances qu'il a de vivre ou de mourir. Il ne doit, quoi qu'il fasse, considérer qu'une chose, s'il agit justement ou injustement, s'il se conduit en homme de cœur ou en lâche". Socrate se cite lui-même en évoquant le discours protreptique qu’il a l’habitude d’adresser aux Athéniens, dont la version de Platon nous est ici donnée, mais que nous possédons également selon la version qui, en dernière analyse, remonte à Antisthène. Dans la dernière partie de l’extrait, Socrate parle enfin de la vertu, en précisant qu’elle est, pour l’homme, la source de tous les biens, autant dans la sphère publique que dans la sphère privée. Grâce à cette double caractérisation de la vertu, Socrate conjugue la conception traditionnelle, héritée et développée par les sophistes, de l’"ἀρετή" en tant que bravoure et excellence, avec sa propre conception personnelle et innovante, qui confère à l’ἀρετή un sens purement éthique. Il s’agit donc d’un passage capital ayant l’objectif de caractériser le contenu du message philosophique que Socrate se propose de porter à la conscience des hommes. Et ce qu’il y a de plus caractéristique, c’est que tous ces concepts et ces éléments théoriques impliquent, voire réclament, un enracinement fort dans le vécu des hommes et de Socrate lui-même. Confronté à ces mêmes éléments doctrinaires, Aristote a plutôt mis en lumière la façon dont la recherche de Socrate vise à "définir l’universel", ainsi que la raison pour laquelle, selon les moyens dont elle se servait, elle pouvait être considérée "le principe de la science". Certes, cette conclusion est légitime, mais elle est également unilatérale si on ne la complète et ne la calibre pas avec l’autre élément fondamental qui émerge dans le récit de Platon: à savoir que la recherche de Socrate porte sur la sphère du particulier, qu’elle s’exprime et navigue plus que toute autre dans le particulier, et que le particulier est aussi bien sa base que son pilier. Il me semble qu’Aristote en est parfaitement conscient. Cependant, son jugement est totalement orienté vers le stade de la réalisation et de l’accomplissement objectif de la science. Socrate est, avant toute chose, le premier philosophe ayant théorisé la sphère de l’intersubjectivité et ayant établi le rapport, constitutif de la recherche philosophique, entre un Je et un Tu. Mais il est en même temps le premier philosophe de la subjectivité, car, grâce à lui, la figure de l’individu se dictant à soi-même des lois, cherchant ses semblables à qui il pourra se mesurer, et parvenant à s’opposer à la "polis", émerge de toutes ses forces. Cette dernière opposition est également significative pour comprendre toute l’étendue de la nouvelle relation que Socrate noue entre la philosophie et la vie. Socrate représente, en effet, la première forme de dépassement intégral de la "polis", et cela est d’autant plus significatif qu’il n’a pas l’intention de s’opposer d’une façon radicale aux principes sur lesquels elle est édifiée. Il en accepte le canon fondamental d’obéissance à la loi, il participe constamment à la vie en communauté, et il subit sereinement la condamnation à mort. Cependant, Socrate est le premier véritable représentant d’une "polis" métapolitique, c’est-à-dire d’un groupe de penseurs formant au sein de la "polis" un corps à part, doté d’un nouveau code éthique qui ne coïncide plus avec celui de la cité.   "Examinant donc cet homme, dont je n’ai que faire de vous dire le nom, il suffit que c’était un de nos plus grands politiques, et m’entretenant avec lui, je trouvai qu’il passait pour sage aux yeux de tout le monde, surtout aux siens, et qu’il ne l’était point. Après cette découverte, je m’efforçai de lui faire voir qu’il n’était nullement ce qu’il croyait être et voilà déjà ce qui me rendit odieux à cet homme et à tous ses amis, qui assistaient à notre conversation". Dans l’"Apologie", Socrate énonce les trois maximes fondamentales qui régissent sa conception éthique. Il est suffisant d’examiner à cette occasion la première, car elle concerne la vie, ou pour mieux dire, l’exact opposé de la vie, la mort, afin de montrer que le discours tissé par Socrate autour de la vie et de la philosophie, qui sont étroitement imbriquées, possède une portée existentielle extrêmement réelle et concrète. Socrate imagine que quelqu’un parmi ses juges lui demande s’il n’éprouve pas de la honte pour s’être consacré à une activité ("διατριβή") à cause de laquelle il se retrouve aujourd’hui en danger de mort. Bien évidemment, une telle activité n’est autre que la philosophie, "vivre en philosophant". La réponse de Socrate est exemplaire autant pour sa clarté que pour les significations qu’elle véhicule: "Quant à moi, à celui-ci je serais en droit de répliquer par un juste raisonnement: "Homme, ce n’est pas parler comme il faut que d’imaginer, pour quelqu’un qui est bon à quelque chose si peu que ce soit, une obligation de calculer ses chances de vivre ou de mourir. De ne pas au contraire envisager ceci seulement, quand il agit, si son action est juste ou injuste, et si c’est une œuvre d’homme de bien ou de méchant". De Homère à Socrate, le sens du concept de "αἰσχρόν" (honteux) a pourtant bien changé, comme le démontre avec beaucoup de précision la deuxième maxime morale de Socrate, qui illustre la nouvelle signification conférée par le philosophe à ce concept, et déploie la deuxième antithèse éthique fondamentale, celle entre "καλόν" (le bien) et "αἰσχρόν" (la honte), qui complète le sens et la portée de la première. Ces deux concepts représentent la valeur et la non-valeur considérées sous leur aspect subjectif, c’est-à-dire dans le comportement que l’homme offre au regard des autres hommes, la lumière du bien et l’obscurité du mal en tant qu’ils se manifestent dans un certain comportement spécifique, et que nous dénommons le "beau", qui subjectivement correspond au "bien", "ἀγαθόν" et l’abject". Or, pour Achille, le "αἰσχρόν" n’exprimait pas encore l’"abject", interprété dans le sens éminemment éthique de la philosophie de Socrate, mais le comportement simplement "honteux", car contraire à l’honneur et entachant la gloire du héros. L’acharnement de Socrate à vouloir tout examiner et tout justifier, en interrogeant chaque élément de la réalité, ne pouvait épargner la vie et le fait de vivre: et le contrepoids de la construction d’un nouveau concept de vie consiste, avant tout, à porter la vie devant le tribunal de la raison, du "λόγος", d’où découle la dépréciation de la vie considérée en tant que telle, dans sa simplicité. Ceci est confirmé par la récurrence du terme clé, "βιωτός", à un endroit crucial du "Criton" dans lequel Socrate est amené à examiner de manière critique les raisons que l’ami Criton lui expose afin de le convaincre de s’échapper de prison. Il les soumet à une rigoureuse analyse inspirée des principes fondamentaux de sa philosophie et il met en lumière l’existence de conditions fondamentales, autant pour le corps que pour l’âme, sans lesquelles ils ne peuvent vivre ni l’un ni l’autre. Plus loin, dans le discours des Lois, lorsqu’est envisagée l’éventualité indécente d’une évasion de prison par Socrate, la question fondamentale resurgit à nouveau, à savoir si une vie de ce genre, une vie que Socrate se sentirait alors contraint de vivre, serait digne. "Peu m'importe la mort !".    "Mais, Athéniens, la vérité est qu’Apollon seul est sage, et qu’il a voulu dire seulement, par son oracle, que toute la sagesse humaine n’est pas grand chose, ou même qu’elle n’est rien et il est évident que l’oracle ne parle pas ici de moi, mais qu’il s’est servi de mon nom comme d’un exemple, et comme s’il eût dit à tous les hommes. Le plus sage d’entre vous, c’est celui qui, comme Socrate, reconnaît que sa sagesse n’est rien". Il est évident que dans ce passage de l’Apologie, tout comme dans les passages parallèles et complémentaires du "Criton", éthique et vie philosophique se rencontrent et se conjuguent parfaitement. Mais ce lien se produit dans la mesure où la vie dont on parle et dont il est question ici est pour Socrate une vie repensée et redéfinie par la pensée, une vie que la pensée dirige et représente. De la vie qui n’est rien d’autre que vie, pur attachement à la vie, vie en tant que "datum", Socrate affirme: "Mais, vraiment, il faudrait que j’eusse un bien grand amour de la vie, si j’étais irréfléchi au point de n’être pas capable de réfléchir à ceci: vous qui êtes mes concitoyens, vous avez fini par ne pas trouver moyen de supporter mes entretiens ni mes propos. Ils ont fini au contraire par vous être un fardeau assez lourd et assez haïssable pour que vous cherchiez aujourd’hui à vous en délivrer. Seront-ils alors plus faciles à supporter pour d’autres ? Il s’en faut de beaucoup, Athéniens ! Ainsi, quelle belle vie ce serait pour moi, à mon âge, de partir pour l’exil et de vivre en changeant toujours de résidence, une ville après l’autre, expulsé de toutes !". Socrate possède une dimension théorique complexe, ancrée dans des principes forts et clairement définis, dont la nature particulière ne peut toutefois se réaliser que lorsqu’ils trouvent leur matière d’actualisation et leur instrument de contrôle dans la réalité de la vie. On peut ajouter à ce point qu’il est impossible de mener une vie philosophique sans savoir, également, ce qu’est la vie elle-même: sans avoir un point de vue sur elle. Socrate, on l’a vu, possède également ce point de vue. Il avait déjà développé ses idées à ce sujet dans un passage qui n’est généralement pris en considération que pour son contenu politique, mais qui est en réalité tout aussi important pour saisir l’idée que se faisait Socrate de la vie comprise dans un sens concret et réel : la vie dans une cité, la vie d’un homme en tant que citoyen. Et la thèse présentée dans ce passage est que la vie d’un honnête homme appelle la mort: "Sachez-le bien en effet, Athéniens. Si, depuis longtemps, j’avais entrepris de faire de la politique, il y a longtemps que ma perte serait chose accomplie et que je n’aurais pu être utile, ni à vous, ni à moi-même ! Ne vous fâchez pas contre moi si je dis ce qui est vrai. C’est qu’effectivement il n’y a pas d’homme qui doive sauvegarder sa vie, s’il se met en franche opposition à votre égard, ou à l’égard d’une autre multitude assemblée, et qu’il empêche nombre d’injustices et d’illégalités de se produire dans l’État. Il est bien plutôt forcé que celui qui aspire à combattre réellement pour la justice, mène, si peu de temps qu’il veuille sauvegarder son existence, la vie d’un simple particulier et non celle d’un homme public". Si l’on compare ce passage avec la description rassurante de Protagoras sur la vie dans la cité démocratique, régie par le "νόμος", on voit bien tout l’écart qui sépare les deux penseurs. Et le plus grand est justement celui qui revient sur le thème, que nous devrons bientôt affronter, du βίος ἀνεξέταστος. Dans ce passage également, en effet, le caractère invivable de la vie, et Socrate parle bien ici d’un caractère invivable objectif, et non pas subjectif; il parle en outre non seulement de la vie en général, mais aussi de la vie publique en société. Socrate ne suggère pas, qu’on y fasse attention, que l’alternative à une telle vie invivable serait l’exercice de la philosophie, ce qui signifierait, d’ailleurs, considérer la vie comme quelque chose d’inamendable et d’irrachetable. Il considère, en revanche, que l’alternative consiste dans la vie en philosophant, c’est-à-dire dans une sorte de déplacement continu du plan de la pensée au plan de la vie, et vice versa, ainsi que du particulier à l’universel, et vice versa, car chacun des deux, seul, est insuffisant. "Je suis le taon qui, de tout le jour, ne cesse jamais de vous réveiller, de vous conseiller, de morigéner chacun de vous et que vous trouvez partout, posé près de vous".   Bibliographie et références:   - Aristote, "Metaphysica" - Aristoxène de Tarente, "Vie de Socrate" - Aristote, "Éthique à Nicomaque" - Cicéron, "Tusculanae disputationes" - Augustin, "De civitate Dei" - Platon, "Apologie de Socrate" - Xénophon, "Apologie de Socrate" - Diogène Laërce, "La vie de Socrate" - Thucydide, "Discours funèbre" - Luc Brisson, "La vie de Socrate" - Émile Bréhier, "Histoire de la philosophie" - Claude Mossé, "Le procès de Socrate"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Hier, 07:52:55
"Il y a deux sortes d'amour : l'amour insatisfait, qui vous rend odieux, et l'amour satisfait, qui vous rend idiot. Il faut avec les mots de tout le monde écrire comme personne. Une femme qui se croit intelligente réclame les mêmes droits que l'homme. Une femme intelligente y renonce. Moi, c'est mon corps qui pense. Il est plus intelligent que mon cerveau. Il ressent plus finement, plus complètement que mon cerveau. Toute ma peau a une âme. Mon ami, mon amant, mon cher compagnon des heures furieuses où nous n'entendions d'autre bruit que celui de nos souffles écrasés l'un dans l'autre, je vous le demande, cela est-il possible ? Et si vraiment cela est, si vous n'êtes plus à mes côtés qu'une ombre tendre, qu'une image pâle et voûtée de mon amour, quelle aberration me défendit de prévoir ce qui arrive ? J'ai vingt-huit ans, vous en avez cinquante, et votre âge mûr fut si brillant, si impatient et si piaffeur que j'espérais plus d'une fois, ô mon amour, que je souhaitais pour vous la cinquantaine assagie. Vœu néfaste et qu'un dieu ironique entendit ! Vous voilà tout d'un coup, magiquement, irréparablement, pareil à mon souhait imprudent : un vieillard ! Ternie, l'eau sombre et couleur d'étang de vos yeux, et flétrie cette bouche où se caressait ma bouche, et détendus, autour de moi, ces beaux bras forts. Me voici jeune et punie, et privée de ce que j'aime en secret d'une ferveur si brûlante, et je me tords ingénument les mains devant mon désastre, devant la statue mutilée de mon bonheur". Colette, femme affranchie par excellence. Elle s'est émancipée du mariage, a rejeté les conventions sociales. Par le biais de l'écriture. Et de la sexualité. Insaisissable Colette. Colette l'amoureuse, exploitée par un mari volage et mercantile, ou Colette la scandaleuse, qui danse à moitié nue sur les scènes du music-hall ? Colette l'émancipée, qui multiplie les aventures et ose afficher sa bisexualité, ou Colette l'antiféministe, qui refuse tout engagement. Colette, symbole d'une France provinciale, passéiste et vichyste ou Colette, figure de la femme moderne, indépendante et rebelle. Tour à tour romancière, mime, auteur dramatique, journaliste, comédienne, critique de théâtre, marchande de produits de beauté, scénariste, Colette a mené sa vie tambour battant, comme elle l'entendait. Au point que cette existence singulière, hors des sentiers battus, a parfois fait de l'ombreau travail de l'écrivain, l'un des plus grands du XXème siècle , reconnu entre tous comme la pionnière de l'autofiction. Et pourtant l'une et l'autre, la vie et l'oeuvre sont indissociables, se nourrissant sans cesse. Elle est née le 28 janvier 1873, à Saint-Sauveur en Puisaye dans l'Yonne, aux confins de la Bourgogne et du Morvan. Sa mère, familièrement baptisée "Sido", femme énergique, intelligente et cultivée, spontanée, généreuse, était née à Paris en 1835, avait épousé Robineau-Duclos, un gentilhomme fermier dont elle était devenue la veuve pour, en 1865, se remarier avec Jules-Joseph Colette. Ce Toulonnais qui était passé par Saint-Cyr, avait fait la campagne de Kabylie, la guerre de Crimée, la guerre en Italie où, capitaine de zouaves, il avait été blessé à la bataille de Magenta en 1859 et amputé de la jambe gauche. Il avait dû, en 1860, dès trente ans, se contenter d’un modeste emploi sédentaire, celui de percepteur du canton de Saint-Sauveur. "J'aime le courage féminin, son ingéniosité à toujours organiser une vie blessée. Les hommes sont faux. Il est bon de traiter l'amitié comme les vins et de se méfier des mélanges".   Cet homme à l’accent chantant, était gai, attentif, galant, empressé. Il était assez cultivé, une bibliothèque aussi importante que celle de la maison familiale n’étant pas courante au XIXème siècle et dans le milieu qui était le sien, et ce doux rêveur avait même des velléités d’écrivain. Le père, très tôt, la considéra comme une grande fille et lui fit découvir le monde des livres, lui faisant lire Balzac dès l’âge de six ans puis Hugo, Labiche et Daudet. Sa mère lui transmit son goût de la liberté, sa passion pour toutes les formes de la vie, son amour de la nature et sa naturelle sagesse. Son heureuse enfance rurale lui donna sa compréhension instinctive des animaux, son sens de l'observation et sa luxuriante et presque païenne sensualité. Gabrielle Colette a eu une éducation hors du commun pour l’époque, enfance des enfants villageois qui avaient besoin non pas de jouets mais de livres. La fin des années 1880 fut marquée par des difficultés matérielles aiguës. Le percepteur se révéla mauvais gestionnaire de l'héritage de son épouse, et les Colette, en 1890, après avoir été contraints de vendre aux enchères une partie de leurs biens, quittèrent Saint-Sauveur. Elle aimait, depuis l’âge de quatorze ans, un ami de son père, Henri Gauthier-Villars, alias Willy, qui avait perdu sa femme dont il avait eu en 1892 un enfant appelé Jacques, et qui venait à Châtillon-Coligny où il l’avait mis en nourrice pendant quelques mois. C’était un homme à femmes, un Don Juan notoire, un noceur aux fantaisies très voyeuristes. Le capitaine Jules Colette voulut croire qu’il était un noceur repenti et jeta littéralement la délicieuse sauvageonne qu’était sa fille dans les bras de ce vieillard, en dépit du désaccord de sa mère. En 1891, des fiançailles officieuses eurent lieu, mais elles durèrent longtemps à cause des résistances de la famille Gauthier-Villars qui aurait préféré une riche et digne héritière alors que Sidonie Gabrielle n’aurait pas de dot. Le mariage fut célébré très modestement le 15 mai 1893, à Châtillon Coligny.Sidonie Gabrielle, à l’âge de vingt ans, se sépara donc de ses parents chéris pour s’établir dans la garçonnière d eWilly, 55, quai des Grands Augustins. Il s’employa à initier à l’amour et à ses perversions cette "fille maladroite" dont il allait faire un prodige de libertinage, sans qu’elle ressentît de dégoût. Il était le patron d'une véritable "industrie littéraire" qui produisait des romans licencieux ou humoristiques, chroniques mondaines et critiques musicales. À la tête d'une écurie de jeunes talents, qui jouaient pour lui les "nègres", Willy règnait en maître sur la bohème parisienne. "On t'a dit qu'en ton absence je vivais seule, farouche et fidèle, avec un air d'impatience et d'attente ? Ne le crois pas. Je ne suis ni seule, ni fidèle. J'aime te braver quand tu es loin. Et ce n'est pas toi que j'attends".   Pour la jeune Bourguignonne, née vingt ans plus tôt à Saint-Sauveur-en-Puisaye, l'immersion soudaine dans ce microcosme à la fois chic et frelaté, conjuguée à la découverte rapide des infidélités de son époux, est un choc. Elle manque alors de mourir, suite semble-t-il à une grave dépression. Parce qu'elle se faisait mal à sa vie, loin de ses racines, elle se mit à raconter son enfance à son mari. Willy comprit vite toute la richesse de ces souvenirs et lui conseilla de les coucher par écrit. Il ne fit d'abord rien de ces cahiers qui devaient fournir le matériau des premiers "Claudine". Puis il comprit qu'il y avait chez sa femme, titulaire du brevet élémentaire, un talent littéraire insoupçonné. La nostalgie du pays natal et l'intelligence d'un Pygmalion plus ou moins de fortune révélèrent Colette à elle-même et ce qui devait être sa destinée, écrire. Alors, la scène littéraire s'ouvrit bientôt à elle. Son sens inné de la représentation fit le reste. Le premier "Claudine à l'école" (1900) trouva son public. Willy, publicitaire avisé qui avait avant l'heure le génie de la mercatique, exploita le filon en conjuguant déclinaisons en série des "Claudine" et produits dérivés à l'effigie de l'héroïne créée, sous son label, par sa femme. Voilà Willy s'enrichissant du labeur de Madame, qu'il trompe gaillardement, l'adultère étant à l'époque un sport national. Le piège s'était refermé sur Sidonie-Gabrielle. C'est sous les conseils de Willy qu'elle se lance, en 1894, dans la rédaction de ce qui deviendra "Claudine à l'école". Des souvenirs de la"communale" un peu échauffés, sur les conseils du maître, de patois, de gamineries et d'amours lesbiennes. C'est à ce moment-là sans doute que sa créature, qu'il enfermait dans son bureau pour un meilleur rendement, lui échappe. Même si l'ouvrage est signé Willy, la jeune femme trouve dans l'écriture une raison d'exister. D'aucuns d'ailleurs soupçonnent qu'une main féminine n'est pas étrangère à cette oeuvre originale, qui a le talent de créer un style. Suivent en effet trois autres titres dans la série des "Claudine", fruit de la collaboration des époux. Si le manuscrit original de "Claudine à Paris" est manquant, ceux de "Claudine en ménage" et de "Claudine s'en va" attestent que Willy intervenait abondamment dans l'œuvre, pour en pimenter le récit et ménager des piques à ses rivaux littéraires. Il donnait également des consignes de correction dont il semble que Colette ait de moins en moins tenu compte. Le succès de "Claudine", dès le premier titre, est inouï. Le livre est décliné au théâtre, au cinéma et à travers une multitude de produits dérivés notamment les fameux "cols" Claudine. A y regarder de plus près, la fascination exercée par le personnage de Claudine révèle bien des ambiguïtés.   Claudine, femme enfant, amoureuse soumise à Renaud, ou femme fatale, tentée par la rousse Rézi, c'est en fait Colette qui coupe ses longs cheveux à la demande de Willy, expérimente les idylles saphiques et se découvre écrivain. Le parcours de Colette est celui d'une émancipation, affranchissement progressif des chaînes du mariage, le divorce d'avec Willy est prononcéen 1907 et des normes sociales. Et cela passe par le biais de l'écriture, de la libération du corps et de la sexualité. En publiant "Dialogues de bêtes" (1904), l'écrivain, qui signe encore Colette Willy, devient Colette, créatrice d'une langue riche et gourmande, touffue et jouissive, métaphorique et animale. Une écriture féminine ? En même temps, Colette, visage de chat et hanches lourdes, danse chez Natalie Barney, une poétesse américaine, figure de proue de la communauté lesbienne parisienne. Elle rencontre "Missy", la marquise de Morny, avec qui elle entretient une liaison, et entame une carrière théâtrale. Ses performances, dans "Rêve d'Égypte" 1907, où elle apparaît aux côtés de Missy, ou dans "La Chair" (1908), où elle révèle un sein laiteux, sont sujettes à scandale. Colette y gagne une réputation de provocatrice, mais surtout son indépendance, économique d'abord, sociale ensuite. Ces multiples activités, les tournées en province, conjuguées à un infatigable labeur d'écriture, sont le prix à payer pour sa liberté. Son remariage, en 1912, avec le baron Henry de Jouvenel, journaliste, homme de pouvoir et homme à femmes, ne marque pas un retour au foyer. Colette ne supporte pas longtemps les exigences de la vie de couple et, malgré la naissance d'une fille, en 1913, l'amour conjugal ne résiste pas aux tromperies d'Henry ou à la liaison incestueuse qu'entretient Colette avec son beau-fils, Bertrand de Jouvenel. Le second divorce, en 1924, est pour elle l'occasion d'un nouveau départ. À plus de cinquante ans, elle entame sa dernière grande aventure avec Maurice Goudeket, un joaillier amateur d'art de quinze ans son cadet, qui restera son compagnon jusqu'à la dernière heure. En 1932, Colette publie "Le Pur et l'Impur ", œuvre essentielle dans laquelle elle développe sa conception du rapport entre les sexes et consacre des pages remarquées à l'homosexualité. Elle y défend le lesbianisme, dont elle met en avant le rôle consolateur mais condamne sévèrement les "unisexuelles" masculines, qui se complaisent dans le drame et la culpabilité. Pour Colette, il ne peut y avoir de perversion là où il y a acceptation du corps et de ses désirs. Ce qu'elle refuse en revanche, c'est l'injonction normative. Colette est insensible à la différence des sexes, elle qui ne veut se laisser guider que par son instinct. En revanche, elle ignore le militantisme et déteste les féministes. Le refus du féminisme, c'est aussi le refus de toute forme d'engagement, le rejet des idées générales au profit de l'expérience personnelle. Indifférente au politique, elle en méconnaît, parfois dangereusement, les enjeux.   En 1936, sa nouvelle "Bella-Vista" paraît dans Gringoire aux côtés d'attaques antisémites contre le président du Conseil Léon Blum et son ministre de l'Intérieur Roger Salengro. En 1941, c'est "Julie de Carneilhan" qui paraît dans le même hebdomadaire, désormais ouvertement profasciste. En 1942, un article, "Ma Bourgogne pauvre", publié dans "La Gerbe" , revue collaborationniste, sert de caution, à l'insu de son auteur, à une revendication allemande sur la province. De fait, pendant l'Occupation, Colette, qui souffre d'arthrose et peine à se déplacer, se soucie plus du rationnementque de la politique, et verse dans le pétainisme le plus conforme. Pourtant, son époux, d'origine juive, est arrêté en1941 et risque la déportation. Colette devra mettre en œuvre tout son réseau de relations, elle fait appel en particulier à Robert Brasillach pour obtenir sa libération, en février 1942. Quelques mois plus tard, elle répond néanmoins à l'invitation de l'ambassadeur allemand à Paris Otto Abetz. Aveuglement ou lâcheté. Période trouble et peu glorieuse. Après la guerre, Colette devient notre Colette. Recluse dans son appartement du Palais-Royal, installée sur son lit-divan, l'idole préside aux destinées du prix Goncourt, reçoit la jeune génération montante et continue d'écrire jusqu'à sa mort en 1954. Deuxième femme à avoir bénéficié d'obsèques nationales, Colette, la scandaleuse, était devenue l'ambassadrice d'une certaine France, qui se reconnaissait en elle. Seule l'Église lui refusa une absolution, qu'elle n'avait d'ailleurs pas souhaitée. La demande d'enterrement religieux, formulée par son époux, fut rejetée. Ce que l’on retient de Colette et de ses œuvres est son originalité en terme d’objets d’étude. Son style recherché sublime sa région natale, la Bourgogne. De plus, ses écrits sont sensuels et synesthésiques. Elle est aussi considérée comme une pionnière de l’autofiction, elle qui s’est toujours mise en scène dans ses romans. Il y a, de fait, un cas Colette. L'écrivain, incarnation d'un certain "génie féminin", qui a su accéder aux plus hauts honneurs de la République, à une époque où les femmes y étaient rarement conviées, sans jamais renier sa liberté, et en assumant totalement, jusqu'au bout, ses choix.   Bibliographie et références:   - Marie-Jeanne Viel, "Colette au temps des Claudine" - Michèle Sarde, "Colette, libre et entravée" - Geneviève Dormann, "Amoureuse Colette" - Herbert Lottman, "Colette" - Claude Francis et Fernande Gontier, "Colette" - Jean Chalon, "Colette, l'éternelle apprentie" - Michel del Castillo, "Colette, une certaine France" - Hortense Dufour, "Colette, La vagabonde assise" - Sylvain Bonmariage, "Willy, Colette et moi" - Madeleine Lazard, "Colette "- Dominique Bona, "Colette et les siennes" - Marine Rambach, "Colette pure et impure"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Hier, 07:52:47
"L'écrivain ne dit que par une habitude prise dans le langage insincère des préfaces et des dédicaces: "mon lecteur". En réalité, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L'ouvrage de l'écrivain n'est qu'une espèce d'instrument optique qu'il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n'eût peut-être pas vu en soi-même". Auteur génial et dandy, Marcel Proust a marqué la fin du XIXème siècle et la littérature mondiale par son œuvre éblouissante. Élevé dans un milieu bourgeois, cultivé et marqué par un entourage féminin, le jeune Marcel se lance d’abord dans des études de droit, puis de lettres, pour finir par intégrer le milieu artistique et mondain de Paris. Là, il commence une carrière de journaliste-chroniqueur, voyageant en Europe, travaillant à ses heures à un roman qui semble ne jamais pouvoir s’achever. La mort de sa mère déstabilise encore sa personnalité sensible et inquiète. Son activité littéraire s'intensifie alors, et c'est dans la solitude de sa chambre aseptisée qu'il crée l'un des romans occidentaux les plus achevés, "À la recherche du temps perdu". Entre temps, il s’insurge contre la méthode critique de Sainte-Beuve, alors très en vogue. Marcel Proust reçoit en 1919 le prix Goncourt pour "À l'ombre des jeunes filles en fleurs", le deuxième volet de la "Recherche". Dans l'ensemble de son œuvre, il questionne le rapport entre temps, mémoire et écriture, tout en suivant les personnages récurrents comme Albertine, Mme de Guermantes. Connu pour la longueur de ses phrases parsemées de relatives au rythme dit asthmatique, Marcel Proust reste une référence et un monument incontestable de la littérature française. C'est l'écrivain de la nostalgie. Pour ceux qui aiment la littérature, l’œuvre "À la recherche du temps perdu" est une œuvre d’art parfaite. Personne d’autre a fait preuve d’une maîtrise aussi délicate à l’heure d’évoquer le passé et de l’amener au présent. Peu nombreux sont les auteurs qui ont si bien camouflé une autobiographie sous forme de roman. Aux côtés de Joyce et de Kafka, Marcel Proust fait partie des précurseurs du roman contemporain. Son œuvre littéraire navigue entre le mouvement moderniste et le mouvement avant-gardiste tout en comportant parfois quelques touches de la pensée existentialiste. Nous n’apprécions alors pas simplement son talent d’écrivain. Sa profondeur psychologique est aussi évidente. L'auteur nous parle des malheurs du passé, de la frustration et de la brièveté de l’illusion. Il a analysé minutieusement sa vie. Il a peint comme personne le portrait d’une société dans une chronique singulière composée de sept tomes. Nous nous souvenons du moment au cours duquel Marcel Proust trempe une madeleine dans une infusion de thé, un geste qui l’embarque dans un souvenir de son enfance. En fin de compte, le souvenir était le seul moyen de rester connecté à la vie. Malade, il s’est isolé du monde à l’âge de trente-sept ans. Il a formé sa propre chrysalide dans une chambre recouverte de liège et humidifiée avec de l’encens afin de soulager son asthme. Emmitouflé dans des manteaux et écharpes, il a créé feuille après feuille cette œuvre dont nous pouvons aujourd’hui profiter, tableau ironique d'une époque dans un roman à clef.   "Ce qu'il y a d'admirable dans le bonheur des autres, c'est qu'on y croit. Il n'y a pas de réussite facile ni d'échec définitif. Savoir qu'on n'a plus rien à espérer n'empêche pas de continuer à attendre. Le souvenir d'une certaine image, n'est que le regret d'un certain instant". Évoquer l'enfance privilégiée de Marcel Proust serait inexact. Mieux vaut parler d'enfance protégée, s'il est vrai que Proust vit ses premières années s'écouler dans un univers ouaté grâce à la tendresse vigilante d'une mère adorée. Jeanne Weil appartenait à une famille juive, d'origine lorraine et de solide fortune: délicate et cultivée, elle entoura de son immense affection ses deux fils, Marcel et Robert. On sait avec quelle impatience, avec quelle angoisse Marcel attendait le soir le baiser maternel. Cette sensibilité presque maladive le trahira toujours. Son père, le professeur Adrien Proust, médecin réputé, était un homme froid mais bon, désarmé par ce fils aîné à la santé fragile, qui, à l'âge de neuf ans, a sa première crise d'asthme. Les années d'enfance se passent dans quatre décors familiers aux lecteurs d'"À la recherche du temps perdu". Le premier décor est la maison bourgeoise du boulevard Malesherbes ainsi que les jardins des Champs-Élysées, où, chaque après-midi, l'on conduit Marcel. Le deuxième est Illiers, où la famille Proust va en vacances et qui deviendra Combray. Le troisième est la demeure de l'oncle Louis Weil à Auteuil, chez qui l'on se rend par les jours de chaleur. Le quatrième est Trouville ou Dieppe, plus tard Cabourg, sa belle plage et surtout son Grand Hôtel. Marcel Proust nait à Paris, le 10 juillet 1871. Les deux familles de l’enfant ont des origines bien différentes et rien ne laissait prévoir leur rapprochement. Le père de Marcel, Adrien, est issu de la petite bourgeoisie catholique provinciale, il est le fils d’un commerçant qui tenait une épicerie-mercerie à Illiers en Eure-et-Loir. Sa mère, Jeanne Weil, est la fille d’un riche agent de change d’origine juive alsacienne. Il y a donc loin entre les demeures parisiennes spacieuses et cossues de la famille Weil et la modeste maison natale du docteur Proust à Illiers. Le bébé qui vient au monde est si faible que son père craint qu’il ne soit pas viable. L’enfant est baptisé à l’église Saint-Louis-d’Antin à Paris. Catéchisme et première communion suivront mais ne laisseront pas chez Marcel d’empreinte religieuse. Ses parents ont toujours évité d’aborder en famille les questions de croyance et l’enfant en gardera une indifférence apparente. Très tôt, Marcel concentre son amour sur sa mère, avec plus de force encore après la naissance d’un frère cadet, Robert, en 1873, rival à évincer pour rester l’unique bénéficiaire de l’amour maternel. Les relations de Marcel avec son jeune frère seront affectueuses, mais jamais intimes.   "L'intelligence n'est pas l'instrument le plus subtil, le plus puissant, le plus approprié pour saisir le vrai. C'est la vie qui peu à peu, cas par cas, nous permet de remarquer que ce qui est le plus important pour notre cœur, ou pour notre esprit, ne nous est pas appris par le raisonnement mais par des puissances autres". En 1873, les Proust quittent l’appartement qu’ils occupent rue Roy pour s’installer dans un bel immeuble, boulevard Malesherbes, dans lequel ils resteront jusqu’en 1900. À neuf ans, lors d’une promenade au Bois de Boulogne, Marcel est victime d’une soudaine crise d’asthme extrêmement violente. Son père assiste impuissant aux efforts épuisants de son fils pour reprendre son souffle et pendant un instant il craint le pire. La crise finit heureusement par se calmer, mais l’asthme chronique va s’installer et le jeune garçon, contraint à de fréquents repos, aura tendance à se replier alors sur lui-même, développant des tendances à l’introspection. Chaque année, les Proust quittent Paris pour accomplir un pieux pèlerinage familial à Illiers où se trouve la maison de Mme Amiot, la sœur aînée du Docteur Proust. Elle a épousé Jules Amiot marchand drapier, lui a donné trois enfants, puis, son devoir accompli, a décidé de ne plus quitter Illiers, puis sa maison, puis sa chambre, et enfin son lit. Elle sera tante Léonie dans "Du côté de chez Swann". Dans "La Recherche", le narrateur n’emprunte pas seulement ses souvenirs à ses séjours à Illiers, mais également aux vacances passées dans la vaste maison de campagne que possède M. Weil, son grand-oncle maternel, à Auteuil, rue La Fontaine, où Marcel s’installe alors avec ses parents dès le printemps venu lorsque les crises d’asthme ne le menacent pas trop. Mais bientôt il faudra renoncer à Auteuil pour des séjours en Normandie, à Dieppe ou à Cabourg, où le climat est plus propice à la santé du jeune Marcel. Afin de lui éviter des promiscuités vulgaires, il est inscrit au cours Pape-Carpentier. L’école primaire pratique une pédagogie très innovante fondée sur l’écoute et l’observation des enfants. Il restera deux ans. Il se lie avec Jacques Bizet, le fils du compositeur, puis il entre, en 1882, au lycée Fontanes, l’un des plus réputés de Paris, qui prendra l’année suivante le nom de Condorcet. Ce lycée accueille alors les enfants de la bourgeoisie financière et commerçante de l’ouest de Paris. Ainsi, les élèves appartiennent souvent à des familles fortunées où certains membres israélites exercent une forte influence. Les professeurs ont aussi la réputation d’être peu dogmatiques, ouverts et originaux dans leur manière d’enseigner. Il redouble sa classe de cinquième et est inscrit au tableau d'honneur pour la première fois en décembre 1884. Il est souvent absent à cause de sa santé fragile, mais il connaît déjà Victor Hugo et Musset par cœur, comme dans "Jean Santeuil". S’il excelle en cours de français, il est piètre élève en mathématiques.   "Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. Si un autre me ressemble, c'est donc que j'étais quelqu'un. L’absence n’est-elle pas, pour qui aime, la plus certaine, la plus efficace, la plus vivace, la plus indestructible, la plus fidèle des présences ?" Après les heures de lycée ainsi que les jeudis et dimanches après-midi, il va jouer aux Champs-Élysées où il tient sa cour, retrouvant des amis qu’il étonne par sa vivacité d’esprit. Doué d’une surprenante mémoire, il déclame devant ses camarades, charmés mais un peu déconcertés, des vers de ses poètes favoris, Musset, Lamartine, Racine, Baudelaire. Aux jeux, il préfère la conversation avec ses camarades auxquels il confie les idées tumultueuses qui emplissent son esprit. Marie Bénardaky, fille d’un diplomate polonais, est sa camarade préférée et Marcel est souvent invité à goûter chez elle, mais les parents de Marcel n’apprécient pas la mère de la fillette qui a mauvaise réputation et il doit cesser de la voir. On notera dans la "Recherche" une ressemblance évident eentre Mme Bénardaky et ses familiers et "Odette" et son salon louche. Il cessa de voir Marie de Benardaky en 1887, les premiers élans pour aimer, se faire aimer par quelqu'un d'autre que sa mère avaient donc échoué. C'est la première jeune fille, de celles qu'il a tenté de retrouver plus tard, qu'il a perdue. Les premières tentatives littéraires de Proust datent des dernières années du lycée. Plus tard, en 1892, Gregh fonde une revue, avec ses anciens condisciples de Condorcet, "Le Banquet", dont Proust est le contributeur le plus assidu. Commence alors sa réputation de snobisme, car il est introduit dans plusieurs salons parisiens et entame son ascension mondaine. Il est ami un peu plus tard avec Lucien Daudet, fils du romancier Alphonse Daudet, qui a six ans de moins que lui. L'adolescent est alors fasciné par le futur écrivain. Ils se sont rencontrés au cours de l'année 1895. Leur liaison, au moins sentimentale, est ainsi révélée par le journal de Jean Lorrain. C’est durant son année de rhétorique, 1887-1888, que Marcel ressent ses premières attirances pour les garçons. C’est donc pendant cette période que se sont alors constituées, simultanément, sa vocation littéraire et sa sensibilité sexuelle.   "Car bien souvent, pour que nous découvrions que nous sommes amoureux, peut-être même pour que nous le devenions, il faut qu'arrive le jour de la séparation. L'absence n'est-elle pas ainsi pour qui aime, la plus certaine, la plus efficace, la plus vivace, la plus indestructible, la plus fidèle des présences ?" Inverti, le jeune Marcel Proust l’est certainement, mais il ne reconnaîtra jamais ouvertement la vraie nature de ses penchants. Il a toujours été tourmenté par son homosexualité, un état qui était très mal accepté par la société de l’époque et, à plus forte raison, par le milieu bourgeois dont il est issu et qu’il fréquente. Marcel, exalté, croit un moment trouver en Jacques Bizet l’ami de cœur et peut-être un peu plus mais celui-ci le repousse fermement. Il se tourne alors vers Daniel Halévy, cousin de Jacques Bizet, qui avouera son malaise en présence de cet adolescent languide "aux immenses yeux orientaux" et qui le repousse également. Pour se remettre de ses échecs, Marcel passe l’été chez son oncle à Auteuil et se réfugie dans la lecture. Plus tard, il confiera à un ami avoir éprouvé alors la passion pour une courtisane célèbre, Laure Hayman, surnommée la "déniaiseuse de jeunes ducs". Avec l’enthousiasme de la jeunesse, il se croît amoureux, se ruine en fleurs pour elle. Puisqu’il ne rencontre que peu de succès auprès de ses condisciples, il décide de s’attaquer au monde littéraire, de pénétrer les salons parisiens, très en vogue à cette époque. Introduit dans plusieurs d’entre eux, il entame son ascension mondaine. Grâce à ses deux amis de Condorcet, Baignères et Bizet, il accède avec gourmandise, aux salons de Mmes Baignères et Strauss. Cette dernière deviendra une de ses plus fidèles amies. C’est chez elle qu’il rencontre Charles Haas. Proust est subjugué par la remarquable ascension sociale du personnage. Haas est amoureux de la marquise d’Audiffret dont on retrouvera certains traits chez "Odette de Crécy". C’est à cette époque que nait la réputation d'homme dilettante et snob de Marcel Proust qui le poursuivra toute sa vie. En novembre 1889, il incorpore le soixante-seizième régiment d’infanterie à Orléans, il a dix-huit ans. Sa santé toujours délicate le dispense des longues marches et des corvées et le colonel du régiment veille sur lui avec une bienveillante attention. En raison de ses crises d’asthme qui risquent d’indisposer ses camarades de chambrée durant la nuit, il est autorisé à louer une chambre chez l’habitant. Les conditions de vie du soldat de seconde classe Proust sont adoucies par des officiers humains, parmi lesquels Charles Walewski, descendant de Napoléon, modèle du capitaine "Borodino".   "Tant que la lecture est pour nous l'initiatrice dont les clefs magiques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous n'aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. Nous sommes obligés, pour rendre la réalité supportable, d'entretenir en nous quelques petites folies". C'est à cette époque qu'il fait connaissance à Paris de Gaston Arman de Caillavet, qui devient un ami proche, et de la fiancée de celui-ci, Jeanne Pouquet, dont il est alors très amoureux. Il s'inspire de ces relations pour les personnages de "Robert de Saint-Loup" et de "Gilberte". Rendu à la vie civile, il suit à l'École libre des sciences politiques les cours d'Albert Sorel et d'Anatole Leroy-Beaulieu. Il propose à son père de passer les concours diplomatiques ou celui de l'École des chartes. Plutôt attiré par la seconde solution, il écrit au bibliothécaire du Sénat, Charles Grandjean, et décide d'abord de s'inscrire en licence à la Sorbonne, où il suit les conférences d'Henri Bergson, son cousin par alliance, au mariage duquel il est garçon d'honneur et dont l'influence sur son œuvre a été parfois jugée importante, ce dont Proust s'est toujours défendu. Marcel Proust est licencié ès lettres en mars 1895. La fortune familiale lui assure une existence facile et lui permet de fréquenter les salons du milieu grand bourgeois et de l'aristocratie du faubourg Saint-Germain et du faubourg Saint-Honoré. Il fait la connaissance du fameux Robert de Montesquiou, grâce auquel il est introduit entre 1894 et le début des années 1900 dans des salons ainsi plus aristocratiques, celui de la comtesse Greffulhe, cousine du poète et belle-mère de son ami Armand de Gramont, duc de Guiche, de Mme Hélène Standish, née de Pérusse des Cars, de la princesse de Wagram, née Rothschild, et enfin de la comtesse d'Haussonville. En mondain dilettante, Il y accumule le matériau nécessaire à la construction de son œuvre: une conscience plongée en elle-même, qui recueille tout ce que le temps vécu y a laissé intact, et se met alors à reconstruire, à donner vie à ce qui fut ébauches et signes. Lent et patient travail de déchiffrage, comme s'il fallait entirer le plan nécessaire d'un genre qui n'a pas de précédent, qui n'aura pas de descendance. Ni plus, ni moins, une cathédrale du temps. Pourtant, rien du gothique répétitif dans cette recherche, rien de pesant, de roman, rien du roman non plus, pas d'intrigue, d'exposition, de nœud, de dénouement. Labeur constant de chaque jour, plutôt de chaque nuit.   "La lecture est une amitié. Le véritable voyage ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir toujours de nouveaux yeux. Le désir fleurit, la possession flétrit toute chose". En 1893, il est enfin reçu à ses examens de droit, au grand soulagement de son père qui le somme désormais de choisir une carrière. En fait, pour Marcel, l’essentiel est d’être autorisé à poursuivre sa vie mondaine. Il doit cependant donner à son père quelques signes de bonne volonté et tente d’être stagiaire chez un avocat, mais l’expérience ne durera que quinze jours. Il émet l’idée, aussitôt abandonnée, d’entrer à la Cour des comptes, puis de préparer le concours des affaires étrangères. Il est entendu que Marcel préparera l’année suivante la licence ès lettres. Mais il est évident que sa priorité consiste à sortir et multiplier les connaissances dans la haute société du faubourg Saint-Germain, rassemblant ainsi beaucoup de matériaux qui lui seront utiles dans son futur livre. La matinée chez Mme de Villeparisis, le dîner chez la duchesse de Guermantes, puis enfin la soirée de la princesse de Guermantes sont largement inspirés des réceptions auxquelles il participe. La comtesse de Greffulhe, regardée comme la beauté la plus accomplie de la haute société, sera un des modèles d’"Oriane de Guermantes". Son mari, Henry, homme de haute taille, aux larges épaules, tyrannique et volage, est le modèle du "duc de Guermantes". Il en est ainsi pour des dizaines d’autres rencontres cruciales qui lui inspireront autant de personnages de la "Recherche". Au cours de l'été 1895, il entreprend la rédaction d'un roman qui relate la vie d'un jeune homme épris de littérature dans le Paris mondain de la fin du XIXème siècle. On y trouve l'évocation des séjours faits en 1894 et 1895 par Proust à Réveillon, propriété de Madame Lemaire. Ce livre a forte teneur autobiographique, que l'on a intitulé posthumément "Jean Santeuil", du nom du personnage principal, resta à l'état de fragments manuscrits, qui furent découverts et édités en 1952. Roman d'aventures dans lequel le héros est un jeune homme fragile, naïf et vaniteux mais dévoré d’ambition.   "Le seul véritable voyage, le seul bain de jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d'eux voit, que chacun d'eux est". L’affaire Dreyfus éclate en novembre 1897 et Proust prend aussitôt la défense de l’officier soupçonné de trahison. Il organise "Le manifeste des cent quatre". Il se trouve souvent dans des situations embarrassantes, car la presque totalité des habitants du faubourg Saint-Germain qu’il fréquente sont royalistes, nationalistes et catholiques et donc, inévitablement antidreyfusards. Sa mère partage les convictions de son fils alors que son père reste résolument antidreyfusard, ce qui participe à accroître les tensions entre le père et le fils. Au printemps 1899, Proust fait alors la connaissance d’un nouvel ami qui jouera un grand rôle dans sa vie, Antoine Bibesco. Il est séduit par cet homme, alors âgé de vingt-huit ans, qui mène une double carrière, de séducteur et de diplomate. Cette passion réciproque n’aura été que platonique et les deux hommes resteront liés jusqu’à la mort de Proust. Marcel continue de mener une vie oisive et facile que ses parents n’’acceptent pas de bon cœur. Certains incidents, telle la vue d’une photo équivoque le montrant en compagnie de son ami Lucien Daudet, déclenchent chez eux une vive colère. De plus, il ne cesse de réclamer de l’argent qu’il dépense aussitôt sans discernement. Plus grave encore, il adopte une liberté totale de mœurs et de mouvement. Sa mère, pourtant sans illusion sur les tendances de son fils, souffre beaucoup de cette attitude. Il se lève si tard qu’il déjeune seul, après sa famille, alors que l’après-midi est déjà bien engagée. Sa mère assiste à ses repas et veille avec amour sur ce fils qu’elle adore, lui pardonnant sa nonchalance et toutes ses fantaisies. Les domestiques ont reçu des instructions pour ne pas le déranger. Son père, parti tôt le matin, ne le voit que rarement. Son goût pour cette vie décalée ne le quittera jamais. Ainsi, il arrive dans les soirées alors que la plupart des invités sont déjà partis. Maladivement frileux et craignant les courants d’air, Marcel s’emmitoufle en toute saison, même par les jours les plus chauds de l’été, d’une lourde pelisse devenue légendaire, qu’il garde durant les repas. Il a abandonné la rédaction de son roman en cours d’écriture "Jean Santeuil" pour entamer la traduction de la "Bible d’Amiens" de l’écrivain et critique d’art anglais, John Ruskin, avec lequel il a beaucoup d’affinités et pour qui il ressent une profonde admiration. Ce long travail de traduction l’amène à entreprendre alors plusieurs voyages dans le nord de la France, en Belgique, en Hollande puis à Venise.    "Nos désirs vont s’interférant, et dans la confusion de l’existence, il est rare qu’un bonheur vienne justement se poser sur le désir qui l’avait réclamé. C'est parce qu'ils contiennent ainsi les heures du passé que les corps humains peuvent faire tant de mal à ceux qui les aiment". Sa mère joue un rôle déterminant dans le travail de traduction car Marcel maîtrise mal l’anglais et c’est elle qui se livre à une première traduction, mot à mot, du texte. Il est également aidé dans ce travail par une cousine de son ami Reynaldo Hahn, Marie Nordlinger. Il publie en 1900, dans la revue du Mercure de France:"Ruskin à Notre Dame d’Amiens". Sa traduction de "La Bible d’Amiens" ne paraît qu’en 1904 et celle de "Sésame et les Lys" qu’en 1906. Le succès n’est toujours pas au rendez-vous. Soudainement, Proust se déclare fatigué d’avoir consacré tant d’années à Ruskin. Le père de Proust meurt en novembre 1903. Marcel ne montre pas un immense chagrin. Il ne le dira jamais, mais il n’est pas impossible qu’il ressente une impression de lâche soulagement et de délivrance maintenant qu’il n’a plus à se justifier auprès de ce père qui ne le comprenait pas. À partir de 1900, hormis les étés qu’il passe à Trouville et à Cabourg, il ne s’éloigne plus de Paris. Pour conjurer les éventuelles crises d’asthme, il procède avant de sortir à des fumigations. Cependant sa capacité à se livrer à des efforts physiques brefs dénote alors une forte vitalité. La mort de sa mère, en 1905, l’atteint comme un drame terrible aggravé par le remords de n’avoir pas été pour elle le fils qu’elle aurait souhaité et de ne pas lui avoir rendu l’amour qu’elle lui prodiguait. Il éprouve ainsi la tentation de disparaître, non en se tuant, mais en se laissant mourir de faim. Il finit alors par se résoudre à entrer dans une maison de santé. À l’occasion de cette retraite de plusieurs mois, l’interruption de son activité littéraire lui a donné l’occasion d’approfondir ses réflexions sur la fuite du temps, et c’est alors qu’il conçoit l’immense projet de faire revivre les jours enfuis dont il a de plus en plus conscience, dans un ouvrage intitulé, "À la recherche du temps perdu". La première phrase de l'œuvre est posée en 1907. Pendant quinze années, Proust vit en reclus dans sa chambre tapissée de liège, au deuxième étage du cent-deux, boulevard Haussmann, où il a emménagé le vingt-sept décembre 1906 après la mort de ses parents. Portes fermées, Proust écrit, ne cesse de modifier, d'ajouter en collant sur les pages initiales les fameuses "paperolles"que l'imprimeur redoute tant. Plus de deux cents personnages vivent sous sa plume, couvrant ainsi quatre générations.    "Un livre est un grand cimetière où sur la plupart des tombes on ne peut plus lire les noms effacés. On arrange aisément les récits du passé que personne ne connaît plus, comme ceux des voyages dans les pays où personne n'est jamais allé. Le désir de vivre renaît en nous chaque fois que nous prenons de nouveau conscience de la beauté et du bonheur". C’est au tout début de janvier 1909 que Proust va faire l’expérience d’un des événements les plus mémorables de sa vie. Alors qu’il est dans sa chambre, frissonnant, Céleste qui fut sa gouvernante les huit dernières années de sa vie, insiste pour qu’il prenne une tasse de thé. Il finit par accepter ce breuvage qui lui est peu familier, laisse tomber négligemment un morceau de pain grillé dans sa tasse qu’il porte, tout ramolli à ses lèvres. Il demeure aussitôt immobile, attentif à une saveur qui le renvoie à certains souvenirs, lui faisant alors déclarer: "Chaque jour passant, j’attache moins de prix à l’intelligence. Chaque jour, je me rends mieux compte que ce n’est qu’en dehors d’elle que l’écrivain peut saisir quelque chose de son impression, c’est-à-dire atteindre quelque chose de lui-même". Il développe alors la théorie de la mémoire involontaire, c’est-à-dire la résurrection d’une impression jadis ressentie et si bien oubliée qu’on n’aurait jamais pensé qu’elle puisse resurgir. À l’appui de cette théorie, il cite des exemples devenus célèbres: la fameuse madeleine trempéedans la tasse de thé, bien sûr, mais aussi le choc d’une cuillère contre une assiette qui lui rappelle le bruit du marteau contre les roues d’un wagon de chemin de fer, ou un pavé de guingois qui le ramène sur une petite place vénitienne.   "Les œuvres, comme dans les puits artésiens, montent d'autant plus haut que la souffrance a plus profondément creusé le cœur. Nous ne connaissons jamais que les passions des autres, que ce que nous arrivons à savoir des nôtres, ce n'est que d'eux que nous avons pu l'apprendre". Proust entreprend alors de transposer les matériaux réunis dans un ouvrage en chantier, "Contre Sainte-Beuve", dont il a commencé la rédaction à la fin de l’automne, en un début de "La Recherche" qui deviendra "Du côté de chez Swann". Comme pour toute son œuvre, il ne cesse de reprendre des textes, de les enrichir d’incidentes, telles que le "jardin du Pré Catelan", le "côté de Méséglise", le "côté de Villebon", qui deviendra le "côté de Guermantes". Il travaille inlassablement certains portraits qui prendront place dans l’œuvre définitive dont il a désormais une vision précise du décor et des acteurs. Par ailleurs, il n’a pas abandonné l’idée de faire éditer "Contre Sainte-Beuve".À sa grande déception, le Mercure de France refuse le manuscrit et le livre ne sera publié qu’à titre posthume, en 1954. Il retourne à Cabourg les étés suivants, mais sa santé se dégrade à nouveau. Il approche de la quarantaine, c’est dire que sa vie est bien avancée puisqu’il mourra à l’âge de cinquante et un ans. Il continue à douter de sa capacité à réaliser une œuvre majeure. Il est conscient de mener une vie désœuvrée qui lui vaut une réputation de dilettante et de mondain. Ses crises d’asthme le laissent épuisé, les pertes rapprochées de son père puis de sa mère l’ont profondément affecté. C’est la période la plus sombre de sa vie. Conscient de l’inanité de cette vie de loisirs et du gâchis qui en découle, il se remet au travail avec fièvre, un rythme qu’il maintiendra jusqu’à sa mort. Le fruit de ce travail intense et désordonné va constituer le matériau qui alimentera l’écriture de "La Recherche". Durant l’été 1911, Proust s’enferme au Grand Hôtel de Cabourg avec le manuscrit de "Combray" qui deviendra plus tard "Du côté de chez Swann" et il commande sous son contrôle, une version dactylographiée. Fin juin 1912 la dactylographie de "Du côté de chez Swann" est enfin terminée. D’autres sujets préoccupent Proust. Comment publier le nouveau livre ? En combien de volumes et de parties ? Faut-il découper l’ouvrage ? Quel titre lui donner ? "Les stalactites du passé", "Les reflets du passé", "Le visiteur du passé", "Le temps perdu" et bien d’autres titres. Des éditeurs sont approchés, mais l’œuvre ne déclenche pas l’enthousiasme. Après Fasquelle, ce sont les éditions Gallimard qui refusent le manuscrit sur l’avis sec d’André Gide qui regrettera sa décision.   "Les idées sont les succédanés des chagrins. Au moment où ceux-ci se changent en idées, ils perdent une partie de leur action nocive sur notre coeur, et même, au premier instant, la transformation elle-même dégage subitement de la joie". Proust s’adresse alors à un éditeur audacieux, Bernard Grasset. Comme Gallimard, Grasset est un éditeur qui a créé sa propre maison. En peu de temps il s’est fait une place dans le monde éditorial grâce à l’originalité et l’efficacité de ses méthodes. Par l’entremise de son ami René Blum, Proust propose le marché suivant. Si Grasset accepte de publier les deux volumes à dix mois d’intervalle, il se chargera non seulement des frais d’impression mais également des frais de publicité. Grasset accepte la proposition et engage avec Proust une très active correspondance pour régler les détails. Rapidement un projet de contrat est établi, signé le onze mars 1913. L’édition se fera aux dépens de l’auteur, le livre sera vendu trois francs cinquante et l’auteur touchera un franc cinquante par exemplaire vendu. Les typographes devront sans cesse recomposer une bonne partie du texte pour tenir compte des ajouts et corrections incessants que demande Proust. C’est au cours de ces remaniements qu’il trouve les titres définitifs: "Du côté de chez Swann" pour le premier volume, "Le Côté de Guermantes" pour le second, l’ensemble portant le titre général de "À la recherche du temps perdu". L'année suivante, le trente mai, Proust perd son secrétaire et ami, Alfred Agostinelli, dans un accident d'avion. Ce deuil, surmonté par l'écriture, traverse certaines des pages de "La Recherche". La guerre éclate début août 1914 et dès la fin du mois les allemands menacent Paris. Céleste Albaret, sa fidèle gouvernante, quitte son appartement de Levallois-Perret pour s’installer boulevard Haussmann. Elle devient vite son ange gardien. Venue de sa campagne reculée de Lozère, habituée, comme elle le dira plus tard, "à se coucher avec les poules et à se lever avec les coqs", la voilà qui doit alors s’accoutumer à ne dormir que quelques heures, toujours prête à répondre aux caprices d’un maître difficile, pointilleux, exigeant. Les éditions Gallimard acceptent le deuxième volume, "À l'ombre des jeunes filles en fleurs", pour lequel Proust reçoit en 1919 le prix Goncourt. C'est l'époque où il songe à entrer à l'Académie française, où il a des amis ou soutiens tels que Robert de Flers, René Boylesve, Maurice Barrès, Henri de Régnier. En 1918, il s’installe dans un appartement situé rue de l'Amiral-Hamelin dans le seizième arrondissement de Paris. "Le Côté de Guermantes" est sorti à la fin du mois d’octobre 1920 en dépit des nombreuses fautes d’impression qui n’ont pu être corrigées à temps. La bonne société parisienne est alors moins intéressée par l’histoire que par les portraits que, sous le voile d’une fiction, le romancier a pu faire d’eux-mêmes ou de leurs amis. Ce livre vaut à Marcel Proust le statut de grand écrivain. Sa santé se détériore, il continue pourtant à travailler avec acharnement sur la première partie de "Sodome et Gomorrhe" dont il fait paraître quelques extraits dans la presse. Le volume est mis en vente le vingt-neuf avril 1921. À nouveau certains de ses amis s’irritent de se reconnaître. La deuxième partie sort au mois d’avril de l’année suivante. Ce sera le dernier ouvrage publié du vivant de Marcel Proust. Paradoxalement, les dernières semaines de sa vie seront très actives. Il ne lui reste plus que trois années à vivre et il travaille alors sans relâche la nuit à l'écriture des cinq livres programmés de "La Recherche".   "Notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres. On ne reçoit pas la sagesse. Il nous faut la découvrir soi-même, après un trajet que personne ne peut faire pour nous épargner. Soyons reconnaissants envers les personnesqui nous donnent du bonheur. Elles sont les charmants jardiniers par qui nos âmes sont fleuries". Ses sorties s’espacent de plus en plus. Au cours de la dernière qui date d’octobre 1922, il prend froid et la grippe s’installe. Proust refuse les soins de son médecin et de son frère Robert. Seuls breuvages tolérés, un peu de café et surtout de la bière fraîche que le fidèle Odilon, mari de Céleste va chercher aux cuisines désertes du Ritz. Elle le veille avec une abnégation remarquable. Bien qu’épuisée, elle refuse de quitter le chevet de son malade. Dans la nuit du dix-sept au dix-huit novembre, malgré son état de grande faiblesse, il appelle Céleste pour l’aider à travailler, ajoutant: "Si je passe cette nuit, je prouverai aux médecins que je suis plus fort qu’eux. Mais il faut la passer. Croyez-vous que j’y arriverai ?". Tous deux commencent une fastidieuse besogne de corrections et d’ajouts. À trois heures et demie du matin, à bout de force, il avoue: "Je suis fatigué, arrêtons Céleste, je n’en peux plus, mais restez là". Il lui fait alors des recommandations pratiques concernant ses papiers et ses cahiers. À l’aube, il réclame du café, puis demande à Céleste de le laisser seul. Céleste appelle le médecin qui lui fait une piqûre contre sa volonté, on lui pose des ventouses, on lui administre de l’oxygène, mais sans effet. Son frère Robert arrive et, après s’être consultés, les deux médecins décident de cesser leurs soins. Proust s’éteint le dix-huit novembre 1922 à quatre heures de l’après-midi, à l'âge de cinquante-et-un an. Ses funérailles ont lieu le vingt-et-un novembre, en l’église de Saint-Pierre-de-Chaillot, avec les honneurs militaires dus à un chevalier de la Légion d’Honneur. L’assistance est très nombreuse. Il est inhumé auprès de ses parents, dans la partie haute du Père-Lachaise, dans la division quatre-vingt-cinq.    "L’amour physique, si injustement décrié, force tellement tout être à manifester jusqu’aux moindres parcelles qu’il possède de bonté, d’abandon de soi, qu’elles resplendissent jusqu’aux yeux de l’entourage immédiat. La vie est semée de ces miracles que peuvent toujours espérer les personnes qui aiment". L'œuvre de Proust est le fruit du miracle et du bonheur. Son point de départ jaillit toujours de la coïncidence, dans l'esprit de l'écrivain, en un moment unique, d'une sensation auditive, olfactive ou visuelle et du passé. Chaque fois qu'il y a identité entre le présent et le passé, par l'intermédiaire d'un objet matériel, Proust se sent soulevé par une sorte de félicité divine qui donnera un élan nouveau à son œuvre. Cette coïncidence a pour effet de situer le narrateur hors du temps. C'est seulement lorsqu'il est libéré des servitudes temporelles que l'écrivain conçoit qu'il lui est possible d'écrire. Placé dans cette situation qui est à mi-chemin entre la vie vécue et la vie passée, il constate le bonheur qu'il éprouve et y voit une invitation à la création romanesque. La joie du narrateur est déjà la promesse, voire la certitude qu'il peut accomplir une œuvre. Maintenant que le "déchaînement de la vie spirituelle" est assez fort en lui, il décide d'écrire "À la recherche du temps perdu" précisément à partir d'impressions analogues. Le narrateur décèle chez Chateaubriand, Nerval, Baudelaire les mêmes réminiscences, qui sont pour lui le fondement de l'œuvre d'art. L'exemple de ces écrivains, qui tirent le même parti que lui de ces impressions en les utilisant pour donner naissance à un phénomène de mémoire, conforte Proust dans l'effort qu'il veut consacrer à son œuvre. La mémoire à laquelle Proust fait appel est la mémoire involontaire, puisqu'elle seule est capable de l'aider à déchiffrer avec vérité le grimoire compliqué de ses sensations. Mais la grande découverte proustienne est le temps dans le roman. On sait qu'en ce qui concerne la transcription artistique du temps, Proust considérait Flaubert comme un précurseur et comme l'écrivain qui "le premier a mis le temps en musique". En fait, malgré les apparences, rarement une œuvre est aussi solidement structurée. Tous les thèmes qui seront orchestrés par la suite se trouvent dans les ouvertures d'"À la recherche du temps perdu, pareils aux thèmes de la petite phrase qui laissent prévoir l'ensemble de la sonate: "Swann écoutait tous les thèmes épars qui entreraient dans la composition de la phrase, comme les prémisses dans la conclusion nécessaire, il assistait à sa genèse". Proust jette des "pilotis", des pierres d'attente disposés pour supporter le poids de l'édifice entier. La plupart des personnages qui auront à jouer un rôle sont annoncés dès "Du côté de chez Swann". L'œuvre se présente donc comme un essai d'une suite de romans de l'inconscient. La relativité du temps proustien, la mémoire involontaire situent l'ouvrage dans un monde qui n'est jamais tout à fait le passé, ni tout à fait le présent, mais qui participe des deux. Mais quand la mémoire est impuissante à faire apparaître à la surface de la claire conscience les souvenirs, quand l'effort pour arracher leur secret aux choses, pour percer le mystère enclos en chaque objet reste stérile, Proust ne dédaigne pas l'aide d'une seconde muse, le rêve, qui supplée aux défaillances des autres: "Le rêve était encore un de ces faits de ma vie qui m'avait toujours le plus frappé, qui avait dû le plus servir à me convaincre du caractère purement mental de la réalité, et dont je ne dédaignerai pas l'aide dans la composition de mon œuvre". Dès lors, le rêve et le sommeil sont bien souvent le support de l'œuvre de Proust, à commencer par "Du côté de chez Swann".    "Un livre est le produit d'un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. Ce moi-là, si nous voulons essayer de le comprendre, c'est au fond de nous-mêmes, en essayant de le recréer en nous, que nous pouvons y parvenir. Rien ne peut nous dispenser de cet effort de notre cœur. Dans les personnes que nous aimons, il y a, immanent à elles, un certain rêve que nous ne savons pas toujours alors distinguer mais que nous poursuivons". Prétendre en souriant qu’on lit ou relit Proust masque souvent l’aveu d’un projet toujours remis. Risquer la traversée des sept volumes de la "Recherche" et dépasser le stade de la madeleine trempée dans le thé. Les handicaps d’un roman qui semble avoir à cœur de décourager le grand public font paradoxalement une bonne part de la célébrité de l’œuvre. Son ampleur inquiète le lecteur, aussi bien que ses thèmes où l’homosexualité et la mondanité tiennent une place essentielle, la personnalité même de l’auteur, dandy oisif et casanier, l’étroitesse de son monde, sa faible curiosité pour les questions sociales, son style même qu’on peut juger précieux, la fréquence déconcertante des métaphores et comparaisons, la longueur de ses phrases enfin, devenue légendaire. On entre "chez" Proust comme dans un musée et non en correspondance dans une gare. L’invective lancée par Céline dans "Voyage au bout de la nuit" (1932), où il faut toutefois faire la part de l’antisémitisme, résume l’opinion longtemps répandue: "Proust, mi-revenant lui-même, s’est perdu avec une extraordinaire ténacité dans l’infinie, la diluante futilité des rites et démarches qui s’entortillent autour des gens du monde, gens du vide, fantômes de désirs, partouzards indécis attendant leur Watteau toujours, chercheurs sans entrain d’improbables Cythères". Cela change à partir du milieu des années 1950 seulement, avec la première édition du roman dans la Bibliothèque de la Pléiade, la grande biographie de George Painter, et une série de travaux critiques signés par Michel Butor, Maurice Blanchot et surtout le philosophe Gilles Deleuze. En 1971-1972, au moment du premier centenaire de sa naissance, Proust est déjà devenu le plus grand romancier français de la période moderne. Le temps est le personnage principal de l’œuvre de Proust, celui qui a le dernier mot à la toute fin de l’œuvre et celui qui figure dans le titre général, "À la recherche du temps perdu", comme dans le titre du dernier tome, "Le Temps retrouvé".    "La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature. Cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l'artiste. Le rôle de la littérature est de révéler des réalités cachées sous des vérités acquises". Mais au-delà même de la "Recherche", selon laquelle "l’œuvre d’art est le seul moyen de nous faire retrouver le temps perdu", toute écriture vise à inscrire l’éternel au sein de notre temps linéaire et mortel: l’acte d’écrire est une victoire sur la mort. Dans la "Recherche", le personnage du narrateur qui est sensible aux lieux, objets ou personnes, donne une forme au temps. Ces atermoiements reflètent ceux de Proust lui-même, qui ne s’est décidé au grand œuvre qu’en 1909 seulement, après plusieurs tentatives erratiques. De 1909 à sa mort en 1922, Proust ne se détournera pas un instant du projet finalement arrêté, dont il parle comme de la construction d’une "cathédrale": un labeur de chaque nuit, un travail constant de rédaction, correction, addition, repentirs, les fameuses"paperoles" collées sur les premières versions dactylographiées, qui est sans autre exemple dans l’histoire de la littérature. Le lecteur qui tente la traversée est sûr de rencontrer des paysages variés. "À la recherche du temps perdu" est l’un de ces romans-mondes qui nous offrent de lire plusieurs œuvres en une seule. Roman de formation, roman d’analyse, roman d’aventures ou récit poétique. Roman balzacien dans sa façon d’envisager la société parisienne et un monde, l’aristocratie du faubourg Saint-Germain en train de disparaître, mais aussi formidable témoignage sur l’affaire Dreyfus et les années qui courent de la Belle Époque jusqu’à la première guerre, recyclant une partie de la littérature classique du Grand Siècle." La Recherche" incite chacun à se saisir de sa propre vie, telle que lui seul peut la comprendre et l'éclairer de son esprit. Cadeau immense qui, loin de clore la littérature, comme un instant de découragement peut le faire penser au terme d'un roman à nul autre pareil, où semble se peindre l'existence humaine, s'offre à l'infini de toutes les lectures imaginables, à tous les lecteurs que ce travail nourrit, enchante et console de leur précarité. À nous tous, écrivains de nous-mêmes.    Bibliographie et références:   - Céleste Albaret, "Monsieur Marcel Proust" - Pierre Abraham, "La cathédrale de Proust" - Pierre Assouline, "Autodictionnaire Proust" - Jérôme Bastianelli, "Dictionnaire Proust-Ruskin" - René Boylesve, "Réflexions sur l’œuvre de Marcel Proust" - Georges Cattaui, "Marcel Proust, Proust et son temps" - Ghislain de Diesbach de Belleroche, "Marcel Proust" - Ramon Fernandez, "À la gloire de Marcel Proust" - Diane de Margerie, "À la recherche de Robert Proust" - André Maurois, "À la recherche de Marcel Proust" - Juliette de Moras, "Marcel Proust et la littérature" - Jean-Pierre Richard, "Proust et le monde sensible" - Gilbert Romeyer-Dherbey, "La pensée de Marcel Proust" - Jacqueline Risset, "Une certaine joie. Essai sur Proust"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.  
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Par : le Hier, 07:52:34
"L'amour a-t-il donc besoin de manège ? Ah ! croyez qu'il agit toujours en nous malgré nous-même, que c'est lui qui nous conduit, et que nous ne le menons pas". Claude-Prosper Jolyot de Crébillon, dit Crébillon fils pour le distinguer de son père, Prosper Jolyot de Crébillon, Crébillon père, est un écrivain, chansonnier et goguettier. Il fit ses études chez les Jésuites du lycée Louis-le-Grand. Dès 1729, il collabora à un recueil satirique, l’Académie de ces Messieurs et à quelques pièces et parodies d'opéras: "Arlequin", "toujours Arlequin", "Le Sultan poli par l'amour"," L'Amour à la mode."Toujours en 1729, Crébillon fut parmi les fondateurs de la Société du Caveau, compagnie de chansonniers parisiens. En 1732, Crébillon publia les "Lettres de la marquise de M.au comte de R", une monodie épistolaire. En 1734, il édita "Tanzaï et Néadarné", un conte licencieux qui remporta un vif succès mais dans lequel certains virent une satirede la bulle Unigenitus, du cardinal de Rohan et de la duchesse du Maine. L'auteur fut emprisonné quelques semaines à la prison de Vincennes. La duchesse du Maine eut l'esprit non seulement de l'en tirer mais de l'admettre à Sceaux, ce qui lui ouvrit les portes des salons parisiens. Il fréquenta celui de Mme de Sainte-Maure, où il rencontra celle qui deviendra sa maîtresse puis sa femme, Marie Henriette de Stafford, et de Mme de Margy, qui fut longtemps sa maîtresse et servit de modèle à la marquise de Lursay dans "Les Égarements du cœur et de l'esprit". En 1736, il publia "Les Égarements du cœur et de l'esprit ou Mémoires de M. de Meilcour", roman dont l'un des protagonistes, M. de Versac, annonçait le Valmont des "Liaisons dangereuses". Après la publication du "Sopha"en 1742, il fut exilé à 30 lieues de Paris le 7 avril 1742. Il obtint en 1753 une pension de 2.000 livres et un appartement de la part du duc d'Orléans, grand libertin également, qui devint son mécène. Sa femme décèda en 1755 et il n'hérita à son grand regret, rien d'elle. Ruiné, il fut obligé de se séparer de sa riche bibliothèque. En 1758, il devint secrétaire du marquis de Richelieu pendant quelques semaines. En 1759, grâce à la protection de Madame de Pompadour, Crébillon fut nommé censeur royal de la Librairie. En 1768, il publia les "Lettres de la Duchesse", roman épistolaire qui ne rencontra pas de succès en France. Après la publication des "Lettres athéniennes" en 1771, il cessa d'écrire, estimant qu'il avait "perdu le fil de son siècle." Il mourut peu après à Paris. Bien qu'il semble que la date de sa mort fasse encore débat de nos jours.   "Mon amour vous déplaît, je consens à ne vous en jamais parler, pourvu que vous me permettiez de vous le témoigner sans cesse". Crébillon fils, quand cesserons-nous d'affubler Claude Prosper Jolyot de Crébillon (1707-1777) de cette injuste et sempiternelle épithète ? Car l'homme illustre de la famille, c'est lui, et pas son père, académicien et tragédien qui n'a recherché que les honneurs et le pompeux avant de tomber à jamais dans les oubliettes de l'histoire. Il est vrai que les ouvrages libertins du fils ont mis deux siècles à être reconnus et célébrés. Vrai aussi que sans ses fines dissections des jeux de l'amour et du désir, "Les Liaisons dangereuses" ne seraient pas ce qu'elles sont. N'empêche que la réputation de Crébillon est encore entachée de clichés où le gracieux le dispute au vaporeux et la papillonnerie au badinage. Comme si le climat de délicatesse aristocratique de ses romans, étiquetés libertins mondains, devait toujours masquer les profondes et dérangeantes vérités qu'ils contiennent. Marivaux s'est moqué de sa syntaxe "embarrassée" et Diderot l'a surnommé "Girgiro l'entortillé." Il est vrai qu'aucun écrivain n'exige du lecteur autant d'attention, de pénétration, d'imagination, d'esprit de finesse. Constellé d'allusions, d'ellipses, d'esquives, structuré d'arabesques enfilant des chapelets de négations coupées d'incises curieusement ponctuées, son écriture donne parfois le tournis. Ce qui tombe à pic puisque son thème est la folle ronde de l'humanité aux prises avec ses pulsions. C'est le propos du "Sopha", qui, démontrant au centuple tout ce qui précède, peut être tenu pour son chef-d'oeuvre.Le sultan Schah-Baham trompe son ennui en se faisant raconter des contes par Amanzéi, courtisan ayant le bonheur de se souvenir du temps où Brama l'a transformé en sopha pour le punir de ses dérèglements. Ame intelligente mais corps confondu avec ce meuble suggestif qui est au lit ce que le boudoir est à la chambre,  Amanzéi possède la faculté de voler de palais princier en maison populaire comme sur un tapis magique, car le charme divin ne sera rompu qu'à la condition que deux personnes se donnent mutuellement sur lui "leurs prémices", lire et comprendre, se dépucellent. Une trouvaille géniale qui, sous couvert d'orientalisme, et de littérature à transformations, permet à Crébillon de conjuguer vitriolage psychologique, satire politique et mise en abyme des pouvoirs de la fiction et du langage. Car à la courte introduction se jouant avec ruse d'un genre où la vraisemblance est alors violée, et où les idées reçues sont perpétuellement renversées. Qui, s'appuyant sur un faux et frivole merveilleux, n'emploie des êtres extraordinaires et la toute-puissance de la Féerie que pour créer des objets ridicules; succède le récit rhapsodique d'Amanzéi enchâssant une kyrielle de portraits,de réflexions, mais surtout de saynètes dialoguées par une quinzaine de types humains saisis au plus intime.   "S'il est vrai qu'il y ait peu de héros pour les gens qui les voient de près, je puis dire aussi qu'il y a, pour leur sopha, bien peu de femmes vertueuses". Au XVIIIème siècle, le sylphe, personnage féerique, aérien et éthéré, est à la mode, à une époque où l’image des Lumières de l’esprit peut aussi se comprendre, de manière plus intime, non plus comme le flambeau de la philosophie, mais comme la flamme amoureuse. Crébillon met en scène des personnages dans leur rapport à l’amour. Auteur libertin, il s’intéresse en particulier à la dimension charnelle d’un sentiment qui peut n’être que le masque d’une attirance purement physique, ce que le XVIIIème siècle en général, et Crébillon en particulier, nomment le bon goût. Les corps en présence sont au nombre de deux: d’une part un corps féminin, de l’autre un corps problématique, que l’on peut interpréter corrélativement comme un corps masculin mais qui est celui d’un sylphe. À ces corps présents, selon des modalités différentes, s’ajoutent des corps absents, évoqués en filigrane, ceux des anciennes conquêtes du sylphe. Le corps du personnage féminin est donc le premier corps présent dans le texte ainsi que le plus évident, au sens premier du terme, parce qu’il s’agit de le faire voir. La crainte d’une violence sexuelle est toujours hors de propos, et ne sert en filigrane, qu’à indiquer un érotisme qui ne peut se concrétiser sans consentement. Le texte met en scène l’évolution d’une relation érotique entre deux corps, un corps qui aime et un corps qui est aimé, essayant de rendre l’autre corps amoureux. Crébillon reprend le vocabulaire amoureux classique, opposant la cruauté, c’est-à-dire l’absence, ou peut-être plus finement le refus, avec ou sans coquetterie, d’aimerà la sensibilité. Mais le parallèle implicite le plus important est celui qui invite à comparer les sylphes et sylphides aux hommes et aux femmes, faisant du texte de Crébillon un nouvel art d’aimer, à la manière d’Ovide, manuel érotique efficace à l’usage du libertin qui se trouve dans le monde. Ce seuil ne permet donc pas seulement de définir l’érotisme de Crébillon, il propose au lecteur un pacte érotique qui définit le corps amoureux, propose une conduite envers les femmes, valorise un érotisme consenti, et établit une connivence avec les personnes lucides qui savent ce qui se cache sous le mot amour. Crébillon était un orfèvre de la littérature libertine. Quel paradoxe. Maintenant, les corps s'exhibent, on vend des produits en utilisant des photos de malades, et les défilés de mode en rajoutent dans l'obscénité: nécrophilie, sadomasochisme, zoophilie. Où es-tu, Fragonard, où sont tes nus furtifs ? C'est un fait: la viande a remplacé l'instant suggéré. Rien n'est plus composé à partir de la nature et de la vie, de l'amour, du goût. La mode est à la vulgarité.    "Tout homme qui vous blâme de trop parler de vous, ne le fait que parce que vous ne lui laissez pas toujours le temps de parler de lui". Les classiques de la littérature libertine ne connaissaient que la clandestinité. Les ouvrages érotiques d'aujourd'hui sont vendus en pleine lumière. La subversion dans les supermarchés de la consommation est encadrée et octroyée par une société ménageant des niches de révolutions de poche qui ne dérangent personne. Du marketing sur mesure. On le sait, le talent érotique est proportionnel à la richesse du langage. Jouer avec les mots, les nuances, est une forme très fine de la jouissance. Or, ces livres font preuve d'une pauvreté verbale effrayante. Ce qui est rare doit résolument nous être cher. Pis, véhiculent des représentations du monde fondées sur une attitude dépressive, triste, dénuée de sens. Mépriser àce point l'être humain, professer une telle haine de soi, nie la transcendance et conduit à un nivellement intellectuel. Le libertinage était une métaphysique, il grandissait l'homme. Cet érotisme-là n'est que dérision et rabaissement, s'oppose ainsi à la joie comme à la connaissance. La pornographie qui n'a rien de nouveau, rejoint le plus obscur des puritanismes. La liberté intellectuelle, faut-il le rappeler, n'est jamais acquise. Denrée rare, nous sommes en train de la perdre. Parmi les onze œuvres reconnues comme émanant de la plume de Crébillon et rééditées aujourd’hui sous la direction de Jean Sgard, plus de la moitié furent donc traduites au XVIIIème siècle. La plupart d’entre elles parurent en outre avant les années 1770, lorsque le roman faisait partie des genres déconsidérés. Et, autre singularité, à l’heure où les traductions des "Égarements" et de "Ah quel conte" virent le jour, les éditeurs s’intéressaient presque exclusivement aux auteurs contemporains.  Ainsi, d’une façon ou d’une autre, Crébillon faisait-il alors figure d’exception, indice de son succès. Nous ne savons malheureusement rien de précis sur les raisons qui ont incité les traducteurs à s’intéresser à Crébillon, aucun n’ayant laissé de préface dans laquelle il justifiait son choix. Mais qu’ils aient continué à traduire ses œuvres est signe qu’il existait un certain intérêt, un marché, pour ce genre de littérature. Nous en trouvons la confirmation dans la présence relativement forte des œuvres de Crébillon dans les catalogues de bibliothèques privées: sur un échantillon de vingt-cinq bibliothèques, quatorze contenaient un ou plusieurs écrits de Crébillon. L’ouvrage le plus répandu est "Le Sopha" (huit occurrences), suivi par "Tanzaï"et "Néardané" (cinq), puis par les "Heureux orphelins" (quatre) et les "Égarements" (trois); viennent ensuite "Ah Quel Conte !" et les "Lettres de la Marquise de M***" (deux), et pour finir, les "Amours de Zeokinizul", les "Œuvres complètes", "La Nuit et le Moment". Crébillon n'a pas connu la célébrité de son vivant.   "Il parle un jargon qui éblouit: il a su joindre, au frivole du petit maître, le ton décisif du pédant, il ne se reconnait à rien, et juge de tout. Mais il porte un grand nom." La recherche des ouvrages de Crébillon dans les bibliothèques allemandes met directement aux prises avec le "problème Crébillon", c’est-à-dire avec la difficulté de cerner les œuvres dont il est l’auteur: que faire lorsque l’on rencontre dans les catalogues des indications telles que "Histoire du Prince Soly, par Crébillon",  ou encore "Crébillon le fils, Grigri Roman oriental" ? Ces fausses attributions signifient qu’il est nécessaire d’établir une distinction entre Crébillon tel qu’on le connaît aujourd’hui et tel que le percevaient ses contemporains allemands: sur quels critères se fondaient-ils pour identifier Crébillon derrière une œuvre ? Qu’est-ce qui constituait d’après eux son "propre" ? Les recensions parues dans les journaux savants et les revues littéraires permettent d’apporter des éléments de réponse à ces interrogations. Les journaux dans lesquels figurent ces comptes rendus ont été publiés dans l’Allemagne protestante et sont représentatifs du mouvement des Lumières. Lessing fut peut-être le premier à cerner avec autant de finesse et de précision les caractéristiques de Crébillon. Faut-il pour autant s’étonner qu’il lui attribuât les "Lettres de Ninon de Lenclos" ? Cette attribution semblait plutôt chose acquise en Allemagne, comme en témoigne en 1762 dans les "Göttingische Anzeigen von gelehrten Sachen", l’un des plus importants organes de recension de l’"Aufklärung", une recension consacrée à l’édition leipzigoise de plusieurs recueils de lettres de femmes de chambre, dont l’un contenait la réédition de la traduction des "Lettres de Ninon de Lenclos". Comme l’esprit français le plus neuf donne rarement l’occasion aux traducteurs allemands d’exercer leur talent, ce n’est pas une mauvaise idée que de chercher à tenir le public de lecteurs en lui faisant prendre connaissance, au moyen de nouvelles éditions, d’œuvres plus anciennes de l’esprit français qui ont une certaine valeur. On connaît Crébillon depuis longtemps comme étant l’inventeur d’un nouveau genre de romans. On trouve dans ses récits des sentiments pleins de vie, des situations extraordinaires, des traits considérables d’imagination et des beautés d’éloquence, surtout dans la forme dialoguée. Mais du côté de la morale, il semble qu’il n’y ait pas trop de perfection. L’intérêt pour Crébillon n’était toutefois pas épuisé, comme en témoignent les traductions entreprises dans les années 1780 et les recensions qu’elles provoquèrent. Les Français considèrent Crébillon comme l’un de leurs romanciers préférés, et celui qui a atteint la perfection dans leur langue, s’emploie en premier à lire ses écrits. Les Allemands qui ignorent la langue française peuvent être particulièrement reconnaissants à la librairie Maurer à Berlin qui, en proposant une traduction de ses meilleures œuvres, leur permet de s’initier aux beautés de cet écrivain qui sait divertir par ses plaisanteries et instruire par sa connaissance du cœur humain. "Il est, permettez-moi de vous le dire, bien singulier que m’aimant autant que vous me le dites, vous ayez pu vous attacher si fortement à d’autres, et que vous ne m’ayez même jamais parlé de vos sentiments".    "Nous oublions si tôt un amant vivant, que nous ne devons pas nous souvenir longtemps des morts ; sans entrer même ici dans le détail de ce que les autres femmes peuvent faire en pareille occasion, je vous dirai naturellement qu’il n’y en a pas que je ne surpasse en légèreté et en coquetterie. Veuve d’un amant, j’en prendrais d’abord trois autres pour me consoler". Comme il n’en existait pas encore de traduction, nous apprécions beaucoup que l’on ait commencé par ce conte, que Wieland loue comme étant l’un des meilleurs. Le traducteur qui par son style léger et fleuri rivalise avec celui de Crébillon a laissé de côté certaines longueurs et pour faire rentrer plus de vie, s’est parfois réfugié dans la forme dialogique. Mais il mérite nos plus grands éloges parce que le peu qui a été caché sous le voile poétique méritait bien de rester masqué. Ce maniement plein de goût de l’original nous assure que tous ceux qui liront la première partie de "Ah quel conte !" voudront lire avec nous la suite. Crébillon est, dans sa nation au moins, l’un des premiers spécialistes à exposer des choses morales, politiques en un mot, des vérités de toutes sortes, derrière le voile séduisant des contes et surtout, des contes de fées. C’est également en ce sens que Wieland en a fait l’éloge aux Allemands. Son génie habile, qui se modifie si facilement selon les événements, les aventures et les relations, son imagination inépuisable, son esprit fin et spirituel, tout cela fait de lui un spirituel, j’aimerais même dire un joyeux moraliste. Saine philosophie de la vie, exacte connaissance du beau monde et des passions, essentiellement de l’amour dans ses nuances les plus tendres, esprit qui se raille des mauvais usages de la société et de ce qui est ridicule, imagination dévergondée qui produit souvent les peintures les plus enjouées, sont les particularités que tout le monde connaît des œuvres de Crébillon. Aucune d’entre elles ne les réunit autant que "L’Écumoire", qui compose ce troisième volume. "Celle-ci a toujours trouvé tant d’amateurs, qu’on en recherche avec ardeur jusqu’à ce jour une ancienne traduction datant des années 1730, sur laquelle il est impossible de remettre la main, même dans les bibliothèques de prêt, aussi peu lisible qu’elle fût. La présente traduction va incontestablement l’emporter sur celle-ci; elle unit la légèreté à l’élégance et essaye, autant qu’il est possible dans notre langue de restituer fidèlement l’esprit de l’auteur".   "Grand Dieu ! que l'amour est un sentiment bizarre ! Quand je vois aujourd'hui ce même objet, qui, il n'y a encore que si peu de temps, avait sur moi tant de pouvoir. Lorsque je juge de sang-froid cet homme qui a été si dangereux pour mon coeur, j'avoue que j'ai peine à comprendre qu'il ait pu me tourner si violemment la tête, et que j'en sens contre moi-même la plus forte indignation". Dans l’ensemble, les jugements portés sur Crébillon dans les journaux sont identiques à ceux consignés dans les histoires littéraires et les dictionnaires biographiques : Crébillon est considéré comme un novateur et son originalité, fidèlement résumée par les "Ephemeriden", est reconnue à l’unanimité. Cette coïncidence n’est pas étonnante puisque l’une des sources principales à laquelle s’alimentaient les histoires littéraires étaient les journaux savants : les informations étaient d’abord enregistrées dans les journaux savants, puis reprises dans un ordre chronologique et systématique par les histoires littéraires et dans un ordre alphabétique par les dictionnaires biographiques. Journaux, histoires littéraires, dictionnaires biographiques et catalogues de bibliothèques privées faisaient en fait partie d’une même famille, l’"Historia literaria", et les données circulaient d’un support à l’autre. C’est ainsi que les erreurs d’attribution se diffusaient. L’influence de Crébillon sur les écrivains allemands ne semble pas avoir été très importante, à l’exception de Wieland, seul auteur dont le nom fut mentionné par les journaux. Très tôt, celui-ci avait lu les œuvres de Crébillon et s’en était imprégné. Crébillon fut aussi l’initiateur de ces romans dont l’"auteur" se disait être l’éditeur ou le traducteur d’un manuscrit qui lui était tombé dans les mains, par hasard. S’il n’existe guère de traces d’une réception productive de Crébillon en Allemagne, en-dehors de Wieland et de ses élèves, il n’en reste pas moins qu’il représenta pour les écrivains un phénomène unique, un auteur difficilement traduisible. Le dernier témoignage littéraire sur l’accueil de Crébillon en Allemagne renvoie à la réception de ce dernier en Angleterre. Il s’agit du commentaire par Lichtenberg du "Mariage à la Mode" de Hogarth. L’importance historique de Crébillon est incontestable. Le nombre de traductions de ses œuvres et des recensions qu’elles suscitèrent ainsi que la présence de ses ouvrages dans les bibliothèques privées en constituent la preuve. Si Crébillon n’a pas donné lieu à une forte réception productive en Allemagne, ses œuvres étaient toutefois connues et reconnues par les écrivains allemands. Les rares exemples de réception productive sont peut-être en définitive le signe de la singularité de Crébillon: ceux qui ont tenté de l’imiter se sont brûlé les ailes. "L'esprit qu'on emploie ordinairement dans le monde est borné, quoiqu'on en dise, et ce ton charmant qu'on appelle le ton de la bonne compagnie, n'est le plus souvent que le ton de l'ignorance, du précieux et de l'affectation".   Bibliographie et références:   - Claude-Prosper Jolyot de Crébillon, "Le Sylphe ou Songe de Madame de R" - Claude-Prosper Jolyot de Crébillon, " Lettres de la marquise de M*** au comte de R" - Claude-Prosper Jolyot de Crébillon, "Tanzaï et Néadarné" - Claude-Prosper Jolyot de Crébillon, "Les Égarements du cœur et de l'esprit ou Mémoires de M. de Meilcour" - Claude-Prosper Jolyot de Crébillon, "Le Sopha, conte moral" (1742) - Claude-Prosper Jolyot de Crébillon, "La Nuit et le moment ou les matines de Cythère" - Claude-Prosper Jolyot de Crébillon, " Lettres athéniennes" (1771) - Véronique Costa, "Le lire et les songes dans l’œuvre de Claude Crébillon" - Geneviève Salvan, "Séduction et dialogue dans l'œuvre de Crébillon fils" - Béatrice Dubost, "L'érotisme chez Crébillon fils"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir. 
