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Elle était à nouveau devant moi. Depuis combien d'années avions-nous cessé de nous voir ? Le malentendu qui nous avait séparés semblait soudain absurde. Tant de petites choses nous égarent. Maintenant je renouais le fil enchanté que j'avais perdu. Elle parlait, je l'écoutais, la vie avait repris sa magie. Sur son visage d'alors sont venus se poser, dans la mémoire de leur amour, son visage ultérieur. Front haut, pommettes hautes, yeux bleu clair, lèvres sensuelles aux courbes régulières. Un beau visage déssiné à traits fins, délicat et féminin. Elle lui avait dit qu'elle l'aimait. "-Juliette, donne-moi deux ans de bonheur. Donne-les-moi, si tu m'aimes". Si tu m'aimes ! Mais le pire n'est pas dans la cruauté des mots, il est dans les images qui font haleter de douleur. Il lui arrivait d'aller jusqu'à la fenêtre et de l'ouvrir pour tenter de respirer mieux. Une sorte de bref répit de l'air, un sauvetage miraculeux. Sa jalousie ne la trompait pas. Il est vrai qu'elle était heureuse et mille fois vivante. Elle ne pouvait pourtant faire que ce bonheur ne se retourne aussitôt contre elle. La pierre aussi chante plus fort quand le sang est à l'aise et le corps enfin reposé. Ce n'est qu'aux moments où elle souffrait qu'elle se sentait sans danger. Il ne lui restait qu'à prendre goût aux larmes. Aussi longtemps et fort qu'elle la flagellait, elle n'était qu'amour pour Juliette. Elle en était là, à cette simple mais ferme conviction. Une femme comme elle ne pouvait pas la faire endurer volontairement. Pas après avoir déjà pris la mesure de cette douleur. Elle ne pouvait y trouver ni plaisir ni intérêt. C'est donc qu'il y avait autre chose. Ce ne pouvait être que l'ultime scénario envisagé, celui qui aurait dû s'imposer en tout premier, n'eût été ce délire qui pousse tout amoureux à se croire le centre du monde de l'autre. Depuis, de Juliette, elle attendait tout mais n'espérait rien, du moins le croyait-elle. Le sujet avait été évacué. Il y aurait toujours cela entre elles. Puisqu'elle l'avait fait une fois, pourquoi n'en serait-elle pas capable à nouveau ? Son esprit et son corps la comblaient, mais elle nourrissait des doutes sur la qualité de son âme. Rien ne démentait en elle une mentalité de froide amante dominatrice. Après tout, leurs deux années de vie commune dans la clandestinité la plus opaque qui soit, non pour cacher mais pour protéger, les avaient fait passer maîtres dans l'art de la dissimulation. Charlotte était bien placée pour savoir que Juliette mentait avec aplomb, et vice versa. Elles s'adaptaient différemment à la déloyauté, et cloisonnaient leur existence avec plus ou moins de réussite. Mais jamais elles n'auraient songé à élever la trahison au rang des beaux arts. Puisqu'elle lui mentait, et par conséquent au reste du monde, Charlotte pouvait supposer qu'elle lui mentait aussi. Juliette avait-elle échafaudé ce scénario pour s'évader de tout et de tous avec une autre. L'amour impose le sacrifice et le privilège de l'être aimé. Il leur fallait se reconquérir, alors tous les matins seraient beaux, les lèvres dessinées en forme de baisers, frémir de la nuque, jusqu'au creux des reins, sentir le désir s'échapper de chaque pore de la peau, la tanner comme un soleil chaud de fin d'après-midi, et la blanchir fraîchement comme un halo de lune, que les draps deviennent dunes, que chaque nuit devienne tempête. L'indifférence prépare admirablement à la passion. Dans l'indifférence, rien ne compte. L'écriture donne une satisfaction, celle de l'amour partagé.
Comme la vie passait vite ! Elle me trouvait jeune, je me sentais vieillir. Comme le temps avait le pouvoir de tout transformer ! La vérité était aussi insaisissable et fragile à détenir que ce rayon de soleil qui folâtrait au milieu des arbres et donnait une lumière si belle, à cette promenade. Dans la passion, rien ne compte non plus, sauf un seul être qui donne son sens à tout. Seul est pur l'élan qui jette alors les corps l'un contre l'autre, les peaux désireuses d'un irrésistible plaisir. Un lit où l'on s'engouffre sous les cieux, un rêve où l'on s'enfouit à deux, des doigts soyeux, un arpège harmonieux. Avait-elle pensé à l'intensité de ces visions d'elles ensemble, à leur féroce précision ? Elle connaissait si bien son corps, Juliette le voyait comme personne ne pouvait le voir. Elle l'avait baigné, séché, frotté, passé au gant de crin. Il arrivait à Charlotte d'hurler comme une bête, quand elle entendait un sifflement dans la pénombre, et ressentait une atroce brûlure par le travers des reins. Juliette la cravachait parfois à toute volée. Elle n'attendait jamais qu'elle se taise et recommençait, en prenant soin de cingler chaque fois ou plus haut ou plus bas que la fois précédente, pour que les traces soient distingues. Elle criait et ses larmes coulaient dans sa bouche ouverte. Refaire sa vie ailleurs, là où on est rien pour personne. Sans aller jusqu'à s'installer à Sydney, combien de fois n'avait-elle pas rêvé à voix haute de vivre dans un quartier de Paris ou une ville de France où elle ne connaîtrait absolument personne. Un lieu au cœur de la cité mais hors du monde. Un de ces Finistères ou Morbihans où elle ne représenterait rien socialement, n'aurait de sens pour personne, ni d'intérêt pour quiconque. Où elle ne serait pas précédée d'aucun de ces signes qui préméditent le jugement, vêtements, coiffure, langage, chat. Une parfaite étrangère jouissant de son anonymat. Ni passé, ni futur, sérénité de l'amnésique sans projet. N'était-ce pas une manière comme une autre de changer de contemporain ? Une fuite hors du monde qui la ferait échapper seule à la clandestinité. À tout ce qu'une double vie peut avoir de pesant, de contraignant, d'irrespirable. Vivre enfin à cœur ouvert. Ce devait être quelque chose comme cela le bonheur. Un lieu commun probablement, tout comme l'aventure intérieure qu'elle avait vécue avec elle. Mais souvent hélas, la vie ressemble à des lieux communs. Les bracelets, les gaines et le silence qui auraient dû l'enchaîner au fond d'elle-même, l'oppresser, l'effrayer, tout au contraire la délivraient d'elle-même. Que serait-il advenu de Charlotte, si la parole lui avait été accordée. Une mécanique perverse fait que le corps s'use durant la brève période d'une maturité dont nul n'ignore qu'elle est un état instable. Rien de plus menacé qu'un fruit mûr. Des mois précèdent cet instant de grâce. Des semaines accomplissent l'épanouissement. Entre ces deux évolutions lentes, le fruit se tient, l'espace d'un jour, à son point de perfection. C'est pourquoi la rencontre de deux corps accomplis est bouleversante. Juliette en était là. Charlotte aimait la retrouver parce que, en elle, elle se retrouvait. De ce qui n'était qu'un grand appartement sans âme, elle en avait fait un refuge à semblance: lumineux, paisible, harmonieux. Les chambres qu'habitèrent des générations de gens sans goût dont la vie morne avait déteint sur les murs, Juliette les avaient meublées de couleurs exactes et de formes harmonieuses. Le baroque engendre souvent la tristesse et le confort l'ennui lorsqu'il se résume à une accumulation de commodité. Chez elle, rien n'offensait ou n'agaçait. C'était un endroit pour états d'âme et étreintes joyeuses.
Elle avait crée chez elle un microclimat privilégié fait d'un confort invisible qui se haussait à la dignité de bien-être et de cette forme supérieure du silence, le calme. Les yeux de Charlotte la voyaient telle qu'elle était. Juliette la dominait mais en réalité, c'est Charlotte qui devait veiller sur elle et la protéger sans cesse de ses frasques, de ses infidélités. Elle ne supportait mal d'être tenue à l'écart. Avec une patience d'entomologiste, elle avait fait l'inventaire du corps de Juliette et souhaitait chaque nuit s'en régaler. Elle s'arrêtait pas sur ce qui, dans le corps, atteignait la perfection. La ligne souple du contour de son visage, du cou très long et de l'attache de ses épaules, cette flexibilité qui fascinait tant Modigliani en peignant sa tendre compagne, Jeanne Hébuterne. Elle regardait naître une lente aurore pâle, qui traînait ses brumes, envahissant les arbres dehors au pied de la grande fenêtre. Les feuilles jaunies tombaient de temps en temps, en tourbillonnant, bien qu'il n'y eût aucun vent. Charlotte avait connu la révélation en pénétrant pour la première fois dans l'appartement de celle qui allait devenir sa Maîtresse et l'amour de sa vie. Elle n'avait ressenti aucune peur, elle si farouche, en découvrant dans une pièce aménagée les martinets pendus aux poutres, les photos en évidence sur la commode de sycomore, comme une provocation défiant son innocence et sa naïveté. Juliette était attentionnée, d'une courtoisie qu'elle n'avait jamais connue avec les jeunes femmes de son âge. Elle était très impressionnée à la vue de tous ces objets initiatiques dont elle ignorait, pour la plupart l'usage, mais desquels elle ne pouvait détacher son regard. Son imagination la transportait soudain dans un univers qu'elle appréhendait sans pouvoir cependant en cerner les subtilités. Ces nobles accessoires de cuir, d'acier ou de latex parlaient d'eux-mêmes. Ce n'était pas sans intention que Juliette lui faisait découvrir ses objets rituels. Eût-elle voulu jouer les instigatrices d'un monde inconnu ? Elle eût pu y trouver une satisfaction.
