La rubrique "Articles" regroupe vos histoires BDSM, vos confessions érotiques, vos partages d'expériences SM. Vos publications sur cette sortie de blog collectif peuvent aborder autant les sujets de la soumission, de la domination, du sado-masochisme, de fétichisme, de manière très générale ou en se contentrant très précisément sur certaines des pratiques quu vous connaissez en tant que dominatrice/dominateur ou soumise/soumis. Partager vos récits BDSM, vécus ou fantames est un moyen de partager vos pratiques et envies et à ce titre peut être un excellent moyen de trouver sur le site des partenaires dans vos lecteurs/lectrices. Nous vous rappelons que les histoires et confessions doivent être des écrits personnels. Il est interdit de copier/coller des articles sur d'autres sites pour se les approprier.
Par : le Il y a 14 heure(s)
Elle était à nouveau devant moi. Depuis combien d'années avions-nous cessé de nous voir ? Le malentendu qui nous avait séparés semblait soudain absurde. Tant de petites choses nous égarent. Maintenant je renouais le fil enchanté que j'avais perdu. Elle parlait, je l'écoutais, la vie avait repris sa magie. Sur son visage d'alors sont venus se poser, dans la mémoire de leur amour, son visage ultérieur. Front haut, pommettes hautes, yeux bleu clair, lèvres sensuelles aux courbes régulières. Un beau visage déssiné à traits fins, délicat et féminin. Elle lui avait dit qu'elle l'aimait. "-Juliette, donne-moi deux ans de bonheur. Donne-les-moi, si tu m'aimes". Si tu m'aimes ! Mais le pire n'est pas dans la cruauté des mots, il est dans les images qui font haleter de douleur. Il lui arrivait d'aller jusqu'à la fenêtre et de l'ouvrir pour tenter de respirer mieux. Une sorte de bref répit de l'air, un sauvetage miraculeux. Sa jalousie ne la trompait pas. Il est vrai qu'elle était heureuse et mille fois vivante. Elle ne pouvait pourtant faire que ce bonheur ne se retourne aussitôt contre elle. La pierre aussi chante plus fort quand le sang est à l'aise et le corps enfin reposé. Ce n'est qu'aux moments où elle souffrait qu'elle se sentait sans danger. Il ne lui restait qu'à prendre goût aux larmes. Aussi longtemps et fort qu'elle la flagellait, elle n'était qu'amour pour Juliette. Elle en était là, à cette simple mais ferme conviction. Une femme comme elle ne pouvait pas la faire endurer volontairement. Pas après avoir déjà pris la mesure de cette douleur. Elle ne pouvait y trouver ni plaisir ni intérêt. C'est donc qu'il y avait autre chose. Ce ne pouvait être que l'ultime scénario envisagé, celui qui aurait dû s'imposer en tout premier, n'eût été ce délire qui pousse tout amoureux à se croire le centre du monde de l'autre. Depuis, de Juliette, elle attendait tout mais n'espérait rien, du moins le croyait-elle. Le sujet avait été évacué. Il y aurait toujours cela entre elles. Puisqu'elle l'avait fait une fois, pourquoi n'en serait-elle pas capable à nouveau ? Son esprit et son corps la comblaient, mais elle nourrissait des doutes sur la qualité de son âme. Rien ne démentait en elle une mentalité de froide amante dominatrice. Après tout, leurs deux années de vie commune dans la clandestinité la plus opaque qui soit, non pour cacher mais pour protéger, les avaient fait passer maîtres dans l'art de la dissimulation. Charlotte était bien placée pour savoir que Juliette mentait avec aplomb, et vice versa. Elles s'adaptaient différemment à la déloyauté, et cloisonnaient leur existence avec plus ou moins de réussite. Mais jamais elles n'auraient songé à élever la trahison au rang des beaux arts. Puisqu'elle lui mentait, et par conséquent au reste du monde, Charlotte pouvait supposer qu'elle lui mentait aussi. Juliette avait-elle échafaudé ce scénario pour s'évader de tout et de tous avec une autre. L'amour impose le sacrifice et le privilège de l'être aimé. Il leur fallait se reconquérir, alors tous les matins seraient beaux, les lèvres dessinées en forme de baisers, frémir de la nuque, jusqu'au creux des reins, sentir le désir s'échapper de chaque pore de la peau, la tanner comme un soleil chaud de fin d'après-midi, et la blanchir fraîchement comme un halo de lune, que les draps deviennent dunes, que chaque nuit devienne tempête. L'indifférence prépare admirablement à la passion. Dans l'indifférence, rien ne compte. L'écriture donne une satisfaction, celle de l'amour partagé.      Comme la vie passait vite ! Elle me trouvait jeune, je me sentais vieillir. Comme le temps avait le pouvoir de tout transformer ! La vérité était aussi insaisissable et fragile à détenir que ce rayon de soleil qui folâtrait au milieu des arbres et donnait une lumière si belle, à cette promenade. Dans la passion, rien ne compte non plus, sauf un seul être qui donne son sens à tout. Seul est pur l'élan qui jette alors les corps l'un contre l'autre, les peaux désireuses d'un irrésistible plaisir. Un lit où l'on s'engouffre sous les cieux, un rêve où l'on s'enfouit à deux, des doigts soyeux, un arpège harmonieux. Avait-elle pensé à l'intensité de ces visions d'elles ensemble, à leur féroce précision ? Elle connaissait si bien son corps, Juliette le voyait comme personne ne pouvait le voir. Elle l'avait baigné, séché, frotté, passé au gant de crin. Il arrivait à Charlotte d'hurler comme une bête, quand elle entendait un sifflement dans la pénombre, et ressentait une atroce brûlure par le travers des reins. Juliette la cravachait parfois à toute volée. Elle n'attendait jamais qu'elle se taise et recommençait, en prenant soin de cingler chaque fois ou plus haut ou plus bas que la fois précédente, pour que les traces soient distingues. Elle criait et ses larmes coulaient dans sa bouche ouverte. Refaire sa vie ailleurs, là où on est rien pour personne. Sans aller jusqu'à s'installer à Sydney, combien de fois n'avait-elle pas rêvé à voix haute de vivre dans un quartier de Paris ou une ville de France où elle ne connaîtrait absolument personne. Un lieu au cœur de la cité mais hors du monde. Un de ces Finistères ou Morbihans où elle ne représenterait rien socialement, n'aurait de sens pour personne, ni d'intérêt pour quiconque. Où elle ne serait pas précédée d'aucun de ces signes qui préméditent le jugement, vêtements, coiffure, langage, chat. Une parfaite étrangère jouissant de son anonymat. Ni passé, ni futur, sérénité de l'amnésique sans projet. N'était-ce pas une manière comme une autre de changer de contemporain ? Une fuite hors du monde qui la ferait échapper seule à la clandestinité. À tout ce qu'une double vie peut avoir de pesant, de contraignant, d'irrespirable. Vivre enfin à cœur ouvert. Ce devait être quelque chose comme cela le bonheur. Un lieu commun probablement, tout comme l'aventure intérieure qu'elle avait vécue avec elle. Mais souvent hélas, la vie ressemble à des lieux communs. Les bracelets, les gaines et le silence qui auraient dû l'enchaîner au fond d'elle-même, l'oppresser, l'effrayer, tout au contraire la délivraient d'elle-même. Que serait-il advenu de Charlotte, si la parole lui avait été accordée. Une mécanique perverse fait que le corps s'use durant la brève période d'une maturité dont nul n'ignore qu'elle est un état instable. Rien de plus menacé qu'un fruit mûr. Des mois précèdent cet instant de grâce. Des semaines accomplissent l'épanouissement. Entre ces deux évolutions lentes, le fruit se tient, l'espace d'un jour, à son point de perfection. C'est pourquoi la rencontre de deux corps accomplis est bouleversante. Juliette en était là. Charlotte aimait la retrouver parce que, en elle, elle se retrouvait. De ce qui n'était qu'un grand appartement sans âme, elle en avait fait un refuge à semblance: lumineux, paisible, harmonieux. Les chambres qu'habitèrent des générations de gens sans goût dont la vie morne avait déteint sur les murs, Juliette les avaient meublées de couleurs exactes et de formes harmonieuses. Le baroque engendre souvent la tristesse et le confort l'ennui lorsqu'il se résume à une accumulation de commodité. Chez elle, rien n'offensait ou n'agaçait. C'était un endroit pour états d'âme et étreintes joyeuses.   Elle avait crée chez elle un microclimat privilégié fait d'un confort invisible qui se haussait à la dignité de bien-être et de cette forme supérieure du silence, le calme. Les yeux de Charlotte la voyaient telle qu'elle était. Juliette la dominait mais en réalité, c'est Charlotte qui devait veiller sur elle et la protéger sans cesse de ses frasques, de ses infidélités. Elle ne supportait mal d'être tenue à l'écart. Avec une patience d'entomologiste, elle avait fait l'inventaire du corps de Juliette et souhaitait chaque nuit s'en régaler. Elle s'arrêtait pas sur ce qui, dans le corps, atteignait la perfection. La ligne souple du contour de son visage, du cou très long et de l'attache de ses épaules, cette flexibilité qui fascinait tant Modigliani en peignant sa tendre compagne, Jeanne Hébuterne. Elle regardait naître une lente aurore pâle, qui traînait ses brumes, envahissant les arbres dehors au pied de la grande fenêtre. Les feuilles jaunies tombaient de temps en temps, en tourbillonnant, bien qu'il n'y eût aucun vent. Charlotte avait connu la révélation en pénétrant pour la première fois dans l'appartement de celle qui allait devenir sa Maîtresse et l'amour de sa vie. Elle n'avait ressenti aucune peur, elle si farouche, en découvrant dans une pièce aménagée les martinets pendus aux poutres, les photos en évidence sur la commode de sycomore, comme une provocation défiant son innocence et sa naïveté. Juliette était attentionnée, d'une courtoisie qu'elle n'avait jamais connue avec les jeunes femmes de son âge. Elle était très impressionnée à la vue de tous ces objets initiatiques dont elle ignorait, pour la plupart l'usage, mais desquels elle ne pouvait détacher son regard. Son imagination la transportait soudain dans un univers qu'elle appréhendait sans pouvoir cependant en cerner les subtilités. Ces nobles accessoires de cuir, d'acier ou de latex parlaient d'eux-mêmes. Ce n'était pas sans intention que Juliette lui faisait découvrir ses objets rituels. Eût-elle voulu jouer les instigatrices d'un monde inconnu ? Elle eût pu y trouver une satisfaction.   Assurément, elle ne serait pas déçue et les conséquences iraient bien au-delà de ses espérances. Elle savait qu'elle fuyait plus que tout la banalité. Elle avait pressenti en elle son sauvage et intime masochisme. Les accessoires de la domination peuvent paraître, quand on en ignore les dangers et les douceurs d'un goût douteux. Comment une femme agrégée en lettres classiques, aussi classique d'allure pouvait-elle oser ainsi décorer son cadre de vie d'objets de supplices ? L'exposition de ce matériel chirurgical, pinces, spéculums, anneaux auraient pu la terroriser et l'inciter à fuir. Mais bien au contraire, cet étalage la rassura et provoqua en elle un trouble profond. Juliette agissait telle qu'elle était dans la réalité, directement et sans détours. Elle devrait obéir que Juliette soit présente ou absente car c'était d'elle, et d'elle seule qu'elle dépendrait désormais. Juliette la donnerait pour la reprendre aussitôt, enrichie à ses yeux, comme un objet ordinaire, corps servile et muet. Instinctivement, Charlotte lui faisait confiance, cédant à la curiosité, recommandant son âme à elle. Elle ne marchait plus seule dans la nuit éprouvant un véritable soulagement d'avoir enfin trouver la maîtresse qui la guiderait. Malgré le cuir, l'acier et le latex, elle est restée avec elle ce soir-là. Elle n'a plus quitté l'appartement et elle devenue l'attentive compagne de Juliette. Car, en vérité, si elle avait le goût de l'aventure, si elle recherchait l'inattendu, elle aimait avant tout se faire peur. Le jeu des situations insolites l'excitait et la séduisait. Le danger la grisait, la plongeait dans un état second où tout son être se dédoublait, oubliant ainsi toutes les contraintes dressées par une éducation trop sévère. Ce double jeu lui permettait de libérer certaines pulsions refoulées. De nature réservée, elle n'aurait jamais osé jouer le rôle de l'esclave jusqu'à sa rencontre avec Juliette. La fierté dans sa soumission lui procurait une exaltation proche de la jouissance. Était-ce seulement de ressentir la satisfaction de la femme aimée ? Ou de se livrer sans condition à un tabou social et de le transgresser, avec l'alibi de plaire à son amante, d'agir sur son ordre. Elle apprit à crier haut et fort qu'elle était devenue une putain quand un inconnu la prenait sous les yeux de Juliette. Agir en phase avec son instinct de soumise la faisait infiniment jouir. Étant donné la manière dont sa Maîtresse l'avait livrée, elle aurait pu songer que faire appel à sa pitié, était le meilleur moyen pour qu'elle redoublât de cruauté tant elle prenait plaisir à lui arracher ou à lui faire arracher ces indubitables témoignages de son pouvoir. Ce fut elle qui remarqua la première que le fouet de cuir, sous lequel elle avait d'abord gémi, la marquait beaucoup moins et donc permettait de faire durer la peine et de recommencer parfois presque aussitôt. Elle ne souhaitait pas partir, mais si le supplice était le prix à payer pour que sa Maîtresse continuât à l'aimer, elle espéra seulement qu'elle fût contente qu'elle l'eût subi, et attendit, toute douce et muette, qu'on la ramenât vers elle. Sous le fouet qui la déchirait, elle se perdait dans une délirante absence d'elle-même qui la rendait à l'amour. On s'étonna que Charlotte fût si changée. Elle se tenait plus droite, elle avait le regard plus clair, mais surtout, ce qui frappait était la perfection de son immobilité, et la mesure de ses gestes. Elle se sentait désormais, au cœur d'un rêve que l'on reconnaît et qui recommence.    Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 14 heure(s)
Tout en elle émouvait jusqu'à susciter étrangement une certaine inquiétude. Son regard la laissait pénétrée jusque dans ses failles intimes et ce que cela laissait entrevoir de son désarroi annonçait un destin si sombre qu'elle en devenait poignante. Ils furent trois à choisir cette voie exiguë, à mêler leur foutre dans les entrailles de la jeune femme masquée qui n'était plus qu'un réceptacle béant. Du plafond pendaient des cordes. Le seul objet qui fût au plafond, outre le lustre à la même hauteur que la croix était un gros anneau brillant, où passait une longue chaîne d'acier. On attacha Charlotte par ses poignets, debout les bras écartés, face à l'assemblée, offrant son corps nu, au reflet d'or des flambeaux qui ornaient chaque angle de la cave. Juliette s'approcha, contempla les seins arrogants qui s'offraient à elle et étonnamment avec des gestes plein de délicatesse, dégrafa le harnais, après avoir passé la main sur le ventre, s'assura que son anus était forcé par l'épais rosebud. Un peu de rougeur monta au visage de la jeune femme, tandis qu'une douce chaleur envahissait son intimité. Sa bouche avait gardé les ordures démentes qu'elle aurait voulu hurler, mais ses gestes s'égaraient vers ces folies lubriques. Elle n'était qu'une esclave docile et prête à être immolée. Les yeux de Charlotte regardaient la croix, mais ne virent pas la jeune esclave qui retirait un carré du tapis, libérant un miroir dans lequel étaient creusées, à une distance convenable, de chaque coté, deux encoches en forme de pied. La maîtresse des lieux attira Charlotte au dessus du large miroir que rien n'illuminait. Alors du plafond descendirent les deux cordes sur lesquelles étaient reliées deux bracelets en cuir. Juliette en fixa un à chaque poignet de Charlotte et les cordes s'élevèrent, entraînant les mains de la jeune femme anxieuse; ses bras formaient un angle ouvert au dessus de ses épaules. Les longes s'arrêtèrent de monter, une lueur douce et dorée s'éleva du miroir, illuminant les cuisses de la soumise; ainsi exhibée, face à l'assistance. L'ordre pour elle, était de se montrer obéissante tout au long de la soirée. Juliette examina longuement les seins insolents et posa ses mains sur les globes fermes et de douces caresses les parcoururent. Charlotte ferma les yeux, se laissant griser par le reflet du miroir de l'intimité qu'elle offrait impudiquement aux invités. Alors la maîtresse des lieux prit un martinet au poil soyeux et, doucement, effleura un mamelon d'une lente caresse sur la pointe extrême. Bientôt une sensation délicieuse envahit le corps de Charlotte, parcouru de frissons. Cuisses serrées, elle tordait son bas-ventre que gagnait la jouissance, Juliette suivait, penchée sur le miroir, la danse de la croupe soumise. De profonds soupirs s'échappaient de ses lèvres. Elle se raidit mais en vain. Elle céderait bientôt aux cris et aux larmes.   La jeune femme se taisait. Elle avait conscience que n'importe quel mot l'exposerait au-delà de ce qu'elle aurait voulu. La raison l'emportait. Elle comprit que loin de vouloir l'épargner, on échauffait son corps pour la battre ensuite. Elle regarda son bourreau, mais déjà le visage s'était revêtu d'un masque impassible et les lanières en cuir effleuraient ses seins frémissants. On éloigna ses chevilles pour que ses pieds se placent dans les encoches du miroir au sol. Ainsi écartelée, Charlotte se tint aux cordes tendues. Alors sous l'excitation, elle ne se posséda plus. Ses cuisses frémirent, son ventre se tendit, se recula et les contractions nerveuses, ouvrirent sa vulve au dessus du miroir. Elle était prête à toutes les compromissions pour que Juliette crut enfin à la sincérité de sa totale soumission, à l'acceptation de son abandon. Charlotte râla de jouissance; dans un sursaut, elle referma ses cuisses, mais Juliette la saisit et la remit dans les encoches. Elle s'abandonna et ne refusa pas le spasme qui montait en elle. On emprisonna fermement ses chevilles nues dans deux bracelets scellés au sol pour tenir ses jambes immobiles. De nouveau, Juliette levait le bras, une méthodique flagellation commença. Les coups étaient dosés, mesurés pour ne pas blesser Charlotte qui, les yeux clos, sentait monter en elle une chaleur intense. Sa poitrine était secouée par des coups de plus en plus secs, comme une caresse de feu qui irradiait sa chair. Les seins devenaient de plus en plus marqués. Soudain, Juliette frappa de bas en haut les globes, qui musclés et durs, frémirent à peine et parfois, sous un coup de coté, ils se choquaient entre eux. Puis on la cingla en tout sens de façon à l'entendre hurler et au plus vite. L'orgueil qu'elle mettait à résister ne dura pas longtemps; on l'entendit même supplier qu'on la détachât, qu'on arrêtât juste un seul instant. C'était comme une caresse de feu qui irradiait sa chair, la faisait frissonner tandis que des stries rougeâtres apparaissaient. Elle se tordait avec une telle frénésie pour échapper aux morsures des lanières qu'elle tournoyait presque sur elle même, les bracelets enfermant ses chevilles devenant lâches. Tout comme un pantin, elle s'agitait dans ses entraves. Son ventre se tendait, son sexe contorsionné s'ouvrait, se fermait. Son reflet dans le miroir attirait le regard lubrique des invités. Alors la maîtresse des lieux la frappa encore plus fort et dès cet instant, les coups ne s'égarèrent plus, sinon délibérément. Une chaleur intense inonda la poitrine de Charlotte comme une boule de feu. Ses seins, plus violemment heurtés, se choquèrent alors dans un bruit mat, les lanières s'entouraient autour d'eux, giflaient la chair, écrasaient les pointes en cinglant les aréoles. Elle pourrait bien crier pendant cinq minutes, en comptant les coups.    Elle reconnut et bénit cette chaleur qui lui montait aux joues, cette ignominieuse rougeur qui lui rappelait les plages de l'enfance. Elle imaginait le spectacle qu'elle offrait à son tour. Visage fermé et tendu. Elle était comme toutes les autres Maîtresses: que sa soumise fût là, et la vie avait un sens. C'était ça aussi le bonheur. Juliette cherchait moins à manifester son pouvoir qu'à établir entre elle et Charlotte une complicité. Sa force était de ne pas se prendre pour ce qu'elle n'était pas: un artiste, ou l'égal d'un créateur. Elle assouvissait seulement ses instincts les plus vils. La Maîtresse de la jeune femme, après trois derniers coups, cessa de la flageller pour écarter ses cuisses. Elle plongea ses doigts humides dans l'intimité moite, constatant non sans fierté, que la soumise avait réellement joui. Les portant à sa bouche après, elle les lècha longtemps entre ses lèvres, se délectant de l'éjaculat mêlé à la cyprine. L'éclairage volontairement pauvre, la majesté des lieux, leur odeur de cave composaient une atmosphère étrange, hors du temps et de l'espace. Les invités l'observaient tous attentivement et commentaient chaque fois que la main qui la tenait, la fouillait, revenait, de plus en plus profondément, à la fois dans son ventre et dans ses reins qui s'enflammèrent. Le silence tomba; seuls s'élevaient de l'assemblée, les soupirs profonds de la suppliciée, et les gémissements des femmes masquées se donnant aux hommes. On la détacha pour la conduire sur le lit en fer forgé qui trônait en autel au centre de la salle. La maîtresse des lieux fit alors venir un esclave mâle endurant et bien bâti, dont elle s'était assurée par une longue privation à toute satisfaction, de sa capacité à se raidir, avant d'être forcé à répandre son foutre là où elle exigerait qu'il le fut, avec la préférence qu'elle lui connaissait à toujours choisir l'orifice le plus étroit, commun aux hommes. Elle lui ordonna de rejoindre Charlotte. Elle trouva un coussin, y appuyait ses mains les bras tendus, les reins offerts. Alors, avec une angoisse folle, elle sentit derrière elle, un autre homme qui quitta l'assemblée pour rejoindre l'estrade. En quelques secondes, il lui lia les mains derrière le dos. Nue et écartelée, son sexe et ses intimités béants s'offraient à la vue des deux autres dont elle sentait le souffle chaud frôler son dos. Elle voulut crier, mais la peur la paralysait. L'invité lui malaxait les seins, pressant les pointes avec force. Des doigts s'infiltrèrent entre ses fesses, forcèrent l'étroit pertuis de ses entrailles. Le sexe de l'esclave, nu et harnaché, était encagé dans une poche faite de lanières cloutées. Un trouble mélangé de honte, de volupté, de rébellion et d'impuissance à la fois la saisit. Cherchant le regard de l'invité, mais celui-ci, les yeux fixés sur l'anus, ne relevait pas les paupières jusqu'au visage de Charlotte. Il força brusquement ses reins avec son doigt en la pénétrant avec violence. Surprise par la douleur, elle tenta d'échapper à l'index qui continuait à vouloir s'insinuer en elle. Elle se cambra de toutes ses forces. Le doigt se retira aussi brutalement qu'il était entré et vint se promener sur ses lèvres, qui furent écartées et ouvertes pour que sa bouche fût imprégnée du goût âcre de sa cavité. Obéissant à la maîtresse des lieux, l'esclave mâle ôta le rosebud anal qui dilatait déjà l'anneau de chair de Charlotte pour le substituer par de plus épais afin de l'élargir davantage. Un sourd gémissement marqua l'écartèlement de l'étroite voie, souillée par un braquement menaçant et oblong. Fesses tendues, bouche tordue par la jouissance impérieuse, elle râlait doucement, goûtant avec ferveur le cruel supplice raffiné. Mais le gode, plus gros encore, distendit la chair, tandis que la main de l'homme appuyait à peine pour faire pénétrer totalement le phallus en elle. Et un autre prit la place dans la gaine gluante et chaude, distendue mais docile et souple. Les larmes aux yeux, on l'entendit supplier: "Plus profond !"    Chaque séance représentait une conquête. Elle conservait de ces instants, une confiance dans la prédestination qui y avait alors présidé.La maîtresse des lieux posait nonchalamment une main sur la hanche, le bras en équerre, pose si féminine, affectée chez tant d'autres, à laquelle elle seule conférait un naturel, une élégance, une légèreté proche de l'apesanteur. Elle fanait les femmes qui l'avaient précédée et discréditait celles qui pourraient se présenter. En réalité, touts ses pensées allaient vers sa prochaine victime. Les doigts de l'homme ensserraient la nuque de Charlotte pour s'y croiser, s'y arrimer et soudain la queue factice lui traversa les reins. Elle aurait voulu s'ouvrir davantage, l'engloutir totalement, le garder au fond d'elle. L'anus plissé disparaissait derrière le renflement émergeant au milieu de l'olisbos. Mais le gode saillant était énorme et noueux, zébré de veines saillantes. L'homme poussa avec force, avec un intense bruit de succion, tandis que les sphincters s'ouvraient et se fermaient aspirant l'olisbos sous les regards lubriques des invités. Sa croupe s'infléchit, l'anus résista un peu tandis que Juliette sentait une souffrance sourde monter dans ses reins, puis la voie céda. Il lui sembla que ses muscles se déchiraient, que son cul s'emplissait totalement. La bouche ouverte, un râle s'arrêta au fond de sa gorge, les yeux hagards, elle demeura tendue, haletante, puis il y eut un cri, suivi d'un sursaut de mouvements convulsifs, le gode énorme fut aspiré. Elle s'affaissa sur le coté, les doigts crispés sur le matelas. Pour la maîtresse des lieux, le jeu avait assez duré. Elle ordonna à l'esclave mâle d'ôter la cage de cuir qui emprisonnait son sexe. Libéré, le membre monstrueux se tendit aussitôt. Non sans impatience, il lâcha le factice. Sur un signe, tous les invités se levèrent en silence et vinrent en demi-cercle, autour du lit érigé en autel, pour contempler le spectacle. Le gland affleura, puis le membre tout entier s'enfonça, et l'étalon sodomisa Charlotte. Un bruissement gras s'éleva, silencieuse, elle se laissa enculer et nul ne songea dans l'assemblée à faire cesser son sacrifice. Il se retint une dizaine de minutes avant de se libérer en longues saccades dans les entrailles de la suppliciée. L'homme qui les avait rejoint ne tarda pas à le remplacer. Il la plaqua sur le dos et écarta ses reins afin qu'un autre puisse s'introduire simultanément en elle, glissant dans le sperme. Ce fut une dizaine d'hommes qui se succédèrent, remontant et frappant au fond de la gaine de ses reins. Pour Charlotte, la douleur ressentie lors de la double pénétration se transforma en jouissance. Le corps marqué par de longues estafilades, elle avait gémi sous les coups féroces de Juliette comme jamais sa Maîtresse ne l'avait fait gémir, crié sous les membres des invités, comme jamais elle avait crié. Elle devait être soumise et les accueillir avec le même respect avec lequel elle vénérait Juliette de M. Elle était là dans la soirée pour servir de réceptacle à la semence des hommes, qu'elle devait toujours recevoir par tous les orifices prévus par la nature, sans jamais protester ni trahir un quelconque sentiment, comme un objet muet. Lorsque tous les invités furent repus, on la conduisit dans sa cellule et on l’étendit sur un lit de fer. Viciée de sperme et de sueur, le corps lacéré, on lui donna un bain. Pour Juliette, elle n'était plus qu'un simple détail, alors le sourire et le regard qu'elle lui adressa lui parut d'une tendresse aussi discrète qu'inédite. Achever la soirée pour sa Maîtresse était une perspective convenable, à condition qu'elle en fouetta une autre. La scène avait quelque chose de fantomatique car on eût dit des voix sans bouche.    Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir. 
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Par : le Il y a 14 heure(s)
"En sortant de l'avion, je me suis découvert tout jeune. J'avais envie de m'étendre dans l'herbe et de bâiller de toutes mes forces ce qui est bien agréable et de m'étirer ce qui l'est aussi. Mes rêves les plus indécis, ce soleil qui les favorisait, les faisait éclore. J'avais mille raisons d'être heureux. Les cochers de fiacres aussi. Les cireurs de souliers aussi qui les fignolaient, les caressaient et riaient alors quand c'était fini. Quel jour plein de promesses. Quelle richesse de vivre aujourd'hui. Vous n'imaginez pas la douceur d'une descente quand on a plus à craindre ni la panne, ni la brume, ni ces nuages bas refermés sous vous sur les montagnes au-dessous desquels s'est l'éternité. Le moteur peut lâcher, on s'en moque, on est sûr d'atteindre ce rectangle vert. Je m'appuie bien au dossier et pilote l'avion à la note du vent dans les câbles. Si je pique, elle monte. Si je la retiens trop elle meurt doucement. Puis alors, les dernières maisons, les derniers arbres lâchés, envolés en arrière: l'atterrissage. C'est délicieux d'atterrir. Ensuite, on s'ennuie. On a pas de lettres. Je vous en veux de tout mon cœur, chère Rinette, parce que vous êtes une vieille amie. "Les siens l'appelaient "le roi-soleil" à cause de sa blondeur. Mais n'était-ce pas consacrer aussi un rayonnement qui les subjuguait, royauté naturelle dont le cercle de famille formait alors spontanément la cour ? Ses condisciples du collège Sainte-Croix le surnommèrent "Pique-la-lune", à cause de son nez retroussé, peut-être aussi d'une propension à la rêverie, voire d'une humeur changeante. Mais à cause d'autre chose encore qu'ils annonçaient sans le savoir et qui n'était rien de moins qu'une vocation. Les Maures décerneront au chef de poste de Cap Juby le titre de "Seigneur des sables", à cause d'un courage, d'un esprit chevaleresque, d'une courtoisie qui leur imposeront. Mais comment se seraient-ils doutés qu'ils prophétisaient, que si mérité qu'il fut dans le présent, le titre seigneurial conviendrait mieux encore dans l'avenir, quand cette image de prince du désert aurait été modelés par l'écrivain de "Citadelle" à son intime ressemblance ? Ou à l'une de ses ressemblances ? Aux environs de midi en ce dernier jour de juillet 1944, la Riviera jouissait, au plus fort de l'été, d'un ciel sans nuage qui s'étendait au-dessus d'une mer d'azur jusqu'aux rivages de la Corse. Le sud de la France attendait la fin d'une paix trompeuse. Les troupes alliées s'apprêtaient alors à traverser la Méditerranée pour libérer la Provence de l'occupation allemande. Ce temps magnifique était une bénédiction avant la bataille, comme un ultime cadeau pour tous, hormis pour un aviateur solitaire rentrant en Corse après une mission de reconnaissance le long de la vallée du Rhône. Les bulletins météo permettaient au pilote de compter, en arrivant de la côte, sur une couverture nuageuse susceptible de le soustraire à l'observation des chasseurs allemands. Contrairement aux prévisions, le ciel se prêtait parfaitement à une attaque aérienne. L’aviateur solitaire était  Antoine de Saint-Exupéry. En plus de vingt ans de vol, il avait été victime de plusieurs accidents et leurs conséquences pouvaient donner un avantage inespéré à un éventuel attaquant. À cause de sa forte corpulence, sanglé dans une combinaison volumineuse, il s’accommodait avec peine de l’espace restreint de la cabine de pilotage. Il ne pouvait, sans réveiller la douleur de ses anciennes blessures, se retourner pour guetter l’apparition de l’ennemi. Pour la même raison, il lui était impossible d’utiliser un parachute. L’avion ne disposant d’aucune arme, en cas de danger, Saint-Exupéry n’avait d’autre choix que de tirer le maximum des capacités exceptionnelles de vitesse et d’altitude de son P-38 Lightning ou de sombrer avec lui. Quelques minutes après midi, la silhouette caractéristique du Lightning avec son double empennage surgit alors à l’ouest de Nice. L’appareil volait très bas, il vira vers la mer et disparut au delà du littoral. Les derniers moments de Saint-Exupéry ont été reconstitués à partir de témoignages visuels et de rapports militaires allemands et français qui concordent sur un point essentiel. Il se trouvait alors légèrement en dehors de son plan de vol et au-dessous de l’altitude de sécurité de six mille mètres avant de s’abîmer en mer. La simulation informatique de l’accident, à partir des pièces déformées de l'épave retrouvée, montre un piqué dans l'eau, presque à la verticale et à grande vitesse. Panne technique, malaise du pilote, attaque aérienne ou autre: la cause du piqué n'est pas de nos jours éclaircie.    "Le véritable voyage, ce n'est pas de parcourir le désert ou de franchir de grandes distances sous-marines, c'est de parvenir en un point exceptionnel où la saveur de l'instant baigne tous les contours de la vie intérieure. Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas tes hommes et femmes pour leur donner des ordres, pour expliquer chaque détail, pour leur dire où trouver chaque chose. Si tu veux construire un bateau, fais alors naître dans le cœur de tes hommes et femmes le désir de la mer." Après la guerre, Marie de Saint-Exupéry, la mère d’Antoine, répéta souvent avoir, ce jour-là, entendu un avion survoler sa maison de Cabris et savoir d’instinct qu’il s’agissait de son fils. Si une action ennemie fut la cause de la disparition de Saint-Exupéry on peut supposer qu’il paya de sa vie son abandon à une irrésistible nostalgie dont il avait fait le thème de ses livres. Sa mission de reconnaissance photographique de la vallée du Rhône avait commencé à Bastia, au nord de la Corse, ce lundi trente-et-un juillet à 8 h 45. Elle l’avait conduit à l’est de Lyon, à soixante kilomètres du château familial de Saint-Maurice-de-Rémens qui avait abrité la période la plus heureuse de sa jeunesse. Il avait parcouru cette région tant de fois avant la guerre, en voiture, en train ou en avion, que chaque pouce de terrain jusqu’à la côte méditerranéenne lui était alors familier. Après un vol d’observation similaire effectué le vingt-neuf juin, Saint-Exupéry s’était fait rappeler à l’ordre pour déviation de sa route après avoir survolé le lac d’Annecy, une région qui lui rappelait son enfance. Antoine de Saint-Exupéry avait quarante-quatre ans quand son avion s’écrasa en mer. Sa réputation d’écrivain était parfaitement établie, même s’il n’avait publié que cinq brefs ouvrages dont le total du texte français n’excédait pas le millier de pages. La célébrité qu’il connut de son vivant n’avait cependant rien de comparable à son immense popularité posthume. Il devait ainsi ignorer que son récit le plus connu, "Le Petit Prince", paru un an avant sa mort, allait devenir l’une des œuvres, sinon l’œuvre française la plus traduite en plus de quatre-vingts langues. Cette fable pour enfants figure encore, en compagnie de deux autres de ses livres, "Vol de nuit" et "Terre des hommes", parmi la liste des dix ouvrages français les plus lus du siècle. Tous les livres édités de son vivant, y compris "Courrier Sud" et "Pilote de guerre", lui furent inspirés par ses expériences de pilote, dans l’aviation civile ou au cours de la bataille de France. L’ensemble de ses écrits témoigne d’une étonnante diversité. Seuls les deux premiers ouvrages de Saint-Exupéry, "Courrier Sud" et "Vol de nuit", sont des romans, mais les trois autres ne se classent dans aucune catégorie identifiable. Il est trop simpliste de qualifier "Terre des hommes "de récit de voyage, "Pilote de guerre" de souvenirs de combat, ou de faire du "Petit Prince" un conte pour enfants. Chacun d’entre eux contient des thèmes philosophiques et moraux qu’il avait alors l’intention de développer dans son dernier livre, "Citadelle", florilège inachevé de paraboles publié après sa mort à partir de notes. La vie aventureuse de Saint-Exupéry et ses observations éthiques ou mystiques prennent une telle place dans ses livres, que l’une des principales qualités de son œuvre, la limpidité de l’écriture, est souvent minimisée ou passe pour une évidence.   "L’avenir, tu n’as pas à le prévoir, mais à le permettre. Il est bien plus difficile de se juger soi-même que de juger autrui. Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j’habiterai dans l’une d’elles, puisque je rirai dans l’une d’elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire. C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui rend ta rose importante". C’était en effet tout simplement un écrivain d’exception, fasciné, au plan professionnel et esthétique, par l’usage, la richesse de la langue écrite. L'auteur qu’il admirait le plus était Blaise Pascal. En quête d’une perfection comparable à celle de l’écrivain philosophe, Saint-Exupéry suivait un processus laborieux de révision et de réécriture qui réduisait des deux tiers ses manuscrits originaux. Rembrandt peint toujours le même tableau. Les sujets diffèrent. Le sentiment directeur, le rapport des puissances exprimées restent constants. De tout caractère authentique nous retrouvons ainsi le style à travers les stades successifs de son évolution. Saint-Exupéry est de ceux-là. Il écrit toujours le même livre. Sa pensée progresse, certaines branches sont alors tranchées, d’autres s’augmentent de ramures nouvelles, mais la racine est une. Rien dans le dernier livre ne contredit le premier. Si les directives de sa pensée restent semblables, ses modes d’expression changent. Il appelle dans "Terre des hommes". Dans "Pilote de guerre", il récite son credo. Dans "Citadelle", sa somme inachevée, il médite sur la civilisation. Le jeune Saint-Exupéry étouffe dans un bureau commercial, à lire des comptes d’exploitation. Dès le jour où, serrant la main de Didier Daurat, il va s’engager à la Société Latécoère, il pourra, grâce à son outil, l’avion, se mesurer avec l’obstacle, et sa vocation sera délivrée. "Camarades, mes camarades, je vous prends à témoin: quand nous sommes-nous sentis heureux ?" "Courrier Sud" (1928) nous le montre à une époque de mue. Il a poussé définitivement la petite porte verte près du mur croulant chargé de lierre, il a franchi, les yeux pleins de larmes, le premier amour, et le voilà absorbé par une rude vie d’homme qui, à son premier retour, le rend étranger à sa ville. Aucun livre ne révèle mieux que "Le Petit Prince" les dilemmes intérieurs de Saint-Exupéry. II évoque une période de profonde mélancolie, lorsqu’il doutait de ses capacités personnelles à mener à bien l’entreprise la plus difficile de sa vie d’adulte: son mariage. Cette fable ésotérique était en grande partie une lettre d’amour à sa femme, Consuelo, alors que leur union souffrait alors d’une excessive exigence affective, de part et d’autre, compliquée d’infidélités. Il n’y a rien de très mystérieux dans les raisons qui amenèrent Saint-Exupéry à décrire sous la forme d’un conte pour enfants sa relation avec Consuelo. La rose du "Petit Prince",c’est elle, le livre est un aveu que leurs destinées étaient irrévocablement liées par les peines et les joies partagées. Saint-Exupéry ne cachait pas sa défiance à l'égard des "gens de lettres" qui pensent plus qu'ils n'agissent, et qui, malgré leur habileté ou leur talent, se laissent prendre au piège des belles phrases, bien balancées, truffées de mots rares ou d'expressions recherchées, mais sans grande signification. Il méprisait ces auteurs qui s'enferment dans leur bibliothèque pour y dénicher, comme dans un "magasin d'accessoires", telle formule ou telle idée peu connue qu'ils feront leur, et se moquait de ces prétendues autorités littéraires qui préfèrent le clinquant et l'insolite au naturel, ou qui font trop souvent étalage de leur culture avec tant d'impudeur. Pour lui, "écrire est une conséquence".   "On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux. Mais si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde. Les étoiles sont éclairées pourque chacun puisse un jour retrouver la sienne". "Avant d'écrire, il faut vivre". C'est alors rendre compte d'une attitude intérieure vis-à-vis de l'univers, et créer un rythme de vie, une manière d'être qui soit aussi fidèle que possible au principe générateur qui l'inspire. Toutefois avant d'écrire, il faut vivre, "apprendre à voir", en somme acquérir une certaine expérience du monde qui vous donne le droit de témoigner. Il tenait la littérature pour un "instrument decivilisation". Grâce à elle, et aux autres formes d'activité artistique, le monde n'est pas fait d'oubli. Les hommes peuvent y retrouver le signe de la permanence de l'homme, quand ils ne le découvrent pas en eux-mêmes, et en tirer un enseignement moral des plus profitables. Mais si la littérature est composée de monuments transmettant à la postérité le souvenir d'exploits mémorables, de conflits d'idées et de sentiments particulièrement significatifs, si elle définit le style ou l'esprit propre à chaque siècle, si elle est en quelque sorte ce qu'il y a de plus vivant et de plus fertile dans l'histoire, elle n'a de sens qu'à travers les préoccupations essentielles de ceux qui n'ont cessé de contribuer à lui assurer une pérennité fondamentale. Saint-Exupéry savait le poids de la responsabilité qu'endosse l'écrivain lorsqu'il commence à manier des idées comme des armes. Un écart de langage peut être aussi meurtrier qu'une erreur de tir. C'est pourquoi l'auteur de "Citadelle" a voulu payer de sa personne pour que chacun de ses propos ait un contenu vécu, et que ses mots ne trahissent pas la réalité des faits qu'il nous décrit. D'une probité intellectuelle vraiment exceptionnelle, il désirait que sa vie garantît la valeur de son message, et que, de ses confrontations avec la mort, naquît un langage qui ne trompe pas. "N'oublie pas que ta phrase est un acte". Il semble qu'il entende par démarche cette volonté de réaliser quelque chose de qualité qui pousse l'homme à mettre constamment en jeu le meilleur de lui-même. Nous avons vu quel était son style de vie, quelle rigueur et quelle abnégation il supposait, et à quelle élévation morale il conduisait. Sur le plan littéraire on retrouvera un style identique qui traduit à merveille cette abondance de sentiments contradictoires et cet étonnant besoin de pureté qui donnent à l'œuvre de Saint-Exupéry un ton à la fois bouleversant et rassurant. Quand on lit ses livres,on a l'impression qu'il rédigeait avec une extrême facilité, que son style coulait de source. Sans doute noircissait-il rapidement des dizaines de pages, lorsqu'il était alors en plein état d'excitation cérébrale, mais ce premier jet qu'il appelait "la gangue" était loin de la forme définitive qu'il devait donner à ses ouvrages. Saint-Exupéry œuvrait en poète, et c'est à ce titre qu'il se permettait quelques licences grammaticales et des tours elliptiques. Il n'en demeure pas moins que sa prose épurée à l'extrême est l'une des plus belles de notre époque, et l'une des plus classiques.   "Faites que le rêve dévore votre vie afin que la vie ne dévore pas votre rêve. Toutes les grandes personnes ont d'abord été des enfants. Mais peu d'entre elles s'en souviennent. Bien sûr, dit le renard. Tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde. Les grandes personnes ne comprennent jamais rien toutes seules, et c'est fatiguant, pour les enfants, de toujours et toujours leur donner des explications". On observe une curieuse évolution dans le style de Saint-Exupéry. Du style purement narratif de ses deux romans "Courrier-Sud" et "Vol de Nuit" au ton confidentiel du "Petit Prince"et à la forme biblique de "Citadelle", Saint-Exupéry s'est évertué à résoudre le problème de l'efficacité du langage. Faut-il frapper l'imagination des lecteurs, les émouvoir, les convaincre, ou bien faut-il les entraîner insensiblement à méditer sur leur condition ? Dans le premier cas, c'est très certainement le style incisif du reportage qui forcera l'attention du lecteur moyen. Dans le second, c'est plutôt le ton de l'essai ou du poème qui l'incitera à la réflexion. Saint-Exupéry excellait dans le genre reportage. Il suffit de relire les articles qu'il envoya d'Espagne ou d'U.R.S.S. pour s'en persuader. Mais il était aussi doué pour la littérature proprement dite. Ce qui lui permit de mêler les genres avec un rare bonheur. D'ailleurs ses livres peuvent se classer en trois catégories: ceux qui sont inspirés par une volonté de témoigner, qui ont l'aspect de remarquables reportages, comme "Courrier-Sud", "Vol de Nuit", ceux où le témoignage et le récit offrent des prétextes à commentaires plus ou moins philosophiques, comme "Terre des Hommes", "Pilote de Guerre" et "Lettre à un Otage", enfin ceux dont le caractère allégorique sert les intentions didactiques de l'auteur, comme "Le Petit Prince" et "Citadelle". Le succès que remportèrent tous les livres de Saint-Exupéry, excepté "Citadelle", tant en France qu'à l'étranger, prouve bien qu'il était parvenu adécouvrir un langage efficace. Il serait vain de vanter une fois de plus les qualités de ces ouvrages, notamment "Vol de Nuit" et "Terre des Hommes" qui lui valurent une gloire mondiale, l'estime des écrivains les plus renommés, ouvrages que Saint-Exupéry considérait comme des "exercices" en comparaison de l'immense œuvre qu'il avait entrepris d'écrire, son "poème" "Citadelle". "Citadelle" est un livre inachevé. Saint-Exupéry l'avait en partie dicté au dictaphone, en partie écrit à la main. Il est mort avant d'avoir eu le temps de le "décanter". Il est donc difficile de savoir quelle forme définitive il lui eût donnée. Il est vraisemblable qu'il l'aurait réduit dans d'importantes proportions, peut-être d'un tiers. Avec son dernier livre, on a le sentiment que Saint-Exupéry nous a livré tout son être, sans retenue, comme s'il attendait du lecteur une confiance et une compréhension absolues. Il n'avait plus à redouter l'opinion de ses camarades. Il pouvait être finalement lui-même, tel qu'il rêvait de l'être adolescent.   "La perfection est atteinte non pas lorsqu'il n'y a plus rien à ajouter, mais lorsqu'il n'y a plus rien à retirer. Celui qui diffère de moi loin de me léser m'enrichit. J’ai toujours aimé le désert. On s’assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n’entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence. Les hommes n'ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis. On risque de pleurer un peu si l'on s'est laissé apprivoiser. J'ai vu la flamme de la liberté faire resplendir les hommes, et la tyrannie les abrutir". Si l'on veut se représenter Antoine de Saint-Exupéry enfant, il faut l'imaginer à travers "Le Petit Prince", blond et bouclé, découvrant le monde avec émerveillement, heureux d'explorer le domaine que possède sa famille à Saint-Maurice-de-Rémens, dans l'Ain. Un garçon turbulent, malicieux, plein de vie, intelligent, sensible, pas toujours réfléchi, mais sérieux quand il parle de ses recherches et de ses projets d'avenir, rêveur et fantaisiste, épris d'une liberté qui admet la contrainte de l'éducation et du travail. Dès l'âge de raison, il écrit ses premiers poèmes, se créant un univers à sa mesure, et il consacre déjà une partie de ses loisirs à inventer de nouveaux moyens de locomotion, telle une bicyclette à voiles. Il est doué d'une singulière puissance de concentration qui lui sera d'un grand secours dans sa carrière de pilote. Poète dans l'âme, magicien, diplomate, il est l'apôtre, le chevalier du monde moderne, et surtout le conquérant de l'homme. Adulte, il apparaît non pas comme une "grande personne" jalouse de ses mérites et assurée de son importance, mais comme un adolescent qui a atteint avant l'âge une parfaite maturité de pensée, à la fois enthousiaste et songeur, véhément et généreux. Sa stature impressionne (1m84). De larges épaules au milieu desquelles trône une tête massive, presque ronde, font évoquer quelque rocher de la côte bretonne, défiant les tempêtes. Son regard perçant, parfois amusé ou ironique, qu'éclaire la flamme d'une intelligence toujours en éveil, et où l'on devine une franchise assez brutale, mais affectueuse, inspire aussitôt à ceux qui l'approchent une confiance sans limite. Peu expansif quand on essaie de le faire parler de lui, il ne se livrait à des confidences qu'avec les rares amis dont il était sûr. Entier dans ses jugements, il n'aime pas qu'on le contredise, même si les objections qu'on lui oppose sont fondées. Il veut avoir ainsi le privilège de résoudre lui-même les contradictions décelées dans un raisonnement qu'il a pourtant longuement médité. Mais il n'y a pas d'être qui ait une noblesse de cœur comparable à la sienne. Sa fidélité en amitié, sa bonté, sa probité sont vraiment exemplaires. Tous ceux qui ont entretenu des rapports avec lui, aussi brefs qu'ils aient été, savent le pouvoir de séduction qu'il exerçait sur son entourage. Il empruntait de l'argent à un ami pour l'inviter à dîner.    "Si tu veux comprendre le bonheur, il faut l'entendre comme récompense et non comme but. Il faut bien que je supporte deux ou trois chenilles si je veux connaître les papillons. Vivre, c'est naître lentement. Il serait un peu trop aisé d'emprunter des âmes toutes faites ! Nous n'héritons pas de la terre de nos parents, nous l'empruntons à nos enfants". Ses qualités d'homme sont donc exceptionnelles. Quelle était sa valeur en tant que pilote ? Quelques biographes rappellent ses distractions et son audacieuse fantaisie lors de certains atterrissages ou décollages, mais ses camarades aviateurs ont toujours reconnu son habileté, sa ténacité, la précision et la rapidité de ses réflexes, et sa remarquable présence d'esprit dans les "coups durs". Quelle image nous reste-t-il de cet homme qui lutta pour le ciel et pour la terre ? S'il est entré dans l'histoire en guerrier vainqueur de tout litige, n'appartient-il pas déjà à la légende, tel un infatigable messager de paix voguant sur le navire qui "ramène au vrai ceux que le faux repoussa" ? Sans doute, mais la permanence de son œuvre fait surtout qu'il est de notre temps, plus présent que jamais, aussi jeune qu'il y a vingt ans, bien qu'il n'ait jamais cessé de croître, et l'héritage qu'il laisse aux hommes est en soi plus précieux que la somme des souvenirs qui s'y rattachent directement. Saint-Exupéry n'est pas un auteur à thèse. Sa pensée n'est jamais altérée par ce souci de la démonstration si chère aux logiciens. Pour lui, la vérité d'une chose ne se prouve pas: elle échappe au premier contrôle du raisonnement, et n'est saisie qu'à l'aide d'un jeu d'approximations successives et de ressemblances de plus en plus proches. Non qu'il n'y ait de vérités que comparées, mais plutôt parce que chaque chose dépend d'une autre, obéit à des lois d'ensemble, participe à une organisation de structures qu'il faut considérer in globo, et n'a d'efficacité que si elle s'impose à nous dans toute son unité. Ainsi, ce que Saint-Exupéry retiendra de nombreuses propositions philosophiques sur la soumission du particulier à l'universel, sur la transcendance et le devenir de l'être, sur tout ce qui peut donner un sens au bien et au mal, à l'existence et à son contraire, prendra aussitôt la forme d'une évidence. C'est pourquoi l'on ne doit pas s'étonner si l'écrivain procède presque uniquement par affirmations. D'ailleurs, sa vie n'a-t-elle pas été l'illustration d'une de ses plus belles assertions:la primauté de l'homme sur l'individu ? "Je combattrai pour lui, contre ses ennemis, et aussi contre moi-même".   "Ceux-là qui n'échangent rien, ne deviennent rien ! Et si l'on peut te prendre ce que tu possèdes, qui peut teprendre ce que tu donnes ? Le soleil a tant fait l'amour à la mer qu'ils ont fini par enfanter la Corse. Va revoir les roses. Tu comprendras que la tienne est unique au monde". Saint-Exupéry se méfiait des prétextes à faire de la littérature. Il a toujours lutté contre cette maladie de l'écrivain qui s'efforce d'enjoliver un récit par de savantes évocations stimulant l'imagination du lecteur, mais trahissant l'authenticité des faits sous le couvert d'histoires vraisemblables. Ainsi, dans un des passages de "Pilote de Guerre", il compare alors le nuage de condensation qui s'étire derrière son avion en plein vol à une robe à traîne d'étoiles de glace. L'image est valable en soi puisqu'il l'a inventée sans dégoût. Mais aussitôt il se reprend, mortifié d'avoir cédé a la tentation d'une poésie de pacotille. C'était faux à vomir. Voilà comment il dénonce la pose. Il éprouve une véritable aversion pour tout ce qui est attitude. Lui qui a si souvent côtoyé la mort ne se demande pas comment on doit se comporter devant elle. Chaque fois qu'il la rencontrera sur son chemin, il ne pensera pas à elle, mais à la nouvelle expérience qui peut l'enrichir et à la signification existentielle qu'il faut lui donner. C'est cet attachement à la vie qui étonne chez un être qui a choisi de ne s'en soucier que dans la mesure où elle est partage et amour, grandeur et misère. Qu'il se penche sur le mystère du monde, qu'il médite sur la corruption d'un peuple, qu'il veuille bousculer les événements en y prenant une part active, et forcer l'histoire en lui appliquant des lois qu'elle ignore, il poursuit la conquête de l'homme dans l'universalité de sa conscience, l'homme étant celui qui porte en soi plus grand que lui. La figure de Saint-Exupéry semble correspondre étrangement à sa définition de l'homme. Et c'est justement cette présence en lui de quelque chose de supérieur à sa personne qui lui a permis de concevoir une éthique fondée sur le respect et la ferveur. Faire un choix dans l'œuvre de Saint-Exupéry est bien arbitraire. Quoique chacun de ses ouvrages ait sa signification propre, les thèmes qui y sont développés sont liés entre eux avec tant de force qu'il semble impossible, au premier abord, de les analyser séparément. Mais ce serait une erreur de ne pas les considérer dans le cadre d'une évolution spirituelle où l'on observe les différents moments d'une progression ascendante vers un but déterminé. Chez Saint-Exupéry chaque idée correspond à un besoin d'élévation comparable à cette faim de lumière. Son outil sera l'avion, son arme l'amour. Si l'écrivain a délibérément opté pour l'action,c'est qu'il avait la ferme conviction que l'homme, pour s'affirmer, devait livrer un combat dont l'issue pouvait lui être fatale. Dans l'homme il y a toujours l'individu qui domine, cette part de soi-même qui refuse d'adhérer à la communauté, qui se rebelle quand on lui impose des règles lésant ses intérêts et limitant ses ambitions.   "Si vous dites aux grandes personnes: "J'ai vu une belle maison en briques roses, avec des géraniums aux fenêtres et des colombes sur le toit", elles ne parviennent pas à s'imaginer cette maison. Il faut leur dire: "J'a ivu une maison de cent mille francs." Alors elles s'écrient: "Comme c'est joli!" Saint-Exupéry rejette le culte de l'individu, car il ne mène qu'à la déchéance, la branche étant incapable de vivre une fois détachée de l'arbre ou privée de sa sève. L'homme est constamment menacé de dégénérescence s'il ne se délivre pas de ce double encombrant et nuisible. Notre première tâche sera donc d'anéantir en nous tout ce qui favorise notre prédisposition à l'égoïsme. Le mal est en nous, et il ne se déclare pas toujours au moment où il est encore temps de le guérir. Il faut le prévenir. Saint-Exupéry nous propose comme remède infaillible l'action qui poussera l'individu à régner sur soi-même. La valeur de chacune de nos démarches sera proportionnelle à l'effort que nous aurons à faire pour sortir de nous-mêmes. Ainsi agir, c'est aller au devant de quelque chose, lutter contre des forces adverses, vaincre une résistance, mais c'est également s'oublier, s'offrir sans restriction, s'engager du meilleur cœur dans une quête de pureté que rien ne pourra ternir. On devient alors invulnérable, comme cet équipage de vainqueurs ramenés de la défaite dont il nous retrace l'épopée dans "Pilote de Guerre". "Courrier-Sud" annonce déjà cette conception de l'action, mais elle n'y figure qu'à l'état d'ébauche. Bien que l'auteur ait adopté pour ce livre la forme romancée, l'expérience qui y est relatée ne sert pas de nœud à une intrigue. C'est le contact de l'homme avec sa terre qui importe ici. La découverte d'un monde nouveau, fait d'espoir et de solitude. L'aviateur reconnaît son monde, lancé dans un espace dont il meuble les dimensions de sa présence. De là-haut, la terre semble nue et morte, mais lorsque l'avion descend elle s'habille, et le cours des choses s'accélère. Dans "Vol de Nuit", second roman de Saint-Exupéry, le modèle d'homme est mieux défini en la personne de Rivière. Quel motif invoquer pour légitimer ce défi au bonheur terrestre ? Il y a l'éternité, la conquête de l'absolu, la victoire sur la peur de la mort, la recherche d'une divinité, réponses qui ne satisferont pas entièrement Saint-Exupéry. Indifférent à la justice ou a l'injustice, Rivière donne ainsi une âme a la matière humaine. Il façonne des volontés, il enracine. Don bien inutile s'il n'était accueilli alors avec reconnaissance.   "Les grandes personnes aiment les chiffres. Quand vous leur parlez d'un nouvel ami, elles ne vous questionnent jamais sur l'essentiel. Elles ne vous disent jamais: "Quel est le son de sa voix ? Quels sont les jeux qu'il préfère ?Est-ce qu'il collectionne les papillons ?" Elles vous demandent: "Quel âge a-t-il ? Combien a-t-il de frères ? Combien pèse-t-il ? Combien gagne son père ?" Alors seulement elles croient le connaître". Fabien, deuxième héros du livre, est pilote de la Ligne, un de ceux qui reçoivent et exécutent l'autre aspect du modèle. Fabien, dès qu'il entre dans la nuit, sait qu'il s'agit de défendre la cause des vols de nuit. S'il y a trop de pertes dans les équipages, ce sera la défaite. Son devoir est de remettre coûte que coûte le courrier à sa destination. Lui-même n'existe pas. Lourd des consignes qui lui ont été transmises, il décolle. Le voilà lancé hors de lui-même. Saint-Exupéry, dans "Terre des Hommes", raconte que Guillaumet, ayant eu un accident dans les Andes avait décidé de descendre des hauts sommets où son appareil s'était abîmé pour qu'on retrouvât son corps, car sa femme n'aurait pu toucher le montant de l'assurance que si l'on avait des preuves formelles de sa mort. Pendant cinq jours et cinq nuits il bravera le froid, luttera contre le sommeil, l'engourdissement et la faim. En cours de route, il ne cessera depenser. Je suis un salaud si je ne marche pas, car sa femme, ses camarades, tous ceux qui ont confiance en lui croient qu'il marche s'il est encore en vie. Son devoir était de ne pas trahir cette confiance. Lorsqu'il sera enprésence de son ami Saint-Ex, il lui confiera: "Ce que j'ai fait, je le jure, jamais aucune bête ne l'aurait fait". Et Saint-Exupéry d'affirmer: "Cette phrase, la plus noble que je connaisse, cette phrase qui situe l'homme qui rétablit les hiérarchies vraies". Guillaumet avait défini l'homme avec un admirable orgueil. Rivière, Fabien, deux êtres qui instituent une hiérarchie. Guillaumet, Saint-Exupéry, et quelques autres pilotes de la même trempe ont été l'expression vivante de cette hiérarchie. Revendiquer l'action comme moyen de se dépasser soi-même conduit donc à créer un ordre de valeurs. Pour les pilotes, le vol n'est qu'une initiation à un rite sacré. Ce rite, chacun de nous l'accomplit quand il exerce sa profession en ayant conscience de sa responsabilité individuelle dans le jeu des forces qui contribuent à donner une unité au monde. La signification du geste du semeur serait nulle si elle ne traduisait pas une intention plus secrète que celle de faire pousser du blé. De même, le poète qui élabore son poème, le forgeron qui martèle son morceau de fer, le médecin qui soigne ses malades trahit son espèce s'il agit seulement dans un but de satisfaction personnelle. Car au-dessus de tous les métiers, il y a le métier d'homme consistant à la fois à découvrir ce que l'on est et à respecter ce dont on est. En d'autres termes, l'action, telle qu'elle apparaît dans l'œuvre de Saint-Exupéry, est le trait d'union entre deux aventures, l'une qui est tout intérieure, l'autre qui correspond alors à un besoin réel d'émancipation, à un état progressif d'affranchissement.   "C’est si étrange, on tolère les massacres, du moment que les hommes ne se connaissent pas. Je n'ai pas d'espoir de sortir par moi-même de ma solitude. La pierre n'a pas d'espoir d'être autre chose que pierre, mais en collaborant, elle s'assemble et devient Temple. Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m'enrichis. Mais les yeux sont aveugles. Il faut chercher avec le cœur". Ainsi l'homme, s'il peut ainsi envisager de devenir en sortant de sa solitude individuelle, ne devient réellement que s'il est intégré dans une communauté. Pour Saint-Exupéry, la communauté des hommes n'est pas la somme des hommes. Elle est organisation, structure, et non pas addition. Chacun de nous est alors part constituante de cette communauté qui est avant tout spirituelle, à des degrés différents selon que nous sommes frères en un métier, en un groupe, en une nation, en la communauté, encore qu'une telle distinction soit arbitraire puisque nous sommes tous frères en Dieu. Si nous sommes parvenus à nous affranchir, du moins faut-il encore en fournir les preuves. Il serait trop aise de se contenter ainsi de sa liberté, sans qu'on nous demandât d'en disposer pour le bien de la communauté. Le sacrifice de la vie est le plus fidèle des témoignages. C'est en mourant volontairement, avec l'intention de servir une cause dont dépende le salut de tous, que nous sommes assurés de trouver notre meilleure récompense, sinon notre bonheur. Et c'est pourquoi nous sommes alors tenus de travailler constamment pour notre propre éternité, car nous ignorons quand on nous appellera, si la communauté est exposée à un péril menaçant sa permanence. Oscar Wilde, dans son drame "La Duchesse de Padoue", fait ainsi dire à l'un des personnages: "Il ne pêche point, celui qui agit par amour", comme si l'amour suffisait alors à justifier tout acte contraire aux normes d'une morale déterminée. Saint-Exupéry n'exprime pas autre chose quand il affirme que "la mort paie à cause de l'amour". Seulement il faut que l'amour ait un objet, qu'il soit aimanté par quelque désir qui le dépasse en intensité et en valeur. L'amour n'est fondé que par ce qu'il délivre. En fait, il correspond à l'impulsion initiale qui permet à l'âme d'avoir son mouvement propre lorsqu'elle tend à retourner vers son principe originel. Au-delà de l'action et du mysticisme, il y a, chez Saint-Exupéry, le mythe de l'innocence ou de l'enfance retrouvée. Dès sa jeunesse, l'écrivain se sentait "exilé de son enfance", dans ses ouvrages, il évoque souvent avec nostalgie ces années d'insouciance où l'on se découvre plein de songes, livré à la douce sollicitude de quelque fée qui donne une forme aux innombrables choses invisibles dont on devine la présence autour de soi. Il s'intéressait lui-même beaucoup aux enfants, et il prenait un vif plaisir a éveiller leur curiosité, soit en leur racontant de belles histoires, soit en leur inventant des jeux plus ou moins savants. Tout comme eux, il avait la précieuse faculté de délivrer les choses de leurs apparences, de les éclairer de l'intérieur en en révélant les moindres reliefs et les ombres fugitives que l'œil des grandes personnes ne perçoit pas. Il a su prolonger son enfance jusqu'à sa mort. C'est pourquoi il n'éprouvait aucune difficulté à la retrouver aussi fraîche et aussi désaltérante que la fontaine dont il parle souvent, dans un monde où l'on meurt de soif. Au fond, l'auteur du "Petit Prince" s'aimait enfant dans ce monde d'adultes.   "l'avenir n'est jamais que du présent à mettre en ordre. tu n'as pas à le prévoir, mais à le permettre. Je n'aime pas qu'on lise mon livre à la légère. J'éprouve tant de chagrin à raconter ces souvenirs. Il y a six ans que mon ami s'en est allé avec son mouton. Si j'essaie ici de le décrire, c'est afin de ne pas l'oublier. C'est triste d'oublier un ami"."Vol de nuit" obtint le Prix Femina en 1931. Cette date marque pour Saint-Exupéry la fin d’une vie qu’il aima plus qu’aucune autre, celle de pilote de ligne. De 1932 à la déclaration de guerre, il sera pilote d’essai, journaliste, conférencier, et tentera trois raids, dont deux seront interrompus par des accidents graves. Ses reportages lui feront découvrir maints aspects politiques, sociaux, économiques, qui lui étaient étrangers jusqu’alors, et qui élargiront le champ de ses réflexions. Avec la fin de l’Aéropostale et de la discipline des lignes aériennes ont commencé les difficultés matérielles: "Je sais pourquoi j’ai tant de mal à me mettre en train pour mes articles. Le cinéma et le journalisme sont des vampires qui m’empêchent d’écrire ce que j’aimerais. Voilà des années que je n’ai pas le droit de penser dans le sens qui peut seul me convenir. Je me sens prisonnier et occupé à tresser des paniers d’osier quand je serais plus utile et riche ailleurs. Mon dégoût est une résistance au suicide moral et pas autre chose, car si je me lance avec enthousiasme dans la fabrication des stériles petits pâtés du cinéma, je posséderai vite une belle technique et je gagnerai beaucoup d’argent, mais je n’ai point à espérer de joie de ces succès-là. C’est cet enthousiasme même à quoi je résiste. Je ne veux pas abâtardir ma ferveur. Il va falloir, pour payer mes dettes et pour vivre, écrire un autre scénario et brûler dans ce maquignonnage six mois irremplaçables. Je veux au moins accepter à fond mon amertume". Certains critiques ont jugé l’œuvre posthume de Saint-Exupéry sans tenir compte de sa forme d’ébauche et avec des opinions bien arrêtées sur le "Conrad de l’air, le maître d’énergie, l’homme d’action". D’autres ont voulu voir dans "Citadelle" une forteresse totalitaire où le tyran enferme son peuple. Ce contresens nous paraît trop lourd pour être relevé. Saint-Exupéry répète à plus d’une reprise: "Citadelle, je te bâtirai dans le cœur des hommes". Il n'y a aucune distraction, rien d’extérieur, n’est à trouver dans cette lecture. Cependant l’œuvre continue son chemin tant en France qu’à l’étranger et retentit en profondeur sur ceux qui, cherchant une nourriture spirituelle, ont su s’accorder à son rythme intérieur. Nombreux sont ceux qui apprécient cette voix grave chargée d’un amour sans complaisance.   "Le plus beau métier d'homme est le métier d'unir les hommes. Au fond il n'existe qu'un seul et unique problème sur terre. Comment redonner à l'humanité un sens spirituel, comment susciter une inquiétude de l'esprit. Il est nécessaire que l'humanité soit irriguée par le haut et que descende sur elle quelque chose comme un chant grégorien. On ne peut plus continuer à vivre, ne s'occupant que de frigidaires, de politique, de bilans budgétaires et de mots croisés. On ne peut plus progresser de la sorte". Si Saint-Exupéry est incontestablement un grand écrivain, il est d'abord un écrivain exceptionnel. De nos jours, on exige d'un auteur que sa vie soit en accord avec son œuvre, qu'entre elles il n'y ait aucune équivoque. On lui demande également d'être conscient de sa responsabilité, et de ne pas oublier qu'il accepte d'être un homme public. Avec T.-E. Lawrence et A. Malraux, Saint-Exupéry est le type même de l'écrivain dont on affirme qu'il a engagé toute une part de sa vie dans son œuvre. On a dit et écrit que, chez lui, œuvre et vie étaient inséparables, l'une n'étant ainsi que la transposition poétique de l'autre. Cela est-il entièrement vrai ? Malgré l'apparence, il ne semble pas que l'enseignement qu'il a tiré de ses expériences d'homme d'action soit toujours conforme au principes sur lesquels il a fondé son éthique. Qu'il ait été prêt à payer de sa vie les idées qu'il avançait, nul ne le contestera. Mais qu'il ait vécu selon ces idées, voilà qui paraît moins certain. Il suffit d'évoquer ses raids, les deux plus importants se soldèrent hélas par des échecs et la manière dont il est mort pour que le doute naisse en nous. Quant à sa fin héroïque, sans en restreindre la noblesse et la beauté, il n'est pas inconcevable qu'il l'ait en partie provoquée. Voler à son âge, quarante-quatre ans, à dix mille mètres d'altitude, à plus de sept cents kilomètres à l'heure, c'était courir au suicide. Il désirait acquérir le droit de parler. Saint-Exupéry a jugé son époque. Il la haïssait de toutes ses forces. Saint-Exupéry a pensé le monde moderne, à l'encontre d'autres écrivains contemporains qui le subissent ou l'ont subi. II se peut que les Gide, Valéry, Claudel, aient asséché ce marécage dont parle l'auteur des "NourrituresTerrestres". Il se peut également qu'à force d'avoir assaini le sol littéraire, leurs successeurs l'aient réduit à un désert. Mais, dans ce désert, l'œuvre de Saint-Exupéry apparaît comme une oasis placée à la croisée des pistes que parcourent et parcourront les conquérants, les voyageurs, les missionnaires et les émigrants de la Pensée."Si j'achève ma citadelle, elle est morte", fait dire l'écrivain-aviateur à l'un de ses personnage. Comme Proust avec la "Recherche", Joyce avec "Finnegans Wake" et Bernanos avec "Monsieur Ouine", Saint-Exupéry pressent que la seule façon de conclure, c'est de recommencer toujours, jusqu'à ce que d'une vie, ne restent que des mots.    Bibliographie et références:   - Bernard Bacquié, "Un pilote austral, A. de Saint-Exupéry" - Jean-Claude Bianco, "Le mystère englouti, Saint-Exupéry" - Curtis Wilson Cate, "Antoine de Saint-Exupéry, laboureur du ciel" - Philippe Castellano, "Antoine de Saint-Exupéry" - Alban Cerisier, "Du vent, du sable et des étoiles" - François Gerber, "Saint-Exupéry, écrivain en guerre" - Pierre Chevrier, "Antoine de Saint-Exupéry" - Alain Cadix, "Saint-Exupéry, le sens d'une vie" - Martine Martinez Fructuoso, "Saint Exupéry: histoires d'une vie" - Jean-Claude Ibert, "Antoine de Saint-Exupéry" - Valérie Trierweiler, "Raid Latécoère: sur les traces de Saint-Exupéry" - Nathalie des Vallières, "Saint-Exupéry: l'archange et l'écrivain" - Luc Vandrell, "Saint-Exupéry, enquête sur une disparition" - Alain Vircondelet, "Les trésors du Petit Prince" - Paul Webster, "Vie et mort d'Antoine de Saint-Exupéry"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 14 heure(s)
"Il y a deux sortes d'amour : l'amour insatisfait, qui vous rend odieux, et l'amour satisfait, qui vous rend idiot. Il faut avec les mots de tout le monde écrire comme personne. Une femme qui se croit intelligente réclame les mêmes droits que l'homme. Une femme intelligente y renonce. Moi, c'est mon corps qui pense. Il est plus intelligent que mon cerveau. Il ressent plus finement, plus complètement que mon cerveau. Toute ma peau a une âme. Mon ami, mon amant, mon cher compagnon des heures furieuses où nous n'entendions d'autre bruit que celui de nos souffles écrasés l'un dans l'autre, je vous le demande, cela est-il possible ? Et si vraiment cela est, si vous n'êtes plus à mes côtés qu'une ombre tendre, qu'une image pâle et voûtée de mon amour, quelle aberration me défendit de prévoir ce qui arrive ? J'ai vingt-huit ans, vous en avez cinquante, et votre âge mûr fut si brillant, si impatient et si piaffeur que j'espérais plus d'une fois, ô mon amour, que je souhaitais pour vous la cinquantaine assagie. Vœu néfaste et qu'un dieu ironique entendit ! Vous voilà tout d'un coup, magiquement, irréparablement, pareil à mon souhait imprudent : un vieillard ! Ternie, l'eau sombre et couleur d'étang de vos yeux, et flétrie cette bouche où se caressait ma bouche, et détendus, autour de moi, ces beaux bras forts. Me voici jeune et punie, et privée de ce que j'aime en secret d'une ferveur si brûlante, et je me tords ingénument les mains devant mon désastre, devant la statue mutilée de mon bonheur". Colette, femme affranchie par excellence. Elle s'est émancipée du mariage, a rejeté les conventions sociales. Par le biais de l'écriture. Et de la sexualité. Insaisissable Colette. Colette l'amoureuse, exploitée par un mari volage et mercantile, ou Colette la scandaleuse, qui danse à moitié nue sur les scènes du music-hall ? Colette l'émancipée, qui multiplie les aventures et ose afficher sa bisexualité, ou Colette l'antiféministe, qui refuse tout engagement. Colette, symbole d'une France provinciale, passéiste et vichyste ou Colette, figure de la femme moderne, indépendante et rebelle. Tour à tour romancière, mime, auteur dramatique, journaliste, comédienne, critique de théâtre, marchande de produits de beauté, scénariste, Colette a mené sa vie tambour battant, comme elle l'entendait. Au point que cette existence singulière, hors des sentiers battus, a parfois fait de l'ombreau travail de l'écrivain, l'un des plus grands du XXème siècle , reconnu entre tous comme la pionnière de l'autofiction. Et pourtant l'une et l'autre, la vie et l'oeuvre sont indissociables, se nourrissant sans cesse. Elle est née le 28 janvier 1873, à Saint-Sauveur en Puisaye dans l'Yonne, aux confins de la Bourgogne et du Morvan. Sa mère, familièrement baptisée "Sido", femme énergique, intelligente et cultivée, spontanée, généreuse, était née à Paris en 1835, avait épousé Robineau-Duclos, un gentilhomme fermier dont elle était devenue la veuve pour, en 1865, se remarier avec Jules-Joseph Colette. Ce Toulonnais qui était passé par Saint-Cyr, avait fait la campagne de Kabylie, la guerre de Crimée, la guerre en Italie où, capitaine de zouaves, il avait été blessé à la bataille de Magenta en 1859 et amputé de la jambe gauche. Il avait dû, en 1860, dès trente ans, se contenter d’un modeste emploi sédentaire, celui de percepteur du canton de Saint-Sauveur. "J'aime le courage féminin, son ingéniosité à toujours organiser une vie blessée. Les hommes sont faux. Il est bon de traiter l'amitié comme les vins et de se méfier des mélanges".   Cet homme à l’accent chantant, était gai, attentif, galant, empressé. Il était assez cultivé, une bibliothèque aussi importante que celle de la maison familiale n’étant pas courante au XIXème siècle et dans le milieu qui était le sien, et ce doux rêveur avait même des velléités d’écrivain. Le père, très tôt, la considéra comme une grande fille et lui fit découvir le monde des livres, lui faisant lire Balzac dès l’âge de six ans puis Hugo, Labiche et Daudet. Sa mère lui transmit son goût de la liberté, sa passion pour toutes les formes de la vie, son amour de la nature et sa naturelle sagesse. Son heureuse enfance rurale lui donna sa compréhension instinctive des animaux, son sens de l'observation et sa luxuriante et presque païenne sensualité. Gabrielle Colette a eu une éducation hors du commun pour l’époque, enfance des enfants villageois qui avaient besoin non pas de jouets mais de livres. La fin des années 1880 fut marquée par des difficultés matérielles aiguës. Le percepteur se révéla mauvais gestionnaire de l'héritage de son épouse, et les Colette, en 1890, après avoir été contraints de vendre aux enchères une partie de leurs biens, quittèrent Saint-Sauveur. Elle aimait, depuis l’âge de quatorze ans, un ami de son père, Henri Gauthier-Villars, alias Willy, qui avait perdu sa femme dont il avait eu en 1892 un enfant appelé Jacques, et qui venait à Châtillon-Coligny où il l’avait mis en nourrice pendant quelques mois. C’était un homme à femmes, un Don Juan notoire, un noceur aux fantaisies très voyeuristes. Le capitaine Jules Colette voulut croire qu’il était un noceur repenti et jeta littéralement la délicieuse sauvageonne qu’était sa fille dans les bras de ce vieillard, en dépit du désaccord de sa mère. En 1891, des fiançailles officieuses eurent lieu, mais elles durèrent longtemps à cause des résistances de la famille Gauthier-Villars qui aurait préféré une riche et digne héritière alors que Sidonie Gabrielle n’aurait pas de dot. Le mariage fut célébré très modestement le 15 mai 1893, à Châtillon Coligny.Sidonie Gabrielle, à l’âge de vingt ans, se sépara donc de ses parents chéris pour s’établir dans la garçonnière d eWilly, 55, quai des Grands Augustins. Il s’employa à initier à l’amour et à ses perversions cette "fille maladroite" dont il allait faire un prodige de libertinage, sans qu’elle ressentît de dégoût. Il était le patron d'une véritable "industrie littéraire" qui produisait des romans licencieux ou humoristiques, chroniques mondaines et critiques musicales. À la tête d'une écurie de jeunes talents, qui jouaient pour lui les "nègres", Willy règnait en maître sur la bohème parisienne. "On t'a dit qu'en ton absence je vivais seule, farouche et fidèle, avec un air d'impatience et d'attente ? Ne le crois pas. Je ne suis ni seule, ni fidèle. J'aime te braver quand tu es loin. Et ce n'est pas toi que j'attends".   Pour la jeune Bourguignonne, née vingt ans plus tôt à Saint-Sauveur-en-Puisaye, l'immersion soudaine dans ce microcosme à la fois chic et frelaté, conjuguée à la découverte rapide des infidélités de son époux, est un choc. Elle manque alors de mourir, suite semble-t-il à une grave dépression. Parce qu'elle se faisait mal à sa vie, loin de ses racines, elle se mit à raconter son enfance à son mari. Willy comprit vite toute la richesse de ces souvenirs et lui conseilla de les coucher par écrit. Il ne fit d'abord rien de ces cahiers qui devaient fournir le matériau des premiers "Claudine". Puis il comprit qu'il y avait chez sa femme, titulaire du brevet élémentaire, un talent littéraire insoupçonné. La nostalgie du pays natal et l'intelligence d'un Pygmalion plus ou moins de fortune révélèrent Colette à elle-même et ce qui devait être sa destinée, écrire. Alors, la scène littéraire s'ouvrit bientôt à elle. Son sens inné de la représentation fit le reste. Le premier "Claudine à l'école" (1900) trouva son public. Willy, publicitaire avisé qui avait avant l'heure le génie de la mercatique, exploita le filon en conjuguant déclinaisons en série des "Claudine" et produits dérivés à l'effigie de l'héroïne créée, sous son label, par sa femme. Voilà Willy s'enrichissant du labeur de Madame, qu'il trompe gaillardement, l'adultère étant à l'époque un sport national. Le piège s'était refermé sur Sidonie-Gabrielle. C'est sous les conseils de Willy qu'elle se lance, en 1894, dans la rédaction de ce qui deviendra "Claudine à l'école". Des souvenirs de la"communale" un peu échauffés, sur les conseils du maître, de patois, de gamineries et d'amours lesbiennes. C'est à ce moment-là sans doute que sa créature, qu'il enfermait dans son bureau pour un meilleur rendement, lui échappe. Même si l'ouvrage est signé Willy, la jeune femme trouve dans l'écriture une raison d'exister. D'aucuns d'ailleurs soupçonnent qu'une main féminine n'est pas étrangère à cette oeuvre originale, qui a le talent de créer un style. Suivent en effet trois autres titres dans la série des "Claudine", fruit de la collaboration des époux. Si le manuscrit original de "Claudine à Paris" est manquant, ceux de "Claudine en ménage" et de "Claudine s'en va" attestent que Willy intervenait abondamment dans l'œuvre, pour en pimenter le récit et ménager des piques à ses rivaux littéraires. Il donnait également des consignes de correction dont il semble que Colette ait de moins en moins tenu compte. Le succès de "Claudine", dès le premier titre, est inouï. Le livre est décliné au théâtre, au cinéma et à travers une multitude de produits dérivés notamment les fameux "cols" Claudine. A y regarder de plus près, la fascination exercée par le personnage de Claudine révèle bien des ambiguïtés.   Claudine, femme enfant, amoureuse soumise à Renaud, ou femme fatale, tentée par la rousse Rézi, c'est en fait Colette qui coupe ses longs cheveux à la demande de Willy, expérimente les idylles saphiques et se découvre écrivain. Le parcours de Colette est celui d'une émancipation, affranchissement progressif des chaînes du mariage, le divorce d'avec Willy est prononcéen 1907 et des normes sociales. Et cela passe par le biais de l'écriture, de la libération du corps et de la sexualité. En publiant "Dialogues de bêtes" (1904), l'écrivain, qui signe encore Colette Willy, devient Colette, créatrice d'une langue riche et gourmande, touffue et jouissive, métaphorique et animale. Une écriture féminine ? En même temps, Colette, visage de chat et hanches lourdes, danse chez Natalie Barney, une poétesse américaine, figure de proue de la communauté lesbienne parisienne. Elle rencontre "Missy", la marquise de Morny, avec qui elle entretient une liaison, et entame une carrière théâtrale. Ses performances, dans "Rêve d'Égypte" 1907, où elle apparaît aux côtés de Missy, ou dans "La Chair" (1908), où elle révèle un sein laiteux, sont sujettes à scandale. Colette y gagne une réputation de provocatrice, mais surtout son indépendance, économique d'abord, sociale ensuite. Ces multiples activités, les tournées en province, conjuguées à un infatigable labeur d'écriture, sont le prix à payer pour sa liberté. Son remariage, en 1912, avec le baron Henry de Jouvenel, journaliste, homme de pouvoir et homme à femmes, ne marque pas un retour au foyer. Colette ne supporte pas longtemps les exigences de la vie de couple et, malgré la naissance d'une fille, en 1913, l'amour conjugal ne résiste pas aux tromperies d'Henry ou à la liaison incestueuse qu'entretient Colette avec son beau-fils, Bertrand de Jouvenel. Le second divorce, en 1924, est pour elle l'occasion d'un nouveau départ. À plus de cinquante ans, elle entame sa dernière grande aventure avec Maurice Goudeket, un joaillier amateur d'art de quinze ans son cadet, qui restera son compagnon jusqu'à la dernière heure. En 1932, Colette publie "Le Pur et l'Impur ", œuvre essentielle dans laquelle elle développe sa conception du rapport entre les sexes et consacre des pages remarquées à l'homosexualité. Elle y défend le lesbianisme, dont elle met en avant le rôle consolateur mais condamne sévèrement les "unisexuelles" masculines, qui se complaisent dans le drame et la culpabilité. Pour Colette, il ne peut y avoir de perversion là où il y a acceptation du corps et de ses désirs. Ce qu'elle refuse en revanche, c'est l'injonction normative. Colette est insensible à la différence des sexes, elle qui ne veut se laisser guider que par son instinct. En revanche, elle ignore le militantisme et déteste les féministes. Le refus du féminisme, c'est aussi le refus de toute forme d'engagement, le rejet des idées générales au profit de l'expérience personnelle. Indifférente au politique, elle en méconnaît, parfois dangereusement, les enjeux.   En 1936, sa nouvelle "Bella-Vista" paraît dans Gringoire aux côtés d'attaques antisémites contre le président du Conseil Léon Blum et son ministre de l'Intérieur Roger Salengro. En 1941, c'est "Julie de Carneilhan" qui paraît dans le même hebdomadaire, désormais ouvertement profasciste. En 1942, un article, "Ma Bourgogne pauvre", publié dans "La Gerbe" , revue collaborationniste, sert de caution, à l'insu de son auteur, à une revendication allemande sur la province. De fait, pendant l'Occupation, Colette, qui souffre d'arthrose et peine à se déplacer, se soucie plus du rationnementque de la politique, et verse dans le pétainisme le plus conforme. Pourtant, son époux, d'origine juive, est arrêté en1941 et risque la déportation. Colette devra mettre en œuvre tout son réseau de relations, elle fait appel en particulier à Robert Brasillach pour obtenir sa libération, en février 1942. Quelques mois plus tard, elle répond néanmoins à l'invitation de l'ambassadeur allemand à Paris Otto Abetz. Aveuglement ou lâcheté. Période trouble et peu glorieuse. Après la guerre, Colette devient notre Colette. Recluse dans son appartement du Palais-Royal, installée sur son lit-divan, l'idole préside aux destinées du prix Goncourt, reçoit la jeune génération montante et continue d'écrire jusqu'à sa mort en 1954. Deuxième femme à avoir bénéficié d'obsèques nationales, Colette, la scandaleuse, était devenue l'ambassadrice d'une certaine France, qui se reconnaissait en elle. Seule l'Église lui refusa une absolution, qu'elle n'avait d'ailleurs pas souhaitée. La demande d'enterrement religieux, formulée par son époux, fut rejetée. Ce que l’on retient de Colette et de ses œuvres est son originalité en terme d’objets d’étude. Son style recherché sublime sa région natale, la Bourgogne. De plus, ses écrits sont sensuels et synesthésiques. Elle est aussi considérée comme une pionnière de l’autofiction, elle qui s’est toujours mise en scène dans ses romans. Il y a, de fait, un cas Colette. L'écrivain, incarnation d'un certain "génie féminin", qui a su accéder aux plus hauts honneurs de la République, à une époque où les femmes y étaient rarement conviées, sans jamais renier sa liberté, et en assumant totalement, jusqu'au bout, ses choix.   Bibliographie et références:   - Marie-Jeanne Viel, "Colette au temps des Claudine" - Michèle Sarde, "Colette, libre et entravée" - Geneviève Dormann, "Amoureuse Colette" - Herbert Lottman, "Colette" - Claude Francis et Fernande Gontier, "Colette" - Jean Chalon, "Colette, l'éternelle apprentie" - Michel del Castillo, "Colette, une certaine France" - Hortense Dufour, "Colette, La vagabonde assise" - Sylvain Bonmariage, "Willy, Colette et moi" - Madeleine Lazard, "Colette "- Dominique Bona, "Colette et les siennes" - Marine Rambach, "Colette pure et impure"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 14 heure(s)
"Seule la mort est gratis, et encore, elle vous coûte la vie. Une des conditions fondamentales de l'amour est de se sentir valorisé parce qu'un autre vous place au premier rang de ses aspirations. Dans l'interprétation d'une œuvre musicale il y a un point où s'arrête la précision, et où commence l'imprécision de la véritable création. L'attrait essentiel de l'art réside, pour la plupart, dans la reconnaissance de quelque chose qu'ils s'imaginent comprendre". Cette femme qui nous toise, impériale et distante, a reçu le Prix Nobel en 2004 pour une œuvre d'une rare violence. Violence faite à la langue, violence imposée aux lecteurs, infligée à elle-même. De ce rôle d'imprécatrice, de cette image hautaine, elle souffre, fatiguée d'assumer sans répit la tâche de rappeler à l'Autriche sa tache originelle, son passé nazi enseveli, jamais liquidé. Elle est née le vingt octobre 1946 à Mürzzuschlag, en Styrie, dans les montagnes où se jouent son maître-livre, "Enfants des morts", et plusieurs de ses livres. Mais elle a grandi à Vienne, dans un cocon familial, terreau à schizophrénie. Une mère, bourgeoise, catholique, qui abuse de son pouvoir. Un père juif, opposant au nazisme, engagé à gauche, détruit par la guerre. Les deux sombreront dans la folie, lui très tôt, désertant la place, elle à la fin d'une longue tyrannie, à quatre-vingt-dix-sept ans. "Et c'est peut-être cette même folie que je côtoie dans mon écriture. Je parviens tout juste à me maintenir au bord, j'ai toujours un pied qui dérape dans l'abîme". Entre les deux, une petite fille destinée à être une grande musicienne, soumise à un dressage inhumain, privée d'enfance, qui se "claque" la tête contre les murs, formée "à l'école de la destruction". À dix-huit ans, une crise d'angoisse l'enferme dans sa chambre, agoraphobe, durant une année. Elle la passe à lire, la poésie américaine mais aussi des romans de gare, de la littérature trash, et à regarder des séries à la télévision "de manière presque scientifique", matériau dont elle saura tirer par la suite des effets d'écriture, particulièrement dans "Les Amantes", où l'on voit deux filles se faire engrosser pour se trouver un mari. C'est dans cette réclusion que la jeune femme commence à écrire. Des poèmes érotiques qui ont pour fonction de sublimer une libido écrasée. Dans "La Pianiste", son texte le plus autobiographique, on voit à l'œuvre les ravages d'une éducation mortifère. C'est son roman le plus connu, à cause du film de Michael Haneke (2001). Mais la poésie n'est pas sa voix. "Je ne suis pas quelqu'un de la réduction", reconnaît-elle. Il faut "que ça fuse dans tous les sens". Dans les années 1970, elle pratique alors le cut up, l'écriture aléatoire. Bouillonnante et révoltée, c'est à ce moment aussi qu'elle s'engage politiquement. "Pour bien s'y prendre avec les femmes, il faut connaître le secret. Il n'est pas absolument nécessaire d'être médecin pour éventrer les gens, mais il est préférable de l'être si l'on veut dénicher le serpent logé dans le ventre, ce vilain serpent qui nous a jadis induit en tentation". Elle s'engage en politique contre sa mère qui honnit la "racaille de gauche". Surtout par fidélité envers le père qui abdiqua toute autorité paternelle sauf pour imposer la manifestation du premier Mai. Elle entre même au Parti communiste, pour y rester jusqu'en 1991. Ce qu'aujourd'hui elle considère avec étonnement sans rien renier: "Je n'ai rien perdu de mon anticapitalisme, de ma haine de la destruction et de l'injustice sociale engendrée par un tel système". Ce qu'elle a perdu, en revanche, c'est l'illusion que l'art peut changer les choses. Pourtant, comme tant d'écrivains autrichiens, elle ne cesse de rappeler à son pays son allégeance au nazisme, la complaisance envers les anciens membres du Parti, l'amnésie générale. Le retour de Kurt Waldheim à la présidence en 1986, puis, la montée au pouvoir de Jörg Haider, l'antisémitisme renaissant poussent Elfriede Jelinek à se radicaliser.   "Erika ne sent rien et n’a jamais rien senti. Elle est aussi insensible que du carton goudronné sous la pluie"."Mais je tiens à dire que ma conscience juive n'a rien à voir avec le judaïsme ou la religion juive". Dans les années 1980, sa pièce "Burgtheater" fait scandale. En 2000, à Salzbourg, une affiche qui la représente est lacérée puis retirée. C'est alors elle-même qui se retire, interdisant que ses pièces soient jouées dans son pays, "par hygiène personnelle". "Je suis la caution de l'opposition aux nazis, aux néonazis, à la droite, au fascisme clérical, mais de ma démarche esthétique, il n'est jamais question", se plaint-elle. "Il est au fond arrivé un peu la même chose avec Thomas Bernhard", ajoute-t-elle. De cet auteur auquel on la renvoie souvent, elle perçoit avant tout "l'incroyable musicalité" alors qu'elle-même travaille les dissonances, la destruction de la musique qui a failli la détruire. Son modèle à elle, aux antipodes de son esthétique, c'est Robert Walser, "aussi bas que les fleurs", dont elle scelle toujours une phrase dans ses livres. Quant à elle, cataloguée comme politique et féministe, elle se voudrait "un auteur méditatif". D'abord effrayée par le poids du Prix Nobel, perçu comme un hommage à toutes les femmes, elle a fini par le recevoir comme une reconnaissance de son travail d'écriture. Dans son discours de Stockholm, intitulé "À l'écart", il n'est question que de la langue, cette entité qui est "la gardienne de sa prison", dont elle semble être coupée. "Je suis le père de ma langue maternelle". "L'art et l'ordre, parents ennemis. En sport la camaraderie s'arrête là où l'autre risque de vous gagner de vitesse". Cette phrase énigmatique renvoie à la défection du père mais aussi à l'impossibilité d'utiliser innocemment un langage souillé à jamais par tout ce qu'il a dû "cracher". Cet instrument, qu'elle compare aussi à "un chien en laisse qui tire celui qui le tient", elle le tord et le triture, le plie aux "assonances, variations, amalgames" jusqu'à ce que quelque chose s'écrive "qui relève aussi en partie de l'inconscient". Elfriede Jelinek se situe dans une esthétique du choc et de la lutte. Sa prose trouve, de manière exhaustive, différentes manières d’exprimer l’obsession et la névrose et vitupère à l'extrême jusqu'à l'absurde contre la phallocratie, les rapports de forces socio-politiques et leurs répercussions sur les comportements sentimentaux et sexuels. La rhétorique pornographique, exclusivement masculine, est déconstruite et dénoncée et le pacte inconscient qui consiste alors à voir le triomphe de l’homme sur la femme, analysé et fustigé. La décision de l’Académie suédoise pour l'année 2004 est inattendue. Elle provoque alors une controverse au sein des milieux littéraires. Certains dénoncent la haine redondante et le ressentiment fastidieux des textes de Jelinek ainsi que l’extrême noirceur, à la limite de la caricature, des situations dépeintes. D'autres y voient la juste reconnaissance d’un grand écrivain qui convoque la puissance incantatoire du langage littéraire pour trouver une manière neuve et dérangeante d’exprimer le délire, le ressassement et l’aliénation, conditionnés par la culture de masse et la morale régnante. La polémique atteint également les jurés du prix Nobel. En octobre 2005, Knut Ahnlund démissionne alors de l'Académie suédoise en protestation de ce choix qu’il juge "indigne de la réputation du prix". Il qualifie l’œuvre de l’auteur de "fouillis anarchique" et de "pornographie", "plaqués sur un fond de haine obsessionnelle et d’égocentrisme". Après l'attribution du prix, Elfriede Jelinek dit profiter de l'argent de la récompense afin de vivre plus confortablement et arrêter les traductions auxquelles elle est astreinte pour subvenir à ses besoins. La femme de lettres n’en est pas pour autant rentrée dans le rang. Malgré son statut de grande dame de la littérature de langue allemande, elle garde et mérite, en Autriche, sa sulfureuse réputation de "pétroleuse". Elfriede Jelinek s’insère dans la tradition des grands polémistes, misanthropes et grands satiristes viennois tels que Karl Kraus, Kurt Tucholsky ou Thomas Bernhard. La vigueur de sa pensée et l’originalité formelle de ses œuvres en font malgré tout l’auteur majeur de sa génération.   "Les applaudissements sont encore plus forts qu'avant l'entracte, car tous sont soulagés que ce soit fini. La mère dit qu'elle a sur le bout de la langue la citation latine de ce qu'elle vient de mentionner, qu'on apprend pour la vie et non pour l'école. Elle possède un réservoir de proverbes et de maximes". Elfriede Jelinek est née le vingt octobre 1946, à Mürzzuschlag dans la province de Styrie en Autriche. Après des études musicales au Conservatoire de musique de Vienne, elle étudia le théâtre et les beaux-arts à l’université de Vienne. C’est en 1968 qu’elle composa ses premiers poèmes. Son père décéda en 1969 dans une clinique psychiatrique. Le parcours de son père, chimiste, qui avait pu échapper à la déportation et fut enrôlé pour le travail forcé, a profondément marqué l’écrivain: "Mais qui suis-je ? La vengeresse ridicule de mon père accrochée au passé comme une mouche dans l’ambre jaune". Comme cela est le cas pour beaucoup d’écrivains de deuxième génération, le traitement littéraire du traumatisme n’est assurément pas un aspect mineur de son œuvre. C’est à ce titre qu’il doit être pris en compte. En 1969, engagée dans les mouvements estudiantins, elle participa aux discussions littéraires de la fameuse revue "Manuskripte". Elle était proche du groupe de Vienne, écrivains inspirés par le dadaïsme, la littérature baroque, le surréalisme, la philosophie de Wittgenstein et la littérature expérimentale. Les années 1970 furent consacrées à l’écriture de pièces radiophoniques, de traductions et de scénarios. En 1975, "Les Amantes", "Die Liebhaberinnen", son premier roman, célébrait un nouveau féminisme. Apprécié par le grand public et couronné de nombreux prix, il souleva néanmoins de vives polémiques. Son auteur, cynique et sans cœur, se désolidarisait de ses protagonistes féminines. Puis vint le premier scandale, en 1983, lors de l’avant-première de "Burgtheater". Dans cette pièce dont le titre est le nom du prestigieux théâtre national viennois, Jelinek s’attaquait à l’implication dans l’appareil de propagande nazi des artistes, comme Paula Wessly, l’une des comédiennes les plus populaires en Autriche. La presse, choquée que la vérité sur l’icône du théâtre viennois eût vu le jour, fit de Jelinek une Nestbeschmutzerin, celle qui souille son nid. Jelinek interdit alors donc la représentation de "Burgtheater" en Autriche qui n’y fut jouée que vingt ans plus tard. La femme de lettres démontra toute sa ténacité. "Il n'y comprendra rien, sera anéanti, et par la suite laissera sa fille en paix. Dans la famille de la mère, la culture est une tradition, elle n'est jamais laissée à l'initiative personnelle, étant trop précieuse pour cela. La savoir, le voilà le plus précieux des biens". Lors de la parution de "La Pianiste" en 1983, l’auteur fut alors insultée et en 1989, avec "Lust", elle s’attira la foudre de la presse. En 1995, suite à une campagne de diffamation déclenchée contre Elfriede Jelinek par le parti autrichien d’extrême droite, le FPÖ, l’écrivain refusa alors que ses pièces soient jouées dans les théâtres nationaux. En février 2000, après l’entrée dans la coalition gouvernementale de membres du FPÖ, parti autrichien d’extrême droite, Elfriede Jelinek interdit, une nouvelle fois, la représentation de ses pièces. En dépit de ses nombreux détracteurs, son œuvre fut couronnée par de nombreux prix prestigieux, dont le prix Nobel en 2004. Ce fut l’occasion d’un nouveau scandale, provoqué par Knut Ahnlund, membre de l’Académie suédoise, qui quitta définitivement son siège et fut rejoint dans un concert de critiques moralisatrices par le Vatican. Le portrait que brosse alors la presse autrichienne et étrangère de l’écrivain oscille entre pornographie et prix Nobel. Avant cette consécration, qui fut loin de faire l’unanimité, Elfriede Jelinek, qui fut pendant des décennies la tête de turc de la presse populaire en Autriche, s’est peu à peu retirée de la sphère publique. Le rapide cadre imparti ici ne suffirait pas à énumérer les scandales qui éclatèrent à propos de ses œuvres.   "Souvent la mère est prise d’inquiétude, car tout possédant doit apprendre d’abord, et il l’apprend dans la douleur, que la confiance c’est bien, mais le contrôle c’est mieux". Les œuvres de Jelinek sont lues dans différentes perspectives: littérature féminine, démythification, recherche sur la langue, études de la mise en scène de ses textes très souvent adaptés, critique de l’Autriche et du mensonge qui a permis de consolider une identité nationale très ébranlée après 1945 et après son occupation pendant dix ans par l’Union soviétique, critique de la société de consommation, réflexion sur l’oppression, sur la nature dans la littérature. Dans son entreprise de déconstruction, c’est à la langue que Elfriede Jelinek s’attaque d’abord avec la virtuosité de musicienne qui est la sienne. Jelinek, musicienne pendant toute sa jeunesse, devient compositeur quand elle prend la plume. Elle-même y fait allusion lorsqu’elle fait apparaître de façon récurrente des noms de compositeurs et des citations de leurs œuvres, par exemple: "La Belle Meunière" de Franz Schubert dans "Dans les Alpes", les trios de Haydn et une sonate d’Alban Berg dans "Les Exclus", et Clara et Robert Schuman, protagonistes de "Clara S". Elfriede Jelinek livre sans retenue ce qui la taraude, la terre allemande est de la cendre. "Ce qui vient de vous est toujours un facteur de risque, mieux vaut l'éliminer. Par ailleurs elle n'aimerait pas voir ces deux-là disparaître sans surveillance dans la chambre de jeune fille d'Anna aménagée par ses soins". Et au fil des années, la complexité des textes de Jelinek s’accentue, l’intertextualité devient presque inextricable. L’illisibilité des textes, dissonance assourdissante plus qu’harmonie musicale, semble pourtant accoucher d’un motif qui parcourt l’ensemble de son œuvre. Au cœur de celle-ci git un corps torturé. Ainsi dans le village de Rechnitz, le devenir des cadavres des déportés juifs reste mystérieux car la fosse commune, où ils sont susceptibles d’avoir été ensevelis, reste introuvable. D’une part leurs corps, portant les stigmates de la torture et de la mort, d’autre part l’impunité des bourreaux semblent vouloir obstruer l’espace de notre compréhension. L’incompréhension éprouvée face à de tels événements entraîne l’impossibilité de partager, mentalement, la motivation des bourreaux et de s’identifier au sort des victimes, donc, d’une certaine manière, de le partager. Ainsi le corps mutilé et assassiné barre la voie au partage de l’expérience. Et c’est assurément cet aspect des écrits de Jelinek qui établit un lien direct avec la mémoire de la Shoah. Ce motif du corps est déjà présent en 1975 dans son premier roman "Les Amantes" ("Die Liebhaberinnen"). En 1989, dans "Lust", la sexualité est traitée comme le lieu de la dominance masculine dans lequel le corps féminin, dont le désir est nié, n’est qu’un objet offert aux coups et la femme, "das Nichts", le rien. Plus que de sexualité, il s’agit ici de la négation de la personne, de la réification du corps et de l’usage qui en est fait, bafouant toutes les valeurs relatives au respect de l’autre. Le corps est maltraité et une voix semble commenter son propre accablement. Le corps chez Jelinek est tout entier livré à la violence qui lui est infligée. Les personnages, dénués de psychologie, s’appellent souvent homme, femme et ne sont là que pour subir les coups qui s’abattent sur leur corps sans visage.   "Aujourd'hui, un jeune homme sorti d'on ne sait où prend la place de cette mère qui a pourtant fait ses preuves et qui, froissée et délaissée, se voit reléguée à l'arrière-garde. Les courroies de transmission mère-fille se tendent, tirant Erika en arrière. Quel supplice de savoir sa mère obligée de marcher toute seule derrière". L'œuvre d'Elfriede Jelinek n’est scandaleuse que dans la mesure où le geste de la déconstruction, qui n’est ni théorie ni code ni règle, ne se soumet pas, il fait acte de résistance en opposant à l’essence, à la solidité de l’Être, la survivance du reste. En ce sens, le scandale est entier, non que l’auteur soit masochiste, sadique ou qu’elle flirte avec l’obscénité, mais parce que, dans son économie, son œuvre se fait tabou. Ce faisant, elle se réclame d’une appartenance indéfectible à l’après-Shoah, non pas d’un point de vue chronologique mais comme puissance qui surgit contre ce qui fut, advint et donc ne "cessera d’advenir". Pourtant, contre toute apparence et pour la raison énoncée précédemment, l’œuvre de Jelinek, en tant que telle, ne se réduit ni au sombre désespoir ni à la présupposée morbidité qu’elle affiche. Sa prolificité, ses débordements, sa fureur de dire sont l’expression d’une liberté que l’écrivain s’autorise. Si les textes de Jelinek sont illisibles, quand ils sont lus noir sur blanc, ils prennent vie, en revanche, quand ils sont proférés sur une scène de théâtre. Théâtre en tant que geste contre la mimesis qui n’est donc jamais la représentation de la vie. On en voudra pour preuve l’assertion d’Elfriede Jelinek: "Je ne veux pas de théâtre où les comédiens doivent dire ce que personne ne dit". Son théâtre qui est, comme la vie elle-même dans ce qu’elle a d’irreprésentable. Elfriede Jelinek a obtenu plusieurs récompenses de premier ordre dont le prix Heinrich Böll 1986, le prix Georg-Büchner 1998 et enfin le prix Heinrich Heine 2002 pour sa contribution aux lettres germanophones. Puis elle se voit attribuer, en 2004, le prix Nobel de littérature pour "le flot de voix et de contre-voix dans ses romans et ses drames qui dévoilent ainsi avec une exceptionnelle passion langagière l’absurdité et le pouvoir autoritaire des clichés sociaux", selon l'explication de l'Académie suédoise. Bien qu'Elias Canetti fût distingué comme auteur autrichien en 1981, Jelinek devient cependant le premier écrivain de nationalité autrichienne à être honoré par le comité de Stockholm. Elle se demande pourquoi Peter Handke n'a pas été couronné à sa place. "Qu'elle l'ait proposé d'elle-même n'arrange rien, bien au contraire. Si M. Klemmer n'était pas en apparence indispensable, Erika pourrait marcher tranquillement à côté de sa mère. Ensemble elles pourraient ruminer ce qu'elles viennent de vivre, tout en se repaissant de quelques bonbons".   "La douleur n'est que la conséquence de la volonté de plaisir, de la volonté de détruire, d'anéantir, et dans sa forme suprême, c'est une sorte de plaisir". Elle accepte ensuite le prix comme une reconnaissance de son travail. "Je n’irai certainement pas à Stockholm. La directrice de la maison d’édition Rowohlt Theater acceptera le prix pour moi. Bien sûr, en Autriche, on tentera d’exploiter l’honneur qui m’est fait, mais il faut rejeter cette publicité. Malheureusement, je vais devoir écarter la foule d’importuns que mon prix va attirer. En ce moment, je suis incapable d’abandonner ma vie solitaire". Elle dit une nouvelle fois qu’elle refuse que cette récompense soit "une fleur à la boutonnière de l’Autriche". Pour la cérémonie de remise de prix, elle adresse alors à l’Académie suédoise et la Fondation Nobel une simple vidéo de remerciements. À l'annonce de la nouvelle, la République autrichienne se partage alors entre joie et réprobation. À l'international et notamment en France, les réactions sont contrastées. La comédienne Isabelle Huppert, lauréate de deux Prix d'interprétation à Cannes dont un pour "La Pianiste", déclare: "En général, un prix peut récompenser l'audace, mais là, le choix est plus qu'audacieux. Car la brutalité, la violence, la puissance de l'écriture de Jelinek ont souvent été mal comprises. En lisant et relisant "La Pianiste", ce qui ressort, c'est finalement beaucoup plus l'impression d'être face à un grand écrivain classique". Sensible à l'expérimentation, l'œuvre d'Elfriede Jelinek joue ainsi sur plusieurs niveaux de lecture et de construction. Proche de l'avant-garde, elle emprunte à l'expressionnisme, au dada et au surréalisme. Elle mêle diverses formes d'écriture et multiplie les citations disparates, des grands philosophes aux tragédies grecques, en passant par le polar, le cinéma, les romans à l'eau de rose et les feuilletons populaires. L'écrivain affirme se sentir proche de Stephen King pour sa noirceur, sa caractérisation des personnages et la justesse de son étude sociale. Le langage de l'auteur combine déluge verbal, délire, métaphores aiguisées, jugements universels, distance critique, forme dialectique et fort esprit d'analyse. L'écrivain n'hésite pas à utiliser la violence, l'outrance, la caricature et les formules provocantes bien qu'elle refuse de passer pour une provocatrice. Elle se situe dans une esthétique du choc et de la lutte. "Avant-goût de la chaleur et du confort douillet qui les attend dans leur salon. Dont personne n'a fait échapper la chaleur. Peut-être arriveront-elles même à temps pour le film de minuit à la télévision. Quel merveilleux final pour une journée si musicale". Sa prose trouve, de manière exhaustive, différentes manières d’exprimer l’obsession et la névrose et vitupère jusqu'à l'absurde contre la phallocratie, les rapports de forces socio-politiques, leurs répercussions sur les comportements sentimentaux et sexuels. Dans "La Pianiste" ("Die Klavierspielerin", 1983), récit quasi-autobiographique, Jelinek dépeint, sous des angles multiples, l'intimité d’une femme sexuellement frustrée, victime de sa position culturelle dominante et d'une mère possessive et étouffante, ressemblant à la sienne. Elle revendique une filiation avec la culture critique de la littérature et la philosophie autrichiennes, de Karl Kraus à Ludwig Wittgenstein, en passant par Fritz Mauthner, qui réfléchit le langage et le met à distance. Elle dit également avoir été influencée par Labiche et Feydeau pour leur humour abrasif et leur étude très subversive de la bourgeoisie du XIXème siècle. Lorsque l'Académie suédoise décerne le prix Nobel à l'allemand Günter Grass en 1999, elle déclare avoir été largement marquée par sa lecture du "Tambour" dont le style a nourri son inspiration littéraire: "Le Tambour a été pour nous, les auteurs qui nous réclamions d'une activité expérimentale, quelque chose d'incontournable. Le début du "Tambour" est l'une des plus grandes ouvertures de roman dans toute l'histoire de la littérature. Peut-être qu'on a voulu honorer avec le Nobel l'auteur politique, mais l'œuvre aurait mérité de l'être depuis déjà longtemps". En réalité, Elfriede Jelinek a élaboré une écriture nourrie de négativité. Nul ne sera surpris, dès lors, de ne pas retrouver chez Jelinek d’éloge de la vieillesse. Quand Jelinek écrit la sénescence, elle ne se plie guère à la réalité ni ne fait d’elle un objet contre lequel il serait bon de se blottir. L’image des cheveux et des jupes est parlante, puisqu’Erika va à un certain moment scalper sa mère tandis que cette dernière ne peut s’empêcher de déchirer les robes de sa fille. Il s’agit d’indices nous révélant à nous, lecteurs, que la réalité passe entre la mère et la fille. La vie à l’écart que mènent Erika Kohut et sa mère permet à Elfriede Jelinek de s’attaquer à la vieillesse comme construction sociale historiquement et culturellement marquée. Par-delà leurs deux figures, c’est une culture entière dont elle dynamite les bases. La vigueur de sa pensée et l’originalité de ses œuvres en font l’auteur majeur de sa génération.     Bibliographie et références:   - Nicole Bary, "Elfriede Jelinek, la déconstruction des mythes" - Vanessa Besand, "L’œuvre romanesque d’Elfriede Jelinek" - Thierry Clermont, "Elfriede Jelinek, l'insaisissable" - Yasmin Hoffmann, "Elfriede Jelinek, une biographie" - Magali Jourdan, "Qui a peur d’Elfriede Jelinek ?" - Roland Koberg, "Elfriede Jelinek, un portrait" - Christine Lecerf, "Elfriede Jelinek, l’entretien" - Gitta Honegger, "Un Nobel imprévu, Elfriede Jelinek" - Claire Devarrieux, "Jelinek, la subversion primée à Stockholm" - Christian Fillitz, "L'Autriche partagée entre joie et réprobation" - Liza Steiner, "Elfriede Jelinek, anatomie de la pornocratie" - Gérard Thiériot, "Elfriede Jelinek et le devenir du drame" - Béatrice Gonzalés-Vangell, "Elfriede Jelinek" - Klaus Zeyringer, "Dossier Elfriede Jelinek"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Hier, 06:06:01