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Par : le Hier, 07:51:50
"Seule la mort est gratis, et encore, elle vous coûte la vie. Une des conditions fondamentales de l'amour est de se sentir valorisé parce qu'un autre vous place au premier rang de ses aspirations. Dans l'interprétation d'une œuvre musicale il y a un point où s'arrête la précision, et où commence l'imprécision de la véritable création. L'attrait essentiel de l'art réside, pour la plupart, dans la reconnaissance de quelque chose qu'ils s'imaginent comprendre". Cette femme qui nous toise, impériale et distante, a reçu le Prix Nobel en 2004 pour une œuvre d'une rare violence. Violence faite à la langue, violence imposée aux lecteurs, infligée à elle-même. De ce rôle d'imprécatrice, de cette image hautaine, elle souffre, fatiguée d'assumer sans répit la tâche de rappeler à l'Autriche sa tache originelle, son passé nazi enseveli, jamais liquidé. Elle est née le vingt octobre 1946 à Mürzzuschlag, en Styrie, dans les montagnes où se jouent son maître-livre, "Enfants des morts", et plusieurs de ses livres. Mais elle a grandi à Vienne, dans un cocon familial, terreau à schizophrénie. Une mère, bourgeoise, catholique, qui abuse de son pouvoir. Un père juif, opposant au nazisme, engagé à gauche, détruit par la guerre. Les deux sombreront dans la folie, lui très tôt, désertant la place, elle à la fin d'une longue tyrannie, à quatre-vingt-dix-sept ans. "Et c'est peut-être cette même folie que je côtoie dans mon écriture. Je parviens tout juste à me maintenir au bord, j'ai toujours un pied qui dérape dans l'abîme". Entre les deux, une petite fille destinée à être une grande musicienne, soumise à un dressage inhumain, privée d'enfance, qui se "claque" la tête contre les murs, formée "à l'école de la destruction". À dix-huit ans, une crise d'angoisse l'enferme dans sa chambre, agoraphobe, durant une année. Elle la passe à lire, la poésie américaine mais aussi des romans de gare, de la littérature trash, et à regarder des séries à la télévision "de manière presque scientifique", matériau dont elle saura tirer par la suite des effets d'écriture, particulièrement dans "Les Amantes", où l'on voit deux filles se faire engrosser pour se trouver un mari. C'est dans cette réclusion que la jeune femme commence à écrire. Des poèmes érotiques qui ont pour fonction de sublimer une libido écrasée. Dans "La Pianiste", son texte le plus autobiographique, on voit à l'œuvre les ravages d'une éducation mortifère. C'est son roman le plus connu, à cause du film de Michael Haneke (2001). Mais la poésie n'est pas sa voix. "Je ne suis pas quelqu'un de la réduction", reconnaît-elle. Il faut "que ça fuse dans tous les sens". Dans les années 1970, elle pratique alors le cut up, l'écriture aléatoire. Bouillonnante et révoltée, c'est à ce moment aussi qu'elle s'engage politiquement. "Pour bien s'y prendre avec les femmes, il faut connaître le secret. Il n'est pas absolument nécessaire d'être médecin pour éventrer les gens, mais il est préférable de l'être si l'on veut dénicher le serpent logé dans le ventre, ce vilain serpent qui nous a jadis induit en tentation". Elle s'engage en politique contre sa mère qui honnit la "racaille de gauche". Surtout par fidélité envers le père qui abdiqua toute autorité paternelle sauf pour imposer la manifestation du premier Mai. Elle entre même au Parti communiste, pour y rester jusqu'en 1991. Ce qu'aujourd'hui elle considère avec étonnement sans rien renier: "Je n'ai rien perdu de mon anticapitalisme, de ma haine de la destruction et de l'injustice sociale engendrée par un tel système". Ce qu'elle a perdu, en revanche, c'est l'illusion que l'art peut changer les choses. Pourtant, comme tant d'écrivains autrichiens, elle ne cesse de rappeler à son pays son allégeance au nazisme, la complaisance envers les anciens membres du Parti, l'amnésie générale. Le retour de Kurt Waldheim à la présidence en 1986, puis, la montée au pouvoir de Jörg Haider, l'antisémitisme renaissant poussent Elfriede Jelinek à se radicaliser.   "Erika ne sent rien et n’a jamais rien senti. Elle est aussi insensible que du carton goudronné sous la pluie"."Mais je tiens à dire que ma conscience juive n'a rien à voir avec le judaïsme ou la religion juive". Dans les années 1980, sa pièce "Burgtheater" fait scandale. En 2000, à Salzbourg, une affiche qui la représente est lacérée puis retirée. C'est alors elle-même qui se retire, interdisant que ses pièces soient jouées dans son pays, "par hygiène personnelle". "Je suis la caution de l'opposition aux nazis, aux néonazis, à la droite, au fascisme clérical, mais de ma démarche esthétique, il n'est jamais question", se plaint-elle. "Il est au fond arrivé un peu la même chose avec Thomas Bernhard", ajoute-t-elle. De cet auteur auquel on la renvoie souvent, elle perçoit avant tout "l'incroyable musicalité" alors qu'elle-même travaille les dissonances, la destruction de la musique qui a failli la détruire. Son modèle à elle, aux antipodes de son esthétique, c'est Robert Walser, "aussi bas que les fleurs", dont elle scelle toujours une phrase dans ses livres. Quant à elle, cataloguée comme politique et féministe, elle se voudrait "un auteur méditatif". D'abord effrayée par le poids du Prix Nobel, perçu comme un hommage à toutes les femmes, elle a fini par le recevoir comme une reconnaissance de son travail d'écriture. Dans son discours de Stockholm, intitulé "À l'écart", il n'est question que de la langue, cette entité qui est "la gardienne de sa prison", dont elle semble être coupée. "Je suis le père de ma langue maternelle". "L'art et l'ordre, parents ennemis. En sport la camaraderie s'arrête là où l'autre risque de vous gagner de vitesse". Cette phrase énigmatique renvoie à la défection du père mais aussi à l'impossibilité d'utiliser innocemment un langage souillé à jamais par tout ce qu'il a dû "cracher". Cet instrument, qu'elle compare aussi à "un chien en laisse qui tire celui qui le tient", elle le tord et le triture, le plie aux "assonances, variations, amalgames" jusqu'à ce que quelque chose s'écrive "qui relève aussi en partie de l'inconscient". Elfriede Jelinek se situe dans une esthétique du choc et de la lutte. Sa prose trouve, de manière exhaustive, différentes manières d’exprimer l’obsession et la névrose et vitupère à l'extrême jusqu'à l'absurde contre la phallocratie, les rapports de forces socio-politiques et leurs répercussions sur les comportements sentimentaux et sexuels. La rhétorique pornographique, exclusivement masculine, est déconstruite et dénoncée et le pacte inconscient qui consiste alors à voir le triomphe de l’homme sur la femme, analysé et fustigé. La décision de l’Académie suédoise pour l'année 2004 est inattendue. Elle provoque alors une controverse au sein des milieux littéraires. Certains dénoncent la haine redondante et le ressentiment fastidieux des textes de Jelinek ainsi que l’extrême noirceur, à la limite de la caricature, des situations dépeintes. D'autres y voient la juste reconnaissance d’un grand écrivain qui convoque la puissance incantatoire du langage littéraire pour trouver une manière neuve et dérangeante d’exprimer le délire, le ressassement et l’aliénation, conditionnés par la culture de masse et la morale régnante. La polémique atteint également les jurés du prix Nobel. En octobre 2005, Knut Ahnlund démissionne alors de l'Académie suédoise en protestation de ce choix qu’il juge "indigne de la réputation du prix". Il qualifie l’œuvre de l’auteur de "fouillis anarchique" et de "pornographie", "plaqués sur un fond de haine obsessionnelle et d’égocentrisme". Après l'attribution du prix, Elfriede Jelinek dit profiter de l'argent de la récompense afin de vivre plus confortablement et arrêter les traductions auxquelles elle est astreinte pour subvenir à ses besoins. La femme de lettres n’en est pas pour autant rentrée dans le rang. Malgré son statut de grande dame de la littérature de langue allemande, elle garde et mérite, en Autriche, sa sulfureuse réputation de "pétroleuse". Elfriede Jelinek s’insère dans la tradition des grands polémistes, misanthropes et grands satiristes viennois tels que Karl Kraus, Kurt Tucholsky ou Thomas Bernhard. La vigueur de sa pensée et l’originalité formelle de ses œuvres en font malgré tout l’auteur majeur de sa génération.   "Les applaudissements sont encore plus forts qu'avant l'entracte, car tous sont soulagés que ce soit fini. La mère dit qu'elle a sur le bout de la langue la citation latine de ce qu'elle vient de mentionner, qu'on apprend pour la vie et non pour l'école. Elle possède un réservoir de proverbes et de maximes". Elfriede Jelinek est née le vingt octobre 1946, à Mürzzuschlag dans la province de Styrie en Autriche. Après des études musicales au Conservatoire de musique de Vienne, elle étudia le théâtre et les beaux-arts à l’université de Vienne. C’est en 1968 qu’elle composa ses premiers poèmes. Son père décéda en 1969 dans une clinique psychiatrique. Le parcours de son père, chimiste, qui avait pu échapper à la déportation et fut enrôlé pour le travail forcé, a profondément marqué l’écrivain: "Mais qui suis-je ? La vengeresse ridicule de mon père accrochée au passé comme une mouche dans l’ambre jaune". Comme cela est le cas pour beaucoup d’écrivains de deuxième génération, le traitement littéraire du traumatisme n’est assurément pas un aspect mineur de son œuvre. C’est à ce titre qu’il doit être pris en compte. En 1969, engagée dans les mouvements estudiantins, elle participa aux discussions littéraires de la fameuse revue "Manuskripte". Elle était proche du groupe de Vienne, écrivains inspirés par le dadaïsme, la littérature baroque, le surréalisme, la philosophie de Wittgenstein et la littérature expérimentale. Les années 1970 furent consacrées à l’écriture de pièces radiophoniques, de traductions et de scénarios. En 1975, "Les Amantes", "Die Liebhaberinnen", son premier roman, célébrait un nouveau féminisme. Apprécié par le grand public et couronné de nombreux prix, il souleva néanmoins de vives polémiques. Son auteur, cynique et sans cœur, se désolidarisait de ses protagonistes féminines. Puis vint le premier scandale, en 1983, lors de l’avant-première de "Burgtheater". Dans cette pièce dont le titre est le nom du prestigieux théâtre national viennois, Jelinek s’attaquait à l’implication dans l’appareil de propagande nazi des artistes, comme Paula Wessly, l’une des comédiennes les plus populaires en Autriche. La presse, choquée que la vérité sur l’icône du théâtre viennois eût vu le jour, fit de Jelinek une Nestbeschmutzerin, celle qui souille son nid. Jelinek interdit alors donc la représentation de "Burgtheater" en Autriche qui n’y fut jouée que vingt ans plus tard. La femme de lettres démontra toute sa ténacité. "Il n'y comprendra rien, sera anéanti, et par la suite laissera sa fille en paix. Dans la famille de la mère, la culture est une tradition, elle n'est jamais laissée à l'initiative personnelle, étant trop précieuse pour cela. La savoir, le voilà le plus précieux des biens". Lors de la parution de "La Pianiste" en 1983, l’auteur fut alors insultée et en 1989, avec "Lust", elle s’attira la foudre de la presse. En 1995, suite à une campagne de diffamation déclenchée contre Elfriede Jelinek par le parti autrichien d’extrême droite, le FPÖ, l’écrivain refusa alors que ses pièces soient jouées dans les théâtres nationaux. En février 2000, après l’entrée dans la coalition gouvernementale de membres du FPÖ, parti autrichien d’extrême droite, Elfriede Jelinek interdit, une nouvelle fois, la représentation de ses pièces. En dépit de ses nombreux détracteurs, son œuvre fut couronnée par de nombreux prix prestigieux, dont le prix Nobel en 2004. Ce fut l’occasion d’un nouveau scandale, provoqué par Knut Ahnlund, membre de l’Académie suédoise, qui quitta définitivement son siège et fut rejoint dans un concert de critiques moralisatrices par le Vatican. Le portrait que brosse alors la presse autrichienne et étrangère de l’écrivain oscille entre pornographie et prix Nobel. Avant cette consécration, qui fut loin de faire l’unanimité, Elfriede Jelinek, qui fut pendant des décennies la tête de turc de la presse populaire en Autriche, s’est peu à peu retirée de la sphère publique. Le rapide cadre imparti ici ne suffirait pas à énumérer les scandales qui éclatèrent à propos de ses œuvres.   "Souvent la mère est prise d’inquiétude, car tout possédant doit apprendre d’abord, et il l’apprend dans la douleur, que la confiance c’est bien, mais le contrôle c’est mieux". Les œuvres de Jelinek sont lues dans différentes perspectives: littérature féminine, démythification, recherche sur la langue, études de la mise en scène de ses textes très souvent adaptés, critique de l’Autriche et du mensonge qui a permis de consolider une identité nationale très ébranlée après 1945 et après son occupation pendant dix ans par l’Union soviétique, critique de la société de consommation, réflexion sur l’oppression, sur la nature dans la littérature. Dans son entreprise de déconstruction, c’est à la langue que Elfriede Jelinek s’attaque d’abord avec la virtuosité de musicienne qui est la sienne. Jelinek, musicienne pendant toute sa jeunesse, devient compositeur quand elle prend la plume. Elle-même y fait allusion lorsqu’elle fait apparaître de façon récurrente des noms de compositeurs et des citations de leurs œuvres, par exemple: "La Belle Meunière" de Franz Schubert dans "Dans les Alpes", les trios de Haydn et une sonate d’Alban Berg dans "Les Exclus", et Clara et Robert Schuman, protagonistes de "Clara S". Elfriede Jelinek livre sans retenue ce qui la taraude, la terre allemande est de la cendre. "Ce qui vient de vous est toujours un facteur de risque, mieux vaut l'éliminer. Par ailleurs elle n'aimerait pas voir ces deux-là disparaître sans surveillance dans la chambre de jeune fille d'Anna aménagée par ses soins". Et au fil des années, la complexité des textes de Jelinek s’accentue, l’intertextualité devient presque inextricable. L’illisibilité des textes, dissonance assourdissante plus qu’harmonie musicale, semble pourtant accoucher d’un motif qui parcourt l’ensemble de son œuvre. Au cœur de celle-ci git un corps torturé. Ainsi dans le village de Rechnitz, le devenir des cadavres des déportés juifs reste mystérieux car la fosse commune, où ils sont susceptibles d’avoir été ensevelis, reste introuvable. D’une part leurs corps, portant les stigmates de la torture et de la mort, d’autre part l’impunité des bourreaux semblent vouloir obstruer l’espace de notre compréhension. L’incompréhension éprouvée face à de tels événements entraîne l’impossibilité de partager, mentalement, la motivation des bourreaux et de s’identifier au sort des victimes, donc, d’une certaine manière, de le partager. Ainsi le corps mutilé et assassiné barre la voie au partage de l’expérience. Et c’est assurément cet aspect des écrits de Jelinek qui établit un lien direct avec la mémoire de la Shoah. Ce motif du corps est déjà présent en 1975 dans son premier roman "Les Amantes" ("Die Liebhaberinnen"). En 1989, dans "Lust", la sexualité est traitée comme le lieu de la dominance masculine dans lequel le corps féminin, dont le désir est nié, n’est qu’un objet offert aux coups et la femme, "das Nichts", le rien. Plus que de sexualité, il s’agit ici de la négation de la personne, de la réification du corps et de l’usage qui en est fait, bafouant toutes les valeurs relatives au respect de l’autre. Le corps est maltraité et une voix semble commenter son propre accablement. Le corps chez Jelinek est tout entier livré à la violence qui lui est infligée. Les personnages, dénués de psychologie, s’appellent souvent homme, femme et ne sont là que pour subir les coups qui s’abattent sur leur corps sans visage.   "Aujourd'hui, un jeune homme sorti d'on ne sait où prend la place de cette mère qui a pourtant fait ses preuves et qui, froissée et délaissée, se voit reléguée à l'arrière-garde. Les courroies de transmission mère-fille se tendent, tirant Erika en arrière. Quel supplice de savoir sa mère obligée de marcher toute seule derrière". L'œuvre d'Elfriede Jelinek n’est scandaleuse que dans la mesure où le geste de la déconstruction, qui n’est ni théorie ni code ni règle, ne se soumet pas, il fait acte de résistance en opposant à l’essence, à la solidité de l’Être, la survivance du reste. En ce sens, le scandale est entier, non que l’auteur soit masochiste, sadique ou qu’elle flirte avec l’obscénité, mais parce que, dans son économie, son œuvre se fait tabou. Ce faisant, elle se réclame d’une appartenance indéfectible à l’après-Shoah, non pas d’un point de vue chronologique mais comme puissance qui surgit contre ce qui fut, advint et donc ne "cessera d’advenir". Pourtant, contre toute apparence et pour la raison énoncée précédemment, l’œuvre de Jelinek, en tant que telle, ne se réduit ni au sombre désespoir ni à la présupposée morbidité qu’elle affiche. Sa prolificité, ses débordements, sa fureur de dire sont l’expression d’une liberté que l’écrivain s’autorise. Si les textes de Jelinek sont illisibles, quand ils sont lus noir sur blanc, ils prennent vie, en revanche, quand ils sont proférés sur une scène de théâtre. Théâtre en tant que geste contre la mimesis qui n’est donc jamais la représentation de la vie. On en voudra pour preuve l’assertion d’Elfriede Jelinek: "Je ne veux pas de théâtre où les comédiens doivent dire ce que personne ne dit". Son théâtre qui est, comme la vie elle-même dans ce qu’elle a d’irreprésentable. Elfriede Jelinek a obtenu plusieurs récompenses de premier ordre dont le prix Heinrich Böll 1986, le prix Georg-Büchner 1998 et enfin le prix Heinrich Heine 2002 pour sa contribution aux lettres germanophones. Puis elle se voit attribuer, en 2004, le prix Nobel de littérature pour "le flot de voix et de contre-voix dans ses romans et ses drames qui dévoilent ainsi avec une exceptionnelle passion langagière l’absurdité et le pouvoir autoritaire des clichés sociaux", selon l'explication de l'Académie suédoise. Bien qu'Elias Canetti fût distingué comme auteur autrichien en 1981, Jelinek devient cependant le premier écrivain de nationalité autrichienne à être honoré par le comité de Stockholm. Elle se demande pourquoi Peter Handke n'a pas été couronné à sa place. "Qu'elle l'ait proposé d'elle-même n'arrange rien, bien au contraire. Si M. Klemmer n'était pas en apparence indispensable, Erika pourrait marcher tranquillement à côté de sa mère. Ensemble elles pourraient ruminer ce qu'elles viennent de vivre, tout en se repaissant de quelques bonbons".   "La douleur n'est que la conséquence de la volonté de plaisir, de la volonté de détruire, d'anéantir, et dans sa forme suprême, c'est une sorte de plaisir". Elle accepte ensuite le prix comme une reconnaissance de son travail. "Je n’irai certainement pas à Stockholm. La directrice de la maison d’édition Rowohlt Theater acceptera le prix pour moi. Bien sûr, en Autriche, on tentera d’exploiter l’honneur qui m’est fait, mais il faut rejeter cette publicité. Malheureusement, je vais devoir écarter la foule d’importuns que mon prix va attirer. En ce moment, je suis incapable d’abandonner ma vie solitaire". Elle dit une nouvelle fois qu’elle refuse que cette récompense soit "une fleur à la boutonnière de l’Autriche". Pour la cérémonie de remise de prix, elle adresse alors à l’Académie suédoise et la Fondation Nobel une simple vidéo de remerciements. À l'annonce de la nouvelle, la République autrichienne se partage alors entre joie et réprobation. À l'international et notamment en France, les réactions sont contrastées. La comédienne Isabelle Huppert, lauréate de deux Prix d'interprétation à Cannes dont un pour "La Pianiste", déclare: "En général, un prix peut récompenser l'audace, mais là, le choix est plus qu'audacieux. Car la brutalité, la violence, la puissance de l'écriture de Jelinek ont souvent été mal comprises. En lisant et relisant "La Pianiste", ce qui ressort, c'est finalement beaucoup plus l'impression d'être face à un grand écrivain classique". Sensible à l'expérimentation, l'œuvre d'Elfriede Jelinek joue ainsi sur plusieurs niveaux de lecture et de construction. Proche de l'avant-garde, elle emprunte à l'expressionnisme, au dada et au surréalisme. Elle mêle diverses formes d'écriture et multiplie les citations disparates, des grands philosophes aux tragédies grecques, en passant par le polar, le cinéma, les romans à l'eau de rose et les feuilletons populaires. L'écrivain affirme se sentir proche de Stephen King pour sa noirceur, sa caractérisation des personnages et la justesse de son étude sociale. Le langage de l'auteur combine déluge verbal, délire, métaphores aiguisées, jugements universels, distance critique, forme dialectique et fort esprit d'analyse. L'écrivain n'hésite pas à utiliser la violence, l'outrance, la caricature et les formules provocantes bien qu'elle refuse de passer pour une provocatrice. Elle se situe dans une esthétique du choc et de la lutte. "Avant-goût de la chaleur et du confort douillet qui les attend dans leur salon. Dont personne n'a fait échapper la chaleur. Peut-être arriveront-elles même à temps pour le film de minuit à la télévision. Quel merveilleux final pour une journée si musicale". Sa prose trouve, de manière exhaustive, différentes manières d’exprimer l’obsession et la névrose et vitupère jusqu'à l'absurde contre la phallocratie, les rapports de forces socio-politiques, leurs répercussions sur les comportements sentimentaux et sexuels. Dans "La Pianiste" ("Die Klavierspielerin", 1983), récit quasi-autobiographique, Jelinek dépeint, sous des angles multiples, l'intimité d’une femme sexuellement frustrée, victime de sa position culturelle dominante et d'une mère possessive et étouffante, ressemblant à la sienne. Elle revendique une filiation avec la culture critique de la littérature et la philosophie autrichiennes, de Karl Kraus à Ludwig Wittgenstein, en passant par Fritz Mauthner, qui réfléchit le langage et le met à distance. Elle dit également avoir été influencée par Labiche et Feydeau pour leur humour abrasif et leur étude très subversive de la bourgeoisie du XIXème siècle. Lorsque l'Académie suédoise décerne le prix Nobel à l'allemand Günter Grass en 1999, elle déclare avoir été largement marquée par sa lecture du "Tambour" dont le style a nourri son inspiration littéraire: "Le Tambour a été pour nous, les auteurs qui nous réclamions d'une activité expérimentale, quelque chose d'incontournable. Le début du "Tambour" est l'une des plus grandes ouvertures de roman dans toute l'histoire de la littérature. Peut-être qu'on a voulu honorer avec le Nobel l'auteur politique, mais l'œuvre aurait mérité de l'être depuis déjà longtemps". En réalité, Elfriede Jelinek a élaboré une écriture nourrie de négativité. Nul ne sera surpris, dès lors, de ne pas retrouver chez Jelinek d’éloge de la vieillesse. Quand Jelinek écrit la sénescence, elle ne se plie guère à la réalité ni ne fait d’elle un objet contre lequel il serait bon de se blottir. L’image des cheveux et des jupes est parlante, puisqu’Erika va à un certain moment scalper sa mère tandis que cette dernière ne peut s’empêcher de déchirer les robes de sa fille. Il s’agit d’indices nous révélant à nous, lecteurs, que la réalité passe entre la mère et la fille. La vie à l’écart que mènent Erika Kohut et sa mère permet à Elfriede Jelinek de s’attaquer à la vieillesse comme construction sociale historiquement et culturellement marquée. Par-delà leurs deux figures, c’est une culture entière dont elle dynamite les bases. La vigueur de sa pensée et l’originalité de ses œuvres en font l’auteur majeur de sa génération.     Bibliographie et références:   - Nicole Bary, "Elfriede Jelinek, la déconstruction des mythes" - Vanessa Besand, "L’œuvre romanesque d’Elfriede Jelinek" - Thierry Clermont, "Elfriede Jelinek, l'insaisissable" - Yasmin Hoffmann, "Elfriede Jelinek, une biographie" - Magali Jourdan, "Qui a peur d’Elfriede Jelinek ?" - Roland Koberg, "Elfriede Jelinek, un portrait" - Christine Lecerf, "Elfriede Jelinek, l’entretien" - Gitta Honegger, "Un Nobel imprévu, Elfriede Jelinek" - Claire Devarrieux, "Jelinek, la subversion primée à Stockholm" - Christian Fillitz, "L'Autriche partagée entre joie et réprobation" - Liza Steiner, "Elfriede Jelinek, anatomie de la pornocratie" - Gérard Thiériot, "Elfriede Jelinek et le devenir du drame" - Béatrice Gonzalés-Vangell, "Elfriede Jelinek" - Klaus Zeyringer, "Dossier Elfriede Jelinek"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Hier, 07:51:08
"En maillot de bain sur la plage, télescope en main, l’assassin, par un heureux hasard, repéra Marie et sauta alors dans une barque de location. Vois, la maison approche, ses neuf fenêtres ouvrent et se ferment à mesure que je respire; touche ces murs gris dotés d‘écailles trempés par la brume". Une muse au troublant profil de femme oiseau, tout droit venue d'Égypte pour séduire des surréalistes amoureux. Une photo en noir et blanc. Celle d’une femme au long visage, frange courte et bouche généreuse ponctuée d’un grain de beauté dont le regard s’échappe. Une beauté qui fleure les seventies, robe à ramages, épais cigare entre les doigts. La poétesse au temps de sa splendeur. Ni muse, ni épouse, la postérité n’a pas retenu son nom. Hors des cercles littéraires, il ne parle à personne, ou presque. L’œuvre de Joyce Mansour dérange ou intrigue autant que son personnage. Disons-le d’emblée, il est tout à fait sommaire, comme Hubert Nyssen l’affirma en son temps, de réduire Joyce Mansour à une égérie érotomane du surréalisme ou même à un ange du bizarre. Il est plus juste de voir que l’insolence de son langage, la perversité de ses métaphores, l’obscénité de certaines de ses images, les conflagrations illuminant ses dialogues, l’humour dévastateur de ses imprécations, mais également parfois un réalisme bouleversant, sont d’un poète qui défie le temps et la mort avec les seules armes dont il dispose. Joyce Mansour échappe aux codes, aux schémas imposés par la littérature et la société. Méprisant la notion de l’art pour l’art, elle incarne, de la façon la plus naturelle, la plus nécessaire, cette "liberté du désir" prônée par André Breton, pour trouver sa voie, sa voix: "Tu aimes coucher dans notre lit défait. Nos sueurs anciennes ne te dégoûtent pas. Nos cris qui résonnent dans la chambre sombre. Tout ceci exalte ton corps affamé. Ton laid visage s’illumine enfin. Car nos désirs d’hier sont les rêves de demain." Joyce Mansour, Patricia Adès de son vrai nom naît le 25 juillet 1928, à Bowden en Grande-Bretagne. Ses parents sont de nationalité britannique et de confession juive. Ils appartiennent à la haute société égyptienne et résident au Caire. La jeune Joyce reçoit alors une éducation bourgeoise. Le premier séisme intervient en 1944. Sa mère, Nelly Adia Adès, décède des suites d’un cancer. La mort traverse sa vie pour la première fois et ne la quittera plus, jusqu'à l’obsession. Trois ans plus tard, Joyce Adès rencontre Henri Naggar, qu’elle épouse en mai 1947. Son jeune mari est foudroyé par un cancer en octobre 1947. Deuxième séisme. Joyce se replie sur sa douleur. C’est à cette époque qu’elle naît à la poésie, pour exprimer et contrer sa douleur. Un an plus tard, elle fait la rencontre de Samir Mansour, un homme d’affaires franco-égyptien des plus avisés, qui devient son deuxième mari. Dès lors, britannique de naissance, Joyce Mansour va alors apprendre et écrire en français.    "Il approcha à grands coups de rame, les yeux globuleux de plaisir, la bouche pleine d'un clapotis animal, un lourd serpent noir pendant hors de son nombril. Pousse la porte qui ne se fermera qu‘une fois pour ne jamais plus s'ouvrir, cette porte que je frôle et blesse ainsi que ma verge l'abîme quand elle te pénètre brutalement".  Dès lors, par le fruit du hasard, et forte de ses connaissances littéraires étendues, elle se rapproche du mouvement artistique. En effet, c’est au cours d’une réception en Égypte, qu'elle se lie d’amitié avec Claire Klein. Cette dernière, femme d’un ministre égyptien, anime le principal salon du Caire, et a ouvert sa porte au mouvement surréaliste "Art et Liberté" fondé en 1938 par le poète Georges Henein, Ramsès Younane et Fouad Kamel. Henein ne tarde pas alors à apprécier la poésie comme la personnalité de Joyce Mansour, qui "donne voix à ses réflexes. Nous sommes ici dans le domaine de la parole immédiate qui prolonge le corps sans solution de continuité. À chaque organe son verbe comme une poussée de sève, comme une flaque de sang." Georges Henein est alors le personnage central de l’avant-garde artistique du Caire. Il vient de rompre avec les surréalistes français, qui peinent à retrouver leur vitalité d’avant-guerre. "N’êtes-vous pas frappé de constater que ce qui a maintenu le surréalisme depuis la fin de la guerre, ce sont les actes et les œuvres individuels, tandis que tout ce qui tendait à l’expression collective aboutissait au plus cruel échec, quand il ne minait pas l’édifice patiemment élevé ?" C’est néanmoins Henein, dont la rencontre est décisive, qui va révéler le surréalisme à Mansour. Mais c’est de France que vient l’aide attendue. Elle publie "Cris", son premier recueil, grâce à Georges Hugnet. Humour noir, automatisme lapidaire, poèmes visionnaires, vers cinglants, images foudroyantes et hallucinatoires, la parole prend forme dans l’angoisse, car la douleur transforme le monde en une cacophonie générale.Ainsi débute le mythe de l’étrange poétesse, cette merveilleuse et ténébreuse beauté orientale, pleine d’humour, érudite et amicale, qui déteste la banalité et fume le cigare, "mon onzième doigt", dont les boîtes recyclées lui servent derangement pour sa correspondance et ses vers, dont les feuilles de protection en bois servent de support au poème.    "Marie crut qu’il était envoyé de Dieu. "Je me noie", gargouilla-t-elle. L'assassin se jeta à l'eau et répondit avec tristesse : "Tu es mon ombre, ma lumière. Tu es nous deux. - Je me noie", hurla Marie, son âme singulière adossée à une peur immense. Elle flottait entre deux eaux, les membres mous, résignée à une mort précoce". L'originalité de l'auteure ne doit pas faire de l'ombre à son grand talent. Nombreux furent ceux qui chantèrent ses louanges de son vivant. Derrière une grande élégance, son absence totale de pudeur dénote une forme de révolte, essentiellement féminine, contre le despotisme sexuel de l'homme, qui fait souvent de l'érotisme sa création exclusive. Réinventant la poésie, amie et admirée de Michel Leiris, André Pieyre de Mandiargues ou Henri Michaux, complice de Hans Bellmer, Sébastien Matta, Pierre Alechinsky ou Wifredo Lam, qui tous illustrèrent ses recueils, Joyce Mansour fut sans aucun doute un écrivain majeur du courant surréaliste. Son œuvre elle-même suffit d’ailleurs à en témoigner. Seize volumes de poésie, quatre recueils de fictions narratives, une pièce de théâtre, enfin une centaine d'articles parodiques publiés. Les surréalistes ont un pape, André Breton, qui les agrège tous, notamment autour de rituels comme celui du rendez-vous vespéral au café. Là, rive droite ou rive gauche selon les époques, le pape attend ses disciples, les regardant arriver dans les miroirs. Joyce Mansour en est. Breton a découvert et aimé ses écrits, sa poésie crûment érotique. Il est subjugué par la femme, étrange et exotique. Car elle a su le conquérir. En 1953, elle lui adresse un exemplaire de son premier recueil de poèmes "Cris" accompagné d’un bristol: "À Mr Breton, ces quelques "cris" en hommage." Il en aimera le "suave parfum ultra-noir d’orchidée noire" et tombera définitivement sous son charme.    "Saignée, irradiante de folie hypnotique, était nue à mes pieds. Saignée, au visage de mythe et au corps de puma, était nue sur la plage. Saignée, belle forêt de nacre, savoureuse fleur de massacre, sexe insatiable aux langues de vipère". Dès lors, unis par des liens passionnels, les deux artistes qui s'admiraient mutuellement pour leur art respectif, ne se quitteront plus. Ils passeront onze années entre 1955 et 1966, jusqu’à la mort de Breton, à déambuler dans Paris, àchiner des objets et pièces d’art océaniens. Elle est la dernière héroïne du surréalisme. Même si elle correspond aux canons de la femme-enfant espiègle chère aux surréalistes, Breton célèbre la "suprême espièglerie de ses écrits." Elle est une sorte d’antithèse aux canons relationnels des surréalistes avec les femmes. L'œuvre de Joyce Mansour estavant tout celle d’un poète. D’un grand poète, même, à en croire ceux qui, de Pieyre de Mandiargues à Alain Jouffroy, en passant par Henry Maxhim Jones ou Philippe Audouin, ont pris la plume pour lui rendre hommage, publiquementou en privé. Écrivain en herbe, c’est d’ailleurs à la poésie qu’elle s’adonne dès son plus jeune âge. En 1953, "Cris"révèle au public une soixantaine de textes bouleversants, aussi violents dans leurs thèmes que dans leurs termes,et dont la crudité et la hauteur de ton contrastent avec la révolte étouffée des productions contemporaines. L’accueil enthousiaste que lui réservent les surréalistes, et André Breton en particulier, encourage d’ailleurs la jeune femmedans cette voie et elle donne en 1955, sous le titre "Déchirures", un second recueil qui non seulement tient les promesses du précédent, mais même porte la fureur imprécatrice à un plus haut degré d’incandescence encore. Dans sa maturité, c’est, enfin, à la poésie qu’elle reviendra exclusivement, publiant une dizaine de recueils jusqu’à sa mort. Pourtant, c’est davantage à ses très nombreux contes que Joyce Mansour doit sa fragile renommée.    "Saignée aux seins d'écume, aux offrandes terrifiantes, aux odeurs de sauvage. Saignée qui recule a mesure que ma main avance vers tes cuisses ouvertes, sois toujours ouverte devant moi, Saignée. Nous irons habiter la maison de ma jeunesse". Tout est paradoxe chez cette femme chétive et orientale, à la beauté solaire et mystérieuse, pleine d'humanité et d'humour. Exempte de toute référence à quelque entité extérieure, muse ou souffle divin jadis célébrés par les romantiques, la poésie s’apparente en effet pour elle à une substance interne, voix ou corps étranger qui émane d’unespace originel du moi bien antérieur à la séparation des langues et des sexes, mais auquel ni l’introspection ni l’effusion ne donnent accès. Avec "Cris", recueil construit sur les ruines d’un passé dévasté, la poésie fait en effet l’expérience de la douleur, de l’angoisse, de l’effroi paroxystiques, à la limite du formulable. Hantés par des images douloureuses du passé, la plupart de ces poèmes ont trait à la mort d’êtres chers, la mère et le premier époux del’écrivain, emportés par un cancer à quatre années de distance, dont le souvenir harcèle sans relâche l’écriture. Se devine d’ailleurs, en filigrane de ses premiers textes, un véritable mythe du poète, idéal inaccessible incarné par quelques prédécesseurs, certes, mais aussi rôle dans lequel il s’agit d’entrer pour, peut-être, trouver à y ancrer une identité à la dérive, écartelée entre plusieurs cultures et plusieurs langues. Ainsi l’écriture se place-t-elle d’abord, par le jeu des références, sous le signe d’illustres ascendants, de Baudelaire à Rimbaud, Apollinaire ou Michaux,comme pour esquisser en filigrane le portrait de ce poète que la jeune femme s’efforce, à ce moment, de devenir.    "Ton corps modèlera mon lit perméable et maculé de ton sang comme autrefois, tu cueilleras mes rêves qui tombent sur le parquet en flocons de joie et tu tremperas leurs tiges dans l'eau pour les vases de demain". Chez elle, pas de faux-semblant ou de pruderie, la poésie se fait plaisir charnel dans l'affrontement violent des mots. On a reproché au poète la force de ses images, mais ce n’est pas seulement l’érotisme ou l’onirisme qui sont placés sous le signe de la violence, de l’affrontement, mais la vie elle-même: "Le sexe ressemble alors beaucoup à la guerre."Tout chez elle, qui est également dotée d’un humour hors-norme, nous renvoie à notre condition d’être périssable. Aussi la femme est-elle l’objet d’une haine ambiguë qui découle d’un processus d’autodestruction: mère, sœur ou rivale, double-ennemie en tous cas. Quant à l’œuvre en prose, elle s’est élaborée parallèlement aux recueils de poèmes, et ne fait que prolonger, en les développant, les grands thèmes, les obsessions de l’étrange demoiselle, l’érotisme, le rêve, la mort, la maladie, l’humour, le fantastique, le merveilleux, le sexe et l’humain. Loin, en effet, d’être subordonné à une forme verbale particulière, son art dépasse les catégories génériques et même franchit les frontières de l’expression littéraire. Il peut être trouvé en vers comme en prose, en récit comme en théâtre, en écriture comme en peinture. La poésie est toujours, en quelque sorte, la troisième dimension de son œuvre, ombre fascinante qui hante l’écriture sans que le sujet puisse cerner, au juste, ce qu’elle est. Car si Joyce Mansour fit œuvre de poète, cette œuvre peut avant tout se lire comme une série de stratégies successivement déployées pour mettre au jour ce que désigne cette propriété, cette qualité substantielle dont la belle jeune femme a très tôt l’intuition qu’elle fonde son identité, sans pouvoir la saisir par les moyens de la réflexion. Là est sa grande richesse.    "Toi qui avales mon sexe sans quitter le ciel, toi qui glisses a travers murs, plaisirs, crimes; ta voix résonne dans mes veines comme une cloche de montagne, femmes aux pensées verticales, aux orifices vibrants, je porterai ton corps vers la maison de mon choix, fauchant les obstacles d'un seul regard de ton sein vengeur". Afin d'étoffer son art, à la fin de sa vie, elle a exprimé la volonté de s'émanciper totalement du mouvement surréaliste. Aussi sa deuxième période littéraire sera-t-elle, en premier lieu, celle d’un retour à la poésie, terme entendu ici dans l’acception, formelle, de parole en vers. Avec "Rapaces", en 1960, et "Carré blanc" en 1965, la jeune femme donne deux recueils poétiques majeurs, plus amples que les premiers, où elle compile notamment les textes clairsemés dans diverses revues au cours des années précédentes. C’est aussi en poésie qu’elle fera ses adieux définitifs à Breton, dédicataire posthume des "Damnations", et encore en poésie qu’elle réaffirmera, en 1969, son engagement surréaliste, dans "Phallus et Momies." Mais l’expérience de la prose ne s’en poursuit pas moins activement, avec la publication consécutive, entre 1961 et 1967, de cinq récits qui seront, en 1970, recueillis sous le titre "Ça." Au mythe du poète a succédé un mythe du livre. À cette étape de son parcours, la poétesse part en quête d’un "livre total", ce livre-somme qui puisse recueillir une infinité d’expériences visant en premier lieu à établir la poésie sur un autre plan que discursif. C’est, d’ailleurs, le désir d’ouverture à l’autre qui prédominera, dans la dernière période de son œuvre. C’est, en effet, au seuil du tombeau que résonnera la voix qui se fait entendre dans "Trous noirs", dernier recueil de Joyce Mansour, où les dessins de Gerardo Chávez se font le support d’un essai de représentation de la mort. Et c’est là, peut-être, son ultime conquête, rejoindre son double artistique en peinture. En 1984, la muse orientale apprend qu’elle est atteinte d’un cancer, maladie dont elle a la hantise, et qui l’emporte à son tour le vingt-sept août 1986.    Bibliographie et références:   - Stéphanie Caron, "Le surréalisme de Joyce Mansour" - Marie-Claire Barnet, "La Femme cent sexes" - Alain Marc, "Écrire le cri" - John Herbert Matthews, "Joyce Mansour" - Marie-Laure Missir, "Joyce Mansour, une étrange demoiselle" - Richard Stamelman, "Poésie et éros chez Joyce Mansour" - Georgiana Colvile, "Scandaleusement d'elles" - Pierre Bourgeade, "Joyce Mansour" - Jean-Louis Bédouin, "Anthologie de la poésie surréaliste" - René Passeron, "Le surréalisme oriental"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 06/05/26