Assurément, elle ne serait pas déçue et les conséquences iraient bien au-delà de ses espérances. Elle savait qu'elle fuyait plus que tout la banalité. Elle avait pressenti en elle son sauvage et intime masochisme. Les accessoires de la domination peuvent paraître, quand on en ignore les dangers et les douceurs d'un goût douteux. Comment une femme agrégée en lettres classiques, aussi classique d'allure pouvait-elle oser ainsi décorer son cadre de vie d'objets de supplices ? L'exposition de ce matériel chirurgical, pinces, spéculums, anneaux auraient pu la terroriser et l'inciter à fuir. Mais bien au contraire, cet étalage la rassura et provoqua en elle un trouble profond. Juliette agissait telle qu'elle était dans la réalité, directement et sans détours. Elle devrait obéir que Juliette soit présente ou absente car c'était d'elle, et d'elle seule qu'elle dépendrait désormais. Juliette la donnerait pour la reprendre aussitôt, enrichie à ses yeux, comme un objet ordinaire, corps servile et muet. Instinctivement, Charlotte lui faisait confiance, cédant à la curiosité, recommandant son âme à elle. Elle ne marchait plus seule dans la nuit éprouvant un véritable soulagement d'avoir enfin trouver la maîtresse qui la guiderait. Malgré le cuir, l'acier et le latex, elle est restée avec elle ce soir-là. Elle n'a plus quitté l'appartement et elle devenue l'attentive compagne de Juliette. Car, en vérité, si elle avait le goût de l'aventure, si elle recherchait l'inattendu, elle aimait avant tout se faire peur. Le jeu des situations insolites l'excitait et la séduisait. Le danger la grisait, la plongeait dans un état second où tout son être se dédoublait, oubliant ainsi toutes les contraintes dressées par une éducation trop sévère. Ce double jeu lui permettait de libérer certaines pulsions refoulées. De nature réservée, elle n'aurait jamais osé jouer le rôle de l'esclave jusqu'à sa rencontre avec Juliette. La fierté dans sa soumission lui procurait une exaltation proche de la jouissance. Était-ce seulement de ressentir la satisfaction de la femme aimée ? Ou de se livrer sans condition à un tabou social et de le transgresser, avec l'alibi de plaire à son amante, d'agir sur son ordre. Elle apprit à crier haut et fort qu'elle était devenue une putain quand un inconnu la prenait sous les yeux de Juliette. Agir en phase avec son instinct de soumise la faisait infiniment jouir. Étant donné la manière dont sa Maîtresse l'avait livrée, elle aurait pu songer que faire appel à sa pitié, était le meilleur moyen pour qu'elle redoublât de cruauté tant elle prenait plaisir à lui arracher ou à lui faire arracher ces indubitables témoignages de son pouvoir. Ce fut elle qui remarqua la première que le fouet de cuir, sous lequel elle avait d'abord gémi, la marquait beaucoup moins et donc permettait de faire durer la peine et de recommencer parfois presque aussitôt. Elle ne souhaitait pas partir, mais si le supplice était le prix à payer pour que sa Maîtresse continuât à l'aimer, elle espéra seulement qu'elle fût contente qu'elle l'eût subi, et attendit, toute douce et muette, qu'on la ramenât vers elle. Sous le fouet qui la déchirait, elle se perdait dans une délirante absence d'elle-même qui la rendait à l'amour. On s'étonna que Charlotte fût si changée. Elle se tenait plus droite, elle avait le regard plus clair, mais surtout, ce qui frappait était la perfection de son immobilité, et la mesure de ses gestes. Elle se sentait désormais, au cœur d'un rêve que l'on reconnaît et qui recommence.
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Elle avait vingt-huit ans, elle connaissait une foule de gens, toujours élégante, physiquement attrayante, intellectuellement stimulante. Elle avait fait une thèse sur Camus, avant de s'occuper de collections d'art contemporain dans toute une série de fondations. Visiblement, Juliette savait ce qu'elle voulait. Elle était tout le contraire de Charlotte. C'est d'ailleurs elle qui l'a voulu, qui lui a laissé son adresse et son numéro de portable à la fin de la soirée, en lui recommandant de ne pas hésiter à l'appeler, et Juliette qui s'est fait désirer une bonne quinzaine de jours, avant de composer son numéro. Pourquoi l'a-t-elle revue ? Sans doute parce qu'elle voulait la revoir. C'était moins de l'amour ou du désir, en tout cas, qu'un sentiment étrange de vertige et de domination. Ce qui est sûr, c'est que passé la surprise de découverte chez cette jeune femme cérébrale, assez guindée sur les bords, un tempérament sensuel qu'elle ne lui imaginait pas, tout est allé vite, probablement trop vite. Charlotte s'est soumise, non sans restriction mentale de sa part. Elles sont aussitôt parties vivre une année à Naples où Juliette faisait des expertises, tandis que Charlotte enseignait dans un collège français. Et il leur est arrivé là-bas ce qui arrive à tous les amants pressés qui s'engouffrent dans le premier hôtel venu coincés dans l'ascenseur, ils sont toujours bloqués et ont épuisé tous les sujets de conversation. Pourtant, les longs tête-à-tête, les nuits que l'on passe ensemble, les promenades à deux pendant les premiers mois permettent normalement de pressentir la part de bonheur ou de malheur que l'autre lui apportera. Et Charlotte n'avait pas mis longtemps à deviner que la part de légèreté dans l'abandon serait la plus lourde des deux. Mais elle a fait comme si. Par manque d'assurance, par immaturité. Ce que la plupart des femmes recherchent dans toute leur vie, l'intelligence, la tendresse, Juliette lui apportait sur un plateau, et on aurait dit qu'elle ne savait pas quoi en faire. Juliette la hissait en révélant les abysses de son âme, en les magnifiant, la sublimant en tant qu'esclave en donnant vie à ses fantasmes. Elle habitait son corps, rien que dans son corps. Elle y vivait en souveraine.
Elle est aussi juvénile et éclatante, elle a les mêmes cheveux clairs encadrant ses oreilles, les mêmes taches de rousseur, la même élégance, avec son T-shirt blanc sous une veste de soie noire. Elles s'étaient déshabillées dans la salle de bain, avec la prémonition que quelque chose de terriblement fort, de terriblement impudique allait se produire et que rien ne serait plus comme avant. Elles ne le savaient pas encore. Juliette était totalement nue, avec ses fesses musclées hautes, ses seins aux larges aréoles brunes, alors que Charlotte avait conservé un tanga en soie rouge mettant en valeur son bronzage italien. Elle était grande et possédait de longues jambes galbées. Elles étaient paisibles, enveloppées par l'atmosphère fraîche de la pièce, et comme le plaisir les avait moulues, elles flânèrent encore un peu dans les draps, tandis que le rythme emballé de leur cœur se ralentissait peu à peu. Mais beaucoup plus tard, à force d'insistance, Charlotte s'allongea docilement sur le dos, les bras le long du corps, accueillant le désir de Juliette mais sans le réclamer. Et d'un seul coup le silence se fit. Juliette soulevée sur les coudes, Charlotte la bouche appliquée sur sa peau, descendant le long de son corps avec la lenteur d'un ballet aquatique. Le temps parut suspendu, la culmination toujours retenue. Elles retrouvèrent spontanément les mêmes mots, les mêmes gestes, les mêmes procédures intimes, sans doute car le sexe est toujours la réminiscence du sexe, avant de desserrer soudain leur étreinte et de rouler chacune de leur coté, le corps épuisé. La nuit tomba, un courant d'air fit battre le ventail de la fenêtre. Lorsque Juliette eut fini de se doucher, elle enfila un peignoir, les cheveux attachés au-dessus de la tête à l'aide d'une pince, Charlotte préféra la régaler d'un copieux petit-déjeuner sur leur balcon. Elles s'installèrent toutes les deux, accoudées à la balustrade comme pour porter un toast au soleil levant et restèrent ainsi, à bavarder, à voix basse, les sens à vif. Au sortir du lit, il leur arrivait parfois de se promener dans le vieux Naples. La mer qui bougeait à peine, les pins immobiles sous le haut soleil, tout paraissait minéral et hors du temps. Leurs corps s'écoulaient au ralenti le plus extrème.
