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Par : le Il y a 3 heure(s)
"Et d'ailleurs, Monsieur, vous avez été dans ma vie une obsession charmante, un long amour; il ne faiblit pas. Je vous ai lu durant des veillées sinistres et, au bord de la mer sur des plages douces, en plein soleil d'été. Je vous ai emporté en Palestine, et c'est vous encore qui me consoliez, il y a dix ans, quand je mourais d'ennui dans le Quartier Latin. L'avenir nous tourmente, le passé nous retient, c'est pour cela que le présent nous échappe. La parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles". Pour avoir du talent, il faut seulement être convaincu qu'on en possède vraiment". De l'homme, on retient en général l'image de la fin, celle du normand solide, aux moustaches tombantes et au crâne dégarni, le regard aux yeux cernés de l'ermite de Croisset, un viking, mieux, un Sicambre dont la stature "hénaurme" trône au centre de notre littérature. De l'écrivain, on loue le style. Images convenues de Flaubert, entré en littérature comme on entre en religion, souffrant mille morts pour terminer une page, et faisant subir à ses textes la fameuse épreuve du "gueuloir", car "une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore". On a pu lui reprocher son style trop soigné, trop recherché et trop travaillé, au point parfois de "sentir l'huile". Étrange spécimen d'écrivain qui travaille plus pour gagner moins, lui, "l'obscur et patient pêcheur de perles plongeant dans les bas-fonds et qui revient les mains vides et la face bleuie". Pour faire bonne mesure, on a alors vanté le style spontané, vivant et direct de sacorrespondance. Flaubert s'y livrerait en personne, sans fard. Ces "idées reçues" sur l'écrivain ne sont pas entièrement fausses, bien sûr, mais, trop "scolaires", elles risquent de figer l'image que nous avons de lui et de nous faire manquer le reste de cet homme qui "se perd en arabesques infinies". L'homme et l'écrivain méritent qu'on en approfondisse un peu le portrait, d'autant plus que, comme Flaubert lui-même l'a écrit à propos d'Hugo dont il lui est pourtant arrivé de railler la sottise," plus on le fréquente, plus on l'aime". Il refusait qu’on publie une photo de lui, évitait les journalistes,effaçait sa personne dans ses romans. Le romancier rejetait la célébrité, et a réussi l’entreprise de toute une vie: être connu pour ses livres seulement. Milan Kundera de nos jours, pousse la discrétion jusqu'à imposer à ses admirateurs un peu trop fervents, un code téléphonique spécial avant toute demande d'interview. Pourfendeur de la médiocrité et de la bêtise, Gustave Flaubert reste la figure à part de la littérature française du XIXème siècle. Son héroïne Madame Bovary a donné son nom au comportement psychologique consistant à fuir dans le rêve l'insatisfaction éprouvée dans la vie: le bovarysme. L'écriture, pour Gustave Flaubert, est le fruit d'une enquête minutieuse et d'un labeur acharné. Maître bien malgré lui du mouvement réaliste et inspirateur des naturalistes, il suscitera l'admiration de Proust, l'intérêt de Sartre et influencera jusqu'au nouveau roman. Né à Rouen le douze décembre 1821, il est issu d’une famille de médecins. Le père, grand bourgeois sévère, est chirurgien-chef à l’Hôtel-Dieu. Très jeune, l’enfant a décidé d’écrire. Il a trouvé un sujet, qu’une vie d’écrivain ne suffira pas à épuiser: la bêtise. Ainsi, se manifeste déjà le goût du sarcasme, de l’ironie et de la dénonciation. Rapidement, Il est délaissé en faveur de son frère aîné, brillant élève admiré par la famille, prénommé Achille comme son père, à qui il succédera comme chirurgien-chef de l'Hôtel-Dieu. Gustave Flaubert passe une enfance sans joie, marquée par l'environnement sombre de l'appartement de fonction de son père à l'hôpital de Rouen, mais adoucie par sa tendre complicité avec sa sœur cadette, Caroline, née trois ans après lui. Adolescent aux exaltations romantiques, il est déjà attiré par l'écriture au cours d'une scolarité vécue sans enthousiasme comme interne au Collège royal, puis au lycée de Rouen. Flaubert enfant a déjà dans ses tiroirs une production considérable.   "D'où vient donc cette haine contre la littérature? Est-ce envie ou bêtise? L'un et l'autre, sans doute, avec une forte dose d'hypocrisie. Comme ils sont rares les mortels tolérables, mais Vous, Princesse, vous êtes indulgente. L'élévation de votre esprit fait que vous regardez de haut la sottise; moi, elle m'écrase, étant, comme vous savez , un homme faible et sensible. La vie n'est supportable qu'avec une ivresse quelconque. Si tu pouvais lire dans mon cœur, tu verrais la place où je t'ai mise. Rien n'est sérieux en ce bas monde que le rire. La manière la plus profonde de sentir encore quelque chose est d'en souffrir". Son baccalauréat une fois obtenu, le jeune homme entame sans enthousiasme des études de droit à Paris. Il fréquente surtout les milieux artistiques et se lie d’amitié avec Maxime Du Camp, homme de lettres mondain qui prétend le patronner. Mais son idéalisme blessé tourne au dégoût de la vie, au refus de l’action, à la dérision générale du réel. Après ses réussites aux examens, ses parents lui financent alors un voyage dans les Pyrénées et en Corse, que Flaubert relatera dans l'ouvrage de jeunesse publié de manière posthume sous le nom de "Voyage dans les Pyrénées et en Corse" ou dans certaines éditions des "Mémoires d'un fou". Le premier événement notable dans sa jeunesse est sa rencontre à Trouville-sur-Mer, durant l'été 1836, d'Élisa Schlésinger qu'il aimera d'une passion durable et sans retour. Il transposera d'ailleurs cette passion muette, avec la charge émotionnelle qu'elle a développée chez lui, dans son roman "L'Éducation sentimentale", en particulier dans la page célèbre de "l'apparition" de madame Arnoux au regard du jeune Frédéric et dans leur dernière rencontre poignante. Il a treize ans et demi, il voit alors sur la plage de Trouville, une "pelisse rouge avec des raies noires", laissée sur le sable par une femme partie se baigner, qui va être trempée par les vagues montantes. Il déplace la pelisse. Plus tard, dans la salle à manger de l'hôtel, quelqu'un le remercie alors, c'est la baigneuse. "Je vois encore, écrira Flaubert, cette prunelle ardente sous un sourcil noir se fixer sur moi comme un soleil". Il vient de tomber amoureux d'Élisa Schlesinger, il l'aimera toujours. Deux ans plus tard, à quinze ans et demi, l'auteur décide d'écrire son propre "Werther", sa propre "Confession d'un enfant du siècle": il va y raconter la rencontre, brève et alors sans suite d'Élisa. Il appelle le livre les "Mémoires d'un fou", peut-être en hommage à quelques lignes de Werther, où Goethe écrit que, dès qu'un homme accomplit alors "un geste généreux et inattendu", les témoins crient qu'il est fou. "Mémoires d'un fou" n'est pas le premier écrit de Flaubert. À neuf ans, il a publié, par les soins d'un avocat de Rouen, Albert Mignot, un "Éloge de Corneille" et il a mis en sous-titre: "Œuvres choisies de Gustave F". À onze ans, il donne des critiques dramatiques dans le journal "Art et Progrès". Puis ce sont des livres d'histoire, ou mystiques, le "Moine des Chartreux", la "Peste à Florence", "la Dernière Heure". Lorsqu'il écrit sa rencontre avec Élisa, Flaubert est l'auteur déjà de près de trente œuvres. Dispensé de service militaire grâce au tirage au sort qui lui est favorable, Flaubert entreprend sans conviction, en 1841, des études de droit à Paris, ses parents souhaitant qu'il devienne avocat. Il mène une vie de bohème agitée, consacrée à l'écriture. Il y rencontre des personnalités dans le monde des arts, comme le sculpteur James Pradier,et celui de la littérature, comme l'écrivain Maxime Du Camp, qui deviendra son ami, ainsi que l'auteur dramatique Victor Hugo. Il abandonne le droit, qu'il abhorre, en janvier 1844 après une première grave crise d'épilepsie. Il revient alors à Rouen, avant de s'installer en juin 1844 à Croisset, en aval de la Seine, dans une vaste maison que lui achète son père.   "N'avaient-ils rien autre chose à se dire ? Leurs yeux pourtant étaient pleins d'une causerie plus sérieuse; et, tandis qu'ils s'efforçaient à trouver des phrases banales, ils sentaient une même langueur les envahir tous les deux. C'était comme un murmure de l'ãme, profond, continu, qui dominait celui des voix. On peut juger de la beauté d'un livre à la vigueur des coups de poing qu'il vous a donné et à la longueur du temps qu'on est ensuite à en revenir. J’éprouve le besoin de sortir du monde, où ma plume s’est trop trempée et qui d’ailleurs me fatigue autant à reproduire qu’il me dégoûte à voir". Le jeune Flaubert nourrit un idéal élevé, des romans approchant la perfection stylistique. Et il sait que même avec les plus grands de la littérature, le jugement peut être sévère. À l’entrée "Célébrité" de son "Dictionnaire des idées reçues", où il a recensé pendant une trentaine d’années les lieux communs les plus bêtes de son époque, il écrit: " Dénigrer quand même les célébrités, en signalant leurs défauts privés. Musset se soûlait. Balzac était criblé de dettes. Hugo est avare". Fils d'un champenois et d'une normande, il joint en lui les traits des deux races. Ainsi, auphysique il est un pur viking. Il en a la taille haute, le regard, l'opiniâtreté et l'esprit d'indépendance. Mais il doit à son père, professeur de clinique et chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu, après avoir été un des plus brillants élèves de Dupuytren, sa méthode d'analyse scrupuleuse, sa précision scientifique. Il rechercha, en clinicien, la vérité sous les faux-semblants. Il la décrira avec une objectivité qui lui sera reprochée comme si elle était une marque d'insensibilité, alors qu'il conservera toute la vie un cœur d'ingénu. Il a grandi dans un hôpital, joué, dans un petit jardin, sous les fenêtres d'un amphithéâtre d'anatomie. Il a connu la souffrance et la mort dès ses premières années. Mais la mélancolie d'un tel lieu était tempérée par la douceur d'un foyer familial très uni, où l'on aimait rire. De ces contrastes sont venus sans doute et sa tendance à latristesse et son besoin de grosse gaieté, son goût des farces, et cette invention d'un personnage fictif, "Le Garçon", auquel ses camarades et lui, lui surtout, et jusqu'à la fin de sa vie, prêtent les propos cyniques les plus extravagants, les mieuxfaits pour effaroucher les bourgeois qu'il prend en horreur. À côté de cela, Gustave Flaubert a grand besoin de tendresse,et le montre dans ses lettres à sa mère, à sa sœur de trois ans plus jeune que lui. Il allait la perdre le vingt mars 1846, trois mois après la mort de son père. Ces deuils répétés, la présence au foyer d'une enfant dont la venue avait coûté la vie à la très jeune mère, une maladie nerveuse épileptiforme, mais qui vraisemblablement ne fut pas, comme on l'a trop souvent à tort dit, l'épilepsie vraie, assombrirent encore son destin, inclinèrent davantage son esprit vers le pessimisme. Sa santé fragile l'obligea à interrompre ses études de droit, ce qui fut plutôt un soulagement, car il ne concevait pas, étant encore sur les bancs du lycée, qu'il pût être autre chose qu'un grand écrivain. Le destin de "Madame Bovary" vient de loin.   "Surpris d'étonnement à cette suavité nouvelle, ils ne songeaient pas à s'en raconter la sensation ou en découvrir la cause. Les bonheurs futurs, comme les rivages des tropiques, projettent sur l'immensité qui les précède leurs mollesses natales, une brise parfumée, et l'on s'assoupit dans cet enivrement, sans même s'inquiéter de l'horizon que l'on n'aperçoit pas. Tout ce qui l'entourait immédiatement, campagne ennuyeuse, petits bourgeois imbéciles, médiocrité de l'existence, lui semblait une exception dans le monde, un hasard particulier où elle se trouvait prise, tandis qu'au delà s'étendait à perte de vue l'immense pays de félicités et de passions". La famille de Mme Flaubert était du pays d'Auge. Le docteur Fleuriot, installé à Pont-l'Evêque, avait épousé une demoiselle Cambremer de Croixmare, dont il eut une fille, la mère du romancier. Ses biens ramenaient chaque été les Flaubert à Trouville, où les parents champenois venaient les rejoindre. Trouville n'était encore qu'un village de pêcheurs. Mais la beauté du site attirait nombre d'artistes, et ce fut là que le collégien fit, au vrai, son éducation sentimentale. Une idylle ébauchée avec une amie de sa sœur, une fille de l'amiral anglais Collier, servit de prélude au grand roman d'amour, à la passion du romancier pour Mme Schlésinger, rencontrée à Trouville en 1836. Cette passion est à l'origine d'un des chefs-d'œuvre de la littérature française: "L'Éducation sentimentale". Il est remarquable que, dès sa jeunesse, Flaubert ait été attiré par les sujets qu'il devait développer plus tard dans la pleine maturité. On trouve dans les écrits de l'enfant et de l'adolescent l'embryon de ce qui allait alors devenir "La Tentation de Saint-Antoine". En 1835: "Voyage en enfer", en 1837: "Rêve d'enfer", en 1839: "Smarh". De même trois versions de"L'Éducation sentimentale" précèdent le roman de 1869. En 1836 les "Mémoires d'un fou", puis à vingt ans, alors qu'il était étudiant à Paris, "Novembre", et en 1843, une première "Éducation sentimentale", qui n'a de commun que le titre avec le texte définitif. Alors les frères Goncourt ont dit avec raison que certaines pages de "Novembre" étaient un réel chef-d'œuvre, ce qui n'empêchera pas le jeune auteur d'attendre encore treize années avant de rien livrer au public. Lorsque, obéissant à la mode littéraire, il écrit, en 1837, "Une leçon d'histoire naturelle: Genre commis", l'imprime dans"Le Colibri", cette "physiologie" balzacienne préfigure "Madame Bovary" et "Bouvard et Pécuchet", avec plus d'éclat. Gustave Flaubert s'était lié sur les bancs de l'école de droit avec un autre étudiant, comme lui fils de médecin, Maxime Du Camp. Malgré quelques orages, leur amitié fut durable, bien que refroidie par la hâte de Du Camp à se pousser dans le monde, et l'indifférence de Flaubert, qui, aux objurgations de son ami, répondit: "Être connu n'est pas ma principale affaire. Je vise à mieux: à me plaire, et c'est plus difficile. Le succès me paraît être un résultat et non pas le but. J'ai en tête une manière d'écrire et gentillesse de langage à quoi je veux atteindre". Cela fut écrit en juin 1856,avant même que fût alors achevé le roman qui le tenait occupé depuis 1851, son chef-d'œuvre, "Madame Bovary".   "Elle retenait sa douleur, jusqu'au soir fut très brave mais dans sa chambre, elle s'y abandonna, à plat ventre sur son matelas, le visage dans l'oreiller, et les deux poings contre les tempes. Mais elle, sa vie était froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l’ennui, araignée silencieuse filait sa toile dans l’ombre à tous les coins de son cœur. Elle confondait, dans son désir, les sensualités du luxe avec les joies du cœur, l'élégance des habitudes et les délicatesses du sentiment". Au début de l'année 1846, meurent, à peu de semaines d'intervalle, son père, puis sa jeune sœur, deux mois après son accouchement. Gustave prendra la charge de sa nièce, Caroline. Son père laisse en héritage une fortune évaluée à cinq cent mille francs. Il peut désormais vivre de ses rentes et se consacrer entièrement à l'écriture. Il décide, en compagnie de Du Camp, de parcourir à pied la Touraine, la Bretagne et la Normandie, en longeant la côte, de la Loire à la Seine, au printemps de 1847. En avril 1848, il a encore le chagrin de perdre un de ses intimes, Alfred Le Poittevin, dont la sœur était la mère de Guy de Maupassant. Puis, comme pour se consoler en traitant un sujet longuement mûri avec lui, il se met à rédiger "La Tentation de Saint-Antoine", après avoir mis au net les notes rapportées de son voyage en Bretagne. Celles-ci devaient former un volume, "Par les champs et par les grèves", dont les chapitres impairs sont de Gustave Flaubert, les pairs de Maxime Du Camp. Il se rend à Paris avec son ami Louis-Hyacinthe Bouilhet pour assister à la Révolution de 1848. Légaliste, il lui porte un regard très critique que l'on retrouve dans "L'Éducation sentimentale". "La Tentation de Saint Antoine" tient Flaubert jusqu'en septembre 1849. Les médecins lui prescrivent, son état nerveux s'aggravant, un séjour dans les pays chauds. Il avait décidé de partir avec Du Camp pour l'Orient, mais il voulait avant achever sa tâche. Il se mit en route pour l'Orient le vingt-neuf octobre 1849, parcourut avec Du Camp l'Égypte et remonta le Nil, visita l'Asie Mineure, la Turquie, la Grèce, et revint par l'Italie. Il y fit provision de souvenirs qui trouvèrent leur emploi dans "Salammbô", dans "Hérodias", ainsi que dans les versions ultérieures de "La Tentation de Saint-Antoine". Ce long voyage se réalisa entre 1849 et 1852. Dès son retour, il reprend alors sa relation avec la poétesse Louise Colet. Liaison traversée de bien des disputes, de ruptures momentanées, de replâtrages. Jusqu'à leur rupture, il entretient avec elle une correspondance considérable dans laquelle il développe son point de vue très personnel sur le travail de l'écrivain, les fines subtilités de la langue française et ses opinions sur les rapports entre hommes et femmes.   "Il n’avait plus, comme autrefois, de ces mots si doux qui la faisaient pleurer, ni de ces véhémentes caresses qui la rendaient folle ; si bien que leur grand amour, où elle vivait plongée, parut se diminuer sous elle, comme l’eau d’un fleuve qui s’absorberait dans son lit, et elle aperçut la vase. Étourdissons-nous avec le bruit de la plume et buvons de l'encre. Cela grise mieux que le vin. Ils se connaissaient trop pour avoir ces ébahissements de la possession qui en centuplent la joie. Elle était aussi dégoûtée de lui qu’il était fatigué d’elle. Emma retrouvait dans l’adultère toutes les platitudes du mariage". Retiré à Croisset, près de sa mère, n'ayant guère de distractions que les soins donnés à l'éducation de sa nièce et quelques voyages à Paris, Flaubert vécut en solitaire. Quelques passades, mais surtout un échange épistolaire assidu avec des amis et amies de choix, lui suffirent. Ses œuvres, peu nombreuses, ne comportent que trois grands romans, trois contes brefs, un "mystère", si l'on s'en tient à ce qui fut publié de son vivant. Il faut y ajouter une pièce de théâtre, "Le Candidat", qui subit un échec au Vaudeville le onze mars 1874, une féérie, "Le Château des cœurs", écrite avec Bouilhet et d'Osmoy, et quine fut pas représentée, un roman posthume, "Bouvard et Pécuchet", inachevé, et surtout cette "Correspondance"qui forme aujourd'hui treize gros volumes, et qui est peut-être le paradoxal chef-d'œuvre d'un écrivain dont le credo artistique tenait en ce seul article. "Le premier venu est plus intéressant que le nommé Gustave Flaubert", signifiant clairement que l'écrivain doit demeurer toujours absent de son œuvre, comme Dieu reste invisible dans la création. Sa vie, après son retour d'Orient, se confond alors avec l'histoire de ses livres. "Madame Bovary", en 1856, avait commencé de paraître dans "La Revue de Paris", fondée par Du Camp au retour du voyage en Orient, et, à cause de son libéralisme, mal vue du pouvoir, on prit prétexte de quelques scènes du roman pour engager des poursuites contre la revue et l'écrivain. Une habile plaidoirie de Maître Sénart provoqua l'acquittement, le sept février 1857, malgré le réquisitoire d'une sévérité inique du substitut Pinard. En avril, le volume paraissait chez Michel Lévy, et le procès maladroit servit grandement à le lancer. La presse fut d'ailleurs très louangeuse, avec Sainte-Beuve, et Baudelaire, mais les journaux de droite dénoncèrent l'immoralité de l'auteur et déplorèrent alors son acquittement.   "N'importe! elle n'était pas heureuse, ne l'avait jamais été. D'où venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des choses où elle s'appuyait ? Quand le soleil se couche, on respire au bord des golfes le parfum des citronniers. Puis, le soir, sur la terrasse des villas, seuls et les doigts confondus, on regarde les étoiles en faisant des projets. Il lui semblait que certains lieux sur la terre devaient produire du bonheur, comme une plante particulière au sol qui pousse mal tout autre part". Qu'avait-il fait cependant ? Goncourt rapporte ce mot de Mgr Dupanloup: "Madame Bovary ? un chef-d'œuvre, monsieur. Oui, un chef-d'œuvre pour ceux qui ont confessé en province." Une œuvre morale, en tout cas, car l'histoire d'Emma Bovary n'offre rien qui puisse être regardé comme une apologie du vice. Victime de ses rêves, de ce triste penchant à toujours vouloir ce que la vie ne peut alors raisonnablement lui donner, dédaignant ce qu'elle tient, poursuivant de chimériques espoirs, Emma souffre de la médiocrité provinciale. Mariée à un officier de santé, elle étouffe dans le village où son mari exerce la médecine. Un hobereau du voisinage n'a pas de mal à en faire sa maîtresse, puis se lasse vite d'elle. Déçue, elle manque mourir de chagrin, prend sa revanche avec un clerc de notaire, signe des traites pour se faire belle, et, acculée à la ruine, entraînant son pauvre niais de mari dans les pires embarras, elle se fait donner de l'arsenic par le garçon du pharmacien Homais, et s'empoisonne. On ne peut résumer un livre où chaque détail a sa valeur, où tout est ordonné avec un art de composition admirable, où chaque caractère est d'une vérité qui en fait un "type" demeuré vivant, et dont le nom est passé dans la langue. Quand on demandait à Flaubert quel avait été le modèle de Madame Bovary, il répondait: "C'est moi !" Et cela est exact. Il a pu dire également: "Ma pauvre Bovary, à cette heure, souffre et pleure dans vingt villages de France !" Elle restera vraie tant qu'il y aura des êtres pour ainsi rêver et pour souffrir.   "Avant qu'elle se mariât, elle avait cru avoir de l'amour ; mais le bonheur qui aurait dû résulter de cet amour n'était pas venu, il fallait qu'elle se fut trompée, songea-t-elle. Et Emma cherchait à savoir ce que l'on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d'ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres. Un livre est une chose essentiellement organique, cela fait partie de nous-mêmes. Nous nous sommes arrachés du ventre un peu de tripes, que nous servons aux bourgeois. L'artiste doit être dans son œuvre comme Dieu dans la création, présent partout et visible nulle-part". Le premier septembre 1857, Flaubert entame la rédaction de "Salammbô", roman historique évoquant la "guerre des Mercenaires" à Carthage, conflit s'étant déroulé entre les première et seconde guerres puniques. Polybe lui fournit les données historiques, avec la "guerre des Mercenaires". Patiemment, il entreprit d'immenses lectures pour donner un fondement acceptable à l'histoire de Salammbô, fille d'Hamilcar Barca. Il alla sur les lieux voir les paysages historiques. Le nom de l'héroïne est un de ceux que les Phéniciens donnaient alors à Vénus. Quant le roman parut, l'archéologue Froehner en critiqua la vraisemblance historique. Citant ses sources, Flaubert leconfondit, et il se trouve aujourd'hui que les récentes découvertes, très loin de ruiner ses hypothèses, les confirment en général, comme c'est la cas pour les enfants immolés à Moloch. Le succès fut aussi grand que celui de "Madame Bovary" lorsque le livre parut en novembre 1862. Il avait coûté près de six ans passés dans les "affres du style". Deux ans plustard, le premier septembre 1864, Flaubert entreprend enfin la version définitive de "L'Éducation sentimentale", roman de formation marqué par l'échec et l'ironie, avec des éléments autobiographiques comme le premier émoi amoureux ou les débordements des révolutionnaires de 1848. Le roman est publié en novembre 1869. Mal accueilli par la critique et les lecteurs, il ne s'en vend ainsi que quelques centaines d'exemplaires. Flaubert continue sa vie mondaine. Il rencontre l'empereur, reçoit la Légion d'honneur en 1866 et resserre ses liens avec George Sand qui le reçoit à Nohant. En juillet 1869, il est très affecté par la mort de son ami Louis-Hyacinthe Bouilhet. Rien ne permet d'affirmer qu'il ait été l'amant de la mère de Guy de Maupassant, sœur de son ami d'enfance, Alfred Le Poittevin. Quoi qu'il en soit, il sera très proche du jeune Maupassant qui le considérera comme un père spirituel. Leur correspondance témoigne de cette proximité.   "La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d'émotion, de rire ou de rêverie. Quand je regarde une des petites étoiles de la Voie lactée, je me dis que la Terre n'est pas plus grande que l'une de ces étincelles. Et moi qui gravite une minute sur cette étincelle, qui suis-je donc, que sommes-nous ? Ce sentiment de mon infirmité, de mon néant, me rassure. Il semble être devenu un grain de poussière perdu dans l'espace, et pourtant je fais partie de cette grandeur illimitée qui m'enveloppe". La guerre interrompit alors la composition de "La Tentation de Saint-Antoine", qui ne put paraître qu'en 1874. Avec ce livre, l'écrivain dotait la littérature française d'un ouvrage sans analogue, dont la portée rappelle celle de Faust. En 1875, Commanville, mari de sa nièce, est ruiné et menacé de faillite. Avec un dévouement extrême, Flaubert se dépouille pour le sauver. En vain, il n'y parviendra pas, et sera d'ailleurs payé d'ingratitude. Ses amis l'aident. George Sand lui offre d'acheter Croisset et de l'y laisser sa vie durant. Il croit pouvoir se passer de cette aide. Et George Sand meurt six mois plus tard. Il a mis en chantier un autre grand roman qui doit être le récit des déceptions éprouvées par deux anciens commis, qu'un héritage affranchit du labeur quotidien, et qui, installés à la campagne, se mettent en tête d'entreprendre ce qu'ils sont mal préparés à mener à bien, échouent piteusement dans leurs essais d'agronomie, puis d'archéologie, de médecine, puis de littérature, et, écœurés, se remettent, de guerre lasse, à "copier comme autrefois" pour alors passer la vie. On a dit que "Bouvard et Pécuchet" faisait le procès de la science, c'est une grossière erreur. C'est le procès du manque de méthode que fait Flaubert, la critique de ceux qui croient savoir et n'ont même pas appris à apprendre. Leçon très haute et par cela même destinée à n'être que difficilement comprise, et d'autant moins que le livre est inachevé, et que nous ignorons ce que devaient copier les deux personnages, dont le choix constituait évidemment la preuve de leur enrichissement spirituel, car, Flaubert le dit, ils avaient appris dans toutes leurs expériences à souffrir, comme lui-même, de la bêtise universelle, au point de ne plus la tolérer. L'œuvre sera publiée en l'état dans l'année 1881, un an après sa mort.   "L’humiliation de se sentir faible se tournait en une rancune que les voluptés tempéraient. Ce n’était pas de l’attachement, c’était comme une séduction permanente. Il la subjuguait. Elle en avait presque peur. Les soupirs au clair de lune, les longues étreintes, les larmes qui coulent sur les mains qu’on abandonne, toutes les fièvres de la chair et les langueurs de la tendresse ne se séparaient donc pas du balcon des grands châteaux qui sont pleins de loisirs, d’un boudoir à stores de soie avec un tapis bien épais, des jardinières remplies, un lit monté sur une estrade, ni du scintillement des pierres précieuses et des aiguillettes de la livrée". Pour obéir au vœu de George Sand, qui lui reprochait de toujours "travailler dans la désolation", sans jamais écrire rien de consolant, il entreprit "Un cœur simple". Ces souvenirs d'enfance à Trouville, à Pont-l'Evêque, groupés autour de sa servante Félicité, joints à "La Légende de Saint Julien l'Hospitalier" et à "Hérodias" forment les "Trois Contes inspirés", le premier d'un vitrail, le second d'un tympan de portail de la cathédrale de Rouen, entraînant ainsi le lecteur en plein Moyen Âge de la "Légende dorée", et puis en Judée, à l'Orient de la mer Morte, dans la citadelle de Machaerous. Hérode Antipas, Tétrarque de Galilée, pour obéir à Salomé qui, ayant dansé devant lui, lui avait plu, ordonna au bourreau de trancher la tête de Jean-Baptiste et de l'apporter à la jeune fille sur un plateau. Trois récits de couleur si variée que tout son art se trouve résumé dans cette opposition des paysages et des nuances psychologiques. Les dernières lettres publiées dans sa "Correspondance" nous montrent Gustave Flaubert "las jusqu'aux moelles", terrassé par le chagrin et le travail. La mort vint le prendre le huit mai 1880, à l'âge de cinquante-huit ans. Il avait eu avant de mourir la consolation d'assister au triomphe de son disciple Guy de Maupassant dont "Boule de Suif" était saluée comme un chef-d'œuvre. Son enterrement au cimetière monumental de Rouen se déroule le onze mai 1880, en présence de nombreux écrivains importants qui le reconnaissent comme leur maître, qu'il s'agisse de Zola, de Daudet, de Théodore de Banville ou de Guy de Maupassant, dont il avait encouragé la carrière depuis 1873.   "Le devoir, c'est de sentir ce qui est grand, de chérir ce qui est beau, et non pas d'accepter toutes les conventions de la société, avec les ignominies qu'elle nous impose. Mais elle, sa vie était froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l'ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans l'ombre à tous les coins de son cœur. Je suis doué d'une sensibilité absurde, ce qui érafle les autres me déchire. Personne, jamais, ne peut donner l'exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs. Les bonheurs futurs, comme les beaux rivages des tropiques, projettent sur l’immensité qui les précède leur mollesse natale, une brise parfumée, et l’on s’assoupit dans cet enivrement sans même s’inquiéter de l’horizon que l’on n’aperçoit pas". En 1850, Balzac meurt. Flaubert, en voyage à Constantinople, l’apprend. La succession est ouverte. "Je crois que le roman ne fait que de naître, il attend son Homère". En 1857, cet Homère fait l’objet d’un procès au terme de sept années qui métamorphosent alors le roman français, et aboutissent à la tentative de censure bourgeoise. Procès d’une femme, ou procès d'un roman ? Quand Flaubert se met à sa table de travail et dans le "gueuloir" de Croisset, il entame l’expérience de la contrainte généralisée. Contrainte du sujet et du combat qu’il génère, contrainte du genre romanesque, contrainte du style et de l’écriture. Sans doute se résolvent-elles moins dans l’achèvement du livre, parfait système clos, que dans la récurrence, la structure, l’organisation du texte. Si l’on a pu parler de "machine romanesque", c’est que Madame Bovary pose d’une façon magistrale l’économie du genre, en définit les enjeux et combine avec une remarquable efficacité les impératifs de l’écriture. Continuateur de Stendhal et de Balzac, Flaubert ancre le roman dans la tradition française du réalisme. À ce titre, il ouvre la voie à plusieurs générations de disciples, qui retiennent son exigence de vérité et d’observation à travers la doctrine du naturalisme. Mais l’auteur ne renonce jamais à l’héritage romantique de Chateaubriand, parfois de Hugo, deux écrivains qui ont ainsi déterminé ses débuts en littérature. Toute son œuvre, jusqu’à sa correspondance intime, porte la marque de tentations contradictoires. Celle d’un bourgeois en rupture avec la classe sociale dominante et celle d’un esthète de la rigueur pris dans le vertige de l’imagination. La quête inlassable de l’unité nourrit un culte du style. La beauté, selon Flaubert, résulte de l’accord du mot et de l’expression avec la pensée. La figure de l’écrivain s’efface alors devant celle d’un ouvrier laborieux, qui inspirera ainsi le XXème siècle, de Proust au nouveau roman.   "Sa vie était froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l’ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans l’ombre à tous les coins de son cœur. Tout ce qui l'entourait immédiatement, campagne ennuyeuse, petits bourgeois imbéciles, médiocrité de l'existence, lui semblait une exception dans le monde, un hasard particulier où elle se trouvait prise, tandis qu'au delà s'étendait à perte de vue l'immense pays des félicités et des passions. Elle confondait, dans son désir, les sensualités du luxe avec les joies du coeur, l'élégance des habitudes et les délicatesses du sentiment". La poésie est une plante libre qui croît toujours là où on ne la sème pas. Le poète n'est pas autre chose qu'un botaniste patient qui gravit les montagnes pour aller la cueillir. Si le visage est le miroir de l'âme, alors il y a des gens qui ont l'âme bien laide. La morale de l’art consiste dans sa beauté même, et j’estime par-dessus tout d’abord le style, et ensuite le vrai. Je crois avoir mis dans la peinture des mœurs bourgeoises, dans l’exposition d’un caractère féminin naturellement corrompu, autant de littérature et de convenances que possibles, une fois le sujet donné, bien entendu". Pour Flaubert,"l'Idée n'existe qu'en vertu de sa forme", et cette forme doit approcher une perfection dont il faut fonder les lois à force de reprises minutieuses. Il rêve d'un style "qui serait rythmé comme le vers, précis comme le langage des sciences et avec des ondulations, des ronflements, des aigrettes de feu, un style qui vous entrerait dans l'idée comme un coup de stylet". Le style est "à lui seul une manière absolue de voir les choses" et "les grands sujets font les œuvres médiocres". Flaubert, en passant du "débraillé" de Saint Antoine au "boutonné" de Madame Bovary, a tenté, à partir d'un sujet terre à terre, d'écrire un "livre sur rien". La précision du vocabulaire, l’équilibre de la ponctuation, le contrôle des assonances et la maîtrise du rythme atteignent avec Flaubert un degré d’harmonie absolu. Dans la solitude de la maison familiale de Croisset, l’auteur corrige ses brouillons, multiplie les versions de ses textes et les soumet à l’épreuve du "gueuloir", une pièce réservée où il peut les lire à haute voix, ou même les crier, pour mesurer l’effet qu’ils produisent. À travers les échecs, les crises et les périodes de doute, il s’apparente à un sacrifice. Sceptique et désabusé devant l’existence et les hommes, le romancier envisage l’écriture comme un martyre, guidé par la seule foi dans la perfection. L’ambition ultime de Flaubert est l’effacement de sa personne au bénéfice de son œuvre. "L’artiste doit s’arranger toujours à faire croire à la postérité qu’il n’a jamais vécu. Je ne peux rien me figurer sur la personne d’Homère, de Rabelais, et quand je pense à Michel-Ange, je vois alors, de dos seulement, un beau vieillard de stature colossale, sculptant la nuit aux flambeaux".   Bibliographie et références:   - Juliette Azoulai, "L'âme et le corps chez Flaubert" - Maurice Bardèche," L’Œuvre de Gustave Flaubert" - Pierre Barillet, "Gustave et Louise" - Pierre-Marc de Biasi, "Flaubert, l'homme-plume" - Roland Biétry, "Gustave Flaubert, un destin" - Paul Bourget, "L'Œuvre de Gustave Flaubert" - Michel Brix, "Flaubert et les origines de la modernité littéraire" - Jacques-Louis Douchin, "L'absurde chez Gustave Flaubert" - Henri Guillemin, "Flaubert devant la vie et devant Dieu" - Yvan Leclerc, "L’Éducation sentimentale" - Guy de Maupassant, "Étude sur Gustave Flaubert" - Marthe Robert, "En haine du roman, Étude sur Flaubert" - Michel Winock, "L'œuvre de Gustave Flaubert"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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"The little girl who accompanied Mrs. Grose appeared to me on the spot a creature so charming as to make it a great fortune to have to do with her. She was the most beautiful child I had ever seen. She was beautiful like a sun rising. N'ayez pas peur de la vie, sachez qu'elle vaut la peine d’être vécue, la force de cette conviction la rend réelle. On est orgueilleux quand on a quelque chose à perdre, et humble quand on a quelque chose à gagner. Il est temps de vivre la vie que tu t'es imaginé. Ne dites jamais que vous savez tout d'un cœur humain". Américain de naissance, ayant choisi l'Angleterre comme patrie d'adoption, Henry James (1843-1916) est un des écrivains qui a le mieux saisi la complexité de l'être. Complexité en partie explicable, ainsi que ses écartèlements, par l'héritage puritain et son manichéisme, par la croyance en un mal caché mais présent, imprécis mais diabolique, insidieusement contagieux. À ce fond maléfique se juxtaposa l'absence de racines uniques, la double appartenance à l'Amérique et à l'Europe. Mais la croyance de James en une personnalité compartimentée n'est pas seulement causée par l'influence puritaine ou l'exil. Elle propose une conception de l'être où la fragmentation est moins division que multiplication. Il en résulte une œuvre consacrée à la richesse insaisissable de la personne, à la peinture d'une personnalité mouvante, ouverte, qui se construit sans cesse devant le lecteur, avec le lecteur. Ce sont ainsi les interactions entre les êtres, les courants qui les lient ou les opposent qui sont les véritables protagonistes de cette magistrale analyse des consciences par laquelle James se montre ainsi un des plus grands romanciers de tous les temps. "On ne sait le tout de rien", écrivait-il, si bien que son univers est régi par le non-dit, la suggestion, le suspens, et que l'incertitude demeure quant au sort des personnages et à la vision qu'en donne l'auteur. Voir, capter, deviner, épier, ne pas conclure, ne pas choisir entre la multiplicité des points de vue, telles sont les démarches décrites dans cet univers romanesque où le regard tient lieu de possession. Dès l'abord, que ce soit dans ses vingt romans, dans ses nouvelles, dépassant la centaine, dans ses trois volumes autobiographiques ou même dans ses textes de réflexion critique, cette œuvre frappe par l'importance du regard. Pour James, en effet, voir c'est connaître, et connaître c'est posséder. Mais ce privilège est réservé à ceux de ses personnages qui acceptent de renoncer aux succès faciles de l'action pour les plaisirs de la contemplation, ou à ceux qui acceptent les épreuves que supposent la connaissance et sa lucidité. Le regard que James fixe sur ses héros, ou que ceux-ci jettent les uns sur les autres, n'est ni direct ni simple. C'est un regard qui épie et saisit l'être dans les moments où il se livre. Toutefois, ce qu'il perçoit est moins une personne, ou un personnage dans sa totalité, que des présences, et les reflets que ces présences infusent à la nature d'autrui, en s'enrichissant indirectement.   "No, it was a big, ugly, antique, but convenient house, embodying a few features of a building still older, half replacedand half utilized, in which I had the fancy of our being almost as lost as a handful of passengers in a great drifting ship. J'avais fait l'amère réflexion que de donner la sensation d'une individualité différente des autres, de se montrer d'une qualité supérieure, finit toujours par provoquer une vengeance de la majorité. Je me méfie des maris charmants, dit Mrs.Almond, je ne crois qu’aux bons maris". C'est que "chacun de nous est un faisceau de réciprocités". Ce regard n'est pas éloigné de celui qu'on retrouve dans certains romans contemporains, chez Nathalie Sarraute, par exemple. Il exige une technique romanesque particulière, puisque les êtres sont baignés dans une lumière différente suivant ceux qui les contemplent. "Portrait de femme" ("Portrait of a Lady", 1881) est le premier grand roman de James où cette technique des points de vue est utilisée avec autant de perfection. Isabel Archer, jeune Américaine naïve, arrive en Europe. Elle évolue entre son cousin malade et exclu, son mari sombre et cruel, une intrigante qui la domine, et de nombreux prétendants refusés. Ce portrait qui se construit par touches est inoubliable, tout comme celui d'une autre puritaine, Hester Prynne de "La Lettre écarlate". James a plus d'une affinité avec Nathaniel Hawthorne, auquel il consacra un livre en 1879. Romancier américain, Henry James, frère du philosophe William James, est né à New York le quinze avril 1843. Son grand-père, un émigré irlandais, avait amassé une telle fortune dans le Nouveau Monde qu'il épargna à deux générations de ses descendants la "honte de faire du commerce". Son père, visionnaire à la "Swedenborg", détracteur de la société, iconoclaste, patriarche et homme d'esprit, fut une des personnalités les plus attachantes de son temps. Le jeune Henry, taciturne et sensible, se considérait alors, au milieu des brillants orateurs de sa famille, comme un "fils et frère" respectueux mais insignifiant. À travers les rues de ce vieux New York encore provincial qui devait servir de cadre à son premier roman, "Washington Square", l'enfant s'abandonnait à une orgie de rêves, où il imaginait cette vie dont il se sentait obscurément exclu. Au dire même de son père, Henry James était, dès son plus jeune âge, un "dévoreur de bibliothèques" et un intarissable écrivain de romans et de pièces de théâtre. Mais, par-dessus tout, il subit le "vaste, profond et aveuglant" rayonnement de cette Europe où sa famille se rendait sans cesse et qui s'imposa à son esprit avec toute la force d'une révélation mystique. Dans sa jeunesse, James voyage en permanence entre l'Europe et l'Amérique, éduqué par des tuteurs à Genève, Londres, Paris, Bologne et Bonn. Dès l'enfance, il lit les classiques des littératures anglaise, américaine, française et allemande mais aussi les traductions des classiques russes. Après un séjour de cinq ans en Europe, la famille s'établit, en 1860, en Nouvelle-Angleterre où elle demeura pendant la guerre civile. À l'âge de dix neuf ans, il est brièvement inscrit à la faculté de droit de Harvard, très rapidement abandonnée face à la ferme volonté d'être "tout simplement littéraire".    "If a child gives the effect another turn of the screw, what do you say to two children ? I ask the most easy question. Mais tandis que ma conductrice, avec ses cheveux d’or et sa robe d’azur, bondissait devant moi aux tournants des vieux murs, et sautillait le long des corridors, il me semblait voir un château de roman, habité par un lutin aux joues de rose, un lieu auprès duquel pâliraient les contes de fées, les belles histoires d’enfants". Bien qu'il ne considérât jamais la Nouvelle-Angleterre comme sa patrie, Henry James en assimila cependant cet aspect du puritanisme qu'est l'introspection, la connaissance des fonctions, des mouvements, des "lois naturelles" de l'âme, et de tout ce qui, dans la tradition puritaine, constitue alors la "servitude et grandeur de la vie humaine". Une lésion à la colonne vertébrale l'empêcha de prendre part à la guerre civile, et cette circonstance accentua en lui la sensation d'être un "étranger" sur la scène humaine, destiné, tel un moderne Tirésias, à tout voir et prévoir sans y participer, et à supporter les conséquences merveilleuses et terribles de sa vision. Peu à peu la conscience de ce rôle devint pour lui une règle aussi rigoureuse qu'un vœu monastique. S'y consacrer signifiait pour lui devenir une sorte de"rédempteur", libérer l'expérience humaine de l'aveuglement et du désordre, en la condensant en de lumineuses créations de l'esprit. Transformer le "splendide gaspillage" de la vie dans la "sublime économie" de l'art. Créer, à partir des données brutes de l'expérience de la vie, des "toiles" dont tous les éléments seraient éclairés jusqu'à l'incandescence, des scènes rayonnantes et harmonieuses dans la perfection tragique, comme celles de Racine. De février 1869 au printemps 1870, Henry James voyage en Europe, d'abord en Angleterre, puis en France, en Suisse et en Italie. De retour à Cambridge, il publie son premier roman, "Le Regard aux aguets", écrit entre Venise et Paris. De mai 1872 à mars 1874, il accompagne sa sœur Alice et sa tante en Europe où il écrit des comptes rendus de voyage pour "The Nation". Il commence à Rome l'écriture de son deuxième roman "Roderick Hudson", publié à partir de janvier 1875 dans l’Atlantic Monthly, qui inaugure le thème international de la confrontation descultures d'une Europe raffinée et souvent amorale, d'une Amérique plus fruste, mais plus droite. À cette époque, il aborde aussi le genre fantastique avec la nouvelle "Le Dernier des Valerii" (1874), inspirée de Mérimée, avant de trouver sa voie dans les histoires de fantômes ("Ghost Tales"), où il excelle, comme "Le Tour d'écrou" (1898).    "I don’t know what I don’t see, what I don’t fear ! There were shrubberies and big trees, but I remember the clearassurance I felt that none of them concealed him. He was there or was not there: not there if I didn’t see him. Tout ceci n’était-il pas un conte, sur lequel je sommeillais et rêvassais ? Non, c’était une grande maison vieille et laide, mais commode, qui avait conservé quelques parties d’une construction plus ancienne, à demi détruite,à demi utilisée. Notre petit groupe m’y apparaissait presque aussi perdu qu’une poignée de passagers sur un grand vaisseau à la dérive. Et c’était moi qui tenais le gouvernail". Après quelques mois à New York, il s'embarqueà nouveau pour l'Europe en octobre 1875. Après un séjour à Paris, où il se lie d'amitié alors avec Tourgueniev et rencontre Flaubert, Zola, Maupassant et Alphonse Daudet, il s'installe, en juin1876, à Londres. Les cinq années qu'il y passe seront fécondes. Outre de nombreuses nouvelles, il publie "L'Américain", "Les Européens", un essai sur les poètes et romanciers français "French Poets and Novelists". "Daisy Miller" lui vaut la renommée des deux côtés de l'Atlantique. Après "Washington Square", "Portrait de femme" est souvent considéré comme la conclusion magistrale de la première manière de l'écrivain. "Ce que savait Maisie" est sans doute, de tous ses romans, celui qui nous montre le mieux la délicate intrication de son style et de sa technique narrative. Souvent qualifié d’auteur difficile, du fait de la multiplicité des points de vue attribués au narrateur et de l’ordonnancement subtil des séquences narratives, James excelle dans le maniement de ces procédés pour donner la parole à chacune et chacun, en même temps qu’à personne. C’est surtout cette difficulté à localiser précisément le narrateur qui donne au récit son mystère et ses ambiguïtés. Nombreux sont donc les écrivains qui ont écrit sur Maisie. Borgesen a fait une sinistre histoire d’adultère, vue par les yeux d’une fillette proche de la puberté, et supposée ne pas comprendre grand-chose à ce qui se passe autour d’elle: un joyeux mixte d’Alice et de Lolita, en quelque sorte. Sa mère meurt en janvier 1882, alors que James séjourne à Washington. Il revient à Londres en mai et effectue un voyage en France, d'où naîtra, sous le titre "A Little Tour in France", un petit guide qui servira à plusieurs générations de voyageurs dans les régions de la Loire et du Midi. Il rentre de façon précipitée aux États-Unis où son père meurt le dix-huit décembre, avant son arrivée. Il revient précipitamment à Londres au printemps 1883. L'année suivante, sa sœur Alice, très névrosée, le rejoint à Londres où elle mourra le six mars 1892.   "He was looking for someone else, you say, someone who was not you ? He was looking for a few little miles.Toute chose cachait quelque chose. La vie était un corridor interminable avec des rangées de portes fermées. On lui avait enseigné qu'il n'était pas prudent de frapper à ces portes. Et ce geste n'obtenait d'ailleurs d'autre réponse que des rires moqueurs à l'intérieur". En 1886, il publie alors deux romans, "Les Bostoniennes" et "La Princesse Casamassima", qui associent à des thèmes politiques et sociaux (féminisme et anarchisme) la recherche d'une identité personnelle. Suivent deux courts romans en 1887, "Reverberator" et" Les Papiers d'Aspern", puis "La Muse tragique" en 1890. Pour qu'il en fût ainsi, il lui fallait auparavant choisir un art. Après qu'il se fut essayé dans la peinture, Balzac lui révéla sa véritable vocation: la littérature. Ses premiers écrits contes et articles de critique destinés à des revues) ne laissent cependant pas encore deviner l'artiste de la maturité. Ils se distinguent alors surtout par leur perfection formelle. Dans les contes, comme d'ailleurs dans l'ensemble de son oeuvre, on discerne l'influence de Nathaniel Hawthorne. Bien qu'il soit devenu un auteur au talent reconnu, les revenus de ses livres restent modestes. Dans l'espoir d'un succès plus important, il décide alors de se consacrer au théâtre. En 1891, une version dramatique de L'américain rencontre un petits uccès en province, mais reçoit un accueil mitigé à Londres. Il écrira ensuite plusieurs pièces qui ne seront pas montées. En 1895, la première de "Guy Domville" finit dans la confusion et sous les huées. Après cet échec, il revient au roman, mais en y appliquant peu à peu les nouvelles compétences techniques acquises au cours de sa courte carrière dramatique. Pendant quelque temps, les voyages en Europe alternent avec les louables efforts du jeune homme pour s'astreindre à ce jeûne de l'esprit et des sens qu'était pour lui la vie en Amérique. Puis en 1875, âgé de trente-deux ans, il décida, non sans de longues hésitations, de s'établir définitivement à l'étranger. Il connaissait les dangers que comporte pour un artiste le fait alors de s'expatrier. "Roderick Hudson" (1876), était en train de paraître au moment où il s'embarquait pour l'Europe. En 1897, il publie "Les Dépouilles de Poynton" et "Ce que savait Maisie". Puis, entre 1902 et 1904, viennent les derniers grands romans: "Les Ailes de la colombe", "Les Ambassadeurs" et surtout "La Coupe d'or".    "A portentous clearness now possessed me. That’s whom he was looking for. But how do you know it ? Elle était romanesque, sentimentale, et folle de petits secrets et de mystères, passion bien innocente, car jusque-là ses secrets lui avaient servi à peu près autant que des bulles de savon. Elle ne disait pas non plus toujours la vérité". En 1903, James a soixante ans et un "mal du pays passionné" l'envahit. Le 30 août 1904, il débarque à New York, pour la première fois depuis vingt ans. Il quitte les États-Unis le 5 juillet 1905, après avoir donné de nombreuses conférences à travers tout le pays. Ses impressions seront réunies dans un essai intitulé "La Scène américaine" ("The American Scene"). Avant son retour en Angleterre, il met au point, avec les Éditions Scribner, le projet d'une édition définitive de ses écrits, "The Novels and Tales of Henry James","New York Edition", qui comportera vingt-six volumes. Entre 1906 et 1909, il travaille à l'établissement des textes, n'hésitant pas à apporter des corrections significatives à ses œuvres les plus anciennes, et rédige dix-huit préfaces qui donnent des vues pénétrantes sur la genèse de ses œuvres et ses théories littéraires. Le manque de succès de cette entreprise l'affecte durablement. En 1915, déçu par la neutralité initiale desÉtats-Unis face à la première guerre mondiale qui fait rage sur le continent, il demande et obtient alors la nationalité britannique. Il a une attaque cérébrale le deux décembre, suivie d'une seconde le treize. Il reçoit l'ordre du Mérite le jour de l'an 1916, meurt le vingt-huit février, à l'âge de soixante-douze ans. Henry James,dont les ancêtres étaient écossais et irlandais, était le fils d’un écrivain, auteur d’ouvrages plutôt confus portant sur la théosophie. Cet homme étrange, qui s’intéressait aux relations entre la religion et la science, était trèsconnu et respecté dans le milieu intellectuel de la Nouvelle-Angleterre. Son fils aîné, William, fut un grand psychologue de son temps. Héritier d’une fortune conséquente, il n’eut pas à travailler pour subvenir aux besoins de sa famille, et comme il aimait voyager, la famille, qui comptait cinq enfants, vécut la plupart du temps à l’hôtel, séjournant à New York, Londres, Genève, Paris. Ses séjours ont influencé ses récits.   "I know, I know, I know. My exaltation grew. And you know, Flora saw more, things terrible and unguessable. Mais cela non plus n’avait pas grande importance, car elle n’avait jamais eu rien à cacher. Elle aurait rêvé d’avoir un amoureux et de correspondre alors avec lui sous un faux nom par le canal d’une poste privée. Je m’empresse de dire que son imagination ne s’aventurait jamais vers des réalités plus précises". Henry avait une relation très particulière avec son frère William. Il écrivit une vingtaine de romans, plus de cent nouvelles, des pièces de théâtre, des récits de voyages, des critiques littéraires, ainsi qu’une autobiographie. Il mit son écriture subtile et complexe au service d’une réflexion sur l’être humain de plus en plus approfondie, et s’éloigna progressivement d’un style un peu précieux. Il fut victime d’un accident qui l’empêcha alors d’être mobilisé et dont les circonstances ne furent jamais éclaircies. Une rumeur dit qu’il en demeura quasi castré. Selon certains de ses biographes, il n’eut aucun amour connu, tandis que d’autres font allusion à une supposée inclination envers les garçons. L’œuvre court entre deux mondes, la vieille Europe et la Nouvelle-Angleterre, et deux siècles, l’un finissant, l’autre commençant, ces thèmes sont presque des obsessions pour James. L’intelligence des démunis est aux prises avec la stupidité des riches, ce qui peut s’inverser, du reste, étant donné la nullibiété du narrateur, comme dans "Les Ailes de la colombe" ou "La Coupe d’or". Les personnages féminins, dont l’auteur prend souvent le parti, sont des jeunes femmes décidées, intelligentes, orgueilleuses mais aussi vulgaires, parfois, si l’on épouse le point de vue du vieux monde. Dans l’une de ses préfaces, il précise que c’est l’obstination de certaines de ces créatures à aller contre le destin qui l’intéresse. Dans son roman "L’Âge ingrat", il s’agit d’une autre fillette, de l’âge de Maisie, de la question du ravage mère, fille. On dit de Marguerite Duras qu’elle avait su décrire parfaitement des créatures prises par un amour impossible à domestiquer. James a réussi le même exploit, dans un tout autre style. Garçon et encore célibataire, il vécut dans ce Londres qu’il décrit, se rendit aux dits cent sept dîners annuels, se mêlant aux conversations avec ces gens qui faisaient du semblant leur style même. Élevés dans les meilleurs salons d’Europe, ses héros, beaux et élégants, orgueilleux et supérieurement intelligents sont aussi impossibles à domestiquer que les sauvages créatures de Duras. Sous le masque de la courtoisie, ils prennent le biais du désir de savoir, pour échapper ainsi sans scandale aux comportements de fer que le cercle de leur société leur impose alors.   "It would have been impossible to carry a bad name with a greater sweetness of innocence, and by the timeI had got back to Bly with him I remained merely bewildered so far, that is, as I was not outraged by the senseof the horrible letter locked up in my room, in a cute drawer. Clara declared to her that it was very grotesque. Le manoir se dressait sur une petite colline, dominant une rivière qui n'était autre que la Tamise, à quelques quarante miles de Londres. Ponctuée de pignons, la longue façade de brique rouge, dont le temps et les intempéries avaient déployé toutes les fantaisies picturales pour en embellir et en affiner la teinte, présentait à la pelouse ses plaques de lierre, ses faisceaux de cheminées et ses fenêtres emmitouflées dans les plantes grimpantes". Le mariage, le divorce, l’héritage, la vie entre les deux mondes des riches et des pauvres, mais aussi des malades et des bien portants parcourent et façonnent l’œuvre de James. Les créatures ambiguës et duplices de ses romans et nouvelles de mœurs et coutumes s’affrontent aux décrets du destin sans réussir toujours à en esquiver les coups, mais auxquels elles donnent pourtant, à chaque fois, un autre "tour d’écrou". Oscar Masotta admirait le récit éponyme qui fait partie des contes fantastiques où James nous convoque sur le bord qui sépare l’angoisse du mensonge. Les romans de la première catégorie, mœurs et coutumes, où le destin s’oppose au désir de savoir, campent des héroïnes étranglées entre leur mariage et leur libre arbitre, comme les jeunes américaines de "Portrait de femme", "Daisy Miller" ou "Les Ailes de la colombe", confrontées à la culture de la vieille Europe, ou bien les enfants de "Ce que savait Maisie", "L’Âge difficile" ou" L’Élève", que leurs infortunes ne font pas plier. Quant aux nouvelles de la troisième catégorie, dont les personnagessont des écrivains ou des artistes, elles mettent en jeu la fidélité ou la trahison envers l’art comme "La Leçondu maître", "Le Gant de velours" ou "La Mort du lion". Tous se situent et se déploient entre semblant et réel. Le désir de James à l’endroit de ses personnages ne trouve jamais le repos. Il compare d’ailleurs le travail de l’écrivain à celui du restaurateur de tableaux. Reprenant ses manuscrits sans relâche, il est capable de récrire une phrase d’innombrables fois, sans aucun préjugé en ce qui concerne la correction. Pourtant, on a l’impression, quand on lit ses préfaces ou ses essais, qu’il ne réussissait pas à se satisfaire de la subtilité de ses personnages, comme s’il voulait toujours ajouter une petite touche supplémentaire, une nuance qui les rende encore plus complexes, moins linéaires. La passion de James pour le style se manifeste ainsi dans l’ambiguïté de ses personnages, son obsession pour la langue et ses descriptions aiguës des semblants.    Bibliographie et références:   - Nancy Blake, "James, écriture et absence" - Marc Saporta, "Henry James, le regard de l'âme" - Laurette Veza, "Henry James" - Jean-Charles Delbard, "Le regard chez Henry James" - Évelyne Labbé, "Les derniers romans de Henry James" - Philippe Chardin, "La sensibilité chez Henry James" - Edgar F. Harden, "A Henry James chronology" - Mona Ozouf, "Henry James ou les pouvoirs du roman" - Babette Sayer-Adda, "Henry James, sublimer et vivre" - André Green, "L'Aventure négative" - Stanley Geist, "L'œuvre littéraire d'Henry James" - Jean Pavans, Le musée intérieur de Henry James"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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"Le grand ennemi de l’art, c’est le bon goût. Tout ce que j’ai fait d’important pourrait tenir dans une petite valise. L’art est une chose beaucoup plus profonde que le goût d’une époque. Le goût est une source de plaisir, l’art n’est pas une source de plaisir, c’est une source qui n’a pas de couleur, pas de goût. Le titre est une couleur apporté à l’œuvre". Que n’a-t-on dit sur Marcel Duchamp (1887-1968), le père de l’art moderne, ennemi de l’art rétinien et inventeur de l’art conceptuel ? De quels maux ne l’a-t-on accusé, dont celui d’avoir voulu bannir le bon goût et enterrer la peinture ? Et de quelles vertus ne l’a-t-on excessivement paré, comme celle d’avoir inversé le rapport à l’œuvre avec sa célèbre formule: "C’est le regardeur qui fait l’œuvre" ? Il est vrai que les maximes de l’artiste sont parfois restées sibyllines, lui qui était grand amateur de jeux de mots, de rébus ou de contrepèteries parfois scabreuses. Il a d’ailleurs commencé comme dessinateur de presse, et certains de ses commentaires ont pu donner lieu à des malentendus qui persistent encore aujourd’hui. Qu'on prononce seulement le nom de Duchamp, et un urinoir surgit. Pourtant c'est une peinture, "Nu descendant un escalier", qui l'a fait connaître. Cette toile d'inspiration cubiste aurait dû être présentée en 1912 au Salon des indépendants, à Paris, mais les organisateurs, la jugeant peu orthodoxe, lui demandent de la décrocher. Un an plus tard, il en expose une nouvelle version à l'"Armory Show", à New York, qui lui vaut le succès. L'artiste devient la coqueluche de l'intelligentsia américaine. À vingt-cinq ans, une carrière de peintre s'offre à lui. Un galeriste lui propose même dix mille dollars par an pour ses futures toiles. Il décline. En 1923, il abandonne les pinceaux, et multiplie les déclarations sur son dégoût des "odeurs de térébenthine". Mais pourquoi a-t-il cessé de peindre ? Bonne question d'ailleurs, car tout destine ce fils de notaire normand à suivre cette voie de la peinture. Prenant exemple sur ses frères, Jacques et Raymond, le jeune homme poursuit des études d'art. Observe Manet, Böcklin, Matisse, se frotte à tous les "ismes", néoimpressionnisme, symbolisme, fauvisme, jusqu'à son engagement dans l'aventure cubiste. Pour certains, c'est l'affaire du "Nu", refusé puis encensé, qui l'a conduit à prendre ses distances, écœuré de "constater que la qualité d'une œuvre ne comptait pas face aux conventions sociales". Ce qui le mènera aussi, en 1917, à la farce de "l'Urinoir", mélange alors de provocation et de dépit. "Le Grand Verre", de son vrai nom "La Mariée mise à nu par sescélibataires", même, devait être une apothéose. Il y expérimente des pigments, minium ou poussière, utilise des fils de plomb comme à la Renaissance, et s'il choisit le verre, plutôt que la toile, c'est pour évoquer la quatrième dimension dont le tableau est l'illustration. Mais, après douze années de travail, il laisse tomber, en 1923, comme quelqu'un qui abandonne une mission impossible. L'arrêt de la peinture s'expliquerait par l'échec du rêve de croiser l'art et la science. Duchamp, lui, ne s'est jamais renié. En 1935, lorsqu'il fabrique sa "Boîte-en-valise", sorte de musée portatif composé de répliques miniatures de ses œuvres, il inclut une vingtaine de ses tableaux, dont "Le Grand Verre". Mais aucun peintre n'a jamais poursuivi ses recherches. Et la postérité n'a retenu que l'homme des "ready-made". Sans aucun doute, l'un des plus grands malentendus de l'histoire de l'art, une perte considérable et un grand gâchis intellectuel.   "Un tableau, même abstrait, est de l’art dès qu’on accepte de le regarder comme un tableau, un "readymade" est tout simplement de l’art. Lorsque quelqu’un s’avise de mettre cinquante boîtes de soupe Campbell sur une toile, ce n’est pas le point de vue optique qui nous préoccupe. Ce qui nous intéresse, c’est le concept qui fait mettre cinquante boîtes de Campbell sur une toile". Peintre, plasticien et homme de lettres français, Marcel Duchamp était un artiste polyvalent et provocateur. Issu d’une famille artistique, il a pu s’initier à la peinture depuis son jeune âge. Ceci était d’ailleurs sa seule véritable formation en art, vu qu’il n’a jamais fait d’école d’art, au sens classique du terme. Au début de sa carrière, Duchamp a pu explorer différents styles artistiques (fauvisme, impressionnisme, cubisme et autres), et a fait croiser des démarches créatives, pour se forger au final son propre style à la fois personnel. Il a réalisé plusieurs œuvres, dont la plupart étaient refusées aux expositions, et à l’origine de beaucoup de scandales. Vers 1915, Marcel Duchamp s’écarte de la peinture et invente le concept du "ready-made". Il s’agit d’objets "tout faits" que Duchamp choisit pour leur neutralité esthétique: “Roue de bicyclette” (1913/1964), “Porte-bouteille” (1914) considéré par Duchamp commes on premier véritable “ready made”, et l’œuvre la plus connue, “La Fontaine” (1917) ou encore dit “l’urinoir inversé” qui a été refusé par les organisateurs de l’exposition de la Société des artistes indépendants de New York. C’est ainsi que cet artiste élève des objets de la vie courante, même les plus prosaïques d’entre eux, au rang d’œuvres d’art, par son simple choix. À travers cette démarche, il a rompu avec toutes les règles académiques et les traditions artistiques qui l’ont précédée, et a porté une vraie réflexion sur la notion de l’art. À travers ses “ready-made”, il a non seulement bouleversé l’art du vingtième siècle, mais a aussi considérablement influencé des courants artistiques comme l’art conceptuel, le surréalisme, le pop art et d’autres encore. Ces "ready-made" qui n’ont été largement diffusées qu’à partir des années 60, en version rééditée après la disparition de leur version originale. En plus d’avoir inventé le concept du “ready-made”, Marcel Duchamp a probablement aussi jeté les bases du "happening", un concept faisant aussi partie de l’art contemporain. En effet, lors des expositions à New York et à Paris qu’il a organisées fin des années trente et début des années quarante, Duchamp a organisé des performances en direct faisant participer les visiteurs, le principe même du "happening" auquel on assiste ainsi aujourd’hui lors des évènements artistiques.   "Peut-on faire des œuvres qui ne soient pas d’art ? J’ai simplement pensé à l’idée d’une projection, d’une quatrième dimension invisible, autrement dit que tout objet de trois dimensions, que nous voyons, est une projection d’une chose à quatre dimensions, que nous ne connaissons pas". Né dans une maison construite en 1827 par le capitaine Délorier en Seine-Maritime, Henri Robert Marcel Duchamp est le fils du notaire de Blainville-Crevon, Justin Isidore Duchamp, dit "Eugène", et de Marie Caroline Lucie, née Nicolle, musicienne accomplie. Marcel est le petit-fils d'Émile Frédéric Nicolle (1830-1894), courtier maritime et artiste, qui enseigna l'art à ses petits-enfants. Il est le troisième enfant d'une famille qui en compte sept, dont le sculpteur Raymond Duchamp-Villon (1876-1918), et les peintres Jacques Villon (Gaston Duchamp, 1875-1963) et Suzanne Duchamp (1889-1963), mariée au peintre Joseph Crotti. Il entreprend son apprentissage de la peinture auprès de son grand-père artiste, puis de ses frères, de sa sœur et de leurs amis. Sa marraine, Julia Pillore, belle-fille de son grand-père Émile, avait épousé en 1900 le peintre Paulin Bertrand. Cette année-là, au collège, en quatrième, Marcel remporte un prix de mathématiques et exécute son premier dessin connu, "Magdeleine au piano". Durant l'été 1902, il entame ses premières toiles en s'inspirant des paysages de Blainville et ne jure que par Monet. Le soir, il apprend à jouer aux échecs en observant ses deux frères, particulièrement doués. Il poursuit brillamment ses études à l'école Bossuet de Rouen, décrochant à quinze ans la première partie de son baccalauréat avec un premier prix de dessin. Durant l'été, il part en voyage à Jersey. L'année suivante, il décroche la deuxième partie du bac (Lettres-Philosophie) et la médaille d’excellence des "Amis des Arts". En octobre 1904, avec l'accord de son père, il part s'installer à Montmartre, au soixante-et-onze, rue Caulaincourt. Il vit chez son frère, devenu le peintre Jacques Villon. Il s’inscrit alors à l'académie Julian, et tiendra seulement une année, abandonnant à cause des cours théoriques. Il ne cesse de dessiner, de jouer au billard et assiste aux numéros de cabaret humoristiques. N'ayant jamais fait d'école d'art au sens classique du terme, Marcel Duchamp est un autodidacte. Après avoir échoué au concours d'entrée des Beaux-Arts de Paris, Marcel est appelé à faire son service militaire en octobre 1905. Son livret militaire précise alors qu'il mesure 1,68 m, qu'il a les cheveux blonds et les yeux gris. En tant qu'ouvrier d'art, il voit son temps réduit à une année au lieu de trois. Employé chez un imprimeur de Rouen, il a obtenu quelques semaines plus tôt un diplôme d'imprimeur de gravures, dans le but unique de réduire autant que possible son passage sous les drapeaux. Par ailleurs, son père part en retraite, quitte Blainville pour Rouen et emmène toute la famille rue Jeanne-d'Arc. Nommé caporal en avril 1906, Marcel est libéré en octobre et emménage rue Caulaincourt à Paris. Son meilleur partenaire de billard s'appelle alors Juan Gris.   "Un mauvais art est quand même de l’art, comme une mauvaise émotion est quand même une émotion. Faut-il réagir contre la paresse des voies ferrées entre deux passages de trains ?". Pour arrondir alors les fins de mois, Marcel,à l'imitation de Villon, tente de proposer des caricatures satiriques à des journaux comme "Le Rire" et "Le Courrier français". Après quelques refus, dix-huit dessins furent publiés entre novembre 1908 et octobre 19106. Il signe alors "Duchamp" et pratique un humour parfois jugé gaudriolesque. Pour la première fois, Marcel hésite entre deux carrières. Humoriste ou peintre. Il propose ses dessins au Salon des Humoristes (Palais des Glaces, Paris) en mai et juin 1907, mais sans grand succès. C'est son premier contact avec le public. Entre Noël 1907 et la rentrée 1908, Marcel mène la belle vie: fêtes mémorables rue Caulaincourt, exposition de quatre nouveaux dessins au deuxième salon des artistes humoristes (mai-juin) puis longues vacances à Veules-les-Roses. Il déménage alors à Neuilly-sur-Seine et y demeurera jusqu'en 1913. Il commence à exposer des tableaux au Salon d'automne (Grand Palais, octobre-novembre1908), à savoir "Portrait", "Cerisier en fleurs", et "Vieux cimetière", très marqués par les impressionnistes. Au printemps1909, il expose au Salon des indépendants (Orangerie des Tuileries) deux paysages dont l'un sera acheté cent francs. Pour Marcel, c'est une première. De nouveau à Veules-les-Roses, il se met à peindre les environs et expose ses paysages au Salon d'automne pour la seconde fois. Une toile est achetée par Isadora Duncan. À la fin de l'année, il expose à la Société normande de peinture moderne organisée à Rouen par son camarade d'enfance, Pierre Dumont, qui lui présente Francis Picabia, qui exposait également. Ses deux frères, Jacques et Raymond, l'invitent souvent à les rejoindre à Puteaux rue Lemaître où ils vivent dans une sorte de communauté d'artistes où se croisent des cubistes comme Albert Gleizes, Fernand Léger, Jean Metzinger, Roger de La Fresnaye, mais aussi des poètes comme Guillaume Apollinaire. Entre 1910 et 1912, la manière de s'exprimer de Duchamp évolue considérablement et passe alors par différentes phases. Il est d'abord très marqué par Cézanne, comme en témoigne sa toile "La Partie d'échecs", maisaussi par le fauvisme avec, par exemple, "Le Portrait du docteur Dumouchel", tout en refusant de coller au modèle. Une amie de sa sœur Suzanne puis une certaine Jeanne Marguerite Chastagnier posent pour lui, et Duchamp exécute des études de nus, avant de nouer une relation amoureuse avec cette dernière. Au cours de cette période, il devient également sociétaire du Salon d'Automne et ne passe plus par le jury de sélection. En 1911, il réalise la fusion entre le symbolisme et le cubisme, entreprenant des recherches picturales sur le mouvement, très marqué par les travaux de Kupka, son voisin de Puteaux et, dans la foulée, il exécute pour ses frères Moulin à café, sa première représentation de machine et de rouages. De 1911 à 1912, Duchamp élabore des dessins énigmatiques (série des "Roi et Reine traversés par des nus en vitesse", "Joueurs d’échecs") et de minutieux tableaux travaillés à l’ancienne (les deux "Nu descendant un escalier", "Les Joueurs d'échecs", "Le Roi et la Reine entourés de nus vites", "Le Passage de la Vierge à la Mariée", "Mariée"). Il compose alors une iconographie hermétique, déconcertante de complexité, relevant d’une forme de maniérisme arcimboldesque. Le jeune Marcel Duchamp, menant une vie bohème, a enfin trouvé sa voie.   "Ce sont les regardeurs qui font les tableaux. Il faut se servir d’un Rembrandt comme planche à repasser". On a pu avancer que les peintures de cette période, à l’interprétation si problématique, et se démarquant manifestement du cubisme ou du fauvisme alors en vogue, seraient le produit d’un intérêt persistant, et certes paradoxal pour un artiste considéré comme l’apôtre de l’anti-art, pour certains maîtres du passé (Bosch, Lucas Cranach l'Ancien, Léonard, Bellange, Hogarth, Goya) ou anonymes de la Renaissance française, et surtout pour Vélasquez. Les "figures" des compositions de cette période, puisées dans le répertoire de la peinture ancienne, deviennent agencement intriqué d’objets divers, processus qui trouvera son aboutissement dans "Le Grand Verre" (1915-1923). Outre ce regard incisif porté sur la peinture ancienne, Duchamp revendique son grand intérêt pour des auteurs tels que Jules Laforgue,Villiers de l’Isle-Adam et Alfred Jarry, qui nourrissent également les productions de cette période. C'est de cette époque, en novembre 1911, que date Jeune homme triste dans un train: il y expérimente déjà les effets de la chronophotographie. C'est un poème de Laforgue qui lui aurait inspiré une composition, le "Nu descendant un escalier", qu'il entame également fin 1911, et dont la seconde version fut proposée au Salon des indépendants, le vingt mars 1912. Cette toile fut refusée par ses amis du jury. Duchamp est profondément blessé. Il dira, bien plustard: "Je reconnais que l’incident du "Nu descendant un escalier" aux Indépendants a déterminé en moi, sans même que je m’en rende compte, une complète révision de mes valeurs". Il est présent au côté du groupe de la Section d'or en octobre 1912 à Paris, pour une exposition à la galerie La Boétie. Cette année, capitale, lui fait découvrir "Voyage au pays de la quatrième dimension", de Gaston de Pawlowski, par ailleurs directeur du magazine "LeVélo", mais aussi "Impressions d'Afrique", de Raymond Roussel et les calembours étymologico-fantaisistes de Jean-Pierre Brisset, des auteurs auxquels l'artiste doit beaucoup en ce qui concerne cette période de transition. Outre l'influence du mathématicien Maurice Princet, qui fréquentait les cubistes du groupe de Puteaux, Duchamp reconnut plus tard sa dette envers ces penseurs singuliers, qui lui permirent d'interpréter à sa manière certains aspects théoriques de la géométrie non euclidienne, bien qu'il se déclare ne pas être doué sur le plan scientifique. De février à mai 1913, aux États-Unis, les nouvelles recherches européennes sont alors présentées lors de l'International Exhibition of Modern Art: l’Armory Show à New York, puis à l'Art Institute of Chicago et enfin à Boston à la Copley Society. Durant les deux premières expositions, le "Nu descendant un escalier" provoque hilarité et scandale dans certains journaux. Il s’écarte alors de la peinture, vers 1913-1915, avec les premiers"ready-mades", objets "tout faits" qu’il choisit pour leur neutralité esthétique, notamment ses œuvres "Roue de bicyclette" (1913) et "Porte-bouteilles" (1914). Duchamp prend des articles ordinaires, prosaïques, et les place quelque part où leur signification d’usage disparaît sous le nouveau titre et le nouveau point de vue. En arrachant un objet manufacturé à son contexte et en le plaçant dans un lieu inhabituel, Duchamp élève ces objets au rang d’œuvres d'art par son simple choix en tant qu'artiste. Il marque ainsi une césure profonde avec toute la tradition artistique qui l'a précédé. L'attribution de son "ready-made" le plus connu, "Fontaine" (1917), un urinoir renversé sur lequel il aurait apposé la signature "R. Mutt", serait une création d'Elsa von Freytag-Loringhoven.   "Rose Sélavy trouve qu’un insecticide doit coucher avec sa mère avant de la tuer, les punaises sont de rigueur". Avec ses objets trouvés et ses "ready-made", ainsi que par son côté iconoclaste, Duchamp est très proche de l'esprit Dada. À ce titre, il eut un impact non négligeable sur le mouvement dadaïste, courant auquel on peut aussi rattacher "La Mariée mise à nu par ses célibataires", même (1912-1923). En effet, il ne faut pas oublier que, si Duchamp commence les recherches du "Grand Verre" dès 1912, il ne le réalisa qu'à partir de 1915, d’où les dates énoncées précédemment. À Paris et à New York, il côtoie d'autres protagonistes du mouvement, comme Francis Picabia et Man Ray. Il refuse cependant de s'associer au Salon Dada organisé par Tristan Tzara, à Paris en 1922, souhaitant garder son indépendance et ne pas être étiqueté à un mouvement. Duchamp se réclamant de "l'anti-art", il est ainsi inspiré par les artistes dada rejetant les institutions artistiques dominantes tels que musées ou galeries. En janvier 1938, il coorganise l’Exposition internationale du surréalisme à la Galerie des Beaux-Arts à Paris en proposant dans l'une des salles une sculpture éphémère composée de mille sacs de charbon suspendus au plafond. En plongeant ainsi la pièce dans la pénombre, il oblige les spectateurs à s'éclairer et à se déplacer au moyen d'une lampe de poche. Duchamp récidive en 1942 lors de l'exposition surréaliste internationale de New York où il installe un réseau de ficelles dans l'aire d'exposition, forçant à nouveau le visiteur à s'intégrer à son milieu. Ce faisant, Duchamp jette les bases du happening qui fera son apparition quelques années plus tard et qui reprend un principe similaire par ses événements et performances en direct. Duchamp était préoccupé par le temps, la vitesse et la décomposition des mouvements. Ce qui l'a justement amené, en 1925-1926, à expérimenter une nouvelle forme d'expression cinématographique, l'"Optical cinema", avec son unique film intitulé "Anémic Cinéma"."La Mariée mise à nu" par ses célibataires, même, dite "Le Grand Verre", réalisée aux États-Unis, enchâssée entre deux panneaux de verre montés sur cadre et trépieds (1915-1923, musée de Philadelphie), est ainsi l’aboutissement de plusieurs études préliminaires, constituées de notes, d'esquisses, de "peintures", remontant au début des années 1910, telles que la "Boîte" de 1914 ou "Neuf moules mâliques" (1913-1914). Ayant appris le jeu d'échecs dès son jeune âge, Duchamp s'y consacre de plus en plus à partir de son séjour à Buenos Aires. Il devient ainsi un excellent joueur d'échecs. Champion de Haute-Normandie en 1924, il participa plusieurs fois au championnat de France et fit partie de l'équipe de France à l'Olympia de d'échecs de la Haye (1928), puis à Hambourg (1930), Prague (1931) et Folkestone (1933). En 1924, il dispute une partie d'échecs avec Man Ray dans le film "Entr'acte", de René Clair, scène durant laquelle des trombes d'eau s'abattent sur les joueurs et dispersent les pièces du jeu. Marcel Duchamp est le père d'une enfant naturelle, Yvonne, née le six février 1911, de Marguerite Chastagnier, son modèle. L'artiste ne découvrira l'existence de cette enfant qu'en 1922 et la rencontrera plusieurs fois entre 1966 et 1968. Ayant eu une vie privée agitée, il épouse en secondes noces Alexina Sattler, dite Teeny, la première épouse de Pierre Matisse, célèbre marchand d'art du Fuller Building de New York et fils du peintre Henri Matisse. Il choisit alors de devenir citoyen américain en septembre 1955.   "Question d’hygiène intime: Faut-il mettre la moelle de l’épée dans le poil de l’aimée ? Parmi nos articles de quincaillerie paresseuse, nous recommandons le robinet qui s’arrête de couler quand on ne l’écoute pas". Une grande rétrospective tenue à Pasadena aux États-Unis en 1963 consacre le rôle de Marcel Duchamp dans l'art contemporain. L'exposition donne également lieu à des rééditions de ses "ready-mades" les plus célèbres, signés par Duchamp. Le deux octobre 1968, Marcel Duchamp meurt à l'âge de quatre-vingt-un ans à Neuilly-sur-Seine. Ses cendres sont déposées dans le caveau familial au cimetière monumental de Rouen. Une épitaphe est gravée sur sa tombe: "D’ailleurs, c'est toujours les autres qui meurent". Présenter Marcel Duchamp comme initiateur de la possibilité d’utiliser des objets ou figures toutes faites ne s’impose plus. Le portrait de cet inventeur du ready made ne peut cependant pas se réduire à l’évocation d’un artiste thaumaturge et subversif. On ne réduit pas une production à quelques gestes, même quand ceux-ci sont les plus novateurs qui soient, d’autant qu’avec le temps une meilleure compréhension de l’œuvre fait de ceux-ci les symptômes d’un art des plus subtils. C’est l’œuvre dans son ensemble qu’il convient alors d’embrasser du regard, sous ses différentes facettes, les correspondances ne cessant ainsi de se donner la réplique. La figure de la source s’inscrit dans l’œuvre même de façon littérale. Elle la meut par l’énergie du flux qui la précède et la continue. Guillaume Apollinaire a su remarquer combien un artiste comme Marcel Duchamp, "aussi peu dégagé de préoccupations esthétiques", est avant tout "préoccupé d’énergie".Et, pour une esthétique des sources, il n’est besoin que d’énergie. L’air et l’eau circulent tout au long de l’œuvre, et ce avant 1912, année du commencement de la rédaction de notes en vue d’un tableau nouveau. La "chute d’eau" et le "gaz d’éclairage" sont donnés comme métaphores des divers éléments et qualités qui vont s’acheminer dans l’œuvre de ce virage verbal jusqu’à son point final. Face à cette exigence, il n’est pas difficile de comprendre combien Marcel Duchamp eut le souci de transmettre, au travers de son art, l’esprit de tout l’héritage spirituel, artistique et littéraire. Considérer l’art de Marcel Duchamp à l’aune de ces résonances culturelles est sans doute un viatique pour saisir quelques fils d’une œuvre dont le système assez complexe peut échapper parfois. En rendant présent, plus ou moins explicitement, l’esprit des œuvres des autres, il ouvre la sienne de l’intérieur, y offrant ainsi un espace large parce que universel.   "La différence entre un bébé qui tète et un premier prix d’horticulture potagère est que le premier est un souffleur de chair chaude et le second un chou-fleur de serre chaude. Nous livrons à domicile: moustiques domestiques (demi-stock)". À chaque époque, des idées sont dans l’air. Elles circulent comme des ondes radiophoniques et touchent les artistes plus que tout un chacun. Communes, les obsessions des écrivains et artistes de l’époque: machines extraordinaires (Raymond Roussel), corps inanimés ou mécaniques( Villiers de L’Isle-Adam), formes pures et raffinées (Mallarmé et Huysmans). La folie de l’insolite, le règne du hasard et du fortuit (Lautréamont) alimentent ainsi l’encyclopédie personnelle de Marcel Duchamp. Ce qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est que ce dadaïsme latent que Marcel Duchamp butine n’est pas nés pontanément. Rabelais le pratiquait déjà et dans son épopée sur verre, il est un Don Quichotte transformant, à l’aube du machinisme pictural, les moulins à vent en moulins à aubes. Comme pour Cervantes, Rabelais, Roussel, Jarry, Verne, à la fois une folie et une puissance inspiratrice comparable et incomparable. Les mots sont aussi leur terreau. "Inscrire un ready made", précise Marcel Duchamp. Il ira ensuite acheter le "readymade" né de mots. Il le trouve sans peine, parce qu’il est le résultat de la petite phrase. "L’inverse, jamais". L’innovation du ready made, c’est la formule écrite qui dicte l’objet-support qui fera le deuil de sa fonction utilitaire. Pour le "Grand Verre", il s’agissait encore d’un support traditionnel hérité de l’art du vitrail. Un grand pas est franchi. Dans le pays des mots, la Normandie, qui est aussi la patrie d’Erik Satie, d’Alphonse Allais, de Gustave Flaubert, de Raymond Roussel, les sources sont hors de portée des exégètes hors du cru. Il faut une prévention face au leurre des mots, face au "mirage verbal". "Réduire, réduire, réduire", obsession de Duchamp. De Flaubert, chercheur d’un "sujet invisible", aussi. Ce traitement, Marcel Duchamp l’applique à tout dans les différents sens de cet "infinitif", et jusqu’à sa manifestation ultime, l’obtention de qualités "inframinces". C’est ainsi que, lorsqu’il part à la recherche de son œuvre pour la mettre en abyme, fin des années trente, début des années quarante et transmettre son héritage, il miniaturise le musée architectural pour le rendre portatif et le réinvente en "Boîte en valise". La source pour les autres devient Marcel Duchamp lui-même. Pour mieux constituer un tout ? Sans doute ou rien, peut-être ? "Des bas en soi ... la chose aussi".   Bibliographie et références:   - Pierre Cabanne, "Marcel Duchamp" - Bernard Marcadé, "Marcel Duchamp: la vie à crédit" - Judith Housez, "Marcel Duchamp: biographie" - Philippe Coudraud, "Marcel Duchamp, de la peinture avant toute chose" - Robert Lebel, "Marcel Duchamp, maintenant et ici" - Françoise Le Penven, "L'art d'écrire de Marcel Duchamp" - Yves Arman, "Marcel Duchamp joue et gagne" - Michel Carrouges, "Les machines célibataires" - Marc Décimo, "La bibliothèque de Marcel Duchamp, peut-être" - Hadrien Laroche, "Duchamp déchets" - Yves Peyré, "Les défis de Marcel Duchamp" - Jean Suquet, "Miroir de la mariée" - Calvin Tomkins, "Duchamp et son temps 1887-1968"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 3 heure(s)
"Je n'avais pas été démoralisé, plus tôt, au chemin creux. Je n'avais pas non plus perdu confiance. J'avais eu peur, tout simplement, autant qu'il est humainement possible d'avoir peur, voilà pourquoi j'avais abandonné le combat. La fausse aurore était une brume laiteuse répandue sur l’obscurité de la ligne de terre orientale: le Mississippi". Shiloh est la première sanglante bataille de la guerre de Sécession, les six et sept avril 1862, et la guerre de Sécession la grande affaire de Shelby Foote, né en 1916 et mort en 2005, même s'il était difficile pour les lecteurs français de le savoir. Si quatre livres de l'écrivain du Sud ont été traduits, "Amour en saison sèche", "Septembre en noir et blanc","Tourbillon" et l'"Enfant de la fièvre en Imaginaire", "Shiloh", roman de 1952, est paru récemment, tandis que "The Civil War: a Narrative", "Récit de la guerre de Sécession", son œuvre de trois mille pages publié en trois volumes de1958 à 1974, demeure inédit en français. Shelby Foote décrit Shiloh comme "une tentative de montrer une bataille de l'intérieur", dans la lignée de "La Chartreuse de Parme" et de "La Conquête du courage" de Stephen Crane, roman de 1895, très célèbre aux États-Unis. Le récit est alors divisé en sept chapitres ayant chacun son narrateur, sudiste pour les impairs, nordiste pour les pairs, le premier et le dernier héritant du même personnage à l'état cependant dégradé en cent cinquante pages. Il est au début aide de camp du général Johnston et participe à l'ordre de bataille en y mettant "moi-même les virgules et les points-virgules qui le rendaient plus clairs". "Sa qualité, sa magnifique simplicité, me coupèrent le souffle. Certes, j'en avais déjà conscience alors, tous les ordres de bataille produisent cet effet-là, tous sont conçus pour mener à la victoire si on les suit. Tout était si commode sur le papier, papier plat et propre". Rien ne va rester propre. Dès la fin de ce premier chapitre: "La bataille a commencé, messieurs, dit le général Johnston. Il est trop tard pour changer nos plans". Pour Shelby Foote, la guerre de Sécession est la guerre de Troie des sudistes et l'Iliade un modèle pour l'écriture de "The Civil War: a Narrative" dont "Shiloh" fut un avant-goût. Il tenait à ce que les personnages célèbres de son roman ne disent ou ne fassent rien dont on ne sache qu'ils l'aient dit ou fait. La vérité devait être la même, qu'on y accède par les moyens de la fiction ou de l'histoire. Les américains lui reprochent un parti pris pro-sudiste qu'il ne récuse pas, prétendant, que "la Résistance française fit des choses bien pires que le Ku Klux Klan, qui ne fit jamais dérailler de train ni sauter des ponts". Mais la défense des confédérés est aussi la défense des vaincus, des "Invaincus" au sein même de la défaite selon le titre de William Faulkner. Shelby Foote, capitaine en poste en Irlande du Nord, passa en cour martiale en 1944, fut dégradé et expulsé de l'armée pour avoir utilisé frauduleusement un véhicule militaire afin de rendre visite à sa future femme. Bien que résidant à Memphis (Tennessee) jusqu'à la fin de ses jours en 2005, ShelbyFoote est né à Greenville dans l'État du Mississippi le dix-sept novembre 1916. Sa famille paternelle, originaire de Virginie, appartient à la classe des grands planteurs: Hezekiah William Foote, l'arrière-grand-père, possédait alors quatre vastes domaines, Mounds, Egremont, Hardscrabble, Mount Holly, et plusieurs centaines d'esclaves.   "Les bruits de coups de feu s'intensifièrent en s'étendant le long du front. Le général tendit alors les rênes d'un coup sec et, tandis que son grand cheval bai se dirigeait au pas vers le lieu des premiers affrontements, il pivota sur sa selle et nous dit: "Ce soir, nos chevaux boiront l'eau de la Tennessee". Opposé à la sécession, il n'en servit pas moins dans l'armée confédérée avec le rang de colonel et prit alors part à la bataille de Shiloh. La génération suivante, fut en la personne de son fils, Huger Lee Foote, moins brillante. Le goût du jeu aidant, la fortune familiale fut rapidement dilapidée et Mount Holly, la dernière des quatre plantations, vendue en 1908, époque à laquelle les Foote s'installèrent à Greenville. Le grand-père maternel de l'auteur, Morris Rosenstock, venait en revanche d'un tout autre milieu et d'un autre continent. Juif viennois établi dans le Delta vers 1880, probablement pour échapper à la conscription dans son pays, il fut employé comme comptable dans une plantation du Mississippi et épousa la fille du propriétaire, exploit qui, étant donné la mentalité de l'époque et l'esprit de caste des planteurs, laisse aujourd'hui encore son petit-fils aussi perplexe qu'admiratif. Morris Rosenstock accumula une assez belle fortune, réduite à néant par la crise de 1921. Entre-temps, la seconde de ses trois filles, Lilian, avait en 1915 uni sa destinée à celle de Shelby Dade Foote, le père de l'auteur. On se marie pour rester chez soi. "Un mariage avec un autre que Jeff eût signifié une sorte de déchirement qu'elle voulait éviter à tout prix. Elle était, avant tout et par-dessus tout, en proie à l'inertie". Quatre-vingts pages et quelques années de voyage plus tard, le couple revient à la ville. "On ne jouait même plus aux dés sur la terrasse. Ce qui demeurait était moins une véritable modération qu'une absence de frénésie". Cinquante pages plus tard encore, l'argent de sa précédente cible envolé, le coureur de dot change grossièrement de cible sans pouvoir convaincre la précédente de son abandon." Elle s'était fiée à lui si complètement pendant tant d'années que sa confiance semblait emportée par une sorte d'inertie, irrésistible et aveugle". C'est comme si toute la vie était préparatoire, mais à quoi ?, et "d'une lenteur irritante, telles les premières pages d'un roman de Balzac". Tous les personnages apprennent à leur manière un sentiment qui serait alors le point commun entre une "brève extase", "l'extrême douleur" et "la nausée": "une profonde indifférence pour tout ce qui vous entoure". Né en 1890, Shelby Dade Foote passa son enfance à Mount Holly et connut dans un premier temps la vie facile et insouciante des fils de bonne famille sudistes. Les revers de fortune de son père le contraignirent cependant à affronter des difficultés auxquelles ne l'avait guère préparé son enfance privilégiée. Il semble y avoir fait face avec une énergie et une capacité d'adaptation insoupçonnées. Entré comme modeste employé chez "Armour and Company" sur la recommandation de son beau-père, il devait très exactement sept ans plus tard prendre la tête des filiales sudistes de cette société.   "Il sentait le malheur à cinquante kilomètres à la ronde, parfois même plus. Nos visages étaient gris, gris comme la cendre. Certains avaient des brûlures de poudre, des rougeurs sur les joues et sur le front, qui s'étendaient jusqu'à des zones de cheveux roussis". Mais, en septembre 1922, à Mobile (Alabama) où il venait d'être muté et promu, cette réussite professionnelle fut brutalement interrompue par la maladie et la mort. Veuve avec un enfant de neuf ans, Lilian Rosenstock Foote dut à son tour faire face à l'adversité. D'abord employée à Pensacola par la société de son mari, elle se rapprocha ensuite de sa famille établie à Greenville et y trouva un emploi de bureau. C'est donc à Greenville que Shelby Foote passa alors ce qu'il est convenu d'appeler ses années de formation. Entrée au collège, fréquentation de la famille Percy où régnait un stimulant climat intellectuel. Walker Percy, né en 1917, futur écrivain lui aussi, sera alors une sorte de mentor littéraire, découverte des classiques européens et américains, révélation marquante à travers "Lumière d'Août" du grand contemporain W. Faulkner, premiers essais littéraires et publications dans le journal du collège, The Pica, sans oublier les autres "premières" que réservent, l'ordre étant indifférent, la découverte de l'amour, du jeu, de la chasse, de l'alcool et, clôturant cette période décisive, l'admission à l'Université de Caroline du Nord en 1935. Somme toute, rien que de très normal et banal pour un jeune homme arrivant à maturité dans le Sud des années trente; rien non plus qui semble le prédisposer à embrasser la carrière littéraire hormis peut-être cette "extrême dévotion pour la lecture" où la romancière sudiste Eudora Welty voit la condition sine qua non de l'accès à l'Écriture. C'est d'ailleurs, un “signe” sur lequel l'écrivain arrivé se plaît à attirer l'attention de ceux qui l'interrogent sur sa vie. En effet, issu d'une famille sans prétentions littéraires ou culturelles qui ne pouvait, à la différence des Percy ou des Faulkner, se targuer de compter parmi les siens un écrivain ou deux, S. Foote a donc suivi une voie originale et répondu à une vocation qui s'est très tôt manifestée, vers l'âge de seize ou dix-sept ans. C'est, au fond, un cas exemplaire du phénomène "d'interpellation du sujet par la fiction", thème développé alors par "Tournament", premier roman de l'auteur. Infatigable lecteur, l'étudiant S. Foote a ainsi plus assidûment fréquenté la bibliothèque de l'université que les salles de cours. Si la course aux diplômes en a quelque peu pâti, l'accès à l'écriture s'en est trouvé par la suite facilité. Grand connaisseur de la littérature classique américaine mais aussi européenne, l'auteur inclut dans son Panthéon personnel C. Dickens, Th. Mann,J. Joyce, G. Flaubert, M. Proust, dont il a lu l'œuvre sept ou huit fois, et pour l'histoire, Thucydide, Burke,Gibbon et Michelet: on a vu pire parrainage. Mais, sans nul doute, son auteur préféré était Marcel Proust.   "Ils avaient alors la bouche bordée de crasse à force de mordre les cartouches, une longue traînée au coin des lèvres, surtout, d'un côté ou de l'autre, et les mains noircies par la poudre brûlée tombée de la baguette de leur fusil. Nous avions vieilli d'une vie depuis le lever du soleil". Les deux références constantes sont cependant Faulkner et Proust. Le premier, pour lui avoir apporté "la jouissance de l'écriture" et le second,"la compréhension des êtres humains". C'est également Faulkner qui lui a permis de comprendre le fonctionnement de la "mécanique romanesque" et surtout cette vérité fondamentale que "la réalité à l'intérieur du roman peut être plus vraie que la réalité à l'extérieur du roman". Proust l'a convaincu quele style n'est pas simple maîtrise du langage mais aussi une façon de voir le monde, axiome fondamental que l'auteur reprend à son compte quand il affirme que "loin de se réduire à l'adjonction de fioritures, le style est à la fois une certaine qualité de regard et la manière dont un homme communique à autrui la qualité de son esprit". À Gustave Flaubert, autre modèle, S. Foote a emprunté la pratique consistant à lire à haute voix tout ce qu'il compose. Chaque phrase passe ainsi par "l'épreuve du gueuloir" car, précise l'auteur, "il faut retrouver les rythmes de la parole dans ce que j'écris", parti pris facilité par la musicalité du parler sudiste. Il n'est donc guère surprenant que, comme maint prédécesseur, S. Footeait commencé son apprentissage littéraire par la poésie, art vocal par excellence, R. Browning est son poète favori, mais il le reconnaît bien volontiers, "les bons poètes restent poètes", d'où il ressort que les autres peuvent, dans le meilleur des cas, faire de bons romanciers et d'excellents historiens. L'attention portée au rythme restera cependant un trait distinctif de l'écriture de S. Foote. On peut aussi rattacher, autre signe particulier, l'influence de la musique, du jazz en particulier, sur ses écrits. On ne saurait plus clairement affirmer que la cohérence d’une œuvre se mesure davantage à l’aune de la lettre et de l’imaginaire qu’à celle de la réalité. Dans le cas de l’œuvre de Shelby Foote s’esquisse un motif spécifiquement sudiste combinant, outre les quatre dominantes évoquées par l’auteur, le fleuve Mississippi, la forêt originelle, la guerre de Sécession et le racisme, des éléments alors caractéristiques au nombre desquels figurent l’espace et le temps, la mémoire, la violence, l’érotisme, la transgression, l’histoire et le mythe, l’ensemble étant orienté par une évidente préoccupation d’ordre éthique et même téléologique. Certes, ces composantes se retrouvent dans la littérature américaine en général, mais c’est dans leur combinaison, leur entrelacs que se noue un certain particularisme culturel et littéraire, source d’une évasive "Sudité" qui, nous le savons aujourd’hui, nous l’ignorions alors, se laisse mieux pressentir dans ses effets que définir dans son essence.   "Je veux vivre dans ce monde, mais je ne comprends pas, et tant que je ne comprends pas, je ne peux pas vivre. Pourquoi les gens ne veulent-ils pas être heureux ? Je dis veulent, pas peuvent". Finalement en quoi consiste le Sud qui insiste à ce point dans le texte ? Toute enquête sur la "Sudité", c’est-à-dire la spécificité du Sud qui se donne à lire dans la fiction, fera état de thèmes, de mythes, d’une philosophie de l’histoire voire d’une métaphysique propres. Ces critères ne sont pas dénués de pertinence, mais quelle que soit la nature ou l’origine des éléments qu’un écrivain intègre dans son œuvre, la matière de celle-ci n’en est pas moins une langue et une écriture. Dans l’œuvre romanesque de Shelby Foote, c’est la voix qui interpelle le sujet et conditionne son accès à l’écriture, et cette vocation, au sens originel du terme, démontre que l’extériorité vocale est le stimulant et la condition d’émergence de son opposé scripturaire, qui doit en recueillir et en préserver l’écho.Moment décisif dans ce parcours: la rencontre avec plusieurs romanciers sudistes contemporains, Elizabeth Spencer, Madison Smart Bell, Robert Olen Butler, Mark Richard, G. D. Gearino, qui ne se reconnurent guère ou pas du tout dans les problématiques, les approches et les a priori des spécialistes français de littérature sudiste. Le Sud change, s’aligne sur le reste du pays dans tous les domaines et, en s’américanisant, voit s’estomper ou même disparaître les signes distinctifs de sa différence. Phénomène accru et accéléré alors par la perméabilité du Sud au changement et la plasticité de sa littérature qui s’ouvre à des horizons insoupçonnés. Le Mississippi de WilliamFaulkner, comme en témoigne "Light in August", est traversé de références à la Grèce antique, si éloignée dans le temps, et la Louisiane de Robert Olen Butler dans "A good scent from a strange mountain" se confond parfois même avec le Vietnam, alors pourtant si éloigné dans l’espace. Alors,que reste-t-il du Sud d’antan ? Essentiellement un décor, des accessoires, une série de rôles et de poses, c’est-à-dire les principaux éléments d’une mise en scène, d’un tableau en trompe-l’œil dont la facticité est de plus en plus évidente. La nature très cosmopolite de ces influences littéraires est cependant contrebalancée par l'enracinement de l'homme et de l'œuvre dans le Sud, ce qui n'empêchera pas l'écrivain de transcender tout provincialisme ou régionalisme pour accéder sinon à l'universel du moins, selon la célèbre formule de W. Faulkner, "aux vieilles vérités du cœur humain".   "Je n’ai jamais connu quelqu’un qui n’ait aussitôt considéré le général Johnston comme le plus bel homme qu’il ait jamais vu, et tous ceux qui l’ont croisé l’ont aimé. Physiquement imposant, plus d’un mètre quatre-vingt pour près de quatre-vingt-dix kilos, il n’était ni gros ni maigre. Il donnait à la fois une impression de force et de délicatesse. Son visage était calme lorsqu’il s’éloigna, mais son regard brillait". Quand l'auteur quitte l'université en 1937 avec pour tout viatique un solide bagage littéraire et quelques publications dans le "Carolina Magazine", c'est pour se mettre à l'école du journalisme, qui fut pour maint écrivain américain, les précédents exemplaires étant S. Crane, E. Hemingway et Ring Lardner, école de vie et véritable atelier d'écriture. Il travaille donc comme reporter pour le "Delta Star" jusqu'en septembre 1939 où il s'engage dans la Garde nationale du Mississippi en attendant d'entrer dans le service actif. Période d'une double initiation. À la vie militaire tout d'abord et à l'écriture romanesque ensuite puisque c'est là qu'est composée la première version de "Tournament", qui sera proposée à l'éditeur new-yorkais A. Knopf. L'œuvre, jugée trop expérimentale, sera retournée à son auteur avec le conseil de la laisser reposer quelque temps avant de la réviser. La guerre aidant, le manuscrit reposera en fait plus longtemps que prévu et ne sera publié qu'en 1949. Il y a en effet, en 1940, d'autres priorités que la création littéraire et S. Foote, démocrate convaincu, n'entend pas s'ys oustraire. Il est mobilisé dans l'artillerie et suit la formation des officiers. En 1942, il est envoyé en Irlande du Nord où il restera jusqu'en 1944. Le capitaine S. Foote y fait la rencontre de sa première femme, Tess Lavery, il en divorcera en 1946 et épousera, deux ans plus tard, Marguerite Dessommes dont il aura une fille, Margaret Foote. Second divorce en 1953 et troisième mariage en 1956 avec Gwyn Rainer, qui lui donnera un fils, Huger Lee Foote II. S. Foote est toujours en Irlande quand la vindicte d'un supérieur lui vaudra, pour un motif futile, falsification d'un titre de transport pour aller voir sa belle, de passer en cour martiale et d'être cassé de son grade. Retour sans gloire à la vie civile. Au bout de trois mois, passés à New York où il travaille pour l'agence "Associated Press", S. Foote s'engage dans les Marines. Nouvelle période d'instruction suivie des préparatifs pour aller rejoindre les unités combattant en Europe, mais Hiroshima met fin au conflit avant que le simple soldat S. Foote ne s'embarque sur un Liberty Ship. Il est démobilisé après avoir passé près de cinq ans sous l'uniforme. À défauts de lauriers, l'auteur aura gagné une solide formation militaire dont l'historien saura se souvenir, en homme d'action, et faire bon usage quand il s'agira d'écrire les trois volumes de "The Civil War".   "Et pour cause. Car après deux mois de retraite, décrié après avoir été adulé, il tenait enfin l’occasion de prendre sa revanche. Salué comme le sauveur de la liberté quand, après avoir traversé le désert californien en 61, en évitant les Apaches et les escadrons fédéraux des postes de cavalerie implantés sur son trajet, il avait rallié Richmond, au nord, depuis La Nouvelle-Orléans, il s’était présenté devant le président Davis en septembre et avait été nommé "général commandant le département occidental de l’armée des États confédérés d’Amérique". De 1945 à 1947, S. Foote, revenu à Greenville, travaille quelque temps pour une station de radio et continue à écrire: quelques récits, notamment "Flood Burial"et "Tell Them Goodby", sont publiés par le "Saturday Evening Post", encouragement suffisant pour que leur auteur décide de se consacrer totalement à sa vocation d'écrivain. La littérature va désormais dominer sa vie, qui peut se diviser en deux périodes distinctes. La première, s'étendant de 1948 à 1953, est placée sous le signe du roman. En cinq ans d'intense activité créatrice vont paraître coup sur coup cinq œuvres: "Tournament" (1949), "Follow Me Down" (1950), "Love in a Dry Season" (1951), "Shiloh"(1952) et "Jordan County" (1954). La seconde période débutant en 1953, année de son second divorce, est marquée par le passage capital de la fiction à l'histoire. Ce changement de registre s'accompagne d'un déplacement géographique puisque le romancier historien s'installe définitivement à Memphis. La transition se fera de façon inopinée. À la demande de son éditeur, S. Foote entreprend de rédiger une brève histoire de la guerre civile. Le contrat initial stipule que la longueur de l'ouvrage n'excédera pas 200.000 mots. Mais Foote n'a pas plus tôt commencé à écrire qu'il se rend compte que ce conflit aux proportions homériques ne peut se narrer que dans un ouvrage de semblables dimensions. Il demande donc à son éditeur de lui laisser le champ libre, proposition acceptée sur le champ. Sans le savoir, chance ou malchance, l'auteur vient alors de se condamner à vingt ans de labeur acharné.Voilà l'écrivain prisonnier de son sujet et S. Foote, véritable forçat de l'écriture, aura produit au terme de sa peine en 1974 deux mille neuf cent trente quatre pages grand format soit près de deux millions de mots patiemment assemblés dans une œuvre qui mérite amplement le qualificatif de monumentale qui lui est communément associé. L'intérêt de Shelby Foote pour l'histoire et son omniprésence dans ses romans et nouvelles le conduisent tout naturellement à développer un projet résolument historique qui se traduit par "The Civil War: A Narrative" (1958-1974), un ambitieux ouvrage de plusde trois mille pages consacré de façon rigoureuse et historique à l'unique Guerre de Sécession.   "Beauregard remonta en selle et s’éloigna, suivi de son état-major tintinnabulant. Chacun de nous gagna son cheval. Lorsque nous fûmes en selle, le général Johnston resta un moment les rênes lâches dans les mains, le visage d’une gravité absolue. Les bruits de coups de feu s’intensifièrent en s’étendant le long du front". Il s'agit alors en effet d'un triptyque, "The Civil War" ("Fort Sumter to Perryville", 1958. "Fredericksburg to Meridian", 1963 et "Red River to Appomattox", 1974) au sous-titre d'une éloquente et provocante concision. "Récit: A Narrative", mais c'est alors là une déclaration de foi ou de principe fondamentale pour un auteur qui affirme, au grand dam des historiens de métier, que l'histoire étant essentiellement narration, il est aucune technique romanesque qui soit transposable à l'historiographie. Après cette longue parenthèse, l'auteur renouera avec le roman: 1977 voit la publication de "September September" où l'expérience de l'ex-journaliste et de l'historien se combineront pour dresser un état des lieux sans concessions du Sud des années 60. C'est la dernière publication de l'auteur. La fin desannées 70 et les années 80 sont marquées par la traduction française de quatre romans: "Tourbillon", "L'Enfant de la fièvre" ou "Les Cœurs de sable", "Septembre en blanc et noir". S. Foote, alors le plus francophile des écrivains sudistes contemporains, vient plusieurs fois à Paris assurer la promotion de son œuvre auprès du public français: articles, interviews, émissions à la radio et rencontres diverses se succèdent à un rythme soutenu. Avec le temps, l'auteur voit également se consolider sa position et sa réputation en son propre pays où, selon l'adage, nul ne saurait être prophète. Hollywood achète les droits de son dernier roman et les multiples commémorations par la presse, la radio, la télévision ou le cinéma de la guerre de Sécession. L'auteur est conseiller technique pour le film "Glory". La parution de la trilogie en format de poche lui assure une plus large diffusion auprès du grand public et vaut à l'auteur une certaine notoriété en tant qu'historien alors que l'œuvre romanesque semble ne pas jouir de la même faveur. La situation est paradoxalement, mais de manière compréhensible, exactement l'inverse en France où, la trilogie n'étant connue que de quelques spécialistes, la réputation de l'auteur repose essentiellement sur ses romans. Un septième roman, "Two Gates to the City", dont les prémices remontent à 1953 n'a jamais vu le jour. Il semblerait que la légitime satisfaction et même fierté de l'écrivain devant l'œuvre accomplie ait quelque peu freiné sa volonté créatrice. Mais même incomplète, l'œuvre est suffisamment solide et respectable pour assurer à son auteur la réputation méritée d'un grand artisan de fictions et d'un talentueux serviteur de l'Écriture à laquelle il a voué sa vie. En 1994,il est élu à l'Académie américaine des arts et des lettres. Il meurt le vingt-sept juin 2005, à l'âge de quatre-vingt-huit ans. Il repose au cimetière de Memphis dans le Tennessee, au Sud des États-Unis.   Bibliographie et références:-   Pierre Bergounioux, "Jusqu’à Faulkner" - André Bleikasten, "Shelby Foote, une vie en roman" - Michel Butor, "Shelby Foote" - Édouard Glissant, "Shelby Foote, Mississippi" - Aurélie Guillain, "S. Foote, le roman de la détresse" - Jean Jamin, "Shelby Foote, le nom, le sol et le sang" - Jordan County, "Landscape in Narrative" - Paul Carmignani, "Shelby Foote" - Stuart Chapman, "Shelby Foote" - Yves Simoneau, "Shelby Foote, Memphis" - Hervé Belkiri-Deluen, "L'Amour en saison sèche" - Pierre Singer, "Les Cœurs de sable"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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