Adossée à un pilier, elle souriait de sa surprise sans bouger. Tout de suite, son amante remarqua dans les cheveux noirs de jais de la jeune femme d'émouvants fils blancs. Si sur de si jolis visages dépourvus d'intérêt, les années passent un long temps sans laisser de traces, n'éclatant soudain que très tard pour révéler, un matin, une pitoyable poupée défraîchie, au contraire les stigmates de l'âge font resplendir les visages animés par une ardente vie intérieure. La beauté mûre de Charlotte émut Juliette comme une révélation. Une bouche fière, un tein mat, un nez aquilin, des yeux d'un noir oriental qui assombrissait le visage. Sur le lac Majeur, le ciel était bas et lourd, les étoiles absentes. J'observais Charlotte de cet œil impitoyable et injuste qu'on réserve aux êtres auxquels on a que des bienfaits à reprocher. Son amour me pesait. Les ombres de Stresa et de Verbania nous avaient communiqué leur poison. Par toutes mes pensées déjà je la trahissais. Je souffrais d'autant plus que j'étais seule coupable. Je ne pouvais me fournir à moi-même aucune explication. Sinon une: mon démon m'avait repris. Il avait un joli visage ce démon, tant de jeunesse et tant de fantaisie. Mon cœur inflammable était déjà embrasé. Rien n'est plus érotique, plus stimulant pour l'imagination, plus échauffant pour les sens, que l'extrait du "Rouge et le Noir" où Julien après avoir gravi les degrés d'une échelle pénètre par la fenêtre dans la chambre de où l'attend Mathilde de la Mole: "C'est donc toi, dit-elle en se précipitant dans ses bras ...".................................................." Rien de plus sensuel que cette ligne de points, comme la suggestion qu'elle provoque. Quelle nuit réelle aura donné autant d'émotions, de feu, dans le cœur ? Ce jour-là, Stendhal n'a pas imposé une scène d'amour au lecteur. Il a fait beaucoup mieux. Il lui à prié d'entrer dans la chambre, de prendre Mathilde dans ses bras, toute chaude et frémissante dans sa chemise de nuit, et de faire à sa guise, jusqu'à l'aube, tout ce qu'il voulait. Une route blanche de pousière coupait les haies, sautait les fleuves. Derrière la route, derrière les champs, derrière le riz à perte de vue, des montagnes naissaient de la nuit.    Plus loin, c'était Bergame et les lacs, un peu à droite, Véronne, les palais de Vicence, et puis Venise, Ravenne, Bologne et Ferrare, Parme et Modène. Il naissait de de ces noms qui jetaient au hasard, sur des campagnes intérieures, l'or de leurs peintures, de leur gloire et de leurs mosaïques. Rien de plus efficace pour la littérature érotique que la liberté de l'esprit. La volupté, les caresses, la sensualité permettent de réinventer le plaisir sexuel en dehors des normes pornographiques dominantes, la littérature érotique féminine insiste sur l’imagination et le désir pour créer un climat sensuel, contre le plaisir immédiat; cette conception de la sexualité semble aussi plus réaliste que les scénarios érotiques occultant les relations humaines, avec leurs frustrations et leurs contrariétés; dans la pornographie traditionnelle, les individus se livrent au plaisir sexuel sans même se rencontrer et se connaître. Que l’amour soit un chef-d’œuvre, que l’éros soit poésie, nul n’en disconviendra; non pas au prix toutefois du rejet de la négativité, ce noyau de réel au cœur de l’expérience érotique. Cette part maudite que tous les auteurs affirment diversement est inséparable du travail littéraire dont elle est la source. L'odeur d'un parfum excite, une fragrance inédite, le corps devant elle se raidit. Revenons à l'amour, puisqu'il n'y a que cette passion éphémère qui donne seule à la vie un goût d'éternité. Souvent des images me reviennent. Chaudes, épicées, elles se superposent aux visages et aux corps. Les femmes que j'évoque m'apparaissent alors dans l'éclairage violent de de leur autre vie, celle ardente du lit, de la volupté, des étreintes. Ces souvenirs familiers deviennent aussi étrangers que la mémoire d'anciens accès de folie. Pourtant un rien les ressuscite. Un mot, une anecdote, un parfum.   Ce qu'il  avait d'admirable dans mes relations avec mon amante, c'était que nous connaissions jamais si cette intelligence du cœur n'avait pas succédé entre-temps la froide logique des mots. Nous attendions des silences où nous lirions l'avenir. Peut-être allions-nous trouver des phrases où le cœur se tairait. L'incertitude, presque une angoisse se mêlait ainsi à l'aisance et à la facilité. C'était comme si nous continuions à nous servir d'un code dont nous risquions toujours d'avoir perdu la clef. Nous avions le désir, nous avions l'amour discret, nous connaissions le prix que donnent aux ardeurs cachées les lents détours et la patience du cœur. Aussitôt s'éveille et s'anime le théâtre de la jouissance, de l'extase. Je me demande quel lien l'unit à l'amour ? Sommes-nous dans les cris que nous poussons ou que nous suscitons dans l'alcôve ? Quelle part de nous-mêmes participe à ces coups de reins, à la furie des corps embrassés à bouche-que-veux ? De ces feux éteints, que me reste-t-il ? Rien n'est volatile comme le souvenir de la volupté. Mais quelle denrée périssable que le seul plaisir. Le passé n'est pas le temps du désir. Celui-ci s'enflamme et s'enfuit ailleurs aussi vite qu'il était venu, comme une amante oublieuse et volage. Au présent, c'est le sexe qui nous tient, nous insuffle ses ardeurs; au passé, il faut faire un effort de mémoire pour rallumer nos anciennes fièvres. Car ce sont rarement les moments parfaits où tout concourait à l'harmonie de l'amour et des siens, les instants de la plénitude où la vie rendait justice. Ces heures-là, douces comme de paisibles siestes, basculent dans l'oubli comme tant de moments du bonheur passé. Nous ne conservons en souvenirs que les nuits d'excès et les scènes de perversité. La mauvaise humeur passa. Pas la blessure, qui demeura intacte. Cet échec ne fut pas inutile. Il donna matière à réfléchir. Je ne cessais de penser à Charlotte, non plus dans l'espoir d'un retour d'affection. J'étais trop meurtrie pour remettre en route cette machine à souffrir, mais pour tenter d'élucider l'énigme de sa conduite. D'autant qu'elle ne fit rien pour se justifier. Je ne reçus pas de nouvelles d'elle, ni lettre ni message d'aucune sorte.   Je ne pensais depuis six semaines qu'à ma première promenade dans Rome. J'avais Charlotte à côté de moi et Rome défilait sous mes yeux comme un trésor un peu absurde. Je m'en voulus presque violemment de mon inconsistance. J'avais rêvé de cette Italie de Stendhal et de Chateaubriand, et cette première promenade dans Rome n'allait même pas m'arracher à moi-même. J'avais envie d'elle et je n'étais pas certaine qu'elle eût encore envie de moi. Charlotte connaissait ces tourbillons d'insignifiances qui s'emparaient de moi. Je ne sais quelles conclusions elle en tirait sur mes rapports avec elle. Elle ne détestait pas ce qui l'intriguait. Ce qui l'amusait en moi, c'était ma faiblesse sous le cynisme. Elle s'était évanouie dans le silence. Cela fut l'occasion d'un examen de conscience. Avais-je des torts envers elle ? J'avais beau me livrer à la plus sévère critique de mes faits et gestes depuis notre rencontre, je ne trouvais rien à me reprocher. Pourtant j'étais experte en autodénigrement; mais en la circonstance, quel que fût mon désir de me flageller et de me condamner, force est de constater que pour une fois, peut-être la seule dans une vie amoureuse déjà longue et parsemée de petites vilénies, mon comportement se signalait par son honnêteté. Mais un doute affreux me traversait. N'était-ce pas justement dans cette honnêteté un peu niaise que résidait mon erreur ? Pourquoi s'imaginer que les jeunes filles veulent être traitées comme des saintes ou des chaisières ? Peut-être ce respect n'était-il pas de mise avec elle ? Ne m'eût-elle pas mieux traitée si je l'avais bousculée au lieu d'accumuler ces stupides désuets préliminaires ? L'amoureuse et la tacticienne, qui dans le succès amoureux ne font qu'une, s'affrontaient dans l'échec. Elles se donnaient toujours réciproquement tort.   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir
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Par : le 06/05/26
"J'ai trouvé en te rencontrant un sens à mon néant. Je creusais dans son cou avec mes dents, j'aspirais la nuit sous le col de sa robe:les racines d'un arbre frissonnèrent. Je la serre, j'étouffe l'arbre, je la serre, j'étouffe les voix, je la serre, je supprime la lumière. Quand on aime, on est toujours sur le quai d'une gare. Ce qui a été dit a été assassiné. Andréa était un joli quartier d'hiver. Ses yeux brillaient de froidure, la gelée fendait ses lèvres toujours gercées. Nous nous aimions et nous nous retenions: nous nous tenions en équilibre sur le pétale d'une églantine." Passion de la chair, jeune, rose, fraîche, découverte charnelle, exploration du corps de l'autre pour appréhender le sien propre, recherche du plaisir absolu, du bonheur éphémère et violent. Deux femmes, jeunes filles, en cachette, dans leur cellule d'interne, chaque nuit luttent contre l'aube qui, à chaque fois, clôt leurs ébats, tue leur amour, leur amour de jour. Bâtarde née de père inconnu, telle est la situation de Violette Leduc. Sa mère, après avoir été séduite par le fils aîné des maîtres dont elle était la domestique, dût fuir Valenciennes où elle travaillait alors pour cacher sa grossesse honteuse. Non seulement privée de père, de nom, mais encore, sa naissance matérialisant la faute de sa mère, de légitimité d’exister, Violette Leduc aura à surmonter bien des obstacles avant de s’engager sur la voie de l’autorité. Tout au long de son enfance, qu’elle passe entre Arras et Valenciennes, la petite fille cherche un amour maternel désespérément absent; un vide affectif qu’elle tente de combler auprès de sa grand-mère Fidéline. Mais celle-ci meurt en 1916. La mort de sa grand-mère, les mises en pension successives, le mariage de sa mère avec un riche marchand de Valenciennes, la naissance d’un demi-frère sont vécus par la fillette déjà fragilisée comme une succession d’abandons. C’est cette enfance difficile que l’écrivaine relate dans son premier livre, "L’Asphyxie", dont elle entreprend l’écriture en 1942. Si la jeune femme se passionnait depuis longtemps pour la littérature et travaillait dans le milieu des éditions, jamais elle n’aurait imaginé, elle, y participer. Écrire, pour une femme, ne va pas de soi. Son étonnement lorsqu’elle découvre le premier roman de Simone de Beauvoir en témoigne: "J’ai raconté comment j’avais lu le nom de Simone de Beauvoir, le titre de son roman "L’Invitée" dans le bureau d’un agrégé. Je lisais, je relisais le nom, le titre: une femme écrivait à la place de millions de femmes comme si toutes les femmes étaient capables d’écrire. Je lisais, je relisais le nom de Simone de Beauvoir. "Le jour s'épuisait, ma cellule dépérissait, des duvets s'envolaient des lèvres de mon aimée absente. La nuit s'engageait, la nuit: notre couverture de cygne. La nuit: notre baldaquin de mouettes." Elle a beau lire le prénom féminin, relire le nom d’auteur, l’écriture lorsqu’il s’agit d’une femme reste du domaine du "comme si". "Comme si toutes les femmes étaient capables d’écrire". Ce n’est que poussée par Maurice Sachs, dont elle est alors amoureuse, qu’elle ose un jour s’y risquer. Un alibi qui tombe à pic pour une auteure qui, n’ayant jamais assumé son autorité, trouvera là le prétexte à son passage à l’acte d’écrire: "L’amour mène à la littérature." Quelques bouffées d'air, durant cette apnée diurne, pendant une pause déjeuner, ou une simulation de malaise, le moindre prétexte est exploité pour assouvir encore cette violence qui les fait se heurter, se confondre, se dissoudre l'une dans l'autre. L'amour n'a pas d'âge, pas d'époque ni de lieu. L'amour n'a besoin de personne pour dicter la conduite à tenir. L'amour touche, blesse, et reprend, ou il oublie mais il ne s'oublie jamais. L'interdit règne, empêche, intensifie, terrifie, sentiments atemporels, mots universels, oscillant entre le cruet la métaphore, parmi les creux, par-dessus bord. Les petites lumières dans ma peau convoitèrent les petites lumières dans la peau d'Isabelle, l'air se raréfia. Nous dépendions des forces irrésistibles. Nous avons perdu conscience mais nous avons opposé notre bloc à la nuit du dortoir. Le désir nous ramenait à la vie: nous sommes rentrées dans plusieurs ports. Je ne voyais pas, je n'entendais pas, pourtant j'avais des sens devisionnaire. Un miracle s'éteignait au lieu de rayonner".    "Nous avions créé la fête de l’oubli du temps. Nous serrions contre nous les Isabelle et les Thérèse qui s’aimeraient plus tard avec d’autres prénoms, nous finissions de nous étreindre dans le craquement et le tremblement. Nous avons roulé enlacées sur une pente de ténèbres. Nous avons cessé de respirer pour l’arrêt de vie et l’arrêt de mort". Vingt ans plus tard, alors que son œuvre va être consacrée par la publication d’une autobiographie en trois volets, Violette Leduc revient sur le geste qui l’a générée: "Assise sous un pommier chargé de pommes vertes et roses, je trempai ma plume dans l’encrier et, en ne pensant à rien, j’écrivis la première phrase de l’Asphyxie: ma mère ne m’a jamais donné la main". Si l’on en croit ces propos, le passage à l’acte d’écrire de Violette Leduc aurait eu lieu dans l’insouciance d’un beau jour de printemps 1942, au mi d’un pré normand, sous un arbre chargé de "pommes vertes et roses". Quelle surprise, lorsqu’on sait la difficulté de la jeune femme à exercer ne serait-ce que son droit de respirer ! Dont le premier souffle est "Asphyxie !" Ce n’est d’ailleurs pas l’atmosphère à laquelle le récit nous préparait: Un arbre et une route à prendre. Si nous commencions par un bonjour à Mme Meulnay. J’ai pris la route du blé coupé. Le cri sortait de terre. Alouettes, feu d’artifice à ras de terre, où étiez-vous ? Je marchais par cœur, l’œil sec je pleurais. Guirlande des troupeaux somnambules au long des fils et des barrières. Je me cachais dans la haie, je vis un monde en liberté. Écrire. Oui Maurice. Plus tard". Est-ce bien là l’innocence d’un commencement ? Oh non. Lourde est la main de celle qui lance sa plume sur la première feuille du cahier. Lourde la culpabilité qui pèse sur chacun des mots tracés à l’ombre du péché, non ! pas un pécher justement: un pommier. La tranquille innocence qui précède le passage à l’acte d’écrire de Violette Leduc tient de celle d’Ève nue avant qu’elle ne cueille le fruit défendu. Culpabilité il y a, et l’atmosphère paradisiaque que tente de rendre l’auteure ne vise qu’à dissimuler le serpent ici ou là caché. N’est-elle pas, de par son existence, l’incarnation de chair et d’os de la faute de sa mère, comme l’est toute femme, du péché de Celle qui, la première, est passée à l’acte ? "Nous nous serrions encore, nous désirions nous faire engloutir. Nous nous étions dépouillées de notre famille, du monde, du temps, de la clarté. Je voulais que serrée sur mon cœur béant Isabelle y rentrât. L'amour est une invention épuisante. Isabelle, Thérèse, disais-je en pensée pour m'habituer à la simplicité magique des deux prénoms". Le passage à l’acte d’écrire de Violette Leduc est mu par un projet autobiographique: Racontez votre enfance au papier. "Je racontais". D’emblée, deux narratrices se côtoient: l’une entretient avec le récit une relation de continuité, voire de simultanéité; l’autre tient sur un passé révolu un discours objectif. Et de même l’impression de proximité donnée par le discours est faussée par les indices d’une énonciation historique, de même la valeur ponctuelle, précise, bien située dans le temps du passé simple est fragilisée par l’indétermination du temps de l’imparfait et des indications temporelles. Le lecteur ne pourra trancher. Les repères énonciatifs qui permettraient à la voix narrative de s’encrer sont par ailleurs toujours systématiquement gommés. Dès qu’une indication de temps est donnée, sa valeur est annulée par une information contradictoire. Cette mise en exil du sujet troue le récit en son cœur. Apposition de fragments d’énoncés non référés, celui-ci se désintègre au fur et à mesure qu’il avance. Révélant, telle la volonté de tuer dans l’œuf tout soupçon d’auctorité, la pudeur de l’auteure à énoncer. "Et doucement, la main d’Isabelle dans les plis de mon tablier me caressa".   "Elle me sortait d'un monde où je n'avais pas vécu pour me lancer dans un monde où je ne vivais pas encore. Nous avons effleuré et survolé nos épaules avec les doigts fauves de l'automne. Nous avons lancé à grands traits la lumière dans les nids, nous avons éventé les caresses, nous avons créé des motifs avec de la brise marine, nous avons enveloppé de zéphyrs nos jambes, nous avons eu des rumeurs de taffetas au creux des mains". Le passage à l’acte d’écrire de Violette Leduc n’est pas anodin comme pourrait le suggérer le récit qu’elle en fait. Il est douloureux, signifiant, et déterminant. Le récit de la naissance de son œuvre révèle en filigrane celui de sa propre naissance. Récit à tissure double qui dévoile le fil plus ténu encore de la condition de la femme dont l’innocence est, d’emblée, de par son sexe, entachée. De même, la femme qui avait, aux mains d’une société patriarcale, passé la main, prend la plume, de même, l’enfant repoussée se prend en main. La voie que prend Violette Leduc en même temps que la plume et son cahier ce beau jour de printemps 1942 est celle qui la mènera à sa voix. La voix dont la bâtardise l’avait privée. Qui donnera à son illégitimité le poids d’une œuvre et de l’autorité. "Je raconte ma vie. Écrire est devenu ma vie". Zone en retrait continûment niée, l’écriture devient la chambre à soi où, pudique à énoncer, sa force se déploie. "La femme est encore étonnée et flattée d’être admise dans le monde de la pensée, de l’art, qui est un monde masculin. Elle s’y tient bien sage, elle n’ose pas déranger, explorer, exploser". "La cour fut à nous. Nous courions en nous tenant par la taille, nous déchirions avec notre front cette dentelle dans l'air, nous entendions le clapotis de notre cœur dans la poussière. Des petits chevaux blancs chevauchaient dans nos seins. La caresse est au frisson ce que le crépuscule est à l'éclair. J'ai su que j'avais été privée d'elle avant de la rencontrer. Prends des forces, dors où tu pourras, fortifie-toi pour la nuit prochaine, pense à notre avenir de ce soir". Elle ne fait que balbutie, certes. Mais il ne faudrait pas s’y fier ! On le dit de la femme, versatile, la pudeur l’est: "Tantôt comme une puissance du sujet, tantôt comme une faiblesse, elle s’étend de la retenue délibérée à la réticence panique, du laconisme de l’émotion au malaise du mutisme". Prenant le contre-pied d’une pudeur imposée, la femme brandit l’épine qui cache le rosier et l’exil énonciatif auquel elle s’était résignée devient l’asile de son identité outragée. Déguisées, retenues, hésitantes, balbutiantes, les voix des femmes n’ont ainsi jamais cessé de s’élever. Se faisant, au fil des siècles, l’écho d’une parole censurée certes, mais là.  Ainsi la pudeur dessine le séjour liminaire de toute véritable liaison, tenue sur le seuil que seuls prétendent franchir l’outrecuidance fallacieuse des pouvoirs et des savoirs, et la flamboyance impudique de la beauté. Se révèle une spécificité qui, difficile à cerner parce que cachée, n’en n’est pas moins existante; et qui, aujourd’hui où le statut de la femme dans la société évolue et laisse à son autorité la liberté de s’affirmer, s’ouvre, découvrant une force jusque-là ignorée. Vertu féminine par excellence, la pudeur ? Soit mais dans toute son excellence !! Passion adolescente au zénith de sa puissance, de par la peur d'être séparées, surprises, dénoncées. Violence des corps, des cœurs en pleurs, en sueur, en lueur. Amour irraisonné, insatiable, perdu d'avance. Deux bouches qui n'osent se dire, quatre oreilles qui n'osent entendre ces mots si chers aux amoureux,de peur de les voir disparaître à jamais, de les perdre dans le silence, dans l'absence. "Nous parlons: c'est dommage, ce qui a été dit a été tristement assassiné; nos paroles, qui ne grandiront pas, qui n'embelliront pas, se faneront à l'intérieur de nos os".    "Nous courions pour essouffler la liberté, nous courions à côté des cônes d'anthracite de l'entrepôt, nous longions les miroitements bleus, nous redressions à proximité des pyramides d'orgueil. Isabelle voulait l'union dans la peau. Je récitais mon corps sur le sien, je baignais mon ventre dans les arums de son ventre, j'entrais dans un nuage". "Thérèse et Isabelle" constituait la première partie d'un roman, "Ravages", présenté aux Éditions Gallimard en 1954. Jugée "scandaleuse", elle fut censurée par l'éditeur. C'est au printemps 1948 que Violette Leduc, encouragée par Simone de Beauvoir, qui fut sa muse et sa protectrice, entreprit la rédaction de ce texte auquel elle consacra trois années, avec ses pages inédites âpres et précieuses, sa langue nue et violente témoignant d'une liberté de ton qu'aucune femme écrivain, en France, n'avait osé prendre avant elle. Au début des années soixante, Violette Leduc greffe une partie de "Thérèse et Isabelle" dans le troisième chapitre de "La Batârde": elle supprime des passages, resserre des pages, atténue des métaphores, modifie le déroulement de quelques dialogues, Thérèse est métamorphosée en Violette. L'autre partie est publiée séparément en juillet 1966. En 2000 enfin, paraît chez Gallimard, "Thérèse et Isabelle" comme une œuvre en soi, dans sa cohérence initiale et sa continuité. La femme de lettres était proche de Jouhandeau, de Genet, de Sarraute et de Cocteau. Avec sa réputation de femme libre et d’amante scandaleuse, elle représentait une icône culte et underground des années 60, dont on ne parle aujourd’hui plus hélas assez. Auteure d’une œuvre intimiste aux accents autobiographiques, "La Bâtarde" publiée en 1964, récit de son parcours de fille illégitime puis de ses amours bisexuels, demeure la plus connue;elle décrit le plaisir charnel, comme Pauline Réage, dans une langue raffinée et poétique, d’une précision et d’une finesse très inventives. Elle osa aborder sans détour les amours homosexuelles, en souvenir de ses expériences juvéniles. Elle inspira Martin Provost, après la peintre Séraphine, qui la remit à l’honneur dans un film, fin 2013, avec pour l’incarner l'actrice Emmanuelle Devos. Entrées en amour, deux collégiennes s’aiment et découvrent ensemble le plaisir physique au fil des mois.Isabelle, la tentatrice entraîne et fait succomber Thérèse, l’élue qui très vite s’abandonne corps et âme à la volupté du plaisir. Bravant les interdits, elles aspirent à jouir sans trêve, même si la menace et l’angoisse de la séparation finale ne les quitte jamais. Le lecteur suit le désir impatient de se toucher à travers leurs tabliers qu’elles chiffonnent,tout au long du jour puis enfin, leurs nuits d’amour incandescentes aux  "jambes broyées de délices" et "entrailles illuminées" au risque d’être surprises par les surveillantes et leurs condisciples. "L’aube serait notre crépuscule d’une minute à l’autre". On se sait rien ou à peine des deux héroïnes, ni leur âge exact, ni de leur famille. Seule existe leur relation et leur passion exclusive oscillant parfois dans une certaine fureur, pendant trois jours et trois nuits. C’est avant tout une fine analyse psychologique des rapports entre les deux amantes, entre bravade, jalousie, crainte, silence forcé, hantise du lit gémissant, peur de rire, de crier et finalement l’abandon à l’emprise, l’empire des sens plus fort que tout. Dans le secret des "cabinets", des " cellules" de dortoir, le pensionnat, lieu austère et confiné de leurs aventures,est hautement évocateur et possède toute une esthétique, une atmosphère qui avive l’imaginaire. Murs épais, lits étroits aux barreaux de fer, toilettes à l’eau froide, discipline quasi militaire, sous le regard sévère des "surveillantes générales" de ces ingénues en uniforme, constituent un décor transgressif rappelant les couvents du marquis de Sade, les prisons de Genet ou le château de Roissy d'Histoire d’O. L'interdit de leur amour renforce bien sûr son intensité. "Nous nous étions dépouillées de notre famille, du monde, du temps, de la clarté pour mieux nous aimer".   "La langue trop charnue m'effraya. Le sexe étrange n'entra pas. J'attendais absente et recueilli .Les lèvres se promenaient sur mes lèvres : des pétales m'époussetaient . Mon cœur battait trop haut et je voulais écouter ce scellé de douceur, ce frôlement neuf . Isabelle m'embrasse me disais-je. Elle traçait un cercle autour de ma bouche, elle encerclait le trouble ,elle mettait un baiser frais dans chaque coin ,elle déposait deux notes piquée , elle revenait, elle hivernait." Par-delà la polémique sur la censure de l’ouvrage, aujourd’hui périmée, ce qui fait l’intérêt et la beauté du livre,c'est son style unique pour écrire l’érotisme et la sexualité. Dans ce roman, l’auteure a poussé son art au paroxysme avec une écriture d’une extrême élégance féminine, où l’émotion affleure toujours sous le charnel, lyrique, haletante, brûlante, parfois âpre, et lumineuse, servie par des métaphores poétiques inédites où la nature tient une grande part. Avec une infime précision et une richesse lexicale éblouissante, elle décrit les gestes de l’amour les plus torrides:les moindres mouvements de mains sur les corps, détails subtils et sensations. L'acte physique apparaît dès lorscomme transcendé, livré dans un érotisme quasi mystique. Violette Leduc nous offre à entendre une musique à la fois violente et mélodieuse, un cantique exalté, une prière envoûtante au corps de l’être aimée. En s'inscrivant dans la tradition de l'érotisme littéraire au féminin, de Colette à Pauline Réage, l'auteure nous montre que le sexe peut être d'autant plus troublant qu'il n'est pas séparé du sentiment, et qu'en littérature, les pouvoirs de l'érotisme sont augmentés par ceux du langage. La manière d'aborder l'intime, associant à la description précise des gestes et des sensations, des images et des métaphores poétiques est empreinte d'une rare beauté lyrique. Il y a certes une infinie tendresse, mais aussi de la violence dans la passion érotique des deux amazones. Leurs amours sont guerrières, vivifiantes, éclatantes.Tel que le définissait son auteure, le projet parait totalement inédit. "J’essaie de rendre le plus le plus exactement possible, le plus minutieusement possible les sensationséprouvées dans l’amour physique, Il y a là sans doute quelque chose que toute femme peut comprendre. Je ne cherche pas le scandale mais seulement à décrire avec précision ce qu’une femme éprouve alors." Isabelle m’embrasse, me disais-je. Elle traçait alors un cercle autour de ma bouche, elle encerclait le trouble, elle mettait un baiser frais dans chaque coin, elle déposait deux notes piquées, elle revenait, elle hivernait. Mes yeux étaient gros d’étonnement sous mes paupières, la rumeur des coquillages trop vaste. Isabelle continua. Nous descendions nœud après nœud dans une nuit au-delà de la nuit du collège, au-delà de la nuit de la ville, au-delà de la nuit du dépôt des tramways. Elle avait fait son miel sur mes lèvres, les sphinx s’étaient rendormis. J’ai su que j’avais été privée d’elle avant de la rencontrer. Elle écoutait ce qu’elle me donnait, elle embrassait de la buée sur une vitre. Isabelle renvoya sa chevelure sous laquelle nous avions eu un abri. Je vois le demi-deuil du nouveau jour, je vois les haillons de la nuit, je leur souris. Je souris à Isabelle et, front contre front, je joue au bélier avec elle pour oublier ce qui meurt. Le lyrisme de l'oiseau qui chante et précipite la beauté de la matinée nous épuise: la perfection n'est pas de ce monde même quand nous la rencontrons". Ainsi, de la fougue passionnée de ses deux héroines, Violette Leduc se défend avec force de toute résonnance obsène.De fait, on ne trouve pas trace, dans le roman, du sadomasochisme plus ou moins ritualisé présent chez d’autres auteures plus contemporaines de l’érotisme, d’ailleurs toujours tournées vers l’autre sexe, comme Catherine Millet,ou Catherine Robbe-Grillet, alias Jean(ne) de Berg. L’érotisme à la fois cru et lyrique se dégageant de "Thérèse et Isabelle" serait sans doute à rapprocher plutôt des "Guérillères" (1969) ou du "Corps lesbien" (1973) de Monique Wittig.   "Elle arrivait. Je comptais ses pas dans la grande allée. Quinze roulements de tambour ont passé sur mon cœur. Que de fois j'ai été exécutée pendant qu'elle venait. La même ville d'amour s'approchait: ma gorge s'élançait. Je ne suis que moi-même. C'est trop peu. Je ne suis pas une forêt. Un brin de paille dans mes cheveux, un confetti dans les plis de mon tablier, une coccinelle entre mes doigts, un duvet dans mon cou, une cicatrice à la joue m'étofferaient. Pourquoi ne suis-je pas la chevelure du saule pour sa main qui caresse mes cheveux ?" Pourquoi doit-on lire "Thérèse et Isabelle" encore aujourd’hui ? Se demanderait-on pourquoi lire "Madame Bovary" ? Or Emma et Thérèse se ressemblent.Toutes deux jeunes filles de province, cloîtrées dans un destin qui les ennuie, elles cherchent une échappatoire dans la lecture et dans l’amour. Leur destin se rappelle cependant bientôt à elles par le truchement de la censure qui sanctionne leur aspiration à la sensualité. Parce qu’il s’agit d’un des plus beaux textes amoureux de la langue française, comme "Tristan et Iseult" ou "Paul et Virginie", le roman appartient au patrimoine littéraire français. Comme "La princesse de Clèves", ou "Madame Bovary", l'ouvrage de Violette Leduc s’impose par le style. La littérature amoureuse est fulgurance. "Elle rejeta sa chevelure pour me l’envoyer au visage, j’eus sa masse de cheveux sur mes lèvres." La défloration de Thérèse est aussi celle de la littérature française. L’auteure force la langue, écartèle le lexique, dépucelle les figures de rhétorique. L’endroit où, selon Marguerite Duras, les femmes aiment et écrivent, est encore intact: "Isabelle écartelait et commençait alors à déflorer, les doigts m’opprimaient, ils voulaient, ma chair ne voulait pas." "Elle donnait des coups et des coups, on entendait les claquements de la chair, elle crevait l’œil de l’innocente." Le texte se tend, claque et crève comme la peau de Thérèse. Le texte est un hymen qui rompt sous la lecture. Car le roman marque un tournant dans l’histoire des représentations littéraires. Virginie Despentes l'a très bien formulé: "Quand en 1948, Antonin Artaud meurt, tel Bataille ou Breton, les hommes faisaient exploser les limites du dicible, Violette Leduc entreprenait la rédaction magistrale de "Thérèse et Isabelle", c’était un récit de sexualité lesbienne aussi crue que du Genet." "Il tombait du crépuscule comme il tombe du crêpe devant les visages. Je voulais m'allonger sur Isabelle, je voulais que nous montions au dortoir. Mais elle réfléchissait, tassée sous les plies de son tablier de marbre. C'était cela mon musée, c'était cela l'accroc dans le crêpe. Je languissais, j'étais fatale, les grands fauves allongeaient les routes de mes campagnes préférées, le temps guindé à l'horloge du réfectoire se faisait prier. La brise imprévisible entra, elle caressa mes mains, elle séduisit ma mémoire". Violette Leduc traverse le siècle. Née en 1907, elle l’accompagne jusqu’en 1972, et assiste par conséquent aux moments les plus importants de l’évolution de la condition féminine. La vie de celle qui n’a pas encore conquis le succès apparaît comme un témoignage du degré de liberté dont dispose la femme dans une société encore largement dominée par l’homme, et ce essentiellement alors dans le monde du travail. Et surtout, l’homosexualité y est envisagée comme une monstruosité qui amènera Gallimard à censurer tout le début de "Ravages", ce que l’auteur vit comme un assassinat littéraire, texte publié par la suite sous le titre de "Thérèse et Isabelle" et qui raconte sans voile les amours de deux jeunes filles dont l’une, Thérèse, est la narratrice et l’auteur. La biographie évoque enfin l’avortement et les condamnations d’immoralité dont l’auteur de la "Bâtarde" a par la suite été victime, qui l’avouait ouvertement dès 1964: c’est un succès de scandale qu’elle connaît alors. "Voyez-vous, Je ne suis que moi-même. C'est peu".   "Isabelle arrivait du pays des météores, des sinistres, des ravages. Elle me lançait un mot libéré, un programme, elle m'apportait le souffle de la mer du Nord. Si elle dort, c’est un rapt. Isabelle me chasse pendant qu’elle dort. Faites qu’elle ne dorme pas, faites que la nuit n’engendre pas la nuit. Nous l'avons fait de mémoire comme si nous nous étions caressées dans un monde avant notre naissance, comme si nous rattachions un maillon. La main d'Isabelle qui me troublait autour de ma hanche c'était la mienne, ma main sur le flanc d'Isabelle, c'était la sienne. Elle me reflétait, je la reflétais: deux miroirs s'aimaient". La publication du roman en 1966 force les représentations à changer. Dès les premières lignes, le lecteur est introduit dans un univers sensuel. Les deux jeunes filles sont neuves. Elles s’aiment dans un collège pendant trois jours et trois nuits. Elles ne voient pas le mal, Thérèse et Isabelle sont trop authentiques pour être vicieuses. Plus encore que le genre sexuel, la lecture de "Thérèse et Isabelle" trouble l’horizon d’attente lié au genre textuel. Le lecteur ne pénétre pas dans un univers pornographique classique, mais en réalité, dans un roman poétique. "Elle nous voulait osseuses, déchirantes, nous nous déchiquetions à des aiguilles de pierre,le baiser ralentit dans mes entrailles, il disparut, courant chaud dans la mer." L'auteure déniche des tropes inédits dans un défoulement de douceur."Thérèse et Isabelle" ne parle pas seulement aux lesbiennes. Le roman est une révolution pour toutes les lectrices. Deux jeunes filles "découvrent le monde entre deux jambes."Il y a une virtuosité de l'écriture ne tenant pas à l'exercice lexical mais à un souffle intérieur singulier. Les phrases s'enchaînent sans qu'on puisse deviner si ce sont des images ou des faits. La parole est si profonde qu'elle a quelque chose d'hypnotique. Elles échappent continuellement à ce langage ordinaire construit sur des formes expressives communes et pré-données. Elles ignorent le lieu commun en ménageant des espaces insolites qui ne sont pas des refuges, mais des tangentes mobiles en équilibre. Il faut enfin le lire car c'est le livre de référence de la littérature lesbienne. Le désir et le plaisir sexuels sont racontés de façon inédite car en marge de la logique de la domination masculine et de la séduction féminine, outre les catégories patriarcales masculin/féminin, sujet/objet, activité/passivité, par-delà vices et vertus, sans culpabilité ni éjaculation finale.Le corps féminin tant de fois mis en scène et représenté, occulté, sublimé, élevé, voilé, vêtu, dévêtu, dévoilé, revoilé, mythifié, mystifié, dénié, connu ou méconnu, par les peintres et les écrivains, surgit nu et inconnu à travers "Thérèse et Isabelle", ces deux Aphrodite "lesbiennes" au sens où Louise Labé entendait le mot, c’est-à-dire chantées par une femme. Aines, aisselles, seins, parties intimes, épiderme, gorge, anus sont créés par le verbe de l’auteure. Sexualiser le corps féminin ne signifie pas pour elle réduire celui-ci à un orifice stérile et pénétrable. Les foyers de douceur sont multiples et leur rayonnement se propage en vagues de curiosité et de tendresse."Thérèse et Isabelle" appartiennent résolument à cette lignée des amantes célèbres de la Littérature. Elles lui donnent les moyens d’affirmer sa dimension universelle. Avec Violette Leduc, le sexe clandestin devient décomplexé et sans fard. Il ne trébuche plus et ose s’affranchir du carcan de la modestie féminine pour explorer la technique du plaisir sans pour autant jamais verser dans la vulgarité. La romancière était parfaitement consciente de la portée de son œuvre et de son rôle de pionnière littéraire."Nous avions créé la fête de l’oubli du temps. Nous serrions contre nous les Isabelle et les Thérèse qui s’aimeraient plus tard avec d’autres prénoms." Le destin de Violette Leduc est entièrement marqué par sa naissance illégitime, le sept Avril 1907 à Arras, d'une femme de chambre et d'un fils de famille de la grande bourgeoisie qui refusa de la reconnaître. Berthe Leduc élèva "l'enfant de la faute" dans la haine des hommes. Au collège, où elle était bonne élève, Violette trouva réconfort dans les bras d'Isabelle, et découvrit "Les Nourritures terrestres" qui l'enflammèrent au point d'écrire à André Gide. Sa liaison, plus tard, avec la surveillante du collège fit scandale. Puis installée à Paris, Violette rencontra son futur mari. Elle raconta ce mariage désolé marqué par un avortement dans "Ravages", un roman sans pitié, y compris pour elle-même. Sur la page, l'écrivain se met en scène, transmue le réel. Ses phrases courtes tendues sont les marques d'un style reconnaissable entre tous où la justesse du mot frappe constamment. Soutenue par Simone de Beauvoir et par le mécène Jacques Guérin, dont elle tomba amoureuse alors qu'il était homosexuel, Violette Leduc épuisa son entourage de ses désolations. Mais après lesuccès de son autobiographie, elle devint une icône excentrique des années 60, filmée par William Klein. Elle s'éteignit dans la lumière de sa maison du Midi, à Faucon près de Vaison-la-Romaine, le vingt-huit mai 1972, sans avoir eu le temps d'achever son dernier roman, "La Chasse à l'amour." Il est temps de redécouvrir cette femme qui, en offrant sa vie aux lecteurs, avec une sincérité intrépide, a bravé les tabous, en faisant de sa solitude et de ses passions impossibles, une grande et intemporelle œuvre littéraire.   Bibliographie et références:   - Alexandre Antolin, "Ravages de Violette Leduc, thèse de doctorat" - Mireille Brioude, "Violette Leduc ou la mise en scène du Je" -  Anaïs Frantz, "Lire Violette Leduc aujourd'hui" - René de Ceccatty, "Violette Leduc. Éloge de la bâtarde" - Nancy Huston, "Journal de la Création de Violette Leduc" - Maurice Sachs, "La liberté d'écrire de Violette Leduc" - Claude Habib, "La Pudeur: la réserve et le trouble" - Carlo Jansiti, "Violette Leduc: une biographie intime" - Pierre Girard, "Une lecture de L'Affamée de Violette Leduc" - Colette Trout Hall, "Violette Leduc l'illustre mal-aimée" - Paul Renard , "Violette Laduc et les amours interdites"" - Alison Péron, "Portrait littéraire de Violette Leduc" - Martin Provost, "Violette" (film 2013)   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'uns soir. 