De grands murs à droite et à gauche protégeaient des voisins. L'aile des domestiques donnait dans la cours d'entrée, sur l'autre façade, et la façade sur le jardin, où leur chambre ouvrait de plain-pied sur une terrasse, au premier étage, était exposée à l'est. La cime des grands lauriers noirs affleurait les tuiles creuses achevalées servant de parapet à la terrasse. Un lattis de roseau la protégeait du soleil de midi, le carrelage rouge qui en couvrait le sol était le même que celui de la chambre. Quand Juliette prenait son bain de soleil totalement nue sur la terrasse, Charlotte venait la rejoindre et s'étendre auprès d'elle. Il faisait moins chaud que de coutume. Juliette, ayant nagé une partie de la matinée, dormait dans la chambre. Charlotte, piquée de voir qu'elle préférait dormir, avait rejoint la plus jeune domestique. Ses cheveux noirs étaient coupés droit au-dessus des sourcils, en frange épaisse et droite au-dessus de la nuque. Elle avait des seins menus mais fermes, des hanches juvéniles à peine formées. Elle avait vu Juliette par surprise, en pénétrant un matin sur la terrasse. Sa nudité l'avait bouleversée. Mais maintenant, elle attendait Charlotte dans sa chambre. Elle eut soin à plusieurs reprises de lui renverser les jambes en les lui maintenant ouvertes en pleine lumière. Les persiennes étaient tirées, la chambre presque obscure, malgré des rais de clarté à travers les bois mal jointés. La jeune fille gémit plus d'une demi-heure sous les caresses de Charlotte. Et enfin, les seins dressés, les bras rejetés en arrière, serrant à pleine main les barreaux de bois qui formaient la tête de son lit à l'italienne, elle commença à crier, lorsque Charlotte se mit à mordre lentement la crête de chair où se rejoignaient, entre les cuisses, les fines et souples petites lèvres. Charlotte la sentait brûlante, raidie sous la langue, et la fit crier sans relâche, jusqu'à ce qu'elle se détendit d'un seul coup moite de plaisir, mais encore demandeuse. Charlotte enfonça alors son pouce dans l’anus bien lubrifié, elle le sentait à la fois récalcitrant et souple et elle savait que la jeune fille n’était pas encore bien détendue et luttait inconsciemment contre cette intrusion exquise. Elle avait la respiration saccadée.
Son corps lui était torrent et ivresse. Elle était dans cet état second où l'appréhension des gestes de Charlotte conjuguée au désir de l’interdit la laissaient totalement passive mais nullement insensible. Bientôt, l'autre main alla s’aventurer dans l'autre voie déjà abandonnant, les lèvres acceptèrent la double caresse forçant avec délicatesse le périnée, les doigts s'attardant sur le clitoris impatient. Elle était ainsi prête a subir l'insurmontable. Elle se laissa aller à ces doubles caresses en retenant son désir de jouissance, en s'interdisant des mouvements du bassin qui l'auraient trop rapidement extasiée. Charlotte le devina et s'arrêta, puis s'éloigna. Alors elle s'accouda et la chercha du regard. Elle était dos à elle, face au canapé. Lorsqu'elle se retourna, elle lui sourit et dans ses yeux, la jeune fille avoua qu'elle était prête à rendre les armes en acceptant de se livrer totalement. C'était la première fois mais de toutes ses forces, son corps et ses reins l'imploraient. Elle fit courir une main sur ses fesses et lui caressa les épaules. La jeune domestique avait posé les bras le long de son corps et avait l’impression d’entendre tous les bruits amplifiés de la pièce, jusqu’au moindre petit froissement de tissu. Lorsque trois doigts forcèrent son anus, elle serra les dents avec un faible gémissement. Elle n'avait jamais accepté de pénétration dans sa partie secrète, jusqu’à ce jour. Bientôt, ce furent quatre doigts délicats qui pénétrèrent son anus. La chair autour des phalanges s’épousait parfaitement, l'anneau accepta l'intrusion. Cela se fit avec une simplicité et une rapidité remarquables.
La jeune fille se caressait parfois la nuit par cette voie étroite. Charlotte admirait la jeune fille qui acceptait langoureusement en se détendant. Elle se saisit d'une paire de gants et en passa un à sa main droite, puis elle retira ses doigts pour les remplacer par un large olisbos en verre transparent avec une nervure qui s’enroulait autour, telle une liane sur un arbre. Elle enfonça alors l’olisbos puis arrêta la progression et tira dans l’autre sens pour pousser une autre fois. Elle se laissait sodomiser en douceur et sentait toujours cette vibration tapie au plus profond d’elle-même, grandissant inéluctablement. Elle pouvait maintenant retirer entièrement le sextoy pour mieux le réintroduire encore un peu plus loin à chaque fois. La jeune fille avait l'anus bien dilaté et Charlotte écartait ses fesses pour mieux évaluer l’élargissement, son rectum avait toujours la forme d’un large cercle. Le godemichet était intégralement entré ne laissant que le rebord évasé pour qu'on fût certain, que même au fond de ses entrailles, il ne remonterait pas à l'intérieur de son corps. Il reflétait la lumière du plafonnier dévoilant leur nudité. Le corps soumis réclamait toujours davantage. Le devinant, Charlotte ôta lentement l'olisbos de son fourreau charnel, pour bientôt le remplacer délicatement par ses doigts gantés; deux, trois, quatre et enfin cinq, les sphincters anaux étaient étirés et le pertuis lubrifié s'élargit, acceptant l'introduction conique lente jusqu'au fin poignet de l'inconnue. Alors bientôt, elle se laissa aller à des va-et-vient lascifs de son bassin en se cambrant; la décharge fut intense et l'orgasme violent. Son âme n'était plus qu'un organe, une machine qui répondait à des mécanismes vitaux. Juliette sentit la jouissance l'envahir par saccades, les contactions la lancèrent en la fluidifiant jusqu'aux premières dorsales. Elle l'empala de son poignet encore plus profondément. Le regard de la jeune femme était plus perdu que tendu. Elle écarquillait ses jolis yeux bleu pâle de poupée de porcelaine. L'éclat du jour leur donnait la transparence des larmes.
Dans son espace secret, un labyrinthe de chair enclos sous la peau dorée et dans lequel le plaisir ne cessait de fuser. Le cri résonna en écho. Les chairs résistèrent, s'insurgèrent puis craquèrent et se fendirent en obéissant. Elle desserra les dents de son index meurtri, bleui par la morsure. Elle hurla encore une fois. Sa jouissance fut si forte que son cœur battit à se rompre. Alors Charlotte retira très lentement son poignet. Elle était suppliciée, extasiée, anéantie mais heureuse, détendue. Elle avait lâché prise sans aucune pudeur jusqu'aux limites de l'imaginable mais à aucun moment, elle s'était sentie menacée ni jugée. Au pays d'Éros, elle serait libre dorénavant. Elle écoutait, toujours renversée, brûlante et immobile, et il lui semblait que Juliette, par une étrange substitution, parlait à sa place. Comme si elle était, elle, dans son propre corps, et qu'elle eût éprouvé le désir, la honte, mais aussi le secret orgueil et le plaisir déchirant qu'elle éprouva à soumettre ce jeune corps. Même évanoui et nu, son secret ne tiendrait pas à son seul silence et ne dépendait pas d'elle. Charlotte ne pouvait, en aurait-elle eu envie, se permettre le moindre caprice, et c'était bien le sens de sa relation avec Juliette, sans s'avouer elle-même aussitôt, elle ne pouvait se permettre les actes les plus anodins, nager ou faire l'amour. Il lui était doux que ce lui fût interdit de s'appartenir ou de s'échapper. Elles décidèrent de retourner à Rome, pour oublier ce mensonge pour rien. Il lui sembla voir les choses reprendre enfin leur place. Elles avaient devant elle, deux semaines de soleil, de bonheur et de Rome. Elles entrèrent dans un jardin public. En un éclair, le monde se réorganisa alors et beaucoup d'omissions, longtemps obscures, devinrent explicables. Durant dix ou quinze jours, au lieu de disparaître dans l'oubli, l'éclipse prit fin et elles ressuscitèrent cet amour sans fin. C'était le retour de la beauté prodigue. Le désir refaisait son entrée sur la terre.