"Baise m’encore, rebaise-moi et baise. Donne m’en un de tes plus savoureux, donne m’en un de tes plus amoureux. Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise. Je vis, je meurs, je me brûle et me noie, j’ai chaud extrême en endurant froidure. La vie m’est et trop molle et trop dure. J'ai grands ennuis entremêlés de joies. Tout à coup je ris et je larmoie. Et en plaisir maint grief tourment j’endure. Mon bien s’en va, et à jamais il dure. Tout en un coup je sèche et je verdoie". Pendant longtemps et encore aujourd'hui, les censeurs et amateurs de biographies scabreuses ont joui d’un succès de scandale qui les a fait renchérir sur les détails licencieux d’une vie tout à fait hypothétique car à la vérité, on connaît bien peu de choses de la vie de Louise Labé. Les outrances amoureuses attribuées à Louise ne sont que le désir et la volonté de disposer de sa vie. Louise est transparente dans l’aveu de son espérance d’amour. Elle va donner voix à l’expression féminine de la passion. Une femme peut oser déclarer son désir sans attendre de se sentir désirée. Sa religion est l’amour, sa morale est l’amour, sa liberté est l’amour. "Le plus grand plaisir qu’il soit après l’amour, c’est d’en parler". Dans ses textes, Louis Labé exprime les joies amoureuses, son érotisme mais aussi la douleur de l’absence. Le roi Henri II, de par sa protection, fit qu’en 1555 les textes de Louise furent alors publiés de son vivant. Ce sera la seule lyonnaise à être consacrée ainsi. Devant son énorme succès, l'ouvrage connaîtra trois rééditions en 1556. Icône de la Renaissance, c’est alors la plus connue des poétesses françaises. Sulfureuse, sa poésie bouleverse depuis près de cinq siècles. Et pourtant aujourd’hui, alors que paraissent ses œuvres complètes dans la Pléiade, la légende de la courtisane lettrée s'effrite dans une énigme savoureuse. La poétesse la plus fameuse du XVIème siècle, figure du féminisme, ne serait qu'invention. C'est la thèse défendue par l'universitaire Mireille Huchon, qui jette un doute sur le travail des biographes. Elle a publié en 2006 un essai consacré à Louise Labé, "Une créature de papier", qui fit grand bruit, car il remettait en question l'existence même de la personne derrière le nom de plume. C'est elle, qui en 2021, coordonne les œuvres complètes de Louise Labé publiées dans la Pléiade chez Gallimard. Relevant la modernité du texte, sa simplicité, sa compréhension immédiate à la lecture, elle en soulève aussi les nombreuses références implicites et les effets de double sens, souvent sulfureux. "On se rend compte qu’il y a un certain nombre de pièces très obscènes sous la plume de Louise Labé, de jeux sexuels, évidents pour qui arrive à les décrypter". Des preuves de l'existence de Loyse Labbé, dite "la belle Cordière" sont pourtant avérées. Des pièces administratives l'attestent.   "Las, te plains-tu ? ça que ce mal j’apaise, en t’en donnant dix autres doucereux, ainsi mêlant nos baisers heureux. Jouissons-nous fort l’un de l’autre à notre aise. Lors double vie à chacun en suivra. Chacun en soi et son ami vivra. Permets m’Amour penser quelque folie". De nombreux témoins de l'époque racontent la vie tumultueuse de cette Loyse Labbé, faisant état d'affaires d'empoisonnements, de romances diverses. Parmi eux, sans doute aussi des calomnieux qui n’ont pas supporté cette femme libre. On a même retrouvé la trace de son testament signé en 1565. Elle est enterrée un an plus tard, dans la force de l'âge. Lyon sombre alors dans le chaos des guerres de religion, de la peste. Plus tard, les récits de sa vie romanesque se diffusent. On lui invente des aventures à partir des projections sentimentales de ses poèmes. Les Lumières la redécouvrent. La modernité féministe la revendique. Comparée à la poétesse grecque Sapphô, Louise Labé entre au panthéon de la poésie française. Mais avec la parution de l'ouvrage de Mireille Huchon, des indices fissurent la légende dorée, jusqu’à faire douter de son identité. "L’ouvrage qu’elle fournit suppose qu’elle savait le latin, qu’elle avait une bibliothèque absolument extraordinaire, mais son père ne sait pas signer, il est illettré. Il y a beaucoup de poètes femmes au XVIème siècle, mais qui s’occupent plutôt de morale, de religion. Là nous sommes dans un cas très particulier. L’affaire est très compliquée, très complexe, mais tout à fait passionnante". Pour plusieurs spécialistes de la littérature et de l'histoire de la Renaissance, Louise Labé ne serait qu'une supercherie, l’invention d’un groupe de poètes lyonnais d’avant-garde dans une décennie miraculeuse du milieu du XVIème siècle. Un nom apposé à une œuvre qui serait en réalité un jeu oulipien avant l’heure des brillants Maurice Scève, Magny, des mauvais plaisants, prêts à tout pour dorer le blason d’une poésie française à inventer. "En Italie, il y avait Dante, Pétrarque, et en France, on tente au milieu du XVIème siècle, dans une sorte de défense et d'illustration de la langue française, de créer une poésie française. Ronsard fait du Pindare. Et on va avec cette femme, inventer une nouvelle Sapphô, la poétesse grecque du VIIème siècle avant Jésus Christ, dont on ne connaît que des fragments actuellement, et qui sont, apparemment aussi, d’une très grande simplicité. C’est donc une poésie festive, de jeunes gens lettrés qui se sont amusés". De cette imposture, tout est encore à prouver, mais il subsiste de cette étonnante et sublime invention poétique quelques uns des plus beaux poèmes français, de toute éternité.   "Toujours suis mal, vivant discrètement, et ne me puis donner contentement, si hors de moi ne fais quelque saillie. Ainsi Amour inconstamment me mène. Et, quand je pense avoir plus de douleur, sans y penser je me trouve hors de peine". Trois élégies, décasyllabes à rimes plates, un texte en prose et vingt quatre sonnets ont fait de Louise Labé la maîtresse des passions extrêmes, enflammant les codes de l’amour courtois. Le corps a désormais sa place au creux des mots et des poèmes. “Baise m’encor, rebaise moy et baise”, quatre syllabes ont suffi à la “belle Cordière” pour entrer dans la légende du XVIème siècle. Il est bon de rappeler qu’au siècle de Louise Labé, ce verbe ne dit encore que le fait, plus ou moins fougueux, de poser ses lèvres avec affection et respect. L’"Épître dédicatoire à Clémence de Bourges", sur laquelle s’ouvre le recueil, est un texte important pour l’histoire de l’humanisme et du féminisme. Louise Labé prend alors la plume au nom du "bien public". De là la requête aux dames vertueuses, c’est-à-dire à ses contemporaines qui ont la force de caractère de "regarder un peu au-dessus de leurs quenouilles et de leurs fuseaux". Ayant compris qu’une femme isolée dans un milieu culturel au mieux malveillant ne peut changer les structures sociales qui l’oppriment alors, la poétesse voudra ainsi inviter ses lectrices à s’entraider, à "s’encourager mutuellement" afin de faire comprendre autour d’elles la véritable mission qui est la leur. Le "Débat de Folie et d’Amour" est un conte mythologique dialogué en prose qui traite, de façon allégorique, des aspects conflictuels de la passion et du désir. Le thème est le partage actif du pouvoir entre les forces universelles rivales, hommes/femmes. Louise prône le débat entre les deux sexes pour le bien public et invite vivement la femme à y prendre part, car dit-elle "les hommes redoubleront d’efforts pour se cultiver, de peur de se voir honteusement distancier par celles auxquelles ils se sont toujours crus supérieurs quasiment en tout". La Fontaine s’inspirera d’ailleurs de cet écrit dans sa fable  "L’Amour et la Folie" (Livre XII, fable quatorze). Les documents concernant Louise Labé sont rares. Moins d'une dizaine, au nombre desquels le testament qu'elle rédige le vingt-huit avril 1565, alors qu'elle est malade et alitée, exécuté par Thomas Fortin, un riche Italien qui était alors son protecteur.   "Puis, quand je crois ma joie être certaine, être au haut de mon désiré heur, il me remet en mon premier malheur. O dous regars, o yeux pleins de beauté, petits jardins, pleins de fleurs amoureuses, ou sont d'amour les flesches dangereuses, tant à vous voir mon œil s'est arresté". Son père, Pierre Charly, apprenti cordier, avait épousé vers1493, en premières noces, la veuve d'un cordier prospère, Jacques Humbert dit Labé ou L'Abbé. Pour assurer sa présence dans cette profession, il reprit pour lui-même le surnom du premier mari de sa femme et se fit appeler Pierre Labé. À la mort de sa femme, Pierre Charly, alias Pierre Labé, se remaria, et c'est de ce mariage que naquit Louise Labé et son frère, François. Ils résident rue de l'Arbre sec, où elle reçoit une éducation dont on sait peu de choses durant son "énigmatique adolescence". Louise Labé reprend également le pseudonyme de son père et se voit surnommée "La Belle Cordière" en raison du métier de son père, puis de son mari. Elle aurait été la femme d'Ennemond Perrin, riche marchand de cordes, qui possédait plusieurs maisons à Lyon et aurait trouvé dans la fortune de son mari un moyen de satisfaire sa passion pour les lettres. Dans un temps où les livres étaient rares et précieux, elle aurait eu une bibliothèque composée des meilleurs ouvrages grecs, latins, italiens, espagnols et français. Elle aurait possédé des jardins spacieux près de la place Bellecour où elle aurait pratiqué l'équitation. Chez elle, on remarque l'influence d'Homère, d'Ovide, qu'elle connaît bien, qu'il s'agisse des "Métamorphoses" ou des "Héroïdes", inspirant ses élégies. Assimilée à la "dixième muse", elle aurait alors contribué à faire redécouvrir Sappho, à une époque où la poétesse grecque est relue par Marc-Antoine Muret et Henri Estienne. Elle mentionne notamment Sappho dans le "Débat de Folie et d'Amour", et "Amour Lesbienne" dans la première de ses élégies et se voit surnommée "nouvelle Sappho lyonnaise", par Jean et Mathieu de Vauzelles. Avec Maurice Scève et Pernette du Guillet, Louise Labé appartient au groupe dit "école lyonnaise", bien que ces poètes n'aient jamais constitué une école au sens où la Pléiade en était une. La lecture de ses œuvres confirme qu'elle a collaboré alors avec ses contemporains, notamment Olivier de Magny et Jacques Peletier du Mans, autour de l'atelier de l'imprimeur Jean de Tournes. Lyon est alors un centre culturel grâce à la renommée de ses salons et du fameux collège de La Trinité.   "O cœur félon, o rude cruauté, tant tu me tiens de façons rigoureuses, tant j'y ai coulé de larmes très langoureuses, sentant l'ardeur de mon cœur tourmenté. Donques, mes yeux, tant de plaisir avez, tant de bons tours par ses yeux recevez mais toy, mon cœur, plus les vois s'y complaire, plus tu languiz, plus en as de soucis, or devinez si je suis aise aussi, sentant mon œil estre à mon cœur contraire". Louise Labé écrit à une époque où la production poétique est intense. D'une part, la poésie française se donne alors des bases théoriques avec les nombreux arts poétiques, comme ceux de Jacques Peletiers du Mans, de Thomas Sébillet, ou de Pierre de Ronsard, issus du mouvement de "réduction en art" qui dégage des préceptes transmissibles à partir des usages existants, et remplacent les anciens traités rhétoriques. D'autre part, la poésie française se dote alors d'un vaste corpus d'œuvres avec Ronsard, Olivier de Magny, Pontus de Tyard, et d'autres, suivant le modèle contemporain de Pétrarque en Italie, et d'auteurs anciens tels que Catulle et Horace. Avec "Le Débat de folie et d'Amour", Louise Labé prend vigoureusement position contre la façon dont Jean de Meung achève le travail interrompu de son prédécesseur Guillaume de Lorris, en passant d'un récit mythique et symbolique à des descriptions bien plus terre à terre, et même sensiblement misogynes. Et contre ses héritiers, tels que Bertrand de la Borderie avec son "Amie de Court", qui présente les jeunes filles comme des êtres vains et impudiques ne demandant que d'être admirés. L’œuvre de Louise Labé est souvent envisagée telle un modèle d'écriture fortement féministe, en ce qu'elle incite ses contemporaines à faire valoir le droit à être reconnues. Dans ses écrits, elle se concentre sur l'expérience féminine de l'amour, et réhabilite alors des figures de femmes émancipées, l'héroïne du "Roland furieux" de L'Arioste, l'"Arachné" des Métamorphoses d'Ovide, ou "Sémiramis".   "Tout aussitôt que je commence à prendre dans le mol lit le repos désiré, mon triste esprit, hors de moi retiré, s'en va vers toi incontinent se rendre. Lors m'est avis que dedans mon sein tendre, je tiens le bien où j'ai tant aspiré, et pour lequel j'ai si haut soupiré que de sanglots ai souvent cuidé fendre. Ô doux sommeil, ô nuit à moi heureuse". C’est à la Renaissance que ce qu’il est convenu d’appeler "l’écriture au féminin" devient une réalité incontournable qui s’affirme en Europe. Pour la France, alors que Christine de Pizan apparaît isolée au tournant des XIVème et XVème siècles, une série de femmes de lettres investit alors la scène littéraire dans la période suivante, au sein desquelles Louise Labé occupe une place singulière par son rayonnement exceptionnel. Ainsi, dans les "Evvres", l’écriture au féminin de Louise Labé permet à la poétesse de conquérir, non sans un combat de haute lutte, sa place sur le champ éditorial d’obédience masculine qui est celui de son époque. "Louïze Labé Lionnoize" met sa féminité au service de l’accession au statut d’auteur. L'expression de la "Belle Cordiere" traduit la perception dominante qu’on avait de la jeune femme dans les années 1540 et 1550. En effet, bien avant la première édition des "Evvres"en 1555, la beauté de Louise Labé fut célèbre à Lyon et, associée à une liberté d’esprit, peut-être de mœurs, jugée trop éclatante, lui valurent vite une réputation sulfureuse. Dès 1547 par exemple, Philibert de Vienne n’hésitait pas, dans son ouvrage satirique, "Le philosophe de court", à mettre la "Cordiere de Lyon" sur le même plan que Laïs, fameuse prostituée de l’Antiquité grecque dont le nom et les aventures étaient proverbiaux chez les humanistes. Et ce rattachement dégradant à la catégorie des "putains et courtisanes" se confirme après la publication du volume de ses "Evvres". Mais la dimension proprement littéraire de la vocation proclamée par la jeune femme au milieu des années 1550 s’affiche avec un troisième surnom, celui de "nouvelle Sappho lyonnaise". Si le surnom n’apparaît pas tel quel dans le volume des "Evvres", il est largement suggéré par l’appellation de "premiere ou diziéme" des Muses "couronnante la troupe", retenue comme titre de la neuvième pièce des "Escriz à la louenge de Louïze Labé Lionnoize" par Jean de Vauzelles. Ainsi, dès son entrée sur la scène littéraire, elle cesse d’être une femme ordinaire.   "Et si jamais ma pauvre âme amoureuse ne doit avoir de bien en vérité, faites au moins qu'elle en ait en mensonge. Qu'encor amour su moy son arc essaie, que nouveaus feus me guette et nouveau dars. Qu'il se despite, et pis qu'il pourra face". Bien entendu, il existait des modèles de femmes écrivains à la Renaissance, que ce soit en Italie ou en France, qu’elles fussent princesses ou courtisanes plus ou moins honnêtes, auxquels on pouvait se référer. Dans la production française, les femmes n’étaient pas en reste, encore qu’elles s’illustraient peut-être plus souvent dans la prose que dans les vers. En premier lieu, on doit nommer évidemment la compatriote de Louise Labé, Pernette du Guillet, dont les "Rymes" ont été publiées à titre posthume par Antoine du Moulin en 1545. Mais Pernette se présente comme l’égérie soumise de Maurice Scève et n’affiche pas la même autonomie que Louise Labé. Cela étant, une pareille profusion d’auteurs de sexe féminin, de part et d’autre des Alpes, coïncide en ces années avec la vogue de certains thèmes donnant la vedette à la femme, qui transparaissent chez Louise Labé. La "Querelle des Amyes" au début des années 1540 confronte ainsi des personnalités féminines contrastées, dont l’éventail donne un avant-goût des états d’âme et d’esprit que va parcourir l’errance amoureuse du "canzoniere labéen". L’affranchissement à l’égard des conceptions masculines de la femme ne suffit pas à Louise Labé. Elle entend utiliser sa féminité pour accéder, grâce à la subjectivité nouvelle qui s’en dégage alors, au statut d’auteur à part entière, c’est-à-dire en dehors de tout sexisme. En définitive, face aux "vertueuses Dames" résignées au regard réducteur qui, au XVIème siècle, les fige en objets muets du désir masculin, c’est par son insistance forte sur le plaisir d’écrire que la conception proprement féminine présentée par Louise Labé apparaît hardie et novatrice. Le souci d’épanouissement personnel, non tributaire des réflexes du métier de plumitif, est peut-être chez cette femme audacieuse, le meilleur gage de réussite de son entreprise littéraire. Alors, "Louise Labé, une créature de papier" selon Mireille Huchon, professeure à la Sorbonne ? Ou "géniale imposture" selon l'historien et académicien Marc Fumaroli, décédé en juin 2020 ? Peut-être, est-il plus sage de penser avec François Rigolot, professeur de littérature française à l'université américaine de Princeton, que Louise Labé a bel et bien existé en tant que poétesse, mais que son "œuvre est sans doute le produit d'une entreprise collective, comme d'ailleurs beaucoup d'œuvres avant la promotion du solipsisme romantique. Ronsard lui-même, le grand Ronsard, soutenu par Charles IX, qui embouchait à tout moment la trompette de la gloire pour revendiquer la priorité dans le renouveau littéraire, ne doit-il pas une bonne partie de son œuvre à ses condisciples de la Pléiade ? "Je vis, je meurs, je me brûle, me noie". Elle mourut le vingt-cinq avril 1566 à Parcieux-en-Dombes où elle fut enterrée.    Bibliographie et références:   - Louise Labé, "Œuvres complètes poésie" - Bruno Roger-Vasselin, "Louise Labé et l'écriture au féminin" - Madeleine Lazard, "Louise Labé, ou le renouveau" - Jean-Pierre Gutton, "Les Lyonnais dans l'Histoire" - François Rigolot, "Louise Labé ou la Renaissance au féminin" - Michèle Clément, "La réception de Louise Labé au XIXème siècle" - Mireille Huchon, "Louise Labé, une créature de papier" - Guy Demerson, "Louise Labé, les voix du lyrisme" - Daniel Martin, "Les Evvres de Louïze Labé Lionnoize" - François Pédron, Louise Labé, la femme d'amour" - Enzo Giudici, "Louise Labé et l'école lyonnaise" - Marc Fumaroli, "L'Âge de l'éloquence" - Georges Tricou," Louise Labé et sa famille à Lyon"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Hier, 06:04:18
"Demande aux femmes de mon temps, bagnardes, cent-cinq, prisonnières, et nous te raconterons tout. Que la peur nous abrutissait, que nous élevions alors des enfants, pour la prison, la torture et la mort. Pinçant nos lèvres bleuies, Hécubes devenues folles, Cassandres de Tchoukhloma portant des couronnes de honte, nous serons un chœur de silence. Au-delà de l'enfer, il y a nous". "Tout est prêt pour la mort, ce qui résiste le mieux sur terre, c’est la tristesse, et ce qui restera c’est la Parole souveraine". Ces belles paroles sont de la grande poétesse russe Anna Akhmatova (1889-1966) qui, avec Osip Mandelstam et dans une moindre mesure Marina Tsvetaieva, aura été la nouvelle source de la littérature russe du vingtième siècle. Elle est à jamais cette parole souveraine qui aura fait taire toutes les voix de l’oppression. Les plus criardes, les plus haineuses. Elle semble trôner au milieu de nous comme une Pietà, avec sa douleur dans ses bras, son sourire las, sa présence intimidante, sa beauté hautaine. On ne voit d’ailleurs jamais les portraits de sa vieillesse, seulement ceux de sa belle moisson inaltérable de son visage des années vingt. Elle était la beauté même qui ne pouvait se flétrir. Le temps ne pouvait réaliser ce que les bourreaux ne purent. Voix de contralto sur les lettres russes, elle incarne la douleur et la résistance à la dictature. Si fortement que de son œuvre poétique on ne connaît souvent que le recueil "Requiem" composé à la fin des années trente pour témoigner, avec des millions de petites gens, sur la disparition d’êtres chers. Ce texte passant clandestinement de main en main sera le réconfort d’une population soumise à un fou sanguinaire, et qui trouvera dans ces mots la description de sa propre réalité quotidienne. Il ne sera publié officiellement en Russie qu’en 1980, vingt-sept ans après que les vers aient enfin pris possession de ce psychopathe nommé Staline et petit père des peuples par tous les communistes et affidés. Son œuvre importante va des "poésies antipopulaires et décadentes" du renouveau lyrique russe avec les passeurs d’âmes, les acméistes, au cœur du siècle, jusqu’aux œuvres de témoignage de la douleur du monde. Toujours cette fille de la haute bourgeoisie sera étiquetée "renégate", nuisible pour la jeunesse, réactionnaire et totalement morbide par le pouvoir de terreur de Staline. Seule sa renommée la sauvera du goulag. Comme le disait le pouvoir soviétique, "nous ne pouvons compatir avec une femme qui n’a pas su mourir à temps". Cette noble parole est de 1935 et Anna a trente-six ans. Trente ans, les cheveux blancs. C’est l’exil pour Marina, bientôt le rideau de fer. Dans le train, elle n’entend alors que l’appel du Cygne blanc, ce jeune père qu’Alia a si peu connu.    "Cette merveille de notre rencontre, était lumière et chanson. Je ne voulais plus aller nulle part. C'était une amère douceur qu'un bonheur au lieu d'un devoir, je devais ne pas lui parler, et j'ai parlé longtemps". Sergueï, son mari-fils, éternel adolescent qu’elle a voué à jamais au culte de leur jeunesse et promis, contre sa vie sauve, de suivre "comme un chien", galère piteusement. Le fiacre les conduit à la gare, elle et Alia, une dernière fois elle se signe devant l’église de Boris-et-Gleb. Pour quelle fatalité ? Vous êtes aveugle ? Non, voyante ! Vous êtes sourde ? J’ai une oreille de musicienne. Le train passe devant l’ancienne propriété de la famille Meyn, "Yasenka", et traverse Riga. Le voyage dure quatre jours. Marina ne dort ni ne mange, ne dit pas un mot. Elle a été prévenue: "Dans votre compartiment, il y aura un membre de la Tcheka, ne parlez pas inconsidérément". Au début des années révolutionnaires, elle fêtait avec une amie le Nouvel An en disant la bonne aventure, selon la coutume. Et Anna aura beaucoup à souffrir de ces psychopathes voulant le bien des ouvriers, et plus sûrement le leur. Elle leur survécut par les mots et devint l’étendard des pauvres et des persécutés, elle la haute bourgeoise. Elle restera universelle, les autres resteront seulement boue de l’humanité. "J’ai vécu trente ans sous l’aile de la mort". Née à Odessa le onze juin 1899, elle mourra d'un infarctus, le cinq mars 1966, à l'âge de soixante-seize ans, dans sa chère ville de Moscou. Son ami Josef Brodsky exilé à New York pour parasitisme, en fait victime de l’antisémitisme, écrira à la mort d’Anna: "Je salue les cendres de cette grande dame, pour avoir eu ces mots, dormant en terre natale, là où par son bienfait fut doté de parole un monde sourd-muet". "La souveraine du verbe et de la dignité" aura traversé les épreuves de sa vie comme une Pietà, une madone en douleur portant la mort de son mari Nikolaï Goulimev fusillé en 1921 pour déviationnisme et la longue détention en goulag, près de vingt ans, de son fils Lev, arrêté dès 1933, de ses amis exécutés comme Osip Mandelstam, ou traqués comme Boris Pasternak ou Marina Tsétaëva. Nul n’osera l’attaquer de front car grandes étaient son aura et sa faculté à universaliser le malheur. La force et le courage.   "Que les passions étouffent les amants, qu'elles exigent des réponses. Nous n'étions plus, ami, que des âmes sur le bord du monde. Enfant, déjà j'avais peur des masques". Elle traversera les frontières du monde comme oiseaux migrateurs. Mais tant de poèmes détruits, perdus ou non écrits marquent encore la victoire des salauds. Cette voix d’au-dessus des goulags doit encore faire son chemin en France, car si enracinée dans la langue russe par sa construction, ses rimes, ses sentiments, elle attend toujours ses traducteurs sachant rendre cette aveuglante simplicité, sa pureté de feu. Il est douloureux de voir tant de pauvres et fausses gloires en présentoir, ainsi le lâche Aragon, falsificateur de l’amour et de l’éthique, alors que pour trouver quelques bribes de poèmes de l’immense Anna Akhmatova un si long chemin de croix est nécessaire. Elle était d’une nature profondément aux aguets des signes de la vie et du destin. Profondément croyante, elle y mettait toute la superstition des vieilles babouchkas. Et en même temps totalement moderne dans ses relations sociales, n’hésitant jamais à proclamer son féminisme et son attachement viscéral à sa liberté. Elle ne pouvait pas alors vivre une relation amoureuse sans vouloir la détruire de l’intérieur. Belle, elle le savait, et savait séduire ses proies. Elle tentera mélangeant foi orthodoxe étroite et magie dans les hasards de décrypter sa vie et celle des autres. Ainsi elle est née le jour de la Saint Jean, le 23 juin 1899 en Russie, comme prédestinée à la quête du soleil et de la vie. Mais elle se trompait, comme souvent, et ni paix, ni amour, ni rire ne lui furent abondamment donnés. La douleur était sa plus proche amie à venir. Certains sont voués aux anges ou à la pluie, elle était vouée au tragique, et malgré la grâce souriante de ses premiers poèmes centrés sur les relations amoureuses, c’est bien de la condition humaine qu’elle devra témoigner. Née Anna Andreievna Gorenko, sa recherche de signes et de symboles la feront choisir le nom de son arrière-grand-mère maternelle, Akhmatova, pour s’auréoler alors d’un passé tartare sanguinaire. Elle pouvait signer un triple AAA ses poèmes, Anna Andreievna Akhmatova.   "Il me semblait toujours et j'ignore pourquoi, que je ne sais quelle ombre indésirable sans visage et sans nom, au milieu d'eux s'était glissée". Odessa et la mer Noire la marqueront bien moins que Saint-Pétersbourg sa ville d’adoption, dont elle devint le symbole. Loin des domaines de sa famille, de sa richesse, et ayant expérimenté la pauvreté avec le départ de son père, elle put rencontrer à la même hauteur ses pairs les poètes, et affirmer sa liberté, son égalité avec les hommes. Gardant en elle les fêlures de la séparation de ses parents, elle en imagina l’inéluctable destruction de tout amour avec le temps. Mariée par lassitude avec son ami d’enfance, Nicolas Goumilev en 1910, elle fut admise dans les cercles littéraires où sa forte personnalité s’imposa bien vite. Son charisme, sa séduction firent autant que ses poèmes. Sa tentation de la vie brillante l’amena dans de nombreux voyages, dont Paris où Modigliani lui fut alors très proche. Ses initiations se firent par les paysages et les rencontres. En 1912 une autre femme se révèle, moins encline au brillant des choses. Son fils unique Lev naît en 1912, et sa découverte des grands poètes russes, Pouchkine dont elle se croyait une réincarnation, Biely, Blok, Balmont et bien d’autres. Dépassant le symbolisme russe elle se joindra aux écrivains de sa génération pour se libérer de la perfection formelle et aller vers le réel. Ce réel ne se situait pas dans la vénération des machines comme pour Maïakovski, ni dans le mysticisme de l’acte créateur, mais dans la croyance absolue en la puissance de la Parole et de la force du verbe. Son mari Nicolas Goulimev fondera le mouvement des acméistes avec Osip Mandelstam. Sa forte personnalité faite alors de domination et de reconnaissance la fit devenir la figure de proue de ce mouvement. Elle sera célébrée, imitée, vénérée par la jeunesse russe. Elle devait être la louve alpha de sa vie et de ses proches. Là se tient une des clés de la psychologie d’Anna: le besoin de déification par le verbe, le vertige de la domination, le besoin d’être la grande prêtresse des choses, amour ou douleur. Elle se voulait chef de meute d’une troupe d’hommes valeureux et aucun lien ne pouvait l’en dissuader, surtout pas ceux du mariage. De divorces en remariages nombreux et vains, elle put alors expérimenter cela. "Je bois à la maison en feu, et à ma vie aux abois".   "La porte est entrouverte. Les tilleuls frémissent, oubliés sur la table, une cravache, un gant. La lampe fait un cercle de clarté. Il y a des bruits que j’entends. Pourquoi es-tu parti ? Je ne comprends pas". À ces problèmes d’amour et de liberté, de tension et de séduction, il suffit d’ajouter alors l’atroce impact de la première guerre mondiale et de sa boucherie insensée, pour comprendre l’évolution d’Anna à qui se révèle sa nature tragique. La révolution bolchevique fut la fin de son monde et de ses amis. Elle la croyante, ne pouvait comprendre ce matérialisme purificateur par le sang. Jamais, sauf une ode à Staline pour libérer son fils, elle ne se compromit avec ce régime qui bascula alors très vite dans la terreur qu’il prétendait abattre. Elle ne fuira pas, profondément patriote, mais sera "l’exilée de l’intérieur", la statue du commandeur raillant ses persécuteurs. La suite se tissa sinistrement logique: exécution en 1921 de son Pygmalion et premier mari Nicolas Goumilev, ferveur des gens jusqu’à l’hystérie pour une diva jusqu’en 1925. Puis le régime comprit qu’il ne pourrait jamais la récupérer, et qu’elle serait toujours cette émigrée intérieure dans la plus totale et irréfutable opposition. Alors pleuvent les interdits et les persécutions. D’abord rendue muette vers les années 1925, elle sera la bête à abattre quand Staline prit le pouvoir. Arrestations de ses maris, déportations, interdiction d’écrire et de publier, flicage, tout fut employé contre elle. Quelques poèmes appris par cœur par ses amis sont parvenus jusqu’à nous pour des centaines perdus ou brûlés. Les sept ou onze apôtres formaient la seule chaîne de mémoire. Ils avaient le droit d’apprendre par cœur le papier griffonné qui ensuite était détruit. Sans doute avait-elle inconsciemment attendu, espéré peut-être, cette épreuve, vue comme épreuve christique pour elle. L’apocalypse avait fondu sur elle. Elle prenait alors son envol au fronton de la résistance à l’horreur. De brèves accalmies n’empêchèrent pas son exécution littéraire par le subtil Jdanov, qui en 1946 la jeta aux chiens et la renvoya alors au vide des lecteurs.   "Demain matin la lumière sera pleine de joie. Cette vie est brève. Sois sage, mon cœur. Tu es à bout de force, tu bats plus sourdement. Tu sais, je l’ai lu quelque part, les âmes sont immortelles". La jeune fille d’autrefois, la foudre dans la poitrine sous le collier d’ambre héréditaire, l’amoureuse de Napoléon, célébrait à quinze ans la mise en terre de Manon Lescaut "à l’épée, non à la pelle" et fleurissait de roses blanches le tombeau de Marie Bashkirtseff au cimetière de Passy. Marina s’acheta alors un revolver, gardé dans son sac de velours, pour se supprimer, pendant la représentation de L’Aiglon, au moment où Sarah Bernhardt prononçait. "On n’avait pas le droit de me voler ma mort". Cette jeune fille qui courait à tire-d’aile envers et contre la mort peut-elle affronter son propre miroir et se reconnaître en cette femme aux mains rongées ? Seuls les anneaux tsiganes enlacent encore les doigts qui écrivent, au fil de sa fatalité. Le train persécuteur maudit le temps, le pourchasse, l’avale, mineur désincarné dans un grisou qui l’a fait exploser. Sa prédiction de vie, "je veux tout, que la veille soit une légende et chaque jour une fête", l’a reconduite aux sœurs éternelles. Eurydice égarée dans les Enfers, Ophélie enfoncée dans la vase de l’étang et absorbant les herbes amères en guise d’amoureuses, Anna Pavlova dansant “La mort du cygne”. La paix des lèvres et des mains, elle ne l’aura jamais. Le peuplier du jardin d’autrefois est devenu noir, les pogromes "étripent bétail et édredons" et la montagne de son poème pleure. Les requiems s’annoncent. Le suicide de Maïakovski secoue blancs et rouges. Et Marina jette sa rose en poème à l’archange aux semelles de plomb. Elle n’embrassera pas non plus le cercueil de Max Volochine. Sa mort lui ramène tout ce qui était en profondeur. Marina va descendre dans le puits éternel où tout reste toujours vivant le ressusciter dans sa prose. Par une mystérieuse coïncidence, dans le fatras d’un brocanteur près du bois de Clamart, Marina tombe sur les cinq volumes reliés de Joseph Balsamo, le roman-refuge qu’il lui avait fait lire dans sa jeunesse. Huit francs seulement, mais elle n’en a que deux, destinés à l’achat de Jeanne d’Arc. A cette heure même, midi, et ce jour même, Max mourait. Une lettre d’Assia lui en fait part. Il est enterré sur le mont des Janissaires.   "Chaque jour il est un instant et trouble et chargé de menace. Et à voix haute, les yeux somnolents, je bavarde avec mon angoisse". Aujourd’hui je suis retournée chez moi, admirez, champs labourés si chers, Ce qui pour cela m’est arrivé. L’abîme a englouti mes bien-aimés. Et la maison de mes parents est saccagée. Aujourd’hui, Marina, nous marchons avec toi dans la capitale nocturne, mais nous suivent des millions de nos semblables et il n’est pas de procession plus silencieuse. Tout autour sonne le glas et gémit, sauvage, la tourmente moscovite effaçant de nos pas les traces sur la neige. En gare de Moscou, le 18 juin 1939, seule Alia l’attend, avec Lilia, la sœur de Sergueï, celle qui jadis rêvait de théâtre. Sergueï, malade, a dû rester à Bolchevo, une banlieue résidentielle de Moscou, où il occupe une datcha avec la famille Klepinine-Sezeman. Mais où est Assia ? Atterrée, Marina apprend ce qui lui a été soigneusement caché: l’arrestation, la déportation de sa sœur bien-aimée, il y a deuxans. Leurs retrouvailles sont bouleversées. Sergueï est souffrant, au bord du désespoir. "Inconfort. Trouver du pétrole à brûler. Sergueï achète des pommes. Mon cœur se serre peu à peu. L’énigmatique Alia avec sa gaieté forcée. Je vis sans papiers, sans me montrer à personne". Alia vit avec Samuel Gourevitch, Moulia, qui gère cette datcha. Il la dit dépendre des éditions d’État, le Litfond, Fonds littéraire, mais un adolescent, Dimitri Sezeman, se lie immédiatement avec Mour et le renseigne. Il s’agit bel et bien d’agents du NKVD, le ministère de Bolchevo est un lieu redoutable. Le chef de Moulia, Mikhaïl Koltsov, journaliste international, a été arrêté. "Marina Ivanovna a bien fait, elle n’avait pas d’autre issue". Cette phrase, Mour la répéta à tout le monde, extérieurement calme, le regard froid. Malgré les apparences, son sommeil était agité, il gémissait la nuit. "Le plus dur, écrivit-il, ce sont les larmes solitaires, tandis que tout le monde alors s’étonne, comme il a le cœur sec, il est impénétrable. Pour payer la nuit qu’il passa chez Dima, Mour lui laissa le corsage, la veste de sport et le béret que Marina Ivanovna avait portés. On sait peu de chose de la vie de Georgui-Mour Efron après la mort de Marina. Le 4 septembre 1941, il se fit rayer de la liste des habitants d’Elabouga et prit le bateau, passa deux ans dans le dénuement le plus complet mais réussit néanmoins à terminer ses études. Il retrouva l’adresse de sa tante Anastasia Ivanovna Tsvetaeva, en déportation au fin fond du pays. Anastasia, l’Assia du passé, n’apprit la mort de Marina qu’en 1943. Elle ne revit pas son neveu vivant. Le soldat de l’Armée rouge Georgui Efron est tué sur le front un an plus tard.   "Notre séparation, je la supporterai mais sans doute pas nos retrouvailles. Celui qui n'a que peu de temps à vivre, qui ne demande à Dieu rien que la mort et qu'on oubliera pour toujours, fait les cent pas, il est alors plus de minuit". Le plus étonnant est que sa malédiction dura bien après la mort de Staline, tant la haine des communistes contre elle était forte. Mais jamais elle ne céda, de crises cardiaques en crises cardiaques elle attendait la délivrance. En 1964, elle put sortir de son pays, pour la première fois depuis plus de cinquante ans. Bien que morte le 5 mars 1966, son fantôme continue à terroriser les Poutine et autres. Et très rares sont les publications, mais sa reconnaissance par l’Occident lui a redonné la ferveur de la jeunesse russe qui en a fait son poète préféré. Cela aussi elle l’aura sans doute voulu. la résurrection après les épreuves terrestres. Vite dégagée des entrelacs précieux et surannés du symbolisme et même de l’acmétéisme, Anna Akhmatova se sera construit une langue poétique basée sur des rythmes souples, des rimes riches, et surtout d’un vocabulaire limpide et simple. La construction de sa grammaire poétique est désarmante de transparence. Sa poésie est fondée sur sa propre respiration, ample et transcendante. Elle refusera les artifices du métier de poète que tant d’autres emploieront (Essenine, Blok, Maïakovski). Et pourtant sa voix reste unique, originale et envoûtante. Elle disait que sa poésie ne pouvait pas être traduite car tout entière enracinée dans le terreau de la langue russe, de sa mémoire. Elle savait ce dont elle parlait, elle-même traductrice émérite. Chacun de ses mots si translucides en russe prend en français une lourdeur irrémédiable, et pour peu que l’on essaie de conserver un semblant de rimes, elles seront pauvres et affectant le sens premier de sa langue. Nul ne pourra reproduire le long fleuve de la respiration d’Anna Akhmatova. Chacun de ses mots va à la mer. Une part de l’indéfinissable nous restera celée. Pourtant grâce soit rendue aux intrépides marins qui ont osé s’aventurer en cet océan immense et faussement serein de sa poésie. Le public francophone aura un avant-goût de la sidérante beauté de l’écriture d’Anna par leurs tendres approximations. Elle s’était drapée dans les mots de la poésie, dont elle fit son maquis, sa terre de résistance. Elle reste la recluse, la beauté irradiante mise en cage par les bourreaux staliniens. Interdite de publication, traquée par la police et par les déportations ou la mise à mort de ses proches, elle semble par la force tranquille de ses poèmes s’opposer seule à la tyrannie du monde. Sa poésie, à peine redécouverte, nous saisit par ce qui semble irradier d’elle: une pureté d’eau. En ces temps toujours incertains, les mots de cette statue de la résistance au mal, à l’extermination folle, sont toujours dressés et actuels.   Bibliographie et références:   - Cédric Gras, "L'hiver aux trousses" - Antoinette Fouque, "Anna Akhmatova" - Sophie Benech, "Anna Akhmatova" - Alma De Groen, "The Woman in the window" - Jean-Louis Backès, "Poème sans héros et autres poèmes" - Modigliani, "Nus d'Anna Akhmatova" - Gil Pressnitzer, "Anna Akhmatova" - Henry Deluy, "Anna Akhmatova" - Claude Delay, "Marina Tsvetaeva" - Jacques Burko, "La poésie de Marina Tsvetaeva" - Paul Valet, "Requiem et autres poèmes" - Florence Corrado-Kazanski, "Marina Tsvetaeva"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 05/05/26
"Le secret de tout est d'écrire dans l'instant, le battement de cœur, le flot du moment, laisser les choses sans délibération, sans se soucier de votre style, sans attendre un moment ou un lieu approprié. J'ai toujours travaillé de cette façon. J'ai pris le premier papier, la première porte, le premier bureau, et j'ai écrit, j'ai écrit, j'ai écrit. En écrivant dans l'instant, le battement de cœur de la vie est pris". Né à Long Island, dans l’État de New York, en 1819, cet homme du peuple, menuisier à ses heures, produisit une œuvre novatrice, brillante, exprimant l’esprit démocratique du pays. C’était un autodidacte qui avait abandonné l’école à l’âge de onze ans pour travailler. Il lui manqua donc l’instruction traditionnelle qui faisait de la plupart des auteurs américains des imitateurs respectueux des anglais. Son recueil, "Feuilles d’herbe" (1855), qu’il réécrivit, révisa pendant toute sa vie, contient le "Chant de moi-même", poème le plus original qu’ait jamais écrit un américain. Les éloges enthousiastes d’Emerson et de quelques autres pour ce volume audacieux confirmèrent au poète sa vocation, même si le livre ne connut pas un grand succès auprès du public. Son œuvre visionnaire, qui célèbre toute la création, a été largement inspirée par les écrits d’Emerson, en particulier son essai "The Poet" qui annonçait une sorte de barde, robuste, sincère, universel, étrangement proche de Whitman lui-même. La forme novatrice du poème, vers libres et absence de rimes, sa libre célébration de la sexualité, sa vibrante sensibilité démocratique et son affirmation parfaitement romantique de l’identité du poète avec ses vers, avec l’univers et avec son lecteur, changèrent définitivement le cours de la poésie américaine. Plus que tout autre écrivain, Whitman inventa le mythe de l’Amérique démocratique. "De toutes les nations, les américains possèdent probablement la nature poétique la plus complète. Les États-Unis sont certainement le plus grand des poèmes". En écrivant ces mots, il avait la hardiesse de prendre le contre-pied de l’opinion généralement admise selon laquelle l’Amérique était trop brutale et trop neuve pour comprendre la poésie. Il inventa une Amérique intemporelle de la liberté de l’imagination, peuplée d’esprits pionniers venus de toutes nations. Le romancier et poète britannique, D.H. Lawrence, le décrivit comme le poète de "la grand-route". "Feuilles d’herbe" est aussi immense, énergique et naturel que le continent américain. C’était l’épopée que des générations de critiques américains appelaient de leurs vœux, même s’ils ne lecomprirent pas. La pulsation du mouvement que l’on perçoit dans le "Chant de moi-même" est comme une incessante musique: "Mes attaches et mon lest m’abandonnent, je borde d'immenses sierras, mes paumes couvrent des continents, je chemine avec ma vision". La voix de Walt Whitman électrise le lecteur moderne par sa proclamation de l’unité et de la force vitale de toute la création. Il fut incontestablement un extraordinaire novateur. C’est lui qui a créé le poème autobiographique, qui a fait de l’américain ordinaire un barde, du lecteur un créateur, c’est de lui que vient la découverte toujours actuelle, de la forme "expérimentale", de la libre versification, de la poésie de l'Amérique démocratique.   "Le chemin de la sagesse est pavé d'excès. La marque d'un véritable écrivain est sa capacité à mystifier le familier et à familiariser l'étrange. Un écrivain ne peut rien faire pour les hommes si ce n'est simplement leur révéler la possibilité infinie de leur propre âme. J'existe tel que je suis, cela suffit, si personne d'autre au monde ne le remarque, je me sens heureux, et si tout le monde le remarque, je me sens heureux". On sait assez que "Feuilles d’Herbe" représente l’œuvre d’une vie. Cette œuvre, de 1855 à 1891, a connu de multiples métamorphoses, pour, finalement, s’imposer comme le chant de la conquête de soi, et une manière de mode d’emploi lyrique du nouveau monde. Elle célèbre le corps vivant de l’individu-citoyen, la foi dans le progrès humain, par delà les épreuves subies par la nation en marche vers son destin. Elle construit à vrai dire ce que, sans doute, Walt Whitman considérait comme le monument littéraire destiné à prouver la grandeur de la tâche entreprise par son pays, au sortir de la guerre civile, et sous le patronage de la grande ombre du Président martyr qui avait su et libérer la partie asservie du corps social et réunifier les deux parties de l’empire enformation, au seuil de l’ère industrielle. L’œuvre poétique de Whitman vise à l’édification d’une nouvelle civilisation, apte à former une espèce neuve d’êtres et à donner au monde l’exemple d’une réussite enfin indiscutable, qui puisse servirde modèle à tous les peuples, l’enthousiasme dont cette civilisation serait porteuse constituant le meilleur des ferments pour l’avenir. Walt Whitman est né le trente-et-un mai 1819 à West Hills aux États-Unis. Son père, charpentier, est quaker, libre penseur et partisan convaincu du parti démocrate. L'aîné de ses quatre frères meurt syphilitique et aliéné, le cadet est alcoolique et tuberculeux, et le benjamin handicapé physique et mental, tandis que sa plus jeune sœur souffrira toute sa vie d'hypocondrie. En 1823, sa famille s'installe à Brooklyn, ce qui n'empêche pas le tout jeune Walter de rendre de nombreuses visites à ses grands-parents, à Long Island, où il aime marcher au bord de l'océan. Il quitte l'école très tôt, vers onze ans, exerce tour à tour les métiers de garçon de courses, apprenti typographe, ce qui lui permettra de réaliser lui-même la première édition de "Feuilles d'herbe" en 1855, maître-instituteur, et enfin journaliste à partir de 1838.   "Avez-vous appris les leçons uniquement de ceux qui vous admiraient, étaient tendres avec vous et vous mettaient à l'écart ? N'avez-vous pas appris de leçons de ceux qui se sont préparés contre vous et ont contesté des passages avec vous ? Et l'invisible est testé par le visible, jusqu'à ce que le visible devienne invisible et soit testé à son tour". Ses premières œuvres sont des articles assez insipides et sacrifiant aux codes journalistiques de l'époque, ainsi que des nouvelles et un roman médiocre décrivant les méfaits de l'alcoolisme. Rien n'y fait pressentir l'émergence ultérieure du poète. En revanche, le jeune Whitman est déjà fasciné par la ville de New York, ses foules immenses, son bouillonnement culturel. Il est en particulier grand amateur d'opéra. Son activité de journaliste le conduit à devenir rédacteur en chef de plusieurs journaux, et à faire une tentative, malheureuse, de transplantation à La Nouvelle-Orléans et à Saint-Louis (1848). Il se métamorphose pendant trois ans (1851-54) en charpentier sur les chantiers de son père. Cependant, il lit goulûment toutes sortes de livres, qui vont de La Bible à Nathaniel Hawthorne, en passant par les classiques grecs ou romains et les ouvrages scientifiques. Il commence également (depuis 1847) à prendre des notes sur des sujets divers, dans des carnets qui deviendront le laboratoire du futur poète. En 1855, paraît la première édition de "Feuilles d'herbe", composée de douze poèmes précédés d'une véritable profession de foi démocratique. L'ouvrage connaîtra de nombreuses éditions corrigées et amplifiées tout au long de la vie de l'auteur. Pendant la guerre de Sécession, Whitman se rend à Washington, où il soigne des blessés des deux camps. Nommé en 1865, à un poste subalterne, dans un bureau ministériel, il perd cet emploi lorsque l'un de ses supérieurs découvre qu'il est l'auteur d'un livre scandaleux. Mais à la suite d'une campagne de ses amis célébrant la générosité du "bon poète aux cheveux gris", il peut occuper un autre poste dans un ministère, qui lui laisse de nombreux loisirs. La permanence du thème démocratique, dans nombre de poèmes de "Feuilles d'herbe", contraste avec le pessimisme et l'amertume d'un ouvrage au titre trompeur: "Perspectives démocratiques", publié en 1871. Whitman y dénonce la trahison des idéaux révolutionnaires par l'Amérique de "l'âge doré". Deux ans plus tard, après une sérieuse attaque de paralysie, il s'installe à Camden (New Jersey), dans la maison de son frère. Il y passera le reste de savie, à compléter et corriger ses Feuilles et à rédiger un livre autobiographique, publié en 1882-83 sous le titre "Jours exemplaires". Sa réputation commence à croître au cours des années 1870 et 1880, en Amérique et surtout en Europe, il vit dès lors comme une sorte de gourou, entouré de disciples qui célébreront sa mémoire après sa mort. Ses dernières années sont marquées par la maladie, suprême ironie pour ce chantre inlassable de la santé. Il meurt le vingt-six mars 1892 à Camden, à l'âge de soixante-douze ans. Il repose aux côtés de sa famille, au Harleigh Cemetery, dans le New Jersey.   "Les batailles se perdent dans le même esprit dans lequel elles sont gagnées. Je fais la fête et je chante pour moi-même. Et ce que je dis de moi maintenant, je le dis de vous, parce que ce que j'ai est à vous, et chaque atome de mon corps est à vous aussi". Le chant est une chose, et Whitman indiscutablement a créé, d’un même élan, une manière étonnante d’en concevoir et la modulation et le contenu, et la forme et les échos, et inauguré une lignée de poètes qui, prenant appui sur son œuvre, en ont poursuivi les intentions, dire la réalité de cette nouveauté-là, et bien sûr apporter à l’entreprise tous les correctifs, nécessaires sans aucun doute. Ainsi, pour ne prendre qu’une seule formule tirée du "Song of Myself", comment ne pas voir la filiation, ou la dérivation, et la déviation à la fois, du "All truths wait in all things" de Whitman au "No ideas, but in things" de Williams ? On passe d’une foi absolue en une sorte de pertinence accordée à l’ensemble du donné de la réalité, de cette conviction, cette ardente certitude, que les réalités sensibles du monde contiennent ainsi leurs vérités en puissance, que l’idéal demande à se réaliser dans les faits, à une exigence de réalisme tout autrement objectif, au sens le plus fort, et quasi-systématique. Les "vérités" que Whitman voyait "en attente", en suspens dans les "choses" du monde, l’homme, et surtout l’aède whitmanien, étant là pour parfaire ces vérités des choses en les disant, Williams, lui, n’enconsidère plus que la face visible, en quelque sorte. Les choses sont là, les faits existent. En ces choses et ces faits ilexiste des "idées", nous dit-il, et par conséquent si le poète a une mission, mais disons plutôt un réel travail à accomplir, c’est d’aller tirer de cette considération des choses les idées qui s’y trouvent, parce qu’elles sont telles qu’elles sont, leschoses. Plus loin encore dans le siècle suivant Whitman, George Oppen dira, dans "Of Being Numerous", au tout début de sa méditation: "There are things, we live among and to see them/Is to know ourselves". "Il est ainsi des choses parmi lesquelles nous vivons “et les voir, c’est nous connaître nous-mêmes, en toute liberté et de façon très harmonieuse. Whitman s’est attelé le premier en tant que poète à chanter les êtres qui doivent constituer le peuple où la chose trouverait à exister, et à penser la chose telle qu’en attente de soi. Il a rédigé un long essai, très étonnant car à la fois débordant de cet enthousiasme qu’on lui connaît et plein d’une sorte d’amertume devant les obstacles qui freinent l’ampleur de la tâche à accomplir et que ses contemporains ne soupçonnent pas, occupés qu’ils sont à copier l’ancien monde dans ses travers les plus ridicules au lieu de se mettre à inventer ce qui doit être inventé pour que le nouveau monde soit la terre de l’avenir advenu, et cet essai, il l’intitule, tout simplement, de façon docte, "Democratic Vistas".   "Les héros inconnus infinis valent autant que les plus grands héros de l'histoire. La plus petite feuille d'herbe nous apprend que la mort n'existe pas. Que s'il a jamais existé, ce n'était que pour produire la vie. L'art de l'art, la gloire de l'expression et le soleil des lettres c'est la simplicité". Ces "Perspectives démocratiques" ont été conçues par Walt Whitman comme un texte destiné à évoluer en s’étendant dans le temps d’une vie. Il s’agissait de traiter du présentet du futur des États-Unis sous leurs aspects religieux, social, politique et artistique. Whitman voyait le texte se développer selon le principe d’une "accumulation successive". Le projet n’ayant jamais été réalisé sous cette forme idéale, la version finale du texte a été publiée en 1876 et il est la juxtaposition, arrangée, mise en forme, de plusieurs articles successifs publiés dans des journaux. Le titre de l’essai est devenu célèbre, tel un lieu commun, au point de servir de signe de ralliement pour nombre d’ouvrages visant à mettre en valeur la perpétuation d’une sorte de sentiment national unanimement partagé. Ainsi le New York Times, récemment, l’utilisait pour fêter l’élection de Barack Obama. Les États-Unis regardent aisément l’avenir comme l’horizon vers lequel chacun des citoyens doit porter son regard. Il est remarquable de constater que ce titre est utilisé pour l’accession d’un africain-américain au poste de vigie présidentiel, alors que Whitman évite, précisément, lui, d’aborder de front le problème de l’égalité raciale, malgré l’adoption alors des quatorzième et quinzième amendements qui garantissent cette égalité. "Toute personne née ou naturalisée aux États-Unis, et soumise à leur juridiction, est citoyen des États-Unis et de l’État dans lequel elle réside" dit l’un, en 1868. "Le droit de vote des citoyens des États-Unis ne sera refusé ou limité par les États-Unis, ou par aucun État, pour des raisons de race, couleur, ou de condition antérieure de servitude", dit l’autre, en 1870. Whitman se garde de s’appuyer jamais sur ces textes constitutionnels, et s’en tient à quelques fortes obsessions personnelles, qui font l’originalité de son essai. Derrière le poète, se cachait un grand démocrate. Bref, le poète-lettré apprendrait à lire à son multiple concitoyen, lequel deviendrait ainsi un lecteur athlétique, un adepte de la lecture active conçue comme une lutte de gymnaste, le texte offert étant en quelque sorte le soutien, actif lui aussi, de l’exercice. Ainsi le lecteur, comme l’auteur du poème, écrirait l’à-venir de l’idéal démocratique.   "L'avenir n'est pas plus incertain que le présent. Arrêtez avec moi jour et nuit et vous posséderez l'origine de tous les poèmes, vous posséderez le bien de la terre et du soleil. Il reste des millions de soleils, vous ne prendrez plus les choses de seconde ou de troisième main. Tu ne regarderas pas non plus à travers les yeux des morts. Tu ne te nourriras pas des spectres des livres, tu ne regarderas pas non plus à travers mes yeux, ni ne me prendrez des choses, les écouterez partout et les filtrerez de vous-même". Un des principes sur lesquels s’appuie Whitman pour soutenir son idéal est la déclaration de principe de Lincoln. Whitman n’a que peu croisé Lincoln, mais il a eu des relations de fait plus suivies avec l’administration du successeur de celui-ci, Andrew Jackson. Le poète a fait pendant le conflit qui a mis le pays en péril l’expérience des hôpitaux militaires et il travaille désormais au service du département de la Justice, de 1865 à 1869. La scène politique était alors assez agitée. Le Président a eu à lutter contre le Congrès. C’est Jackson qui a permis la ratification du treizième amendement, abolissant l’esclavage sur tout le territoire des États, et qui, donc a rendu la "Proclamation d’Émancipation" de Lincoln permanente. Les réels problèmes allaient dès lors commencer. Lincoln, comme Harriet Beecher Stowe par exemple, la romancière de "La Case de l’Oncle Tom", avait été partisan, avant la guerre civile, de renvoyer les esclaves libérés en Afrique ou dans les Caraïbes, afin que leur présence ne perturbe pas le développement de la nation blanche. La guerre avait changé les données, puisque Lincoln avait finalement, avec l’Émancipation, permis aux esclaves libérés de s’engager dans l’armée du Nord. Les "Perspectives démocratiques" sont nées de cette nécessité de plaider pour la réalisation de l’idéal dont le nouveau monde était porteur, sans en être encore pleinement conscient. C’était donc une idée en sommeil dans les choses, et sa vérité demandait à être dite, ainsi le concevait Whitman. De même il considérait qu’il était de son devoir de donner à ce plaidoyer une voix, celle du "Lettré" du futur dont il brosse le portrait idéal. Un composé de Shakespeare, des bardes sacrés, des juifs, d’Eschyle, de Juvénal, dit-il, mais "pour les desseins futurs et démocratiques, des poètes d’un ordre plus élevé que chacun de ceux-là", une "classe de bardes qui fassent concorder, maintenant et pour toujours, l’être physique rationnel humain avec les ensembles de l’espace et du temps, et avec ce vaste et multiforme spectacle de Nature, qui l’environne", et dont, à l’évidence, l'auteur des "Feuilles d’Herbe" est le pendant réel, convaincant dans la forme originale qu’il a donnée à son œuvre.   "Reposez-vous avec moi dans l'herbe, lâchez le haut de votre gorge. Ce que je veux, ce ne sont ni des mots, ni de la musique ou des rimes, ni des coutumes ou des conférences, pas même le meilleur; Seul le calme que j'aime,le bourdonnement de ta précieuse voix. Le livre le plus sale de tous est le livre effacé". On sait fort peu de chose sur la gestation des douze poèmes qui constituent la première édition de "Feuilles d'herbe" (1855). Aucun des poèmes n'a de titre, et le titre de l'œuvre n'est pas précédé du nom de l'auteur. En revanche, le frontispice consiste en un daguerréotype d'un homme barbu, à la pose nonchalante, habillé comme un ouvrier. Ces bizarreries sont peu de chose, comparées à la manière dont le premier poème, qui sera plus tard intitulé "Walt Whitman", puis"Chant de moi-même", impose au lecteur une "persona" envahissante et l'invite, dès le premier vers, à être témoin d'une inlassable autocélébration: "Je me célèbre et me chante moi-même." C'est peu dire que cette poésie est narcissique. Elle fait du narcissisme un mode de percevoir et de penser, et les récritures du poème au fil des années amplifieront les accents de ce grand orgue. La seconde section est une déclaration d'amour auto-érotique, fondée sur les rythmes biologiques de l'inspiration et de l'expiration, sur le battement du cœur et le son de la voix perçu par le locuteur même. Le narcissisme fonde également un contrat de lecture inédit. Il apparaît très vite, en effet, que ce "Moi" intarissable est aussi infiniment hospitalier, puisqu'il ne tire sa puissance visionnaire que de la communion quasi mystique posée dès les premiers vers. Comme Victor Hugo, Whitman pourrait s'écrier:"Insensé, qui crois que je ne suis pas toi!" Cette capacité de fusion, le mot de Whitman est "absorption", conduit à un processus kaléidoscopique: témoin insatiable de la vie collective, ouïe infiniment réceptive aux bruits de la ville, œil sans cesse en alerte, la persona de "Chant de moi-même" se déplace en une suite de glissements vertigineux. Bientôt, la subversion devient explicite, lorsque le moi omniprésent fait écho aux "voix depuis longtemps muettes", celles des prisonniers et des esclaves, des malades et des désespérés, puis aux "voix interdites des sexes et des appétits de la chair". Vainqueur des censures, le "Je" échappe à l'espace et au temps et devient l'incarnation de toutes les existences, de la plus modeste à la plus héroïque, prêtant son "oreille attentive" au moindre signe de vie.   "Je rencontre de nouveaux Walt Whitman tous les jours. Il y en a une douzaine à flot. Je ne sais pas qui je suis. Comme c'est étrange, si vous venez me rencontrer et que vous voulez me parler, pourquoi ne me parlez-vous pas ? Et pourquoi ne devrais-je pas te parler ?" Cette première version de "Feuilles d'herbe", qui se présente alors comme un mince quarto, passe quasi inaperçue n'obtenant qu'un petit succès de scandale, le poète John Greenleaf Whittier jette même au feu l'exemplaire qu'il vient de lire. Certains poèmes, les "Enfants d'Adam", qui chantent ouvertement la sexualité, embarrassent, au point qu'Emerson ne parvient pas à faire rencontrer à l'auteur les gloires littéraires du temps, Henry Longfellow, James Russell Lowell, et Oliver Wendell Holmes. Aucun d'eux n'accepte un contact aussi compromettant. Seul des écrivains reconnus, Ralph Waldo Emerson salue l'apparition d'un grand créateur, dans une lettre personnelle à l'auteur dont ce dernier ose publier un extrait dans la deuxième édition amplifiée du livre, en 1856. Cette deuxième édition contient outre les douze poèmes originaux, dont certains ont été révisés, vingt autres nouveaux textes dont le très beau "Sur le bac de Brooklyn", véritable méditation poétique sur le flux et la stase. Le sautres poèmes de 1856 traduisent une volonté "prophétique" de plus en plus affirmée. Le Whitman de 1856 est celui qui cite en Quatrième de couverture la lettre d'Emerson le saluant "au commencement d'une grande carrière" et celui qui développe dans le "Chant de la terre qui tourne" une version très personnelle de la doctrine transcendantaliste, complétée dans le "Chant de la grand-route" par une mystique de la camaraderie et de l'errance. Après une période de crise, une troisième édition de l'ouvrage suit en 1860, beaucoup plus ample et publiée à Boston. Curieusement, l'indignation des moralistes devait se concentrer sur le premier groupe, comme si le second n'avait pas été lu, ou pas compris. Chaque poème est un organisme autonome, dont on peut suivre la gestation et la maturation, mais l'œuvre tout entière laisse également deviner la présence de strates successives. La croissance organique de l'œuvre a d'ailleurs inspiré à la critique diverses métaphores végétales qui font ainsi écho au livre. Le gros volume que nous pouvons lire aujourd'hui est d'une densité très inégale. Il y a aussi chez Whitman un poète-lauréat autoproclamé, thuriféraire d'une Amérique trop lisse, créateur d'images d'Épinal, qui a enchanté nos ancêtres mais qui laisse froid le lecteur contemporain. En revanche, si le barde national a pâli, le chantre de l'amour et de la mort n'a cessé de s'imposer à la critique moderne. Pour beaucoup, Walt Whitman et Emily Dickinson sont les deux piliers de la poésie américaine du XIXème siècle. En France, Walt Whitman a eu une grande influence sur les poètes symbolistes.   Bibliographie et références:   - Gustav Theodore Holst, "Ouverture Walt Whitman" - Fernando António Nogueira Pessoa, "Salut à Walt Whitman" - Jim Jarmusch, "Down by Law" - Peter Weir, "Le Cercle des poètes disparus" - Patrizia Lorenzi Danitti, "Walt Whitman" - Basil de Sélincourt, "Walt Whitman" - Yves Carlet, "Walt Whitman" - John Burroughs, "Walt Whitman, a study" - John Bailey, "Walt Whitman" - W.S. VanDyke, "Walt Whitman, a study" - Kevin C. Shelly, "The Fred Gray Association" - Matthew Wills, "Walt Whitman"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 04/05/26
J'ai cru longtemps m'être trompée. Encore aujourd'hui. Sirène blonde, tu t'es dérobée des années, et puis des mois encore tu as joué avec mes rêves. Le rayon bleu de tes iris a passé sur nos jours, et le myosotis a fleuri dans ma vie quand je n'y croyais plus. Il n'y a qu'une heure qu'elles sont couchées, chacune dans une chambre, quand Charlotte perçoit du mouvement dans le couloir, puis dans sa chambre. Le clair de lune jette son halo fantomatique dans la pièce. Bien qu'elle tourne le dos à la porte, Charlotte aperçoit dans la glace Juliette qui s'avance vers son lit. Elle est nue, ses seins fermes et hauts placés ainsi que ses jambes galbées et bronzées lui confèrent une silhouette indéniablement désirable. Elle soulève le drap et se glisse dessous. Une légère brise tiède agite le rideau à la fenêtre. Juliette se blottit dans le dos de son amie, telle une amante. Charlotte peut sentir ses cuisses brûlantes et ses mamelons durs contre sa peau. - Tu voulais enfin que je te l'avoue ? J'ai très envie de te faire l'amour. Charlotte se retourne brusquement, Elle porte juste un tanga en soie noir. - Juliette ! - Quoi ? Ne me dis pas que tu ne t'en doutais pas, quand même ! Charlotte s'allonge dans le lit en ramenant le drap sur sa poitrine. - Je croyais que c'était un jeu, Juliette. - Eh, bien non, je n'ai jamais été aussi sérieuse de ma vie. Charlotte examine Juliette pour s'assurer qu'elle est sincère. - Je ne suis pas lesbienne, affirme-t-elle au bout d'un moment. - Comment tu le sais ? - J'ai un amant. - Et alors ? Tu as déjà essayé ? s'amuse Juliette. - Tu sais bien que non. - Alors, laisse-moi faire .. Après, tu prendras ta décision. Les mains de Juliette lui prodiguent des caresses d'une douceur infinie. Elle accueille d'abord passivement le baiser de son amie, avant de s'abandonner pour de bon et de lui rendre fougueusement la pareille. Bientôt Juliette faufile une main entre les fesses de Charlotte, puis son index suit la fente de sa vulve. Profitant de la réceptivité de son amie, Juliette le pousse à l'intérieur, où elle découvre son sexe ouvert et humide. Ses cuisses sont moites et ses fesses, très chaudes.   Et si elle avait cherché, elle aussi de son côté ? Et si elle avait haleté dans l'ombre en brandissant, pour une brune trop absente, une cravache ? Incertitude est beaucoup dire. Etonnement serait plus juste. Le corps de son amante trésaille, ses grognements sont sourds, sa tête totalement rejetée en arrière. D’une brusque contraction, elle comprend que sa belle jouit. Les spasmes qui enferment ses doigts en elle se font plus forts et désordonnés. Elle n’est plus que frissons. Elle vibre. Elle gémit. Elle râle. Elle crie. C’est beau, une femme s’abandonnant à l’orgasme. Après un instant de calme, ses convulsions reviennent avec plus de force. La respiration de Charlotte se bloque. L’air de ses poumons est expulsé dans un long cri de plaisir. Un silence s’est fait dans la pièce. Contraste saisissant avec les sons de nos ébats. Ce calme est reposant. On est bien, dans les bras l’une de l’autre. Le réverbère éclaire légèrement la chambre. Une pénombre agréable noie la pièce et je devine plus que je ne vois le visage de Charlotte. Et, bercées par les caresses douces et régulières, le sommeil a fini par nous saisir. Bientôt, je me réveille. J’ai soif. Je me décolle du corps de mon amante de la nuit en tentant de ne pas la réveiller. Je reste quelques instants appuyée contre le chambranle de la porte. Je regarde sa silhouette, seulement éclairée maintenant par le halo de la lune qui éclaire faiblement la chambre au travers des volets. Elle est belle. Plus grande que moi, plus musclée aussi. Ses courts cheveux bruns lui donne un air androgyne irrésitible. J’entends son souffle. Son corps bronzé s’étale lascivement sur le drap blanc. Je souris en m’écartant de la porte pour gagner la cuisine. Il fait assez clair dans la petite pièce pour que je puisse me servir d’eau sans allumer la lumière. Je n’ai pas envie que les néons brisent la quiétude de la nuit. J’ouvre deux placards avant de me saisir d'un verre. J’ouvre le robinet et me sers un grand verre. Je sursaute. Un corps chaud se colle au mien.   Que le comportement de Charlotte vint d'une autorité en dehors d'elle, et ne fut pas le résultat d'une élémentaire stratégie, Juliette était à mille lieux d'y songer. Des bras se nouent sous ma poitrine. Ses lèvres se posent contre ma jugulaire. Je ne peux m’empêcher de frissonner. Sa bouche est si douce. Je pose le verre au fond de l’évier et m’appuie sur elle, en murmurant: - Je connais ton corps, mais je ne connais rien de toi. Je la sens rire gaiement alors qu’elle pose son front contre mon épaule et que ses mains descendent contre mon pubis. - Tu apprendras à me connaître. Je frémis sous ses doigts. Je ferme les yeux. Mes doigts, au dessus de ma tête, se perdent dans les cheveux bruns de mon amante. Les siens s’égarent dans ma fente encore moite et ouverte de nos plaisirs de la nuit. Humide, je le suis. Son souffle dans mon cou, ses mains sous mes seins, je frémis de ses caresses. Charlotte me retourne dans ses bras. Elle se colle contre moi. Son corps est chaud et doux. Je tends mes lèvres en fermant les yeux. Sa bouche se pose sur la mienne dans un baiser plein de tendresse. Elle pose ses lèvres à de multiples reprises juste au dessus de ma bouche et sourit de mon agacement quand je veux les capturer. Elle retire son visage quand je cherche à établir un contact. Un affectueux sourire se dessine sur sa figure. - Tu es toujours trop pressée. Mes mains jusqu’alors posées sagement sur ses fesses attrapent ses joues qui me fuient. Nos langues se nouent. Sans hâte, mais dans une fièvre conviction.   On ne pouvait pas dire que Charlotte se défendit, ni se méfia. Elle était à la fois provocante et fuyante, d'une incroyable habilité à l'esquive, s'arrangeant sans jamais une faute pour ne donner prise ni à à un geste, ni à un mot, ni même un regard quit permit de faire coïncider cette triomphante avec cette vaincue, et de faire croire qu'il était facile de forcer sa bouche. Je pose mes bras sur ses épaules. L’attire encore plus contre moi. Ma langue se fait plus fougueuse. On s’écarte à regret mais à bout de souffle. - J’ai raison d’être pressée ! Tu n’aimes pas mes baisers ? Son rire mélodieux me répond. Je fixe ses yeux. Un nouvel éclat transparait dans son regard sombre. Elle frémit dans mes bras. J'y vois du désir, de l’excitation, de l’appétit. Je devine dans son regard une soif inépanchable de plaisir et de passion. Son bras me décolle de l’évier. Elle me soulève pour me poser sur la table de cuisine. J’écarte les cuisses. Elle s'insère entre elles. Le haut de ses jambes frotte contre mon sexe ouvert. Un doux baiser sur mes lèvres et bientôt elle s’agenouille. Sa bouche est à la hauteur de ma vulve. Je suis trempée. Je la regarde. Elle est belle, comme cela. Cette vision m’électrise. D’un souffle, elle me fait me cambrer. Sa langue sort lentement de sa bouche et commence à me lécher. Charlotte écarte mes nymphes de ses lèvres. Ses légers coups de langues remontent vers mon clitoris déjà tendu. Elle tourne autour, sans jamais le toucher. Redescend vers mon sexe moite qui implore une pénétration. Je sens les contractions désordonnées. Sa langue me pénètre. Elle fouille mon intimité docile. Elle lèche l’intérieur de mon vagin. Je rejette la tête en arrière. Un gémissement de plaisir passe mes lèvres ouvertes, elles aussi. Son organe lingual remonte vers mon clitoris. Il est dur et elle le lape, l'aspire, le pince et le mordille. D’un geste saccadé, je maintiens sa tête entre mes cuisses. Je gémis. Mon bas ventre s'enflamme.   Avec ce qu'il faut bien appeler de la reconnaissance, plus grande encore lorsque la demande prend la forme d'un ordre, par une espèce de langue de flamme, j'ai été atteinte et brûlée, je geins. Une longue plainte m’échappe. Le bonheur m’empêche de respirer. Je lance mon ventre contre sa bouche. Je me déchaîne. Deux doigts me pénètrent profondément. C’en est trop. Je pousse un dernier cri avant d’être prise de tremblements. Chavirée de secousses, je jouis. Elle se relève, alors que son index et son majeur continuent à me fouiller. Elle me soutient le dos en passant un bras derrière mes épaules. Ses doigts en moi ont trouvé mon point G. M'amollissant avant de partir dans de longs soubresauts, je m'abandonne en giclant dans un orgasme parcourant mon corps tendu. Quand je rouvre les yeux, je suis allongée dans le lit de ma fabuleuse amante. Ses yeux brillants dans la nuit me fixent. Je l’enjambe, mon corps encore lourd de l’abandon s’écrase contre le sien. Nos lèvres se joignent encore. Son ventre et ses abdominaux que j’avais deviné au premier regard. Ma bouche s’écarte, je m’en vais agacer le bas de sa côte droite. Mes mains lâchent ses adorables seins pour découvrir ses flancs. Ma bouche découvre pour la seconde fois de la nuit ce sexe épilé, ce clitoris érigé et le goût si particulier de cette cyprine. Je donne un bref coup de langue sur ce bouton tendu qui fait frémir mon amante et poursuit mon inlassable descente. Le vagin qui a avalé une partie de ma main tout à l’heure m’appelle de nouveau. Je le pénètre, de ma langue, de mes doigts, suivant la respiration de Charlotte. Elle gémit, se tend, vibre. Je quitte ce lieu humide pour continuer la voie des délicieuses découvertes, non sans laisser mon index au chaud. Je lèche avidement le périnée. Je touche enfin mon but: le petit orifice entre ses fesses musclées.   Elle se prête alors de son mieux, se décontracte et s'offre sans honte, en sentant que l'anneau de ses reins se serre autour de mes doigts. La forçant à peine, je la bascule brutalement sur le ventre en écartant son genou pour pouvoir lui dispenser ma caresse buccale. Je lèche consciencieusement, passe sur l’anus qui se détend peu à peu, tourne, contourne et retourne. Mon doigt pénètre toujours plus profondément son intimité. Mon plaisir me guide entre ses reins, dans la vallée chaude de ses fesses, à l'entrée de l'étroit pertuis. Elle se cambre pour aller à la rencontre de mes doigts inquisiteurs. Je souris aux encouragements de ma belle et fais tournoyer ma langue sur les pourtours de son anus pénétré. Quand je la sens complètement détendue, un second doigt entre en elle. Elle se redresse et se cambre encore plus en émettant une longue plainte. À genoux devant moi, soumise et débauchée. Le spectacle est beau et jouissif. Elle s'offre à moi. Le corps de mon amante trésaille, ses grognements sont sourds, sa tête totalement rejetée en arrière. D'une brusque contraction, je comprends qu'elle jouit. Les spasmes qui enferment mes doigts en elle se font plus forts et désordonnés. Elle crie. Elle n’est plus que frissons. Je continue mes mouvements de va-et-vient pour que perdure sa jouissance anale. Après tant de jouissances, nos esprits sont brumeux. Sa main douce contre mon flanc, mes lèvres contre les siennes. Des jolis moments tendres en attendant le sommeil, de nouveau. Réveillée, elle se lève, m’embrasse tendrement et m’entraine vers la salle de bain. Elle m’enlace en me faisant rentrer dans la douche. L’eau chaude coule sur nos corps amoureux. Rapidement, la buée envahit la petite pièce. La proximité que nous impose l’étroitesse de la douche est mise à profit. Mes mains redécouvrent ce corps magnifique. Sa bouche aspire mes seins tendus. Ses doigts agacent mon clitoris. De lents mouvements en douces caresses, je suis surprise par la jouissance qui me saisit. Je me retiens à elle, me sentant vacillante. Je dépose un baiser au creux de ses reins avant de me relever. D’une pression sur son épaule, Charlotte se retourne. Je prends du gel douche et poursuit amoureusement mon massage. L'intérieur de ses cuisses, ses fesses et le pourtour de son anus; je masse la zone sous les seins, si érogène. Je saisis sa poitrine, frictionne et agace les pointes. Elle gémit sous la caresse. Je souris. Je pose mes genoux contre la faïence du bac de douche. Je suis juste à la hauteur de son sexe qui semble toujours aussi demandeur. Mes mains jouent avec ses abdos et son pubis lisse. Je m’égare sur l’aine, j’embrasse le clitoris qui dépasse de ses lèvres. Elle s’appuie contre le mur. Ma langue écarte ses petites lèvres, guidée par les mouvements de bassin, j’amène mon amante à la jouissance. Je me relève pour l’embrasser tendrement. Une bien belle nuit, en somme.   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 04/05/26
"J'ai au fond de l'âme le brouillard du Nord que j'ai respiré à la naissance. Je porte en moi la mélancolie des races barbares, avec ses instincts de migrations et ses dégoûts innés de la vie qui leur faisaient quitter leur pays comme pour se quitter eux-mêmes". "Il est dans le Midi des fleurs d'une rose pâle dont le soleil d'hiver couronne l'amandier. On dirait des flocons de neige virginale rougis par les rayons d'un soleil printanier." En juin 1846, lors d’un voyage à Paris, Gustave Flaubert, âgé tout juste de vingt-quatre ans, rencontre dans le salon du sculpteur Pradier la poétesse Louise Colet, de onze ans son aînée. Lui n’a encore rien publié, elle est déjà reconnue et admirée. S’ensuit alors une relation amoureuse et épistolaire qui durera jusqu’en 1855, année précédant la parution de son illustre roman, "Madame Bovary" dont le personnage est librement inspiré de celle qu’il appelle alors sa “muse”. Si Flaubert (1821-1880) reste un des auteurs incontournables de la littérature française, Louise Colet (1810-1876), elle, semble aujourd’hui injustement tombée dans l’oubli. De son vivant, elle eut pourtant son heure de gloire, et pas la moindre. Il faut dire que la nature avait été très généreuse à son égard. Une grande beauté, un esprit fin et un talent d’écriture incontestable ne pouvaient que servir son ardent désir de reconnaissance. La femme passionnée que fut Louise Colet a souvent été victime de la misogynie de la critique littéraire. On a fait de cette femme auteure, qui eut des liaisons avec nombre de célébrités de l'époque, notamment Musset, Cousin, Vigny, Hugo, le prototype du "bas-bleu"arriviste à la plume incontinente, un des modèles d'Emma Bovary, une caricature de George Sand. Certes, son œuvre poétique et romanesque, autobiographique, parfois indiscrète et perfide, comme "Une histoire de soldat" (1856) ou "Lui"(1860), mettant en scène Flaubert et Musset est mineure mais elle était connue et célébrée en son temps. N'a-t-on passouligné sa vanité, ses comportements extravagants, ses outrances sentimentales ou sa faiblesse littéraire que pour mieux masquer en quoi, avec sa revendication véhémente à être reconnue en tant que femme et en tant qu'auteure. Louise Colet pouvait symboliser un passage dans l'histoire de l'émancipation féminine. Il est très révélateur de voir que cette femme de gauche, qui ne cacha pas ses sympathies pour 1848 et pour la Commune, finit pauvrement ses jours, oubliée et méprisée de cette élite qui trente ans plus tôt, fréquentait assidûment son salon et recherchait ses faveurs."Mais pour flétrir les fleurs qui forment ce beau voile, si la rosée est froide, il suffit d'une nuit. L'arbre alors de son front voit tomber chaque étoile, et quand vient le printemps il n'a pas un seul fruit." Née Louise Révoil à Aix-en-Provence, le quinze août 1810, la future femme de lettres grandit dans la vaste propriété des "Servannes" acquise au XVIIème siècle par son aïeul maternel Joseph Leblanc de Luveaune, conseiller au Parlement de Provence. C'était une propriété entourée de montagnes au milieu des oliviers. À l'âge de dix-neuf ans, influencée par le romantisme alors en vogue, elle compose des vers avec le désir de venir à Paris. C’est vers cette époque, en 1828, qu'elle apprend l’arrestation et l’emprisonnement de Silvio Pellico, un auteur dramatique piémontais, partisan des Carbonari contre les autrichiens. Elle en tombe alors amoureuse. Il aurait pu combattre au coté d'Angelo Pardi, le jeune colonel aristocrate qui fuyait fougueusement son Piémont natal après avoir tué en duel un officier, le baron Schwartz, soignant toute une nuit durant, avec tendresse et acharnement la courageuse Pauline de Théus dans le si beau roman de Giono mêlant aventure et amour parfaitement chaste où la sensualité est dépassée. La mort n’a rien à prendre à ceux qui ont tout donné. En 1832, Louise Colet est invitée par Julie Candeille, une amie de la famille, dans son salon littéraire à Nimes. Elle est déjà connue comme "la perle des Bouches-du-Rhône" ou encore "la muse des Bouches-du-Rhône." À vingt-trois ans, elle commence à s’inquiéter de ne pas être mariée. En 1834, Julie Candeille meurt à Paris, où elle était allée se faire soigner d’une maladie grave. Bientôt, c’est au tour de la mère de Louise de disparaître. Louise vit alors avec la famille de Servannes. Toujours désireuse de quitter Aix et de s’en aller à Paris, Louise décide d’y rejoindre Hippolyte Colet, musicien flûtiste qu'elle avait connu dans le salon de Julie Candeille et qui la courtisait depuis un certain nombre d’années, mais pour l'épouser. C'était la condition posée par Hippolyte Colet, son aîné de trois ans. Hippolyte n’était pas vraiment à la hauteur, mais ils partageaient le même goût pour le romantisme, la politique républicaine progressiste, et avaient tous deux une insatiable ambition.   "Ils ont aimé le soleil, tous les barbares qui sont venus mourir en Italie. Ils avaient une aspiration frénétique vers la lumière, vers le ciel bleu, vers quelque existence chaude et sonore. Ils rêvaient des jours heureux, pleins d'amours, juteux pour leurs âmes comme la treille mûre que l'on presse avec les mains"."Ainsi mourront les chants qu'abandonne ma lyre au monde indifférent qui va les oublier. Heureuse, si parfois une âme triste aspire le parfum passager de ces fleurs d'amandier." En 1833, Hippolyte s’était présenté au concours du Prix de Rome pour la composition musicale. Il remporta le second prix et obtint un poste de professeur de musique à Paris. Il fit alors sa demande de mariage qui fut repoussée par la famile de Louise. Jean-Jérôme, le frère de Louise le provoqua même en duel. Louise s’interposa en concédant alors de renoncer au mariage. Après une tentative de fuite, Louise accepta de ne recevoir que vingt-quatre mille cinq cents francs de dot au lieu des trente-mille francs laissés en héritage par sa mère. Bien que la cérémonie fût boycottée par sa famille, Louise se maria le trois décembre 1834 dans l’église de Saint-Jacques de Mouriès. Trois jours plus tard, les jeunes mariés quittaient Aix et s’installaient au six bis rue des Petites-Écuries, à Paris, non loin du Conservatoire implanté rue Bergère. Grâce à des lettres de recommandation, les Colet eurent leurs entrées dans le monde littéraire parisien de l’époque. Ils fréquentèrent le salon de Charles Nodier où la beauté de Louise impressionna son futur amant, Alfred de Musset. Pour un besoin d’argent, Louise édite ses poèmes "Fleurs du midi" en 1835. Cherchant le soutien d’une figure littéraire de choix parmi les grands dumoment, Louise approcha Sainte-Beuve auprès duquel elle possédait une lettre d’introduction. Mais ce dernier trouva ses vers trop prosaïques et refusa. Il ne lui restait plus que Vigny, Hugo et Chateaubriand. Elle rendit visite à Chateaubriand dans son appartement de Montparnasse, mais celui-ci fut plus réservé au sujet des poésies. Néanmoins, elle publia en introduction du livre une de ses lettres. Puis elle força Sainte-Beuve à lui accorder une critique dans la "Revue des Deux Mondes", ce qu’il accepta avec réticence. Le livre fut finalement publié. Elle reçu une avance de deux cents francs. Mais son mariage allait de mal en pis. Hippolyte s’était transformé en un personnage jaloux et avare. Ils commençaient à voirles faiblesses de l’un et de l’autre. Il y eut de fréquentes scènes de ménage. Hélas, la situation allait bientôt s'aggraver. "Mais hélas, le peuple, cet éternel et rude travailleur, n'a pas le temps de lire. L'Histoire, et surtout la science qui seule l'affranchira un jour, lui restent étrangères". En 1839, François Mignot d’Aix propose à Louise de se présenter à la compétition de poésie de l’Académie Française. Elle remporte le prix pour le poème "Le Musée de Versailles." En 1841, Louise ouvre, rue de Sèvres, un salon littéraire qui succède à celui de Mme Récamier. Parmi ses premiers invités, Victor Cousin, Paul Lacroix, Abel François Villemain. Début d’une longue liaison avec Victor Cousin. Elle écrira plus tard "Penserosa" en souvenir de ces jours-là. Tombée enceinte, ledoute s’installe sur la paternité de son enfant, ce que dénonça Alphonse Karr dans son journal satirique "Les Guêpes."Louise l'agresse avec un couteau de cuisine qu'elle lui plante dans le dos. Il s'en tire avec une égratignure. Avec élégance, il renonce à porter plainte au grand soulagement de Victor Cousin. À la suite de cette tentative, Karr lui dédia une apologie admirative dans l’édition suivante des "Guêpes." Une fille naquit en 1840. Elle fut nommée Henriette, du nom de la mère de Louise. En 1842, elle reçut d’un admirateur anonyme un coffret de ses poèmes, la poésie de Mme Colet. C’est le début de la reconnaissance. Elle commence à correspondre avec George Sand au sommet de sa gloire. Après "La Jeunessede Mirabeau" qui connaît un certain succès, Louise s’attaque à d’autres figures féminines de la Révolution Française: Charlotte Corday et Mme Roland. George Sand la rabroue après en avoir reçu les manuscrits. La relation George Sand Louise Colet était complexe. George Sand était fascinée par le talent de Louise, mais préférait la tenir à l’écart et finalement refusa son amitié. En revanche, cette amitié fut mieux reçue de Pierre-Jean de Béranger, le polémiste, dont elle devint la protégée. En 1842, Louise est de nouveau enceinte. Elle écrit un recueil poétique: "Les cœurs brisés", dédiés aux femmes dont elle raconte l’histoire tourmentée entre des amants débauchés et des maris sadiques. Elle reçoit alors le soutien de Juliette Récamier, l’amie de Chateaubriand, et de James Pradier, sculpteur fasciné par la mystique de la Femme et dont l’épouse, Ludovica, fut à l’origine de la rencontre de Louise et de Flaubert. Elle donne naissance à un fils qui mourra quelques mois plus tard. En 1843, elle brigue de nouveau le prix de l’Académie Française. Elle remporte la compétition pour la seconde fois pour "Le Monument de Molière", et empoche deux mille francs. Louise se sépare alors de fait de son mari Hippolyte.   "J'ai toujours eu pour eux une sympathie tendre, comme pour des ancêtres. Ne retrouvais-je pas dans leur histoire bruyante toute ma paisible histoire inconnue ?". "On livra l'éducation publique au clergé, c'est-à-dire le soin de développer la virilité des âmes à des faiseurs de castrati." Déjà en mai 1838, ils avaient obtenu une séparation de biens. Cette séparation allait accentuer la liberté d’action des deux époux qui commencèrent à vivre chacun de leur côté. C’est le début de sa liaison avec Flaubert et d’un échange de lettres, révélant le caractère des deux amants. Dès la deuxième lettre, on sent déjà les désaccords entre eux. D’un côté, la passion dévorante de Louise et de l’autre, la froideur réticente de Flaubert. Louise apparaît alors comme La pionnière féministe. La première au XIXème siècle à avoir dénoncé le rôle soumis de la femme, endurant les offenses misogynes de son amant. C’est une "nouvelle femme" qui proclame son appétit pour la vie et pour l’art. L’été 1847, Louise est de nouveau enceinte. Elle accouchera d’un fils, Marcel, en 1848 qui mourra lui aussi peu après. L’année 1848 fut marquée par le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte auquel ont assisté Victor Hugo et Louise Colet qui fut blessée sur les barricades. Début de la correspondance entre Victor Hugo et de Louise Colet. Colet et Flaubert se séparent au début de 1847. De 1849 à 1851, le romancier rouennais et Maxime Du Camp voyageront de l’Égypte à Jérusalem en passant par Damas, puis en Grèce eten Italie. À plusieurs reprises, Louise essayera de reprendre leur liaison, mais Flaubert résiste. Louise Colet est une femme libre en vérité. Cela lui vaut l’inimitié de certains des misogynes les plus célèbres de son époque: Jules Barbey d’Aurevilly, dans "Les Bas-bleus", qui voit en elle "le bas-bleu même", "union claudicante d’une Gorgone et d’une Madame Trissotin", et va jusqu’à écrire de Louise que sa beauté "ne manquait ni d’éclat tapageur ni d’opulence charnue", mais qu’elle "n’avait ni distinction idéale, ni chasteté." Théophile Gautier, qui fréquenta un temps son salon "tant qu’il espérait son aide pour sa propre candidature à l’Académie française, et qui prit ingratement ses distances ensuite. Alexandre Dumas fit de même. "Au début de la Révolution de 89, la bourgeoisie avait fait cause commune avec le peuple dont elle était issue." Si elle compte "des amies dans la vraie vie", ses "meilleures amies" sont des "amies imaginaires": Madame du Châtelet, Madame Roland, Charlotte Corday. Quant à ses amis hommes, ceux qui la soutiennent et l’estiment, ils existent bien sûr. Ils se nomment Victor Hugo, Leconte de Lisle, dont Louise Colet aimait "la poésie et l’âme républicaine." Ils lui seront toujours fidèles. Ils se nomment aussi Pierre-Jean Béranger et Philarète Chasles. Mais certainement pas Gustave Flaubert, l’autre passion de sa vie, à l’égal de l’écriture. Cette rivale, sa passion pour Flaubert, malgré tout le mal qu’il lui a fait endurer, continue de la tourmenter à travers son fantôme dont elle n’est jamais parvenue à se détacher. C’est la correspondance abondante entre les deux amoureux, l’une vivant à Paris, l’autre à Rouen qui donne le ton. Leurs échanges épistolaires commencent dès le lendemain des premiers ébats sexuels. C’est contre l’amour que Louise Colet ne cesse de se cogner, elle frappe, elle crie, elle menace, rien n’y fait. Elle n’ira jamais à Croisset, elle n’approchera jamais madame Flaubert mère. "Je la prierai de faire que vous vous voyiez. Quant au reste, avec la meilleure volonté du monde, je n’y peux rien. La bonne femme est peu liante". Et de son côté, les visites de Flaubert manquent d’empressement, elles sont intenses certes, mais trop peu fréquentes pour Louise. Elle lui parle de gloire, il l’espère mais la croit inatteignable. Puis, les causes s’étendent et les querelles s’intensifient, Louise lui reproche d’être sous l’influence de son ami écrivain polygraphe Maxime Du Camp.   "Il y a douze heures, nous étions encore ensemble. Hier, à cette heure-ci, je tenais dans mes bras, t'en souviens-tu? N'importe, ne songeons ni à l'avenir, ni à nous, ni à rien". Les lumières de celle-ci aidèrent l'ignorance de celui-là. Le peuple, éternel hécatombe de la guerre et du travail meurtrier, était resté misérable et sans culture." Quatre mois plus tard, en mars 1848, il passe du "tu" au "vous", la distance est de mise. Entre temps, Louise se pense enceinte d’un amant de passage. Flaubert lui signifie qu’il sera toujours là, "un lien qui ne s’effacera pas", malgré "ma monstrueuse personnalité comme vous le dites." Flaubert part en Orient avec Du Camp. On saisit en creux que la colère de sa maîtresse, ses griefs contre Du Camp pouvaient être liés à ce voyage. À son retour, en Juillet 1851, Louise le sollicite, leur liaison reprend et avec elle, leur correspondance. Flaubert est alors fort de son écriture avant tout, il est tout entier à son roman, sa Bovary règle son temps et sa vie. Les lettres sont de plus en plus longues, mais elles sont consacrées à l’évolution de l’écriture. C’est à la muse, à l’amie qu’il fait le récit de son cheminement, et cela lui est nécessaire. Les visites sont rythmées par le travail, tandis que les reproches de Louise sont invariables et constants. Louise lui envoie les pièces de théâtre qu’elle écrit en vers. C’est là que se produit tout à coup quelque chose qui s’apparente à la chute. Si elle écrit de bons vers, cela ne fait pas d’elle un réel auteur et il le lui dit sans ménagement: "Les bons vers ne font pas les bonnes pièces." La lettre d’adieu en suspens depuis toujours bien que l’on ne puisse pas douter que Gustave ait aimé et peut-être continua d’aimer Louise. "Madame, J’ai appris que vous vous étiez donné la peine de venir, hier, dans la soirée, trois fois chez moi. Je n’y étais pas. Et dans la crainte des avanies qu’une telle persistance de votre part pourrait vous attirer de la mienne, le savoir-vivre m’engage à vous prévenir que dorénavant, je n’y serai jamais. J’ai l’honneur de vous saluer. GF." "La bourgeoisie que la Restauration avait imprudemment dédaignée fit donc cause commune avec le peuple dans l’insurrection de Juillet et doubla sa force pendant le combat." Hippolyte Colet meurt en avril 1851. En décembre 1859, Louise qui soutient la révolution italienne visite ce pays. Elle séjourne à Milan en février 1860, à Turin d’avril à août, puis Venise et Gênes en septembre. C'est également le début d'une longue amitié avec les Hugo et l'occasion de nombreux séjours à Guernesey. Le vingt-sept octobre, Victor Emmanuel met fin à Naples à l’avancée garibaldienne. Louise s’y rend de décembre 1860 à janvier 1861 puis à Rome en février. Après quelques années passées dans un couvent en Normandie, Henriette, la fille de Louise, se marie, à vingt-trois ans, avec le docteur Émile Bissieu. Louise retourne à Paris et s’installe rue Vavin dans le sixième arrondissement. Sa fille Henriette habite à deux pas de là. Elle est maintenant grand-mère, et devenue la voisine de Sainte-Beuve. Presque tous ses amiset ses soutiens sont morts. En octobre 1869, elle s’embarque sur un navire à destination de l’Égypte pour l’ouverture du canal de Suez. À bord, elle rencontre la délégation française. Et c’est en qualité de journaliste, correspondante du Siècle, qu’elle fut invitée en 1869 par le Khédive Ismaïl-Pacha à assister à l’inauguration du canal de Suez et d’en profiter pour visiter Alexandrie, Le Caire et la Haute-Égypte. En réalité, la voyageuse n’envoya que quatre reportages à son journal.   "Penser, c'est le moyen de souffrir. Laissons-nous aller au vent de notre cœur tant qu'il enflera le voile et qu'il nous pousse comme il lui plaira, et quant aux écueils, ma foi tant pis! Nous verrons". "Mais après la victoire, elle trahit les aspirations populaires, aspirations justes qui on ne saurait plus le nier ont leur raison d’être car, depuis quatre-vingts ans, les promesses faites au peuple et ses droits reconnus ont toujours été violés." Mais elle avait pris beaucoup de notes qui lui permettront de rédiger la relation de son voyage en Orient, qui paraîtra posthume, et inachevée, puisque la cérémonie de l’inauguration n’y figure pas. Physiquement, Louise Colet n’était plus la beauté sculpturale que Pradier avait choisie pour modèle. Sa santé chancelait, elle avait grossi, la ménopause avait masculinisé sa voix et elle s’accoutrait comme une extraterrestre pour affronter le soleil d’Afrique, les mouches diurnes et les moustiques nocturnes. On comprend donc que ses compagnons de voyage ne lui faisaient guère d’avances, même qu’ils lui infligèrent quelque canular méchant. Son appartenance, contrairement à celle de la grosse majorité des invités, à la presse républicaine d’opposition, n’était pas faite pour arranger les choses. Il y a de belles descriptions de paysages. Surtout les levers et les couchers de soleil nilotiques sont bienvenus. La voyageuse s’est intéressée plutôt à la nature qu’à l’archéologie. Elle est sensible aussi au pittoresque des quartiers populaires des villes égyptiennes et aux conditionsde vie des fellahs. Plus que par sa valeur littéraire, "Les Pays lumineux" présentent donc une importance documentaire. "De là ses révoltes sanglantes dont la dernière a failli anéantir Paris. La crainte du retour de ces guerres intérieures n’entra pour rien, au point de vue de l’humanité, dans la politique des hommes d’État de la monarchie de Juillet." Elle regagne Marseille où elle rencontre l’écrivain, journaliste et homme politique Alphonse Esquiros, chargé par Gambetta de la gestion des Bouches-du-Rhône. Esquiros lui propose de faire une conférence à la Faculté des Sciences de Marseille. Son discours provoque l’enthousiasme de dizaines de femmes. En revanche, son second discours suscita un tollé, et elle fut accusée de fomenter une révolte. Elle tombe malade et rentre à Paris en mars 1871 au moment de la Commune. Elle comprit immédiatement que les Versaillais allaient entrer dans Paris et que tout se terminerait dans un bain de sang. C'est"La Vérité sur l’anarchie." En cela, elle déplore que les hommes politiques qui gouvernent son propre pays, fassent passer leurs intérêts particuliers avant l’intérêt collectif. Elle dénonce avec verve et ferveur les bassesses et les compromissions des hommes de pouvoir. Elle réprouve, se mettant en cela au diapason de la voix d’Edgar Quinet, cette "République sans républicains" qui se vautre dans le luxe, oublieuse, dès les lendemains de la Commune, du sang versé. Les causes qu’elle défend, c’est haut et fort qu’elle le fait. Sans mâcher ses mots. Ainsi, Louise Colet est-elle une femme plurielle, comme tant d’autres femmes méconnues. Sans doute imparfaite, pas vraiment une mère idéale, ni une épouse modèle. Mais elle est volontaire, enthousiaste et insoumise. Comment admettre que quarante-trois années de vie de plume puissent se réduire à néant ? De son temps, elle s’était attachée à semblable défi: "J’ai toujours cru en la mission de l’écrivain et j’ai cherché à mettre mon talent au service de mes sœurs reléguées dans l’ombre." En janvier 1872, elle subit une opération chirurgicale pour l’ablation d’un abcès à la tête. Départ vers le sud de la France, puis l’Italie. Elle envoie "La Vérité" à Edgar Quinet depuis San Remo. Rentrée à Paris, elle meurt le huit mars 1876, à l'âge de soixante-cinq ans, à son domicile parisien de la rue des Écoles, revenant de Verneuil où elle était allée passer quelques jours. Elle fut enterrée à Verneuil-sur-Avre où sa fille, mariée au Dr Bissieu, avait une maison à Piseux. "Qui n'a pas un amour sans limites n'aime point" ("Lui" 1859).   Bibliographie et références:   - Pierre Barillet, "Gustave et Louise" - Micheline Bood, "L’Indomptable Louise Colet" - Jean-Paul Clébert, "Louise Colet, la muse" - Gustave Flaubert, "Lettres à Louise Colet" - Joëlle Gardes, "Louise Colet, du sang, de la bile, de l'encre et du malheur" - Serge Grand, "Louise Collet" - Francine du Plessix Gray, "La vie passionnée de Louise Colet" - Étienne Kern, "Les haines d'écrivains de Chateaubriand à Proust"- - Yvan Leclerc, "Madame Bovary" - Thierry Poyet, "Relire Louise Colet" - Claude Quétel, "Edgar Quinet" - Claire de Luzy, "Louise Colet"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 04/05/26