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Par : le 06/05/26
"Baise m’encore, rebaise-moi et baise. Donne m’en un de tes plus savoureux, donne m’en un de tes plus amoureux. Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise. Je vis, je meurs, je me brûle et me noie, j’ai chaud extrême en endurant froidure. La vie m’est et trop molle et trop dure. J'ai grands ennuis entremêlés de joies. Tout à coup je ris et je larmoie. Et en plaisir maint grief tourment j’endure. Mon bien s’en va, et à jamais il dure. Tout en un coup je sèche et je verdoie". Pendant longtemps et encore aujourd'hui, les censeurs et amateurs de biographies scabreuses ont joui d’un succès de scandale qui les a fait renchérir sur les détails licencieux d’une vie tout à fait hypothétique car à la vérité, on connaît bien peu de choses de la vie de Louise Labé. Les outrances amoureuses attribuées à Louise ne sont que le désir et la volonté de disposer de sa vie. Louise est transparente dans l’aveu de son espérance d’amour. Elle va donner voix à l’expression féminine de la passion. Une femme peut oser déclarer son désir sans attendre de se sentir désirée. Sa religion est l’amour, sa morale est l’amour, sa liberté est l’amour. "Le plus grand plaisir qu’il soit après l’amour, c’est d’en parler". Dans ses textes, Louis Labé exprime les joies amoureuses, son érotisme mais aussi la douleur de l’absence. Le roi Henri II, de par sa protection, fit qu’en 1555 les textes de Louise furent alors publiés de son vivant. Ce sera la seule lyonnaise à être consacrée ainsi. Devant son énorme succès, l'ouvrage connaîtra trois rééditions en 1556. Icône de la Renaissance, c’est alors la plus connue des poétesses françaises. Sulfureuse, sa poésie bouleverse depuis près de cinq siècles. Et pourtant aujourd’hui, alors que paraissent ses œuvres complètes dans la Pléiade, la légende de la courtisane lettrée s'effrite dans une énigme savoureuse. La poétesse la plus fameuse du XVIème siècle, figure du féminisme, ne serait qu'invention. C'est la thèse défendue par l'universitaire Mireille Huchon, qui jette un doute sur le travail des biographes. Elle a publié en 2006 un essai consacré à Louise Labé, "Une créature de papier", qui fit grand bruit, car il remettait en question l'existence même de la personne derrière le nom de plume. C'est elle, qui en 2021, coordonne les œuvres complètes de Louise Labé publiées dans la Pléiade chez Gallimard. Relevant la modernité du texte, sa simplicité, sa compréhension immédiate à la lecture, elle en soulève aussi les nombreuses références implicites et les effets de double sens, souvent sulfureux. "On se rend compte qu’il y a un certain nombre de pièces très obscènes sous la plume de Louise Labé, de jeux sexuels, évidents pour qui arrive à les décrypter". Des preuves de l'existence de Loyse Labbé, dite "la belle Cordière" sont pourtant avérées. Des pièces administratives l'attestent.   "Las, te plains-tu ? ça que ce mal j’apaise, en t’en donnant dix autres doucereux, ainsi mêlant nos baisers heureux. Jouissons-nous fort l’un de l’autre à notre aise. Lors double vie à chacun en suivra. Chacun en soi et son ami vivra. Permets m’Amour penser quelque folie". De nombreux témoins de l'époque racontent la vie tumultueuse de cette Loyse Labbé, faisant état d'affaires d'empoisonnements, de romances diverses. Parmi eux, sans doute aussi des calomnieux qui n’ont pas supporté cette femme libre. On a même retrouvé la trace de son testament signé en 1565. Elle est enterrée un an plus tard, dans la force de l'âge. Lyon sombre alors dans le chaos des guerres de religion, de la peste. Plus tard, les récits de sa vie romanesque se diffusent. On lui invente des aventures à partir des projections sentimentales de ses poèmes. Les Lumières la redécouvrent. La modernité féministe la revendique. Comparée à la poétesse grecque Sapphô, Louise Labé entre au panthéon de la poésie française. Mais avec la parution de l'ouvrage de Mireille Huchon, des indices fissurent la légende dorée, jusqu’à faire douter de son identité. "L’ouvrage qu’elle fournit suppose qu’elle savait le latin, qu’elle avait une bibliothèque absolument extraordinaire, mais son père ne sait pas signer, il est illettré. Il y a beaucoup de poètes femmes au XVIème siècle, mais qui s’occupent plutôt de morale, de religion. Là nous sommes dans un cas très particulier. L’affaire est très compliquée, très complexe, mais tout à fait passionnante". Pour plusieurs spécialistes de la littérature et de l'histoire de la Renaissance, Louise Labé ne serait qu'une supercherie, l’invention d’un groupe de poètes lyonnais d’avant-garde dans une décennie miraculeuse du milieu du XVIème siècle. Un nom apposé à une œuvre qui serait en réalité un jeu oulipien avant l’heure des brillants Maurice Scève, Magny, des mauvais plaisants, prêts à tout pour dorer le blason d’une poésie française à inventer. "En Italie, il y avait Dante, Pétrarque, et en France, on tente au milieu du XVIème siècle, dans une sorte de défense et d'illustration de la langue française, de créer une poésie française. Ronsard fait du Pindare. Et on va avec cette femme, inventer une nouvelle Sapphô, la poétesse grecque du VIIème siècle avant Jésus Christ, dont on ne connaît que des fragments actuellement, et qui sont, apparemment aussi, d’une très grande simplicité. C’est donc une poésie festive, de jeunes gens lettrés qui se sont amusés". De cette imposture, tout est encore à prouver, mais il subsiste de cette étonnante et sublime invention poétique quelques uns des plus beaux poèmes français, de toute éternité.   "Toujours suis mal, vivant discrètement, et ne me puis donner contentement, si hors de moi ne fais quelque saillie. Ainsi Amour inconstamment me mène. Et, quand je pense avoir plus de douleur, sans y penser je me trouve hors de peine". Trois élégies, décasyllabes à rimes plates, un texte en prose et vingt quatre sonnets ont fait de Louise Labé la maîtresse des passions extrêmes, enflammant les codes de l’amour courtois. Le corps a désormais sa place au creux des mots et des poèmes. “Baise m’encor, rebaise moy et baise”, quatre syllabes ont suffi à la “belle Cordière” pour entrer dans la légende du XVIème siècle. Il est bon de rappeler qu’au siècle de Louise Labé, ce verbe ne dit encore que le fait, plus ou moins fougueux, de poser ses lèvres avec affection et respect. L’"Épître dédicatoire à Clémence de Bourges", sur laquelle s’ouvre le recueil, est un texte important pour l’histoire de l’humanisme et du féminisme. Louise Labé prend alors la plume au nom du "bien public". De là la requête aux dames vertueuses, c’est-à-dire à ses contemporaines qui ont la force de caractère de "regarder un peu au-dessus de leurs quenouilles et de leurs fuseaux". Ayant compris qu’une femme isolée dans un milieu culturel au mieux malveillant ne peut changer les structures sociales qui l’oppriment alors, la poétesse voudra ainsi inviter ses lectrices à s’entraider, à "s’encourager mutuellement" afin de faire comprendre autour d’elles la véritable mission qui est la leur. Le "Débat de Folie et d’Amour" est un conte mythologique dialogué en prose qui traite, de façon allégorique, des aspects conflictuels de la passion et du désir. Le thème est le partage actif du pouvoir entre les forces universelles rivales, hommes/femmes. Louise prône le débat entre les deux sexes pour le bien public et invite vivement la femme à y prendre part, car dit-elle "les hommes redoubleront d’efforts pour se cultiver, de peur de se voir honteusement distancier par celles auxquelles ils se sont toujours crus supérieurs quasiment en tout". La Fontaine s’inspirera d’ailleurs de cet écrit dans sa fable  "L’Amour et la Folie" (Livre XII, fable quatorze). Les documents concernant Louise Labé sont rares. Moins d'une dizaine, au nombre desquels le testament qu'elle rédige le vingt-huit avril 1565, alors qu'elle est malade et alitée, exécuté par Thomas Fortin, un riche Italien qui était alors son protecteur.   "Puis, quand je crois ma joie être certaine, être au haut de mon désiré heur, il me remet en mon premier malheur. O dous regars, o yeux pleins de beauté, petits jardins, pleins de fleurs amoureuses, ou sont d'amour les flesches dangereuses, tant à vous voir mon œil s'est arresté". Son père, Pierre Charly, apprenti cordier, avait épousé vers1493, en premières noces, la veuve d'un cordier prospère, Jacques Humbert dit Labé ou L'Abbé. Pour assurer sa présence dans cette profession, il reprit pour lui-même le surnom du premier mari de sa femme et se fit appeler Pierre Labé. À la mort de sa femme, Pierre Charly, alias Pierre Labé, se remaria, et c'est de ce mariage que naquit Louise Labé et son frère, François. Ils résident rue de l'Arbre sec, où elle reçoit une éducation dont on sait peu de choses durant son "énigmatique adolescence". Louise Labé reprend également le pseudonyme de son père et se voit surnommée "La Belle Cordière" en raison du métier de son père, puis de son mari. Elle aurait été la femme d'Ennemond Perrin, riche marchand de cordes, qui possédait plusieurs maisons à Lyon et aurait trouvé dans la fortune de son mari un moyen de satisfaire sa passion pour les lettres. Dans un temps où les livres étaient rares et précieux, elle aurait eu une bibliothèque composée des meilleurs ouvrages grecs, latins, italiens, espagnols et français. Elle aurait possédé des jardins spacieux près de la place Bellecour où elle aurait pratiqué l'équitation. Chez elle, on remarque l'influence d'Homère, d'Ovide, qu'elle connaît bien, qu'il s'agisse des "Métamorphoses" ou des "Héroïdes", inspirant ses élégies. Assimilée à la "dixième muse", elle aurait alors contribué à faire redécouvrir Sappho, à une époque où la poétesse grecque est relue par Marc-Antoine Muret et Henri Estienne. Elle mentionne notamment Sappho dans le "Débat de Folie et d'Amour", et "Amour Lesbienne" dans la première de ses élégies et se voit surnommée "nouvelle Sappho lyonnaise", par Jean et Mathieu de Vauzelles. Avec Maurice Scève et Pernette du Guillet, Louise Labé appartient au groupe dit "école lyonnaise", bien que ces poètes n'aient jamais constitué une école au sens où la Pléiade en était une. La lecture de ses œuvres confirme qu'elle a collaboré alors avec ses contemporains, notamment Olivier de Magny et Jacques Peletier du Mans, autour de l'atelier de l'imprimeur Jean de Tournes. Lyon est alors un centre culturel grâce à la renommée de ses salons et du fameux collège de La Trinité.   "O cœur félon, o rude cruauté, tant tu me tiens de façons rigoureuses, tant j'y ai coulé de larmes très langoureuses, sentant l'ardeur de mon cœur tourmenté. Donques, mes yeux, tant de plaisir avez, tant de bons tours par ses yeux recevez mais toy, mon cœur, plus les vois s'y complaire, plus tu languiz, plus en as de soucis, or devinez si je suis aise aussi, sentant mon œil estre à mon cœur contraire". Louise Labé écrit à une époque où la production poétique est intense. D'une part, la poésie française se donne alors des bases théoriques avec les nombreux arts poétiques, comme ceux de Jacques Peletiers du Mans, de Thomas Sébillet, ou de Pierre de Ronsard, issus du mouvement de "réduction en art" qui dégage des préceptes transmissibles à partir des usages existants, et remplacent les anciens traités rhétoriques. D'autre part, la poésie française se dote alors d'un vaste corpus d'œuvres avec Ronsard, Olivier de Magny, Pontus de Tyard, et d'autres, suivant le modèle contemporain de Pétrarque en Italie, et d'auteurs anciens tels que Catulle et Horace. Avec "Le Débat de folie et d'Amour", Louise Labé prend vigoureusement position contre la façon dont Jean de Meung achève le travail interrompu de son prédécesseur Guillaume de Lorris, en passant d'un récit mythique et symbolique à des descriptions bien plus terre à terre, et même sensiblement misogynes. Et contre ses héritiers, tels que Bertrand de la Borderie avec son "Amie de Court", qui présente les jeunes filles comme des êtres vains et impudiques ne demandant que d'être admirés. L’œuvre de Louise Labé est souvent envisagée telle un modèle d'écriture fortement féministe, en ce qu'elle incite ses contemporaines à faire valoir le droit à être reconnues. Dans ses écrits, elle se concentre sur l'expérience féminine de l'amour, et réhabilite alors des figures de femmes émancipées, l'héroïne du "Roland furieux" de L'Arioste, l'"Arachné" des Métamorphoses d'Ovide, ou "Sémiramis".   "Tout aussitôt que je commence à prendre dans le mol lit le repos désiré, mon triste esprit, hors de moi retiré, s'en va vers toi incontinent se rendre. Lors m'est avis que dedans mon sein tendre, je tiens le bien où j'ai tant aspiré, et pour lequel j'ai si haut soupiré que de sanglots ai souvent cuidé fendre. Ô doux sommeil, ô nuit à moi heureuse". C’est à la Renaissance que ce qu’il est convenu d’appeler "l’écriture au féminin" devient une réalité incontournable qui s’affirme en Europe. Pour la France, alors que Christine de Pizan apparaît isolée au tournant des XIVème et XVème siècles, une série de femmes de lettres investit alors la scène littéraire dans la période suivante, au sein desquelles Louise Labé occupe une place singulière par son rayonnement exceptionnel. Ainsi, dans les "Evvres", l’écriture au féminin de Louise Labé permet à la poétesse de conquérir, non sans un combat de haute lutte, sa place sur le champ éditorial d’obédience masculine qui est celui de son époque. "Louïze Labé Lionnoize" met sa féminité au service de l’accession au statut d’auteur. L'expression de la "Belle Cordiere" traduit la perception dominante qu’on avait de la jeune femme dans les années 1540 et 1550. En effet, bien avant la première édition des "Evvres"en 1555, la beauté de Louise Labé fut célèbre à Lyon et, associée à une liberté d’esprit, peut-être de mœurs, jugée trop éclatante, lui valurent vite une réputation sulfureuse. Dès 1547 par exemple, Philibert de Vienne n’hésitait pas, dans son ouvrage satirique, "Le philosophe de court", à mettre la "Cordiere de Lyon" sur le même plan que Laïs, fameuse prostituée de l’Antiquité grecque dont le nom et les aventures étaient proverbiaux chez les humanistes. Et ce rattachement dégradant à la catégorie des "putains et courtisanes" se confirme après la publication du volume de ses "Evvres". Mais la dimension proprement littéraire de la vocation proclamée par la jeune femme au milieu des années 1550 s’affiche avec un troisième surnom, celui de "nouvelle Sappho lyonnaise". Si le surnom n’apparaît pas tel quel dans le volume des "Evvres", il est largement suggéré par l’appellation de "premiere ou diziéme" des Muses "couronnante la troupe", retenue comme titre de la neuvième pièce des "Escriz à la louenge de Louïze Labé Lionnoize" par Jean de Vauzelles. Ainsi, dès son entrée sur la scène littéraire, elle cesse d’être une femme ordinaire.   "Et si jamais ma pauvre âme amoureuse ne doit avoir de bien en vérité, faites au moins qu'elle en ait en mensonge. Qu'encor amour su moy son arc essaie, que nouveaus feus me guette et nouveau dars. Qu'il se despite, et pis qu'il pourra face". Bien entendu, il existait des modèles de femmes écrivains à la Renaissance, que ce soit en Italie ou en France, qu’elles fussent princesses ou courtisanes plus ou moins honnêtes, auxquels on pouvait se référer. Dans la production française, les femmes n’étaient pas en reste, encore qu’elles s’illustraient peut-être plus souvent dans la prose que dans les vers. En premier lieu, on doit nommer évidemment la compatriote de Louise Labé, Pernette du Guillet, dont les "Rymes" ont été publiées à titre posthume par Antoine du Moulin en 1545. Mais Pernette se présente comme l’égérie soumise de Maurice Scève et n’affiche pas la même autonomie que Louise Labé. Cela étant, une pareille profusion d’auteurs de sexe féminin, de part et d’autre des Alpes, coïncide en ces années avec la vogue de certains thèmes donnant la vedette à la femme, qui transparaissent chez Louise Labé. La "Querelle des Amyes" au début des années 1540 confronte ainsi des personnalités féminines contrastées, dont l’éventail donne un avant-goût des états d’âme et d’esprit que va parcourir l’errance amoureuse du "canzoniere labéen". L’affranchissement à l’égard des conceptions masculines de la femme ne suffit pas à Louise Labé. Elle entend utiliser sa féminité pour accéder, grâce à la subjectivité nouvelle qui s’en dégage alors, au statut d’auteur à part entière, c’est-à-dire en dehors de tout sexisme. En définitive, face aux "vertueuses Dames" résignées au regard réducteur qui, au XVIème siècle, les fige en objets muets du désir masculin, c’est par son insistance forte sur le plaisir d’écrire que la conception proprement féminine présentée par Louise Labé apparaît hardie et novatrice. Le souci d’épanouissement personnel, non tributaire des réflexes du métier de plumitif, est peut-être chez cette femme audacieuse, le meilleur gage de réussite de son entreprise littéraire. Alors, "Louise Labé, une créature de papier" selon Mireille Huchon, professeure à la Sorbonne ? Ou "géniale imposture" selon l'historien et académicien Marc Fumaroli, décédé en juin 2020 ? Peut-être, est-il plus sage de penser avec François Rigolot, professeur de littérature française à l'université américaine de Princeton, que Louise Labé a bel et bien existé en tant que poétesse, mais que son "œuvre est sans doute le produit d'une entreprise collective, comme d'ailleurs beaucoup d'œuvres avant la promotion du solipsisme romantique. Ronsard lui-même, le grand Ronsard, soutenu par Charles IX, qui embouchait à tout moment la trompette de la gloire pour revendiquer la priorité dans le renouveau littéraire, ne doit-il pas une bonne partie de son œuvre à ses condisciples de la Pléiade ? "Je vis, je meurs, je me brûle, me noie". Elle mourut le vingt-cinq avril 1566 à Parcieux-en-Dombes où elle fut enterrée.    Bibliographie et références:   - Louise Labé, "Œuvres complètes poésie" - Bruno Roger-Vasselin, "Louise Labé et l'écriture au féminin" - Madeleine Lazard, "Louise Labé, ou le renouveau" - Jean-Pierre Gutton, "Les Lyonnais dans l'Histoire" - François Rigolot, "Louise Labé ou la Renaissance au féminin" - Michèle Clément, "La réception de Louise Labé au XIXème siècle" - Mireille Huchon, "Louise Labé, une créature de papier" - Guy Demerson, "Louise Labé, les voix du lyrisme" - Daniel Martin, "Les Evvres de Louïze Labé Lionnoize" - François Pédron, Louise Labé, la femme d'amour" - Enzo Giudici, "Louise Labé et l'école lyonnaise" - Marc Fumaroli, "L'Âge de l'éloquence" - Georges Tricou," Louise Labé et sa famille à Lyon"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 06/05/26
Figure de la vie parisienne de la Belle Époque, Natalie Clifford Barney (1876-1972), demeure davantage connue pour ses frasques légendaires que pour ses écrits. Cherchant à faire de sa propre existence son véritable chef-d’oeuvre,la jeune femme qui affiche ouvertement et très jeune son homosexualité puise l’inspiration chez la poétesse de l’antiquité, Sappho. "Que de chaînes brisées ! " Colette, du temps des "Claudine", avait croqué Natalie Clifford Barney sous les traits de Flossie, chez qui "il n'y a pas de sérénité plus cruelle. " "Je m'émerveille de ta sérénité qui tombe de haut sur nous. Juste assez d'amour, juste assez de mépris de l'amour", et constate la justesse de sa description quand elle croise le regard triomphant de Natalie sur elle. Quand ses découvertes brillent aux yeux de tous, l'Amazone exulte. "Oublier que je la regarde, la faire mieux que mienne, la faire sienne. La précéder vers elle-même et la révéler à elle-même", telle est la Natalie amoureuse et ainsi est-elle avec toutes les femmes: une muse, une mécène, une formatrice, un refuge, mais surtout une grande séductrice. En rupture avec son père, qui tient absolument à la marier, et confrontée au puritanisme américain, elle choisit de vivre en France. Riche héritière, elle y mène une vie mondaine des plus animées et rencontre les grands noms de l’époque. On croise ainsi dans son Salon et son fameux “Temple de l’amitié” des personnalités telles que Isadora Duncan, Ezra Pound, Anna de Noailles, James Joyce, Truman Capote ou encore Marguerite Yourcenar. "Autant que je vivrai, l'amour du Beau sera mon guide. Il me faudrait donc trouver ou fonder un milieu en accord avec mes aspirations, un monde composé de ceux qui cherchent à élever leur vie à travers un art ou un amour capable de les rendre de pures présences. C'est avec eux seuls que je pourrais m'entendre et communier et m'exprimer librement parmi des esprits libres." Cette confiance absolue, ce narcissisme décomplexé doublé d'une immense fortune lui assura une vie à la hauteur de ses ambitions. Quand, à vingt-et-un ans, elle hérite, l'américaine n'hésite pas. Ce sera Paris qui lui a toujours semblé être "la seule ville où l'on peut vivre et s'exprimer à sa guise." C’est en Ohio, aux États-Unis, que Natalie voit le jour le trente-et-un octobre 1876. Prémonition, chaque trente-et-un octobre, c'est le sabbat de Samhain marquant le début et la fin de l'année païenne, c'est la fête celte des morts, la fête de tous les saints, la fête des esprits et la fête des sorcières, Halloween. Le bien et le mal en une seule date symbolique, Janus aux deux visages, définissant très tôt Natalie, laquelle revendique ce double moi sacré et profane, adorable et démoniaque, attirante comme une fille et libre comme un garçon. Entre un père aimant mais brutal et une mère artiste bohème mais incapable de tendresse, elle grandit librement dans la bonne société américaine et excelle dans tous les domaines. Cavalière émérite, nageuse infatigable, elle parle le français très tôt grâce à sa gouvernante et à une vieille tante française. Elle apprend aussi le grec et l’allemand, le violon et l’alto et fait preuve d’un esprit peu commun. Très blonde et sûre d’elle, elle ne laisse alors et ne laissera jamais personne indifférent. "J'ai honte que tu aies vu d'aussi près mes chaînes", Natalie Barney se souvient de l'aveu de Colette.    De dix à seize ans, Natalie et sa sœur Laura reçoivent une éducation internationale entre la France, aux Ruches de Fontainebleau et Washington, où la famille a déménagé après l’héritage du grand-père, un magnat des chemins de fer à Dayton qui les met toutes les deux à l'abri de tout besoin. Elle prend conscience très tôt de son homosexualité et décide de "vivre au grand jour, sans cacher quoi que ce fût." Elle vit à l'âge de seize ans une passion avec Eva Palmer, la première d’une très longue série. La bonne société réalise assez vite la singularité de Natalie et son père lui-même s’inquiète de son attitude rebelle, non conformiste, voire séditieuse, encouragée par sa mère. De plus, elle refuse de faire des études. "Pourquoi être forcée d’apprendre un tas de choses inutiles alors que savoir lire, écrire, et ressentir me semblent suffisant ? "Deux ans plus tard, Robert K. Cassett lui propose un mariage blanc après qu’elle lui ait avoués on goût pour la femme. Pression paternelle ou simple arrangement à l’époque où les filles ne peuvent sortir seule. Elle se contente prudemment que de fiançailles. Toujours opposée à l'idée d'entamer un cursus universitaire, devenue adulte, elle parlera français couramment et sans accent, et écrira la grande majorité de ses ouvrages en langue française. Au printemps 1896, Natalie est à Paris et tombe sous le charme de Carmen Rossi, un des modèles de sa mère,  Alice. Après son initiation, elle apprend tous les délices de l’amour lesbien entre les bras d’une femme accomplie. Mais la catastrophe du Bazar de la Charité, le quatre mai 1897, décimé par l’incendie du cinématographe des frères Lumières qui tue cent vingt-sept personnes, dont la duchesse d'Alençon et où Natalie devait tenir un stand, signe brutalement la fin de la récréation. Son père exige qu’elle rentre à Washington où elle retrouve Eva, qui s’est sacrifiée pour ne pas la tromper. Natalie comprend que la fidélité n’est pas pour elle et le revendique déjà ouvertement. Pour ses vingt ans, elle retourne à Paris, où sa mère prend des cours de peinture. Natalie sort beaucoup, couverte par son arrangeant fiancé."Je savoure vite et il n’y a en général pas de lendemain. " À cette époque, Paris foisonne de clubs, music-halls, et autres lieux de fête où le maître mot est plaisir. Ceux qui ont pignon sur rue colorient la Belle Époque de leurs cartes postales et de leurs scandales, chroniqués dans le "Gil Blas." Les belles horizontales, créatures ou demi-mondaines en sont les reines. Parmi elles, la plus célèbre, la Divine, dite encore "Sultane du sexe" n'est autre que la languide Liane de Pougy.   Entre la jeune lesbienne et la courtisane qui deviendra à la fin de sa vie religieuse, débute une passion jugée scandaleuse et une amitié qui durera toute leur vie. Après leur rupture, Liane publie "Idylle Saphique", racontant sa liaison avec Natalie, surnommée "moonbeam" (rayon de lune), et celle ci publie "Lettres à une connue", sans grande valeur littéraire mais d'un caractère enthousiaste et d'un contenu révolutionnaire en ce qu'il revendique un saphisme naturel et surtout joyeux. Plus intéressants sont les "Quelques portraits, sonnets de femmes", recueil illustré de dessins de sa mère et publié à compte d'auteur en 1900. Pris dans le tourbillon, Robert K. Cassettet rompt les fiançailles pour se marier classiquement avec une jeune américaine. En 1900, Natalie Barney, dite Natalie Clifford Barney rencontre Renée Vivien. Elles s’encouragent toutes les deux à écrire, sous l’égide de leur professeur commun, Charles Brun. Natalie, solaire, charnelle et infidèle par nature se sent vite à l’étroit auprès de Renée dépressive, morbide et plus sensible à ses vers et ses mots qu’à ses baisers et caresses. Très vite, Natalie ouvre le couple à un trio inédit avec Eva, où la jeune poétesse ne trouve pas sa place. Elle collectione alors les aventures: la femme de lettres anglaise Olive Custance, future lady Douglas, Colette, la cantatrice Emma Calvé, ou bien encore l'actrice Henriette Roggers. En 1902, elle hérite d’une grosse fortune qui lui permet de louer une maison à Neuilly-sur-Seine. Mais surtout, en 1909, elle s’installe au vingt rue Jacob, dans le sixième arrondissement à Paris dans un pavillon entouré d’un jardin au fond duquel se trouve un petit temple à colonnes doriques qu’elle baptise Temple de l’Amitié et qui sera, pendant soixante ans, le cadre de ses célèbres "vendredis." Naît alors son célèbre Salon. Connue pour ses frasques et son indépendance, elle donne, chez elle des pièces de théâtre écrites par elle-même ou par Pierre Louÿs et jouées par Colette ou Marguerite Moreno. Elle continue de jouer un rôle dans les Lettres françaises tout en restant fidèle à sa nature volage et charnelle. Lucie Delarue-Mardrus cède à son penchant. Renée Vivien revient pour quelques mois puis repart, laissant Natalie désemparée. Eva Palmer quant à elle se marie à un jeune prince grec et l'accompagne en Grèce pour y développer les arts et les traditions. Si elle n'est pas parvenue à arracher Liane à une vie de luxe et de facilité, elle ne parviendra pas davantage à sauver Renée Vivien d'elle-même. De son vrai nom Pauline Tarn, la vie de la jeune poète anglaise ne fut "qu'un long suicide", d'après Natalie, "incapable de se libérer des contraintes sociales qui font des plaisirs sexuels une question morale et confèrent un caractère morbide à la sexualité." Pour Colette qui est sa voisine, rue de Villejust, Renée, "aux épaules découragées", était une romantique et exaltée, anorexique et possessive, se nourrissant que d'alcool et de thé." L'irréductible séductrice Natalie Barney broie-t-elle ce qu'elle étreint ?   La Vally-Natalie d'"Une femme m'apparut", ne blâme-t-elle pas la narratrice, Renée Vivien "d'exiger une fidélité chrétienne, contre laquelle se révoltaient ses instincts de jeune faunesse ?", car "fidèle dans l'infidélité, c'est auprès d'une aimée que j'apprécie pleinement la valeur de l'autre et auprès de cette autre que j'apprends à regretter celle que je viens de quitter". Natalie ne s'épanouit que dans le trio, voire plus. Ainsi, le trio qu'elle forma avec la peintre Romaine Brooks et Elisabeth de Gramont, duchesse de Clermont-Tonnerre, débuta dans les années 1910 et durera tout au long de leur vie, sans pour autant faire disparaître les amours contingentes. "Qu'elles soient épouses, courtisanes, amante ou esclaves n'est qu'une affaire de classe, de hasard et de tempérament". Peut-être est-ce Lucie Delarue-Mardrus, qui décrit sa rencontre avec Natalie comme un "tremblement", qui lui inspirera deux livres, les poésies de "Nos secrètes amours" et le roman "L'Ange et les Pervers", qui a le mieux cerné Natalie sous les traits de Laurette: "Vous êtes perverse, dissolvante, égoïste, injuste, têtue, parfois avare, souvent comédienne, la plupart du temps irritante et monstrueuse. Mais vous êtes une vraie révoltée et toujours prête à rebeller les autres. En dedans de vous-même un chic type. Vous êtes capable, c'est votre seule fidélité, d'aimer un être tel qu'il est, alors je vous estime." Rémi de Gourmont, jeune écrivain, surnomma Natalie Barney, l’Amazone. La même année, Natalie publie trois volumes: "Je me souviens", un poème en prose offert à Renée Vivien lors de leurs retrouvailles, "Actes et Entr’actes", poèmes en vers et prose et "Éparpillements ", des aphorismes brillants, subversifs et anticonventionnels, où elle défend une place plus libre pour les femmes. Elle les observe, tout en les protégeant, les femmes de la rue Jacob, qu'elle inspire, et qui nourrissent son écriture. Car si sa vie est son œuvre, ses écrits en sontles symptômes, ainsi Natalie Clifford Barney fait le choix de la poésie classique et de l'aphorisme, traditionnellement "virils", accentuant la portée subversive de ses propos. "Les Pensées d'une amazone" sont truffées de formules chocs: " Ce n'est pas parce que je ne pense pas aux hommes que je ne les aime pas, c'est parce que j'y pense." Sa personnalité, son œuvre, tout comme son rapport aux femmes, sont à l'exact opposé de ceux d'une autre femme de lettres, qui règne sur le Mercure de France, d'une femme tout aussi singulière et fascinante, Rachilde, dite "Mademoiselle Baudelaire." Son Salon devient un lieu d’échange à vocation internationale, favorisant les rencontres intellectuelles franco-américaines. S’y pressent alors Pierre Louÿs, Paul Claudel, Colette, Paul Valéry, André Gide, Anatole France, Max Jacob, Louis Aragon, Jean Cocteau, ou Gertrude Stein, Somerset Maugham, Françoise Sagan et tous les écrivains américains dits de la "Génération perdue." Durant la première guerre mondiale, Natalie Barney est une des rares à ne pas s’engager pour une cause. De fait, elle est contre la guerre, qu’elle trouve inutile et tellement masculine, et son Salon reste un des rares endroits où les avis sont libres et où les antipatriotiques peuvent librement s’exprimer, un havre, aussi, où l’on vient se réchauffer et se sustenter. C’est durant cette période que Natalie rencontre celle qui va l’accompagner jusqu’à la fin de sa vie, Romaine Brooks.   Encore une fois, elles sont opposées l’une à l’autre mais l'artiste peintre possède deux qualités indéniables à ses yeux; elle est très souvent en déplacement, ce qui la rend inaccessible donc désirable, et elle s’accommode, pendant ses absences de ses infidélités multiples. L'année 1920 annonce une nouvelle ère. l’Europe pleure ses millions de morts et veut prendre sa revanche sur la vie tandis qu’aux États-Unis, les femmes votent pour la première fois et veulent changer l’histoire. Natalie Barney a quarante-quatre ans. Elle sait qu’elle ne sera jamais un bon auteur par manque de travail mais demeure la maîtresse de son Salon, où elle accueille Paul Valéry, qui sera élu à l’Académie Française seulement cinq ans plus tard. Seule et déplorant le départ de Liane de Pougy qui épousé un prince roumain, elle se console bientôt dans les bras de Dolly Wilde, la nièce d’Oscar Wilde, jeune femme qu’elle trouve brillante et radieuse mais qu’elle découvre hélas vite dépendante de différentes drogues. Protectrice, Elle l'héberge chez elle, pour quatre mois de passion. Un privilège mal vu par Romaine Brooks. Peu avant la crise de vingt-neuf, qui verra fuir de nombreux américains, paraissent deux livres qui ajoutent encore à la réputation déjà sulfureuse de Natalie Barney: Radcyffe Hall publie "Le puits de solitude", un livre lesbien scandaleux et interdit où on la reconnaît aisément sous les traits de Valérie Seymour et Djuna Barnes écrit "Ladies Almanack", où elle apparaît en Angéline Musset dans un livre parodique à tiroir humoristique. La seconde guerre mondiale marque une période de repli "neutre" car Natalie et Romaine demeurent alors en Italie où, sous l’influence d’un écrivain et critique américain influent du nom d’Ezra Pound, la romancière émet des propos antisémites dans quelques lettres, qui n'ont peut-être été écrites que par pure lâcheté, pour donner des gages. À la fin de la guerre, elle pleure la mort de Lucie Delarue Mardrus. Dès son retour à Paris, Natalie rouvre son Salon rue Jacob, dans son appartement jalousement gardé par son intendante, Berthe, qui a opposé aux nazis venus le saisir pour cause de judéité de Miss Barney, un mensonge éhonté. Elle y reçoit Truman Capote et Renée Lang, la biographe d’André Gide et de Rilke. Natalie, qui veut écrire ses mémoires, s’entiche de Renée et lui propose de s'y atteler. Mais le projet tournera court à cause de son caractère autoritaire et ombrageux ne laissant que très peu de liberté à l'intellectuelle. Renée Lang abandonne le projet mais reste une habituée de la rue Jacob. Marguerite Yourcenar, rencontrée chez Marie Laurencin, fait son entrée aux vendredis tandis qu’Alice B. Toklas, depuis la mort de Gertrude Stein, y vient régulièrement en compagnie de Françoise Sagan. Natalie, soixante-quatorze ans en 1950, enterre ses amis avec chagrin. Liane de Pougy meurt dans un couvent près de Grenoble en 1950, Gide en 51, Eva Palmer,"la mère de ses désirs", "l’initiatrice de ses premières joies" en 1952, Colette en 1954 et Marie Laurencin en 1957. Toujours énergique cependant, elle réhabilite en 1948 le prix Renée Vivien, récompensant les jeunes poétesses et publie divers hommages à ses anciennes maîtresses. En 1955, l'Amazone rencontre son dernier amour, Jeanne Lahovary, épouse d’un ambassadeur à la retraite qui, après la mort de son mari, vient prendre soin de Natalie Barney au vingt de la rue Jacob. Ayant été expulsée de son Temple de l'Amitié classé à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques depuis 1947, elle meurt le deux février 1972, à l'Hôtel Meurice, d’un arrêt cardiaque à l'âge de quatre-vingt-quinze ans. Elle est inhumée au cimetière de Passy, (neuvième division), non loin de Renée Vivien, avec sa sœur Laura, femme de lettres et sculptrice.   Bibliographie et références:   - Jean L. Kling, "Natalie Clifford Barney" - Suzanne Rodriguez, "Natalie Clifford Barney" - Emmanuelle de Boysson, "Je ne vis que pour toi" - Jean Chalon, "Chère Natalie Barney" - Jean Chalon, "Portrait d'une séductrice" - Denise Bourdet, "Natalie Clifford Barney" - Daviel Shy, "The Ladies Almanack" - Françoise Werner, "Romaine Brooks" - Annie Le Brun, "Des dessins inévitables" - Philippe Martin-Horie, "Liane de Pougy"- - Robert Greene, "L'art de la séduction"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir. 
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Par : le 06/05/26
"Je n'appartiens tout simplement pas à ce monde. J'habite la Lune avec frénésie. Je n'ai pas peur de mourir, j'ai peur de cette terre étrangère, agressive. Je n'arrive pas à penser aux choses concrètes, elles ne m'intéressent pas. Je ne sais pas parler comme tout le monde. Mes mots sont bizarres et viennent de loin, d'un endroit où personne ne se rencontre. Que ferais-je une fois plongée dans mes mondes fantastiques et incapable de remonter à la surface ? Parce que c'est bien ce qui risque de m'arriver. Je partirai et ne saurai pas revenir. Je ne saurai d'ailleurs pas qu'il existe un "savoir revenir". Et je n'en aurai peut-être tout simplement pas envie". Alejandra Pizarnik (1936-1972), peu connue et célébrée en France, est presque l’objet d’un culte dans sa patrie, l’Argentine, mais aussi dans le monde hispanophone. Sa noirceur, ses invocations amères, son suicide, auraient pu en faire un poète maudit. Il n’en fut rien, tant elle fut éditée et reconnue de son vivant. Mais la barrière, faite des tessons de la mort, édifiée dans son œuvre, effraie et tient en respect sans doute. Un voile noir couvre ses mots, elle glace et elle bouleverse tout à la fois. "Ne pas oublier de se suicider. Ou trouver au moins une manière de se défaire du je, une manière de ne pas souffrir. De ne pas sentir. De ne pas se sentir surtout". Lorsque Alejandra Pizarnik pousse la porte du cabinet du psychanalyste León Ostrov, à Buenos Aires, elle a dix-huit ans: "Quand je l'ai vue, j'ai d'abord eu l'impression d'être devant une adolescente mi angélique, mi farfelue. J'ai été frappé par ses grands yeux, transparents et terrorisés, et par sa voix, grave et lente, dans laquelle tremblaient toutes les peurs". Fille d'émigrés juifs russo-polonais dont une partie de la famille restée en Europe a été décimée, Alejandra restera environ quatre années en cure auprès d'Ostrov, "sauveur tout-puissant", "papa mystérieux, cruel et adorable", qui suscite un profond transfert. "Je meurs d'amour pour lui. Je perçois son visage et tout son être fond, flotte, s'en va". Elle lui dédie son deuxième recueil de poèmes,"La Dernière Innocence". L'analyste apprécie cette jeune femme, lectrice compulsive, qui a fait le don absolu de sa personne à la poésie. Il tente de juguler son désir de mort, de résister aux coups de "vent féroce" auquel elle finira par céder, en 1972, à l'âge de trente-quatre ans. "Je ne suis pas sûr de l'avoir toujours psychanalysée, je sais qu'elle m'a toujours poétisé". À Paris, la jeune poétesse mange de la vache enragée, avec un salaire de rédactrice à la revue conservatrice "Cuadernos del Congreso por la Libertad de la Cultura". Elle se fiche de l'argent qu'elle dépense à peine touché. "J'habite la Lune avec frénésie". Elle passe d'une chambre de bonne immonde place Clichy à un beau studio avenue de l'Opéra, de Saint-Germain-des-Prés à la résidence universitaire d'Antony. Alejandra a beaucoup de mal à résister aux fréquents "moments paradisiaques obtenus par l'alcool et certains cachets qui la rendaient heureuse".    "Ivre du silence des jardins abandonnés, ma mémoire s'ouvre et se ferme comme une porte au vent. De l'autre côté de la nuit l'attend son nom, son subreptice désir de vivre, de l'autre côté de la nuit". Elle tremble d'amour, fantasme, aime des hommes, des femmes. Rencontre Simone de Beauvoir, "une profonde expérience de la peur", ou Marguerite Duras, "intéressante et sympathique". Publie à la NRF ou aux Nouvelles Littéraires de Maurice Nadeau, est traduite en allemand ou en arabe, surveille la parution de son Journal en Amérique latine. Entre désespoir et excitation, elle lutte contre la peur par la poésie: "Je me sais poète, et que j'écrirai de véritables poèmes importants, irremplaçables, je me prépare, je me dirige, je me consume et je me détruis. C'est mon but". Alejandra Pizarnik se suicide, le vingt-cinq septembre 1972 à Buenos Aires laissant ces quelques vers: "Je ne veux aller, rien de moins, qu'au fond des choses". La manière sera le suicide, mais jusqu’au bout elle sentira, elle ressentira son "je" écartelé, qui la happe vers le vide. Elle luttera pour circonscrire "l’épave en elle". Elle aura appelé à jamais, parlé avec terreur et innocence pour pouvoir nommer alors ce qui n’existe pas. Elle aura su parler comme la nuit, comme elle calcinée d’absolu. Elle était un poète mystique sans dieu. "J’écris contre la peur. Contre le vent avec des griffes qui se loge dans ma respiration". Cette"tristesse fermée" dont parle Yourcenar s’est ouverte à nous par les traductions de Silvia Baron, Supervielle et Claude Coufon. Elle est communicable, si proche de nous. Un météore est passé laissant une trace simple et aveuglante derrière lui. Alejandra Pizarnik écrivait face à la nuit, face aux murs, qui se sont alors brisés pour n’être que trace de son passage, de la poussière de ses mots. Hantée par les fissures, les lézardes des choses, elle portait en elle celles enfouies dans ses os de sa vie, de son angoisse existentielle. Toutes les chambres abandonnées de son enfance mais remplies des paroles qui brûlent encore, de ses amours obscures et brèves, de ses amitiés fortes, dernière rambarde contre la mort, et toujours la main des jours qui lui serrait la gorge. Cette fascination absolue du vide, du rien, du chaos, elle ne pourra que la déployer dans sa grande solitude et sa peur de mourir, sa peur de vivre. Mais rien n’arrêtera le vide rongeant l’être. Elle était bue par son absence. "Nous vivons ici-bas une main serrée sur la gorge.Que rien ne soit possible était chose connue de ceux qui inventaient des pluies et tissaient des mots avec la torture de l’absence. C’est pourquoi, toutes les nuits, il y avait dans leurs prières un son de mains éprises du brouillard".    "Quelque chose pleure dans l'air, les sons dessinent l'aube. Demain je m'habillerai de cendres à l'aube me remplirai la bouche de fleurs". Elle rêvait, de l’immensité des rêves, de la disparition à venir, des nuits fortes des crues du chagrin, des inondations de l’horreur. Le vent passe en elle, trouée par ses terreurs, couchée en chien de fusil sur sa vie, et sa solitude avait des ailes. Lumineuse, transparente, Alejandra Pizarnik, fille des miroirs et du vent amer, pouvait être solaire même au cœur de ses chutes. Dans son palais de mots, dans son palais de glace, la lumière inonde et fascine. "Le souffle de la lumière dans mes os lorsque j’écris le mot terre. Parole, ou présence, suivie par des animaux parfumés, triste comme soi-même, belle comme le suicide. Et qui me survole comme une dynastie de soleils". Alejandra Pizarnik irradie par la densité de ses mots, par leur brièveté en résonance avec la brièveté de sa vie. Elle aura fait de son existence "cette cérémonie trop pure" qui nous hante encore: "Écrire, c’est donner un sens à la souffrance. J’ai tellement souffert qu’on m’a déjà chassée de l’autre monde. Écrire, c’est vouloir donner un sens à notre souffrance". Être poète sans pouvoir toutefois habiter pleinement le langage, tel est le paradoxe auquel nous confronte l’œuvre d’Alejandra Pizarnik. Contrairement à certains autres écrivains, le choix de la poésie qui pour elle s’apparentait plutôt à une sorte de fatalité ne lui aura pas permis de se doter alors de l’assise symbolique qu’elle recherchait à travers l’écriture. Ainsi qu’elle le décrit dans son journal, Alejandra Pizarnik souffrait depuis l’enfance d’aphasie et de bégaiements. Petite, elle complétait alors les phrases qu’elle n’arrivait pas à achever par une langue inventée. Depuis toujours il lui semble qu’elle ne peut penser avec des phrases. Les mots bourdonnent en elle mais ne s’enchaînent pas. Ils forment des sortes de substances ou de monades isolées comme des bouts de réel désenclavés de la chaîne signifiante. Parfois il lui est impossible de terminer ce qu’elle est en train de dire. Elle craint de voir surgir des râles à la place des mots en réponse à de simples questions. Le langage lui semble impuissant à l’exprimer ou à l’ancrer dans une réalité qu’elle ne vit que sur le mode du faux-semblant et de la déréliction. "Les mots sont des choses et les choses sont des mots. Comme je n’ai pas les choses, comme je ne peux jamais leur donner de réalité, je les nomme et je crois en leur nom, le nom devient réel et la chose nommée s’évapore, c’est le fantôme du nom. À présent, je sais pourquoi je rêve d’écrire des poèmes-objets. C’est ma soif de réalité, mon rêve de matérialisme à l’intérieur du rêve". Elle choisit alors la poésie comme moyen de thérapie.   "Dans la simple mémoire d'un mur, j'apprendrai alors à dormir dans la respiration d'un animal qui rêve. Écrire c'est chercher dans le tumulte des corps brûlés l'os du bras qui correspondrait à l'os de la jambe. Misérable mixture. Moi, je restaure". Malgré la reconnaissance littéraire dont elle bénéficia de son vivant, puisqu’elle obtint divers prix et bourses d’études, Alejandra Pizarnik ne put jamais se satisfaire de ce destin poétique. Prisonnière de cet essaim de mots tourbillonnants et autonomes, elle aspirait sans cesse à écrire de la prose. La fiction fut son impossible eldorado: "Je veux écrire des contes, je veux écrire des romans, je veux écrire en prose. Mais je ne peux pas raconter, je ne peux pas détailler, je n’ai jamais rien vu, je n’ai jamais vu personne. La poésie me disperse, elle me dégage de moi-même et du monde. À présent, j’aimerais écrire des romans dans le style le plus réaliste et le plus traditionnel qui soit. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai l’impression qu’un roman comme ça est un véritable acte de création. Car la poésie, ce n’est pas moi qui l’écris". Il lui semble qu’en produisant ainsi de l’imaginaire, elle pourrait guérir de cet étrange trouble qui la paralyse. Ce qu’elle nomme ses poèmes-objets constitue pour elle une sorte de magma indifférencié sans unité ni référent où elle a le sentiment de se dissoudre et se disperser: "Mon manque de rythme lorsque j’écris. Phrases désarticulées. Impossibilité à former des phrases, à conserver la structure grammaticale traditionnelle. D’abord il manque le sujet. Ensuite, il me manque le verbe. Reste un prédicat mutilé, des haillons d’attributs que je ne sais pas à qui offrir. C’est dû à l’absence de signification de ma structure interne ". C’est pourquoi l’écriture poétique n’est pas pour elle libératrice. Elle ne parvient pas à faire consister l’imaginaire et à faire lien. Bien loin de tamiser le réel, elle ne cesse de le dénuder. Le vers en "chosifiant" le mot la livre au pur effroi du hors-sens dans une sorte de solipsisme permanent. Car la poésie, en mettant l’accent sur le mot dans sa matérialité sonore, "vaporise" en quelque sorte le "sens" et le dissout. C’est pourquoi le phrasé poétique s’apparente pour elle à un squelette désarticulé à l’image de ce corps qu’elle ne parvient pas à habiter. Il lui est par exemple impossible de se représenter l’unité que constitue sa colonne vertébrale. De la même façon, son œil droit lui paraît sans cesse démentir la vision que son œil gauche lui propose. L’imaginaire et le réel restent donc déconnectés sans parvenir à s’arrimer à une signification. En l’absence de nouage, il ne reste qu’un bloc de signifiants solidifiés qu’elle ne parvient pas à instrumentaliser. Ses multiples essais de psychanalyse personnelle furent pour elle un échec. Peut-être peut-on avancer l’hypothèse que le travail du signifiant propre à l’analyse est venu redoubler ce sentiment de dispersion qu’elle expérimentait alors déjà à travers sa poésie.   "Je comprends déjà la vérité. Elle éclate dans tous mes désirs et dans mes détresses, mes déceptions, mes déséquilibres, mes délires". Il lui semble alors que toute croyance lui est définitivement ôtée et qu’elle ne peut plus trouver aucun point d’appui, pas même à travers cet embryon de pensée "magique" qui a pu la soutenir un temps: "La psychanalyse m’a rendue rationnelle et méfiante vis-à-vis de choses qui devraient me sembler naturelles, comme les miracles, les significations magiques, etc. Toutes les portes sont fermées. Ce désir de croire dans le monde extérieur me rend folle, bien plus que mon éloignement quasi absolu. À présent, je n’arrive plus à trouver refuge dans l’imagination. Je ne trouve plus refuge dans rien". La langue mystérieuse et étrangère de l’enfance qui lui permettait de mettre à distance ce trop-plein de réel ne reviendra plus. Elle reste donc prisonnière d’une structure langagière dénuée de toute métaphore et en quelque sorte "dégrafée" puisque rien ne vient faire point de capiton pas même l’étayage d’une quelconque signification même irrationnelle. Alejandra Pizarnik qui avait conscience qu’elle "mourrait de poésie", mit donc fin à ses jours ainsi qu’elle l’avait annoncé en laissant derrière elle ces quelques lignes: "Créature en prière, en rage contre la brume, écrit au crépuscule, contre l’opacité, je ne veux plus aller nulle part, qu’au tréfonds, oh vie, oh langage, oh Isidore". "Nous vivons ici-bas une main serrée sur la gorge. Que rien ne soit possible était chose connue de ceux qui inventaient des pluies et tissaient des mots avec la torture de l’absence. C’est pourquoi il y avait dans leurs prières un son de mains éprises du brouillard". Alejandra Pizarnik est née près de Buenos Aires le vingt-neuf avril 1936, à Avellaneda, dans une famille d’immigrants juifs de Galicie, émigrée en 1934. Chez elle on parle surtout le yiddish, car ses parents auront bien du mal à apprendre l’espagnol. Son nom était Flora Alejandra Pozkarnik, simplifié par les fonctionnaires en Alejandra Pizarnik. Elle fait ses études après avoir essayé bien des voies: faculté de Philosophie et de Lettres, faculté de journalisme et atelier de peinture. Mais elle ne peut et ne veut "qu’écrire ses rêves". Elle le réalise dès dix-neuf ans, âge auquel elle publie son premier recueil. Reconnue, admirée elle mène une vie littéraire et sociale importante, se liant avec des poètes et surtout avec sa grande amie, cette sœur tant recherchée, Olga Orozco, également poétesse, influencée par Arthur Rimbaud.   "Si tu oses surprendre la vérité de ce vieux mur et ses lézardes, déchirures, formant des visages, des sphinx, des mains, des clepsydres, sûrement une présence arrivera pour ta soif, probablement partira, cette absence qui te boit". Entre 1960 et 1964, elle vit à Paris où elle est pigiste pour un journal espagnol et écrit dans plusieurs journaux et revues. Elle étudie la littérature française à la Sorbonne. Elle se lie d’amitié avec André Pieyre de Mandiargues, Octavio Paz, Julio Cortazar, Yves Bonnefoy, Henri Michaux. Elle traduit aussi des poètes comme Artaud, Michaux, Aimé Césaire, Yves Bonnefoy. Elle est partie prenante de la vie littéraire parisienne. Pourtant en 1964, elle rentre à Buenos Aires, alors qu’elle était venue "pour s’en sortir". Sa vie, à part quelques voyages, se déroule alors au cœur de sa chère ville Buenos Aires, dans sa minuscule chambre où était épinglée cette phrase d’Artaud: " Il fallait d’abord avoir envie de vivre". Sa chambre ascétique comprenait un petit tableau noir, lieu d’alchimie de ses mots, polis et repolis pendant ses nuits de veille. Elle continue à publier et reçoit de nombreux prix. Mais cela ne saurait combler l’immense vide existentiel en elle: "Ma vie manque, je manque à ma vie". (Journal). "Notre besoin de tendresse est une longue caravane". (Journal). Et son besoin d’amour est sans fin, orgiaque parfois, bisexuel parfois, mais pour elle la chair est infiniment triste: "Faire l’amour pour être, quelques heures durant, le centre de la nuit" (Journal). Hantée par le travail et par sa mère haïe et adorée, elle dérive encore plus profond dans ses abîmes. La découverte de sa judaïté est tardive, mais elle ne se sent juive que parce que Kafka et Freud sont juifs, pas par culture ni religion. Elle se dira juive mais pas argentine, mais si elle se croit juive errante, elle est profondément ancrée en terre argentine. "J’écoute le bruit de l’eau qui tombe dans mon sommeil. Les mots tombent comme l’eau moi je tombe. Je dessine dans mes yeux la forme de mes yeux, je nage dans mes eaux, je me dis mes silences. Toute la nuit j’attends que mon langage parvienne à me configurer. Et je pense au vent qui vient à moi, qui demeure en moi. Toute la nuit, j’ai marché sous la pluie inconnue. On m’a donné un lourd silence plein de visions. Et je cours comme l’unique oiseau dans le vent".   "Dehors, du soleil. Ce n'est qu'un soleil mais les hommes le regardent et ensuite ils chantent. Je ne sais rien du soleil. Je sais la mélodie de l'ange et le sermon brûlant du dernier vent". Après des tentatives de suicide en 1970 et 1971, elle passe ses cinq derniers mois dans un asile psychiatrique. La phase de désintoxication lui est très douloureuse, elle, imbibée de drogues, de cigarettes et d’alcool. Rentrée alors chez elle, rue Montevideo, pour le week-end, elle avale, intentionnellement ou pas, une dose massive de psychotropes, le seconal, et elle meurt le vingt-cinq septembre 1972 à l’âge de trente-six ans. Son flirt continu avec le suicide se concrétisait enfin dans un grand baiser final et définitif. Elle, "la petite oubliée" a voulu vivre un bref instant de sa vie les yeux grand ouverts, se méfiant de l’ombre de son ombre, du silence qui la désertifiait, de la solitude qui l’étranglait. Mais elle a chanté "d’étoile en étoile, de l’ombre à l’ombre", aimant le vent, sa mémoire en feu. Elle était "une errance nue". "J’ai fait le saut sur moi à l’aube. J’ai laissé mon corps avec la lumière et j’ai chanté la tristesse de ce qui est né". "La certitude pour toujours d’être de trop à l’endroit où les autres respirent. De moi je dois dire que je suis impatiente qu’on me donne un dénouement moins tragique que le silence. Joie féroce quand je rencontre une image qui m’évoque. À partir de ma respiration désolante je dis qu’il y ait du langage là où il doit avoir du silence. Quelqu’un ne s’énonce pas. Quelqu’un ne peut pas s’assister. Et toi tu n’as pas voulu me reconnaître quand je t’ai dit ce qu’il y avait en moi qui était toi. La terreur est revenue: n’avoir parlé de rien avec personne. Le jour doré n’est pas pour moi. Pénombre du corps fasciné par son désir de mourir. Si tu m’aimes je le saurai même si je ne vis pas. Et je me dis: vends ta lumière étrange, ton enclos invraisemblable. Un feu dans le pays non vu. Images de candeur proche. Vends ta lumière, l’héroïsme de tes jours futurs. La lumière est un excédentde trop de choses beaucoup trop lointaines. Ne plus désirer vivre sans savoir ce qui vit à ma place, ni écrire, puisque pour me blesser, la vie prend alors des formes si étranges". Alejandra Pizarnik aura imploré l’écriture.   "Je sais crier jusqu'à l'aube quand la mort se pose nue sur mon ombre. Je pleure sous mon nom. J'agite des mouchoirs dans la nuit et des bateaux assoiffés de réalité dansent avec moi". Elle aura sacrifié tous ses jours et ses semaines dans les cérémonies du poème. Elle écrivait sur son tableau noir ses tentatives de poèmes, les refondant, les ramenant à l’essentiel du sens et de la sensation. Comme un travail de sculpteur elle extrayait le cœur même de l’essentiel, comme un bloc compact violent et étincelant recherchant le poème ultime. Mais le poème ultime est révélation du vide. "Le poème que je ne dis pas, que je ne mérite pas. Peur d’être deux, sur le chemin du miroir: quelqu’un qui dort en moi, me mange et me boit". ("L’arbre de Diane") Elle cherchait elle aussi l’or du temps, le poids du silence, le miroir de l’au-delà des choses. Avec ses mots coupants, suspendus, distants, elle a voulu mourir de la mort. "Tu es amoureuse de la mort" lui disait d’ailleurs un de ses amis. Et pourtant elle aura cette phrase magique: "Si j’ai peur de la mort, c’est à cause de sa couleur" (Journal). Et ses mots "comme pierres précieuses" brillent dans la nuit, suspendus, prêts à se briser, aux portes du dicible, aux portes du silence. En lisant Alejandra Pizarnik, on peut voir la buée de sa transparence triste. Ce ne sont pas des chants désolés qui sont tracés, mais une lucidité translucide des régions cachées, souvent interdites qui sont derrière tous les poèmes. Il monte de ses écrits une grande innocence. Elle voulait "une poésie qui dise l’indicible, un silence, une page blanche". Et c’est bien une blancheur, parfois blafarde qui monte comme buée de ses poèmes. Elle ne nous console pas, elle nous hante. Sa production est limitée, elle n’aura publié que sept recueils, ses récits humoristiques ne trouvant pas preneur. Mais dans son œuvre elle a quand même réussi à dire "la parole introuvable", luttant corps à corps avec les mots, les cernant, les brisant pour leur faire rendre gorge, leur faire avouer leur secret ultime, finissant par les entraîner avec elle au fond de sa solitude totale. Solitude faite de peurs, de fumée et de miroirs, de conscience du vide, et surtout de silence et de soif. Elle a su "connaître le nom de ce qui n’existe pas". Elle l’aura fait avec les pauvres mots de ce monde, elle qui était dans l’entre-monde. Ses poèmes comme "des os qui brillent dans la nuit", défient l’avenir dont elle avait tant peur. Somnambule de son propre être, elle errait au travers du miroir sans tain des jours et des nuits. Elle vient vers nous, celle qui dépassant la vision des gouttières du monde disait "la rébellion est de regarder une rose". Elle se voyait comme une fleur qui s’ouvre. Sa peur de la folie l’amène à l’autodestruction, déclinant pour elle cette phrase de Thomas: "Je veux déchirer ma chair". La poésie, une entreprise de conjuration d’elle-même.    Bibliographie et références:   - Jacques Ancet, "Alejandra Pizarnik" - Clément Bondu, "Alejandra Pizarnik" - Claude Couffon, "Alejandra Pizarnik" - Étienne Dobenesque, "Alejandra Pizarnik" - Mikaël Gómez Guthart, "Alejandra Pizarnik" - Thierry Gandillot, "Aux vents féroces de la poésie" - Anne Picard, "Alejandra Pizarnik" - Véronique Elfakir, "Alejandra Pizarnik" - Florian Rodari, "Alejandra Pizarnik" - Gil Pressnitzer, "Alejandra Pizarnik" - Fernand Verhesen, "Alejandra Pizarnik" - Octavio Paz, "Alejandra Pizarnik" - Silvia Baron Supervielle, "Alejandra Pizarnik"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 05/05/26
"Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers, picoté par les blés, fouler l’herbe menue: rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds. Je laisserai le vent baigner ma tête nue. Je ne parlerai pas, je ne penserai rien, mais l’amour infini me montera dans l’âme, et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien, par la nature, heureux comme avec une femme. Assez vu, la vision s’est rencontrée à tous les airs. Assez eu, rumeur de ville, le soir, et au soleil, et toujours. Assez connu, les arrêts de la vie. Ô Rumeurs et Visions. Départ dans l’affection et le bruit neufs". "Départ". Ce titre de poème hante le destin de Rimbaud, lu volontiers comme l'annonce de ce qui sera un geste sans retour, l’abandon de la poésie. Pourtant, ce jeune homme résolu aura inscrit, au cœur même de son œuvre, une mise en mouvement, dont sa vie témoignera comme une poésie en acte. Feuilleter ainsi l’œuvre de Rimbaud peut revenir à mettre ses pas dans les formulations: "Je m’en allais, j’irai en avançant". "Départ" récuse le connu au sein même des "Illuminations", Il est la forme la plus fidèle d’une vie marquée par l’itinérance, forme épurée, lapidaire, emblématique d’une vie à l’intérieur de laquelle l’écriture s’insérera comme un aspect, privilégié certes, d’une aventure qui demeure exceptionnelle, placée sous le signe de la fulgurance. L’infatigable marcheur a largué les amarres. "Bateau ivre", il se livre à une attitude de scandale, interpelle quelques interlocuteurs, rédige rageusement une série de poèmes qui seront livrés à la publication, brocarde ses pairs, décide d’une rupture sans retour pour parcourir le monde. Écrire se révèle comme l’une des facettes d’une quête radicale, sans concession, visant l’affirmation d’une vraie vie. Lorsqu’il se donne congé de l'activité littéraire, Rimbaud se met en partance. Pour cela, il s’adonne à l’apprentissage de langues étrangères afin de sillonner des pays, ainsi qu’à l’exercice de métiers hétéroclites. Sans doute a-t-il pressenti combien l’aventure artistique ne pouvait aucunement constituer pour lui un cadre d’inscription pour son énergie désirante. Mallarmé a dit qu’il s’opéra vivant de la poésie. Certes, il quitte le cercle des poètes, mais précisément en accomplissant les prescriptions de Ronsard par le corps. Ce qui le porte excède la poésie. Œuvre et biographie se fondent, s’aventurent. Un beau matin de l’année 1854, le vingt octobre plus précisément, naît Jean Nicolas Arthur Rimbaud ou "l’homme aux semelles de vent", de Frédéric Rimbaud et Marie Catherine Cuif. Le jeune homme, dès son plus jeune âge, s’illustre par ses succès scolaires et son caractère rebelle. Il écrit, alors âgé de sept ans, "À mort Dieu" sur un mur d’église. Alors que ses réussites semblent lui promettre un avenir radieux, son professeur de quatrième, Mr Perette, pressent déjà toute la complexité du garçon: "Il finira mal. Rien de banal ne germera dans sa tête. Ce sera alors le génie du Bien ou du Mal".   "J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges. La nature est un spectacle de bonté. Le sommeil d'amour dure encore, sous les bosquets l'aube évapore". Il est le deuxième enfant d'une paysanne, Vitalie Cuif, venue vivre à Charleville, et d'un militaire qui longtemps servit en Afrique, le capitaine Frédéric Rimbaud. Arthur a un frère aîné, Frédéric. Deux sœurs, Vitalie et Isabelle, compléteront cette famille vite appelée à se défaire. Le capitaine abandonne son foyer. Les enfants désormais vivent alors sous la sévère tutelle de leur mère, que Rimbaud appelle la"mère Rimbe", "la daromphe" ou la "bouche d'ombre" en souvenir du poème homonyme de Victor Hugo. Petite ville, petits esprits. Comment sortir de ce monde du second Empire sur lequel Napoléon III, surnommé Badinguet, exerçait son pouvoir ? Rimbaud découvre le milieu scolaire et, par là, paradoxalement, une certaine forme d'évasion, celle qui passe par les livres et les langues. Il s'évade dans les narrations qu'on lui donne et surtout dans ces étranges compositions en vers latins, exercices imposés aux collégiens de cette époque. Il brille dans ces morceaux imitatifs où, à sa manière, il réinvente le langage. On reconnaît ses mérites, et pour la première on le publie alors dans le très sérieux "Bulletin de l'Académie de Douai". Puis ce sont ses premiers poèmes en langue française, "Les Étrennes des orphelins". Dès l'âge de huit ans, Rimbaud fréquente l'Institut privé Rossat, à Charleville. En 1865, il entre au collège. C'est sur les bancs du collège qu'il rencontre Ernest Delahaye. Né un an avant Rimbaud, Delahaye noue avec le jeune Arthur des liens d'amitié qui se prolongeront toute sa vie. Certaines des lettres échangées entre les deux hommes ont été conservées et sont importantes pour retracer la vie du jeune poète, mais surtout aussi pour comprendre son rapport à la création littéraire. Au collège, Arthur se révèle vite être un "fort en thème" peu commun, remarqué et encouragé alors par ses professeurs. En 1869, Rimbaud a quinze ans. Toujours collégien, c'est un excellent latiniste: "Jugurtha", publié avec trois autres de ses compositions latines dans "Le Moniteur de l'Enseignement Secondaire" lui vaut alors le premier prix du concours académique. Entré en classe de rhétorique, il rencontre Georges Izambard. Cet enseignant lui fait lire Victor Hugo,Théodore de Banville, Rabelais et lui ouvre sa bibliothèque. La mère de Rimbaud n'apprécie pas l'amitié entre le jeune garçon et le professeur qui ne correspond pas à l'éducation stricte qu'elle entend donner à ses enfants. Izambard jouera un rôle important pour Rimbaud. il conserve notamment ses premiers textes dont l'ouvrage "Un cœur sous une soutane". Déjà tout jeune, un homme libre.   "Ah, quel beau matin, que ce matin des étrennes. Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes. De quel songe étrange où l'on voyait joujoux, bonbons habillés d’or, étincelants bijoux, tourbillonner, danser une danse sonore, puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore". En mai 1870, Rimbaud envoie à Banville trois poèmes, espérant leur publication dans la revue du "Parnasse contemporain": "Sensation", "Ophélie, et "Credo in unam", intitulé plus tard "Soleil et Chair". Ces vers ne seront pas publiés mais une revue, "La Charge" , lui ouvre deux mois plus tard ses pages pour "Trois Baisers", connu sous le titre "Première Soirée". À la fin du mois d'août, Rimbaud quitte Charleville pour gagner Paris. Le dix-neuf juillet, la France est entrée en guerre contre la Prusse. Rimbaud espère sans doute assister à la chute de l'empereur, affaibli par la bataille de Sarrebruck. Il est arrêté dès son arrivée dans la capitale. Il appelle Izambard à l'aide. Le professeur parvient à gagner Paris, fait libérer le jeune homme et le reconduit à Charleville à la fin du mois de septembre. En octobre Rimbaud fugue une nouvelle fois. Il part pour Bruxelles, puis Douai où il débarque dans la famille de Georges Izambard. Il y recopie plusieurs de ses poèmes. Ce recueil que Rimbaud confiera au poète Paul Demeny, ami d'Izambard, est connu sous le nom de "Cahier de Douai". Il participe probablement aux événements de la Commune de Paris pour laquelle il semble s'être passionné. C'est sans doute à ce moment qu'il compose "Les déserts de l'amour", où mûrit déjà ce qui fera le corps de la "Saison en enfer". Cette année-là, Rimbaud rencontre Auguste Bretagne. Cet employé aux contributions indirectes de Charleville a connu Paul Verlaine à Arras. Bretagne, passionné de poésie, féru d'occultisme, buveur d'absinthe encourage le jeune poète à écrire à Verlaine. Rimbaud, aidé de Delahaye qui joue les copistes, envoie quelques poèmes. Verlaine s'enthousiasme pour ces textes qu'il diffuse dans son cercle d'amis. Il prie Rimbaud de le rejoindre à Paris. À la fin du mois de septembre, il débarque dans la capitale. C'est sans doute juste avant ce voyage qu'il compose le "Bateau Ivre". À Paris, Rimbaud loge d'abord chez les parents de Mathilde, la femme de Verlaine, mais il se rend indésirable, et est bientôt contraint de se réfugier chez Charles Cros, Forain et Banville. Le jeune poète participe avec Verlaine aux dîners des "Vilains Bonshommes" et aux réunions du "Cercle Zutique" au cours desquelles la joyeuse bande compose alors des pastiches dont certains sont consignés dans un cahier, désigné par ses quatre éditeurs sous le nom d'"Album Zutique".   "On s'éveillait matin, on se levait joyeux, la lèvre affriandée, en se frottant les yeux, on allait, les cheveux emmêlés sur la tête, les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête". Les deux poètes hantent les cafés du Quartier latin. Ils mènent une vie dissolue, de provocation en beuverie. Mathilde Verlaine, excédée, quitte alors Paris pour Périgueux avec son fils. Verlaine, troublé par ce départ, écrit à sa femme une lettre suppliante. Mathilde lui fait savoir qu'elle n'acceptera de rentrer que si Rimbaud est renvoyé. En mars 1872, Rimbaud regagne les Ardennes. Mais Verlaine parvient à le faire revenir à Paris en mai. Il ne loge plus chez les Verlaine, mais dans une chambre rue Monsieur-le-Prince, puis à l'hôtel de Cluny. Début juillet, Rimbaud et Verlaine partent pour la Belgique. Mathilde découvre alors à Paris les lettres que Rimbaud a adressées à son mari de février à mai. Elle part aussitôt pour Bruxelles pour tenter de récupérer Paul. Verlaine accepte dans un premier mouvement de rentrer à Paris mais s'esquive au dernier moment. Début septembre, Rimbaud et Verlaine sont en Angleterre. Leur misère est grande et Verlaine est préoccupé par le procès en séparation de corps que Mathilde vient de lui intenter. Les deux poètes se séparent, Rimbaud retrouvant les Ardennes à la fin du mois de décembre. À la mi-janvier 1873, Rimbaud reçoit une lettre de Verlaine qui se dit malade et mourant de désespoir à Londres. La mère de Paul, toujours prompte à tout faire pour son fils, se rend à son chevet. Elle offre à Rimbaud l'argent du voyage. En avril, Verlaine et Rimbaud passent d'Angleterre en Belgique. Peu après, il rentre à la ferme familiale de Roche. Il commence à rédiger" Une saison en enfer". Mais Rimbaud s'ennuie. il rencontre de temps en temps Delahaye et Verlaine à Bouillon, à la frontière franco-belge. C'est là que Verlaine entraîne à nouveau Rimbaud vers l'Angleterre, à la fin du mois de mai. Les deux hommes se querellent et Paul prend au début du mois de juillet l'initiative d'une rupture. Il laisse Rimbaud sans un sou à Londres et gagne la Belgique, espérant renouer avec sa femme. L'échec de la tentative de réconciliation le conduit à rappeler Rimbaud auprès de lui à Bruxelles, mais les deux hommes se querellent encore. Verlaine tire deux coups de feu sur son ami qu'il blesse au poignet. Rimbaud est conduit par Verlaine et sa mère à l'hôpital Saint-Jean où il est soigné.   "Et les petits pieds nus effleurant le plancher froid, aux portes des parents tout doucement toucher, on entrait, puis alors les souhaits en chemise, Les baisers répétés, et la gaieté permise". Madame Verlaine persuade son fils de laisser partir Rimbaud mais, sur le trajet qui mène le trio à la gare du Midi, Verlaine porte la main à la poche où se trouve son revolver. Rimbaud s'affole et trouve la protection d'un agent de police. Arthur ne souhaite pas porter plainte, mais l'affaire est aux mains de la justice belge, Verlaine écope de deux ans de prison. Rimbaud n'est que légèrement blessé. Il sort de l'hôpital le vingt juillet et passe l'hiver dans la ferme familiale de Roche. En mars 1874, Rimbaud se trouve à Londres en compagnie de Germain Nouveau, un ancien du cercle zutique qui l'aide à copier des poèmes des "Illuminations", mais ce dernier décide bientôt de rentrer à Paris. Rimbaud se retrouve seul et désemparé. Il donne alors des leçons de français puis se résigne à retourner dans les Ardennes. Un an plus tard, il part pour l'Allemagne. Il est embauché comme précepteur à Stuttgart. Fin mars 1875, Rimbaud quitte Stuttgart avec, maintenant, le désir d'apprendre l'italien. Pour ce faire, il traverse la Suisse en train et, par manque d'argent, franchit le Saint-Gothard à pied. À Milan, une veuve charitable lui offre alors opportunément l'hospitalité. Il reste chez elle une trentaine de jours puis reprend la route. Victime d'une insolation sur le chemin de Sienne, il est soigné dans un hôpital de Livourne, puis est rapatrié le quinze juin à bord du vapeur "Général Paoli". Débarqué à Marseille, il est à nouveau hospitalisé quelque temps. Après avoir mûri des projets pour découvrir d'autres pays à moindres frais, Rimbaud reprend la route en mars 1876, pour se rendre en Autriche. Le périple envisagé tourne court. Dépouillé en avril à Vienne par un cocher puis arrêté pour vagabondage, il est expulsé du pays et se voit contraint de regagner Charleville. Désormais, il mène une vie de vagabondage, avec l'idée de trouver un emploi dans ce monde moderne. Ingénieur, agent de cirque, mercenaire. On le verra successivement dans tous ces rôles en Europe et même à Java, qu'il atteint en 1876 avec d'autres légionnaires volontaires recrutés par l'armée coloniale holandaise. Il déserte, revient sous un nom d'emprunt, Edwin Holmes, à bord d'un bateau de faible tonnage qui manque de naufrager.   "La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde. La vie est la farce à mener par tous. Ah, voici la punition. En marche. Votre cœur l'a compris, ces enfants sont sans mère. Plus jamais de mère au logis et le père est bien loin". La suite de ces pérégrinations le mènera par deux fois à Chypre, en 1879 et 1880. Il doit interrompre ce deuxième séjour pour une cause qui reste peu claire, mais on peut croire qu'il prit la fuite à la suite de la mort, accidentelle ou motivée, de l'un des ouvriers qu'il avait sous sa coupe. Après avoir fait escale dans plusieurs ports de la mer Rouge, il se fixe à Aden où, pour le compte de l'agence des frères Bardey, il surveille un atelier de trieuses de café. Mais très vite il va servir, comme employé d'abord, comme directeur ensuite, dans leur factorerie de Harar, cette importante ville de quarante mille habitants au sud de l'actuelle Éthiopie. Harar n'appartenait pas encore aux Abyssins, mais était administrée par des égyptiens. Là, Rimbaud fait alors du commerce, achetant de l'ivoire, du café, de l'or, du musc, des peaux, en vendant ou échangeant des produits européens manufacturés. Il reconnaît aussi quelques régions jusque-là inexplorées, comme l'Ogadine, et transmet régulièrement un rapport à la Société Française de Géographie. En 1885, il signe en janvier un nouveau contrat d'un an avec Bardey. Lorsque, en juin, il entend parler d'une affaire d'importation d'armes dans le Choa, il dénonce son contrat et s'engage dans l'aventure. Il s'agit de revendre cinq fois plus cher à Ménélik, roi du Choa, des fusils d'un modèle devenu obsolète en Europe, achetés à Liège. Parti en novembre pour Tadjourah prendre livraison des fusils et organiser une caravane qui les acheminera jusqu'au roi, Rimbaud est bloqué plusieurs mois par une grève des chameliers. Il en profite pour nouer de nouveaux contacts.   "L'étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles, l'infini roulé blanc de ta nuque à tes reins, La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles et l'homme saigné noir à ton flanc souverain". En avril, la caravane est enfin prête à partir quand Rimbaud apprend l'ordre transmis par le gouverneur d'Obock. À la suite d'accords franco-anglais, toute importation d'armes est interdite dans le Choa. Rimbaud cache son stock dans le sable afin d'éviter une saisie. Il se plaint auprès du Ministère des affaires étrangères français, fait diverses démarches. Apprenant en juin qu'une expédition scientifique italienne est autorisée à pénétrer dans le pays, il s'arrange pour se joindre à elle. Malgré l'abandon de Labatut, principal instigateur de l'affaire et la mort de l'explorateur Soleillet, il prend en septembre la tête de la périlleuse expédition. Une chaleur de soixante-dix degrés pèse sur la route qui mène à Ankober, résidence de Ménélik. Il ignore que, pendant ce temps, "La Vogue" publie en France des vers de lui et une grande partie des "Illuminations". Il arrive à Ankober le six février, mais le roi est absent. Il doit gagner Antotto à cent-vingt kilomètres de là. Le roi l'y reçoit, accepte les fusils mais fait des difficultés au moment de payer. Il entend déduire de la facture les sommes que Labatut mort récemment d'un cancer lui devait, et invite Rimbaud à se faire régler le reste par Makonen, le nouveau gouverneur de Harar.   "J'ai tendu des cordes de clocher à clocher, des guirlandes de fenêtre à fenêtre, des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse. Un soir, j’ai assis la beauté sur mes genoux et je l’ai trouvée amère". Rimbaud fait donc route vers Harar, avec l'explorateur Jules Borelli. Il parvient à se faire payer par Makonen, mais il n'a rien gagné sinon, comme il l'écrit au vice-consul de France à Aden le trente juillet, "vingt et un mois de fatigues atroces". À la fin du mois de juillet, il part au Caire pour se reposer. Rimbaud est épuisé, vieilli, malade. "J'ai les cheveux absolument gris. Je me figure que mon existence périclite", écrit-il à sa famille. Dans une lettre au directeur d'un journal local, "Le Bosphore égyptien", il raconte son voyage en Abyssinie et au Harar. Les lettres envoyées à la fin de cette année témoignent de ce découragement. Rimbaud se plaint de rhumatismes et son genou gauche le fait souffrir. Il a pourtant assez de courage pour faire paraître dans le journal "Le Bosphore égyptien" une étude traitant de l'intérêt économique du Choa. Ce travail sera transmis à la Société de Géographie. Rimbaud songe un moment à se rendre à Zanzibar, puis à Beyrouth, mais un procès, lié à l'affaire Ménélik, le rappelle en octobre à Aden où il tente sans succès de faire du commerce. Rimbaud est à Aden au début de l'année 1888. En mars, il accepte de convoyer une cargaison de fusils vers Harar, mais renonce alors à une seconde expédition. Peu de temps après, il fait la connaissance d'un important commerçant d'Aden, César Tian, qui lui offre un poste de représentation à Harar. Rimbaud accepte, d'autant plus qu'il pourra en même temps travailler à son compte. Pendant trois ans, Rimbaud importe, exporte, mène ses caravanes à la côte. Mais il souffre de plus en plus.   "Les soirs d’été, sous l’œil ardent des devantures, quand la sève frémit sous les grilles obscures, irradiant au pied des grêles marronniers, hors de ces groupes noirs, joyeux ou casaniers, Je songe que l’hiver figera le Tibet, d’eau propre qui bruit, apaisant l’onde humaine, et que l’âpre aquilon n’épargne aucune veine". En 1891, Rimbaud est atteint d'une tumeur cancéreuse au genou droit, aggravée par une ancienne syphilis. Le quinze mars, il ne peut plus se lever et se fait transporter à Zeilah sur une civière. Il s'embarque pour Aden: "Je suis devenu un squelette, je fais peur", écrit-il à sa mère le trente avril. Le neuf mai, il se fait rapatrier et arrive le vingt-deux mai à Marseille où il entre à l'hôpital de la Conception. L'amputation immédiate de la jambe s'avère nécessaire. La mère de Rimbaud accourt alors à Marseille. Le vingt-cinq, l'opération a lieu. Rimbaud est désespéré. "Notre vie est une misère, une misère sans fin. Pourquoi donc existons-nous ?", écrit-il à sa soeur Isabelle le vingt-trois juin. À la fin du mois de juillet, Rimbaud, en a assez de l'hôpital. Il retourne à Roche où sa sœur Isabelle le soigne avec dévouement. Mais la maladie progresse et l'incite a revenir à Marseille où il compte sur les bienfaits du soleil et aussi sur la possibilité d'un retour en Afrique où ses amis l'appellent. Il arrive à Marseille à la fin août, en compagnie d'Isabelle qui l'assistera jusqu'à sa mort. Son état empire, il se désespère. Après une courte période de rémission, Rimbaud connaît plusieurs semaines d'atroces souffrances. Sa sœur parvient à lui faire accepter la visite d'un aumônier qui conclura bien légèrement à la foi du moribond. Il meurt le dix novembre. Il est âgé de trente-sept ans. Son corps est ramené à Charleville. Les obsèques se déroulent le quatorze novembre dans l'intimité la plus restreinte. Il est inhumé dans le caveau familial. Il n'y eut qu'un seul article dans la presse faisant alors état du décès d'Arthur Rimbaud, dans la rubrique nécrologie du journal "L'Écho de Paris" du six décembre 1891.   "J'ai embrassé l'aube d'été. Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombres alors ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes. Et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit". "Le malheur a été mon dieu", écrivait-il dans "Une saison en enfer". Ce bouillonnement intérieur, cette tempête faisant rage dans ce crâne abîmé, l’a suivi depuis l’éveil de ses sens et de sa conscience, et l’a conduit dans les strates les plus profondes de l’esprit humain. Toute sa vie, ce malheur, causé par le saisissement d’une réalité infernale, l’a poursuivi jusqu’à sa mort. Grâce au "dérèglement des sens" qu’il opérait à travers alcools, haschisch ou expériences sexuelles débridées, le jeune homme brillant est passé de modèle à fauteur de troubles. Refusant courbettes et génuflexions aux normes sociétales, cherchant l'épanouissement avec pour seul but de se déclarer "voyant" et de tirer la substance de son âme à travers la poésie, le dessein de Rimbaud semble avoir été de débusquer le sens profond d’une réalité décevante et affreusement dérisoire. Toute son œuvre, Arthur Rimbaud l’a écrite en six ans, entre l’âge de quinze et de vingt-et-un ans, puis il s’est tu à jamais. Ce silence, devenu mythe, ce mutisme poétique et quotidien reflète sans doute l’impossibilité ou le renoncement d’un poète torturé à communiquer ses sentiments et ressentis. En six ans, c’est comme si toute l’absurdité de l’existence lui était apparue dans sa poésie, une vérité saisie entre deux bouteilles d’eau de vie à la Alfred Jarry, de nombreux épisodes délirants marqué de jeux, ou autres provocations obscènes et blessantes vis à vis de ses pairs. En six ans, Rimbaud a ouvert tant de portes tellement larges sur la présence d’une réalité enfouie dans celle que l’on perçoit, qu’il arrive parfois que l’on doute de leur légitimité. Mais ses écrits demeurent, et nous rappellent à chaque instant la complexité de la vie qui fourmille dans nos corps, et le paradoxe de l’existence, miracle passé dans une prison sans gardien ni barreaux. Rimbaud se dépossède du verbe à vingt-et-un ans pour ouvrir d’autres pistes. Il a utilisé toutes les clefs du trousseau de l’écriture. Pour ouvrir de nouvelles portes, il lui faut d’autres outils. Il n’appartient pas à la République des lettres, et déclare aux poètes de son temps: "Je ne suis pas des vôtres". Il devient alors "l’homme aux semelles de vent" décrit par Verlaine.   "La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom. Je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins et à la cime argentée je reconnus la déesse. Alors je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. Au réveil il était midi". Il l’a toujours été, il n’a jamais tenu en place, c’est un bohémien dans l’âme. La route est omniprésente dans ses poèmes:"Je suis le piéton de la grande route". "J’ai dans la tête des routes dans les plaines souabes, des vues de Byzance, des remparts de Solyme". Il cherche les cités splendides, la voie blanche, la brèche. Il décline le verbe aller à tous les temps. "J’allais sous le ciel, dans ma bohème". "J’irai dans les sentiers". Il écrit en marchant: "Petit Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course des rimes". Adolescent, il a gagné Paris à pied en six jours. En Abyssinie, il écrit à sa sœur Isabelle, qu’il parcourt entre quinze et quarante kilomètres par jour. Il cherche sans fin le lieu de l’illumination, dans la brousse par le sentier des éléphants, au désert en tête des caravanes qu’il mène des montagnes du Harar aux côtes de la mer Rouge. C’est le grand pèlerin du XIXème  siècle. Un concentré de Lawrence d’Arabie et de Charles de Foucauld. Il aurait parcouru soixante mille kilomètres. Paul Verlaine, le sédentaire qui s’échappait dans l’absinthe, le surnommait avec admiration "le voyageur toqué". Rimbaud voulait se tenir libre. Toute sa vie, il a désiré l'invisible.   "Elle était fort déshabillée, et de grands arbres indiscrets, aux vitres jetaient leur feuillée, malignement, tout près, tout près. Assise sur ma grande chaise, mi-nue, elle joignait les mains. Sur le plancher frissonnaient d’aise, ses petits pieds si fins, si fins". A-t-il saisi ce qu’il voulait saisir ? A-t-il eu la vision du sens profond de ce qui l’entourait ? Ce jeune homme a-t-il, seul, compris la vie ? La réponse à ces questions figure dans ses poèmes, et chacun peut y voir ce qu’il désire appréhender. La réalité d’une strate supérieure au prosaïsme du monde, ou sa dimension purement illusoire. "Le talent, c’est le tireur qui atteint un but que les autres ne peuvent toucher. Le génie, c’est celui qui atteint un but que les autres ne peuvent même pas voir", a écrit un jour Schopenhauer. Arthur Rimbaud était ces deux tireurs. Son autodestruction, souhaitée, ne fut-elle pas une étape obligatoire dans l’affirmation de son talent ? La souffrance qu’il s’est infligée, avec laquelle il se mutilait en écrivant sur ce qui germait en lui, n’était-elle pas nécessaire pour entrevoir l’invisible ? Rimbaud incarne une génération artistique, et peut-être même humaine. Les tabous, ou plutôt verrous, imposés par les normes des sociétés occidentales furent explosés par la volonté du poète, et ce besoin irrépressible d’expérimenter les facettes de l’existence, bien trop précieuse et courte pour passer à côté. La renaissance, ou plutôt la naissance, voilà ce qu’était le véritable objectif de Rimbaud. Naître spirituellement pour pallier à une naissance physique et matérielle sans grand intérêt. Ses dernier vers et sa prose en général laisse penser que cette tentative d’accouchement fut vaine. Il reste seulement à espérer que ce grand personnage de la poésie française réussit à percevoir alors ce qui l’obsédait tant.   "Je regardai, couleur de cire un petit rayon buissonnier papillonner dans son sourire et sur son sein, mouche ou rosier. Je baisai ses fines chevilles. Elle eut un doux rire brutal qui s’égrenait lentement en claires trilles, un joli rire de cristal". Au seuil de sa vie se produit la catastrophe, une douleur au genou contraint au retour en France. La suite est connue, il est amputé et meurt. Sa folie ambulatoire n’a pas trouvé "le lieu et la formule". Le sans limite des terres d’Arabie n’a pas fait cadre au sans limite énergétique de cet homme qui a fini par échouer dans le désastre du retour. Cet homme n’a eu de cesse d’intriquer l’écriture à sa manière si personnelle de parcourir le monde qu’il nous laisse sur la question de savoir ce que la pratique d’écriture n’écrit pas, au sens où un écrit permet l’oubli, un oubli structurant qui offre de tourner la page pour s’orienter vers l’avenir. Quête jamais démentie d’un désir si farouche de s’avancer aux confins d’une vie à inventer, résonne comme un cri, cri jamais entendu car il n’avait pas de lieu où s’adresser. La méthode du voyant au blanc de lapage, le travail harassant au sol d’Arabie, nomadisme revendiqué s’abîment d’un corps défaillant, par défaut d’un autre corps, du corps d’un autre sur lequel sculpter, graver. L’ambiguïté du personnage achève de le rendre captivant. Pour Paul Claudel, Rimbaud fut touché par la grâce. Pour André Breton, préfigurant l’écriture automatique, il fut le précurseur du surréalisme. En menant jusqu'à leurs plus extrêmes conséquences les recherches de la poésie romantique, Rimbaud n'aura pas seulement bouleversé la nature de la poésie moderne, il aura aussi interverti l'ordre de la création poétique. Désormais, l'exigence lyrique précède l'œuvre, qui trouve alors son aboutissement, et non sa légitimité, dans la seule vie.   Bibliographie et références:   - Alfred Bardey, "L’archange, Arthur Rimbaud" - Georges Izambard, "Rimbaud tel que je l’ai connu" - Ernest Delahaye, "Mon ami Arthur Rimbaud" - Jean-Baptiste Baronian, "Dictionnaire Rimbaud" - Jean-Marie Carré, "La vie aventureuse d'Arthur Rimbaud" - Marcel Coulon, "La vie de Rimbaud et son œuvre" - Claude Jeancolas, "Arthur Rimbaud l'africain" - Jean-Jacques Lefrère, "La vie d'Arthur Rimbaud" - Henri Matarasso, "La vie d'Arthur Rimbaud" - Jean-Philippe Perrot, "Rimbaud, Athar et liberté libre" - Pierre Petitfils, "Arthur Rimbaud" - Enid Starkie, "La vie d'Arthur Rimbaud" - Jean-Luc Steinmetz, "Arthur Rimbaud"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 04/05/26
"J'ai au fond de l'âme le brouillard du Nord que j'ai respiré à la naissance. Je porte en moi la mélancolie des races barbares, avec ses instincts de migrations et ses dégoûts innés de la vie qui leur faisaient quitter leur pays comme pour se quitter eux-mêmes". "Il est dans le Midi des fleurs d'une rose pâle dont le soleil d'hiver couronne l'amandier. On dirait des flocons de neige virginale rougis par les rayons d'un soleil printanier." En juin 1846, lors d’un voyage à Paris, Gustave Flaubert, âgé tout juste de vingt-quatre ans, rencontre dans le salon du sculpteur Pradier la poétesse Louise Colet, de onze ans son aînée. Lui n’a encore rien publié, elle est déjà reconnue et admirée. S’ensuit alors une relation amoureuse et épistolaire qui durera jusqu’en 1855, année précédant la parution de son illustre roman, "Madame Bovary" dont le personnage est librement inspiré de celle qu’il appelle alors sa “muse”. Si Flaubert (1821-1880) reste un des auteurs incontournables de la littérature française, Louise Colet (1810-1876), elle, semble aujourd’hui injustement tombée dans l’oubli. De son vivant, elle eut pourtant son heure de gloire, et pas la moindre. Il faut dire que la nature avait été très généreuse à son égard. Une grande beauté, un esprit fin et un talent d’écriture incontestable ne pouvaient que servir son ardent désir de reconnaissance. La femme passionnée que fut Louise Colet a souvent été victime de la misogynie de la critique littéraire. On a fait de cette femme auteure, qui eut des liaisons avec nombre de célébrités de l'époque, notamment Musset, Cousin, Vigny, Hugo, le prototype du "bas-bleu"arriviste à la plume incontinente, un des modèles d'Emma Bovary, une caricature de George Sand. Certes, son œuvre poétique et romanesque, autobiographique, parfois indiscrète et perfide, comme "Une histoire de soldat" (1856) ou "Lui"(1860), mettant en scène Flaubert et Musset est mineure mais elle était connue et célébrée en son temps. N'a-t-on passouligné sa vanité, ses comportements extravagants, ses outrances sentimentales ou sa faiblesse littéraire que pour mieux masquer en quoi, avec sa revendication véhémente à être reconnue en tant que femme et en tant qu'auteure. Louise Colet pouvait symboliser un passage dans l'histoire de l'émancipation féminine. Il est très révélateur de voir que cette femme de gauche, qui ne cacha pas ses sympathies pour 1848 et pour la Commune, finit pauvrement ses jours, oubliée et méprisée de cette élite qui trente ans plus tôt, fréquentait assidûment son salon et recherchait ses faveurs."Mais pour flétrir les fleurs qui forment ce beau voile, si la rosée est froide, il suffit d'une nuit. L'arbre alors de son front voit tomber chaque étoile, et quand vient le printemps il n'a pas un seul fruit." Née Louise Révoil à Aix-en-Provence, le quinze août 1810, la future femme de lettres grandit dans la vaste propriété des "Servannes" acquise au XVIIème siècle par son aïeul maternel Joseph Leblanc de Luveaune, conseiller au Parlement de Provence. C'était une propriété entourée de montagnes au milieu des oliviers. À l'âge de dix-neuf ans, influencée par le romantisme alors en vogue, elle compose des vers avec le désir de venir à Paris. C’est vers cette époque, en 1828, qu'elle apprend l’arrestation et l’emprisonnement de Silvio Pellico, un auteur dramatique piémontais, partisan des Carbonari contre les autrichiens. Elle en tombe alors amoureuse. Il aurait pu combattre au coté d'Angelo Pardi, le jeune colonel aristocrate qui fuyait fougueusement son Piémont natal après avoir tué en duel un officier, le baron Schwartz, soignant toute une nuit durant, avec tendresse et acharnement la courageuse Pauline de Théus dans le si beau roman de Giono mêlant aventure et amour parfaitement chaste où la sensualité est dépassée. La mort n’a rien à prendre à ceux qui ont tout donné. En 1832, Louise Colet est invitée par Julie Candeille, une amie de la famille, dans son salon littéraire à Nimes. Elle est déjà connue comme "la perle des Bouches-du-Rhône" ou encore "la muse des Bouches-du-Rhône." À vingt-trois ans, elle commence à s’inquiéter de ne pas être mariée. En 1834, Julie Candeille meurt à Paris, où elle était allée se faire soigner d’une maladie grave. Bientôt, c’est au tour de la mère de Louise de disparaître. Louise vit alors avec la famille de Servannes. Toujours désireuse de quitter Aix et de s’en aller à Paris, Louise décide d’y rejoindre Hippolyte Colet, musicien flûtiste qu'elle avait connu dans le salon de Julie Candeille et qui la courtisait depuis un certain nombre d’années, mais pour l'épouser. C'était la condition posée par Hippolyte Colet, son aîné de trois ans. Hippolyte n’était pas vraiment à la hauteur, mais ils partageaient le même goût pour le romantisme, la politique républicaine progressiste, et avaient tous deux une insatiable ambition.   "Ils ont aimé le soleil, tous les barbares qui sont venus mourir en Italie. Ils avaient une aspiration frénétique vers la lumière, vers le ciel bleu, vers quelque existence chaude et sonore. Ils rêvaient des jours heureux, pleins d'amours, juteux pour leurs âmes comme la treille mûre que l'on presse avec les mains"."Ainsi mourront les chants qu'abandonne ma lyre au monde indifférent qui va les oublier. Heureuse, si parfois une âme triste aspire le parfum passager de ces fleurs d'amandier." En 1833, Hippolyte s’était présenté au concours du Prix de Rome pour la composition musicale. Il remporta le second prix et obtint un poste de professeur de musique à Paris. Il fit alors sa demande de mariage qui fut repoussée par la famile de Louise. Jean-Jérôme, le frère de Louise le provoqua même en duel. Louise s’interposa en concédant alors de renoncer au mariage. Après une tentative de fuite, Louise accepta de ne recevoir que vingt-quatre mille cinq cents francs de dot au lieu des trente-mille francs laissés en héritage par sa mère. Bien que la cérémonie fût boycottée par sa famille, Louise se maria le trois décembre 1834 dans l’église de Saint-Jacques de Mouriès. Trois jours plus tard, les jeunes mariés quittaient Aix et s’installaient au six bis rue des Petites-Écuries, à Paris, non loin du Conservatoire implanté rue Bergère. Grâce à des lettres de recommandation, les Colet eurent leurs entrées dans le monde littéraire parisien de l’époque. Ils fréquentèrent le salon de Charles Nodier où la beauté de Louise impressionna son futur amant, Alfred de Musset. Pour un besoin d’argent, Louise édite ses poèmes "Fleurs du midi" en 1835. Cherchant le soutien d’une figure littéraire de choix parmi les grands dumoment, Louise approcha Sainte-Beuve auprès duquel elle possédait une lettre d’introduction. Mais ce dernier trouva ses vers trop prosaïques et refusa. Il ne lui restait plus que Vigny, Hugo et Chateaubriand. Elle rendit visite à Chateaubriand dans son appartement de Montparnasse, mais celui-ci fut plus réservé au sujet des poésies. Néanmoins, elle publia en introduction du livre une de ses lettres. Puis elle força Sainte-Beuve à lui accorder une critique dans la "Revue des Deux Mondes", ce qu’il accepta avec réticence. Le livre fut finalement publié. Elle reçu une avance de deux cents francs. Mais son mariage allait de mal en pis. Hippolyte s’était transformé en un personnage jaloux et avare. Ils commençaient à voirles faiblesses de l’un et de l’autre. Il y eut de fréquentes scènes de ménage. Hélas, la situation allait bientôt s'aggraver. "Mais hélas, le peuple, cet éternel et rude travailleur, n'a pas le temps de lire. L'Histoire, et surtout la science qui seule l'affranchira un jour, lui restent étrangères". En 1839, François Mignot d’Aix propose à Louise de se présenter à la compétition de poésie de l’Académie Française. Elle remporte le prix pour le poème "Le Musée de Versailles." En 1841, Louise ouvre, rue de Sèvres, un salon littéraire qui succède à celui de Mme Récamier. Parmi ses premiers invités, Victor Cousin, Paul Lacroix, Abel François Villemain. Début d’une longue liaison avec Victor Cousin. Elle écrira plus tard "Penserosa" en souvenir de ces jours-là. Tombée enceinte, ledoute s’installe sur la paternité de son enfant, ce que dénonça Alphonse Karr dans son journal satirique "Les Guêpes."Louise l'agresse avec un couteau de cuisine qu'elle lui plante dans le dos. Il s'en tire avec une égratignure. Avec élégance, il renonce à porter plainte au grand soulagement de Victor Cousin. À la suite de cette tentative, Karr lui dédia une apologie admirative dans l’édition suivante des "Guêpes." Une fille naquit en 1840. Elle fut nommée Henriette, du nom de la mère de Louise. En 1842, elle reçut d’un admirateur anonyme un coffret de ses poèmes, la poésie de Mme Colet. C’est le début de la reconnaissance. Elle commence à correspondre avec George Sand au sommet de sa gloire. Après "La Jeunessede Mirabeau" qui connaît un certain succès, Louise s’attaque à d’autres figures féminines de la Révolution Française: Charlotte Corday et Mme Roland. George Sand la rabroue après en avoir reçu les manuscrits. La relation George Sand Louise Colet était complexe. George Sand était fascinée par le talent de Louise, mais préférait la tenir à l’écart et finalement refusa son amitié. En revanche, cette amitié fut mieux reçue de Pierre-Jean de Béranger, le polémiste, dont elle devint la protégée. En 1842, Louise est de nouveau enceinte. Elle écrit un recueil poétique: "Les cœurs brisés", dédiés aux femmes dont elle raconte l’histoire tourmentée entre des amants débauchés et des maris sadiques. Elle reçoit alors le soutien de Juliette Récamier, l’amie de Chateaubriand, et de James Pradier, sculpteur fasciné par la mystique de la Femme et dont l’épouse, Ludovica, fut à l’origine de la rencontre de Louise et de Flaubert. Elle donne naissance à un fils qui mourra quelques mois plus tard. En 1843, elle brigue de nouveau le prix de l’Académie Française. Elle remporte la compétition pour la seconde fois pour "Le Monument de Molière", et empoche deux mille francs. Louise se sépare alors de fait de son mari Hippolyte.   "J'ai toujours eu pour eux une sympathie tendre, comme pour des ancêtres. Ne retrouvais-je pas dans leur histoire bruyante toute ma paisible histoire inconnue ?". "On livra l'éducation publique au clergé, c'est-à-dire le soin de développer la virilité des âmes à des faiseurs de castrati." Déjà en mai 1838, ils avaient obtenu une séparation de biens. Cette séparation allait accentuer la liberté d’action des deux époux qui commencèrent à vivre chacun de leur côté. C’est le début de sa liaison avec Flaubert et d’un échange de lettres, révélant le caractère des deux amants. Dès la deuxième lettre, on sent déjà les désaccords entre eux. D’un côté, la passion dévorante de Louise et de l’autre, la froideur réticente de Flaubert. Louise apparaît alors comme La pionnière féministe. La première au XIXème siècle à avoir dénoncé le rôle soumis de la femme, endurant les offenses misogynes de son amant. C’est une "nouvelle femme" qui proclame son appétit pour la vie et pour l’art. L’été 1847, Louise est de nouveau enceinte. Elle accouchera d’un fils, Marcel, en 1848 qui mourra lui aussi peu après. L’année 1848 fut marquée par le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte auquel ont assisté Victor Hugo et Louise Colet qui fut blessée sur les barricades. Début de la correspondance entre Victor Hugo et de Louise Colet. Colet et Flaubert se séparent au début de 1847. De 1849 à 1851, le romancier rouennais et Maxime Du Camp voyageront de l’Égypte à Jérusalem en passant par Damas, puis en Grèce eten Italie. À plusieurs reprises, Louise essayera de reprendre leur liaison, mais Flaubert résiste. Louise Colet est une femme libre en vérité. Cela lui vaut l’inimitié de certains des misogynes les plus célèbres de son époque: Jules Barbey d’Aurevilly, dans "Les Bas-bleus", qui voit en elle "le bas-bleu même", "union claudicante d’une Gorgone et d’une Madame Trissotin", et va jusqu’à écrire de Louise que sa beauté "ne manquait ni d’éclat tapageur ni d’opulence charnue", mais qu’elle "n’avait ni distinction idéale, ni chasteté." Théophile Gautier, qui fréquenta un temps son salon "tant qu’il espérait son aide pour sa propre candidature à l’Académie française, et qui prit ingratement ses distances ensuite. Alexandre Dumas fit de même. "Au début de la Révolution de 89, la bourgeoisie avait fait cause commune avec le peuple dont elle était issue." Si elle compte "des amies dans la vraie vie", ses "meilleures amies" sont des "amies imaginaires": Madame du Châtelet, Madame Roland, Charlotte Corday. Quant à ses amis hommes, ceux qui la soutiennent et l’estiment, ils existent bien sûr. Ils se nomment Victor Hugo, Leconte de Lisle, dont Louise Colet aimait "la poésie et l’âme républicaine." Ils lui seront toujours fidèles. Ils se nomment aussi Pierre-Jean Béranger et Philarète Chasles. Mais certainement pas Gustave Flaubert, l’autre passion de sa vie, à l’égal de l’écriture. Cette rivale, sa passion pour Flaubert, malgré tout le mal qu’il lui a fait endurer, continue de la tourmenter à travers son fantôme dont elle n’est jamais parvenue à se détacher. C’est la correspondance abondante entre les deux amoureux, l’une vivant à Paris, l’autre à Rouen qui donne le ton. Leurs échanges épistolaires commencent dès le lendemain des premiers ébats sexuels. C’est contre l’amour que Louise Colet ne cesse de se cogner, elle frappe, elle crie, elle menace, rien n’y fait. Elle n’ira jamais à Croisset, elle n’approchera jamais madame Flaubert mère. "Je la prierai de faire que vous vous voyiez. Quant au reste, avec la meilleure volonté du monde, je n’y peux rien. La bonne femme est peu liante". Et de son côté, les visites de Flaubert manquent d’empressement, elles sont intenses certes, mais trop peu fréquentes pour Louise. Elle lui parle de gloire, il l’espère mais la croit inatteignable. Puis, les causes s’étendent et les querelles s’intensifient, Louise lui reproche d’être sous l’influence de son ami écrivain polygraphe Maxime Du Camp.   "Il y a douze heures, nous étions encore ensemble. Hier, à cette heure-ci, je tenais dans mes bras, t'en souviens-tu? N'importe, ne songeons ni à l'avenir, ni à nous, ni à rien". Les lumières de celle-ci aidèrent l'ignorance de celui-là. Le peuple, éternel hécatombe de la guerre et du travail meurtrier, était resté misérable et sans culture." Quatre mois plus tard, en mars 1848, il passe du "tu" au "vous", la distance est de mise. Entre temps, Louise se pense enceinte d’un amant de passage. Flaubert lui signifie qu’il sera toujours là, "un lien qui ne s’effacera pas", malgré "ma monstrueuse personnalité comme vous le dites." Flaubert part en Orient avec Du Camp. On saisit en creux que la colère de sa maîtresse, ses griefs contre Du Camp pouvaient être liés à ce voyage. À son retour, en Juillet 1851, Louise le sollicite, leur liaison reprend et avec elle, leur correspondance. Flaubert est alors fort de son écriture avant tout, il est tout entier à son roman, sa Bovary règle son temps et sa vie. Les lettres sont de plus en plus longues, mais elles sont consacrées à l’évolution de l’écriture. C’est à la muse, à l’amie qu’il fait le récit de son cheminement, et cela lui est nécessaire. Les visites sont rythmées par le travail, tandis que les reproches de Louise sont invariables et constants. Louise lui envoie les pièces de théâtre qu’elle écrit en vers. C’est là que se produit tout à coup quelque chose qui s’apparente à la chute. Si elle écrit de bons vers, cela ne fait pas d’elle un réel auteur et il le lui dit sans ménagement: "Les bons vers ne font pas les bonnes pièces." La lettre d’adieu en suspens depuis toujours bien que l’on ne puisse pas douter que Gustave ait aimé et peut-être continua d’aimer Louise. "Madame, J’ai appris que vous vous étiez donné la peine de venir, hier, dans la soirée, trois fois chez moi. Je n’y étais pas. Et dans la crainte des avanies qu’une telle persistance de votre part pourrait vous attirer de la mienne, le savoir-vivre m’engage à vous prévenir que dorénavant, je n’y serai jamais. J’ai l’honneur de vous saluer. GF." "La bourgeoisie que la Restauration avait imprudemment dédaignée fit donc cause commune avec le peuple dans l’insurrection de Juillet et doubla sa force pendant le combat." Hippolyte Colet meurt en avril 1851. En décembre 1859, Louise qui soutient la révolution italienne visite ce pays. Elle séjourne à Milan en février 1860, à Turin d’avril à août, puis Venise et Gênes en septembre. C'est également le début d'une longue amitié avec les Hugo et l'occasion de nombreux séjours à Guernesey. Le vingt-sept octobre, Victor Emmanuel met fin à Naples à l’avancée garibaldienne. Louise s’y rend de décembre 1860 à janvier 1861 puis à Rome en février. Après quelques années passées dans un couvent en Normandie, Henriette, la fille de Louise, se marie, à vingt-trois ans, avec le docteur Émile Bissieu. Louise retourne à Paris et s’installe rue Vavin dans le sixième arrondissement. Sa fille Henriette habite à deux pas de là. Elle est maintenant grand-mère, et devenue la voisine de Sainte-Beuve. Presque tous ses amiset ses soutiens sont morts. En octobre 1869, elle s’embarque sur un navire à destination de l’Égypte pour l’ouverture du canal de Suez. À bord, elle rencontre la délégation française. Et c’est en qualité de journaliste, correspondante du Siècle, qu’elle fut invitée en 1869 par le Khédive Ismaïl-Pacha à assister à l’inauguration du canal de Suez et d’en profiter pour visiter Alexandrie, Le Caire et la Haute-Égypte. En réalité, la voyageuse n’envoya que quatre reportages à son journal.   "Penser, c'est le moyen de souffrir. Laissons-nous aller au vent de notre cœur tant qu'il enflera le voile et qu'il nous pousse comme il lui plaira, et quant aux écueils, ma foi tant pis! Nous verrons". "Mais après la victoire, elle trahit les aspirations populaires, aspirations justes qui on ne saurait plus le nier ont leur raison d’être car, depuis quatre-vingts ans, les promesses faites au peuple et ses droits reconnus ont toujours été violés." Mais elle avait pris beaucoup de notes qui lui permettront de rédiger la relation de son voyage en Orient, qui paraîtra posthume, et inachevée, puisque la cérémonie de l’inauguration n’y figure pas. Physiquement, Louise Colet n’était plus la beauté sculpturale que Pradier avait choisie pour modèle. Sa santé chancelait, elle avait grossi, la ménopause avait masculinisé sa voix et elle s’accoutrait comme une extraterrestre pour affronter le soleil d’Afrique, les mouches diurnes et les moustiques nocturnes. On comprend donc que ses compagnons de voyage ne lui faisaient guère d’avances, même qu’ils lui infligèrent quelque canular méchant. Son appartenance, contrairement à celle de la grosse majorité des invités, à la presse républicaine d’opposition, n’était pas faite pour arranger les choses. Il y a de belles descriptions de paysages. Surtout les levers et les couchers de soleil nilotiques sont bienvenus. La voyageuse s’est intéressée plutôt à la nature qu’à l’archéologie. Elle est sensible aussi au pittoresque des quartiers populaires des villes égyptiennes et aux conditionsde vie des fellahs. Plus que par sa valeur littéraire, "Les Pays lumineux" présentent donc une importance documentaire. "De là ses révoltes sanglantes dont la dernière a failli anéantir Paris. La crainte du retour de ces guerres intérieures n’entra pour rien, au point de vue de l’humanité, dans la politique des hommes d’État de la monarchie de Juillet." Elle regagne Marseille où elle rencontre l’écrivain, journaliste et homme politique Alphonse Esquiros, chargé par Gambetta de la gestion des Bouches-du-Rhône. Esquiros lui propose de faire une conférence à la Faculté des Sciences de Marseille. Son discours provoque l’enthousiasme de dizaines de femmes. En revanche, son second discours suscita un tollé, et elle fut accusée de fomenter une révolte. Elle tombe malade et rentre à Paris en mars 1871 au moment de la Commune. Elle comprit immédiatement que les Versaillais allaient entrer dans Paris et que tout se terminerait dans un bain de sang. C'est"La Vérité sur l’anarchie." En cela, elle déplore que les hommes politiques qui gouvernent son propre pays, fassent passer leurs intérêts particuliers avant l’intérêt collectif. Elle dénonce avec verve et ferveur les bassesses et les compromissions des hommes de pouvoir. Elle réprouve, se mettant en cela au diapason de la voix d’Edgar Quinet, cette "République sans républicains" qui se vautre dans le luxe, oublieuse, dès les lendemains de la Commune, du sang versé. Les causes qu’elle défend, c’est haut et fort qu’elle le fait. Sans mâcher ses mots. Ainsi, Louise Colet est-elle une femme plurielle, comme tant d’autres femmes méconnues. Sans doute imparfaite, pas vraiment une mère idéale, ni une épouse modèle. Mais elle est volontaire, enthousiaste et insoumise. Comment admettre que quarante-trois années de vie de plume puissent se réduire à néant ? De son temps, elle s’était attachée à semblable défi: "J’ai toujours cru en la mission de l’écrivain et j’ai cherché à mettre mon talent au service de mes sœurs reléguées dans l’ombre." En janvier 1872, elle subit une opération chirurgicale pour l’ablation d’un abcès à la tête. Départ vers le sud de la France, puis l’Italie. Elle envoie "La Vérité" à Edgar Quinet depuis San Remo. Rentrée à Paris, elle meurt le huit mars 1876, à l'âge de soixante-cinq ans, à son domicile parisien de la rue des Écoles, revenant de Verneuil où elle était allée passer quelques jours. Elle fut enterrée à Verneuil-sur-Avre où sa fille, mariée au Dr Bissieu, avait une maison à Piseux. "Qui n'a pas un amour sans limites n'aime point" ("Lui" 1859).   Bibliographie et références:   - Pierre Barillet, "Gustave et Louise" - Micheline Bood, "L’Indomptable Louise Colet" - Jean-Paul Clébert, "Louise Colet, la muse" - Gustave Flaubert, "Lettres à Louise Colet" - Joëlle Gardes, "Louise Colet, du sang, de la bile, de l'encre et du malheur" - Serge Grand, "Louise Collet" - Francine du Plessix Gray, "La vie passionnée de Louise Colet" - Étienne Kern, "Les haines d'écrivains de Chateaubriand à Proust"- - Yvan Leclerc, "Madame Bovary" - Thierry Poyet, "Relire Louise Colet" - Claude Quétel, "Edgar Quinet" - Claire de Luzy, "Louise Colet"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 04/05/26
Un an après la mort du cardinal de Fleury, le vingt-neuf janvier 1743, la popularité de Louis le Bien-Aimé est encore à son zénith. La maladie qui le frappe, à Metz, émeut le peuple qui se répand en prières pour son salut. Hélas, le premier aumônier à l'idée saugrenue d'exiger du roi, pour son absolution, une confession publique. Le roi dit tout. Le peuple n'en croit pas ses oreilles. Le charme est rompu. La popularité de Louis ne finira plus de baisser. Quant au royal malade, à peine remis sur pied, il retrouve, avec la santé, ses plus chers plaisirs. L'un deux s'appelle la Pompadour. Maîtresse officiellement déclarée en 1746, elle va jouer jusqu'en 1764, le rôle de ministre officieux. Elle commence par renvoyer le ministre Orry. C'est le dix mai de cette année que la France remporte la fameuse victoire de Fontenoy où les anglais furent priés, fort civilement, de "tirer les premiers"! La France s'était engagée à l'étourdie dans des guerres folles, ces célèbres "guerres en dentelles", inutiles mais coûteuses. Elle n'en retire rien et, à la paix d'Aix-la-Chapelle, elle restitue toutes ses conquêtes. Le premier mai 1756, le traité de Versailles consacre un renversement des alliances, fruit de fâcheuses intrigues. L'entente franco-prussienne est rompue, la France se met aux côtés de l'Autriche et se lance, contre l'Angleterre et la Prusse, dans la "Guerre de Sept ans". Ce sera une des entreprises les plus désastreuses que la France ait connues. Elle aurait pourtant pu bien tourner si Louis XV avait consacré ses efforts contre l'Angleterre. Hélas, après dix-huit mois de succès en Méditerranée et au Canada, la France lançait cent mille hommes en Westphalie contre le roi Frédéric II. Elle n'allait pas être en mesure de combattre ainsi sur deux fronts. Le cinq janvier, l'attentat de Damiens contre Louis XV trahit le retournement de l'opinion. L'incapacité politique de Louis, sa vie privée, les gaspillages de la cour ont fait grossir le nombre des mécontents. À l'instigation de la marquise de Pompadour, le roi renvoie le comte d'Argenson et Machault, les deux principaux ministres et fait appel au duc de Choiseul à qui il confie le portefeuille des Affaires étrangères. Le cinq novembre, la défaite de Rosbach, infligée à la France par Frédéric II, sonne le début des revers militaires. Les efforts de Choiseul, toutefois, qui vient d'être nommé Premier ministre, vont assurer à la France, durant une dizaine d'années encore une réelle prospérité économique. Maître de la France pendant douze ans, de 1758 à 1770, le duc de Choiseul a été longtemps malmené et mésestimé par les historiens. Ce libertin fastueux, trop souvent confondu avec le personnage de théâtre qu'il avait inspiré à Beaumarchais, le comte Almaviva des "Noces de Figaro", seigneur abusif et prodigue, a été ainsi la victime des préjugés de l'historiographie républicaine de monarchistes nostalgiques et des jésuites qu'il avait fait bannir. Le complot qui avait provoqué sa disgrâce en 1770 a hélas survécu de nos jours. Le traité de Paris, en février 1763, termine la guerre de Sept Ans avec l'Angleterre, il marque le début d'un véritable âge d'or économique qui va durer autant que le ministère Choiseul, c'est-à-dire jusqu'en 1770. Visage rond et souriant, front dégagé, yeux bleus transparents, nez retroussé, lèvres épaisses et sensuelles, le portrait du duc de Choiseul par Louis Michel Van Loo présente bien le personnage: un homme à bonne fortune, disgracieux, séduisant et désinvolte à la fois, avec ce côté mirobolant de l’aristocrate libertin qu’a su à merveille saisir l’artiste. Son ami le baron de Gleichen le décrivait comme "d’une taille assez petite, plus robuste que svelte et d’une laideur fort agréable; ses yeux petits brillaient d’esprit; son nez au vent lui donnait un air plaisant". "Il avait une figure parfaitement désagréable, même repoussante, notait pour sa part le prince de Montbarey, mais son esprit, également fin, agréable et léger, réparait facilement l’impression fâcheuse qu’inspirait son premier abord". Il était préoccupé par la modernisation de l'État et son renforcement face au pouvoir de l'Église, symbolisant l'alliance entre la frange libérale de la noblesse européenne et la bourgeoisie progressiste d'affaires,tout comme William Pitt en Grande-Bretagne. À la différence des secrétaires d’État de Louis XV qui se succédèrent sans laisser la moindre trace dans l’Histoire, Etienne François de Stainville, duc de Choiseul, était loin d’être un médiocre. Né à Nancy le vingt-huit juin 1719 d’une famille remontant au XIème siècle, il avait choisi de servir la France en s’engageant dans les armées du roi, où il fit une carrière brillante. Lieutenant à dix-huit ans, colonel à vingt-quatre, brigadier à vingt-sept, maréchal de camp à vingt-neuf. Comme bien des membres de cette noblesse de vieille roche qui affectaient de toiser les banquiers, traitants et autres publicains, il avait épousé une riche héritière d’origine roturière, issue de leurs rangs, Louise Honorine Crozat du Châtel, petite-fille d’Antoine Crozat, le financier le plus riche de France. Mais c'est le couple qu'il forma avec la marquise de Pompadour, voluptueusement léger, aérien et subtilement provocant, qui donna au gouvernement de la France, sous les apparences de la frivolité, une consistance qui a permis à la monarchie bourbonienne de jeter ses derniers feux, aux confins des flambeaux du désir et de la dégénérescence sénile. Lorsqu'il se défit, par la mort de son ange tutélaire, ce fut un peu de l'âme de la France qui s'évanouit, l'inspiration du régime, son charme et ses séductions. Quelques années plus tard, Choiseul à son tour écarté, le gouvernement tombera malheureusement dans la violence, la sécheresse, la brutalité qui lui vaudront l'accusation de despotisme et une image négative dont il ne se relèvera jamais.   Choiseul est difficile à peindre car il est pétri de contradictions. Très à l'aise pour jouer les don Juans, quoique court et laid, il avait le front large et dégarni, les yeux petits et brillants, les lèvres épaisses, le nez au vent, les cheveux roux, la taille bien prise et la jambe bien faite. Le monde craignait ses mots acérés et son persiflage cruel. On le donnait parfois comme l'original du "Méchant" de Gresset, mais ses amis vantaient sa bonté, sa générosité, sa franchise. Emporté comme un page, il aimait les femmes avec frénésie, par goût et par perfidie, pour les conquérir, les humilier et les quitter. Avec cela, plein de feu, d'une intelligence apte aux conceptions générales, magnifique, se souciant de l'argent "comme de colin-tampon", mais incapable de se plier aux détails, audacieux, prodigue, jouant à la bonhomie et à la hauteur avec un art égal, ignorant la fatigue, méprisant le repos, menant avec la même fougue travail et plaisir, sensible à la gloire, ambitieux, toujours gai, ferme et dispos. "Jamais, écrit un de ses familiers, le baron de Gleichen, jamais je n'ai connu un homme qui ait su comme lui répandre dans son entourage la joie et le contentement. Quand il entrait dans un salon, il fouillait dans ses poches, semblait en tirer une abondance intarissable de plaisanterie et de gaieté". Cette bonne humeur décèle une confiance imperturbable en sa fortune, tout autant que la constance et l'énergie. Bernis lui écrivait: "Vous avez du nerf, vous avez du courage et les évènements ne vous font pas tant d'impression qu'à moi". Il avait l'art de solliciter. Comme il était à Rome depuis quelques semaines, il souhaitait fort recevoir le cordon du Saint-Esprit. On accusait Choiseul d'âtre athée. Il s'en défendait bien en accomplissant l'essentiel de ses devoirs religieux. Mais ce respect était de convenances. L'expédient qu'il imagina pour se concilier les Parlements porte la marque de la légèreté, car pour un résultat éphémère, il l'obligea à mettre en mouvement toute la diplomatie française. Toutefois, on doit reconnaître qu'il lui était difficile de trouver un parti satisfaisant. En faisant échouer le vingtième, le clergé avait mis l'État à la discrétion des Parlements. Pour soutenir la guerre, grâce aux emprunts, même ruineux, Choiseul était obligé, pour ne pas effrayer les prêteurs, d'obtenir au moins la neutralité des magistrats. Il pensa l'acheter en leur abandonnant les jésuites, leurs ennemis. Ses talents pour la diplomatie l’amènent à accéder au Secrétariat aux Affaires étrangères. Il y remplace le cardinal de Bernis (1715-1794). Quelques mois plus tard, son pouvoir s’accroît encore des portefeuilles de la Guerre et de la Marine. Ce cumul des postes fait de facto du duc de Choiseul un premier ministre, avec l’autorité de cette fonction, mais sans toutefois le titre officiel. Cette situation dure douze ans, à une époque où le changement rapide des ministres est plutôt la règle. En accord avec l'opinion dominante, il consacre toutes ses forces à la lutte contre l'Angleterre. Ententes avec les clans écossais et la Suède mais ses projets sont déjoués par nos défaites maritimes devant Lagos et Belle-Île. Choiseul négocie le "pacte de famille" avec les Bourbons de Madrid et de Naples, mais il doit se résigner aux préliminaires de paix de Fontainebleau qui aboutissent au traité de Paris en 1763. Louis XV et Choiseul avaient compris qu'il était vain de posséder des colonies sans avoir construit et équipé de nombreux navires pour y aller et pour les conserver. Cette œuvre immense se compléta par l'acquisition de la Corse. Le roi avait avec Gênes, suzeraine de l'île, un traité de subsides qui n'était pas prêt de finir. Les corses de leur côté s'étaient révoltés à plusieurs reprises contre leur maîtres et depuis 1729, l'occupation génoise se réduisait à quelques misérables garnisons péniblement maintenues dans huit bourgades du littoral. Sur le moment, l'acquisition ne parut pas d'un grand intérêt. Mais envisagée sous le point de vue militaire et politique et comme une possession qui couvre les côtes de Provence, procurant d'excellents port et qui peut faciliter le passage en Italie, elle est d'une grande importance. Mais Choiseul ne sait visiblement pas prendre toutes les mesures s’imposant pour remédier au désordre des finances. Toutefois servi par les événements, il sait à plusieurs reprises tirer les choses à son profit et à celui du royaume. Ainsi, la mort du roi de Pologne, Stanislas Ier (1677-1766), lui permet par exemple d’annexer le Barrois et surtout, la Lorraine, terre d’Empire à la France, en 1766. Mais la marque la plus connue de la politique étrangère de Choiseul est celle consécutive à la guerre de Sept ans. Celle-ci, qui s’étend de 1756 à 1763, peut être considérée comme une première véritable guerre mondiale avant l’heure, en ce qu’elle concerne tous les continents. Pour la France, la guerre de Sept ans entraîne de désastreuses conséquences en termes de politique étrangère, avec la perte de ses possessions au Canada, les "quelques arpents de neige" décrits par Voltaire et dans les Indes, actée par le traité de Paris, en février 1763. Ce traité consacre de fait la prééminence du Royaume-Uni comme première puissance mondiale, pour un siècle et demi, jusqu’à l’émergence de la puissance américaine. Et au-delà de sa perte d’influence dans le monde, la France aggrave également de manière considérable sa situation financière, en prenant part à ce conflit. La gestion financière constitue, à tout le moins, le plus notable échec de la politique de Choiseul.    Il s'est rendu coupable d'une faute plus grave encore. Préparant la guerre, il n'a pas mis le royaume en état de la soutenir. Sans doute, il avait bien rétabli l'armée et la marine, mais la victoire exigeait d'autres conditions et quelques-unes des plus essentielles manquaient à la fois: l'argent, la force morale, l'unité spirituelle et le commandement. Il avait cru apaiser les Parlements en leur livrant les jésuites, mais le calcul s'était vite trouvé faux. Les Parlements n'avaient renoncé à aucune de leurs prétentions. Comme souvent, le Parlement refuse d’enregistrer les édits relatifs à de nouveaux impôts. Mais cette fois-ci, le contexte est plus tendu encore. Les magistrats démissionnent, et suspendent le cours de la justice. Hésitant, le roi capitule finalement contre les robes rouges. Cet apaisement voulu par le roi n’empêche pas l’opinion de l’accuser, ainsi que ses ministres, de conspiration. Le petit peuple craint alors que le roi veuille établir une sorte de monopole du commerce des grains pour spéculer sur la misère. C’est la légende dite du "Pacte de famine". En réalité, les réserves gouvernementales ne sont pas destinées à être privatisées, mais servent à parer aux disettes éventuelles et cette opération n’enrichit personne. La défaite française nécessite de même une réforme militaire. Choiseul décide donc de réduire les effectifs, renvoie des officiers roturiers et des officiers nobles de province. Mais la réforme la plus spectaculaire est celle de la Marine royale, dans une volonté évidente de revanche contre le Royaume-Uni, après la guerre de Sept ans. En effet, au terme de celle-ci, le royaume ne possède plus que quarante-quatre vaisseaux de ligne et dix frégates. Grâce à des contributions volontaires de différentes villes, la France peut aligner soixante-quatre vaisseaux de ligne et cinquante frégates en 1770. La reconstitution de l’Empire colonial français est plus hasardeuse. Les territoires français outremer sont repris aux compagnies privées qui en avaient la gestion. Mais le projet de constitution d’une armée coloniale échoue, de même que la tentative française de coloniser la Guyane, en Amérique centrale. Les ennemis de Choiseul voulaient d'autant plus sa disgrâce qu'il avait, l'année précédente, abandonné les jésuites au Parlement. On le tint pour responsable de leur suppression. La cabale dévote, qui avait à sa tête La Vauguyon et Mme de Marsan, jugea le moment favorable pour se débarrasser d'un impie qui se riait de leur hypocrisie et de leurs intrigues. La mort du dauphin, survenue en 1765, bientôt suivie de celle de la dauphine, avait été pour ses détracteurs une cruelle épreuve certes, mais en même temps une aubaine inespérée car elle permettait de mettre le ministre en accusation de la façon la plus odieuse et d'une manière qui pouvait être sensible à la délicatesse du roi. En 1769, le monopole de la Compagnie des Indes est aboli. En politique intérieure, le conflit dont l'issue approche ne met pas seulement en compétition des personnalités irréconciliables et des ambitions contradictoires, mais deux conceptions de la souveraineté, du fonctionnement des institutions et de l'avenir de l'État. Choiseul progressivement à partir de la mort de madame de Pompadour, doit utiliser de manière permanente son habileté à maintenir son pouvoir et son influence sur Louis XV, tant celui-ci était l’objet de stratégies concurrentes pour supplanter son influence. Par le moyen de la faveur royale, les coteries et autres clans investissaient en utilisant le moyen d’intrigantes, à un destin similaire à celui de madame de Pompadour. Choiseul sans cesse écrivit à Louis XV pour devancer les attaques et éviter la disgrâce. L’autre stratégie déployée par Choiseul était de prévenir de manière raffinée les attaques d’intrigantes, jouets, pour la plupart, des diverses coteries de la cour de Versailles. Ce fut le cas dans l'affaire de madame d'Esparbès. Cette dernière, parente de Madame de Pompadour, accordait ses faveurs à de nombreux princes, dont Louis-Henri-Joseph, prince de Condé, puis, Madame de Pompadour étant absente, au roi lui-même. À la mort de la Pompadour, le 15 avril 1764, Louis XV réserva à Madame d'Esparbès un appartement à Marly, un autre à Versailles, au point de la faire presque passer pour sa maîtresse déclarée. Sa disgrâce se dessine progressivement. L’affaire La Chalotais mécontente Louis XV sur l'orientation libérale du ministre dont la pratique s'apparentait à une cogestion implicite avec les adversaires de la monarchie absolue. La connaissance d’une négociation menée secrètement par Choiseul avec Charles III d’Espagne pour une reprise de la guerre contre l’Angleterre, guerre dont le roi ne voulait pas, accéléra la disgrâce du ministre à la fin de 1770. À cette première cause idéologique s'ajoute une raison liée à l'intimité de Louis XV. Ses ennemis, menés par la comtesse du Barry, maîtresse du roi, et le chancelier Maupeou, eurent raison de lui. Ce dernier se rapproche en effet du clan du Barry et dénonce au roi la politique de soutien de Choiseul envers les parlementaires. Courroucé, le roi le fut davantage encore en voyant le duc de Choiseul travailler à susciter une guerre au dehors. En 1771, à la suite d'humiliations répétées contre Madame du Barry, Louis XV décide le renvoi de Choiseul et des siens, et le fait remplacer par le duc d’Aiguillon. Il reçut l’ordre de se retirer dans son château de Chanteloup près d’Amboise. Durant son bannissement, Choiseul fut visité par des personnages puissants et apparut comme un véritable chef de l’opposition. Courtisé par les philosophes et les parlementaires, il jouit paradoxalement d’une grande popularité après son renvoi. Il meurt le huit mai 1785. Personnage ambivalent, il est tant décrié pour ses échecs en politique intérieure que sa vision géostratégique d’avant-garde contre le Royaume-Uni, et le parachèvement de l’unité française par l’annexion de la Corse, quelques mois avant sa disgrâce. Archétype de la chute en politique, Choiseul peut être comparé à une figure majeure du Grand siècle: Fouquet, surintendant des Finances de Louis XIV. Tous deux partagent, au demeurant, le fait d’avoir été partiellement réhabilité après leurs ministères respectifs.    Bibliographie et références:   - Michel Antoine, "Le roi Louis XV" - Monique Cottret, "Le ministère Choiseul" - Jean-Louis von Hauck, "L'irrévérencieux duc de Choiseul" - Alfred Bourguet, "Étude sur le ministère du duc de Choiseul" - Annie Brierre, "Le duc de Choiseul" - Guy Chaussinand-Nogaret, "Choiseul" - Jean de Choiseul, "Les Choiseul et l'histoire" - Eugène Théodore Daubigny, "Choiseul et la France" - Jacques Levron, "Choiseul, un sceptique au pouvoir" - Anne Moreau, "Chanteloup, un moment de grâce de Choiseul" - Eugène Théodore Daubigny, "Choiseul et la France d'outre-mer"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 04/05/26
"Dépêchez vous de succomber à la tentation avant qu’elle ne s’éloigne. Qu'est-ce qu'un baiser ? Ce n'est autre chose que le véritable effet du désir de puiser dans l'objet qu'on aime. Je ne suis heureux que par le souvenir. Quels goûts dépravés ! dira-t-on. Et quelle honte de se les reconnaître et de ne pas en rougir". On croit connaître Casanova. Souvent, on se trompe. On a pas voulu admettre qu'il soit un grand écrivain. Il hante les imaginations, mais il les inquiète. On veut bien raconter ses exploits galants mais à condition de priver leur héros de sa profondeur. On le traite trop souvent avec un ressentiment diffus et pincé. C'est oublier que l'aventurier Vénitien était surtout un homme cultivé, séduisant, complexe et un fin mémorialiste. Depuis plus de deux siècles, Giacomo Casanova, est un des plus grands aventuriers du XVIIIème siècle. Il est l'objet de tous les fantasmes. De ses innombrables conquêtes et de ses frasques amoureuses émane encore aujourd'hui un parfum de soufre et de scandale. Sa vie est pourtant mal connue, à tel point que certains se demandent si cet homme n'est pas un personnage de fiction. Mais Casanova a bel et bien existé. Et de la façon la plus intense qui soit. Le Vénitien, qui a parcouru l'Europe, ses cours impériales et ses tripots, l'a clairement dit: "J'ai aimé les femmes à la folie, mais je leur ai toujours préféré ma liberté. Lorsque je me suis trouvé dans le danger de la sacrifier, je ne me suis sauvé que par hasard." En quelques mots, celui que Barbey d'Aurevilly appelait le "faune en bas de soie" fut, en vrac, jeune abbé, charlatan patenté, alchimiste et ésotériste, grand trousseur de jupons, suborneur, écornifleur de cœurs, escroc, espion, mythomane, délateur, bretteur à la fine lame, guérisseur, violoniste à l'opéra, parieur insensé, prisonnier plus d'un an, mais aussi poète, dramaturge, admirateur d'Horace et de Rousseau, traducteur lettré et conteur hors pair.    "Cette critique me fait rire. Car, grâce à mes goûts, je me crois plus heureux qu’un autre, car je suis convaincu qu’ils me rendent susceptible de plus de plaisir. Heureux ceux qui, sans nuire à personne, savent s’en procurer, et insensés ceux qui s’imaginent que le Grand-Être puisse jouir des douleurs, des peines et des abstinences qu’ils lui offrent en sacrifice, et qu’il ne chérisse que les extravagants qui se les imposent. La vie, rien qu'elle". Casanova se jette dans la vie sans rien attendre d'autre en retour que le plaisir. Pour l'obtenir, le Vénitien est doté de nombreuses qualités indispensables. C'est un très bel homme d'un mètre quatre-vingt-sept, il a de l'allure, s'exprime merveilleusement bien et sait faire des femmes ses complices. On connaît les dimensions intéressantes de son membre viril, entre vingt-deux et vingt-trois centimètres, car il nous a donné la taille de ses préservatifs qui, à l'époque, sont de petits étuis de soie. Ainsi avantagé, ce libertin s'adonne sans compter, et ne trouve son plaisir que si celui-ci est partagé. Pour les femmes, Casanova est un homme disponible, à l'écoute de leurs requêtes et de leurs moindres désirs. Ses conquêtes, estimées par ses soins à plus de cent vingt, sont issues de tous les milieux, de toutes les classes sociales: soubrettes et aristocrates, comédiennes et religieuses. Cette vie incroyablement libre et dissolue n'est possible que dans le contexte du XVIIIème siècle, siècle des Lumières et du libertinage, durant lequel règne dans certains milieux une grande liberté des mœurs.    "Malgré le fonds de l’excellente morale, fruit nécessaire des divins principes enracinés dans mon cœur, j’ai été toute ma vie la victime de mes sens. Je me suis plu à m’égarer, j’ai continuellement vécu dans l’erreur, n’ayant d’autre consolation que celle de savoir que j’y étais. Vous rirez lorsque vous verrez que souvent je ne me suis pas fait scrupule de tromper des étourdis, des fripons et des sots, parfois sans loi, quand j’ai été dans le besoin". Giacomo Girolamo Casanova est né à Venise, le deux février 1725. Son père, Gaetano Casanova, un comédien, a épousé la fille d'un cordonnier, Zanetta Farussi, elle aussi comédienne. Premier enfant de cette famille roturière, il aura trois frères, dont deux, Francesco et Giovanni, seront peintres, et une sœur qui épousera un maître de clavecin à Dresde. Giacomo Casanova est d'abord élevé par sa grand-mère maternelle, Marsia Farusso, qu'il adore. Son père meurt en 1733. Sa mère, enceinte de son cinquième enfant, continue sa carrière de comédienne hors de Venise. De 1735 à 1742, il suit des études de théologie à l'université de Padoue. Remarquablement doué, s'intéressant à tout, grammaire, prosodie, mathématiques, droit, théologie, cosmographie, musique, il dévore les auteurs anciens et modernes: savants et philosophes et poètes. Comme on le destine à l'état ecclésiastique, on le place dans un séminaire de Venise où il reçoit la tonsure et les ordres mineurs, mais sa carrière de prédicateur tourne court après un sermon catastrophique. Ses mœurs déjà libertines ne tardent pas à le faire renvoyer du Séminaire. Il effectue des stages dans des cabinets d'avocat et passe son Doctorat de droit. Une liaison avec la favorite du sénateur Malipiero lui fournit l'occasion de faire connaissance avec les prisons de la République, au fort San Andrea. Relâché, il erre alors pendant plusieurs mois à travers l'Italie profitant de sa chère liberté.    "Pour ce qui regarde les femmes, ce sont des tromperies réciproques qu’on ne met pas en ligne de compte, car, quand l’amour s’en mêle, on est ordinairement dupe de part et d’autre. Quant à l’article des sots, c’est une affaire bien différente. Je me félicite toujours quand je me rappelle d’en avoir fait tomber dans mes filets, car ils sont insolents et présomptueux jusqu’à défier l’esprit. On le venge alors quand on entourloupe un sot". Cherchant toujours à se faire admettre dans le clergé, il réussit à obtenir chez le cardinal Acquaviva, à Rome,une place de secrétaire qui le met en relations avec le pape Benoît XIV. Il rejoint en Calabre l'évêque Bernardo de Bernardis mais il est rapidement congédié à la suite d'une étourderie, emprisonné quelque temps à Ancône, et regagne Venise où il prend du service dans l'armée. Après une escale à Naples, Casanova s'installe à Rome au mois de juin 1744. Il y trouve un travail auprès de l'ambassadeur d'Espagne, le cardinal Acquaviva. Mais l'année suivante, à la suite d'une affaire de rapt dont il a été complice, il doit quitter quitter Rome et abandonne tout espoir de carrière dans l'Église. Il gagne la Turquie puis revient à Venise en 1746. Il doit alors se contenter d'un emploi de violoniste dans l'orchestre du théâtre San Samuele, et mène une vie médiocre jusqu'au jour où le sénateur Bagradino, ayant été frappé devant lui d'apoplexie, il parvient à le ranimer et à le ramener chez lui où il opère en quelques jours une guérison d'allure miraculeuse. Il achève de gagner la confiance absolue du rescapé en faisant mine d'être initié aux sciences occultes en lui promettant rien de plus que la fameuse pierre philosophale.   "La fourberie est un vice, mais la ruse honnête peut être prise pour la prudence de l’esprit. C’est une vertu qui ressemble, il est vrai, à la friponnerie, mais il faut alors en passer par là. Et celui qui dans le besoin ne sait pas l’exercer avec noblesse est un sot. J’en ai trouvé de fort honnêtes, et qui dans le caractère de leur bêtise ont une sorte d’esprit, un bon sens droit qui, bien malgré eux, les éloigne fort du caractère des sots". Casanova peut alors commencer à tenir le train fastueux d'un grand seigneur accaparé par les soupers fins, le jeu, les intrigues et surtout les femmes. Il fait la connaissance du sénateur Bragadin qui devient son protecteur. Il est mêlé à des affaires de jeu et se fait rapidement une réputation sulfureuse dans la Sérénissime. Au début de l'année 1749, il voyage dans le Nord de l'Italie et en Suisse. Vérone, Milan, Crémone, Genève. À l'automne, il rencontre et enlève la Provençale Henriette dont il est très amoureux. Le couple s'installe à Parme, mais Henriette est contrainte de le quitter au début de l'année suivante. La grande aventure ne commence qu'en 1750, avec le départ de Casanova pour la France. À Lyon il est reçu dans la franc-maçonnerie, puis séjourne deux ans à Paris dans les coulisses de la Comédie Italienne, en particulier de la famille Balletti, faisant lui-même du théâtre. Cherchant le plaisir auprès de femmes mariées de la haute société, de jeunes filles sortant à peine du couvent, mais aussi bien auprès de servantes et de souillons, accumulant les scandales galants et les dettes de jeu, il estbientôt contraint de fuir la colère des dupes et des jaloux, passant alors en Allemagne, recommençant les mêmes fredaines et les mêmes indélicatesses à chacune de ses étapes. En 1754 arrive le nouvel ambassadeur de Louis XV, l'abbé de Bernis, futur cardinal et académicien. Casanova devient son ami, et les deux hommes se partagent pendant plusieurs mois les faveurs d'une religieuse libertine. Alors, autour de lui le scandale redouble d'intensité.   "La théorie des mœurs et son utilité sur la vie de l’homme peuvent être comparées à l’avantage qu’on retire de parcourir l’index d’un livre avant de le lire. Quand on l’a lu, on ne se trouve informé que de la matière. Telle est l’école de morale que nous offrent les sermons, les préceptes, que nous débitent alors ceux qui nous élèvent". L’aventure avec Bellino, jeune castrat rencontré durant un voyage, est très significative. Casanova en devient amoureux et s’en étonne, lui qui n’eut, semble-t-il, que peu d’expériences homosexuelles et qui n’éprouvait guère de sympathie pour "les chevaliers de la manchette." Amoureux jusqu’au délire, Casanova se fit pressant et finit par découvrir, malgré la résistance de Bellino, qu’il s’agissait d’une femme, appelée Thérèse, travestie et appareillée pour donner le change, Il fallait un tel retournement pour que Casanova conserve son statut d’homme à femmes et pour montrer que la nature finit toujours par réclamer son dû. Fervent pratiquant du sexe, Giacomo Casanova le mêle à presque toutes ses activités. Le sexe est un moyen dont il use pour duper en satisfaisant son goût du plaisir, encore qu’il s’en défende, en prétendant qu’il lui faut aimer pour jouir. Ce que contredisent nombre de ses conquêtes et sa fréquentation des prostituées. Il présente certains de ses excès sexuels comme autant de curiosités naturelles.   "Nous écoutons tout avec attention, mais, lorsque l’occasion se présente de mettre à profit les avis qu’on nous adonnés, il nous vient envie de savoir si la chose sera comme on nous l’a prédite. Nous nous y livrons, et nous nous trouvons punis par le repentir. Ce qui nous dédommage un peu, c’est que dans ces moments-là nous nous reconnaissons pour savants et possesseurs du droit d’instruire les autres. Mais ceux que nous endoctrinons ne font ni plus ni moins que ce que nous avons fait, le monde reste toujours au même point, ou il va de mal en pis". Il est arrêté et condamné à cinq ans de prison pour impiété, libertinage, exercice de la magie et appartenance maçonnique. Incarcéré aux "Plombs" du Palais ducal, dans une cellule étouffante située sous un toit composé de lamelles de plomb, il réussit à s'évader le deux novembre 1756, quitte Venise, où il ne reviendra que dix-huit ans plus tard. Il reprend sa course à travers l'Europe qui lui sert désormais de patrie. De nouveau à Paris, il trouve le moyen de s'introduire dans la meilleure société, devient un familier du duc de Choiseul. Il fait la connaissance de la Marquise d'Urfé, passionnée d'occultisme, qu'il escroque sans scrupule, pendant qu'il vit un amour platonique avec Manon Balletti. Il effectue des missions pour le compte du gouvernement français, fonde une manufacture d'étoffes et, ayant séduit plusieurs financiers, organise une loterie dont les produits considérables permettent à l'État d'achever la construction des bâtiments de l'École militaire. Cette loterie fonctionnera jusqu'en 1836.   "En qualité de grand libertin, de hardi parleur et d'homme qui ne pensait qu'à jouir de la vie, je ne pouvais pas me trouver coupable. Mais en me voyant malgré cela traité comme tel, j'épargne au lecteur tout le détail de ce que la rage, la fureur, la tristesse ou le désespoir m'a fait dire et penser contre le despotisme qui m'opprimait". Tour à tour financier, diplomate, magicien, charlatan, il n'est pas une grande ville d'Europe que Casanova ne traverse, de Madrid à Moscou, de Londres à Constantinople. De sa propre autorité, il se décerne le titre de "Chevalier de Seingalt". Toujours homme à bonnes fortunes, car ce séduisant garçon plaît aux dames et par elles il s'introduit auprès des gens en place et même des souverains, il passe de la cour de Georges II à Londres à celle de Frédéricle Grand à Berlin ou de celle de Catherine II à Saint-Pétersbourg à la prison. De discussions avec Voltaire et Jean-Jacques Rousseau à la promiscuité avec des ruffians et des prostituées. De l'amitié de Souvaroff à celle de Cagliostro. D'un duel avec le général polonais Braniski à une rixe de cabaret. À Paris il se fait présenter à Mme de Pompadour et réussit à paraître à la Cour de France. À Dresde, le théâtre royal donne sa traduction du "Zoroastre" de Cahuzac avec la musique de Rameau. À Rome, le pape le décore, tout comme Gluck ou Mozart, de l'ordre de l'Eperon d'or. En Espagne, il intéresse les ministres, comme le fera un peu plus tard Beaumarchais, à de grands projets de mise en valeur des territoires déshérités. Bientôt, le voilà devenu alors, chef d'entreprise.    "La noire colère cependant et le chagrin qui me dévorait et le dur plancher sur lequel j'étais ne m'empêchèrent pas de m'endormir. Ma nature avait besoin du sommeil, et lorsque l'individu qu'elle anime est jeune et sain, elle sait se procurer ce qu'il lui faut alors sans avoir besoin de son consentement. On meurt sans avoir jamais pensé". Les moyens d'existence de cet infatigable aventurier ne sont pas toujours avouables. Il use cyniquement de ses charmes auprès des dames vieillissantes, sait fort bien, quand il le faut, corriger au jeu la fortune, paie ses créanciers au moyen de chèques sans provision, et utilise auprès des naïfs et des esprits faibles les secrets de la Kabale. Il est connu de toutes les polices de l'Europe, mais sa séduction personnelle, ses talents d'homme à projets, d'homme d'esprit et de causeur emportent tout. "Dans tout ce que Casanova produit, dit de lui le prince de Ligne, il y a du trait, du neuf, du piquant et du profond." Aussi est-il en commerce d'amitié et de correspondance avec quantité de savants et de littérateurs des deux sexes. Lui-même fait partout figure d'homme de lettres et aborde en des livres, brochures, articles de journaux les sujets les plus divers. À la fin de l'année 1758, lors d'un séjour de quelques mois aux Pays-Bas, il fait la connaissance de la belle Esther. En août 1759, il est incarcéré pendant deux jours au For-l'Evêque pour de fausses lettres de change. En 1763, il effectue un séjour désatreux à Londres, puis se prend d'une passion suicidaire pour la Charpillon, épisode qui inspirera le récit de Pierre Louÿs, "La Femme et le pantin." En 1765, il se soigne à Wesel d'une maladie vénérienne. Toute l'histoire de sa vie est ponctuée par des maladies vénériennes, qui se soignent alors très mal. La plus grave est la syphilis, dite "mal de Naples", ou "mal français". On la traite par le mercure et des fumigations enrichies en soufre et en arsenic.    "Ceux qui disent que la vie n’est qu’un assemblage de malheurs veulent dire que la vie même est un malheur. Si elle est un malheur, la mort donc est un bonheur. Ces gens-là n’écrivirent pas ayant une bonne santé, la bourse pleine d’or, et le contentement dans l’âme, venant d’avoir entre leurs bras des Cécile, et des Marine, et étant sûrs alors d’en avoir d’autres dans la suite. Si le plaisir existe, on ne peut alors en jouir qu’en vie". En 1767, chassé de Paris par une lettre de cachet, il se rend à Munich, puis passe en Espagne où il échoue dans une prison de Barcelone. C'est là qu'en 1769, pour se concilier les bonnes grâces des autorités de la Sérénissime République, il rédige sa "Réfutation de l'Histoire du gouvernement de Venise d'Amelot de la Houssaye." En octobre 1772, il s'installe à Trieste, aux portes de la Vénétie, attendant son retour en grâce. En septembre 1774, il est autorisé à rentrer dans sa ville natale. C'est, dans sa vie aventureuse, une de ces pauses pendant lesquelles Casanova, qui n'a rien d'un philosophe ni d'un esthète, qui se garde bien d'autre part de hausser son cynisme jusqu'à une critique générale de l'état social, mais qui, cependant, a touché un peu à tout dans les arts, les lettres et les sciences, se délasse en se consacrant à des tentatives littéraires.    "Si les femmes donnent en des extravagances, c'est parce que, leur nature étant plus faible que la nôtre, elles sont rendues plus faibles encore par l'éducation. Malgré cela, il serait facile de démontrer qu'elles font dans le monde plus de bien que n'en font les hommes, et moins de mal et que, quand leur utérus travaille, elles sont à ce moment agitées, irritées et dignes de pitié. Mais que cela influe sur l'origine de leur faculté de penser, ce n'est pas plus croyable que l'influence du sperme sur la nature de l'âme. La vie est sans conteste ainsi faite." Déjà il a composé une cantate à trois voix, "Le Bonheur de Trieste", il s'est essayé au roman historique avec ses "Anecdotes vénitiennes d'amour et de guerre du XIVème siècle, sous le gouvernement des doges Giovanni Gradenigo et Giovanni Dolfin." En 1775, il rapporte à Venise son "Histoire des troubles de Pologne." Il rencontre Lorenzo Da Ponte, traduit "L'Iliade d'Homère", publie des "Éloges de M. de Voltaire par différents auteurs" et un"Opuscoli miscellanei" qui contient notamment la récit intitulé "Le Duel." En 1780, il s'improvise imprésario d'une troupe de comédiens français et lance une revue de critique dramatique, "Le Messager de Thalie."    "J’ai eu des amis qui me firent du bien, et je fus assez heureux de pouvoir en toute occasion leur donner des marques de ma reconnaissance. Et j’eus aussi de détestables ennemis qui m’ont persécuté, et que je n’ai pas tués parce que je ne l’ai pas pu. Je ne leur aurais jamais pardonné, si je n’eusse oublié le mal qu’ils m’ont fait". De 1783 à 1784, nouvelle période d'errance. On voit Casanova à Francfort, Aix-la-Chapelle, Spa, Amsterdam, Anvers, Bruxelles, Paris, Berlin, Dresde, Vienne, où il est secrétaire de l'ambassadeur de Venise Foscarini et se lie d'amitié avec le comte de Waldstein-Wartenberg, neveu du prince de Ligne, qui, par charité, le recueille en 1785 dans son château de Dux, en bohême, comme bibliothécaire. C'est pendant ces dernières années assez humiliantes, en l'absence de son hôte, qui d'ailleurs l'exhibe comme une curiosité devant ses invités, il est obligé, par exemple, de prendre ses repas à l'office, en compagnie des valets, que l'extraordinaire aventurier entretient une dernière correspondance tendre avec une jeune fille, Cécile de Ruggendorf, qu'il ne rencontrera jamais. C'est surtout là qu'il écrit son roman fantastique "Icosameron ou Histoire d'Édouard et d'Élisabeth" (1788), un travail sur les mathématiques," Solution du problème déliaque", et surtout ses deux livres autobiographiques, "Histoire de ma fuite des Plombs de Venise" et "Histoire de ma vie." Une œuvre majeure qui le fait entrer à jamais au panthéon des mémorialistes. Sur plus de trois mille pages, Casanova nous livre son incroyable vie, sans complaisance.   "L’homme qui oublie une injure ne l’a pas pardonnée, il l’a oubliée. Car le pardon part d’un sentiment héroïque d’un cœur noble et d’un esprit généreux, tandis que l’oubli vient d’une faiblesse de mémoire, ou d’une douce nonchalance amie d’une âme pacifique, et souvent d’un besoin de calme et de paix. Car la haine, à la longue, tue le malheureux qui se plaît à la nourrir. La vie est comme une coquine que nous aimons, à laquelle nous accordons à la fin toutes les conditions qu'elle nous impose, pourvu, bien entendu, qu'elle ne nous quitte pas". Ces Mémoires, dans lesquels le vrai et le moins vrai sont habilement dosés, feront alors les délices d'un Musset, d'un Stendhal, d'un Delacroix et de tous ceux enfin qui veulent y retrouver, sous les récits trop souvent érotiques de Casanova, les prestiges libertins du XVIIIème siècle. Témoin de la fin d'une époque, l'aventurier Vénitien, par sa liberté d'être et de pensée, demeure une figure emblématique des Lumières. Il meurt au château de Dux, le quatre juin 1798, à l'âge de soixante-treize ans. Seule une plaque dans la chapelle du château évoque son souvenir.   Bibliographie et références:   - Hermann Hesse, "La conversion de Casanova" - Charles Samaran, "Giacomo Casanova" - André Suarès, "Casanova" - Stefan Zweig, "Casanova" - Jos Jullien, "Casanova à Nîmes" - Félicien Marceau, "Une insolente liberté" - Lydia Flem, "Casanova ou l'exercice du bonheur" - Chantal Thomas, "Casanova, un voyage libertin" - Alain Buisine, "Casanova l'européen" - Marie-Françoise Luna, "Casanova mémorialiste" - Michel Delon, "Casanova, histoire de sa vie" - Philippe Sollers, "Casanova l’admirable"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 03/05/26
Bonjour, " Annie Dominatrice " , c'était il y a deux semaines.... Hier, Samedi, c'était" Annie soumise". Après le tennis en doublé du matin, les Dames se sont rejointes à la maison pour le thé -gateau , vers 16 h ...elles habitent à trois kilomètres.  Causeries , ma Dame , en attente de revanche, ouvre le jeu :  " Annie, tu voulais expérimenter l'autre côté du D/s....tu veux toujours ? " " Pourquoi pas.... maintenant ? " " Tu auras peut-être les fesses sensibles ce soir... mais oui , maintenant ! Vas te déshabiller ! " Line l'accompagne dans une chambre...puis ma Dame part à son tour . Elle revient vêtue d'un catsuit en lycra , talons hauts, toute en noir , portant un petit sac en velours : " C'est nouveau , et c'est pour toi , le Monsieur ! " Assis dans un fauteuil , je ne suis que spectateur, mais doit enfiler une cage coudée, bien difficile, que ma Dame me boucle ... " Reste comme ça.... c'est très bien ! " Arrivée de Line et Annie, surprises de me voir en tee shirt, et en cage . Puis Alexandra , restée en retrait , intervient : " Et. Moi ?...je peux participer ? " Surprise de ma Dame.... " Ok !...tu n'étais pas prévue , mais vas te déshabiller ! " Quelques minutes. Les deux copines sont maintenant nues devant nous trois....Alex est plutôt filiforme, alors qu''Annie a de jolies formes , des hanches rondes et des seins lourds...qui me font de l'effet ! Châtain clair toutes les deux , petite toison pubienne... c'est la première fois que je les vois sans rien. Elles se passent toutes deux un collier : début du jeu. " J'ai bien fait de t'encager ! "....ma Dame s'adressant à moi... Mains par devant, elles sont ensemble ligotées vers les crochets d'une poutre , à 50 cm l'une de l'autre, bien tendues. " Line et moi avons nos ceintures de chasteté en cuir , mais elles sont perso ...on trouvera autre chose..." Malle à jouets avancée, ma Dame sourie... " J'ai trouvé !" Elle sort deux bâillons - boule que leur sangle Line , toujours active, puis deux ensembles de pinces à seins, reliés par une chaînette. Les copines protestent comme elles peuvent.... " Vous préférez peut être les avoir aux grandes lèvres ? " Un NON de la tête confirme : les pinces réglées, quatre pinces , quatre " Aïe " Line leur attache les chevilles serrées. Ma Dame prend le martinet, et c'est parti ! Les copines se tortillent à chaque fois , et accusent les coups , vifs.....les chaînette se baladent....sympa ! 10 coups chacune . " On change !.... cravache ! "" Ma Dame sais faire : les frappes  sont courtes , insisives....Annie demande grâce au bout du sixième : Line intervient : " pas de négociation ! Jamais ! " Quelques cris , et larmes aussi.. Huit , neuf , dix .... c'est fini ! Les yeux rougis , détachée, Annie avoue : " Je préfère manier le martinet..." Alexandra n'a rien demandé , juste accepté...on peut être surpris , parfois....la soumise , c'est elle... Line me deboucle , nous prenons un Asti bien frais , tous ensemble . Chouette après midi ! Ça promet..... Les dialogues retranscris ne sont qu'aproximatifs....la réalité étant plus crue...