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Pour ses contemporains, si sa beauté glacée, immuable, demeure légendaire, attestée par de grands peintres, ce ne fut pas la seule arme de Diane. Elle a fait preuve de détermination et d’intelligence dans sa vie intime, mais de violence en politique contre les protestants". Femme de cœur et d’esprit, Diane de Poitiers a régné d’une main de fer sur la Cour de France durant le règne de deux Rois consécutifs. Faisant de sa beauté légendaire une arme de persuasion, elle appliqua sa devise dans tous les actes de sa vie. En Dame de la Renaissance accomplie, Diane gagna par son esprit le cœur du Sénéchal de Brézé, devenant ainsi l’une des premières dames du Royaume. Son sens aigu de l’honneur conduisit François Ier à écrire derrière l’un de ses portraits: "Belle à voir, honnête à hanter." C’est ainsi que la plus accomplie des femmes de France obtint la garde des enfants royaux à la mort de leur mère et entra dans le cercle privé du Roi pour ne plus en ressortir. Les années passant, l’affection du dauphin se transforma en une admiration sans borne, qui le conduisit à la déclarer "belle des belles" lors d’un tournoi, face à la rancunière Anne de Pisseleu qui n’aura dès lors qu’une ambition, anéantir Diane. À l’arrivée de Catherine de Médicis à la Cour, le Roi fit rappeler son amie afin qu’elle éduque la jeune dauphine aux coutumes de France. Celle-ci revint donc de son château dans lequel elle s’était retirée à la mort de son époux, avec pour couleurs le Noir et le Blanc. C’est ainsi que commencera une romance qui durera jusqu’à la mort d’Henry II. Sur la nature de ses relations avec Diane, les contemporains étaient partagés. Pour certains, la liaison était simplement platonique. Pour d’autres, Diane aurait été effectivement la maîtresse du roi, mais avec le temps et l’âge, le roi s’en serait lassé, ce qui expliquerait ses incartades avec Jane Stuart et Nicole de Savigny. Diane serait alors redevenue la confidente et l’amie des débuts. De façon certaine, Diane était la dame d’Henri, dame dans le sens des romans de chevalerie. À la cour de France, c’était la coutume qu’un jeune homme fasse le service à une dame avec l’accord de son mari. En retour, celle-ci devait l’édifier dans ses mœurs, lui apprendre la galanterie. C’est le rôle attribué à Diane par le roi François Ier lui-même, conformément à la tradition qui veut que ce soit un parent qui choisisse la maîtresse. Diane naquit le 31 décembre 1499, dans le château familial, au confluent de la Galure et du Rhône, dans le Dauphiné, à la lisière de la Provence. Elle reçut le prénom de Diane en l’honneur de la déesse de la chasse et de la lune qui brillait la nuit de sa naissance. Ses ancêtres étaient alliés à la plus haute noblesse du royaume. Ancienne famille du Dauphiné, son grand père obtint la ville et le château de Saint-Vallier. La famille était alliée aux Bourbons par sa mère. Les rois de France et de Bourgogne avaient donné le titre de Comte de Valentinois au chef de famille en 1125. Diane, enfant préférée de son père, partait avec lui à la chasse, avait son propre faucon à l’âge de six ans. Cavalière émérite, toute sa vie elle partira pour de longues balades à cheval. À la mort de sa mère, elle partit rejoindre la cour d’Anne de Beaujeu et de Louis XII, et apprit ainsi le latin, le grec, le théâtre, la danse, put consulter les chefs-d’œuvre classiques, apprendre la philosophie et la logique de Platon. Ce qu’elle apprit surtout, le mépris des intrigues, la dignité du rang à tenir, la noblesse du goût, l’art de la conversation, bref tout ce qui faisait une vraie dame de la Renaissance. Elle devint demoiselle d’honneur de la reine Anne, qui remarqua tôt les dispositions et le fort potentiel de Diane.
"Son rôle à la cour des Valois a marqué l’histoire de France. Au-delà de l’icône esthétique, trop réductrice, le roman vrai de Diane est celui d’une enfant née sous le règne de Louis XII, et qui portera toujours le nom de son père, Jean de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier. Outre son élégance et son charme, on vante ses bons conseils au côté de son époux Louis de Brézé, grand sénéchal de Normandie". Diane de Poitiers avait été demoiselle d’honneur de la future reine Claude, épouse de François 1er. Claude et Diane avait quinze ans lors de cette union. En 1515, eut lieu le couronnement du roi François 1er. Diane assistait au sacre, se retira avec la cour à Blois. Anne de Beaujeu décida de la marier avec Louis de Brézé, un Bourbon apparenté à sa famille, comte de Maulevrier, grand sénéchal de Normandie, petit-fils de Charles VII et d’Agnès Sorel, seigneur de Nogent-le-Roi, d’Anet. Diane avait quinze ans, Louis cinquante-deux ans mais les portait allègrement. Louis de Brézé était un chasseur riche et puissant, jouissant de l’estime de Louis XII et de François 1er. Par ce mariage, Diane atteignait un rang royal juste inférieur à celui de princesse. Diane avait le front haut, la peau blanche et pâle, les cheveux blonds, les yeux gris bleu, un nez droit, une petite bouche aux lèvres pleines et une silhouette élancée. Le 24 juillet 1524, la reine Claude s’éteignit alors que le roi était en campagne. À son retour, le roi confia la garde des enfants à Diane. Ce fut un grand honneur pour elle. François 1er fut fait prisonnier par Charles Quint. Sa mère Louise de Savoie prit les rênes du royaume, elle nomma Louis de Brézé gouverneur de la Normandie. Diane se trouvait à Rouen lors de la capture du roi, elle revient à la cour pour s’occuper des enfants, qui la connaissaient bien et l’appréciaient. Henri, d’habitude bouillant, avait les yeux noyés de larmes. Diane l’apercevant ainsi, sortit de la foule et lui dit des mots réconfortants. François 1er de retour en France, remonte le pays. À son arrivée à Rouen, le Grand Sénéchal lui remet les clés de la ville. Diane, pour accueillir le roi, avait changé les habitudes. Elle présenta au roi une nuée de demoiselles d’honneur vêtues de tuniques grecques. Satisfait, le roi décida de s’arrêter à Anet. Lors de son séjour, Diane fut alors très présente auprès de lui. Conquis par la droiture, l’intelligence et la culture de Diane, le roi lui offrit une nouvelle place à la cour, celle de dame d’honneur de la mère Louise de Savoie. Lors des fêtes qui eurent lieu à l’occasion de l’entrée de la nouvelle reine dans Paris et du mariage du roi et du retour des princes, les princes participaient à leur premier tournoi. Ils devaient choisir une dame pour laquelle ils livreraient bataille. C’est ainsi qu’Henri s’arrêta devant Diane et la choisit à la surprise générale. Diane y vit une reconnaissance de la part du prince pour le réconfort qu’elle lui avait apporté avant sa captivité. Les princes gagnèrent le tournoi. Puis il y eut l’élection de la "belle parmi les belles": la reine Eléonore, la maîtresse du roi Anne de Pisseleu et Diane de Poitiers. Le résultat des votes: égalité entre Anne de Pisseleu et Diane de Poitiers. Elle a le nom d'une déesse et elle en porta le flambeau à ravir.