"Les enfants ? Je préfère en commencer cent que d'en terminer un seul. Pauline était trop prodigue. Elle avait beaucoup trop d’abandon. Elle aurait dû être immensément riche par tout ce que je lui ai donné mais elle donnait tout à son tour, sa mère la sermonnait souvent à cet égard, lui prédisant qu’elle pourrait mourir à l’hôpital. L'art le plus difficile n'est pas de choisir les hommes, mais de donner aux hommes qu'on a choisis toute la valeur qu'ils peuvent avoir". Quand on demandait alors à Pauline Bonaparte si elle n'avait pas été gênée de poser nue pour le sculpteur Canova, elle répondait d'un ton mutin: "Mais non, il y avait du feu !" On ne sait si Napoléon, pudibond en diable, a réprimandé sa sœur pour cette statue dévêtue qui fit scandale en Europe. Sans doute non. Il l'aimait tendrement, à tel point que des journaux anglais suggéraient entre eux une intimité incestueuse. Elle aussi aimait son frère. Elle fut la seule de la famille à lui rendre visite à l'île d'Elbe après la première abdication (avril 1814), proposant ses bijoux pour financer sa fuite. Son pied était petit, qu'elle exhibait fièrement, mais son cœur était grand. Elle collectionnait autant les amants que les parures, mariée à un riche aristocrate italien, le prince Borghèse, qui fermait les yeux et ouvrait sa bourse pour l'une des plus belles femmes de son temps et l'une des plus dépensières. Elle est la sœur frivole et généreuse de l'Empereur, personnage sympathique et léger dans cette famille à qui il prodigua tant d'attention et tant d'avantages, sans être souvent payé de retour. Marie Paule Bonaparte, dite Pauline, née à Ajaccio le vingt octobre 1780, était la sœur cadette de Napoléon. C'était une femme d’une beauté et d’un charme remarquables, universellement reconnus et souvent peints par les plus grands artistes de l’époque. Après avoir refusé sa main à Jean-Andoche Junot et au conventionnel Louis-Marie-Stanislas Fréron, Napoléon Bonaparte l'accorde enfin en 1797 au général Charles Victor Emmanuel Leclerc, un de ses meilleurs officiers. Le mariage religieux a lieu le quatorze juin à Mombello, près de Milan.   "L'homme est très difficile à connaître. Pour ne pas se tromper, il faut ne le juger que sur les actions du moment, et seulement pour ce moment. Une belle femme plaît aux yeux, une bonne femme plaît au cœur, l'une est un bijou, l'autre un vrai trésor. Dieu, lui aussi, a essayé de faire des ouvrages. Sa prose, c'est l'homme. Sa poésie, c'est la femme". Napoléon Bonaparte. Napoléon est un homme seul au destin unique. Bonaparte est le nom d'un clan. Ce clan bigarré, avide, incongru, tiré vers les sommets par un frère sans pareil, a régné sur l'Europe. Fidèle, exclusif, familial comme on l'est en Corse, l'Empereur plaça ses frères et sœurs sur les trônes comme on procure une place de receveur des postes à un cousin nécessiteux. Nourri des Lumières, patriote français et ancien jacobin, chef d'un État autoritaire qui assure, par la propagande et la police, l'unité de la société, le règne de la loi et la gloire de l'Empire, Napoléon était resté corse dans un seul domaine, la famille. Le Code Napoléon porte la marque de cette tradition en établissant le pouvoir du père, la relégation des femmes, le caractère sacré de la propriété familiale. Profrançais, le clan Bonaparte avait échoué à s'imposer en Corse, chassé en 1793 par les paolistes. Il prendra sa revanche à l'échelle d'un pays, puis d'un continent. La marmaille débraillée qui jouait sur le seuil de la maison austère d'Ajaccio sous l'oeil noir de Letizia compterait ainsi un empereur, trois rois, une reine, un prince, une princesse et une grande-duchesse. L'Empereur s'était fait lui-même. Les autres ont été faits par lui, selon les règles du clan, telles qu'elles prévalaient sur l'île de beauté.   "Pour une femme qui nous inspire quelque chose de bon, il y a en cent qui nous font faire des sottises. Il y a chose qui n'est pas française, c'est qu'une femme puisse faire toujours ce qui lui plaît. L'infortune est bien la sage femme du génie". Pour les corses de l'ancien temps, l'individu vaut peu et la famille est tout. On est d'une lignée qu'on défend, qu'on illustre, dont on est solidaire par définition, qui vous aide et qu'on promeut en échange dès qu'on le peut. Ainsi fit en tout cas l'Empereur, le corse suprême, qui plaça ses parents, ses alliés et ses clients à tous les échelons de l'Empire, la famille proche, à qui il distribua les couronnes pour gouverner ses conquêtes, mais aussi l'oncle Fesch, cardinal investi de grandes missions, et les familles associées: Joséphine, impératrice, ses enfants, Hortense, reine de Hollande, Eugène, vice-roi d'Italie, les Murat, les Leclerc, les Junot, les Borghèse et même Baciocchi, mari d'Élisa, officier médiocre, le vilain petit canard néanmoins promu. L'avancement dans la Grande Armée tenait au mérite, mais aussi à la fidélité des officiers au destin de l'Empereur, qui se méfiait des soldats indépendants. Le sens du clan était une seconde nature chez Napoléon. À l'apogée du Grand Empire, les Bonaparte gouvernent l'Europe. Napoléon, la France et la Belgique, directement. Louis, la Hollande. Jérôme, une grande partie de l'Allemagne. Eugène, Élisa et Murat, l'Italie. Joseph, l'Espagne. Marmont, une partie de l'actuelle Yougoslavie et Junot, le Portugal, le tout alors sous l'autorité brusque et vétilleuse de l'Empereur.   "Le meilleur moyen de tenir sa parole est de ne jamais la donner. N'interrompez jamais un ennemi qui est en train de faire une erreur. L'art de gouverner consiste à ne pas laisser vieillir les hommes dans leur poste. Dans les révolutions, il y a toujours deux sortes de gens: ceux qui les font, ceux qui en profitent. Le vrai courage, c'est celui de trois heures du matin". La France impériale comptant jusqu'à cent-trente-deux départements et des États vassaux, impose, par famille interposée, des réformes plutôt progressistes à tous ces pays jusque-là soumis aux lois d'ancien régime: l'égalité civile, le recul de l'emprise cléricale, l'émancipation des juifs, la rationalité administrative. Mais le clan est aussi avide, s'enrichissant sur le pays conquis, et soumis aux seuls intérêts de l'Empire. Quand un frère ou une sœur plaide pour le pays qu'on lui a confié, Napoléon leur rappelle sèchement qu'ils lui doivent tout et n'ont d'autre devoir que d'exécuter ses ordres. Ce contrôle étroit indispose vite les peuples. Napoléon sera vaincu d'abord par l'insurrection des nationalités, en Espagne, en Allemagne, en Italie, excitées par la domination d'une famille certes formée par les Lumières. Les Bonaparte étaient presque tous francs-maçons, mais aussi mue par l'esprit de clan et l'habitude de la tyrannie. Ainsi se termina l'aventure. Louis est un roi de Hollande incertain et dépressif, obsédé par les infidélités supposées de sa femme, Hortense, à qui il fait vivre un enfer. C'est encore un général calamiteux quand il est intégré dans la Grande Armée, ne saisissant rien des vues stratégiques de son frère, vite mis sous la tutelle d'un général ou d'un maréchal expérimenté. Jérôme est roi de Westphalie, royaume allemand fait de bric et de broc, qu'il gouverne médiocrement. À Waterloo, il commande l'aile gauche, qui échoue à prendre Hougoumont, ce qui permet à Wellington de résister aux assauts de l'infanterie sur son centre et laisse le temps au général prussien Blücher de le rejoindre, consommant ainsi la déroute de l'armée française.   "Il est dans le caractère français d'exagérer, de se plaindre et de tout défigurer dès qu'on est mécontent. Je sais, quand il le faut, quitter la peau du lion pour prendre celle du renard. Si vous n'aimez pas les chiens, vous n'aimez pas la fidélité. Vous n'aimez pas qu'on vous soit fidèle, donc vous n'êtes pas fidèle. L'armée c'est d'abord la nation". Pauline est surtout connue pour ses charmes indiscutables et ses frasques sentimentales mais aussi pour sa fidélité à son frère Napoléon. Caroline Bonaparte, avide et avare, suit son mari, Murat, aux uniformes baroques et aux charges légendaires, au long d'une carrière éclatante et tourmentée. Inconstant, impulsif, Murat trahit Napoléon pour garder son trône en 1814, puis se rallie à lui avant Waterloo, déclenchant son offensive en Italie. Il sera battu, déchu, exilé, et tentera lui aussi un retour, pour finir fusillé, après avoir alors toutefois instillé dans la péninsule cette idée d'unité italienne qui fera alors son chemin. Élisa fait exception dans ce tableau de famille décevant. Elle est intelligente et cultivée, quoiqu'elle soit desservie par un physique sec et disgracieux. "Jamais femme ne renia comme elle la grâce de son sexe", raille méchamment la duchesse d'Abrantès. Femme de tête, en tout cas, elle seconde son auguste frère avec efficacité. Nommée grande-duchesse de Toscane après avoir reçu en apanage la principauté de Lucques, elle réside au palais Pitti, à Florence, et gouverne avec sagesse. Elle ménage ses sujets, ranime l'économie et réforme les institutions tout en défendant sans relâche les intérêts de son frère, qui l'encadre de ses lettres sans réplique. "Vous êtes sujette, lui écrit-il, et, comme tous les français, vous êtes obligée d'obéir aux ordres des ministres." Somme toute, le plus capable des frères fut le moins employé. Lucien, sauveur du 19 Brumaire, est une excellence du Consulat en 1800, ministre de l'Intérieur, à ce titre truqueur du référendum qui avalise le coup d'État. Mais il se marie sans l'aval de son frère et fricote avec les jacobins. C'est la rupture. Retiré en Italie puis aux États-Unis, le plus politique des Bonaparte ne reparaîtra qu'en 1815, au retour de l'île d'Elbe, pour tenter d'amadouer les assemblées et proposer trop tard et en vain, après Waterloo, une dictature de salut public.   "Sachez écouter, et soyez sûr que le silence produit souvent le même effet que la science. La bravoure procède du sang, le courage vient de la pensée. On n'est jamais si grand qu'à genoux devant Dieu. En amour, la seule victoire, c'est la fuite". Pauline a épousé en premières noces le général Leclerc, ami de Napoléon, et l’a suivi lors de l’expédition dans la colonie française de Saint-Domingue. Lorsque Leclerc est mort, en 1802, Pauline a accepté les projets de son frère bien-aimé, prévoyant son mariage avec le prince romain, Camille Borghèse. En tant que princesse Borghèse, Pauline a été la dame absolue de la vie de cour effrénée dans la résidence romaine des princes et elle a été peinte par Canova en Vénus Victrix. La seule parmi les frères de Napoléon à lui rendre visite pendant l’exil sur l’île d’Elbe, Pauline, suite à la fuite de ce dernier, s’est rendue au printemps de 1815 dans la résidence de Compignano, dans la province de Lucques, la propriété de sa sœur Élisa. Après le mariage en 1803 à Mortefontaine dans la propriété de leur frère aîné Joseph, Napoléon achète la collection d'art des Borghèse qu'il destine au musée du Louvre. Pauline se lasse vite de Rome et vient très rapidement habiter le château de Neuilly, où elle tient une espèce de cour, tandis que son mari Camille Borghèse part pour l'armée. Égérie de la société parisienne qui célébrait sa grande beauté, ses charmes sont aussi vantés à Rome. Le pauvre Camille, mari trompé s’il en est, est le premier à reconnaître les délicieux attraits de sa femme. Rapidement désillusionnée sur un homme qu’elle a pourtant choisi, la jeune femme enchaine les conquêtes. Nymphe à la poitrine menue et au visage sculptural, Pauline promène sa fine silhouette dans les rues de Rome, vivant une existence fantasque qui fait jaser. Mais la sœur de Napoléon n’a que faire du scandale, elle ne va pas tarder à le prouver. Pauline et Camille décident de commander à Canova, l’artiste à la mode, une statue célébrant la beauté de la jeune femme. Sous quels traits représenter la princesse ? Canova est passé maître dans l’art de traiter les sujets mythologiques, alors quoi de mieux qu’une déesse. Il songe à Diane, déesse de la chasse. Mais Pauline n’a que faire de cette déesse réputée chaste et pudique. Qui peut, mieux que Vénus, déesse de l’amour et de la beauté, exalter ses charmes ? Canova cède au caprice de la princesse. Ce sera Vénus. La statue de marbre blanc poli, commencée en 1804, ne sera achevée qu’en 1808. Le modèle en plâtre cependant, est terminé dès juillet 1804, et les curieux, très nombreux, ne se privent pas de venir l’admirer en toute hâte.   "Dans tout ce qu'on entreprend, il faut donner les deux tiers à la raison, et l'autre tiers au hasard. Augmentez la première fraction, vous serez pusillanime. Augmentez la seconde, vous serez téméraire. La France, c'est le français quand il est bien écrit. Le sot a un avantage sur l'homme d'esprit. Il est toujours content de lui-même. Ce qui est grand est beau." Cette statue grandeur nature présente Pauline vêtue, telle une bacchante, d’un simple drap cachant le bassin et les hanches. Elle dévoile ses jambes élancées et parfaites, ses épaules et ses bras d’albâtre, ses seins menus et ronds ainsi que ses pieds dont elle est si fière. La princesse trône sur un divan, froide et sensuelle à la fois, son bras droit reposant sur des coussins empilés. Soutenant sa tête d’une main, elle tient, dans l’autre, posée sur sa cuisse, la célèbre pomme permettant d’identifier Vénus. La légende raconte que le Troyen Pâris, arbitrant alors un concours de beauté entre Héra, Athéna et Vénus, doit offrir une pomme d’or à celle des trois déesses qui le subjugue. C’est à Vénus que revient le fruit sur lequel est gravé, "à la plus belle de toutes." Il est certain que Pauline prit un malicieux plaisir à éclipser ses sœurs Elisa et Caroline en célébrant ainsi sa propre beauté. Au cours de l’été 1804, ceux qui découvrent le moulage de plâtre dans l’atelier de Canova sont scandalisés par la quasi nudité de la princesse, le buste, les bras, le ventre et les jambes. Mais Pauline ne se soucie pas le moins du monde de sa réputation. À ceux qui sont curieux de savoir comment elle a pu poser ainsi nue pour l’artiste, elle répond avec ambiguïté et mépris, quelque chose de différent à chaque fois: "Tout voile peut choir devant Canova", ou "Oh, il y avait du feu." Ce non conformisme de la princesse choque autant qu’il fascine.   "Vous devez tout voir, tout entendre et tout oublier. Le mensonge n'est bon à rien, puisqu'il ne trompe qu'une fois. La plus vraie des sagesses est la détermination. En guerre comme en amour, pour en finir, il faut se voir de près. Qui sait flatter sait aussi calomnier". La statue quitte Rome pour Turin, où elle est exposée au palais Chiablese, résidence du prince Borghèse, et chaque visiteur peut venir admirer à loisir les courbes parfaites du modèle. Après la chute de l’Empire, la Vénus regagne Rome et le palais Borghèse. "La nudité de la statue frise l’indécence. Elle fut créée pour votre plaisir. Maintenant, elle ne remplit plus cette fonction, et il est bon qu’elle demeure cachée aux yeux d’autrui." Ces phrases, la princesse les écrit à Camille en 1818. Un sursaut de pudeur, notre Pauline ? Pas du tout. Cette volonté subite d’interdire de montrer la statue en public est causée par les ravages du temps. Le corps de Pauline se transforme. Pas celui de la statue, figé dans le marbre pour l’éternité, mais celui fait de chair et de sang, tourmenté par la situation de la famille Bonaparte, en exil depuis la chute définitive de l’Empire en 1815. Pauline, en effet, se fait beaucoup de souci pour son frère, dont la santé de détériore sur son rocher de Sainte-Hélène. La princesse prend peu à peu sa statue en grippe. Elle maigrit, perd confiance en son apparence. Son teint jaunit, conséquence des multiples "fièvres putrides" contractées jadis à Saint-Domingue, alors qu’elle s’y trouvait avec son premier mari, le général Leclerc, et dont elle ne cesse de souffrir depuis. Quand les mauvais jours arrivent, elle n'hésite pas à suivre son frère sur l'île d'Elbe où elle devient pour lui une précieuse collaboratrice, à lui sacrifier ses diamants pendant les Cent-Jours ou à demander, sans succès, l'Angleterre s'yétant opposée, à partager son exil à Sainte-Hélène. Après la chute définitive de l'Empire, elle s'installe à Rome, à la villa Borghese, et y reprend sa vie galante. En 1822 elle achète la villa de Monte San Quirico, et, en même temps, elle a fait commencer les travaux de la villa de Viareggio, les deux résidences ont été la scène de la liaison passionnée avec le dernier de ses amants, le musicien Giovanni Pacini. Pauline Bonaparte Borghèse décède le neuf juin 1825, d’une tumeur de l’estomac, à l'âge de quarante-quatre ans, sans postérité. Son jeune fils Dermide alors âgé de six ans étant décédé à Paris en 1804. Depuis 1838, la statue de Canova est de nouveau exposée dans la Villa Borghèse. Pauline, dont la beauté tant célébrée est ainsi immortalisée dans une aguichante perfection, accueille à nouveau les visiteurs, en maîtresse de maison divine et intemporelle. Son cercueil repose dans la Cappella Paolina de la basilique Sainte-Marie-Majeure de Rome.   Bibliographie et références:   - Duchesse d'Abrantès, "Mémoires" - Laurence Peretti, "Pauline Bonaparte" - Claire-Clémence de Maillé, "Mémoires sur la famille impériale" - Flora Fraser, "Pauline Bonaparte, la Vénus de l’Empire" - Maria-Teresa Caracciolo, "Pauline Bonaparte" - Antonio Spinoza, "Pauline Bonaparte, princesse Borghèse" - Janine Boissard, "Pauline Bonaparte" - Jean Tulard, "L'empereur Napoléon" - David de Thiais, "Mémoires inédites de la princesse Borghèse" - Geneviève Chastenet, "La fidèle infidèle" - Alexis Chassang, "Pauline Bonaparte" - Marie-Nicolas Bouillet, "Pauline Bonaparte" - Marthe Arrighi de Casanova, "Paolina de Buonaparte" - Alejo Carpentier y Valmont, "Pauline Bonaparte"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 03/05/26
Bonjour, " Annie Dominatrice " , c'était il y a deux semaines.... Hier, Samedi, c'était" Annie soumise". Après le tennis en doublé du matin, les Dames se sont rejointes à la maison pour le thé -gateau , vers 16 h ...elles habitent à trois kilomètres.  Causeries , ma Dame , en attente de revanche, ouvre le jeu :  " Annie, tu voulais expérimenter l'autre côté du D/s....tu veux toujours ? " " Pourquoi pas.... maintenant ? " " Tu auras peut-être les fesses sensibles ce soir... mais oui , maintenant ! Vas te déshabiller ! " Line l'accompagne dans une chambre...puis ma Dame part à son tour . Elle revient vêtue d'un catsuit en lycra , talons hauts, toute en noir , portant un petit sac en velours : " C'est nouveau , et c'est pour toi , le Monsieur ! " Assis dans un fauteuil , je ne suis que spectateur, mais doit enfiler une cage coudée, bien difficile, que ma Dame me boucle ... " Reste comme ça.... c'est très bien ! " Arrivée de Line et Annie, surprises de me voir en tee shirt, et en cage . Puis Alexandra , restée en retrait , intervient : " Et. Moi ?...je peux participer ? " Surprise de ma Dame.... " Ok !...tu n'étais pas prévue , mais vas te déshabiller ! " Quelques minutes. Les deux copines sont maintenant nues devant nous trois....Alex est plutôt filiforme, alors qu''Annie a de jolies formes , des hanches rondes et des seins lourds...qui me font de l'effet ! Châtain clair toutes les deux , petite toison pubienne... c'est la première fois que je les vois sans rien. Elles se passent toutes deux un collier : début du jeu. " J'ai bien fait de t'encager ! "....ma Dame s'adressant à moi... Mains par devant, elles sont ensemble ligotées vers les crochets d'une poutre , à 50 cm l'une de l'autre, bien tendues. " Line et moi avons nos ceintures de chasteté en cuir , mais elles sont perso ...on trouvera autre chose..." Malle à jouets avancée, ma Dame sourie... " J'ai trouvé !" Elle sort deux bâillons - boule que leur sangle Line , toujours active, puis deux ensembles de pinces à seins, reliés par une chaînette. Les copines protestent comme elles peuvent.... " Vous préférez peut être les avoir aux grandes lèvres ? " Un NON de la tête confirme : les pinces réglées, quatre pinces , quatre " Aïe " Line leur attache les chevilles serrées. Ma Dame prend le martinet, et c'est parti ! Les copines se tortillent à chaque fois , et accusent les coups , vifs.....les chaînette se baladent....sympa ! 10 coups chacune . " On change !.... cravache ! "" Ma Dame sais faire : les frappes  sont courtes , insisives....Annie demande grâce au bout du sixième : Line intervient : " pas de négociation ! Jamais ! " Quelques cris , et larmes aussi.. Huit , neuf , dix .... c'est fini ! Les yeux rougis , détachée, Annie avoue : " Je préfère manier le martinet..." Alexandra n'a rien demandé , juste accepté...on peut être surpris , parfois....la soumise , c'est elle... Line me deboucle , nous prenons un Asti bien frais , tous ensemble . Chouette après midi ! Ça promet..... Les dialogues retranscris ne sont qu'aproximatifs....la réalité étant plus crue...
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Par : le 03/05/26
"Celui qui n'a pas le goût de l'absolu se contente d'une médiocrité tranquille. Je fais tous les jours des progrès. L’essentiel est là. Peindre signifie penser avec son pinceau". Considéré comme l'un des pères de l'art moderne, Paul Cézanne (1839-1906) fut un précurseur. Peintre de paysage, membre éphémère de l'aventure impressionniste, il a révolutionné la peinture vers les lois de la géométrisation et la recherche d'un équilibre nouveau entre formes et couleurs. L'abolition de la frontièrere présentait alors une audace en France, où se sont toujours opposés partisans de la ligne et de la couleur. Pour Cézanne, la nature est un tout qu'il faut capter dans sa vérité, sans hiérarchie. S'il fut un solitaire, la redécouverte de son œuvre en1907 a considérablement influencé les jeunes peintres, notamment les cubistes, tels Picasso et Braque. Paul Cézanne, ou Paul Cezanne, né le dix-neuf janvier 1839 à Aix-en-Provence et mort le vingt-deux octobre 1906 dans la même ville, est un peintre, membre un temps du mouvement impressionniste et considéré comme le précurseur du post-impressionnisme et du cubisme. Par sa volonté de faire "du Poussin sur nature", il apparaît comme un continuateur de l'esprit classique français autant qu'un innovateur radical par l'utilisation de la géométrie dans les portraits, natures mortes et les nombreux paysages qu'il peint, d'Île-de-France et de Provence, particulièrement de la campagne d'Aix-en-Provence. Il a notamment réalisé une série de toiles ayant pour motif la montagne Sainte-Victoire. Il est considéré comme le "père de l'art moderne". "Je ne suis, peut-être, que le primitif d’un art nouveau". C'est un enfant né hors mariage de Louis Auguste Cézanne, âgé de quarante ans, qui le reconnaît, et d'Anne Élisabeth Honorine Aubert, ouvrière chapelière, vingt-quatre ans. Selon la théorie la plus connue, le père serait originaire d’une commune piémontaise appelée Cesana Torinese, tandis que selon Romano Pieri, ses origines seraient plutôt à rechercher à Cesena, comme rapporté sur une auto certification, conservée dans les archives du musée Cézanne, demandée par le galeriste Vollard, cependant une étude généalogique récente semble démontrer l'ascendance aixoise sur quatre générations et une plus ancienne dans la paroisse de Saint Sauveur du diocèse d'Embrun dans les Hautes-Alpes au début du XVIIème siècle. Son père est chapelier, d'origine pauvre et demeure sur le cours Lun, aujourd'hui le cours Mirabeau, où il travaille à la chapellerie Carbonel qu'il a fondée et que tient une parente d'Anne Aubert. L'enfant est baptisé le vingt-deux février à l'église de la Madeleine. Le trois juillet 1841 naît une sœur, Marie. Le deux janvier 1844, Louis Auguste Cézanne épouse Anne Aubert qui a pour dot ses économies d'ouvrière. En juin 1848, Louis Auguste Cézanne ouvre la banque Cézanne et Cabassol, de son nom et de celui de son associé. La famille est aisée. Paul Cézanne enfant suit les cours de l'école communale, puis de l'école catholique Saint-Joseph. Il s'y lie avec Henri Gasquet. Il fréquente le collège Bourbon, devenu le collège Mignet, où il se lie d'amitié avec Émile Zola, Jean-Baptiste Baille et Louis Marguery. Ils sont "les Inséparables". Un jour, Paul Cézanne défend dans la cour de récréation le jeune Zola. Le lendemain, pour le remercier de son action, Zola lui offre un panier de pommes. Les pommes sont un des motifs caractéristiques du peintre dans ses natures mortes pendant toute sa carrière. Il est reçu au baccalauréat ès lettres avec la mention assez bien le douze novembre 1858. En août 1859, Cézanne reçoit le second prix de peinture de l'école gratuite d'Aix-en-Provence pour une étude de la tête d'après le modèle vivant à l'huile et de grandeur naturelle. En 1860, Cézanne abandonne ses études de droit pour monter à Paris. "D'une timidité souffrante" selon le mot de Zola, "pudique jusqu'au malaise, Cézanne pouvait être très narquois et ironique, mais aussi sujet à de brusques colères, de plus, s'il était touché ou effleuré par inadvertance, ses réactions pouvaient être violentes". Louis Auguste Cézanne, réticent et souhaitant pour son fils Paul Cézanne qu'il devienne employé dans sa banque, refuse pendant longtemps que son fils parte pour Paris. Cependant au vu du repli surl ui-même de Cézanne qui ne s'épanouit pas dans ses études de droit, il cède alors et accepte. Zola, l'ami de Paul, qui l'a encouragé dans son choix, l'attend avec impatience. "Je fais tous les jours des progrès dans mon art. L’essentiel est là".    "Celui qui n'a pas le goût de l'absolu se contente d'une médiocrité tranquille. Le Louvre est le livre où nous apprenons à lire. Nous ne devons cependant pas nous contenter de retenir les belles formules de nos illustres devanciers. Sortons-en pour étudier la belle nature, tâchons d’en dégager l’esprit, cherchons à nous exprimer suivant notre tempérament personnel. Le temps et la réflexion d’ailleurs modifient peu à peu la vision, enfin la compréhension nous vient". C'est en 1861, que Paul Cézanne s'installe à Paris. Cependant cette excursion ne s'avère pas aussi payante qu'il le souhaitait et ayant échoué au concours d'entrée de l'École des beaux-arts, en raison d'un tempérament coloriste jugé excessif, il revient à Aix travailler dans la banque paternelle. En 1862, il retourne à Paris, assisté par le peintre Chautard, un aixois, qui lui corrige ses études à l'académie de Charles Suisse et alors qu'il est soutenu dans sa vocation par Zola. Il habite chez la mère de Zola. En 1863, il est inscrit, comme copiste, au Louvre. Là, il travaille d'après "La Barque" de Dante, de Delacroix, œuvre qu'il est incapable d'achever. Il copie "Les Bergers d'Arcadie", de Nicolas Poussin. Alors qu'il travaille à l'académie de Charles Suisse, il y rencontre Camille Pissarro, Auguste Renoir, Claude Monet, Alfred Sisley et un autre aixois, Achille Emperaire, dont il fera, plus tard, un portrait demeuré célèbre. En 1866, "Le Portrait d'homme" qu'il présente au Salon est refusé, bien que Daubigny l'ait défendu et à cette occasion, il rencontre Manet. Par l'intermédiaire du père Tanguy, Cézanne expose à Madrid en Espagne. Il entreprend des œuvres gigantesques dans le village de Bennecourt, non loin d'Auvers-sur-Oise. En 1869, Paul Cézanne rencontre Hortense Fiquet, modèle et ouvrière dont le surnom, Biquette, devient "La Boule" en étant sa compagne. Pendant la guerre de 1870, Cézanne s'installe dans une maison à l'Estaque, près de Marseille, avec elle. Cézanne est dénoncé comme réfractaire, la gendarmerie vient l'arrêter mais ne le trouve pas. Seul, il s'installe dans la bastide du Jas de Bouffan, résidence que son père a achetée en 1858. En janvier 1872, Paul, fils de Paul Cézanne et Hortense Fiquet, naît à Paris. Le peintre prévient sa mère mais pas son père, qui ignore tout de sa relation avec Hortense. En 1873, avec l'aide du docteur Gachet, Cézanne installe sa famille à Auvers-sur-Oise, dans des conditions difficiles. Il y travaille avec Pissaro et Guillaumin. Il aide Daumier, que soigne le docteur Gachet, qui leur prête son atelier de gravure.   "L’art est la révélation d’une sensibilité exquise. Peindre signifie penser avec son pinceau. Rien que cela. Tout le reste n'est que fadaise. Voir, c'est concevoir, et concevoir c'est composer". Cézanne peindra quarante-cinq portraits de sa femme pendant sa vie. Si les relations entre Hortense et la mère et la sœur de Cézanne sont difficiles, celles-ci lui reconnaissent toutefois une égalité d'humeur, une patience à toute épreuve. Quand Cézanne ne dort pas, elle lui fait la lecture la nuit et cela dure des heures. Elle lui lit des poèmes et écrit sur l'art de Baudelaire. En 1891, Cézanne installe Hortense, brouillée avec sa belle-famille, et son fils Paul au neuf, rue Frédéric Mistral à Aix-en-Provence, tandis que lui-même vit au Jas de Bouffan. En 1874, les impressionnistes organisent la Première exposition des peintres impressionnistes dans l'atelier du photographe Nadar et le public réserve un accueil peu encourageant, voire scandalisé, aux toiles de Cézanne, qui en présente trois, une Olympia qui appartient alors au docteur Gachet, "La Maison du pendu" qui est achetée par le comte Doria et "Étude, paysage d'Auvers". En 1875, le père Tanguy vend trois tableaux à Victor Chocquet, un collectionneur de Renoir. Il rencontre Forain, un élève de Degas. En 1876, il travaille dans le Midi, en particulier à L'Estaque, où il peint des tableaux pour Chocquet. S'il n'a présenté aucun tableau à la deuxième exposition impressionniste, il montre seize œuvres en 1877 à la troisième manifestation. À Paris, il peint un de ses chefs-d'œuvre: "Madame Cézanne à la robe bleue", avec une harmonie de tons bleus, verts et bleu-vert. Cézanne s'habille en ouvrier, cotte bleue et veste de toile blanche couverte de taches de peinture et participe aux soirées de Nina de Villard. Là, il rencontre Mallarmé, Manet, Verlaine. En 1878, le manque d'argent se fait sentir et la pension que verse son père ne suffit pas, aussi Zola envoie de l'argent. Son père découvre en lisant le courrier de son fils l'existence d'Hortense et de son petit-fils, il augmente son aide suivant les conseils du docteur Gachet dont il est l'ami depuis 1858. En 1880, Zola publie un article sur le naturalisme où il cite Cézanne. Hortense pose pour les peintres dont Armand Guillaumin, Camille Pissarro, Auguste Renoir dont elle est très proche. Cézanne, en septembre 1906, quelques jours avant sa mort, enverra une toile pour une exposition hommage à Pissarro avec, comme notice pour le catalogue, Cézanne, élève de Pissarro.   "J’ai fait un rêve l’autre jour. J’avais écrit un beau livre, un livre sublime que tu avais illustré de belles, de sublimes gravures. Nos noms en lettres d’or brillaient, unis sur le premier feuillet, et, dans cette fraternité de génie, passaient inséparables à la postérité. Ce n’est encore qu’un rêve malheureusement". Cézanne développe et met au point sa méthode de travail, axée surtout sur le motif. Dessiner par une succession de traits et de lignes disjointes qui décrivent géométriquement les objets ou le paysage en plans successifs suivant la perspective aérienne. La précision de la dégradation des couleurs par touches juxtaposées considérant l'ombre comme une couleur, généralement du bleu, accentue le clair-obscur. Le tout en prenant un soin méticuleux à la touche et à sa qualité. En 1881, son père lui fait construire un atelier au Jas-de-Bouffan. En 1882, Cézanne est admis au Salon, se déclarant élève d'Antoine Guillemet. En 1885, il demande à Zola de transmettre à une jeune femme une lettre d'amour dont il ne reste que le brouillon au dos d'une aquarelle. En 1886, il vit à Gardanne avec sa famille. Là, il commence son cycle de peintures sur la montagne Sainte-Victoire, qu'il représente dans près de quatre-vingts œuvres. Le vingt-huit avril, il épouse Hortense à Aix-en-Provence. Le vingt-trois octobre, son père décède. Cézanne et ses sœurs recueillent alors un héritage de plusieurs milliers de francs-or, qui les met à l'abri financièrement. En 1888, une série d'articles le mentionnent, il est admis à l'exposition de l'Art français pendant l'Exposition Universelle de Paris de 1889. Défendu par Durand-Ruel il expose à Bruxelles au salon. En novembre 1890, Paul Cézanne commence à souffrir de graves crises dues à son diabète. Il installe Hortense et son fils dans un appartement à Aix, pour éviter les disputes avec sa mère et sa sœur au Jas-de-Bouffan. Vers 1891, il devient fervent catholique. L’œuvre de Cézanne est reconnue par la critique unanime, en particulier par Huysmans. On le considère alors comme le précurseur d'un autre art.    "Il y a deux sortes de peinture: la peinture bien couillarde, la mienne, et celle des autres. On dit que rien n'est plus pénible qu'un souvenir heureux dans les jours de malheur. Pénible, oui, mais âprement voluptueux aussi, on rit et on pleure à la fois". En 1894, la collection Duret passe en salle des ventes, ses trois toiles font un prix honorable entre six cents et huit cents francs. En juin 1894, à la vente de la collection Tanguy, elles font un peu moins. Pendant l'été, Cézanne travaille à Barbizon et à l'automne séjourne à Giverny chez Monet, où il dîne avec Rodin et Clemenceau. En 1895, Ambroise Vollard devient le marchand de Cézanne. Cézanne est de plus en plus irritable envers ses amis impressionnistes. Débute son amitié avec Joachim Gasquet, le fils de son ami d'enfance, qui devient son confident. Zola, dans un article sur le Salon, parle de "son ami, son frère Paul Cézanne, dont on s'avise seulement de découvrir aujourd'hui les parties géniales de ce grand peintre avorté". Cézanne s'agace des reventes de ses tableaux dont les prix montent, de leurs plus-values réalisées par Gauguin et quelques autres qui en profitent, autour de la galerie Vollard. Cézanne se fait construire en 1901-1902 son "atelier de Cézanne" ou atelier des "Lauves" au nord d'Aix, où il travaille tous les matins de 1902 à sa mort. Il apprend la mort de Zola le vingt-neuf septembre. La collection de Zola passe en vente, le critique Henri Rochefort se déchaîne contre l'artiste dans un article "L'amour du laid". Cézanne souffre de violentes migraines qui l'empêchent de travailler aisément. Il se sait gravement malade et doute d'atteindre son but artistique avant sa mort. Une salle entière au Salon d'automne, dont il est un membre fondateur, lui est consacrée. Cézanne, malgré le succès, continue de travailler inlassablement, pensant cependant qu'il n'a pu, ni su, atteindre son rêve de peintre. Il souffre à cause de son diabète et d'un traitement "atroce" alors que son fils s'occupe de vendre ses tableaux à Paris. Le quinze octobre 1906, alors qu'il peint sur le motif, dans le massif de la Sainte-Victoire, un violent orage s'abat. Cézanne a un malaise et reste de longues heures sous la pluie. Il est ramené dans la charrette d'un blanchisseur chez lui à Aix. Le lendemain, il va travailler à son atelier. Fatigué, il s'installe le jour suivant pour peindre dans son appartement. Il y meurt le vingt-deux octobre 1906. Ses obsèques ont lieu à la cathédrale Saint-Sauveur deux jours plus tard. Sa tombe se trouve au cimetière Saint-Pierre d'Aix-en-Provence.   "Il faudrait peindre un compotier, comme on peint un visage. Peindre d'après nature, ce n'est pas copier l'objectif, c'est réaliser ses sensations. Vous devez vous dépêcher si vous voulez voir quelque chose, tout disparaît". Décrié à ses débuts, et encore assez tard dans sa vie, Cézanne est aujourd'hui une figure capitale de l'histoire de l'art. Sa participation au mouvement impressionniste, somme toute relativement mineure, compte moins que la place qu'il occupe entre le XIXème et le XXème siècle, entre d'une part le romantisme de Delacroix et le réalisme de Courbet, qui le marquèrent si fortement à ses débuts, et, de l'autre, les mouvements de la peinture contemporaine depuis le cubisme qui, à des degrés divers, se réclamèrent tous plus ou moins de lui. Il n'est pas sûr que le bruit fait maintenant autour de son œuvre aurait vraiment réjoui le Cézanne des dernières années, qui redoutait par-dessus tout qu'on le récupérât, qu'on lui mît "le grappin dessus". La peinture fut pour lui avant tout un travail d'ouvrier, un travail solitaire, sauf à de rares moments, presque pénible, pratiqué sans interruption. De même le dessin, dont on oublie souvent qu'il s'agit d'un élément essentiel de son processus créatif. Cézanne plaçait très haut les fins de l'art, voulant produire des tableaux "qui soient un enseignement". Aussi ceux-ci sont-ils de plus en plus réfléchis au fur et à mesure qu'il vieillit, mûris dans l'introspection d'un artiste qui, cependant, se donnait comme premier maître la nature: "On n'est ni trop scrupuleux, ni trop sincère, ni trop soumis à la nature, mais on est plus ou moins maître de son modèle, et surtout de ses moyens d'expression", écrivait-il en 1904. La tension entre la réalité objective et sa transposition esthétique est au cœur de son style. Ainsi s'explique pourquoi Cézanne a pu être un modèle pour les générations qui l'ont suivi, alors même qu'elles employaient des chemins divers et contradictoires entre eux. L'artiste vieillissant ne se laissait pas éblouir par cette tardive aurore de sa renommée. Quelles joies, du reste, pouvaient valoir pour lui celle que lui donnait l'étude de la nature ? Et il continuait à chercher, "étudiant éternel", dans l'espérance de faire enfin un tableau. Depuis des années retiré à Aix, riche, inconnu de ses proches, célèbre au loin, célébré et discuté, il travaillait dès les premières heures du jour, levé à six heures, et s'acharnant alors jusqu'au soir à "l'étude sur nature".   "Avec une pomme, je veux étonner Paris. La sensibilité caractérise l’homme, à son degré parfait, elle distingue l’artiste. Tout se résume en ceci, avoir des sensations et lire la nature. L’ombre est une couleur comme la lumière, mais elle est moins brillante. Lumière et ombre ne sont qu’un rapport de deux tons". Un des citadins de sa ville nous le dépeint ainsi."Très grand, des yeux lumineux, un regard d'une acuité troublante, timide, l'allure chavirante". Les gens de son quartier, qui le voyaient passer de très bon matin, avec son manteau couleur de terre, son feutre cabossé, sa cravate dénouée, citaient, quand on les interrogeait sur lui, le nom de son père, le banquier. Il vivait seul. Sa femme et son fils voyageaient. Il accueillait volontiers les jeunes gens: "Je ne peux plus maintenant, disait-il vers la fin, qu'essayer de faire comprendre aux jeunes ma méthode". Et toujours il parlait avec une passion extrême, s'emportant en termes violents, lui à l'ordinaire si doux, contre ceux qu'il appelait alors "les universitaires". Mais parfois il laissait échapper cette plainte: "Il me vient des doutes sur mon œuvre". Et puis, son regard clair se rallumait et il communiquait soudain, par un démenti tacite d'une irréfutable éloquence, la confiance absolue qui débordait de son cœur. Influencé dans sa jeunesse par Delacroix, Courbet et Manet, il peint au couteau dans la décennie 1860-70, technique conduisant à de fortes épaisseurs de peinture. Les couleurs sombres dominent. Cézanne appelait cette première manière "période couillarde", les historiens la qualifient de romantique ou baroque. Il rejoint le groupe des impressionnistes et participe aux première et troisième expositions impressionnistes en 1874 et 1877, mais à aucune autre ensuite. La décennie 1870-1880 sera son cycle impressionniste, marqué par une influence notable de Pissarro. Les couleurs claires et la luminosité apparaissent, ainsi que les multiples touches fines caractérisant l’impressionnisme. Mais le regard analytique que portent les impressionnistes sur la nature amène Cézanne à s’interroger sur les formes et les volumes sous-jacents. Il est en effet possible de décomposer tout objet en formes géométriques simples et définies mathématiquement: triangle, cercle, sphère, cylindre, par exemple. La structure interne de l’objet apparaît alors, mais comment la représenter sur la surface plane du tableau ? Cette question avait déjà été posée au début de la Renaissance italienne, pour la représentation réelle de la profondeur. La perspective linéaire avait apporté la réponse. Cézanne va, à partir de la fin de la décennie 1880, entamer une recherche sur sa vision de la nature qui repose sur la structuration géométrique des objets. Cette recherche le conduira aux portes du cubisme, développé par Picasso et Braque dès 1907, c’est-à-dire tout juste un an après la mort de Paul Cézanne.   "Tout se résume en ceci: avoir des sensations et lire la nature. Travailler sans souci de personne, et devenir fort, tel est le but de l’artiste. Le reste ne vaut même pas le mot de Cambronne. Il faut être ouvrier dans son art. Savoir de bonne heure sa méthode de réalisation. Être peintre par les qualités mêmes de la peinture. Se servir de matériaux grossiers." Une telle évolution constitue surtout une prise de distance de plus en plus importante avec la représentation fidèle de la nature. L’ambition profonde de Cézanne, jamais atteinte, était probablement d’autonomiser l’œuvre d’art par rapport à son objet. La naissance de la peinture non figurative, entre 1910 et 1920, permettra d’achever cette évolution, en germe dans la peinture de la fin du XIXème siècle. Initiateur, avec beaucoup d’autres, de cette transformation de l’approche picturale, Cézanne sera souvent qualifié, un peu abusivement, de père de la peinture moderne. Il en est sans aucun doute l’un des grands précurseurs. Après la mort de Cézanne, le Salon d'automne lui consacre une rétrospective de cinquante-six œuvres. Cette exposition a une influence considérable sur les peintres du temps et devient alors prépondérante pour le cubisme, le cubisme analytique et le post-cubisme, qui voient dans les recherches du peintre les sources des recherches de la géométrisation, mais aussi de l'impact des affects pour l'expressionnisme. Pour Picasso, l'influence de Cézanne pénétra partout. L'art de la composition, de l'opposition des formes et du rythme des couleurs se vulgarisa rapidement. Il a peint environ neuf cents tableaux et quatre cents aquarelles qui nous restent aujourd'hui, dont certains sont inachevés.Il a également détruit une partie de son œuvre. Les natures mortes sont un des grands thèmes qui permettent au peintre de construire ses tableaux, d'approfondir les rapports entre les vides et les pleins, les figures et les fonds. Pour Cézanne, la nature morte est un motif comme un autre, équivalent à un corps humain ou à une montagne, mais qui se prête bien à des recherches sur l'espace, la géométrie des volumes, le rapport entre couleurs et formes. "Quand la couleur est à sa puissance, la forme est à sa plénitude", disait-il. Dans ces natures mortes, il place des objets de peu, faits à la main par l'artisanat local et paysan, et il les peint plus grands que nature en en accentuant les défauts, avec des torchons,nappes, fruits ou fleurs, le tout placé sur un coin de table. Incomprises en leur temps, ses natures mortes sont ensuite devenues l'un des traits caractéristiques de son génie. "On ne devrait jamais dire modeler, on devrait plutôt dire moduler".   "Il n’y a pas de ligne, il n’y a pas de modelé, il n’y a que des contrastes. Ces contrastes, ce ne sont pas le noir et le blanc qui les donnent, c’est la sensation colorée. Du rapport exact des tons résulte le modelé. Quand ils sont harmonieusement juxtaposés et qu’ils y sont tous, le tableau se modèle tout seul". Les pommes sont un des éléments, avec les vases, qui forment ses obsessions picturales. Pour les philosophes, elles participent à l'établissement de sa personnalité et à sa quête de l'être. Les natures mortes, et notamment les pommes, sont le signe de sa nouvelle conquête picturale. Peinte près de quatre-vingts fois, autant à l'huile qu'à l'aquarelle, la montagne Sainte-Victoire est un des symboles de la peinture de Cézanne. Il aimait aller sur le motif dans sa campagne d'enfance. Cézanne s’engage toujours plus loin dans cette voie qui s'achève en 1906 sur "le motif", ne cessant de se recommander de la nature: "L’étude réelle et précieuse à entreprendre, c’est la diversité du tableau de la nature". Il ajoute: "Peindre d'après nature n'est pas l'objectif, c'est réaliser une sensation". Il ne s'agit pas de peindre "pour copier la nature". La recherche du motif est pour lui une expérience physique. Il se faisait accompagner en voiture à cheval jusque sur la route du Tholonet, puis randonnait jusqu'à trouver le bon endroit. Dormant à même le sol, sur une paillasse dans son cabanon, appréciant la vie simple des paysans, se nourrissant d'un morceau de fromage, de quelques noix et d'un vin rosé. Regarder un tableau de Cézanne, "c'est donc déjà partir en promenade. Il faut laisser son regard errer comme il faut marcher à la recherche du motif". L'artiste, à la fin de sa vie, entreprend un cycle de compositions dont la dernière toile est "Les Grandes Baigneuses". Il prend ainsi pour motif le thème des baigneuses, du déjeuner sur l'herbe, modèles et femmes des peintres se confondent dans le souvenir idyllique qu'il traite de manière totalement métaphorique, en frise comme un bas-relief éloge de la jeunesse et de la vie. Ces œuvres annoncent celles de Matisse, telles que "La Danse" (Fondation Barnes) et La "Danse inachevée" (musée d'art moderne de la ville de Paris).   "Lire la nature, c’est la voir sous le voile de l’interprétation par taches colorées se succédant selon une loi d’harmonie. Ces grandes teintes s’analysent ainsi par les modulations. Peindre c’est enregistrer ses sensations colorées. Dans le peintre il ya deux choses: l'œil et le cerveau, tous deux doivent s’entraider: il faut travailler à leur développement mutuel, à l’œil par la vision sur nature, au cerveau par la logique des sensations organisées, qui donne les moyens d’expression". Parmi ceux des peintres du XIXème siècle rangés sous l’étiquette "impressionnistes", Cézanne, dont l’œuvre est bien au-delà de l'impressionnisme, donc probablement la plus difficile, est celui qui fut, et reste encore aujourd'hui, le plus mal compris,voire le plus controversé. À la mort de Cézanne, certains peintres voulant créer de nouveaux mouvements se réclamèrent de lui. Le cas le plus notoire est celui des cubistes. Malgré tout ce qu’on a pu dire et écrire, il reste douteux que Cézanne eût reconnu cette paternité. Il n’est plus là pour répondre, mais sa correspondance conserve quelques phrases que l’on peut méditer, par exemple, celle-ci: "Il faut se méfier de l’esprit littérateur qui fait si souvent le peintre s’écarter de sa vraie voie, l’étude concrète de la nature, pour se perdre trop longtemps dans des spéculations intangibles". Viscéralement attaché à ses racines, ce qu'il aimait, c'était mener une vie calme et laborieuse, travailler sans relâche sur le motif ou dans son atelier, pour réaliser portraits, paysages ou natures mortes. L'aisance financière que lui procura l'héritage paternel en 1886 ne changea pas son attitude. Rien n'était mieux que la solitude de la Provence pour peindre, peindre et peindre encore. Aucun autre artiste ne s'est montré aussi viscéralement attaché à ses racines. "Quand on est né là-bas, écrit-il un jour, c'est foutu, rien ne vous dit plus". Il adorait cette région pour les souvenirs dont elle était le dépositaire, ceux de son enfance et de son adolescence, qui lui rappelaient les nuits blanches passées dans les grottes, en compagnie de son ami Zola, les promenades dans la garrigue, les baignades dans l'Arc, mais aussi pour son austère beauté, qui correspondait si bien à son tempérament. Au cours du XXème siècle, les plus grands musées du monde ont acquis des toiles du maître, de Washington à New York, de Berlin à Paris. Et le marché n'a cessé de le sanctifier, au point qu'il figure dans le club fermé des artistes les plus chers au monde. Chaque vente de tableau se chiffre en millions de dollars, surtout s'il s'agit d'un paysage ou d'une nature morte réalisés dans les années 1890, devenus icônes de la modernité. Revanche posthume.   "Silence les grillons sur les branches immobiles, les arbres font des rayons et des ombres subtiles. Silence dans la maison. Silence sur la colline. Ces parfums qu'on devine, c'est l'odeur de saison. Mais voilà l'homme sous son chapeau de paille, des taches plein sa blouse et sa barbe en bataille. Cézanne peint. Il laisse s'accomplir la magie de ses mains. Cézanne peint et il éclaire le monde pour nos yeux qui n'voient rien, si le bonheur existe, c'est une épreuve d'artiste, Cézanne le sait bien. Vibre la lumière, chantez les couleurs, il y met sa vie, le bruit de son cœur, et comme un bateau porté par sa voile, doucement le pinceau glisse sur la toile et voilà l'homme qui croise avec ses yeux, le temps d'un éclair, le regard des dieux".   France Gall et Michel Berger. "Cézanne Peint" (1984)   Bibliographie et références:   - Émile Bernard, "Sur Paul Cézanne" - Marianne Raymonde Bourges, "Itinéraires de Cézanne" - Marcel Brion, "La vie de Paul Cézanne" - Liliane Brion-Guerry, "Cézanne et l'expression de l'espace" - Paul Coudray, "Le bonheur de peindre" - Denis Coutagne, " Paul Cézanne et Paris" - Bernard Dorival, " Paul Cézanne, un génie incompris" - Jean-Claude Lebensztejn, "Études cézanniennes" - Erik Levesque, "Les leçons de peinture de Cézanne" - Rainer Maria Rilke, "Lettres sur Paul Cézanne" - Philippe Sollers, "Le paradis de Cézanne" - Lionello Venturi, "Cézanne, son art, son œuvre"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 03/05/26
"Un roman, même une épopée, il faudrait bien Homère pour la raconter. Je vis dans un monde si curieux, si étrange. Du rêve que fut ma vie, ceci est le cauchemar. Ma pauvre tête est bien malade, et je ne puis me lever ce matin. Ce soir, j'ai parcouru (des heures) sans te trouver nos endroits, que la mort me serait douce ! et comme mon agonie est longue. Pourquoi ne m'as-tu pas attendu à l'atelier, où vas-tu ? A quel douleur j'étais destinée. J"ai des moments d'amnésie où je souffre moins, mais aujourd'hui, l'implacable douleur reste. Je ne puis te convaincre et mes raisons sont impuissantes. Ma souffrance tu n'y crois pas, je pleure et tu en doutes. Je ne ris plus depuis longtemps, je ne chante plus, tout m'est insipide et indifférent. Je suis déjà morte et je ne comprends pas le mal que je me suis donnée pour des choses qui m'indiffèrent maintenant. Laisse-moi te voir tous les jours, ce sera une bonne action et peut être qu'il m'arrivera un mieux, car toi seul peut me sauver pr ta générosité". Quelle bizarre facétie du destin. Après des décennies d’une amnésie qui s’effrite dans les années 1980, la gloire de l’aînée semble aujourd’hui faire de l’ombre à celle de son cadet de quatre ans, le grand écrivain Paul Claudel. D'aucuns y verront peut-être un juste retour des choses. En effet, le dix-neuf octobre 1943, une femme de soixante-dix-huit ans s'éteint dans un asile d'aliénés du sud de la France. Après trente longues années de détresse, d'angoisse et de solitude, c'est dans la précarité et l'anonymat le plus complet qu'elle disparaît. Oubliée par sa famille qui ne réclamera même pas son corps enseveli dans la fosse commune, oubliée de ses amis qui la croyait morte depuis longtemps. Cette inconnue était pourtant l'un des plus grands sculpteurs de son temps et une artiste de génie, Camille Claudel. "Ne laisse pas prendre à la hideuse et lente maladie mon intelligence, l'amour ardent et si pur que j'ai pour toi enfin pitié mon chéri, et toi-même en sera récompensé". Son visage nous est pourtant familier, ses sculptures sont connues de tous, et pourtant. Ceux qui l'ont côtoyée se souviennent bien moins de son œuvre que de la tumultueuse liaison avec Auguste Rodin, dont elle fut, cinquante ans plus tôt, l'élève, le modèle, la muse et la maîtresse. Se jetant tous deux à corps perdu dans la passion artistique, les amants vivront pendant dix ans un amour si intense qu'il décuplera leur puissance créatrice, tout en les dévorant lentement. Leur rupture, tout comme la tentative désespérée de Camille de se soustraire à l'emprise de son maître pour accéder enfin à une véritable reconnaissance, conduiront inexorablement la jeune femme vers la démence. Un caractère hors du commun, une volonté inébranlable, un don artistique unique. "Je couche toute nue pour me faire croire que vous êtes là mais quand je me réveille, ce n’est plus la même chose". "Oui, mais il faut vivre ! Et bien elle ne vit pas de son art, tu le penses ! Alors le découragement la prend et la terrasse. Chez ces natures ardentes, dans ces âmes bouillonnantes, le désespoir a des chutes aussi profondes que l’espoir leur donne d’élan vers les hauteurs. Un roman, même une épopée, il faudrait bien Homère pour la raconter. Je vis dans un monde si curieux, si étrange, du rêve que fut ma vie, ceci est le cauchemar qui me tourmente".   "Il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente. Ce n'est pas ma place au milieu de tout cela, il faut me retirer de ce milieu, après quatorze ans, aujourd'hui d'une vie pareille, je réclame la liberté à grands cris". C'est dans un petit village de l'Aisne que Camille Claudel, fille aînée d'une famille bourgeoise de trois enfants, voit le jour en 1864. Son tempérament violent lui assure toujours le dessus dans les disputes familiales où elle ne se prive pas de donner des gifles à son cadet, Paul. Ce frère, dont la réputation atteindra son paroxysme quelques années plus tard, est un élève brillant, révèlant déjà de solides prédispositions pour l'écriture. Sa célébrité d'écrivain lui permettra d'entrer à la prestigieuse Académie française. Leur sœur, Louise, douée pour la musique, est pianiste. Camille, quant à elle, trouve une véritable source de réconfort dans les arts plastiques pour lesquels elle se passionne. Bien qu'elle dessine très bien, elle est davantage attirée par la sculpture et passe ses temps libres à modeler de la terre glaise. La jeune femme n'a pas quinze ans lorsqu'un sculpteur, Alfred Boucher, repère en elle une évidente fibre artistique et un talent prometteur. En 1881, le père de Camille, haut fonctionnaire, fière de sa fille et de son implacable détermination à devenir sculpteur, accepte que la famille aménage à Paris pour que la jeune prodige, alors âgée de dix-sept ans, puisse suivre les cours de Boucher. Mais à cette époque, l'École des Beaux-Arts n'accepte pas encore les filles. Camille est donc inscrite dans une école privée, l'Académie Colarossi. Dans le même temps, elle partage un atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs avec des anglaises dont l'une d'elles, Jessie Lipscomb, deviendra sa meilleure amie et sa confidente. Confrontée à d'autres élèves férus d'art et tout aussi talentueux, la jeune fille doit se démarquer. Camille s'impose alors rapidement comme la cheville ouvrière du groupe. Elle reçoit les visites régulières d'Alfred Boucher, qui constate semaine après semaine les progrès fulgurants de son élève. Mais en 1883, le sculpteur doit quitter la capitale pour rejoindre l'Italie. Il mandate alors son ami Auguste Rodin auprès de ses élèves, lui recommandant tout particuilèrement Camille. "Il a fallu que je te connaisse et tout a pris une vie inconnue, ma terne existence a flambé dans un feu de joie. Merci, car c’est à toi que je dois toute la part de ciel que j’ai eue dans ma vie".   "Ma pauvre tête est bien malade, et je ne puis me lever ce matin. Ce soir, j'ai parcouru des heures sans te trouver nos endroits, que la mort me serait douce ! et comme mon agonie est longue. Pourquoi ne m'as-tu pas attendu à l'atelier, où vas-tu?". Alors âgé de quarante-deux ans, Rodin vient d'acquérir, une notoriété nouvelle, en recevant la commande du secrétariat d'État aux Beaux-Arts de "La Porte de l'Enfer". Dès ses premières visites, le maître reconnaît en Camille Claudel une artiste dotée de toutes les qualités d'un grand sculpteur. Il est également fasciné par la beauté de la jeune fille, ses incroyables yeux bleu foncé, sa grande bouche sensuelle, son front bombé et son abondante chevelure châtain. En 1884, Rodin obtient la commande d'un colossal monument de bronze, "Les Bourgeois de Calais", pour laquelle il doit engager du personnel. C'est donc tout naturellement qu'il fait appel à Camille pour l'épauler dans cette tâche délicate. Le travail est fastidieux et harassant, mais la jeune fille impressionne tout le monde par son courage et sa volonté. Silencieuse et appliquée, elle demeure concentrée sur sa mission. Elle occupe un rôle de plus en plus prépondérant dans l'atelier du sculpteur, qui n'a d'yeux que pour elle, la consulte sans cesse. Elle apporte au monumental et à la présence des corps de Rodin l'intime et les sentiments. Rarement une collaboration aura été aussi féconde. Il devient désormais évident que leur relation se transforme peu à peu en intense passion, où la différence d'âge, loin de constituer un obstacle, produit même une bénéfique complémentarité. Dans la force de l'âge, Rodin est littéralement happé par sa passion pour la jeune fille, autoritaire et capricieuse, qui se plaît à le tourmenter avant de se réfugier dans ses bras protecteurs. Mais si belle que soit leur histoire d'amour, celle-ci doit demeure secrète, car Rodin a une autre femme dans sa vie. Rose Beuret est sa compagne officielle depuis plus de vingt ans. Concubine entièrement dévouée à son compagnon, Rose prend soin des moules et des matériaux du sculpteur, veille sur son père souffrant et fait office de secrétaire personnelle. Spectatrice impuissante, Camille souffre de cette situation, car elle voit bien que Rodin continue à éprouver pour sa compagne légitime une affection profonde. Très contrariée, elle finit par s'exiler en Angleterre durant le printemps 1886, afin de mettre de la distance entre eux.   "À quelle douleur j'étais destinée. J"ai des moments d'amnésie où je souffre moins, mais aujourd'hui, l'implacable douleur reste". Cette première séparation plonge le sculpteur dans une terrible angoisse, révélatrice de l'intensité de ses sentiments envers son élève. Pour tenter d'adoucir sa souffrance, il lui écrit de longues lettres enflammées et, dès qu'il le peut, il s'empresse de la rejoindre. Quelques mois après leur retour en France, Rodin va jusqu'à signer un document insolite afin de regagner la confiance de son amante, une quasi-demande en mariage, dans laquelle le sculpteur s'engage à rester à jamais le protecteur de Camille, qui demeurera son unique élève et aura l'exclusivité de ses sentiments. Rassurée par cette promesse, la jeune fille continue de travailler aux commandes du maître et se lance parallèlement dans son premier grand projet personnel: "Sakountala". La sculpture sera exposée en 1888 et connaîtra un certain succès public et critique en obtenant le prix du Salon. En réalité, la jeune artiste endure l'opportunisme de Rodin, qui s'attribue la paternité de ses œuvres ou en revendique l'inspiration. La force épique à la fois sensible et tragique, comme son extraordinaire souci du détail font toute son originalité dans ses créations, qui se démarquent de plus en plus nettement du classicisme parfois un peu grossier de l'académisme de Rodin. Aussi décide-t-elle, en 1888, de quitter l'atelier de la rue Notre-Dame- des-Champs pour s'installer boulevard d'Italie. Soucieux de ne pas laisser s'échapper sa maîtresse, le sculpteur loue, à quelques centaines de mètres de là, une vieille demeure du XVIIIème siècle. Baptisée la Folie-Neubourg, la bâtisse abritera leur dialogue amoureux, qui oscille invariablement entre passion charnelle et disputes houleuses. En dépit de cet amour qui doit rester caché, Camille espère toujours secrètement que son amant abandonnera sa compagne Rose, pour elle, comme il lui en a fait maintes fois la promesse. Ils parviennent toutefois à se ménager des temps de retrouvaille en toute quiètude, loin de cette vie mondaine que déteste tant la jeune femme. "Dans une maison de fous, il y a des règlements établis, il y a une manière de vivre adoptée, pour aller contre les usages, c'est extrêmement difficile". "Parle-moi, de ta voix pareille à l’eau courante, lorsque s’est ralenti le souffle des aveux".   "Camille ma bien aimée malgré tout, malgré la folie que je sens venir et qui sera votre œuvre, si cela continue. Pourquoi ne me crois-tu pas ?J'abandonne mon Salon, la sculpture. Si je pouvais aller n'importe où, un pays où j'oublierai, mais il n'y en a pas. il y a des moments où franchement je crois que je t'oublierai. Mais en un seul instant, je sens ta terrible puissance". C'est lors d'une escapade en Touraine qu'ils dénichent un lieu paisible et secret, à deux kilomètres d'Azay-le-Rideau, le château de l'islette, où ils peuvent travailler et se retrouver enfin seuls. Ces instants de bonheur seront pourtant de courte durée car, après dix ans de liaison, les amants sont au bord de la rupture. Rodin a beau être fou de Camille, il lui est proprement impossible de se séparer de Rose Beuret, la mère de son fils. De son coté, exclusive et jalouse, la jeune femme ne supporte plus la double vie que mène le maître et n'accepte plus de le partager. Commence alors un processus de séparation, long et douloureux, où chacun va se perdre peu à peu. Rose étant devenue sa pire ennemie, Camille va jusqu'à envoyer à Rodin un dessin satirique féroce dans lequel elle le représente enchaîné, subissant les sévices de sa compagne, vieillie et enlaidie. c'est finalement un drame qui va précipiter de manière irréversible la fin de leur relation, en 1892. Lors d'un séjour à l'Islette, Camille, alors enceinte de Rodin, est contrainte d'avorter. Dévastée par cette douloureuse perte, la jeune femme projette alors l'amour de cet enfant perdu sur Marguerite Boyer, la petite-fille des propriétaires du château de l'Islette dont elle concevra un buste, magnifique et émouvant, baptisé "La Petite Châtelaine. Ce choc lui fait prendre brutalement conscience que Rodin ne quittera jamais Rose Beuret. Camille Claudel choisit alors de mettre un terme définitif à leur histoire. Elle s'installe seule alors dans un appartement, avenue de La Bourdonnais, tout en conservant son atelier boulevard d'Italie. "Il s'agit de tenir en respect toutes sortes de créatures énervées, violentes criardes, menaçantes".   "Ma Camille sois assurée que je n'ai aucune femme en amitié, et toute mon âme t'appartient. Je ne puis te convaincre et mes raisons sont impuissantes. Ma souffrance tu n'y crois pas,je pleure et tu en doutes". Dorénavant, l'artiste ne travaillera plus que pour elle-même. L'une de ses premières réalisations sera bien évidemment inspirée par sa rupture avec Rodin. Intitulée "L'Âge mûr", la sculptrice met en scène trois protagonistes. Le personnage central est un homme agripé par une vieille femme effrayante, tandis que, de l'autre côté, une jeune femme nue implore celui qu'elle aime, en le retenant, dans une ultime tentative. Illustration bouleversante et impudique de la fin de sa relation avec le maître. La première version en plâtre de la sculpture, exécutée au moment même de la séparation, et celle réalisée en bronze quatre ans plus tard, diffèrent légèrement. Sur la seconde, l'homme s'est éloigné de la jeune implorante, entraîné par la vieille femme. Leurs mains ne se touchent plus. Au début, Rodin semble souffrir de l'absence de Camille, qui fut pendant dix ans son obsédante égérie, qu'il ressent comme une véritable déchirure, le privant de sa principale source d'inspiration. Hanté par son visage, il la représente une dernière fois dans un buste qu'il baptise simplement "L'Adieu." Finalement, il choisit une maison à Meudon où il s'installe avec Rose, en 1893, ne laissant plus aucun espoir à Camille. La rupture est désormais pour les deux consommée. Comme l'écrira plus tard Paul Claudel, "La séparation fut une nécessité pour Rodin, une catastrophe pour Camille. Elle avait tout misé avec Rodin, elle perdit tout avec lui. "La jeune artiste se retrouve très vite confrontée à d'importantes difficultés financières, la sculpture étant un art particulièrement coûteux. Elle n'a pas les moyens de reproduire ou d'agrandir ses productions et doit elle-même dégrossir la pierre et réaliser les finitions. Un travail harassant. Fière et pugnace, la jeune femme expérimente néanmoins des matériaux rares et peu utilisés en France, comme l'agate ou l'onyx, et découvre les arts décoratifs japonais.   "Je ne ris plus depuis longtemps, je ne chante plus, tout m'est insipide et indifférent. Je suis déjà morte et je ne comprend pas le mal que je me suis donné pour des choses qui m'indiffèrent maintenant". Elle puise son inspiration dans les scènes de la vie quotidienne. Parallèlement à son art, Camille noue une forte amitié avec le compositeur Claude Debussy. Un journaliste, Mathias Morhardt, tente alors de la faire connaître du grand public. Il lance des souscriptions pour les créations de la jeune artiste et rédige sa première biographie, qu'il achève par cette phrase: "Elle est de la race des héros." Grâce à lui, Rodin et Camille reprennent brièvement leur correspondance. Le maître, qui continue d'aider financièrement son ancienne élève, sollicite son avis sur la sculpture de "Balzac" qui a provoqué un véritable scandale. Au début de l'année 1896, l'annulation de la commande par l'État à Camille d'un exemplaire en bronze de "L'Age mûr" pour 1500 francs la bouleverse. Elle est persuadée que Rodin est à l'origine de cette volte-face. Camille s'isole peu à peu et ne voulant plus voir personne, ne quitte plus son atelier. Son frère Paul débute à ce moment-là une carrière d'ambassadeur et, conscient du drame qui se noue, tente de maintenir avec elle un lien épistolaire. Exténuée par son travail, fatiguée jusqu'au désespoir, elle néglige sa santé et son hygiène. Il ne lui reste plus rien de sa légendaire beauté. Son état ne cesse d'empirer. Camille se croit persécutée, convaincue que toutes ses idées on été pillées par Rodin. Sa rancune envers le sculpteur ne cesse de grandir et de s'envenimer. Elle rassemble pourtant ses dernières forces pour livrer une dernière œuvre, en marbre, monumentale, "Persée et la Gorgone." Cette sculpture sera son chant du cygne. Car dès 1905, Camille sombre dans une psychose paranoïaque inextricable. Elle déchire ses tapisseries, brise plusieurs de ses moules et cesse définitivement de sculpter.   "Laisse-moi te voir tous les jours, ce sera une bonne action et peut être qu'il m'arrivera un mieux, car toi seul peut me sauver pour ta générosité. Ne laisse pas prendre à la hideuse et lente maladie mon intelligence, l'amour ardent et si pur que j'ai pour toi enfin pitié mon chéri, et toi-même en sera récompensé". Le drame ultime survient en mars 1913 avec la perte brutale de son père, son unique et véritable allié, tout au long de sa vie, le seul de sa famille à la comprendre. Sa famille, quelques jours seulement après cette perte soudaine, surtout soucieuse de faire disparaître un sujet de scandale, décide de la faire interner de force dans l'asile d'aliénés de Ville-Évrard , en Seine-Saint-Denis. Sa mère et son frère Paul ordonnent que toute visite et toute sortie lui soient formellement interdites. Un an plus tard, en raison de la guerre, Camille Claudel est transférée à l'asile de Montdevergues, près de Villeneuve-lès- Avignon. Elle y restera enfermée jusqu'à la fin de ses jours, en 1943, sans jamais plus voir personne. Dans la détresse, elle ne sculptera plus et ne recevra jamais de visite de sa mère, qui meurt en 1929, ni de sa sœur. Seul son frère Paul viendra la voir à douze reprises durant ces trente années. Contrairement à certains de ses amis, Rodin ne s'opposa pas à cet internement et sembla même en éprouver un certain soulagement. En 1917, il épousa Rose Beuret, après cinquante-trois ans de vie commune, quelques mois seulement avant de mourir. Camille fut bien sûr informée du décès de son grand amour, mais elle ignora toujours que dans le caveau de la maison du sculpteur, à Meudon, le corps de Rose Beuret repose aux côtés de son mari. Cruel épilogue pour celle qui était toute dévouée à celui qui fut l'homme de sa vie, tant par son charisme que par son art. Pendant ses trente ans de solitude, Camille Claudel a-t-elle peut-être modelé farouchement et inlassablement le Néant. "Je voudrais bien être chez moi et bien fermer la porte. Je ne sais pas si je pourrai réaliser ce rêve, être chez moi". (Camille Claudel à Paul claudel, son frère, Montdevergues le 3 mars 1930).   Bibliographie et références:   - Odile Ayral-Clause, "Camille Claudel: sa vie" - Dominique Bona, "Camille et Paul, la passion Claudel" - Sophie Bozier, "Camille Claudel" - Jacques Cassar, "Dossier Camille Claudel" - Anne Delbée, "Une femme" - Michèle Desbordes, "La robe bleue" - Michel Deveaux, "Camille Claudel à Montdevergues" - Paola Ferrantelli, "Camille Claudel" - Florence de la Guérivière, "La main de Rodin" - Antoinette Lenormand-Romain, "Camille Claudel et Rodin" - Véronique Mattiuss, " itinéraire d'une insoumise" - Jean-Paul Morel, "Camille Claudel, une mise au tombeau" - Reine-Marie Paris, "Chère Camille Claudel" - Claude Pérez, "L'Ombre double" - Anne Rivière, "L'Interdite"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 03/05/26
L'attachement est ce fil discret qui relie les êtres : parfois tendre, parfois tendu, toujours décisif. Il façonne nos rituels, nos appels à l'autre, nos peurs et nos sécurités. Dans le BDSM — et tout particulièrement dans la dynamique Maître/Esclave — ce fil prend une texture particulière : rituels, titres, délégations et asymétries de pouvoir qui peuvent offrir une sécurité profonde, nourrir une identité relationnelle forte, ou, s’ils sont mal gérés, ouvrir la voie à une dépendance affective problématique. Cet "article" tente de décrire l’attachement ordinaire,d' expliquer comment il s’incarne dans le BDSM et d' explorer la dépendance affective — surtout volontaire — ses mécanismes, ses bénéfices possibles et ses risques. L’attachement dans la vie quotidienne Au fond, l’attachement, c’est la recherche d’une présence fiable. Dès l’enfance, nos premières relations marquent des voies intérieures qui guident nos façons d’aimer et de nous protéger. À l’âge adulte, cela se manifeste par la manière dont nous demandons du réconfort, gérons la colère, ou évitons la proximité. Trois couleurs reviennent souvent : Le lien sûr : on peut demander de l’aide et en recevoir ; les conflits se règlent, la confiance permet la réparation. L’attachement anxieux : besoin de preuves d’amour constantes, peur de l’abandon, recherche d’assurances. L’attachement évitant : primauté de l’autonomie, retrait émotionnel, difficulté à montrer ses besoins. Ces styles ne sont pas déterministes : la qualité d’une relation, ses rituels et sa constance peuvent transformer des réponses maladaptées en sécurité partagée. Les petits gestes du quotidien — une parole rassurante, une réparation après une dispute, une présence quand il le faut — cimentent ou fissurent la confiance. Même hors BDSM, le pouvoir circule : celui qui rassure devient base sûre et influence l’équilibre relationnel. Pourquoi le BDSM éclaire l’attachement Le BDSM manifeste et ritualise des éléments que d’autres relations laissent en coulisses : protocole, titre, tenue, safeword, cérémonie. Ces dispositifs rendent explicites des asymétries de pouvoir et dessinent des cadres où la vulnérabilité peut être explorée en sécurité. Quand ces codes sont clairs et respectés, l’asymétrie devient prévisibilité ; et la prévisibilité, à son tour, nourrit la sécurité affective. Pour beaucoup, le Maître fiable — prévisible, attentif, responsable — fonctionne comme une base sûre : le soumis sait qu’il peut abdiquer une part de contrôle sans crainte de destruction. Rituels et micro-pratiques : la trame du lien Les rituels — salutations codifiées, demandes de permission, tenues, protocoles domestiques — jouent un rôle structurant. Ils transforment l’exceptionnel en habituel, réduisent l’ambiguïté et renforcent l’appartenance. Ces micro-pratiques donnent du sens et produisent, au fil du temps, une identité relationnelle partagée. Pour beaucoup d’acteurs, ces routines sont apaisantes : elles organisent le quotidien, cadrent les attentes et matérialisent la reconnaissance. La dépendance affective : entre choix et glissement La dépendance affective désigne, sur un continuum, la situation où un partenaire devient crucial au point que son absence menace fortement le bien-être de l’autre. Dans le BDSM, et surtout en Maître/Esclave, cette dépendance est souvent voulue : le soumis choisit de déléguer, d’abandonner des droits, de confier des pans de son autonomie. Cette dépendance volontaire peut être profondément enrichissante, mais elle naît et progresse par étapes qu’il est utile de connaître. Comment la dépendance volontaire se construit La trajectoire fréquente est progressive : Choix initial et séduction : une décision consciente d’entrer dans la dynamique, soutenue par attention, soin et rituelisation. Négociation des contours : règles, limites et protocoles sont posés (idéalement) clairement. Pratique répétée : routines qui installent des automatismes et consolident le rôle. Délégation cumulative : petites remises de décision (« je gère pour toi ») qui, accumulées, réduisent la nécessité de choisir. Intégration identitaire : le rôle se confond avec une part importante du soi relationnel. Centralisation affective : la relation devient la source principale d’approbation et d’appui. Mécanismes psychologiques positifs de la dépendance volontaire Soulagement décisionnel : déléguer allège la fatigue des choix constants et libère de l’énergie pour d’autres projets. Sens et appartenance : être esclave offre une place nette, une reconnaissance qui structure l’identité. Co‑régulation : le Maître, par sa constance, aide à stabiliser les affects du soumis. Croissance personnelle : discipline, service et limites choisies peuvent favoriser l’évolution personnelle. Catharsis et transformation : la contrainte consentie, la douleur ritualisée ou l’humiliation choisie permettent parfois une libération émotionnelle et une compréhension renouvelée de soi. Distinction fondamentale : dépendance choisie vs dépossession La dépendance volontaire est distincte de la dépossession quand : Le consentement est réel, éclairé. Le soumis conserve la possibilité pratique et psychologique de s'exprimer et particper aux réajustements si nécessaires. Le Maître assume une responsabilité morale claire et maintient l’autonomie de base du soumis. Quand ces conditions sont réunies, la dépendance n’est pas une privation de droits mais une redistribution volontaire de la charge relationnelle, souvent vécue comme libératrice. Signes d’alerte et moments où intervenir Même volontaire, la dépendance peut virer au nocif si la réversibilité disparaît. Signes à surveiller : Incapacité croissante à décider sans l’accord du Maître. Réduction notable des contacts sociaux et des activités extérieures. Peur disproportionnée de la séparation. Acceptation passive de demandes toujours plus intrusives. Confusion persistante à propos du consentement ; difficulté à dire non. Dépendance matérielle rendant tout départ difficile. Risques, mais en perspective Il faut reconnaître les risques réels — perte d’autonomie, troubles psychiques, exploitation — sans réduire la dépendance volontaire à un simple piège. Dans les relations saines, ces risques sont atténués par des pratiques responsables : négociation claire, maintien d’autonomie, check‑ins réguliers, procédures de sortie et transparence des ressources. Le danger survient surtout quand la capacité de retrait devient illusoire ou quand des vulnérabilités non résolues sont exploitées. La responsabilité du Maître : éthique et soin La dépendance volontaire repose fortement sur la posture du Maître. Un Maître sain assume plusieurs obligations implicites : Vigilance active : surveiller l’état émotionnel et le bien‑être du soumis, pas seulement la scène. Transparence et constance : tenir parole, expliquer les décisions, être prévisible. Protection de l’autonomie : encourager travail, amis, ressources indépendantes. Réparations : reconnaître les erreurs et réparer, sans minimiser le vécu du soumis. Il est plus difficle de reconnaitre ses erreurs que de les nier. De meme, un Maitre n'oublie jamais qu'il prend avant tout des responsbilités et ne fait pas que prendre de sa soumise, son esclave.. Rituels, sacralisation et sens Les rituels donnent épaisseur au lien. Saluer selon une formule, demander la permission, revêtir un symbole : ces actes sacralisent la relation. Ils sont moins des performances que des marques répétées d’appartenance et d’identité, nourrissant la dépendance volontaire en la rendant signifiante. Prévenir la dérive : pratiques concrètes Pour que la dépendance choisie reste choisie : Revoir les accords et les ajuster si nécessaire. Maintenir des ressources indépendantes : emploi, logement, réseaux. Mettre en place des check‑ins émotionnels routiniers. Éviter la capture économique : transparence et accès à moyens de subsistance indépendants. Encourager le soutien externe : amis, pairs de confiance, ou, le cas échéant, à des thérapeuthes. Que faire si la dépendance est installée et problématique? Agir requiert prudence : Évaluer la sécurité immédiate et les ressources disponibles. Construire un plan pratique pour l’autonomie (hébergement, finances, documents). Rechercher aide professionnelle (thérapie, services sociaux). Réintroduire progressivement la prise de décisions quotidiennes. Si possible, négocier une médiation pour redéfinir le cadre ; sinon, préparer une sortie sécurisée. Accompagner le travail psychothérapeutique sur l’estime, le trauma et la réaffirmation des limites. La dépendance volontaire comme paradoxe vivant Pour beaucoup, la dépendance volontaire est paradoxalement une forme d’affirmation de soi : choisir d’abandonner, c’est parfois affirmer une préférence profonde, une voie vers l’apaisement. Mais ce même choix demande vigilance — s’assurer qu’il reste possible de dire non, d’explorer d’autres manières d’être, de se réapproprier des pans de sa vie. La mise en récit personnel — raconter son parcours, le questionner — aide souvent à distinguer donation consciente et effacement. Conclusion L’attachement peut être source de sécurité, de sens et de transformation. Dans le BDSM, les rituels, les titres et les délégations offrent une forme puissante de structure relationnelle : pour beaucoup, la dépendance volontaire est un choix éclairé qui libère et permet l’épanouissement. La clé est la responsabilité — celle du Maître qui protège et ne possède pas ; celle du soumis dont le consentement reste vivant ; et celle des deux pour entretenir un contrat relationnel vivant, révisable et sûr. Les garde‑fous ne sont pas des dépréciations de la dépendance choisie, mais ses garanties : ils permettent que la dépendance reste ce qu’elle prétend être — un don consenti, réversible et porteur de sens...
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Par : le 02/05/26
Il n'y a pas de question plus indécente que celle-là : êtes-vous heureuse ? Elle voulait séduire les hommes sans jamais leur parler. Longtemps, elle resta derrière la porte, en attendant que la culpabilité lui tombe dessus. Mais non. Elle n'éprouva que du soulagement. Tout bien considéré, elle se demandait si elle n'aurait pas dû accepter de continuer à entretenir une relation purement sexuelle, au lieu d'y mêler des sentiments. L'air était chaud malgré la nuit avancée, elle ne portait pas son collier et ses bracelets de cuir, et elle était seule, n'ayant qu'elle-même pour témoin. Jamais toutefois elle ne se sentit plus totalement abandonnée à un dessein qui n'était pas le sien, plus totalement proie, plus heureuse de l'être. Elle était entièrement nue, avec des talons hauts. Son pubis était soigneusement entretenu mais pas totalement rasé. Bientôt, sa Maîtresse la rejoignit. Elle ne se souvenait pas qu'elle était si élancée. Une lumière crue aplatissait son corps. L'étincelle de joie dans ses yeux était presque insoutenable, folle, douloureuse. Elle lui sourit, et ce sourire mit le feu à son monde. Le temps s'écoula en vaguelettes chuchotantes. Bientôt, il ne subsista plus des nébulosités de son esprit qu'une bienheureuse et suave toile vierge. À demi endormie, comme dans un éclair, elle fut traversée par la certitude, mais aussitôt évanouie, qu'elle l'aimait. Bien qu'elle n'y crût pas, et se moquât d'elle-même, elle en fut réconfortée. Alors, pour la première fois depuis qu'elle la faisait venir deux ou trois par semaine, et usait d'elle lentement, la faisait attendre dénudée parfois une heure avant de l'approcher, écoutant sans jamais répondre à ses supplications, car elle suppliait parfois, répétant les mêmes injonctions au même moment, comme dans un rituel, si bien qu'elle savait quand sa bouche la devait caresser, et quand à genoux, la tête enfouie entre ses mains dans la soie de l'oreiller, elle ne devait lui offrir que ses reins, dont elle s'emparait désormais sans la blesser, tant elle s'était ouverte à elle, pour la première fois, malgré la peur qui la décomposait, ou peut-être à cause de cette peur. Et pour la première fois, si doux étaient ses yeux consentants lorsqu'ils rencontrèrent les yeux clairs brûlants de Juliette. Le plaisir qu'elle prenait à la voir haleter sous ses caresses, ses yeux se fermer, à faire dresser la pointe de ses seins sous ses lèvres et sous ses dents, à s'enfoncer en elle en lui fouillant le ventre et les reins de ses mains, et la sentir se resserrer autour de ses doigts. Charlotte voulut parler, poser une question. "- Un instant, dit Juliette, va dans la salle de bain, habille-toi, et reviens". Charlotte prit les bas noirs, le porte-jarretelle et la jupe, posés sur une chaise près de la coiffeuse et lentement se revêtit. Elle accrocha ses bas aux quatre jarretelles et sentit son ventre et sa taille se creuser sous la pression du corset, dont le busc descendait devant presque jusqu'au pubis. La guêpière était plus courte par-derrière et laissait les reins totalement libre, de façon à ne pas gêner si on ne prenait pas le temps de la déshabiller. L'homme à la gauche de Charlotte regardaient les jambes gainées de soie, et de chaque coté des cuisses, sous la jupe, le reflet voluptueux des jarretelles. Insensiblement, elle écarta les genoux, leur laissant voir leur face intime et leur reflet. Elle suivait derrière les yeux baissés son impatience, attendant que le compas de ses cuisses soit assez ouvert pour dévoiler le pubis et, en-dessous, le sexe dans toute sa splendeur, bouche fermée et rose, au fond du sillon ombré du mont de Vénus, au-dessus de ses reins.   Tout cela était tellement inattendu. Jamais, elle ne l'aurait cru capable de mettre ses émotions à nu devant elle. Et jamais, elle ne se serait attendue à un tel élan. Elle le regardait, elle attendait qu'il dise quelque chose. Elle s'aperçut que l'homme regardait ses genoux, ses mains et enfin ses lèvres mais si paisiblement, et avec une attention si rigoureuse d'elle-même que Charlotte se sentit jaugée pour l'objet qu'elle savait bien qu'elle était. Il l'observa comme au ralenti une goutte d'eau qui glissait le long d'une tige et qui tombait sur le sexe de la jeune fille comme une perle ardente qu'il voulait s'empresser de boire, et en l'embrassant lui offrir une perle qui était une étoile et qui serait ses pleurs. À la fin du repas, il lui demanda de le rejoindre immédiatement, au rez-de-chaussée, dans les toilettes pour hommes. À peine dans l'escalier, elle sentit deux mains se plaquer sur ses reins, la presser, soulever sa jupe et des lèvres se coller à sa chair, tandis que deux autres caressaient ses seins avec ardeur, érigeant leurs pointes douloureusement. De nouveau, sa jupe fut troussée, ses fesses subirent l'ardeur caresse de mains nerveuses, l'anneau de ses reins fut frôlé par un doigt inquisiteur, son sexe fut caressé par un index pénétrant. Soudain, sous sa main qui pendait le long de ses cuisses, elle sentit un phallus raidi et palpitant. Elle le prit et, tandis que l'homme caressait son sexe avec passion, elle lui prodigua quelques douces caresses de ses doigts effilés. Le désir s'empara de lui. Il se plaqua contre son ventre et chercha, debout contre le mur, à glisser sa verge entre ses cuisses ouvertes. Subitement, elle se dégagea, se tourna. Il l'accola face au mur, affolée, elle sentit le membre glisser entre ses reins, comme une épée dans son fourreau. Elle goûta la sensation de cette chair palpitante et mafflue. Lui, la bouche à son oreille, lui ordonna de s'ouvrir, en lui prenant un sein d'une main, l'autre fouillant les fesses et son ventre. Brûlante, un désir tenace la tenaillait d'être sodomisée par cet inconnu qui semblait si maître de lui. Mais il se redressa et lui glissa son sexe entre les doigts tandis qu'il lui pinçait les mamelons. Charlotte se complut à caresser le membre au gland turgescent, la verge nerveuse et renflée dont elle sentait les veines saillantes. Puis, il lui ordonna de s'agenouiller et de le prendre dans sa bouche. Elle suça avec ferveur la verge tendue qui se cabrait sous sa langue. Le phallus était long et épais. Elle ouvrit la bouche et engloutit le sexe jusqu'à la gorge. C'était une force de la nature, un homme d'une virilité monstrueuse.    Dans ces instants-là, pour la jeune femme, elle était juste utile à être possédée. Ce n'était pas lui qui la brusquait, mais elle qui l'y entraînait. Et elle ne paraissait pas pouvoir se rassassier de lui. Son esprit s'égara alors là où elle ne voulait pourtant pas aller. Elle n'eut pas son mot à dire. Pourtant leur conversation fut immédiatement limpide. L'homme, sous le charme, était doux et enveloppant. Quant à la jeune femme, elle était concentrée tout entière sur l'instant qu'elle partageait avec lui, et sa manière absolue d'être présente, directe, rieuse, lui semblait presque insolite. Il n'eut pas besoin de lui ordonner de l'absorber totalement, de s'appliquer pour le sucer et surtout de se taire. Comment aurait-elle parlé ? Elle eut un hoquet tant il avait été enfoncé loin. Alors, dans la pièce silencieuse, s'éleva le bruit de la succion. Charlotte n'était pas très experte, elle préférait sucer les femmes, mais c'était peut-être un charme de plus. Avec effroi, elle pensa soudain à la déchéance de se retrouver ainsi agenouillée devant ce ventre nu, à sucer cette virilité inconnue. Elle releva la tête, mais il la saisit par les cheveux et la força à engloutir le phallus entre ses lèvre sensuelles, sous le regard lascif de l'inconnu. Le gland était beaucoup plus gros que la hampe. Alors, au contact de cette main dominatrice, elle oublia tout, et ce fut une profusion de caresses instinctives qui enveloppèrent la colonne de chair. Les lèvres sucèrent les moindres recoins de ce vit. Le phallus devint si volumineux qu'elle eut des difficultés à le conduire au terme de sa jouissance. Avec violence, il se contracta, manquant de ressortir de ses lèvres. Il éjacula brusquement, innondant sa gorge d'un liquide qu'elle prit à cœur à boire mystiquement, jusqu'à la dernière goutte. Après quoi, il la fit le rajuster, et partit. Un garçon du restaurant, que la soumission de Charlotte, et ce qu'il avait aperçu des lacérations de son corps bouleversaient, au lieu de se jeter sur elle, la prit par la main, remonta avec elle l'escalier sans un regard aux sourires narquois des autres serveurs, et ne la laissa alors, qu'une fois installée de nouveau, dans le cabinet privé du deuxième étage. Elle vit la pièce tourner autour d'elle et se retrouva à plat ventre sur un lit de fer. On la déshabilla alors totalement. On lui lia les chevilles avec des lanières de cuir, puis ses poignets que l'on écarta en croix, comme ses cuisses. Le tableau est là et il était heureux. Elle avait l'impression de changer de personnage pour vivre enfin sa propre vie. Charlotte se rejoignait alors, comme le fleuve se verse dans la mer.   La jeune femme ne fut pas chassée de ce supplice ni de cet amour, car elle connaissait trop bien son amante. Elle pouvait jouir de son triomphe sur eux puisqu'elle avait inventé ce couple, paradoxalement, elle la dominait. Elle imaginait à coup sûr. Juliette était réellement indifférente à son salut, à ses goûts, à son caractère. Elle passait à côté d'elle sans la regarder. Ses yeux s'emplirent de larmes. Le sexe les rendait précis, insatiables, sans limite. En jouissant, ils vivaient. C'est seulement dans l'amour qui les embrase qu'un homme ou une femme sont aussitôt, silencieusement, rendus à l'univers. L'être aimé ne propose à l'amant de l'ouvrir à la totalité de ce qui est qu'en s'ouvrant lui-même à son amour. Aucune communauté ne peut comprendre cet élan, véritablement fou, qui entre en jeu dans la préférence pour un être. Elle réalisa qu'une des choses qui lui étaient le plus lancinantes, c'était que l'usage de ses mains lui fût interdit, non pas que ses mains eussent pu la secourir, mais libres, elles en auraient esquisser le geste. Elle voyait le visage ironique mais attentif de l'homme, ses yeux qui guettaient la bouche entrouverte de la jeune femme et le cou que serrait le collier de cuir. Ainsi écartelée, elle serait offerte à des inconnus. Charlotte allait être fouettée dans cette position humiliante, bras et cuisses écartés, sous la lumière qui rendait son corps impudique. On la cingla alors brusquement avec une cravache. L'homme ne voulait pas faire mal, il voulait l'amener à ce degré d'excitation qu'il savait procurer, pour en faire après son esclave et celle de ses invités. Il savait que cette croupe consentirait à se laisser forcer par des verges inconnues, mais il voulait que tous profitassent cérébralement de cette Vénus callipyge. Et les cinglements résonnèrent dans le silence, couvrant les soupirs de désir des hommes penchés sur ce corps dans l'étreinte puissante du cuir. Les reins furent vite rouges et une chaleur intense irradia alors la chair de Charlotte, amenant une intense excitation à ses intimités déjà exacerbées. L'orgueil qu'elle mit à résister et à se taire ne dura pas longtemps. Les invités l'entendirent même supplier qu'on arrêtât un instant, un seul. Sa tête était en feu, tenaillée de douleur, elle gémissait de douces souffrances. Elle résista longuement à son ordre quand il voulut qu'elle écartât davantage les cuisses, quand elle ne put plus résister, elle céda. Tel un pantin désarticulé, elle offrit le spectacle du sillon sombre de ses reins qui allait être forcé. Le silence rejoignit alors la nuit. Charlotte, les yeux mi-clos, goûtait la sensation de ces regards sur ses intimités secrètes, comme une caresse imperceptible frôlant ses chairs, béantes. Elle ne sentit que la caresse du phallus qui s'insinua soudainement. Il fut violent, poussant de ses reins, il força sous son gland compressible et humide, l'étroite bouche à s'ouvrir. Et ce fut l'acte délicieux tant espéré de Sodome. Un long cri strident. Elle s'y attendait pourtant, haletante, les tempes battantes. Possédée et outragée, elle sombra alors dans un état de demi-somnolence.   Heureuse, il s'agissait donc d'être heureuse ? Dans sa province de jeune fille, elle ne savait pas qu'il fallait attendre quelque chose de l'amour. Ses amies lui racontaient des histoires. D'un point de vue géographique, tout cela lui paraissait extraordinaire. Elle n'en demandait pas tant. Mais elle était entrée dans ce fleuve. Elle ne devait pas trop y réfléchir. Les mots s'écroulaient comme un château de cartes devant une telle évidence. C'était un secret terrible. Elle n'en parlerait jamais. Est-il possible de ne faire que l'amour, de ne plus avoir d'autre usage du temps que celui de s'aimer ? Si nous nous consumons de langueur, si nous nous ruinons, ou si parfois, nous nous donnons la mort, c'est qu'un seul sentiment de préférence nous a mis dans l'attente de la prodigieuse dissolution et de l'éclatement qu'est l'étreinte accordée. Il la posséderait ainsi comme un maître sacrifie une martyre, ou un dieu possede sa créature, dont ils s'emparent de l'esprit invisible ou de l'extase.Il ne voulait pas se séparer d'elle. Il tenait d'autant plus à elle qu'il l'en abuserait davantage. Elle réalisait lentement la pénétration forcée de ce membre en elle. D'un seul coup, il s'était enfoncé. Sa voie étroite dilatée, distendue, lui faisait mal, mais en elle, était le priape enflammé, elle le devinait fouiller ses reins. L'inconnu avait poussé dur. Oubliant la souffrance du viol, et fermant les yeux, elle laissa échapper un cri, mais au fur et à mesure que l'homme sentait venir la volupté, le bruit de son intimité exigüe déchirée par le membre, s'amplifia, devint plus précipité. Il y eut quelques râles chez l'homme auxquels se mêlèrent les plaintes de la jeune fille, puis ce fut le spasme exquis et le silence, coupé de soupirs exténués. Elle reçut la semence saccadée puis l'homme se retira, libérant Charlotte. Il venait de jeter dans ses entrailles sa sève gluante et chaude. Son anus, tout empreint de sperme accepta sans peine un second membre qui la pénétra profondément entre ses reins. Le membre lui sembla colossal mais elle se laissa sodomiser par cet inconnu car tel était son devoir. Un troisième voulant se frayer également un chemin au plus étroit la fit hurler. Elle cria, comme sous le fouet. Quand il la lâcha, gémissante, dans un éclair, elle se vit délivrée, anéantie, maudite. Elle avait crié sous le choc du phallus de l'homme comme jamais elle avait crié. Elle était profanée mais paradoxalement heureuse quand on considère qu'elle venait d'être saillie comme un animal pour signifier à tous, désormais, qu'elle appartenait à une seule femme, sa chère et vénérée Maîtresse et plus fière que jamais d'avoir été choisie par elle. Elle la hissait, en lui révélant les abysses de son âme, la sublimant en tant qu'esclave, en lui faisant accepter son rôle d'objet. Sous les regards, sous les mains, sous les sexes qui l'outrageaient, sous les fouets qui la déchiraient, elle se perdait dans une délirante absence d'elle-même qui la rendait à la soumission mais aussi à la délivrance. Lorsque tous les invités furent assouvis, on la conduisit dans sa chambre et on l’étendit sur un lit. Souillée de sperme et de sueur, chancelante et presque évanouie, seule dans le noir, elle s'endormit. Tard dans la nuit, Juliette la réveilla alors pour l'enchaîner et la fit jouir de nombreuses fois en la flagellant jusqu'au sang au moyen d'une cravache qui la laissa pour morte.     Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 02/05/26
"Si un jour tu parviens à cette contemplation, tu reconnaîtras que cette beauté est sans rapport avec l'or, les atours, les beaux enfants et les beaux adolescents dont la vue te bouleverse à présent. Oui, toi et beaucoup d'autres, qui souhaiteriez toujours contempler vos bien-aimés et toujours profiter de leur présence si la chose était possible, vous êtes tout prêts à vous priver de manger et de boire, en vous contentant de contempler vos bien-aimés et de jouir de leur compagnie. Les hétaïres, nous les avons pour le plaisir, les pallaké pour les soins de tous les jours, les guné, pour avoir une descendance légitime, une gardienne fidèle du foyer", ainsi énonce Démosthène, (384 av. J.C-322 av. J.C), homme d'État athénien et adversaire du roi de Macédoine Philippe II. "Amour platonique", "lesbien", "pédérastie", autant d’expressions se référant à la Grèce ancienne mais qui n'ont pas grand chose à voir avec, respectivement, les théories de Platon, l’homosexualité féminine ou la pédérastie en Grèce ancienne. L’amour décrit dans les dialogues de Platon était loin d’être purement spirituel, les pratiques "lesbiennes" n’avaient rien à voir avec l’homosexualité féminine mais se référaient à une sexualité orale et la pédérastie grecque n’avait pas pour but, du moins dans les discours "indigènes", le plaisir de l’adulte, mais l’éducation de l’enfant. Les fonctions attribuées dans l’Antiquité à la sexualité sont loin d’être, pour nous, aussi transparentes que nous le pensons souvent. Ainsi, "l'amour a nécessairement pour objet aussi l’immortalité". Selon la philosophe Diotime, la savante de Mantinée qui instruisit Socrate aux choses de l’amour, les relations pédérastiques ne sont pas stériles puisqu’elles permettent de dégrossir l’âme. Quant aux adultes, hommes et femmes, les médecins hippocratiques leur prescrivaient le coït afin de tempérer l’humidité du corps. C’est pourquoi, dans le discours "Contre Nééra" (122), lorsque le plaideur élabore, pour les Athéniens du IVe siècle av. J.-C., un classement schématique des types de femmes et de leur bon usage, il est question de "pallakai", une catégorie de femmes avec lesquelles les relations étaient censées avoir un but thérapeutique. Il s'agissait de prostituées. Quant aux deux autres sortes de femmes, les "hétairai" et les "gunai", seules les premières servaient au plaisir tandis que les secondes étaient destinées à la reproduction légitime. Cette division entre "femmes de plaisir" et épouses ou "mères reproductrices", dont l’aspect normatif a été maintes fois souligné, avait des conséquences non seulement juridiques, seuls les enfants des secondes pouvaient accéder à la légitimité, mais aussi cultuelles puisque toutes les divinités n’étaient pas accessibles à toutes les femmes. C’est par ailleurs ce qui est reproché à la fille de Nééra. D’avoir participé aux rites en l’honneur de Dionysos. À ces rites secrets et sacrés, seules pouvaient participer les femmes légitimement mariées et, qui plus est, se présentaient forcément vierges, "parthenoi", avant le mariage.   "À ce compte, quels sentiments, à notre avis, pourrait bien éprouver, poursuivit-elle, un homme qui arriverait à voir la beauté en elle-même, simple, pure, sans mélange, étrangère à l'infection des chairs humaines, des couleurs et d'une foule d'autres futilités mortelles, qui parviendrait à contempler la beauté en elle-même, celle qui est divine, dans l'unicité de sa Forme ? Estimes-tu, poursuivit-elle, qu'elle est minable la vie de l'homme qui élève les yeux là-haut, qui contemple alors cette beauté et qui s'unit érotiquement à elle ? La pensée trop vive n'est pas la plus sûre". Les pratiques sexuelles apparaissent dans la documentation de manière allusive, par le biais de sous-entendus, double-sens et jeux de mots que seule une analyse minutieuse permet de saisir. En effet, comprendre les règles qui encadraient les pratiques sexuelles se révèle une tâche difficile car ces dernières ne sont pas isolées dans une sphère spécifique qui serait la “sexualité”, mais elles apparaissent dans des sources diverses, allant du VIIIème siècle av. J.-C. au VIème siècle de notre ère et appartiennent à des genres littéraires variés: épopées, comédies, discours d’orateurs, traités philosophiques, épigrammes, commentaires savants, "scholies" ou, des notices de lexicographes. Compte tenu de la rareté des sources pour l’Antiquité en général et pour cette thématique en particulier, l'analyste n’a parfois d’autre choix que de prendre en considération toute la documentation disponible, quitte à laisser de côté les questions chronologiques. L’érôs antique n’implique pas une "orientation" particulière du désir ni une caractéristique spécifique d’une relation sexuelle. Mais alors que le terme d’érôs est ancien, nous constatons qu’il n’y a pas de terme grec ou latin pour exprimer notre "sexualité" sous son acception contemporaine. En effet, nos pratiques sexuelles n’étaient absolument pas ressentis par les Anciens comme relevant d’un ensemble d’actes cohérents ou d’un ensemble d’attitudes pouvant être regroupés en un même ensemble. En résumé, la sexualité ou l'orientation sexuelle n'existait pas dans la Grèce antique. Les termes grecs insistent sur l’opposition, la dissymétrie, rien n’exprime une identité de fonction.   "Ne sens-tu pas, dit-elle, que c'est à ce moment-là uniquement, quand il verra la beauté par le moyen de ce qui la rend visible, qu'il sera en mesure d'enfanter non point des images de la vertu, car ce n'est pas une image qu'il touche, mais des réalités véritables, car c'est la vérité qu'il touche. Ce qu'on cherche, on peut le découvrir, ce qu'on néglige échappe". Un individu n’a pas de "sexualité", il se livre à des pratiques. En Grèce, on parle des "aphrodisia", qui relève du "domaine d’Aphrodite", mais simplement pour se référer aux choses du sexe et non à un ensemble de discours qui formerait le champ de la sexualité. L’idée de relation sexuelle où les partenaires sont égaux, où une pratique peut être le fait de l’un ou de l’autre partenaire, n’existe pas. Par ailleurs, il n’existe pas de pratique bonne ou mauvaise, louable ou condamnable en soi, comme ce fut le cas, un temps, de la sodomie, entendue au sens de pénétration anale. Dès lors , il n’est pas étonnant que les Grecs n’aient pas élaboré ni construit une catégorie hétérosexualité. le mariage antique, lorsqu’il existe et qu’il est pratiqué, est un contrat social où il n’est question ni d’amour, ni même de sexualité. Être une femme libre, c’est fonder un "oikos", un foyer, la qualité attendue de la femme est de faire des enfants, de les élever pour en faire des futurs citoyens. Dans les textes poétiques, il est très rare que les textes évoquent des relations maritales comme des relations intenses et érotiques. Ce qui est mis en jeu, en revanche, ce sont les relations des hommes grecs avec des prostituées, avec des maîtresses, des concubines, ou des jeunes amants. Un des traits saillants de la différence entre les manifestations antiques d’érôs et la sexualité contemporaine est le fait que l’élan est ainsi détaché de l’identité de sexe de son objet. Cette conception non sexuée d’érôs, cette asexuation, apparaît nettement dans un passage très connu de Platon, un extrait du "Banquet" que l’on désigne à tort comme "le mythe de l’androgyne." Selon Aristophane, érôs, c’est l’élan vers l’unité primitive, son récit reste au niveau du sensible. "Mieux vaut pour toi ne plus vivre que vivre aveugle à jamais".   "Mais pourquoi de la procréation ? Parce que, pour un être mortel, la génération équivaut ainsi à la perpétuation dans l'existence, c'est-à-dire à l'immortalité. Or le désir d'immoralité accompagne nécessairement celui du bien, d'après ce que nous sommes convenus, s'il est vrai que l'amour a pour objet la possession éternelle du bien. L'amour a pour objet aussi l'immortalité. S'aimer et se faire aimer, de ce qu'on a de plus cher. Il n’est pas de plus noble tâche sur la terre". Chez les Grecs règne un système très dur de contraintes et d'inégalités, reposant sur une conception très misogyne voire phallocratique de la femme. L'art d'aimer, chez les Anciens, a ses codes, souvent choquants à nos yeux et très éloignés des idées reçues, et ses interdits déroutants. Prenons un couple marié. L'épouse infidèle risque la mort. Son mari, en revanche, peut fréquenter des prostituées ou des hétaires. "Lorsque ton bas-ventre se gonfle, écrit le poète Horace, si tu as à ta disposition une servante ou un esclave de ta maison sur lequel te jeter à l'assaut immédiatement, préfères-tu par hasard crever de tension ? Moi non." Dans cette société qui ne connaît pas alors l'égalité, l'homme libre domine outrageusement. Il peut avoir des relations avec ses propres esclaves, des prostituées, des femmes d'un rang social inférieur respectables et non mariées, des courtisanes, avec lesquelles il peut entretenir une relation durable. Nous n’avons guère de témoignage sur ce monde des femmes, dans lequel les filles formaient leur personnalité où elles trouvaient leurs modèles. Et le peu que nous savons de ce monde nous est transmis par le témoignage des hommes. Nous n’avons donc pas accès à la parole des femmes de la Grèce ancienne. Tout est relayé par le regard masculin et par la parole des hommes. La société grecque est androcentriste, tant sur le plan de l’organisation sociale que sur le plan idéologique. L’idéologie collective est masculine et même phallocentrique, avec de légères variantes selon les cités. Ainsi l’Athènes démocratique, sur quoi la documentation est la plus abondante, correspond, sans doute, à la période la plus misogyne et la plus répressive à l’égard des femmes, parce que l’individu y est défini par sa participation à la vie politique, et que la femme en est exclue. Certes, il y a d’autres catégories d’exclus, esclaves, étrangers etc. Mais toutes les femmes, quel que soit leur statut social, sont des exclues. La femme du citoyen athénien, homme adulte, jouissant des droits civiques et politiques, n’est pas une citoyenne, tout en étant obligatoirement fille, épouse et mère d’Athénien.   "Tous les êtres humains sont gros dans leur corps et dans leur âme, et, quand nous avons atteint le terme, notre nature éprouve le désir d'enfanter. Mais elle ne peut accoucher prématurément, elle doit le faire à terme. En effet, l'union de l'homme et de la femme permet l'enfantement, et il y a dans cet acte quelque chose de divin. Et voilà bien en quoi, chez l'être vivant mortel réside ainsi l'immortalité, dans la grossesse et dans la procréation, mais Éros doit être des nôtres". Les idéaux se résument ainsi aux qualités que la société exige de la femme. Essentiellement la réserve et la discrétion. Sa parure la plus grande est le silence. Toutes ces qualités composent la "sophrosuné", ou sagesse. Le plus grand éloge que l’on puisse faire d’une femme, disent les auteurs anciens, est qu’elle ne fasse pas parler d’elle, complément de son silence. Est ainsi associé au féminin tout ce qui est posture de soumission et passivité, l’activité qualifiant le masculin. Représentation mentale qui est attestée aussi sur le plan des théories de la conception. Selon la plupart des auteurs, Aristote en particulier, la matrice féminine n’est qu’un réceptacle de la semence masculine, qui y imprime sa forme. Une autre composante de l’image idéale de la femme grecque est le concept de "Philergia" qui désigne l’amour du travail, c’est-à-dire du travail de la laine. Ici encore l’activité que cela pourrait impliquer est atténuée par les représentations figurées qui montrent la femme assise, filant, presque immobile. La femme libre doit aussi avant tout assurer le lignage. Tout ceci vaut surtout pour la femme du citoyen aisé, où les valeurs aristocratiques subsistent à l’âge de la Cité. La femme idéale doit savoir faire quelque chose de ses dix doigts, c’est-à-dire filer et tisser. La "Philergia", l’amour du travail, qualité prisée chez une épouse, correspond, dans une certaine mesure, aux ouvrages de dames d’autres sociétés et d’autres époques. La femme du citoyen doit aussi savoir gouverner sa maison et diriger les serviteurs. Ce tableau idéal est en contradiction totale avec ce que la tradition misogyne raconte de la femme, qui est vue comme paresseuse, gourmande, ivrogne, dévergondée et bavarde, ainsi souvent reprise par des auteurs comiques.   "Il est parfaitement clair même pour un enfant, que ce sont ceux qui se trouvent entre les deux, et qu'Éros doit être du nombre. Il va de soi, en effet, que le savoir compte parmi les choses qui sont les plus belles. Or Éros est amour du beau. Par suite, Éros doit nécessairement tendre vers le savoir, Telle est bien, cher Socrate, la nature de ce démon". L’héroïsme ne fait pas partie des idéaux féminins athéniens. Cet idéal, aligné sur l’idéal masculin, qui est attesté pour quelques femmes romaines, est, en Grèce, projeté sur l’image fantasmatique de Sparte. Dans la majorité des cités grecques, en état de guerre perpétuel, et dans une culture qui ne croit pas à un paradis pour les guerriers morts au combat, l’héroïsme est réservé aux hommes. On ne songe pas à réclamer de l’abnégation aux femmes. On ne leur demande que de mener le deuil à la maison: réserve toujours, discrétion, soumission et comme toujours passivité. Tout cela concerne les idéaux de la femme mariée, épouse de citoyen. L’homme grec a pourtant une autre femme dans sa vie, un autre type de femme, l’hétaïre. Car les Grecs étaient aussi sereinement polygames que bisexuels. Démosthène, brillant orateur du IVème siècle résumait ainsi: "nous autres, Athéniens, nous avons trois femmes, l’hétaïre pour le plaisir, la concubine pour les soins du corps et l’épouse pour les enfants légitimes". La concubine, telle une seconde épouse, non légitime et librement choisie, vivait soit à la maison, soit dans un autre domicile. L’hétaïre, ou courtisane, appartient à une catégorie importante. Le mot hétaïre est le féminin d’"hétairos", signifiant compagnon. L’hétaïre est donc une compagne de plaisir, c’est-à-dire essentiellement de banquet. Le banquet est une institution fondamentale des sociétés grecques tant aristocratiques que démocratiques, un lieu de plaisir collectif pour les citoyens, organisé et réglementé, autour de la consommation du vin. On y pratique la musique, la poésie, la danse, la discussion et l’amour. Mais, sauf rare exception les femmes mariées n’y sont pas admises. En revanche l’hétaïre est une femme qui participe au banquet. Elle est la compagne de plaisir de l’homme et doit par conséquent posséder des idéaux différents de ceux de l’épouse. Son rôle est de susciter le désir masculin et elle reçoit une formation adéquate. Celle vouée à devenir épouse légitime ne reçoit, à l’époque classique, aucune éducation autre que celle que lui donne sa mère. Elle ne va pas à l’école, et ne sait ni lire ni écrire. En revanche, les hétaïres, reçoivent une formation artistique assez poussée qui les rend aptes à tenir compagnie à l’homme.   "Par ailleurs, il se trouve à mi-chemin entre le savoir et l'ignorance. Voici en effet ce qui en est. Aucun dieu ne tend vers le savoir ni ne désire devenir savant, car il l'est, or si l'on est savant, on n'a pas besoin de tendre vers le savoir". La brillante Aspasie doit sa célébrité à deux hommes. Elle fut la compagne aimée et respectée de Périclès, ainsi que l’interlocutrice privilégiée et admirée de Socrate. Sa situation de compagne valorisée et d’intellectuelle reconnue, exceptionnelle dans une cité où la norme voulait que la plus grande gloire d’une femme soit l’invisibilité et le silence, fut sans doute liée à son statut d'étrangère résidente. Tout en lui interdisant d’être l’épouse légitime de l’homme dont elle partageait la vie, ce dernier lui accordait, au risque d’une réputation un peu sulfureuse, la liberté de se montrer, de penser et de s’exprimer. Elle tenait parallèlement une école de jeunes filles qu’elle formait à devenir des hétaïres. Aspasie de Millet était une femme grecque qui a vécu au Vème siècle avant J-C. Le nom d’Aspasie signifie "la belle bienvenue". Elle est née à Milet, tout comme certains des philosophes grecs: Thalès, Anaximandre et Anaximène. Elle a ensuite abandonné sa ville natale pour aller vivre à Athènes alors qu’elle avait vingt ans. On sait qu’Aspasie était une belle femme, très intelligente. Son père l’aurait poussée à vendre ses charmes. Mais contrairement aux "pornai", les prostituées destinées aux hommes sans richesses, Aspasie de Milet avait une grande formation intellectuelle. Des observateurs contemporains ont avancé l'hypothèse qu'elle ne fut jamais courtisane, et victime de pure calomnie. Aspasie, un "maître" ? Somme toute, Plutarque ne dit pas vraiment autre chose au sujet de la Milésienne lorsque, réfléchissant sur ce qui lui valut l’indéfectible attachement de Périclès, il commence par mentionner l’opinion la plus répandue, en vertu de laquelle cet amour s’adressait aux talents et au savoir de cette femme savante et versée dans dans la chose politique. Elle fréquentait Socrate. On ne s’étonnera pas trop que ce texte de Plutarque, qui donne d’elle, le portrait le plus exact dont nous disposions, soit un chapitre, précisément le chapitre vingt-quatre de la Vie de Périclès.   "Il interprète et il communique aux dieux ce qui vient des hommes, et aux hommes ce qui vient des dieux. D'un côté les prières et les sacrifices, de l'autre les prescriptions et les faveurs que les sacrifices permettent d'obtenir en échange". La brillante hétaïre a commencé par diriger une maison close à son arrivée à Athènes; les hommes les plus importants de la ville s’y rendaient. Parmi les visiteurs, on retrouvait des noms comme Socrate, Anaxagore et le gouverneur Périclès. On dit que ce dernier est tombé amoureux d’elle et en a fait son amante, en abandonnant son épouse légitime pour elle. Aspasie de Milet a alors été victime de ridiculisation; le poète comique Hermippos l’a forcée à comparaître devant la justice avec une double inculpation: impiété et libertinage. Périclès l’a cependant aidée pour qu’elle ne soit pas condamnée et a obtenu le pardon de ses juges. Courtisane de haut rang, elle était réputée autant pour son intelligence que pour sa beauté. Périclès II naquit de leur union. Elle fut autant son maître que sa mère. Devenue veuve, selon Eschine, elle fréquenta Lysiclès, décrit par Plutarque, comme un riche marchand de moutons, "grossier de naissance et d'éducation qui devint grâce à elle, le premier des Athéniens". Être une femme signifiait appartenir à quelqu’un. Les grands hommes avaient le droit d’avoir plusieurs femmes. En d’autres termes, elles étaient vues comme une sorte de gage, de reconnaissance. Si les femmes rencontraient des obstacles et connaissaient beaucoup d’interdictions dans la Cité, il est vraisemblable que la situation ait été différente à Milet et que les femmes y aient connu alors une plus grande liberté qu’à Athènes. Les hétaïres, sur le plan de la formation, se situaient bien au-dessus des femmes mariées. Les politiciens et philosophes les appréciaient pour leur talent d’interlocutrices. Aspasie de Milet était particulièrement spéciale parmi les courtisanes car elle bénéficiait de la confiance de nombreux intellectuels et hommes importants. Ce rôle lui a valu de sévères critiques mais il lui permettait de fréquenter les hommes les plus importants de l’époque, comme Socrate, qui sollicitait ses services et recommandait à ses disciples d’étudier avec elle. On prétend même qu'elle écrivait les discours de Périclès à sa place.   "Ne force donc ni ce qui n'est pas beau à être laid, ni non plus ce qui n'est pas bon à être mauvais. Éros est ainsi dans le même cas. Étant donné, disait-elle, que toi-même tu conviens qu'il n'est ni bon ni beau, tu dois de façon analogue estimer non pas qu'il est laid et mauvais, mais qu'il est quelque chose d'intermédiaire entre les deux. C'est ce dieu qui nous vide de la croyance que nous sommes des étrangers l'un pour l'autre, tandis que c'est lui qui nous emplit alors du sentiment d'appartenir à une même famille, lui qui a institué toutes les réunions du genre de celle qui nous rassemble, qui dans les fêtes, dans les chœurs et dans les sacrifices, se fait notre guide, qui apporte la douceur, alors qu'il écarte l'agressivité". Elle avait reçu une éducation importante en rhétorique et en art oratoire. Aspasie n’était pas une exception. On raconte que Socrate était fasciné par son intelligence. Grâce à cette habileté, elle a obtenu une certaine reconnaissance et a conquis le gouverneur Périclès, qui était autant attiré par elle sur le plan intellectuel que sur le plan érotique. Il abandonna son épouse légitime et fit d’Aspasie son épouse illégitime ou concubine à cause de sa condition d’étrangère. Les auteurs comiques de l’époque, comme Aristophane, critiquaient l'importance de l'influence d'Aspasie de Milet sur les choix politiques de son mari. Dans un passage de son discours rhétorique, elle demande à Xénophon et Philésie s’ils préféreraient les époux de leurs voisins si ceux-ci étaient meilleurs que les leurs. Voyant qu’aucun ne lui répond, elle leur dit: "Vous, Philésie, vous désirez d’avoir le mari le plus digne d’estime, et vous, Xénophon, la femme la plus vertueuse. Si donc vous ne faites pas en sorte chacun de votre côté que l’on ne puisse trouver ni un homme meilleure, ni une femme plus accomplie, vous regretterez toujours de ne pas posséder ce qui vous paraîtra le plus parfait. Votre vœu sera toujours d’être vous, Xénophon, l’époux de la femme la plus vertueuse, et vous, Philésie, l’épouse de l’homme le plus digne d’estime." Maîtrise de l'art oratoire.   "Chaque fois que le hasard met sur le chemin de chacun la partie qui est la moitié de lui-même, alors tout être humain, pas seulement celui qui cherche un jeune garçon pour amant, est alors frappé par l'extraordinaire sentiment d'affection, d'apparentement et d'amour. L'un et l'autre refusent, pour ainsi dire, d'être séparés, ne fût-ce que pour un peu de temps". C'est son goût pour les mots. Cette composition rhétorique n’est pas un argument qui exprime une véritable logique. C’est un discours qui est plaisant à l’oreille, qui invite à faire des efforts dans la vie de couple, son art oratoire se retrouve dans l’Oraison funèbre de Périclès. Aspasie de Milet a été l’un des personnages les plus emblématiques de la Grèce du Vème siècle av. J-C. Ses qualités éreintaient le statut traditionnel de la femme qui, à Athènes, devait se contenter du rôle de la bonne épouse honorable. Le seul rôle de la femme était d’être l’ombre de son époux et de passer inaperçue. L’image d’Aspasie contrastait avec celle de la majorité des femmes athéniennes de la seconde moitié du Vème siècle. Eschine, élève de Socrate, a écrit un dialogue, "Aspasie", qui est aujourd'hui perdu, à l'exception de quelques fragments qui témoignent d'un portrait positif. Des auteurs ultérieurs, comme le rhéteur Quintilien (35-100 de notre ère), la tenaient en haute estime, tout comme le satiriste Lucien (125-180 de notre ère), qui la citaient tous deux comme une enseignante éloquente et intelligente. Lucien parle d'elle comme d'une femme sage, compréhensive, tandis que Quintilien appréciait suffisamment son influence pour en parler à ses élèves, les deux louant son immense érudition et son grand art oratoire. Aspasie a été une figure clé dans la sphère culturelle de la démocratie à Athènes. Elle a joué un rôle fondamental dans la naissance de l’émancipation de la femme. Grâce aux leçons qu’elle donnait à de jeunes Athéniennes, elle leur a permis d’intervenir dans la vie publique de la cité. À travers ses discours, elle revendiquait discrètement la dignité de la femme. La belle hétaïre a réussi à démontrer qu'il y avait bien une place pour les femmes dans la société grecque. De nos jours, la réputation d'Aspasie continue d'être élevée et a connu une renaissance spectaculaire, au départ, romantique, après avoir été critiquée puis presque totalement obscurcie. L'auteur et poète Walter Savage Landor publia son populaire "Pericles and Aspasia" en 1836. Un ouvrage de lettres fictives entre eux deux dans lequel Périclès, tragiquement mais à tort, meurt pendant la guerre du Péloponnèse. Aspasie de Milet, en dehors de la littérature antique, inspira également la prose contemporaine. Elle apparaît dans le roman "Les Misérables" de Victor Hugo. Par delà le scandale et la rumeur, Aspasie a traversé l'Histoire. Il demeure d'elle, le souvenir séduisant d'une intellectuelle influente et avant-gardiste, trop libre et trop lettrée pour son époque, qui a œuvré par ses multiples talents, entre alcôve et art oratoire, à la progressive reconnaissance des femmes. Quand Aspasie donnait une fête, le vice et la folie soupaient tous les soirs avec le génie.   Bibliographie et références:   - Plutarque, "Vie des hommes illustres, livre un: Périclès" - Madeleine M Henry, "Aspasie de Milet" - William Durand, "Aspasie de Milet" - Callimaque, "Hymnes" - Déméter, "Les Hymnes homériques" - Foucault M, "L’invention de l’hétérosexualité" - Hésiode, "La Théogonie" - Homère, "Odyssée" - Homère, "L’Iliade" - Pausanias, "Description de la Grèce" - P. Chantraine, "Dictionnaire étymologique de la langue grecque" - Platon, "République" - Platon, "Le Banquet" - Plutarque, "Vie de Lycurgue"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 02/05/26
"Mon plus cher désir est de lui apporter le bonheur… L’amour n’est pas fait que d’attirance physique, il comporte aussi une grande part d’estime et d’admiration". La simple évocation du nom de Marie-Antoinette mobilise un savoir répandu, généralement connu. La reine guillotinée, l’Autrichienne, la femme coquette jouant paraît-il à la bergère dans son domaine de Trianon et au Hameau, l’épouse insatisfaite, la mère attentive et moderne, la femme dépensière qui aurait vidé les caisses de l’État, la reine martyre et victime de la Révolution. Marie-Antoinette accumule les idées reçues. Elle est une reine, et une femme, qui a fait naître les fantasmes les plus improbables auprès de ses contemporains comme des siècles qui suivront. Incarnant un XVIIIème siècle parfaitement idéalisé et parfois mièvre, Marie-Antoinette, trajectoire féminine et royale peu commune dans l’Histoire, suscite depuis au moins le XIXème siècle, de nombreuses écritures et réécritures historiques au point de créer une mémoire sans cesse renouvelée. Les historiens commencent seulement à faire de Marie-Antoinette un objet historique, certes difficile à dépassionner. Kaléidoscope aux facettes inépuisables, Marie-Antoinette déborde des cadres de pensée de l’Histoire. Si la reine n’avait pas été guillotinée, serait-elle encore si présente dans la mémoire collective ? Faut-il voir en elle seulement "Madame Déficit" comme elle fut surnommée ? Il est communément admis que la Révolution n’aurait pas éclaté si l’État n’avait pas été au bord de la banqueroute. Les dépenses de la royauté, de la cour et, en particulier, celles de la reine auraient, progressivement, vidé les caisses du royaume si durement remplies par le tiers-état, accablé par une fiscalité profondément injuste. Reine frivole, Marie-Antoinette aurait dépensé un argent qui n’était pas le sien pour ses seuls plaisirs et ceux de sa petite société. Dès l' année 1785, la reine est surnommée "Madame Déficit." C’est à elle que l’on attribue tous les maux du royaume et le gouffre financier dans lequel la monarchie est sous peu de tomber. Pourtant, la royauté doit faire montre de dépenses, luxueuses et même ostentatoires, faisant ainsi la publicité des savoir-faire du royaume et permettant de faire vivre une foule d’ouvriers travaillant dans les manufactures et les filatures, ainsi que les artistes et artisans. Quelles sont les dépenses de Marie-Antoinette et pourquoi lui sont-elles reprochées ? "L’Autrichienne." Un sobriquet aussi tranchant que la lame du couperet. Un surnom que la haine révolutionnaire n’a eu de cesse de clamer pour désigner à la vindicte populaire son bouc émissaire, la reine Marie-Antoinette, forcément traîtresse puisqu’étrangère.   "Cette petite fleur vient d’éclore pour nous dire qu’il est bon de vivre et qu’il nous est permis de continuer le chemin appuyés l’un sur l’autre ! Je serai votre femme !". Allemandes, italiennes, espagnoles, autrichiennes, les princesses européennes ont été mariées comme autant de marchandises échangées dans le luxe et le faste, appelées à donner une nombreuse progéniture mâle aux rois de France pour garantir la continuité dynastique, et à se soumettre humblement aux rituels, écrasants, de la monarchie absolue. Ces reines françaises, d’origines étrangères, laissent toutes une image noire dans l’histoire de France. Il en va ainsi pour Catherine et Marie de Médicis et surtout pour Marie-Antoinette. Tant admirée que détestée, elle continue d'évoquer les tumultes d'une époque violente et troublée. Mais elle ne fut pas seulement la bergère aux moutons enrubannés, souvent caricaturée, jugée frivole et dépensière, ce fut aussi une femme de caractère confrontée aux événements les plus brutaux de son temps qui sut s'affranchir des traditions et soutint Louis XVI jusqu'à l'échafaud. Marie-Antoinette est l’avant-dernier enfant de l’empereur François Ier de Lorraine et de l’impératrice d’Autriche Marie-Thérèse, au milieu de leurs cinq fils, Joseph l’héritier du trône, Léopold, Charles, Ferdinand et Maximilien et de leurs huit filles, Anne, Marie-Christine, Marie-Elisabeth, Marie-Amélie, Marie-Jeanne, Jeanne-Gabrielle, Marie-Josèphe, Marie-Caroline. Elle naît le 2 novembre 1755, au palais de la Hofburg, à Vienne. Elle reçoit une éducation où le maintien, la danse, la musique et le paraître occupent l’essentiel de son temps et ne bénéficie d’aucune instruction politique. À dix ans, elle a du mal à lire ainsi qu’à écrire en allemand, parle peu et difficilement le français auquel elle préfère l’allemand, et très peu l’italien, trois langues qui étaient alors pourtant parlées couramment dans la famille impériale.   "Le bonheur est égoïste et n’aime pas s’entourer de tristesse. Il incite à oublier qu’il existe des déshérités. Est-ce qu’on peut se réjouir d’être riche alors qu’il vous est interdit d’attendre le bonheur ?". À cette époque, la cour d’Autriche possède une étiquette beaucoup moins stricte que celle de Versailles, les danses y sont moins complexes, le luxe y est moindre et la foule moins nombreuse. Sa mère Marie-Thérèse, comme tous les souverains de l’époque, met le mariage de ses enfants au service de sa politique qui est de réconcilier les Habsbourg et les Bourbons pour faire face aux ambitions de la Prusse et de l'Angleterre. Le mariage entre le dauphin, le futur Louis XVI, et Marie-Antoinette doit être l’apothéose de cette politique. Marie-Antoinette quitte Vienne en avril 1770, à l’âge de quatorze ans. Selon l’usage, au moment de quitter le Saint Empire tous ses biens venant de son pays d’origine, même ses vêtements, lui seront retirés dans un bâtiment construit tout exprès sur une île au milieu du Rhin. Les deux entrées de ce bâtiment étaient disposées de telle manière qu’elle y entre du côté autrichien et en ressorte alors en France. Le 17 avril 1770, Marie-Antoinette renonce officiellement à ses droits sur les couronnes de la maison d’Autriche et, le16 mai 1770, épouse le dauphin à Versailles. Le jour même des noces, un scandale d’étiquette a lieu. Les princesses de Lorraine, arguant de leur parenté avec la nouvelle dauphine, ont obtenu de danser avant les duchesses, au grand dam du reste de la noblesse, qui murmure déjà contre "l’Autrichienne." La jeune fille, au physique agréable quoique pas complètement développé, est assez petite et ne possède pas encore la "gorge" si appréciée en France. La jeune dauphine a néanmoins beaucoup de grâce et une légèreté presque dansante dans sa façon de se mouvoir. Elle attire dès son arrivée l’inimitié d’une partie de la cour. De plus, la jeune dauphine a du mal à s’habituer à sa nouvelle vie, son esprit se plie mal à la complexité et à la rouerie de la "vieille cour", au libertinage du roi Louis XV et de sa maîtresse, la comtesse du Barry. Son mari l’aime mais l’évite, partant très tôt chasser. Le mariage n’est consommé qu’en août 1777. Elle peine à s’habituer au cérémonial français, au manque d’intimité et subit péniblement "l’étiquette" de la cour.   "Tout est possible lorsqu’on se laisse emporter par la passion. Tout est donc à craindre". Elle est manipulée par les filles du roi Louis XV qui lui enseignent l’aversion pour la comtesse du Barry, ce qui agace Louis XV. Par ailleurs, Marie-Antoinette s’en fera bientôt une ennemie. Pendant les premiers temps, elle refuse de lui parler mais, forcée par Louis XV, finit par adresser la parole à la comtesse. Marie-Antoinette ressortira humiliée de cet incident. En outre, Vienne tente de la manipuler par le biais de la volumineuse correspondance qu’entretient sa mère avec le comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur d’Autriche à Paris. Ce dernier est le seul sur lequel elle peut compter, car le duc de Choiseul, celui qui avait permis le rapprochement de la France avec l’Autriche, est tombé en disgrâce moins d’un an après le mariage, victime d’une cabale montée par Mme du Barry. Elle est victime de sa maladresse. Louis XV meurt le 10 mai 1774 et Marie-Antoinette devient reine de France et de Navarre à dix-huit ans. Toujours sans héritier à offrir à la France et toujours considérée comme une étrangère, la reine devient vite, dès l’été 1777, la cible de premières chansons hostiles qui circulent de Paris jusqu’à Versailles. S’entourant d’une petite cour d’amis vite qualifiés de favoris, la princesse de Lamballe, le duc de Lauzun, le baron de Besenval, le duc de Coigny puis la comtesse de Polignac, elle suscite les jalousies des autres courtisans. Ses toilettes et les fêtes coûteuses qu’elle organise profitent au rayonnement de la France, notamment en matière de mode et du commerce du textile, mais sont critiquées, bien qu’elles soient une goutte d’eau dans les dépenses générales du fonctionnement de la cour, des administrations, ou comparées au niveau de vie très élevé et fastueux de certains princes de sang ou seigneurs menant grand train.   "Votre joie est la mienne, votre souffrance aussi, et de toute la force de mon être, je désire me blottir dans vos bras et vous serrer sur mon cœur… me laisser guider et protéger par vous ! N’est-ce donc pas de l’amour ?". Pour retrouver à Versailles ce qu’elle a connu à Vienne, une vie plus détendue en famille, elle part souvent pour le Petit Trianon, dans le parc de Versailles qui fut la possession des favorites de Louis XV, Mme de Pompadour et Mme Du Barry. Louis XVI l'alloua à Marie-Antoinette, pour quelques privilégiés et ses enfants. Elle fait construire un village modèle, le Hameau, et y installe des fermiers. Par son désir de plaisirs simples et d’amitiés exclusives, Marie-Antoinette va vite se faire de plus en plus d’ennemis, même à la cour de Versailles. Elle tente d’influencer la politique du roi, de faire et défaire les ministres, toujours sur les conseils de ses amis. Mais, contrairement à la rumeur, son rôle politique s’avèrera extrêmement limité. Une véritable coterie se monte contre elle dès son accession au trône, des pamphlets circulent, on l’accuse d’avoir des amants, le comte d’Artois son beau-frère, le comte suédois Hans Axel de Fersen ou même des maîtresses, la duchesse de Polignac, de dilapider l’argent public en frivolités ou pour ses favoris, de faire le jeu de l’Autriche, désormais dirigée par son frère Joseph II. Le château de Versailles se dépeuple, fui par des courtisans aigris ou préférant les plaisirs de Paris. Le 19 décembre 1778, Marie-Antoinette accouche de son premier enfant, Marie-Thérèse, dite "Madame Royale." Le 22 octobre 1781, c’est le tour d’un dauphin, Louis Joseph Xavier François. Mais cela ne sert pas forcément Marie-Antoinette, car les libelles ont vite fait d’accuser l’enfant de n’être pas de son époux, Louis XVI. En juillet 1785, éclate l’affaire du Collier. Le joaillier Bohmer réclame à la reine 1,5 million de livres pour l’achat d’un collier de diamants dont le cardinal de Rohan a mené les tractations, au nom de la reine. La reine ignore tout de cette histoire et, quand le scandale éclate, le roi exige que le nom de sa femme soit lavé de l’affront. Le cardinal est arrêté. Le roi confie l’affaire au Parlement, l’affaire est jugée par Étienne François d'Aligre, qui conclut à la culpabilité du couple d’aventuriers à l’origine de l’affaire, les prétendus "comte et comtesse de la Motte" et disculpe le cardinal de Rohan et le comte de Cagliostro, abusés mais innocents.    "Oui, c’était cela la vie !… Les uns destinés à la joie et à l’épanouissement de leur être et les autres, marqués pour n’avoir dans leur lot que déceptions et souffrances. Comme si ceux qui avaient le malheur en partage devaient rétablir l’équilibre avec ceux qui avaient plus que leur part de bonheur !"  La reine, bien qu’innocente, sort de l’affaire du collier très déconsidérée auprès du peuple. Marie-Antoinette se rend enfin compte de son impopularité et tente de réduire ses dépenses, notamment en réformant sa maison, ce qui déclenche plutôt de nouveaux éclats quand ses favoris se voient privés de leurs charges. Rien n’y fait, les critiques continuent, la reine gagne le surnom de "Madame Déficit" et on l’accuse de tous les maux du royaume, notamment d’être à l’origine de la politique anti-parlementaire de Louis XVI, "Madame Veto." Une phrase pour le moins révoltante pour son peuple est attribuée à Marie-Antoinette. Le peuple n'ayant plus de pain à manger, la reine aurait répondu à leurs plaintes: "Qu'ils mangent de la brioche !". Cette réponse est d'autant plus choquante qu'elle montre une distanciation entre les personnes aisées et les classes populaires. Une distanciation dont Marie-Antoinette n'aurait pas eu conscience, au vu de cette phrase. D'autant que la brioche est plus coûteuse que le pain. Ce propos est ainsi apparu dans l'ouvrage de Jean-Jacques Rousseau de 1782, "Confessions", et celui-ci l'attribue à"une grande princesse". L'impopularité de Marie-Antoinette a fait que cela lui a été octroyé. Il semblerait toutefois que cette formule vienne d'une des filles de Louis XV, Madame Victoire, qui aurait suggéré plutôt la croûte de pâté. De plus, il n'existe aucune preuve que la reine ait tenu ces propos. Cependant cette phrase est restée dans les mœurs et est souvent reprise, non sans humour. Lorsque la Révolution éclate, Marie-Antoinette, affectée par la mort du dauphin Louis-Joseph, ne cille pas une seconde et pousse le roi à résister. Mue par son orgueil, la reine s’oppose à tous les compromis qui lui sont présentés par les plus modérés, tels que La Fayette, Mirabeau ou Barnave. L’idée-même d’une monarchie constitutionnelle la répugne. Elle préfère se tourner vers ses frères, Joseph II et Léopold II. "Aucun poète ne saurait imaginer contraste plus saisissant que celui de ces époux. Jusque dans les nerfs les plus ténus, dans le rythme du sang, dans les vibrations du tempérament, Marie-Antoinette et Louis XVI sont vraiment à tous les points de vue un modèle d’antithèse. Il est lourd, elle est légère, il est maladroit, elle est souple, il est terne, elle est pétillante, il est apathique, elle est enthousiaste. Et dans le domaine moral: il est indécis, elle est spontanée".   "Votre joie est la mienne, votre souffrance aussi, et de toute la force de mon être, je désire me blottir dans vos bras et vous serrer sur mon cœur… me laisser guider et protéger par vous ! N’est-ce donc pas de l’amour ?". Digne, Marie-Antoinette affronte la situation avec un courage qui en étonne plus d’un. Depuis les journées des 5 et 6octobre 1789, la famille royale est retenue aux Tuileries. Toujours dans un état d’esprit combatif, la reine convainc son époux de s’enfuir et le 20 juin 1791, le couple et les enfants s’évadent de Paris. Mais ils sont finalement interceptés à Varennes et ramenés vers la capitale dans une atmosphère très tendue. Sous la pression, Louis XVI approuve la Constitution le 14 septembre 1791, mais les rumeurs d’une éventuelle guerre conduite par Léopold II, empereur du Saint Empire romain germanique, contre la France ravivent la haine du peuple à l’égard de la reine. Le manifeste de Brunswick, paru en France le 1er août 1792, attise encore les tensions et mène finalement à l’émeute du 10 août. Les Tuileries sont envahies par la foule furieuse et la famille est immédiatement enfermée à la prison du Temple. Marie-Antoinette espère encore pouvoir échapper à la mort mais les massacres de septembre 1792 prouvent déjà le contraire. La plupart de ses amis sont tués et la tête sanglante de sa chère princesse de Lamballe est agitée devant sa fenêtre. Quant à son époux, il est finalement jugé puis exécuté le 21 janvier 1793. Peu de temps après, le dauphin, second fils de Marie-Antoinette, né en 1785, lui est enlevé avant d’être monté contre elle. Le mois suivant, elle est arrachée à sa fille et conduite à la Conciergerie. Son procès est imminent. Noyée sous de monstrueuses accusations,elle garde la tête haute, espérant secrètement qu’on l’épargne. Mais tout est décidé d’avance et les plaidoyers de ses avocats sonnent creux. Le peuple lui témoigne du respect, ce que redoutait Robespierre. Il a donc fait appel à un acteur, Gramont, qui, tout au long du procès, exhorte la foule à l'insulter. Soumise à d'abjectes accusations, Marie-Antoinette se défend avec une dignité bouleversante. Particulièrement inéquitable, le procès ne dure que trois jours, et la reine n'a pas le droit de faire appel. On l'accuse d'inceste et d’entente avec les puissances étrangères. Si le procès de Louis XVI devant la Convention avait conservé quelques formes de procès équitable, ce n’est pas le cas de celui de la reine. La sentence tombe. Elle est condamnée à mort pour haute trahison. C’est encore avec toute ladignité qu'il lui reste qu’elle gravit les marches de l’échafaud le 16 octobre, à l'âge de trente-huit ans. Par son des tintragique, par la haine qu’on lui a vouée des années durant, Marie-Antoinette a profondément marqué l’Histoire de France. Accusée d’avoir été "le fléau des Français" et celle qui a poussé le roi à la trahison, la reine, en cristallisant la fureur du peuple, a bien malgré elle, considérablement terni l’image de la monarchie avant que la Révolution n’éclate. Mais l’historien doit s’efforcer de restituer la mémoire du passé dans le temps long de ses avatars, s’il veut comprendre les événements ou les personnages qui s’y cachent, quelle que soit sa position et quel que soit son questionnement. Alors, peut-être, au delà de ses dépossessions successives, rendra-t-on un jour Marie-Antoinette à elle-même, et sa mort à ce qu’elle a été, l’élimination symbolique et politique d’une reine autant que d’une femme, autant que d’une mère.   Bibliographie et références:   - Georges Avenel, "La vraie Marie-Antoinette" - Jean-François Autié, "Journal de Léonard, le coiffeur de la reine" - Stefan Zweig, "Marie-Antoinette" - René Benjamin, "Marie-Antoinette" - Paul et Pierrette Girault de Coursac, "Marie-Antoinette" - Évelyne Lever, "Marie-Antoinette" - Simone Bertière, "Marie-Antoinette l’insoumise" - Bernadette de Boysson,"Le goût d’une reine" - Jean Chalon, "Chère Marie Antoinette" - Philippe Delorme, "Marie-Antoinette" - Michel de Decker, "Les dangereuses liaisons de Marie-Antoinette" - Emmanuel de Waresquiel, "Juger la reine"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 02/05/26
Elle était assez intelligente pour savoir qu'on ne s'improvise pas femme politique. Il faut apprendre. Elle se contenta alors à plaire au roi vieillissant. "Vous connaissez Madame du Barry. Elle n'a nulle haine, elle connait votre esprit et ne vous veut point de mal. Le déchaînement contre elle est atroce et à tort. On serait à ses pieds si. Et, laissant en suspens sa phrase, Louis XV ajoute à Choiseul: "Ainsi va le monde. Elle est très jolie, elle me plaît, cela doit suffire". Jeanne Bécu, restée dans la postérité sous le nom de comtesse du Barry, fut la dernière maîtresse officielle du roi Louis XV. Elle s'est gardé de le conseiller dans les affaires publiques mais lui a rendu la joie de vivre et l'a aidé à prendre confiance en lui-même. Mais la Cour ne lui en sera aucunement gré et elle n'arrivera jamais à se défaire de ses origines populaires et de son passé de courtisane. Jeanne Bécu, dite "de Cantigny", mais aussi Mademoiselle de Vaubernier", était issue par sa mère d'une famille de haute domesticité attachée à la cour de Lorraine à Lunéville. Une de ses grands-mères, Anne-Jeanne Husson, avait elle-même vécu à Versailles où, avec son mari Fabien Bécu, dit de Cantigny, ancien maître rôtisseur, elle fut au service de la "belle Ludres", une des maîtresses de Louis XIV. Dans l'histoire de France, peu de femmes ont connu une ascension aussi spectaculaire. Ayant pour seuls torts son origine et sa réussite, elle a été méprisée et traînée dans la boue par ses adversaires à Versailles, alors même que tout était en elle que bienveillance à l'égard des autres. Jeanne le doit autant à son caractère qu'à son extraordinaire beauté. Elle sera victime des affres de la Terreur sous la Révolution, et conduite à l'échafaud comme symbole de la monarchie par le peuple dont elle était pourtant issue. L’histoire aurait gardé de sa fin le souvenir de déchirantes supplications qui sont loin d’être avérées lorsque la comtesse Jeanne du Barry gravit les marches de la guillotine. Un fait est réel cependant, attendant son jugement à la Conciergerie, Jeanne laissa passer une possibilité d’évasion qui s’offrait à elle au profit d'Adélaïde de Mortemart, aristocrate recherchée. Madame de Mortemart put ainsi quitter sa cachette et gagner l’Angleterre. Jeanne du Barry, petite modiste devenue "La du Barry", favorite royale, fut guillotinée le 8 décembre 1793 par le bourreau Charles Henri Sanson, un de ses anciens amis du temps des galanteries de la rue du Bac. "Il est un sujet que Jeanne aborde rarement avec le roi: la non-consommation du mariage du dauphin. Le fait ne trouble pas outre-mesure le monarque".   Exit l'égérie bafouée et vilipendée, place à l'amoureuse. "Mon petit-fils n'est pas fort caressant, a-t-il écrit à l'infant de Parme, mais il aime bien la chasse. Jeanne en revanche juge cette situation si anormale que, lorsque le duc de Saint-Mégrin la prie d'intercéder auprès de Louis XV pour qu'il admette le dauphin aux soupers intimes, elle accepte volontiers". Appelée à Paris auprès de familles de la haute aristocratie, Anne Bécu, la mère de la future favorite, entra vers 1742 au service de Claude-Roch Billard du Monceau, receveur des finances de Lorraine, lequel pourrait avoir été le père de Jeanne, mais refusa formellement d'endosser cette paternité. Lors de son mariage avec le comte Guillaume du Barry, Jeanne dut justifier de ses origines paternelles, aussi fut-il suggéré de la déclarer fille d'un certain "sieur de Vaubernier" où chacun voulut reconnaître Jean-Jacques-Casimir Gomard, "de Vaubernier", dit aussi "frère Ange", moine du couvent de Picpus à Paris, qui fut en effet témoin au mariage. La jeune Jeanne Bécu bénéficia d'une éducation soignée chez les dames de Saint-Aure, dans le couvent de la rue Neuve-Sainte Geneviève, à partir de 1753, grâce à Billard du Monceau ou à son beau-père Nicolas Ranson de Montrabé, receveur des gabelles, que sa mère épousa en 1749. Elle sortit de ce couvent vers 1758 pour entrer au service d'une famille de Lagarde issue de la Ferme générale. Elle acquit la distinction de manière qu'on lui connaissait. "Ainsi pourra-t-elle étudier en toute quiétude ce grand garçon malingre, guère séduisant malgré ses yeux bleus pleins de douceur et assurément mal dans sa peau". Le roi ayant accédé à sa demande, Louis-Auguste est désormais convié aux petits voyages à Saint-Hubert. Contrairement à la version donnée par Mercy-Argenteau à l'impératrice, il n'y renonce pas dès qu'il apprend de la bouche de ses tantes, à qui il va, lui aussi, rendre visite, le passé de la favorite. Sans doute par crainte de leur déplaire et de provoquer alors un conflit avec son épouse. À dix-sept ans, elle devint vendeuse dans une luxueuse boutique de mode située rue Saint-Honoré à Paris, les traits galants, appartenant à un notable parisien, Jean-Baptiste Buffault, échevin, qui a laissé son nom à une rue de Paris. Ce personnage dont un des fils fut plus tard co-fondateur et régent de la Banque de France, fut aussi administrateur de l'Opéra puis devint plus tard l'homme d'affaires et le confident de la comtesse du Barry. La beauté de la jeune fille la fit remarquer et elle fut reçue dans divers salons dont certainement le "bureau d'esprit", fort connu, de Mme Buffault, née Barbe Peeters, où, probablement, Jean Baptiste du Barry l'aperçut. Jean-Baptiste Dubarry, dit Le Roué, gentilhomme toulousain, connu dans les milieux de la galanterie parisienne, la remarqua alors qu'elle n'avait que dix-neuf ans. Il en fit sa maîtresse et, pendant un temps, elle fit les honneurs de l'hôtel du Barry à Paris où, selon Fabre de l'Aude, venaient beaucoup de personnages remarquables, appartenant au monde de la littérature et des arts. C'est le début de l'ascension de Jeanne.   Elle avait acquis la conviction qu'il fallait qu'elle se rende nécessaire au roi de France. "Il vient pour la première fois à Saint-Hubert le neuf mai 1770 et y reste souper. Il y retourne trois fois en juin et deux fois en juillet. Puis deux fois en mai, six fois en juin et quatre fois en juillet 1771. En 1772, ses venues à Saint-Hubert prennent une cadence accélérée. Huit fois en mai, sept fois en juin. Il y reviendra encore en mai Or, il y a beau temps qu'il est fixé sur la vie de Jeanne avant qu'elle ne devienne la favorite de son grand-père". Du Barry était en effet un amateur de musique et surtout de peinture, doublé d'un mécène, c'est à son contact que Jeanne, dite Mlle de Vaubernier dans le monde, se forma à la culture des beaux-arts. Lors d'un dîner, Jean-Baptiste du Barry aurait fait l'éloge de la jeune femme au maréchal de Richelieu qui imagina de la présenter à Louis XV. La rencontre se fit par l'intermédiaire de Lebel, premier valet de chambre du roi. Cette opération n'était pas indifférente à Richelieu qui voulait contrer le projet que préparait le clan du premier ministre. En effet, élevé au ministère par la grâce de la défunte marquise de Pompadour, le duc de Choiseul caressait l'espoir de placer auprès du roi sa sœur, la duchesse de Grammont, ou toute autre femme à leur dévotion. La déconvenue et le ressentiment des Choiseul à l'égard de Mme du Barry, qui leur fit perdre une part d'influence auprès du roi, fut immense. Car en peu de temps, Louis XV s'était épris de Jeanne qui avait à ses yeux un charme infini et certains talents qui lui donnaient une nouvelle jeunesse. Son amour pour le roi était d'une profonde sincérité. On peut donc penser que ces repas de chasse, dans une ambiance dénuée d'un strict protocole, constituent alors pour le jeune homme intelligent mais complexé qu'est le futur Louis XVI des moments de détente physique et morale. Ému par la beauté mais aussi la bonté de Jeanne, il prend plaisir à la voir rire, à l'entendre discuter. Dans son orbe il se heureux. Il oublie "l'Autrichienne" comme sa tante Adélaïde surnomme Marie-Antoinette". L'année 1768 avait clos pour le roi une décennie parsemée de deuils. Louis XV, ayant en effet souffert dans les années précédentes de la mort de ses proches. Sa fille la duchesse de Parme, morte en 1759, son petit-fils aîné, le duc de Bourgogne, mort à dix ans en 1761, sa petite-fille l'archiduchesse Isabelle, élevée à Versailles, morte en couches en 1763, sa favorite en titre, la marquise de Pompadour, morte en 1764, son gendre Philippe Ier de Parme et son fils et héritier le dauphin Louis-Ferdinand, morts en 1765, sa belle-fille Marie-Josèphe de Saxe, morte en 1767, laissant cinq enfants ayant entre treize et trois ans. Le dauphin, futur Louis XVI avait alors treize ans, ce qui suffisait pour monter sur le trône sans régence mais était tout de même bien jeune, ce qui devait alors causer beaucoup de souci au roi et sa femme la reine Marie Lesczynska décédée elle-même en 1768.   Elle s'efforce d'adopter en tout et pour tout le point de vue du roi. Il lui arrivera de se tromper, bien sûr, dans ses amitiés comme dans ses haines. Mais jamais elle ne s'asservira à un clan comme à un autre. "Un homme de mes amis fut chargé, malgré lui, de dire au duc de Choiseul que Mme du Barry désirait vivre en bonne intelligence avec lui et que, s'il voulait se rapprocher d'elle, elle ferait la moitié du chemin". Ce furent les paroles de la favorite. Le négociateur représenta que les maitresses chassaient les ministres et que les ministres ne chassaient pas les maitresses. L'orgueil et l'humeur du duc furent inflexibles. Aussi l'hostilité permanente de Choiseul commence-t-elle à l'agacer. Lors d'un séjour à Compiègne, elle l'a prié par lettre d'intervenir en faveur de l'un de ses protégés. Il n'a pas daigné répondre. Et lorsque à l'instigation du Roué, le duc de Lauzun, neveu de Choiseul, a tenté d'aplanir l'atmosphère entre elle et son oncle, ce dernier l'a reçu "avec la fierté d'un ministre persécuté des femmes et qui croit n'avoir rien à redouter. Malgré l'exemple donné par Mme de Pompadour, Jeanne n'aspire pas à jouer un rôle politique. Ce qu'elle souhaite: demeurer auprès d'un monarque qui tient à elle et pour lequel elle s'est prise d'affection, être entretenue et vivre en bonne harmonie avec ceux qui l'entourent". Le roi, toujours très beau mais vieillissant, alors âgé de cinquante-huit ans, désira faire de cette jeune femme de vingt-cinq ans sa nouvelle favorite officielle, ce qui ne pouvait être sans une présentation officielle à la cour par une personne y ayant ses entrées et sans qu'elle fût mariée. L'inconvénient était que le chevalier Jean-Baptiste du Barry était déjà marié, aussi tourna-t-on la difficulté en mariant Jeanne au frère aîné de Jean-Baptiste, le comte Guillaume du Barry, qu'elle épousa en effet le 1er septembre 1768. Quant à la marraine, on dégota la comtesse de Béarn, un très grand nom mais très vieille et surtout très endettée, qui accepta la "besogne", contre paiement de ses dettes, au grand dam des bien-pensants. Jeanne pouvait désormais être officiellement présentée à la cour, ce qui fut fait en avril 1769. Pour Louis XV, le pari était gagné, sa favorite était enfin intégrée à la cour. "Dans l'après-dîner du deux mai, Louis XV et sa maitresse se rendent à Bellevue afin d'admirer, de la terrasse du château, le feu d'artifices que la ville de Paris offre aux nouveaux époux et qui va être tiré sur la place Louis XV, future place de la Concorde, alors en travaux entre les bâtiments à colonnade construits par Ange-Jacques Gabriel". Cependant, le clan Choiseul n'avait pas désarmé et c'est à une de ses créatures, Pidansat de Mairobert qui fut le rédacteur des "Mémoires secrets après la mort de Bachaumont" que l'on doit les premières attaques, souvent triviales, dont Mme du Barry fut l'objet pendant sa vie entière. Il diffusa ou suscita des chansons grivoises et même des libelles pornographiques. Par la force des choses, Madame du Barry se retrouva soutenue par le parti dévot, par le fait même qu'il était hostile à Choiseul qui, pour avoir conclu le mariage du nouveau Dauphin Louis-Auguste et de l'archiduchesse Marie-Antoinette d'Autriche, semblait encore pour très longtemps intouchable. Prévenue contre Madame du Barry dès son arrivée en France, la dauphine, jeune et entière, lui voua d'emblée un mépris profond en ne lui parlant pas, ce qui était grave quand on vivait à la cour, moins parce qu'elle était favorite royale que parce qu'elle était non agréée par le parti Lorrain de la cour. En effet, Marie-Antoinette était de la Maison de Lorraine. En 1771, à la suite d'humiliations répétées contre Mme du Barry, au théâtre de Fontainebleau, Louis XV décida le renvoi de Choiseul et des siens, et le fit remplacer par le duc d'Aiguillon, ce qui accrut la rancœur de Marie-Antoinette à son égard. S'ajoutait à cela une querelle de préséance, car Marie-Antoinette prétendait être la première dame du royaume, et ne céderait en aucun cas sa place à une ancienne prostituée, fut-elle favorite.   Elle avait compris que l'amitié pouvait créer des liens aussi forts, et plus sûrs, parce que non soumis aux turbulences de la passion. "Jeanne est trop fine pour n'avoir pas réalisé qu'en faisant nommer le duc d'Aiguillon à un poste clé, elle renforçait l'équipe Maupeou-Terray qui lui est toute acquise, donnant ainsi naissance à un triumvirat éminemment influent et consolidant le triomphe du parti dévot". En revanche, cette nomination a été mal ressentie par Marie-Antoinette qui voit en d'Aiguillon l'ennemi juré de Choiseul et l'homme lige de Mme du Barry. Aussi, dès l'intronisation du nouveau secrétaire d'Etat, la dauphine a-t-elle fait preuve envers lui d'une grande froideur tandis qu'elle redoublait de morgue avec la favorite. Informée par Mercy du comportement de sa fille, Marie-Thérèse s'inquiète et le charge de veiller à ce que la dauphine "traite bien, sans affectation, les personnes du parti dominant, comme des gens que le Roi veut distinguer et dont elle doit ignorer tout ce qu'il y a de méprisable dans le caractère et la conduite". Mais c'est dans le domaine des arts que Madame du Barry a particulièrement brillé et mérite qu'on lui rende hommage, comme cela a été fait à l'occasion d'une exposition organisée à Marly en 1992. Elle a véritablement joué le rôle de mécène, contribuant à développer et faire connaître l'artisanat d'art français. Elle inspira les plus grands artistes dont le sculpteur Boizot, directeur de la manufacture de Sèvres, et elle contribua à l'essor du néo-classicisme en révélant Ledoux qui bâtit son pavillon de musique de Louveciennes, ou en passant des commandes importantes aux peintres Vien, Drouais, Greuze ou Fragonard, aux sculpteurs Lecomte, Pajou ou Allegrain, d'autres encore. D'un goût très sûr, comme en témoignent ses collections décrites par Charles Vatel, Mme du Barry a d'une certaine manière inventé le style Louis XVI. "Madame du Barry fut une courtisane, amie des lettres, des artistes, et qui passa sur terre en répandant libéralement autour d'elle or et consolations." "Après quoi, dans ce style qui lui est propre, elle écrit à Marie-Antoinette: "Je dois vous avertir qu'on n'était pas content comme vous avez reçu ce nouveau ministre, et généralement que vous marquez à tout ce parti trop d'éloignement. Il vous suffit que c'est le Roi qui distingue une telle ou un tel, que vous lui devez des égards, point des bassesses. La réprimande maternelle fait alors de l'effet. Lors du séjour fastueux de la Cour à Compiègne, Marie-Antoinette parla à la favorite, et cela de bonne grâce, sans affectation et sans qu'il y eût trop ou trop peu". À la mort de Louis XV, le dix mai 1774, son petit-fils et successeur, probablement inspiré par Marie-Antoinette, fit délivrer toute affaire cessante une lettre de cachet contre Madame du Barry. C'est ainsi que Lamartine relate les faits. " Jeune encore à la mort de Louis XV, Madame du Barry avait été enfermée, quelques mois, dans un couvent par la décence: caractère du règne nouveau. Affranchie bientôt de cette clôture, elle avait vécu, dans une splendide retraite auprès de Paris, au pavillon de Louveciennes, au bord des forêts de Saint-Germain.   Pourquoi exclure tout sentiment sincère ? Elle donna au roi maints témoignages d'un amour vrai, il ne s'y trompait pas, et de le rendre heureux. Le duc de La Vrillière, ministre de l'Intérieur, la fit conduire de nuit au couvent du Pont-aux-Dames à Meaux. Puis il fit saisir ses papiers qui arrivèrent en partie entre les mains du clan Choiseul. Certains furent utilisés pour publier une correspondance apocryphe, mêlant le vrai et le faux, et qui parut quelques années plus tard. Ainsi naquit la légende selon laquelle Madame du Barry serait sortie du bordel de Madame Gourdan, une légende que la favorite, grande dame, eut la sagesse d'ignorer mais qui, malheureusement, a été reprise et amplifiée par erreur ou par calcul. La comtesse du Barry put retourner chez elle à Louveciennes en octobre 1776". À quelque temps de là, lors d'une chasse au daim que la dauphine suit toujours en calèche, elle fait dire à la duchesse d'Aiguillon, l'épouse du nouveau secrétaire d'Etat, de l'y accompagner, "ce qui fit très bon effet auprès du ministre", assure Mercy à l'impératrice. Seulement, sous l'influence de Mesdames chez qui, par désœuvrement, elle continue de se rendre fréquemment, Marie-Antoinette reprend alors vite ses airs de hauteur envers Jeanne". Victime d'un vol de bijoux, Madame du Barry avait dû se rendre à Londres pour authentifier ceux de ses joyaux qui y avaient été retrouvés et qui étaient entre les mains du fameux espion Nathaniel Parker-Forth qui les conserva jusqu'à leur vente, à son profit, chez Christie, quelques années après l'exécution de la comtesse. Après la mort de Louis XVI, à la veille de la déclaration de guerre avec la Grande-Bretagne, Mme du Barry revint de Londres en France pour éviter l'apposition des scellés sur sa propriété. Elle fut dénoncée par un nommé Greive identifié plus tard comme étant un agent d'influence anglais en France. Cet individu, acharné à sa perte, semble avoir convoité ses papiers, notamment sa correspondance avec Brissac, qui donnait de précieuses indications sur les efforts des royalistes de l'intérieur pour tenter de sauver feu le roi Louis XVI. "Pour l'autre portrait, dont il ne subsiste que la gravure de Jacques Firmin Beauvarlet, elle a posé en tenue de chasse: jaquette de coupe masculine en soie grise, gilet de même ton laissant entrevoir le chemisier blanc à bord de dentelle. Tous deux ont fidèlement reproduit les quatre grains de beauté dont s'orne le visage de la favorite. L'un au-dessous de l'oeil gauche, l'autre au-dessus du sourcil droit, un troisième près de la narine droite, un quatrième sous la lèvre inférieure. Elle confiera plus tard que ces "mouches" naturelles étaient jugées par son royal amant, Louis XV comme un de ses plus grands charmes, qu'il les couvrait sans cesse de baisers. C'est moins ce qui restait de fortune à Madame du Barry que son ancienne condition de maîtresse royale qui en firent une cible parfaite pour les révolutionnaires. Malgré les nombreux témoignages des habitants de Marly et de Louveciennes en sa faveur, elle devint vite suspecte dès le vote de la loi de ce nom, le sept septembre 1793, fut déclarée ennemie de la Révolution et, après un long procès prédéterminé, elle fut condamnée à être guillotinée. L'exécution eut lieu le huit décembre 1793 après des retards pour enregistrer des révélations que Madame du Barry prétendait faire, au sujet de ses bijoux, pour obtenir sa grâce. Le courage qu'elle avait montré au moment de son procès l'abandonna sur la charrette. La peintre Élisabeth Vigée-Lebrun rapporte. "Elle est la seule femme, parmi tant de femmes que ces jours affreux ont vues périr, qui ne put avec fermeté soutenir l'aspect de l'échafaud. Elle cria, elle implora sa grâce de la foule atroce qui l'environnait, cette foule s'émut au point que le bourreau se hâta de terminer le supplice." Ses derniers mots au bourreau, sans doute apocryphes, furent: "De grâce, monsieur le bourreau, encore un petit moment." Attitude moins digne que celle de Marie- Antoinette, mais pas moins humaine. Si Jeanne du Barry s'est ainsi accrochée à la vie, c'est parce qu'elle a espéré jusqu'au dernier instant, un sursaut du destin, comme elle en avait tant connu au cours de sa vie.   Bibliographie et références:   - Michel Antoine, "Le règne de Louis XV" - Édouard de Barthélémy, "Jeanne du Barry" - Danielle Gallet, "Madame du Barry ou le plaisir au féminin" - Mathieu-François de Mairobert, "Lettres originales de la comtesse Du Barry" - Barthélemy-François-Joseph Moufle d'Angerville, "Vie privée de Louis XV" - Alexandre Dumas, "La Femme au collier de velours" - Charles Vatel, "Histoire de madame du Barry" - Jacques Levron, "Madame du Barry ou la fin d'une courtisane" - René de La Croix de Castries, "Madame du Barry" - André Castelot, "Madame du Barry" - Jacques de Saint Victor, "Madame du Barry, un nom de scandale" - Jeanine Huas, "Madame du Barry" - Cécile Berly, "Les femmes de Louis XV" - Christiane Gil, "La comtesse du Barry, favorite de Louis XV" - Pierre Verlet, "Le château de Louveciennes"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 01/05/26
Je suis un homme chanceux, je m’en rends compte. Marié, papa, en bonne santé, un bon boulot qui me plait. Mais… et oui il y a un mais.. je ressens quelque chose en moi qui ne va pas, comme un manque de quelque chose mais sans savoir quoi, et cela depuis mes 40ans environ. J’ai mis cela sur la crise de la 40aine. (suis né en 1975) Pourtant dans ma vie, tout est carré, je maitrise tout, j’aime tout contrôler. Je ne suis nullement timide, et je fais fasse aux imprévus sans difficulté. J’aime diriger, donner des ordres et j’ai trouvé un métier correspondant à cet état d’esprit. Depuis ado, j’aime les sensations fortes : je faisais du roller, skate, bmx, surf dans l’océan atlantique, puis des arts martiaux jusqu’à un bon niveau, compétitions nationales et internationales. Pour avoir un niveau élevé dans le sport, il faut le gout de l’effort, de la souffrance physique et morale, du sacrifice… bref il faut encaisser. Puis motard… accident grave… qui m’a fait prendre conscience qu’il ne fallait pas tout miser sur un corps musclé. A partir de là, j’ai fait travailler mon cerveau, ce qui m’a permis de gravir au fil des années les échelons sociaux. J’ai gardé le gout pour l’effort physique, en travaillant mon cardio, et les sensations de glisse dans le ski. Ma sexualité à 2 a commencé à presque 13ans, où j’ai découvert le corps d’une femme : mes 1eres vraies pelles (avant c’était plutôt des bisous), ma 1er poitrine, mon 1er vagin. Première fois aussi que je me faisais branler et sucer. J’ai exploré tout cela durant 2ans, jusqu’à ma 1ere vraie relation sexuelle. J’adorais le sexe, le plaisir féminin, les voir perdre le contrôle. Je ne voulais pas tomber amoureux, et j’avais le gout du défi. Les femmes qui m’attiraient, étaient celles qui étaient en couple, celle qui se disaient amoureuses et fideles… Par la suite, les femmes mariées, les jeunes mamans, les femmes bien + agées que moi. J’adore les femmes, et un porno lesbien m’a marqué, m’a fait réfléchir. C’était une femme de pouvoir, 100% hétéro, qui se fait kidnapper par 2 hommes, et est emmenée dans un manoir dirigé par une femme, où il n’y a que des femmes. C’était un film plutôt BDSM, où la captive devient soumise et au service de cette femme, elle y subit humiliations et sévices sexuelles. Cette maitresse de donjon tombe amoureuse de sa captive et n’a plus qu’un but, lui donner quotidiennement de la jouissance pour qu’elle l’aime aussi. Evidement ce n’est qu’un film, mais j’en suis venu à me poser la question, est ce que le corps pouvait prendre le dessus sur l’esprit ? Moi qui ne suis vraiment pas attiré par les hommes, si cela m’arrivait ? aurais je du plaisir à être violé par un homme, rien que d’y penser cela me donne presque l’envie de vomir…. Mais comme je le disais, depuis environ 10ans, je ressens un vide, un manque de quelque chose, une sorte d’ennui dans la vie, pourtant je n’ai pas le temps de m’ennuyer. 2020 le covid, je m’étais inscrit sur le site très controversé coco, qui a fermé depuis. J’y étais pour discuter avec des femmes, mais des hommes m’abordaient aussi. Je les repoussais gentiment en disant que je n’étais pas bi, 100% hétéro. Au fil des mois, certains m’avaient relancé plusieurs fois, car justement j’étais hétéro et que ça les attirait. J’ai fini par discuter avec certains de ces hommes. En mars 2021, j’ai accepté d’aller chez un homme de 52ans qui se disait bon masseur, très tactile. Il était convenu que je ne fasse rien, que je me laisse faire, et rien d’anal. Hors contexte sensuel, je suis un homme très pudique. Je ne vais jamais à la piscine, très rarement à la plage où je garde mon teeshirt. Pour ce qui est du massage, il nous est arrivé à ma femme et moi d’aller ensemble durant des vacances dans des spa où l’on se faisait masser ensemble. Là évidement, j’avais une certaine appréhension, j’allais chez un parfait inconnu, et je savais que ça n’allait pas être conventionnel.