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Par : le 03/05/26
A cette époque, il m’arrivait de faire des déplacements professionnels un peu partout en France pour chaque gros projet qui se mettait en place. Je devais me rendre sur Lyon du lundi 8mars au jeudi 11 mars 2021 pour le démarrage d’un projet, je savais que je n’aurais plus besoin de m’y rendre physiquement par la suite. Ayant cette date en tête, sur le site de rencontre, j’avais changé ma localisation dès le mois de janvier pour pouvoir discuter avec des personnes habitant sur Lyon. Principalement pour y trouver une femme, mais comme vous le savez déjà, j’ai accepté de rencontrer un homme. Le RDV était calé pour mardi 09 mars à 21h chez lui, on devait se parler sur le site à 20h45 pour se confirmer et me donner les derniers détails. Cette journée de mardi, j’ai essayé de la passer le plus normalement possible, mais j’avais cette petite boule au ventre. Je n’avais pas envie d’y aller, j’avais très envie d’annuler. Le soir je me fis un petit resto, puis je suis allé dans ma chambre d’hôtel, me relaxer, prendre une douche. Je me connecte comme convenu à 20h45, j’espérais qu’il n’y soit pas. Il était déjà connecté, à peine arrivé sur le site, j’ai reçu un message de lui. Il avait hâte me disait-il…. Il me donna son adresse, les codes d’accès, l’étage puis à droite, il laissera la porte entrouverte. RDV à 21h. Je regarde sur Maps, effectivement, pas loin, 7minutes à pied. J’essaie d’écarter toutes les pensées négatives qui m’envahissent (je ne le connais pas, il va vouloir me tripoter, je ne l’ai jamais vu, est-ce vraiment chez lui ? est-ce un traquenard ?) Je focalise mon esprit sur : je vais dans un spa pour me faire masser. Je suis au pied de l’immeuble, je tape le code, ça s’ouvre. 2eme code, ça s’ouvre. J’appelle l’ascenseur, j’appuis sur le 3eme étage. Je constate que c’est un immeuble de qualité. Je me dirige vers la droite, et j’aperçois une porte entrouverte. Bon… jusqu’ici tout correspond, et si j’ai osé venir, c’est aussi parce que la personne s’exprimait bien, elle semblait posée, rationnelle. Je pousse la porte, j’entre, et je referme. Bonsoir me dit-il. Je le vois enfin. Il m’avait dit qu’il mesurait 170 pour 60kgs, ça devait être cela. (moi c’est 176 76) Veux-tu boire quelque chose ? Non merci répondis je rapidement. J’étais mal à l’aise. Pourtant, l’appartement était cosy, lui était avenant, mais je savais pourquoi j’étais venu. Il me dit suis moi, je lui emboite le pas. Voici la chambre. C’était une pièce assez grande, bien décorée, avec un grand lit et des serviettes posées dessus. Il m’indique la salle de bain, si je voulais prendre une douche, puis enfiler une serviette et le rejoindre sur le lit. Je me dirige vers la salle de bain, en lui disant que j’allais me changer, que j’avais déjà pris ma douche avant de venir. C’était une belle salle de bain, avec douche à l’italienne, double vasque, je me sentais comme chez moi. C’était accueillant. Je me déshabille. J’enlève tout, sauf mon boxer et je mets une serviette autour de ma taille. Je n’ai pas envie de quitter cette salle de bain. Allez vas-y, il t’a bien dit, qu’à tout moment je peux demander d’arrêter et de partir. Je retourne dans la chambre. Il est allongé sur le lit, juste en boxer, il est assez poilu. Je suis vraiment gêné par la situation : un homme peu vétu sur un lit, me retrouver seul avec lui, et étant pudique, être si peu habillé devant lui. En me voyant, il se lève et dit : viens alonge toi sur les serviettes, ferme les yeux et laisse-toi aller. Je vais te masser aux huiles. Je m’allonge sur le ventre, il me demande de retirer la serviette… je le fais… Tiens : tu as gardé ton boxer ? tu devrais l’enlever, il va s’imbiber d’huiles sinon dit-il. Je préfère le garder répondis je. Je sentis de l’huile couler sur le haut du dos. Il se mit à califourchon sur mes fesses, et commença à me masser. Je fermais les yeux et essayais de profiter du massage. Il savait masser, il en avait l’habitude, ses gestes étaient techniques et précis. Il s’occupa bien de mon dos dans son intégralité, de mes bras et même de mes mains. Il avait commencé à califourchon pour pouvoir bien appuyer sur mon dos, mais par la suite il était mobile tout autour de moi. Quand il s’attaqua au bas du dos, plusieurs fois il glissait ses mains son mon boxer vers mes fesses. Il était gêné dans ses mouvements, il finit par tirer mon sous vêtement vers le bas, je relevai mes hanches afin de lui faciliter le retrait. Il le fit glisser tout le long de mes jambes jusqu’aux chevilles, et le retira complètement. Il saisit mes pieds, et les fit glisser chacun d’un côté. Je me trouvais jambes écartées. Il remonta entre mes jambes, puis ses genoux touchèrent le haut de mes cuisses, sur lesquelles il exerça une pression afin d’accentuer l’écartement de mes jambes. Il fit couler de l’huile sur mes fesses, puis me les massa. Tout comme il avait été attentif aux autres parties de mon corps, il s’attarda sur mon fessier. Il malaxait, triturait, écartait mes fesses. Il passait entre également, et descendit jusqu’à mes bourses, qu’il saisit, soupesa, tira un peu dessus, puis s’empara de mon sexe. Il le malaxa un peu, le tira vers le bas, et le posa. Il continua le massage en s’occupant d’une jambe, du haut jusqu’au bout des doigts pieds, quand il remontait, à chaque fois il caressait ma verge J’essayais de faire le vide dans ma tête, de ne pas penser à la situation sinon je me serais levé et je serai parti. Je tentais de me dire que c’était une femme qui me faisait cela, mais sans succès, j’étais trop connecté à la dure réalité. Quand il eut bien fini de me masser l’intégralité de mon dos de la tête aux pieds, il me demanda de me mettre sur le dos. J’ouvris les yeux, je constatai qu’il était nu, en érection. Quelle gêne de voir cela, je fis mine de rien. Je vis la serviette pas loin sur le lit, je la saisis, la plaça sur ma taille et me mis sur le dos. Je refermais les yeux. Il me mit de l’huile sur le torse, et commença son massage consciencieusement. Je ne sais pas si je psychotais, mais il me semblait qu’il venait souvent sur mes tétons. Il avait changé d’huile, je trouvais que cela sentait la fraise. Quand il arriva au niveau de mes hanches, il tira la serviette, et la mise de côté, puis me massa les cuisses. Puis il souleva ma jambe droite, la posa sur son épaule, et se plaça entre mes jambes. Il massait ma jambe relevée, et dit : j’apprécie vraiment ce spectacle. Je crois avoir bredouillé un merci. Il s’en hardi pour me saisir le sexe, et me le malaxa, le caressa. Je trouvais la situation indécente, très gênante : j’étais nu, une jambe en l’air, les jambes écartées, et mon sexe en train de se faire malaxer par un homme nu. Il a dû ressentir ma honte, il arrêta, posa ma jambe mais toujours un peu écartée, et repris le massage de mes jambes. Il alternait l’une puis l’autre, à chaque fois qu’il était vers le haut, il venait toucher mon sexe. Puis enfin cela cessa, j’ai cru qu’il avait terminé. J’avais presque raison, il avait fini son massage, mais il était parti se mettre au-dessus de ma tête. Je gardais les yeux fermés, je ne voulais surtout pas les ouvrir. J’ai deviné qu’il posait ses couilles sur mon front et qu’il jouait avec son sexe (se masturbait il ?) Puis il vint me saisir mes tétons et se mit à jouer avec. Je n’en suis pas sensible. Il finit par arrêter, se leva, et se mit sur mon côté droit, il me caressait mon téton droit avec sa main gauche et de sa main droite, me caressait le sexe. Il se pencha et vint me faire un bisou sur le front, sur la joue, il se dirigeait vers ma bouche, je tournais la tête à l’opposé. Il me lécha le téton, il joua avec sa bouche, me fit des bisous sur le torse, le ventre, et descendait vers mon sexe. Je savais que le moment tant redouté arrivait. Il jouait avec mes bourses avec sa main droite, et me faisait des bisous sur le sexe. Il me décalotta, et joua avec sa langue sur mon gland. Je gardais les yeux fermés, pour moi c’était horrible, je ne voulais surtout pas voir cela. Je ne sais pas combien de temps cela dura, mais mon sexe restait tout mou. J’étais dans le dégout, aucune envie ni idée sexuelle ne traversait mon esprit. Je ne voulais pas ouvrir mes yeux, ne pas avoir cette vision en mémoire qui m’aurait peut-être fait vomir. Au bout d’un moment, qui me semblait une éternité, il arrêta de jouer avec mon sexe. J’ouvris les yeux, il était à genoux à coté de moi et se masturbait. Ça durait… j’en avais assez, mais j’étais embêté pour lui, je n’osais pas lui dire c’est fini, je me rhabille. Il me demanda de le regarder dans les yeux, il se branlait lentement. Je compris qu’il profitait du moment, que je devais lui plaire et qu’il voulait faire durer son plaisir. Mais c’était trop long pour moi, trop gênant, 23h30 !! il était tard !! Je décidais de me lancer : toi tu es un petit cochon n’est-ce pas ? Oui me dit-il tout surpris. Oui qui ? dis-je fermement Il resta interloqué. Ne me fais pas répéter lui dis-je furieusement. Oui Monsieur bredouille t’il. Je n’ai rien entendu !! Oui Monsieur dit-il plus fort. J’ai l’habitude de diriger, je savais qu’il était à mes ordres, mais je n’avais vraiment pas envie de jouer avec lui. Mon terrain de jeu ce sont les femmes. Je voulais en finir et rentrer. Branle-moi plus vite ta petite queue ridicule, allez allez, tu sais que tu as une petite bite ? Oui monsieur. Il commençait à soupirer fort.  Vas-y jouis vite, dépêche-toi Aussitôt il éjacula. Je me rhabillais rapidement, je l’ai entendu dire merci monsieur, et je suis parti.
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Par : le 03/05/26
Une vie, une œuvre dont l'intégrité, la beauté et la poésie n'ont pas d'équivalent dans le cinéma moderne. JacquesDemy (1931-1990) n'a pas seulement bâti une filmographie audacieuse et cohérente, il a inventé de nouvelles formes cinématographiques, nées de sa passion pour le mélodrame et la musique, mais aussi de sa vision personnelle de la couleur, des sons, et de son rapport hors du commun aux personnages féminins, mélange de fascination, d'empathie et de fétichisme. Des premiers courts métrages au dernier long, Jacques Demy aura connu un destin de cinéaste unique dans l'histoire du cinéma français. De la vie de province à Hollywood, de la Nouvelle Vague à l'exil plus ou moins volontaire, des triomphes inattendus aux échecs cuisants, de la popularité au doute, des joies de la création aux blessures, Jacques Demy appartient à la famille des grands artistes à la fois adulés et incompris, qui unit Abel Gance à Jean-Luc Godard. Comme tous les cinéastes portés par leurs rêves, il n'a jamais rien fait comme les autres. Il révèle Catherine Deneuve grande actrice moderne en la faisant chanter avec la voix d'une autre ou en la transformant en fée, il fait repeindre les rues de Cherbourg et de Rochefort aux couleurs d'un Matisse ou d'un Dufy, il s'expatrie à Los Angeles, en Angleterre et dans son propre pays pour y tourner une production japonaise que personne ne verra en France. Il fait chanter des CRS et des manifestants dans un chef-d'œuvre malheureux, puis rate un film sur le thème d'Orphée qu'il aurait dû être le seul à réussir ("Parking"). La musique, signée Legrand et Colombier demeure incontournable dans l'œuvre de Demy, la peinture y joue un rôle essentiel. Ce sont cependant la poésie et la littérature, l'amour des mots et du romanesque qui dominent une filmographie placée sous le double signe de Cocteau et Balzac, auxquels on pourrait ajouter Prévert et Queneau, la légèreté du rêve et le poids de la société, l'humour et la gravité. Il naît le cinq juin 1931 à Pontchâteau en Loire-Atlantique, où sa grand-mère tient un café alors que son père, Raymond Demy est garagiste à Nantes et que sa mère est coiffeuse. Le jeune Jacques devient très tôt un praticien des arts du spectacle, dès quatre ans avec son propre théâtre de marionnettes, et, à partir de neuf ans, avec un petit projecteur decinéma. Un peu plus tard, il réalise quelques films d'animation par la technique de la peinture sur pellicule. Il achète sa première caméra, à la fin de la guerre, alors qu'il n'a que treize ans. Il réalise d'abord quelques films avec acteurs, ainsi que des documentaires, en particulier, en 1947, "Le Sabot". C'est à cette période qu'il rencontre pour la première fois Christian-Jaque, de passage à Nantes, qui l'encourage et pousse alors son père à accepter la vocation du jeune Demy.   Jacques Demy envisage d'abord son œuvre comme un vaste projet balzacien, avec des personnages récurrents, des figures secondaires que l'on retrouve de film en film, présents physiquement et interprétés par les mêmes acteurs, le personnage de Roland Cassard dans "Lola" et "Les parapluies de Cherbourg", Lola dans "Lola" et "Model Shop", parfois simplement évoqués dans les dialogues. Il déclare ainsi en 1964: "Mon idée est de faire cinquante films qui seront tous reliés les uns aux autres, dont les sens s'éclaireront mutuellement à travers des personnages communs." Cette ambition de construire une sorte de "Comédie humaine" cinématographique dépasse celle de François Truffaut, avec la Saga d'Antoine Doinel, ou de Jacques Rivette, mais elle se heurtera vite aux contingences du réel. La difficulté pour Jacques Demy d'avoir les acteurs à sa disposition quand il le souhaite, à l'exception d'Anouk Aimée qui acceptera de reprendre le rôle de Lola dans "Model Shop", scellera la fin de ce projet magnifique. Adolescent, Il fait des études de type primaire supérieur jusqu'à l'âge de quatorze ans et entre le premier octobre 1945 à l'école Leloup-Bouhier, aujourd'hui lycée Leloup-Bouhier à Nantes. Lui-même, qui envisageait déjà de devenir cinéaste, aurait préféré faire des études longues au lycée Clemenceau, mais il se heurte à un refus de la part de son père, pour les études classiques comme pour le cinéma. Malgré cela, il réussit bien dans toutes les matières, alors qu'il ne s'intéresse qu'aux lettres et au dessin. Il obtient le Brevet d'études industrielles et un CAP de mécanicien garagiste. En 1949, Jacques Demy, aidé par Christian-Jaque, part à Paris suivre les cours de l'ETPC (École technique de photographie et de cinématographie), située 85, rue de Vaugirard. Il retrouve ses condisciples des Beaux-Arts de Nantes, entrés à l'IDHEC ou aux Beaux-Arts de Paris. Il accomplit son service militaire puis à son retour, réalise des films publicitaires, d'animation et documentaires. Il est ensuite engagé parJean Masson pour un film d'actualité, "Le Mariage de Monaco", commande de la principauté, sur le mariage de Grace Kelly et de Rainier III de Monaco. Vient alors une longue série de courts métrages, dont "Le Bel indifférent", "Le MuséeGrévin", "La mère et l'enfant" et "Ars". C'est à partir des années soixante qu'il s'intéresse à des projets de long métrage.   L'entrée en cinéma de Jacques Demy est précoce et fulgurante, des premiers courts métrages au long métrage inaugural,"Lola". Nombreux sont les cinéastes dont la passion se manifeste au moment de l'enfance. Rares sont ceux qui réalisent des films dès leur plus jeune âge. C'est avant l'adolescence que la pratique du cinéma commence donc pour Jacques Demy, à travers des films d'animation, marionnettes ou grattage de pellicule, ou tournés avec des copains, témoignage del a persévérance du petit garçon d'origine modeste, apprenti cinéaste passionné autodidacte dont Agnès Varda évoquera la naissance de la vocation dans "Jacquot de Nantes". Sa première caméra achetée, il a l'idée fixe de rejoindre la capitale et de réaliser des films. Proche de l'équipe des "Cahiers du cinéma", il réalise son premier long métrage en 1960, grâce à Jean-Luc Godard qui lui a présenté le principal producteur de la Nouvelle Vague, Georges de Beauregard. "Lola" est un film profondément personnel, intime et original dans sa conception, son sujet et sa mise en scène. Il possède les qualités juvéniles des premiers longs métrages, la fougue et le besoin de raconter d'où l'on vient, Nantes en l'occurrence, mais surprend surtout, à l'instar des "Quatre Cents Coups" de François Truffaut, par sa maîtrise et son accomplissement. Le film suivant, "La baie des Anges", illustration fiévreuse de la passion du jeu et de la soif d'absolu, confirme le grand talent, l'exigence et la forte personnalité d'un cinéaste qui s'impose parmi les meilleurs du nouveau cinéma français des années1960, bouleversants, aux côtés de Truffaut, Godard, Chabrol, Rivette, Resnais, Varda et de quelques autres talentueux. Ces deux premiers films comptent moins pour Demy que celui qu'il n'a pas encore fait et dont il rêve depuis longtemps, un mélodrame musical d'un genre nouveau, entièrement chanté et d'une stylisation totale, poussant à leur paroxysme lesimages et les sons. Grâce à une productrice courageuse, Mag Bodard, et à la complicité du compositeur Michel Legrand, il atteint la perfection d'un cinéma nouveau avec "Les Parapluies de Cherbourg" en 1964. Trois ans plus tard, c'est le feud'artifice avec "Les Demoiselles de Rochefort" (1967), tourbillon de bonne humeur et de chansons, emporté par les deux sœurs du cinéma français, Françoise Dorléac et Catherine Deneuve, entourées également d'une distribution étincelante.   Après les triomphes des "Parapluies de Cherbourg" (prix Louis Delluc et Palme d'or à Cannes) et des "Demoiselles deRochefort", Jacques Demy va contre toute attente s'éloigner progressivement du cœur du paysage cinématographique français, préférant les voyages ou les projets excentriques. La tentation d'aller voir ailleurs et d'explorer des horizons nouveaux l'anime depuis sa jeunesse. Le succès lui permet alors cette opportunité puisque l'accueil très chaleureux des"Parapluie de Cherbourg" aux États-Unis lui ouvrent bientôt les portes d'Hollywood. Comme de nombreux cinéastes de sa génération, il est fasciné par le cinéma américain classique. Il est néanmoins le seul français à avoir engagé dans ses films un dialogue original avec un genre américain par excellence, la comédie musicale. Peu avare en paradoxes et en contradictions, Jacques Demy écrit et met en scène à Los Angeles en 1968 son film le plus intimiste et minimaliste, le sublime "Model Shop", où l'on retrouve Lola loin de Nantes et de ses rêves d'amour, sans chanson ni danse, mais empreinte d'une mélancolie déchirante. Par sa liberté et et son audace narrative, le film anticipe le "nouvel Hollywood", mouvement de rupture d'une génération de cinéastes américains cinéphiles avides de se confronter avec leurs maîtres européens et asiatiques tout en utilisant le système des studios comme un vaste terrain de jeu. De retour en France, Jacques Demy s'attelle à son projet le plus dispendieux, presque hollywoodien, une adaptation pop et musicale de"Peau d'âne", hommage à Jean Cocteau et à Walt Disney. Le film perpétue une forme de merveilleux à la française, traversé d'influence contemporaine, ressuscitant de manière éphémère une veine peu illustrée par le cinéma français, principalement réaliste. "Peau d'âne" (1970) au pouvoir enchanteur indéniable, est le digne successeur de la "La Belle et la Bête." C'est le rêve d'un cinéaste cinéphile, magicien et poète, plein d'humour qui retrouve son regard d'enfant mais ne s'adresse pas seulement au jeune public, comme le conte de Perrault. "Peau d'âne" rencontre un franc succès lors de sa sortie, et sa côte d'amour auprès du public ne fléchira jamais. Cela n'aide cependant pas Demy à poursuivre sur cette voie du rêve et de la fantaisie en France. Film d'auteur et film populaire, "Peau d'âne" fait figure d'exception parmi ses longs métrages de la décennie, à la distribution très discrète. Jacques Demy réalise des films trop chers, trop personnels et trop atypiques pour le cinéma français des années 1970, inapte et réticent à financer un cinéaste poétique et visionnaire. Son imagination et son perfectionnisme rivalisent avec ceux de Federico Fellini et de Stanley Kubrick, son style est à la croisée de la virtuosité de Max Ophuls et de la pureté de Robert Bresson. Demy est capable de concilier classicisme, baroquisme et trouvailles kitsch, à la différence de son contemporain Ken Russel, dont les élucubrations visuelles dans le domaine de la comédie musicale et de l'opéra rock finiront par lasser à force d'excès mal maîtrisés.   Le film suivant, "Le joueur de flûte", constitue le versant très sombre et politique du rayonnant "Peau d'âne". La célèbre légende est l'occasion d'une reconstitution stylisée et picturale du Moyen Âge, mais surtout d'une réflexion pessimiste sur les rapports de classes et la tyrannie. Malgré sa beauté, "Le joueur de flûte" ne rencontre qu'un faible écho critique et connaît une distribution confidentielle. Après ce film en anglais, Jacques Demy va tenter de s'intégrer au cinéma commercial français, avec l'ambition de réaliser une comédie populaire, comme celles de Philippe de Broca ou d'YvesRobert qui récoltaient les faveurs du public dans les années 1970. Deux vedettes du box-office qui sont aussi des amis, Catherine Deneuve et Marcello Mastroianni, un tournage très simple et rapide, un sujet farfelu mais en phase avec son époque, le féminisme, semblent garantir un succès facile à "L'Événement le plus important depuis que l'homme a marché sur la Lune". Un homme tombe enceint et devient un phénomène de société. En posant ce postulat, Jacques Demy va aussi loin que Marco Ferreri et ses multiples allégories sur l'infortune de l'homme moderne et la crise de la masculinité ("Break up", "La dernière Femme"), ou Jean-Pierre Mocky et ses farces grinçantes sur les mœurs et les tabous de la société française en voie de modernisation. Contrairement à ces deux cinéastes iconoclastes, Demy n'est pas un nihiliste ou un provocateur, et la violence de sa critique sociale est édulcorée par sa propre bonne humeur. Hélas, l'échec d'un film conçu comme un retour vers le grand public ne fera que le marginaliser davantage, définitivement mal à l'aise avec les contingences et les aléas du petit monde du cinéma français. Sous le couvert de films en apparence colorés et chantants, l’univers de Demy est sombre. Ses films ont pour la plupart des conclusions malheureuses, excepté pour"Les Demoiselles de Rochefort" bien que les deux amoureux principaux n'arrivent, jusqu'à la fin, jamais à se rencontrer.   Une nouvelle fois, c'est grâce à un producteur étranger, japonais cette fois-ci, que Jacques Demy peut tourner un autre long métrage, en attendant de réaliser ses projets personnels. Au-delà de son excentricité, cette adaptation d'une bande dessinée japonaise, dont l'action se déroule à Versailles juste avant la Révolution française, s'intègre parfaitement dans l'œuvre de Demy, metteur en scène idéal de l'histoire d'une femme travestie en homme. Le cinéaste abordera de front lethème de la bisexualité dans "Parking", un film beaucoup moins travaillé et satisfaisant. "Lady Oscar" connaît alors une distribution normale en Asie, mais est à peine montrée en France, s'ajoutant aux autres films invisibles, voire maudits du cinéaste après "Model Shop" et "Le joueur de flûte". Est-ce un hasard si c’est en voyant Marie-Antoinette acheter une série de robes somptueuses que Lady Oscar, dans le film du même nom, semble décider intérieurement de passer outre l’identité masculine que lui a imposée jusqu’alors un père privé d’héritier mâle ? Changer de costume, chez Jacques Demy, c’est sinon un espoir de changer de vie, du moins l’occasion d’envisager les possibles, comme le joueur de roulette à chaque fois que la bille est lancée. "Les demoiselles de Rochefort" voient dans la kermesse qui s’installe dans leur ville la chance de monter sur scène dans d’extravagantes tenues rouge pailleté. "Tu n’as pas peur qu’on fasse un peu putes ?"demande une sœur à l’autre, qui parlait au contraire de tenues de reines" :confusion soudaine entre un corps magnifié et dégradé dont la Lola de "Model Shop" faisait aussi l’expérience devant les appareils photo de ses clients. Que les hommes la regardent en la payant ou simplement en passant dans la rue, affirme-t-elle à George, ils la regardent de la même manière, sous-entendu, d'un regard lubrique. Jacques Demy, tout comme François Truffaut adoraient les femmes.   La fin prématurée de la carrière de Jacques Demy est placée sous le signe du retour, ou plutôt d'un triple retour en formes d'adieux récapitulatifs. Retour aux sources biographiques et esthétiques avec "Une chambre en ville"; retour aux mythes et influences littéraires qui marquèrent sa jeunesse avec "Parking", Cocteau, le surréalisme et le fantastique, retour enfin à un genre qu'il fut le seul, en France, à illustrer avec bonheur, la comédie musicale. "Une chambre en ville", longtemps rêvée, ajournée, est finalement réalisée dans des conditions optimales, malgré le désistement de Michel Legrand et de deux acteurs initialement pressentis pour les rôles principaux, Catherine Deneuve et Gérard Depardieu. Dominique Sanda a en effet présenté Demy à la productrice Christine Gouze-Rénal, le cinéaste parvient à surmonter de nombreux obstacles. Le résultat à l'écran est fulgurant. "Une Chambre en ville", sans doute son troisième chef-d'œuvre après "Lola" et "Les Parapluies de Cherbourg", est un des plus grands films français des années 1980, qui ose le mélange entre opéra et lutte des classes, tragédie, histoire contemporaine. On y retrouve la localisation nantaise de "Lola", le choix d'un film totalement chanté comme "Les Parapluies de Cherbourg", opéra populaire où les dialogues sont mis en musique de façon intelligible puisque chez Demy, chaque parole charrie du sens et des images poétiques. L'action se déroule en 1955 pendant les grèves de la construction navale de Nantes et Saint-Nazaire. L'explicitation de la relation sexuelle, la radicalisation de la passion amoureuse, qui débouche sur la mort. Cette fois-ci, c'est Michel Colombier qui compose la bande originale du film, Michel Legrand à qui Demy a demandé d'écrire la partition ayant refusé car il pense que le film ne marchera pas. À sa sortie, "Une chambre en ville" n’est pas un succès commercial. Cet échec est aggravé par l'affaire "Une chambre en ville". Un certain nombre de critiques de cinéma attribuent, dans la presse, cet insuccès de Jacques Demy à la sortie simultanée de "L'As des as", de Gérard Oury et s'attirent une réplique de l'acteur principal, Jean-Paul Belmondo. Jacques Demy, qui n'est pour rien dans cette polémique, exprime simplement ses remerciements aux critiques qui l’ont soutenu.   Que faire après un chef-d'œuvre ? Demy souhaite trouver un nouveau souffle, innover, élargir son univers. Il n'y parviendra pas. La volonté un peu forcée maladroite d'intégrer le cinéma commercial par le biais d'une superproduction internationale,"Louisiane", se solde par un nouvel échec et Demy abandonne rapidement le tournage, catastrophique, remplacé alors par Philippe de Broca pour un résultat médiocre. Les deux films qui suivront n'apporteront rien d'essentiel à la filmographie de leur auteur. "Parking" en 1985, est le seul véritable ratage de la carrière de Demy d'autant plus douloureux que le projet d'adapter le mythe d'Orphée et d'Eurydice au cœur des années 1980 était passionnant. Le résultat est une précipitation qui, ajoutée à une certaine insuffisance budgétaire, fait que le film est largement raté, notamment du point de vue de Jacques Demy lui-même qui l'exclut de sa filmographie. Demy déplore que l'acteur principal Francis Huster ait obtenu du producteur de pouvoir interpréter lui-même les chansons du film, avec un résultat que le réalisateur juge catastrophique. Sur le plan commercial, c'est un échec total. Il le regrettera jusqu'à la fin de sa vie, au point de renier "Parking" qui reste toutefois un film symptôme, où l'on devine la noirceur de l'époque, les années 1980, les années drogue et sida, ce mal de la fin du siècle, qui emportera Jacques Demy en 1990. En 1986, Jacques Demy propose à Yves Montand son scénario "Kobi", que Montand refuse, mais il intéresse Claude Berri à un autre projet de Demy, qui va être retravaillé pour se fonder pour une part importante sur la biographie de Montand. Claude Berri accorde à Jacques Demy des conditions de préparation et tournage tout à fait satisfaisantes. Ce film sera pourtant un demi-échec sur le plan commercial. "Trois places pour le vingt-six", dernier tour de piste nostalgique revisite son cinéma mais souffre cruellement de la comparaison avec "Les Parapluies de Cherbourg" et "Les Demoiselles de Rochefort". Le tournage du film est marqué par deux hospitalisations de Jacques Demy, celles-ci vont devenir fréquentes. Jacques Demy meurt le vingt-sept octobre 1990, à l'âge de cinquante-neuf ans. Officiellement d'un cancer. Il est enterré au cimetière du Montparnasse. Ce n'est qu'en 2008, lors de la promotion de son documentaire "Les Plages d'Agnès", qu'Agnès Varda révèle que la véritable cause de sa mort était le sida. Jacques Demy, qui n'a jamais assumé son attirance pour les hommes, n'avait pas souhaité que la réelle cause de son décès fût dévoilée. Malgré son demi-échec, "Trois places pour le vingt-six", permet cependant au cinéaste de clore de façon cohérente une œuvre qui a toujours mêlé l'intime et le spectacle, la vie, ses bonheurs et ses larmes, de façon grave mais poétique. Plus de trente ans après la disparition de Jacques Demy, le charme et la richesse de ses films sont intacts. Certains d'entre eux, les plus connus, les plus emblématiques, sont des madeleines, des mots de passe dont on murmure les dialogues ou fredonne les chansons quand on est triste ou joyeux, de génération en génération. Le projet Demy d’une "Recherche du temps perdu", du moins d’une cohérence romanesque de film en film, n’a pas pu être tenu jusqu’au bout. Demy s’est souvent entretenu, notamment avec le critique Serge Daney, des difficultés croissantes qu’il a rencontrées pour faire produire ses films à partir des années soixante-dix. Dans les années 1980, l’inflation des budgets pousse les cinéastes français à suivre une logique qui ressemble à celle imposée aux réalisateurs d’Hollywood : réussir à drainer un maximum de public sous peine de ne plus pouvoir tourner leur prochain film. C’est sans doute ce savant dosage qu’accomplit la magnifique séquence finale des "Parapluies de Cherbourg" : Geneviève, désormais épouse de Roland, arrête sa Mercedes un soir de neige à la station service de Cherbourg. Le patron n’est autre que Guy, l’amant qu’elle a quitté il y a des années pendant son séjour en Algérie. Alors, comme le pompiste qui sert Geneviève, on imagine que c’est Guy qui lui lance, l’interrogeant sur le choix de vie qu’elle a fait: "Super ou ordinaire ?". Toute la vie de Jacques Demy tient dans cette question : à quoi carburez-vous ?   Bibliographie et références:   - Costa-Gavras, "Le monde enchanté de Jacques Demy" - Camille Taboulay, "Le cinéma enchanté de Jacques Demy" - Jean-Pierre Berthomé, "Jacques Demy et les racines du rêve" - Philippe Colomb, "L'étrange Demy-monde" - Michel Marie, "Les Demoiselles de Rochefort" - Alain Philippon, "Peau d'âne" - Laurent Jullier, "Abécédaire des Parapluies de Cherbourg" - Raphaël Lefèvre, "Une chambre en ville" - Alain Naze, "Jacques Demy, l'enfance retrouvée" - Jacques Layani, "Jacques Demy, un portrait personnel" - Patrice Guillamaud, "Les Parapluies de Cherbourg" - Serge Toubiana, "Jacques Demy ou le bel entêtement"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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