"Elle est Dame de beauté, attisant la jalousie de bien d'autres femmes et notamment celle d'Anne de Pisseleu, la favorite de François Ier et bien sûr celle de Catherine de Médicis, la Florentine. Elle fut tout pour le roi Henri II: une mère, une perceptrice, une amie sincère mais surtout une amante passionnée". La maîtresse du roi fut particulièrement vexée et en voulut à vie à Diane, fit tout pour l’anéantir. La rancune féminine fut très tenace. Louis de Brézé s’éteignit à soixante-huit ans en juillet 1531. Diane commanda au sculpteur Goujon une tombe monumentale. Dix-sept ans de vie commune heureuse. Diane ne porterait plus que du noir agrémenté de touches blanches. À ses armoiries, elle rajouta le symbole d’une veuve, une torche tournée vers le bas, d’où sa devise. "Celui qui m’enflamme a le pouvoir de m’éteindre." Pourquoi allait-elle s’habiller ainsi tout le restant de sa vie ? À trente et un ans, elle affichait une parfaite assurance, sa condition de veuve lui laissait une liberté exceptionnelle pour une personne de son sexe à l’époque. Le secret de son charme. Son hygiène de vie, elle se lavait à l’eau claire, prenait par tout temps un bain d’eau glacée, pas de cosmétiques, un bouillon, trois heures de cheval le matin à vive allure, une collation à midi, règlement de ses affaires des domaines, les audiences, dÎner à dix-huit heures et au lit. Pas de soleil, une peau toujours blanche, vêtue de soie, deux boucles de cheveux s’échappaient d’une résille en fils de soie noirs parsemés de perles, elle attachait à ses épaules des rangs de perles se croisant sur un corsage de velours noir pourvu d’un profond décolleté, pierres précieuses à sa taille. C’est elle qui dicta la mode de son temps. Certains biographes ont admis que Diane fut la maîtresse de deux rois, François 1er et Henri II, mais ce n’est que pure fantaisie. Diane dut faire face à l’agressivité et la haine de la maitresse du roi. Anne de Pisseleu se rendait compte que le roi appréciait beaucoup Diane, elle encouragea un groupe de diffamateurs afin de diffuser des épigrammes calomnieuses. Le plus célèbre fut un poète champenois Jean Voulté qui publia trois épigrammes injurieuses "contre la Poitiers, vieillarde de la Cour." Ces poèmes étaient rédigés en latin mais les traductions ne tardèrent pas à paraître. Il y avait ainsi deux camps. Celui de la maîtresse du roi avec les profiteurs et celui de Diane avec les gens qui l’appréciaient sincèrement. Diane sentit vraiment le danger, elle était devenue une proie. C’est à ce moment que le prince Henri se chargea de la défendre et devant la cour entière, il réitéra son serment de dévotion à Diane. Diane et Henri défendait l’Eglise Catholique. Ainsi commençait l’une des liaisons royales les plus constantes et les plus inattendues de l’Histoire de France. Henri se mit à rayonner de bonheur grâce à la présence constante de Diane à ses côtés. Diane de Poitiers, certes, tient son pouvoir de l'amour que lui porte le roi Henri II, mais elle n'est pas une "prêtresse du plaisir". Elle personnifie pour des générations la beauté inaltérable et la longévité de l'amour, et elle réussit avec maîtrise à conserver sa dignité. Un jeune roi qui pourrait être son fils lui dédie sa vie, lui écrit des lettres enflammées, veux tout ce qu'elle veut, la traite en plus que Rennes. Elle n'éprouve ni vertige, ni enivrement, ni même joie frivole. Aucune lettre, et elle a pourtant beaucoup écrit, ne livre son cœur. Faut-il y voir de l'héroïsme ? Une carence des sources historiques ? Ou tout simplement prudence et respect des conventions ? Dans le peloton de tête des maîtresses royales, Diane de Poitiers invente un modèle de décence et de respectabilité. Elle n'est pas une femme légère comme le diront ses ennemis, mais Sénéchale de Normandie, duchesse de Valentinois, l'héritière d'une très vieille noble famille.
"Il faut aussi rappeler que Diane est un cas unique de préservation quasi maniaque de la beauté féminine. Son hygiène de vie est très en avance sur son époque. Elle modère son appétit, car elle a tendance à prendre des formes comme la plupart de ses contemporaines, dort beaucoup, ne se lave qu’à l’eau froide et l’on parlera longtemps du "bain de Diane" à Chenonceau". Diane découvrit avec Henri le plaisir que procure un amant adolescent, elle lui transmit toutes ses connaissances acquises au côté du parfait homme du monde qu’était Louis de Brézé. Diane ne calcula pas sa fortune, elle ne chercha pas l’amour d’Henri, mais elle fit tout ce qui était en son pouvoir pour ne pas le laisser s’éteindre, elle le retint par la puissance de son esprit et par son intelligence. En revanche, elle devait vivre au sein d’un ménage à trois: le roi, la reine et la maîtresse, comme il était de coutume. Diane et Catherine devaient se "serrer les coudes." L’une implorerait le roi, l’autre s’occuperait du dauphin. Elle prit même Catherine à part, lui parla avec douceur, lui expliqua l’art de faire l’amour. Certains soirs, Diane envoyait Henri chez son épouse. Finalement, en janvier 1544, le miracle se produisit, grâce aux pilules des médecins ou aux conseils de Diane, Catherine donnait naissance à un petit garçon, le futur François II. Henri offrit à Diane une somme d'argent pour la remercier de son assistance auprès de la dauphine Catherine. Diane avait su se rendre utile, une fois de plus. Fin mars 1547, François I er rmourut, Henri II avait vingt-huit ans, Diane, quarante-sept. La révolution dans le palais eut lieu. Anne de Montmorency fut rappelé et nommé à la tête du Conseil privé. Henri réclama les joyaux du trésor royal et les offrit à Diane, elle recevait en plus la clé de la chambre forte. Il s’empara également de la maison que la maîtresse de François 1er Anne de Pisseleu détenait et en fit cadeau à Diane en reconnaissance de sa passion. Diane s’intéressait de près au gouvernement, désirait comprendre le fonctionnement des finances du royaume, à la confiscation des biens. Pour la remercier et lui prouver son amour, Henri II lui offrit le plus beau château de la Loire, Chenonceau en 1550. Le Culte de Diane était en marche. Partout, Henri II fit dessiner les attributs de Diane. Lors des fêtes données en l’honneur du roi à Lyon en septembre 1548, tout fut de couleur noire et blanche. Les uniformes des soldats, les rubans, les tuniques des amazones qui défilaient, les tapis des chevaux. Alors, c’est au cours de ces cérémonies que Diane devint Duchesse de Valentinois. Elle parvenait ainsi à la plus haute dignité à la cour du roi. Le temps passé à Anet fut riche pour Henri et Diane. Des heures à cheval de bon matin, des parties de chasse trépidantes, de magnifiques banquets clôturaient les soirées. Diane fit construire un jeu de paume dans son domaine, Henri étant un fervent amateur de ce jeu. Henri fit faire des portraits de sa favorite. C’est de cette époque là que la tradition des portraits au bain est remise à l’honneur. Diane conserva sa beauté grâce à son bon sens. Plus tard, Diane s’occupa d’Anet et de Chenonceau en introduisant des plantes nouvelles dans les jardins, jusqu’à ce que le pape fasse appel à elle pour convaincre le roi, qu’il fallait conclure la paix avec l’Espagne.
"Confiante dans la nature, elle se méfie des fards et autres onguents qui pourraient altérer sa peau blanche. Et par discipline, cette excellente cavalière, toujours levée tôt, monte à cheval tous les matins. Son seul ennemi est l’âge et elle l’affronte avec autant d’intelligence que de soins". Une trêve avec l’Espagne fut décrétée, mais les Guise appelaient au combat. Henri, Diane et Montmorency formaient un triumvirat contre les Guise. Tous les trois aspiraient à la paix. Plusieurs mariages eurent lieu entre 1558 et 1559, avec de grandes fêtes où le roi participerait à des joutes. Le troisième jour des joutes survint l’accident du roi. Le fragment avait pénétré l’œil droit jusque dans le crâne pour ressortir par la tempe à la hauteur de l’oreille. Un autre éclat avait transpercé la gorge. Diane voulu enjamber les palissades, mais n’y réussissait pas. C’est la première fois que Diane se sentit totalement impuissante. Elle regagna sa maison dans les environs. Diane de Poitiers avait privé Catherine de son mari au su et au vu de tout le monde. À l’arrivée du courrier envoyé par la reine, elle rendit les bijoux de la couronne accompagnés d’un inventaire méticuleux. François II ajoutait à sa demande le bannissement de Diane de la Cour ainsi que celle de sa fille Françoise et son époux. Lors des funérailles, n’ayant pas reçu d’invitations, elle regarda le cortège de l’une de ses fenêtres. L’effigie du roi ne portait pas le blanc et noir, pas de croissants de lune, le chiffre HD n’apparaissait pas sur le harnais du cheval du roi. Diane ne fut pas arrêtée, grâce aux alliés de grandes familles qu’elle s’était fait. La reine ne pouvait pas se mettre à dos tout le monde, elle la bannit au château d’Anet, mais soucieuse de ménager ses alliés, la reine lui offrit Chaumont-sur-Loire en échange de Chenonceau. À l’aube de ses soixante ans, Diane était encore une belle femme, jouissant d’une bonne condition physique, malgré un accident de cheval qui lui fractura la jambe, elle venait d’avoir soixante-quatre ans. Deux ans plus tard, après une brève et grave maladie, elle s’éteignit le 25 avril 1566 dans son château d’Anet. Elle avait réparti son immense fortune entre ses deux filles et assura des legs à un certain nombre de couvents. Elle fut enterrée dans la chapelle funéraire qu’elle avait fait construire près du château. Les révolutionnaires français, en 1795, ouvrirent le tombeau et ceux de deux de ses petites-filles inhumées auprès d'elle, et jetèrent ses restes dans la fosse commune. En 2008, les restes de la favorite furent exhumés. L’autopsie révèla beaucoup plus de concentration d’or dans ses restes qu’à la normale. Il n’y avait pas de raison puisqu’elle n’était pas la reine et ne portait pas de couronne. Les scientifiques déduisèrent que Diane, voulant rester jeune durant toute sa vie, avait absorbé de l’or potable chaque jour, tous les matins, afin de garder sa beauté. Cette quantité d’or l’aurait empoisonné petit à petit tous les jours et serait la cause de la fracture de sa jambe au cours de la chute de cheval survenue en 1565 et cela aurait entraîné sa mort. Le 29 mai 2010, les restes de Diane de Poitiers inaugurent à nouveau la chapelle du château d'Anet. Dans l'histoire des favorites royales, Diane de Poitiers occupe une place très singulière. De vingt ans l'aînée du roi, elle l'a accompagnée de sa naissance jusqu'à sa mort, occupant successivement tous les rôles: éducatrice, amoureuse inaccessible, maîtresse irrésistible et sensuelle, amie très fidèle, conseillère politique, et muse inspiratrice. Elle mérite le titre de "reine des favorites." "Celui qui m'enflamme à le pouvoir de m'éteindre."