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Par : le 01/05/26
Rien ne leur donnait de l'assurance comme de se soustraire à la lumière du grand jour. Elles s'épanouissaient dans les entrailles de la ville mieux que nulle part ailleurs. Non pas hors du monde, mais hors de vue. Le corridor du garage commençait à tanger. La musique de fond, grésillante mais curieusement ralentie, semblait de plus en plus grave. Par moments, l'éclairage zénithal sombrait en léthargie. Tout était de plus en plus lugubre et vacillant. Jamais le souterrain ne leur était apparu si interminable. On peut si perdre quand on cherche sa voiture mais on peut y perdre la raison quand on ne trouve pas la sortie. Où était la bonne porte ? Elles étaient toutes fermées. À l'entrée d'une grotte, il y a la lumière. L'endroit était humide et gris. Il en aurait fallu peu pour qu'il soit sordide. Cela l'était juste assez pour ajouter à leur excitation. Certains parkings peuvent être aussi borgnes que des hôtels. Un rai de lumière, provenant de l'allée centrale, formait une diagonale au mur, à l'entrée du box. Il n'était pas question de descendre le lourd rideau de fer, elles se seraient retrouvées enfermées. Elles échangèrent un long baiser, si imaginatif qu'il pouvait à lui seul dresser l'inventaire de tout ce qui peut advenir de prosaïque et de poétique entre deux êtres soumis à leur seul instinct, de l'effleurement à la morsure, de la tendresse à la sauvagerie. Elle s'appuya le dos au mur, exactement où le halo venait mourir, de manière à réagir à temps au cas où quelqu'un viendrait. Avant même qu'elle pût l'enlacer, elle lui glissa entre les bras tout en lui tournant le dos, avec cette grâce aérienne qui n'appartient qu'aux danseuses, puis posa ses mains contre la paroi, un peu au-dessus de sa tête, et se cambra tandis qu'elle s'agenouilla. C'était une femme livrée, qui avait forcé sa nature pour s'attacher corps et âme à son amante. Tout ce que Charlotte possédait, Juliette pouvait le lui retirer. Il ne fallait pas s'attendre à ce qu'elle se montre généreuse dans la disgrâce. Le tumulte de ses sentiments tendait douloureusement son esprit et la conduisait à chercher quelque issue pour évacuer ses humeurs agitées. L'abandon de Charlotte aux côtés de Juliette, l'intimité de leurs corps enlacés, l'évidence d'être l'une et l'autre vulnérables sous la trompeuse protection des draps tièdes qui les enveloppaient. Son désir physique submergeait la pudeur de son lien de soumission. Juliette caressa de ses doigts soyeux les traces qui faisaient comme des cordes en travers des épaules, du dos, des reins, du ventre et des seins de Charlotte, qui parfois s'entrecroisaient. Charlotte est vaincue, nous le savons déjà. L'important est de savoir comment elle chutera, si tant est que l'on puisse parler de chute pour une femme pressée de consentir. Peut-être le plus important est-il d'ailleurs de savoir où elle chutera car elle a perdu, depuis le début, sa superbe et l'initiative. Elle sait que c'est inéluctable mais elle n'est plus en mesure de décider du jour ou de la nuit. Ce n'est pas la première fois, c'est la seconde. La première a été une cruelle déception, une déception unique dont elle conserve un souvenir humiliant. Elle est sortie frustrée de cette épreuve qui ne lui a pas appris le plaisir et a laissé en elle une défiance animale à l'égard des femmes dominatrices. Or, par une fatalité assez fréquente, elle est retombée une fois encore sur une femme qu'elle est assez lucide pour ranger dans la catégorie détestée. Néanmoins, elle peut espérer que cette séductrice aux mille ruses saura lui faire partager ses émois. Il y a dans chaque femme aux abois de l'amour une part de fragilité.   Elle rentrait vers les secondes classes en se frottant les mains, toute à la joie égoïste, vaniteuse de celle qui va réussir et cueillera bientôt le fruit qu'elle convoitait depuis longtemps. Un signe suffit à trahir le doute et c'est le début de l'engrenage. Les murs étaient ornés de tags plus obsènes les uns que les autres. De toute évidence, le graffeur avait une dilection pour les bustes arrogants et les orifices salaces. La faiblesse de l'éclairage en accentuait le caractère licencieux. La sarabande prenait des allures de bacchanale. Tandis qu'elle ondulait encore tout en s'arc-boutant un peu plus, la jeune femme déboutonna son jean, le baissa d'un geste sec, fit glisser son string, se saisit de chacune de ses fesses comme s'il se fût agi de deux fruits mûrs, les écarta avec fermeté dans l'espoir de les scinder, songeant qu'il n'est rien au monde de mieux partagé que ce cul qui, pour relever du haut et non du bas du corps, était marqué du sceau de la grâce absolue, écarta ses béances, et la prit si brutalement que sa tête faillit heuter le mur contre lequel elle s'appuyait. Ses mains ne quittaient plus ses hanches que pour mouler ses seins. Le corps à corps dura. Là où elles étaient, là où elles en étaient, le temps se trouva aboli. Toute à son ivresse, Charlotte ne songeait même plus à étouffer ses cris. Fébrilement, au plus fort de la bataille, Juliette tenta de la bâillonner de ses doigts. Après un spasme, elle la mordit jusqu'au sang. Un instant, elle crut qu'elle enfoncerait ses ongles dans le granit de la paroi. Mais le badinage avait assez duré pour Charlotte. Sa Maîtressse lui ordonna de se redresser et de se coller au mur face à elle. Juliette sortit de son sac à main un petit martinet en cuir à quatre cils et la flagella à toute volée, n'épargnant aucune partie de son corps. Si bien que le ventre et le devant des cuisses, eurent leur part presque autant que les seins. Juliette prit le parti, après avoir arrêté un instant de ne recommencer qu'une fois. Chancelante et presque évanouie, sa Maîtresse la fit asseoir à même le sol, l'attacha et recouvrit sa tête d'une cagoule noire intégrale pour lui masquer le visage. Sans un mot, elle s'en alla, l'abandonnant dans l'obscurité menaçante pendant deux longues heures interminables. La passion, la jalousie, le dépit et la fureur entrèrent en même temps dans sa vie et l'occupèrent toute entière. La victoire de Juliette avait fait écrouler ses espoirs, mais elle avait encore fortifié leur amour. Une espèce de violence l'avait saisi sur l'instant. Le temps passé à l'attendre s'était transformé, non en une absence de temps, mais en un temps qui n'était plus tendu vers ce seul espoir: la revoir, et qui s'était comme affaissé en s'abandonnant à une doucereuse déréliction. Le monde de l'amour malheureux est à la fois orienté et absurde. Orienté, parce qu'il est tout plein d'un seul être. Absurde, parce que cette présence envahissante n'est pour nous qu'une absence et qu'elle ne semble être là que pour nous faire subir un vide. Charlotte était sortie du monde de l'indifférence pour entrer dans un monde où la passion l'avait contrainte par la force à donner un sens aux choses. Le lendemain, de nouvelles épreuves attendaient Charlotte. Elle mit d'abord ses bas et ses talons hauts, puis sa jupe, sans rien dessous. Il était huit heures moins un quart. Elle s'assit de biais au bord du lit, et les yeux fixés sur le réveil, attendit le coup de sonnette. Quand elle l'entendit enfin et se leva pour partir, elle aperçut dans la glace de la coiffeuse, avant d'éteindre la lumière, son regard hardi, doux et docile. Tandis qu'elle rêvait d'étreintes sublimes au clair de lune sur la plage de Donnant, ou dans des draps blancs dans la chambre de l'hôtel du Phare à Sauzon, furieusement mélancolique, sa séductrice méditait une leçon d'amour dans un endroit où sa victime ne pourrait rêver et, refusant un affreux décor, fermerait les yeux pour ne penser qu'à elle. Elle avait la certitude qu'elle serait définitivement écrasée par la laideur et la promiscuité d'une maison sordide de rendez-vous. Charlotte savait que si Juliette l'avait trahie quelques heures plus tôt, c'était pour occasionner des marques nouvelles, et plus cruelles. Elle savait aussi que les raisons de les provoquer pouvaient disparaître, Juliette ne reviendrait pas en arrière. Ainsi, en manifestant sa volonté, fût-elle affectée, elle lui prouvait que sa résolution était intacte. L'assentiment de Charlotte avait une pleine valeur. Elle ne pouvait plus en ignorer l'évidence et si elle ne se récriait plus, c'était qu'un désir égal l'avait saisie. Il était inutile de le dissimuler. Cette ligne franchie, tout allait s'abattre sur elle. Il aurait fallu fuir, tout abandonner dans l'instant, mais l'amour ne donne de la force que pour entretenir son propre feu et la volupté dans sa soumission ne lui laissait aucune énergie pour autre chose que pour la renouveler encore dans l'étreinte charnelle. Quand Charlotte, à bout de force, fut enfin capable de renoncer à ses rêves pour la recevoir, elle la conduisit dans une une maison de rendez-vous près de la Place Saint-Sulpice, non loin de l'église.   L'endroit était poisseux et gris. Il en aurait fallu peu pour qu'il parût sordide. Ça l'était juste assez pour ajouter à son excitation. Quand la porte d'entrée s'ouvrit, elle hésita avant de franchir le seuil tant elle avait conscience d'abandonner le sous-sol pour les hauteurs même sordides, l'univers des ténèbres pour le monde des halogènes nauséeux, le noir foncé pour le blanc gris. Cette maison se distinguait à peine des autres dans une rue bourgeoise sans boutiques à cela près que ses volets étaient clos. Elle posa les paumes contre le mur et appuya au dos de ses mains son visage, pour ne pas l'égratigner à la pierre, mais elle y éraflait ses genoux et ses seins. Elle attendait. L'entrée par une lourde porte en bois donnait sur un petit hall où la réceptionniste ramassait la monnaie, contre sa discrétion, remettait une clé avec un numéro correspondant à l'étage et prévenait la femme de chambre en appuyant sur la sonnette. L'ascenseur ne marchait plus depuis longtemps et dans l'escalier, elles croisèrent un couple qui descendait; une femme légère et un gros homme rougeaud qui semblait satisfait et arborait un sourire béat. Charlotte baissa la tête et supporta avec un haut-le-cœur la femme de chambre du palier qui les accueillit avec un regard complice, en leur confiant les deux serviettes et le savon bleu. La chambre elle-même était sinistre avec ses rideaux tirés, l'armoire à glace hideuse, le grand lit de bois marron, le lavabo et l'obscène bidet. Charlotte ne retint plus ses larmes. Elle était très loin de la plage de Donnant, de celle des Grands Sables, près du village de Bordardoué, ou des promenades romantiques dans la vallée de Chevreuse. En fait, elle ne comprenait pas ce que Juliette voulait, ni pourquoi, elle lui infligeait ce supplice. Quand elle la déshabilla, elle demeura passive, le regard perdu. Juliette eut la surprise de découvrir un ravissant corps de jeune fille, une douce poitrine, de jolies et longues jambes. Son sexe était une discrète ombre claire au bas du ventre. Sa maîtresse fut émue, un vague remords la saisit. Elle la caressa debout, contre elle, plus pour calmer sa honte que pour la voir défaillir dans ses bras. N'eût-elle rien résisté à ses gestes que sa Maîtresse aurait craint d'abuser de sa faiblesse. De fait, elle sentit bientôt qu'elle n'opposait à ses caresses que des postures qui les prolongeaient. En prétendant écarter ses mains, elle les prolongeaient. Juliette avait souvent martyrisé son corps, si bien qu'elle eut, cette fois, l'impresson de le découvrir. Elle fut frappée de le sentir si frêle. En même temps, tout délicats que fussent, sa poitrine, son ventre, elle les trouvait pleins, tendus de vie, brûlants, plus qu'elle ne l'attendait. La fine odeur de fleurs et d'épices qu'elle lui connaissait ne couvrait plus, dans cette proximité, le parfum de sa peau blonde, à peine piquant, qui mit alors le comble à son désir. Charlotte fut à la fois consentante et paralysée. Juliette acheva de la déshabiller. Elle la poussa vers le lit sur lequel elle tomba et se retourna n'offrant que ses reins et ses fesses naïves dont la vue soudaine provoqua sur le visage de son amante un sourire impatient où le désir l'emportait sur la satisfaction. Les coups plurent mais elle ne dit rien.   À L'ardeur qu'elle y mettait, une sensation inédite l'envahit, la douce volupté de se laisser mener et emmener par celle qui la traiterait à l'égal d'un objet. Déjà, elle n'était plus qu'un corps sans âme. La jeune femme entendit les commentaires de sa Maîtresse, et guetta à travers ses paroles le respect et la docilité qu'elle savait lui plaire. Charlotte reçut les coups comme on reçoit un dieu. Elle n'eut pas très mal. Elle espérait seulement un châtiment plus brutal, plus violent et plus sauvage. Elle savait bien que cette attente pouvait mener Juliette à la passion. Elle serait là, discrète, calme et amoureuse. Alors sa maîtresse finirait par l'aimer de nouveau. Les passions sont traversées ainsi de zones calmes et douces où souvent l'horreur des bouleversements cède la place, pour quelques heures à des apaisements illusoires qui ne font rien d'autre que nous rendre à une vie normale, mais qui nous apparaissent, par contraste, comme des sommets de félicité. La passion tend à se perpétuer. Qui n'a vu le monde changer, noircir ou fleurir parce qu'une main ne touche plus la vôtre ou que des lèvres vous caressent ? Mais on est où nous le sommes, on le fait de bonne foi. C'est tellement peu de choses que ce n'est rien. Mais on n'avoue jamais ces choses-là. Comme c'est étrange cette douleur infligée par les corps, parce que des souffles se mêlent et qu'une commune sueur baigne ses plaisirs, une âme au loin, une imagination souffrent des tortures incroyables. Mais parler en amour, c'est agir. Juliette passa ses bras autour du cou de Charlotte. Elle l'enlaça à contrecœur tandis qu'elle posait la tête contre sa poitrine. Elle l'embrassa dans le cou et se serra contre elle. Glissant la main dans ses cheveux, elle posa ses lèvres timidement sur sa joue puis sur sa bouche, l'effleurant délicatement avant de l'embrasser passionnément. Involontairement, elle répondit à ses avances. Elle descendit très lentement ses mains dans son dos, et la plaqua contre elle. Ce fut dans la clandestinité et la laideur qu'elles s'aimèrent tendrement. La nuit qui tomba fut un ravissement sous les grands arbres éclairés par les lampadaires aux globes de verre laiteux.    Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 01/05/26
Certains s'endorment face à un monochrome bleu, d'autres se réveillent face à une sanguine licencieuse. Leurs rêves portaient la trace de cette ultime image. Naturellement, détailler des arbitrages intimes et obscurs laissait à qui ne la connaissait pas le sentiment que la jeune fille était pour le moins étrange, mais elle ne l'était pas davantage que les femmes et les hommes qui zigzaguaient chaque jour entre leurs fantasmes et leurs peurs. Les humains sont ainsi, habiles à dissimuler les invisibles contraintes qu'ils se figurent, à taire les irréels précipices que leur esprit torturé leur fait voir, tout persuadés qu'ils sont que les impossibilités auxquelles ils croient existent bien. La jeune fille goûtait alors le délice de se savoir comprise, transpercée par ce regard ingénieux qui l'évitait obstinément. La nuit s'installait dans une douce ambiance de sensualité. Les deux amantes semblaient très heureuses. Juliette contemplait impunément le pur ovale du visage de Charlotte. Des épaules fines et le cou gracieux. Sur la peau mate des joues et du front, sur les paupières bistrées passaient, comme des risées sur la mer, de brefs frissons qui gagnaient le ventre, les bras et les doigts entremêlés. Une émotion inconnue s'empara d'elle. Serrer une femme dans ses bras, c'est se priver de la voir, se condamner à n'en connaître alors que des fragments qu'ensuite la mémoire rassemble à la manière d'un puzzle pour reconstituer un être entièrement fabriqué de souvenirs épars. Les seins, la bouche, la chute des reins, la tiédeur des aisselles, la paume dans laquelle on a imprimé ses lèvres. Or, parce qu'elle se présentait ainsi allongée, pétrifiée comme une gisante dans son linceul de drap blanc, Juliette découvrait Charlotte comme elle ne croyait jamais l'avoir vue. Des cheveux courts d'une blondeur de blé, les jambes brunies par le soleil. Elle ne reconnaissait pas la fragile silhouette vacillante alors sous le fouet. Bouleversée, elle regarda longtemps le corps mince où d'épaisses balafres faisaient ainsi comme des cordes en travers du dos, des épaules, du ventre et des seins, parfois en s'entrecroisant. Charlotte étendue sans défense, était infiniment désirable. Tel le suaire que les sculpteurs jettent sur une statue d'argile ocreuse encore fraîche, le drap mollement tendu épousait les formes secrètes de la jeune femme. Le ventre lisse et bombé, le creux des cuisses, les seins aux larges aréoles et aux pointes au repos.   Le respect était intact, et l'admiration inentamée. Mais plus on pointait son originalité, plus elle se murait dans son exil intérieur. Déconcertée, elle n'avait plus qu'une certitude, elle se savait prête à être infibulée, porter des anneaux aux lèvres de son sexe, aussi longtemps que sa Maîtresse le souhaiterait. Là était bien sa jouissance la plus enivrante: être devinée, observée scrupuleusement, reconstituée à partir de déductions et enfin reconnue dans sa sinueuse complexité. Ce sport la ravissait lorsqu'il s'appliquait à sa personne si dissimulée, qui plus est avec un tact qui traquillisait ses pudeurs. L'onde surprit son ventre. La blondeur accepta l'étreinte. Le ballet érotique devint un chef-d'œuvre de sensualité, un miracle de volupté. Charlotte fut la corde sous l'archet, le clavier sous les doigts du pianiste, le fouet sur la chair, l'astre solaire dans les mains d'une déesse. Ne plus s'appartenir est déjà l'extase. Les traces encore fraîches témoignaient de l'ardeur de leur duel passionnel, des courbes s'inclinant sous la force du fouet comme les arbres sous la bourrasque. La muraille d'air, de chair, de silence qui les abritait où Charlotte était soumise, le plaisir que Juliette prenait à la voir haleter sous ses caresses de cuir, les yeux fermés, les pointes des seins dressées, le ventre fouillé. Ce désir était aigu car il lui rendait constamment présent sans trêve. Les êtres sont doubles. Le tempérament de feu façonnait. Juliette la conduisait ainsi à l'abnégation. Car si Juliette l'aimait sans doute, et Charlotte sentait que le moment n'était pas éloigné où elle allait non plus le laisser entendre, mais le lui dire, mais dans la mesure même où son amour pour elle, et son désir d'elle, allaient croissant, elle était avec elle plus longuement, plus lentement inexorablement exigeante. Elle avait gardé les yeux fermés. Elle croyait qu'elle s'était endormie tandis qu'elle contemplait son corps inerte, ses poignets croisés juste à la cambrure de ses reins, avec le nœud épais de la ceinture du peignoir tout autour. Tout à l'heure, à son arrivée, elle n'avait pas dit un mot. Elle l'avait précédé jusqu'à la chambre. Sur le lit, il y avait la ceinture d'éponge de son peignoir. À son regard surpris, elle n'avait répondu qu'en se croisant les mains dans le dos. Elle lui avait entravé les poignets sans trop serrer mais elle lui avait dit plus fort et Juliette avait noué des liens plus étroits.   Elle s'avouait définitivement vaincue. Pourtant, dans le registre des amours illicites, rien n'était plus suggestif que cette position, dont l'admirable organisation plastique rehaussait la qualité poétique. Un surréaliste n'en aurait pas renié l'esprit, ni la lettre. La jeune fille était celle qui par la seule qualité de sa présence, et de sa dévotion, donnait à sa Maîtresse accès à l'émotion de sa vie, si difficile à atteindre avec une autre. Et puis, elle était aussi touchée par Charlotte que par les talents qui restaient à naître en elle, ces territoires inexplorés qu'elle devinait derrière ses singulières folies.Elle voulait la rendre rapidement à merci pour leur plaisir. Ainsi gardée auprès d'elle des nuits entières, où parfois elle la touchait à peine, voulant seulement être caressée d'elle, Charlotte se prêtait à ce qu'elle demandait avec bien ce qu'il faut appeler de la reconnaissance, ou un ordre. D'elle-même alors elle s'était laissée tombée sur le lit. Ça l'avait beaucoup excitée de la sentir aussi vulnérable en dessous d'elle. Elle s'était dévêtue rapidement. Elle lui avait relevé son shorty d'un geste sec. Elle l'avait écarté pour dégager les reins et l'avait fouettée sans échauffement. Elle reçut sans se débattre des coups de cravache qui cinglèrent ses fesses de longues estafilades violettes. À chaque coup, Charlotte remercia Juliette. Elle devint son sang. La vague accéléra son mouvement. L'ivresse les emporta et les corps ne surent plus dire non. Ils vibrèrent, se plaignirent, s'immobilisèrent bientôt. Juliette la coucha sur le dos, écarta ses jambes juste au-dessus de son visage et exigea d'elle avec humeur qu'elle la lèche aussitôt comme une chienne. Elle lapa son intimité avec une docilité absolue. Elle était douce et ce contact nacré la chavira. Les cuisses musclées de Juliette s'écartèrent sous la pression de la langue et des dents. Elle s'ouvrit bientôt davantage et se libéra violemment dans sa bouche. Surprise par ce torrent, Charlotte connut un nouvel orgasme qui vite la tétanisa, lorsqu'elle prit conscience qu'elle jouissait sans l'autorisation de sa Maîtresse, avec la nonchalance que procure le plaisir poussé à son paroxysme. Elle l'en punirait certainement sauvagement pour son plus grand bonheur. Chaque abandon serait alors le gage qu'un autre abandon serait exigé d'elle, de chacun elle s'acquitterait comme un dû. Il était très étrange qu'elle en fût comblée. Cependant Charlotte sans se l'avouer à elle-même, elle l'était. Après une toilette minutieuse, pour retrouver son état de femme libre, Juliette qui regrettait alors de ne pouvoir la fouetter davantage, l'embrassa tendrement. Il était temps de sceller le lien qui les unissait. Le jour tant attendu arriva.   Elle avait conscience de leur fabriquer des souvenirs. En fait, elle agissait comme si chacune de leurs impressions devait fixer pour l'avenir la couleur de leur âme. Sa Maîtresse savait qu'elle ne s'échapperait de ses propres fantasmes qu'en libérant sa jeune soumise des siennes. Car il est clair que par un étrange jeu de miroir, cette jeune fille lui renvoyait très exactement l'image de ses propres limites, celles qui la révoltaient le plus. Elle la fit allonger sur un fauteuil recouvert d'un tissu damassé rouge. La couleur donnait une évidente solennité au rituel qui allait être célébré. Elle ne put éviter de penser au sang qui coulerait sans doute bientôt des lèvres de son sexe. Et puis tout alla très vite. On lui écarta les cuisses, poignets et chevilles fermement liés au fauteuil gynécologique. Elle résista mais on transperça le coté gauche de sa lèvre. Juliette lui caressa le visage tendrement, et dans un geste délicat, elle passa l'anneau d'or dans la nymphe percée. Il lui fallut écarter la chair blessée afin d'élargir le minuscule trou. L'anneau coulissa facilement et la douleur s'estompa. Mais presque aussitôt, elle ressentit une nouvelle brûlure. L'aiguille déchira la seconde lèvre pour recevoir l'autre anneau. Tout se passa bien. Charlotte se sentit libérée malgré son marquage. Elle ferma les yeux pour vivre plus intensément ce moment de complicité. Ses yeux s'embuèrent de larmes. Alors Juliette lui prit la main dans la sienne et l'embrassa. Puis Juliette la prit, et il parut à Charlotte qu'il y avait si longtemps qu'elle ne l'avait fait qu'elle s'aperçut qu'au fond d'elle elle avait douté si même elle avait encore envie d'elle, et qu'elle y vit seulement naïvement une preuve d'amour. Ces anneaux qui meurtrissaient sa chair intime trahiraient désormais son appartenance à sa Maîtresse. La condition d'esclave ne l'autorisait pas à extérioriser sa jalousie ou son agressivité envers une jeune femme dont pouvait se servir trop souvent Juliette. Les jeunes filles qu'elle convoitait n'étaient là que pour assouvir ses fantasmes. Elle les utilisait comme telles. Elles ne pouvaient imaginer qu'elles servaient de test à satisfaire sa passion avant tout. Le prétexte de sa soumission semblait lui donner tous les droits, même celui de la faire souffrir dans son orgueil de femme amoureuse. Juliette a le droit d'offrir Charlotte. Elle puise son plaisir dans celui qu'elle prend d'elle et qu'elle lui vole. Elle lui donna son amour. Pour Charlotte, il n'y avait pas de plus grande démonstration que dans l'abnégation.   Elle fut prise d'hésitation et songea à ce que ses lèvres avaient embrassé, à ce que ses doigts avaient caressé quelques heures auparavant. Et puis tout alla très vite, elle allait obéir par goût du jeu, ne fixant aucune limite à son désir de provoquer et de choquer. Ses cheveux blonds brillaient comme s'ils avaient été huilés, ses yeux bleus, dans la pénombre paraissaient noirs. Charlotte était particulièrement en beauté, ce soir-là. Elle portait des bas noirs à couture et une veste en soie de la même couleur dont l'amplitude laissait entrevoir son intimité. Un collier de chien ciselé de métal argent serti d'un petit anneau destiné au mousqueton de la laisse conférait à sa tenue un bel effet. Juliette lui fit prendre des poses provocantes. Elle en rajouta jusqu'à devenir franchement obscène. Le harnais de cuir et le bustier emprisonnaient son sexe et ses seins. On lui banda les yeux avant de la lier à une table, jambes et bras écartés. Sa Maîtresse expliqua calmement aux hôtes qu'elle était à leur disposition. Elle avait décidé de l'offrir à des hommes. Bientôt des inconnus s'approchèrent d'elle. Elle sentit des dizaines de doigts la palper, s'insinuer en elle, la fouiller, la dilater. Cela lui parut grisant. Elle éprouva un plaisir enivrant à être ainsi exhibée devant des inconnus. Elle devint une prostituée docile. Elle qui se prêtait toujours de son mieux était malgré elle toujours contractée, alors sa Maîtresse décida de la forcer. Juliette interrompit subitement la séance qui lui parut trop douce, génératrice d'un plaisir auquel elle n'avait pas droit. Elle fut détachée pour être placée sur un chevalet. Elle attendit dans la position infamante de la putain offerte avant que des sexes inconnus ne commencent à la pénétrer. Elle fut alors saccagée, malmenée et sodomisée tel une chose muette et ouverte. Ce que sa Maîtresse lui demandait, elle le voulait aussitôt, uniquement parce qu'elle lui demandait. Alors, elle s'abandonna totalement. Devinant les pulsions contradictoires qui l'ébranlaient, Juliette mit fin à la scène, l'entraîna hors de la pièce, la calma par des caresses. Lorsqu'elle eut retrouvé la maîtrise de ses nerfs, ce fut Charlotte qui lui demanda de la ramener dans le salon où les hommes attendaient son retour. Elle fit son apparition, les yeux de nouveau bandés, nue et fière, guidée alors par Juliette qui la dirigea vers le cercle des inconnus excités. Ce fut elle qui décida de s'agenouiller pour prendre dans sa bouche leur verge, jusqu'à ce qu'ils soient tous parvenus à la jouissance et se soient déversés sur son visage ou sur sa poitrine offerte. Jamais, elle ne fut plus heureuse que cette nuit-là.   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le 01/05/26
Que de tombes on laisse derrière soi. Et les souvenirs n'ont même pas la douce consistance de la poussière. Ils sont aussi impalpables et inexistants que les rêves. La jeune femme reçut son regard comme un choc, un regard velouté, oriental sous les sourcils arqués. Son expression était trop dure, presque hostile pour la conductrice qui dérangeait le cours de sa rêverie. Juliette inclina la tête en souriant et Charlotte sembla soudain abandonner son inimitié pour lui répondre d'une même attention espiègle. Il fallait que son corps fût très beau. Impossible d'imaginer autre chose. La voiture quitta la route pour s'arrêter en contrebas d'un bouquet d'arbres jouxtant une grange délabrée. Hormis quelques chants d'oiseaux et le bruissement du vent entre les feuilles, l'endroit était parfaitement silencieux. Le soleil était chaud, et l'endroit désert. Au fond, pourquoi, ne pas se laisser aller ? D'un geste, Charlotte dégrafa sa minijupe et la fit glisser le long de ses jambes en même temps que son string. Puis elle ôta son chemisier, son soutien gorge, et jeta le tout sur la banquette arrière. "- Est-ce que je plais comme ça ?" Minauda-t-elle. Juliette ne répondit pas, comme si elle n'avait même pas remarqué le rapide effeuillage de son amie. Pourtant, Charlotte la vit serrer les dents et presser un peu plus fort le volant entre ses poings. Enhardie par cette réaction, elle se pencha un peu et déboutonna le short de Juliette, juste assez pour que sa main puisse se frayer un passage jusqu'en bas de son ventre. Elle découvrit à tâtons un pubis parfaitement lisse, un peu plus bas encore, le léger relief intime des lèvres moites. Juliette se laissa faire quelques instants sans réagir. Brusquement, elle aggripa les cheveux de Charlotte et lui colla violemment la joue contre sa cuisse. "- Ecoute-moi bien Charlotte, gronda-t-elle sur un ton abrupt, Il faut que tu saches que je n'aime pas beaucoup que l'on prenne les initiatives à ma place, tu as compris ?." Charlotte acquiesça sans mot dire. Elle qui, quelques instants plus tôt, était persuadée d'avoir gagné le cœur de son amie, subissait à nouveau sa violence. Elle se sentait anéantie, ridicule ainsi contrainte et nue, mais en même temps, elle éprouvait un étrange plaisir qui l'empêchait de tenter de se dégager ou de fondre en larmes. Le sexe de Juliette était là, tout près de son visage. Elle en devinait le parfum intime. Elle l'avait touché du doigt. Elle l'avait senti humide et cela ne pouvait pas la tromper: Juliette était excitée elle aussi. Son amie relâcha sa pression qui devint caresse. Elle releva jusqu'à sa bouche les lèvres de Charlotte et l'embrassa à nouveau, plus tendrement cette fois. "- Vincent ne t'a jamais emmenée ici ?" Demanda-t-elle d'une voix de miel. "Cet endroit appartient à l'un de mes cousins. Tu ne trouves pas cet endroit magique ?". Elle demeura songeuse, appuyée contre le volant à observer les alentours. La grange, dont une partie de la toiture s'était effondrée depuis longtemps était dévorée de lierre et de chèvrefeuille. Un doux parfum de liberté et de sensualité flolttait dans l'air, enveloppant les deux jeunes corps d'un irrépréssible désir. Seul, un chemin serpentait entre les coquelicots et les fougères jusqu'aux ventaux vermoulus du portail. On le distinguait à peine derrière un groupe de jeunes sureaux indisciplinés qui en gardaient l'entrée. "- Sors de la voiture, Charlotte, j'ai envie de te regarder". Charlotte obéit à nouveau. Dehors, sous les arbres, le sol moussu dégageait une odeur puissante d'humus. Elle demeura quelques instants immobile à sentir le parfum du vent tiède glissant sur sa peau. Être nue sous le feuillage, au bord d'une route de campagne, ne lui semblait en rien extravagant à cause du regard de son amie posé sur elle. Elle s'aventura de quelques pas dans la futaie.   Avait-elle vécu ou avait-elle rêvé ? Et pourtant elle savait que la rupture l'emporterait puisque, à travers elle, elle réalisait le destin qui lui était imposé. La jeune femme glissa dans une autre vie, loin d'elles. Tout lui devenait enfin facile. Les murs contre lesquels elle avait si longtemps buté s'effondraient. Sous la plante de ses pieds, les brindilles sèches craquelaient, tandis qu'à l'odeur fraîche de l'humus se mêlaient celles, plus entêtantes encore, des herbes chaudes et des fleurs gorgées de soleil. Tout éveillait en elle son animalité. Elle se retourna. Charlotte avançait vers la grange d'un pas lent, à l'élasticité féline. Juliette eut tout à coup le désir de posséder son amie. La prendre par les hanches et l'attirer vers elle. Caresser ses fesses, découvrir ses formes, embrasser ses seins fermes, en mordiller les aréoles brunes.Toucher son ventre chaud et lisse. Elle marcha à son tour vers la grange. Dans le fond du bâtiment, une échelle en bois menait à l'étage, une sorte de mezzanine sombre. Charlotte adora aussitôt cet endroit. Elle aimait le bruissement tranquille des arbres, la lumière dorée du soleil filtrant à travers le toit éventré, et le suave parfum d'été qui se dégageait de la paille. "- J'aime bien te voir nue dans ce lieu". Elle roulèrent sans un mot sur le sol paillé. Leur envie réciproque de se posséder les transforma en lutteuses. Elles s'encastrèrent l'une contre l'autre en s'embrassant, se mordant et se griffant, seins contre seins, ventre contre ventre, en un jaillissement furieux. "- Raconte-moi ce que tu ressens quand Vincent commence à nouer des cordes autour de toi", demanda Juliette. Quelle sensation cela procure de se retrouver nue et vulnérable ? "- J'ai peur. Et en même temps, je suis impatiente. - Il te caresse en t'attachant ? - Non, il est comme absent, On dirait un peintre occupé à préparer ses pinceaux. - Il t'a déjà fouettée ? - Non, jamais". Juliette marqua une légère pause avant de reprendre: "- Et tu le regrettes ? - Peut-être, oui". Charlotte fut surprise de sa propre réponse, comme si ce n'était pas elle qui avait répondu mais une autre. Sans attendre, Juliette dit à Charlotte de se lever pour lui lier les poignets d'une épaisse corde de chanvre qu'elle attacha à une poutre, bien tendue pour l'obliger à se tenir bras levés et sur la pointe des pieds. Elle entendit le cliquetis de la boucle de la ceinture tandis que Juliette l'ôtait de son short. "- Qu'est-ce que tu fais ? - Je répare un oubli", répondit Juliette. "- Tu veux que je te bâillonne ?" Charlotte secoua la tête. Non, elle ne voulait pas être bâillonnée. Elle voulait sentir la douleur lui monter jusqu'à la gorge pour y exploser. Cela devait faire partie du rituel. Il fallait que quelque chose sorte d'elle. Elle osa un regard par dessus son épaule. Indifférente, bien campée sur ses jambes fuselées, ses seins dressés tressautant au rythme de ses larges mouvements. Juliette éprouvait la souplesse du ceinturon en fouettant l'air. Ainsi nue et armée, elle ressemblait à une déesse antique. Charlotte ferma les yeux. Elle désirait être fouettée et Juliette seule pouvait lui faire subir cette épreuve. Ce serait non seulement s'offrir en captive à l'amour, mais mieux encore, se donner en esclave, à une autre femme de surcroît. Accepter ses coups, encaisser à travers elle, la fureur de toutes les femmes du monde, devenir leur proie et se griser à l'idée de payer par le fouet, le fait dêtre leur plus dangereuse concurrente. Le premier coup claqua séchement contre ses fesses. Juliette n'était pas du style à y aller progressivement. Elle avait frappé fort avec l'assurance qui lui était coutumière et Charlotte sentit sa peau d'abord insensible, réagir rapidement à la brûlure du cuir. Le deuxième coup tomba, plus assuré encore et elle gémit de douleur en contractant les muscles de ses fesses. Sa réaction sembla plaire à Juliette. Elle leva le bras encore plus haut, abbatit le ceinturon avec plus de force et cette fois, Charlotte poussa un cri bref en se cramponnant à la corde. Juliette la fouetta avec application. Ses coups précis, parfaitement cadencés, atteignirent alternativement une fesse, puis l'autre, parfois le haut des cuisses, parfois le creux des reins. Trente, quarante, cinquante coups Charlotte ne comptait plus. Aux brûlures locales d'abord éprouvées s'était substituée une sensation d'intense chaleur, comme si elle avait exposé son dos à un âtre crépitant.    Quand atteindrait-elle la paix ? Là où il n'y a plus ni souffrance, ni brûlure, ni attente. L'amour qui ne finit pas. Quand son corps tressauta sous les impacts malgré l'épaisse corde qui la maintenait prisonnière, en meurtrissant ses poignets, une sapine contusionna sa chair, la blessant aux épaules et aux fesses. Mais le supplice était le prix à payer pour que sa Maîtresse continuât à l'aimer, elle souhaitait seulement qu'elle fût contente qu'elle l'eût subi et attendait muette. "- Retourne-toi", dit Juliette d'une voix calme. Aggripée à sa corde, ruisselante de sueur, Charlotte était épuisée. "- Non, pas devant Juliette, haleta-t-elle, pas devant. -Tu dois aller jusqu'au bout de ton désir, Charlotte, Allons retourne-toi vers moi". Charlotte pivota lentement sur elle-même. Elle avait gardé les yeux baissés mais elle aperçut quand même le ceinturon s'élever dans l'air et s'abattre sur elle, au sommet de ses cuisses. Elle hurla à nouveau et releva la jambe pour se protéger du coup suivant. Elle sentit soudain qu'elle n'y échapperait pas et se vit perdue. Juliette ne refrappa pas immédiatement. Elle attendit que Charlotte ne puisse plus se tenir ainsi sur la pointe du pied et qu'épuisée, elle s'offre à nouveau au fouet. Au coup suivant, elle ne tenta plus d'esquiver. N'avait-elle pas désiré cette correction ? Charlotte avait raison. Elle devait savoir ce qu'il y avait au-delà de cette douleur qui lui arrachait des cris et des larmes. Par dépit, elle plongea son regard dans celui de son amie et elles ne se lachèrent plus des yeux tout le temps que dura la flagellation. Elle se voyait onduler au bout de sa corde, en sentant ses seins frétiller, ses cuisses tendues, son ventre creusé. Elle se voyait brûler sous les coups, s'enflammer toute entière. Juliette continuait à la fouetter méthodiquement sur les hanches et sur les seins. Quand le cuir atteignit le renflement de sa vulve, subitement son corps fut traversé de part en part par une fulgurante flamme de couleur rouge orangé. Elle en sentit la chaleur l'irradier et plonger dans son ventre comme une boule de feu. La douleur et le plaisir fusionnèrent ensemble. Elle hurla à nouveau mais de plaisir cette fois. Juliette cessa aussitôt de la frapper et tomba à genoux devant elle. Posant avec une infinie délicatesse les doigts sur ses reins meurtris, elle attira jusqu'à sa bouche la peau empourprée des cuisses et du ventre qu'elle couvrit de baisers. Elle aspira entre ses lèvres, les lèvres de son sexe, les lécha avec douceur. Se suspendant à sa corde, Charlotte jeta le bassin en avant, enroula ses jambes autour du cou de son amie pour emprisonner son visage contre son sexe ouvert. Juliette réagit en dardant une langue aussi droite et rigide qu'un membre d'homme sur son clitoris. À ce seul contact, Charlotte jouit aussitôt. Enfin Juliette se détacha d'elle. La corde à laquelle elle était suspendue fut coupée et se laissa tomber sur le sol, savourant l'étrange bonheur de sa soumission. Les parties de son corps offensées, devenues douloureuses, lui apparaissèrent plus belles, comme anoblies par les marques fraîches, stigmates de la flagellation. Elle se perdit dans une absence d'elle-même qui la rendait à l'amour.    Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir. 
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