"Nul plat venu d'ailleurs, irriguer ses veines avec ses fruits". Femme à l’intelligence intuitive et toujours bonne conseillère parce qu’érudite, amoureuse des arts et de la littérature, au goût sûr et dont le château d’Anet serait le symbole, ou créature dure et méchante, altière voire cynique qui aurait abusé de son second royal amant, le fils du premier, Henri II, avant qu’il ne devienne roi, puis lorsqu’il fut à la tête de la France, le tout pour s’enrichir, amasser, acquérir terres et châteaux, et principalement sur le dos des protestants qu’elle aurait haïs et qu’elle aurait dénoncés à la justice pour en obtenir les biens. Femme envoûtante par son charme, sa beauté et son parler ou sorcière invétérée qui utilisait autant la magie pour conserver sa jeunesse que pour ensorceler ses amants, notamment Henri II qui, selon les dires de plusieurs historiens, n’aurait jamais regardé une autre femme qu’elle durant toute sa vie d’homme, malgré une différence d’âge de près de vingt ans. Enfin, cette fin longue et silencieuse d’une favorite déchue après la mort d’Henri II, chassée comme une malpropre par sa rivale Catherine de Médicis, l’épouse trompée qui pouvait enfin se venger. Un calvaire qui aurait duré sept ans. Oui, tout a été dit sur elle, et la plupart de ces affirmations sont fausses ou erronées. De la vie de Diane de Poitiers avant le procès de son père nous ne savons rien ou presque, sinon qu’elle avait grandi à la cour dans l’entourage de Claude de France. À quatorze ans, elle épousa un homme plus âgé qu’elle de trente-cinq ans et lui donna deux filles. Elle ne fut jamais la maîtresse de François Ier pour sauver la tête de Jean de Poitiers, ni après, malgré les dires des historiens protestants de la fin du XVIe siècle qui répandirent cette légende. Elle ne fut pas non plus du voyage lorsque Henri partit en 1526 prendre la place de son père en prison, avec son frère. L’enfant qui n’avait pas six ans n’en tomba donc pas fou amoureux ! Mais elle devint sa maîtresse, effectivement, vers 1538, six ans après avoir enterré son époux à Rouen. Jamais les rivalités entre elle et Anne de Pisseleu, maîtresse de François Ier, que tant d’historiens colportent encore n’ont eu les résonances politiques qu’on leur prête. Jamais elle ne gouverna la France tant sous François Ier que sous Henri II, quoi qu’en disent d’autres. Elle ne fut jamais au Conseil et n’eut à la cour pour emploi que celui de gouvernante des enfants du roi, une charge qu’elle exerçait avec le soutien du seigneur d’Humières et de son épouse. Jamais elle ne servit de modèle nu aux artistes de son temps et les Dianes d’Anet ne sont pas son portrait. Le bronze est une création de Cellini qui représentait la nymphe de Fontainebleau et qui devait décorer la porte Dorée. Elle ne plut pas à François Ier. Henri II la donna plus tard à Diane qui la plaça à l’entrée de son château. Jean Goujon en reprit le motif pour en faire la sculpture. Enfin, outre qu’elle ne fut jamais sorcière et que, si elle prit soin d’elle, elle n’inventa pas pour autant l’hydrothérapie comme on l’affirme depuis le XIXe siècle, elle ne fut pas non plus délaissée, comme on le dit partout, à la mort d’Henri II en 1559. Si elle quitta la cour et ses emplois, elle garda des liens étroits avec ceux qui l’avaient entourée : le connétable Anne de Montmorency et les ducs de Guise et de Bourbon, soit les personnages les plus importants du royaume. Enfin, elle ne vécut pas recluse dans son château puisqu’elle faisait de fréquents séjours à Paris. Elle décéda à soixante-sept ans, peut-être après une mauvaise chute de cheval à Orléans. Elle ne fut pas inhumée auprès de son époux, mais dans la chapelle d’Anet, qui fut effectivement le lieu de ses amours avec le roi Henri. Un tombeau qui fut pillé sous la Révolution mais qui fut en partie sauvé et reconstitué depuis, là où il avait été souhaité.
Bibliographie et références:
- Françoise Bardon, "Diane de Poitiers et le mythe de Diane"
- Édouard Bourciez, "Les Mœurs polies et la littérature de cour sous Henri II"
- Monique Chatenet, "La cour de France au XVI ème siècle"
- Ivan Cloulas, "Diane de Poitiers"
- Nathalie Grande, "Diane de Poitiers"
- Didier Le Fur, "Diane de Poitiers"
- Jean Hippolyte Mariéjol, "Catherine de Médicis"
- Olivier Pot, "Le mythe de Diane chez Du Bellay"
- Jean-François Solnont, "Henri II et Diane de Poitiers"
- Patricia Z. Thompson, "De nouveaux aperçus sur la vie de Diane de Poitiers"
- Alice Tacaille, "Un curieux hommage musical à Diane de Poitiers"
- Éliane Viennot, "Diane parmi les figures du pouvoir féminin"
- Henri Zerner, "Diane de Poitiers, maîtresse de son image"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Charlotte était blonde comme les blés, ardente et vive comme un feu crépitant. Elle était une de ces idéalistes sensibles qui veulent faire le bonheur de celles qu'elle aime, parce que c'est aussi un peu le leur, et qui n'y arrivent pas. Finalement, c'est l'autre qui ne leur pardonne pas : la plus amère déception d'une vie. Juliette avait la maladresse des grandes passionnées qui ne savent pas mesurer les plaisirs qu'elles accordent parce qu'elles pensent davantage à leur propre jouissance. Trop lourd de conserver secrète une vie clandestine. Et ce souterrain creusé en elle n'avait pas fait qu'exténuer son corps devenu inabitable. Il lui avait dévasté l'âme. Elle n'était plus qu'un labyrinthe troué d'alvéoles. Elle aurait tant voulu pouvoir parler d'elle. De sa vie. De sa seconde vie. Charlotte qui au contraire aspirait toujours à révéler ce qu'il lui plaisait, ne voulait plus entendre de dissimulation. Et sauf à ces instants involontaires fléchissements où Juliette essayait de retrouver la mélancolique cadence de l'amour, le corps de Charlotte était maintenant découpé en une seule silhouette, cernée toute entière par des traces ensanglantées, qui pour suivre le contour du plaisir, avait abandonné les lignes factices et pures d'autrefois, là où c'était l'anatomie qui se trompait en faisant des détours inutiles. Sa passion existait, et elle existait par sa faute. Il était aussi puéril de souhaiter le contraire que d'espérer au cours d'un examen disparaître sous terre parce que l'on ne peut pas répondre.Tout au long de leurs nuits ensemble, elles se languirent sans dire un mot. Une lourde chaleur estivale s'était poséee sur elles. Durant huit ou dix jours, elles ressuscitèrent cet amour. Un soir sur deux ou sur trois, la jeune femme disparaissait. Son amante ne lui posa pas de question. Elle était douce-amère, plaisante et un peu ingrate. Les sentiments dont on parle n'ont jamais l'épaisseur qu'ils avaient dans le silence. Et le temps qui s'écoule entre l'évènement et le récit leur prête tous les reflets, toutes les réfractations du souvenir. Ce bonheur d'autrefois n'est-il pas chargé déjà de l'amour qu'il annonce et précède ? N'est-il pas affligé déjà de sa fin qu'il annonce et précède ? N'est-il pas affligé déjà de sa fin qu'il pressent ? Pour ne mentir jamais, il faudrait vivre seulement. Mais les projets secrets, tous les desseins du cœur, ses souvenirs étouffés, tout ce qu'il attend sans le dire brisent déjà cette simplicité impossible. Laissons donc aux mots leur part inévitable d'imposture et d'ambiguÏté. La métamorphose fut délectable. Les souvenirs très précis de leur dernière étreinte la cambrèrent d'une délicieuse honte et courut en petits frissons dans son dos. Une bouffée d'orgueil l'obligea soudain à sourire et à respirer très vite. La première fois, c'est la promesse d'une longue série d'autres fois, mais c'est aussi le deuil de quelque chose qui n'arrivera plus. Il ne peut pas y avoir hélas plusieurs premières fois. Charlotte prit sur le lit une robe dos-nu, très échancrée sur les reins, le serre-taille assorti, les bracelets en cuir et le corsage, croisé devant et noué derrière pouvant ainsi suivre la ligne plus ou moins fine du buste, selon qu'on avait plus ou moins serré le corset. Juliette l'avait beaucoup serré. Sa robe était de soie noire. Sa Maîtresse lui demanda de la relever. À deux mains, elle releva la soie légère et le linon qui la doublait découvrit un ventre doré, des cuisses hâlées, et un triangle glabre clos. Juliette y porta la main et le fouilla lentement, de l'autre main faisant saillir la pointe d'un sein. Charlotte voyait son visage ironique mais attentif, ses yeux cruels qui guettaient la bouche entrouverte et le cou renversé que serrait le collier de cuir. Elle se sentait ainsi en danger constant. Lorsque Juliette l'avertit qu'elle désirait la fouetter, Charlotte se déshabilla, ne conservant que l'étroit corset et ses bracelets. Juliette lui attacha les mains au-dessus de la tête, avec la chaîne qui passait dans l'anneau fixé au plafond et tira pour la raccourcir. La chaîne cliquetait dans l'anneau, et se tendit si bien que la jeune femme pouvait seulement se tenir debout. Quand elle fut ainsi liée, sa Maîtresse l'embrassa, lui dit qu'elle l'aimait, et la fouetta alors sans ménagement. Un touble mélangé de honte, de volupté, de rébellion et d'impuissance la saisit à la fois. Il y eut une plainte, un sursaut de poitrine. Elle soupira, serra les dents, regardant intensément Juliette, alors animée du désir irrésistible de vouloir la dépecer, puis renversa la tête et attendit. Une longue plainte jaillit des lèvres serrées, finit en un cri aigu. Endolorie et horrifiée, elle ne savait comment remercier Juliette de ce qu'elle venait de faire pour elle, mais elle était heureuse de lui avoir fait plaisir. En fermant les yeux, elle réussit à endormir toute pensée de révolte, alors que sa Maîtresse avait su rectifier d'un trait hardi les écarts de sa nature, suppléer aux défaillances de la chair, en anoblissant pour toute une partie de son corps.
Et bientôt, Charlotte serait tondue comme un rat, sans cheveux, sa toison de ventre rasée de près, et elle serait violée à l'endroit même où elle aimait jouir et où son inconduite la traînait chaque jour davantage : l'orifice de ses reins, largement usité. D'inquiétudes morales, elle n'en avait guère. Comment peut-on éprouver honte et culpabilité, et en même temps juger avec cette superbe assurance ? Un grand soleil l'innonda. Ce qu'est l'amour d'abord, c'est une complicité. Une complicité et un secret. Parler d'un amour, c'est peut-être déjà le trahir. L'amour ne se passe qu'entre deux êtres. Tout ce qu'on y introduit d'étranger lui fait perdre de sa force et de sa pureté, le menace de mort. Lorsque Charlotte tourna la tête vers Juliette, alertée par le bruit d'une cascade qu'elle avait, à sa grande confusion, du mal à maîtriser et à diriger, il y avait sur son visage, non pas cette attention pointue et intimidée que sa Maîtresse attendait, ce guet presque animal, regard aminci, sourcils bas, lippe close et frémissante, mais une gravité douce, comme si soudain elle avait eu la pudeur de ses exigences, et honte qu'on les satisfît. Qui aurait résisté à sa bouche humide et entrouverte, à ses lèvres gonflées, à son cou enserré par le collier, et à ses yeux plus grands et plus clairs, et qui ne fuyaient pas. Elle la regarda se débattre, si vainement, elle écouta ses gémissement devenir des cris. Le corset qui la tenait droite, les chaînes qui la tenaient soumise, le silence, son refuge y étaient peut-être pour quelque chose. À force d'être fouettée, une affreuse satiété de la douleur dût la plonger dans un état proche du sommeil ou du somnambulisme. Le spectacle aussi et la conscience de son propre corps. Mais au contraire, on voyait sur son visage la sérénité et le calme intérieur qu'on devine aux yeux des recluses. Elle perdit le compte des supplices, de ses cris, que la voûte étouffait. Charlotte oscillait de douleur. Mains libres, elle aurait tenté de braver les assauts de Juliette, elle aurait osé dérisoirement s'interposer entre ses reins et le fouet, qui la transperçait. Chaque cinglement amenait un sursaut, une contraction de ses muscles fessiers, mais peu à peu, une douce chaleur irradia sa croupe, se propageant à son vagin. Une torsion des cuisses et de ses hanches donnait au corps un balancement lascif. De la bouche de la suppliciée sortirent de longs soupirs, entrecoupés de sanglots. Juliette, excitée, commença à frapper plus fort par le travers et les gémissements furent plus profonds. Lorsqu'elle entendit un sifflement sec, Charlotte ressentit une atroce brûlure sur les cuisses et hurla. Elle la flagella à toute volée sans attendre qu'elle se tût, et recommença cinq fois, en prenant soin de cingler chaque fois, ou plus haut ou plus bas que la fois précédente, pour que les traces fussent quadrillées. Charlotte crispa ses poignets dans les liens qui lui déchiraient la chair, le sang monta à sa tête. Alors Juliette s'approchât de Charlotte et lui caressa le visage, lui donnant de longs baisers qui grisèrent la soumise éplorée, puis elle lui ordonna de se retourner et recommença, frappant plus fort, les fines lanières de cuir lacérèrent l'auréole de ses seins. Le dénouement était là, quand elle ne l'attendait plus, en admettant, se disait-elle, que ce fut bien le dénouement. Charlotte laissa couler quelques larmes.
Les yeux révulsés, la gorge sèche, comprenant qu'elle n'avait aucun recours à attendre de personne, Charlotte s'était résignée à subir le sort que lui avait fixé sa Maîtresse et elle s'apercevrait bientôt que Juliette lui infligerait ce plaisir qu'elle adorait mais qui la comblait de honte. Si la vérité de ce qu'on dit, c'est ce qu'on fait, on peut aussi bien renoncer à parler. L'amour le plus banal et le plus médiocre est un peu plus compliqué que la physique la plus ardue. C'est qu'il relève d'un autre ordre où les corps et l'esprit dansent les plus étranges ballets et dont la nécessité est toute faite d'imprévu. Qui pourrait deviner dans le premier sourire et dans les premiers mots adressés par une femme à une autre femme ce qu'elle sera ensuite pour elle ? Il sembla à Charlotte que Juliette l'acceuillait sans défaveur. Elle sut alors que la position de sa Maîtresse était plus difficile que la sienne, car on ne s'improvise pas meneuse de jeux érotiques, violeuse de tabous, dénonciatrice de routine. Sa résistance l'eût peut-être agaçé, ou déçu, mais réconforté. Elle avait obéi, et elle se sentait soudain dépassée par l'idée que le geste était un geste d'amour pour un bourreau étrange auquel on s'efforce de plaire. Alors Juliette arrêta de la flageller. Elle ne la détacha pas de ses liens, mais la laissa ainsi exposée, le reste de la soirée, deux longues heures, cuisses écartées et toujours enchaînée. Elle ne cessa de souhaiter refermer ses jambes. Penchée sur le ventre offert de sa soumise, Juliette posa ses lèvres frémissantes sur le sexe humide et ardent, la faisant sombrer dans une indicible félicité, tandis que de sa bouche s'échappait la plainte d'amour, des gémissements étouffés de la chair humide et palpitante, elle céda à la jouissance. Juliette dut maintenir ses hanches à deux mains, tant les sursauts du spasme furent violents et ininterrompus. Elle se consuma. Sans doute, ce ne fut pas là seulement la sensation du plaisir mais la réalité même. S'approchant d'elle, Juliette tenait à la main une bougie allumée. Lentement, le bougeoir doré s'inclina sur sa peau, la cire brûlante perla ses seins en cloques blanchâtres et incandescentes. Son martyre devint délicieux. Le fantasme d'être brûler vive augmenta son excitation. Elle perdit la notion du temps et de la douleur. Elle aimait l'idée du supplice, lorsqu'elle le subissait elle aurait trahi le lien qui l'unissait à Juliette pour y échapper, quand il était terminé elle était heureuse de l'avoir subi d'autant plus épanouie qu'il avait été plus long et plus cruel. Sa Maîtresse ne s'était pas trompée à l'acquiescement ni à sa révolte, et savait parfaitement que son merci n'était pas dérisoire. Bien qu'elle s'en répugne, l'idée de la dépecer avec le fouet jusqu'au sang, lui traversa la tête mais Charlotte ne le méritait pas. Elle aurait pris trop de plaisir à jouir ainsi. Ne se lassait-elle pas de sentir le satin de ses caresses, de haut en bas et de bas en haut. Ses forces venaient soudainement de l'abandonner. Sa bouche s'ouvrait mais n'émettait aucun son audible. Incapable d'opposer la moindre résistance, elle était prête à se laisser emporter. La pression avait été telle ces dernières semaines qu'elle ressentit cette intrusion comme une délivrance. Derrière les volets clos, les berges aveuglantes de la Seine en étaient toutes éclaboussées et, un instant, elle se dit qu'elle aimait Juliette et qu'elle allait se jeter dans ses bras et que le monde serait alors merveilleux pour toujours.
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Au crépuscule, le long du rivage, se déroulent quelques secrets de ce charme insulaire : le chant des oiseaux, les couleurs naïves des coques des voiliers et la forte odeur de l'océan qui vous prend à la gorge. Et à Donnant, le décor peut changer totalement : baraté par la houle et le vent furieux, le brai en fusion au pied des noirs fantômes se couvre alors d'énormes balles d'écume. C'est le paradis au goût iodé cher à Arletty et à Monet. Et pendant des mois de suite, sur cette plage sauvage que j'avais tant désiré parce que je ne l'imaginais que battue par la tempête et perdue dans les brumes, le beau temps avait été si éclatant avec les mêmes rayons de soleils, comme un signe d'été, que ce fut la mémoire à naître d'un sourire éternel. Du premier instant, son visage m'a fasciné. Ses yeux tout d'abord, assortis à sa robe quoique d'un ton plus soutenu, entre pervenche et lilas, avec cette nuance de myopie et de fragilité commune aux iris clairs. Et surtout son regard. Je hais les yeux qui vous laissent à leur seuil. Les yeux de Charlotte vous accueillent sans mesquinerie. Ils ne racolent pas, mais ils vous permettent d'entrer. Je suis entrée dans les yeux de Charlotte. Sa bouche fine et pourtant pleine, aux commissures un peu relevées par le sourire me disait des mots que je reconnaissais. Deux ans déjà et je continue de m'interroger sur les mobiles qui entretiennent cette sorte d'amitié amoureuse, comment appeler autrement nos tête-à-tête ? Il me semble qu'en aimant d'amour, on n'aime quelqu'un d'autre et même simplement en faisant l'amour. Pour employer le vocabulaire usuel: on se donne. De nature plus narcissique, l'amitié tolère l'égotisme, elle l'encourage. Le climat tempéré de l'amitié favorise l'éclosion du beau sentiment dont chacun renvoie à l'autre l'image délicieuse. Rien d'urticant, rien de vénéneux dans ce jardin. La fleur bleue n'a pas d'épines. Complaisante plus que toute autre, l'amitié amoureuse est un jeu de deux miroirs qui reproduisent à l'infini le meilleur profil de soi-même. Il s'agit d'un accord, dont les orages de la passion ne risquent pas de troubler l'harmonie et, surtout, d'un moyen de se contempler mieux que dans la solitude dont l'ombre portée obscurcit le jugement. Pour moi, tout est simple, puisque depuis longtemps les glaces sont déformantes, je chéris en Charlotte mon reflet véritable. Elle est mon seul témoin. Mais elle ? Je peux concevoir ce qu'elle trouve dans nos rapports. J'ignore ce qu'elle cherche. Qu'elle trouve un climat apaisant après les tumultes d'un mariage dont je sais par de brèves confidences qu'il fut, comme un feu de maquis, imprévu et dévastateur. Mais je connais assez les femmes pour savoir que celle-ci a terminé sa convalescence. Qu'elle ne refuse pas à son corps les plaisirs qu'il mérite. Dès lors que cherche-elle dans nos relations inachevées ? Charlotte n'a pas besoin de témoin, elle pour attester sa jeunesse, sa grâce, pour affirmer qu'elle est vivante. Elle m'ouvre ses bras parce que je tends les miens. Il est sept heures du soir chez moi, à Sauzon. Un feu s'emballe dans la cheminée. Il fait bon. Les glaçons fondent dans le whisky de malt. Charlotte cherche à se convaincre de ce que trop d'artifices nuisent à l'essentiel et qu'un certain degré de baroque ... Je l'écoute. La méridienne comporte un haut dossier enveloppant, tracé de telle sorte qu'il invite les corps à l'abandon. Charlotte est nichée dans cette coquille, chère à Madame de Récamier, une jambe repliée sous elle, le buste tourné vers moi pour me parler et cet effet de torsion évoque une danseuse immobilisée à l'instant de son plus grand déhanchement. La pose est belle et troublante. Sa robe, d'un coton souple, drape exactement la flexion du corps et l'accuse. Des soupirs, des pauses s'installent entre nos phrases. Charlotte, d'abord étonnée par ce changement de registre, rend silence pour silence et c'est un dialogue d'arrière-pensées qui s'échange à présent. Tout bascule sur un point d'orgue. Elle sourit, se penche, pose sa bouche sur la mienne et me dit: "Moi aussi, j'ai envie de toi". La voici allongée, gisante plutôt qu'abandonnée. La nudité la revêt d'une sorte de décence. Son visage est tel que je le connais: lisse et attentif. Sans doute les yeux grands ouverts sont-ils plus sombres qu'à l'ordinaire mais le regard reste net. Rien dans l'attitude de ce corps parfait n'indique le trouble. Irréprochablement nue et dénouée, Charlotte n'est pas provocante, elle ne va pas au-devant de la femme qui s'étend près d'elle mais aucun mouvement du moindre muscle ne trahit le recul. Ni offerte, ni réticente, elle n'est qu'attente, plus lointaine en fin de compte, sous la main qui se pose, plus abstraite qu'à certains instants de nos conversations amicales. Je guette un signe, l'amorce d'un mouvement de gêne pendant que je déchiffre lententement l'étendue de Charlotte, qui me laisse m'attarder en tous sens sur elle. Privés du bruit et du goût des mots, nous abordons en terre étrangère. Puis ses bras m'entourent et m'attirent et la proximité limite mon champ de vision au seul visage. Je n'y lis rien que je ne sache. En silence, nous continuons à nous parler. Voici qu'elle s'anime de mouvements amples et se tend à ma rencontre. Charlotte qui, dans un language de commencement du monde, prie et implore et qui va mourir et qui meurt. En reprenant ses esprits, elle a cru me dire : "Je t'aime". J'ai besoin de sa chaleur. Les solitudes hautaines ne m'attirent pas, ne m'attirent plus, l'amitié est moins un état passionnel qu'une indulgence patagée, attentive, une communauté réduite aux acquêts. Je veux que mes amis durent, non qu'ils flambent, le temps d'un coup de foudre. Nous partageons alors des émotions paisibles, sans jugements, ni d'inquisitions superflues. Aujourd'hui, je pense à tout ce que j'aime en toi et qui s'éclaire parfois, à ton insu, comme un beau front de mer. Parce que tu m'as fait, un instant, cette confiance, d'être pour moi, claire et transparente, je serai toujours là.
J'ai besoin de voyager et seule, une île bretonne me procure du réconfort. Par ce pays, j'entends le territoire avec lequel j'ai entretenu de longs rapports intimes, que j'ai physiquement découvert et moralement appris au cours de ma jeunesse. J'en ai tracé secrètement les limites pas à pas, dans les rochers et les genêts sauvages. On fait aisément le tour de Belle-Île, bénéficiant de la relation étrange et romantique avec l'océan à l'entour. Les peintres et les écrivains, qui s'y succédèrent, ont fait cette découverte enthousiasmante et propice à l'inspiration. Le jour n'en finit pas de se lever et le spectacle de l'aube réticente est exaltant. Le corps se détend et accueille la mer qui l'investit. Une harmonie nouvelle s'établit comme une sorte de bien-être mystique. La pluie, le soleil, la brume ont peut-être plus d'influence sur notre comportement amoureux que nous l'imaginons. il me semble que la nature a toujours émis des messages. Et le vent. Le vent qui soulève le sable du désert, des oasis du Hoggar, et les dépose sur les arbousiers du maquis corse. L'invisible, ses sarabandes, ses fêtes, ses débauches, ses orgies des sens, la fabuleuse orchestration qui s'y déroule sans qu'on y prête attention, quelle conscience nous reste-il de l'immensité de tout cela ? Un instrument d'observation inapproprié, un organe atrophié fossile d'une fonction perdue, l'amour. Lui seul nous fait pressentir l'invisible. Et la poésie des corps. Mais c'est encore l'amour qui la suscite, l'éclaire, module son chant et fait frémir ses incantations lumineusement obscures. Le désir le conjugue au plus-que-parfait. Chaque étape initiatique de notre existence, par des liens secrets, est en relation avec un amour qui épanouit ses virtualités. Parfois, quand l'inanité d'écrire me ravage, je ne reprends confiance qu'en m'agrippant à la certitude que ce que je recherche ne réside que dans le partage, et la seule chose qui m'importe est ce qui jette mon destin dans de vastes espaces, bien au-delà de moi-même. La grande distinction d'Arletty coiffée de son turban blanc. Trois années avaient passé depuis ce réveillon où j'avais fait connaissance de Charlotte. Cette rencontre m'avait placée dans une position qui avait le caractère d'une parenthèse. Elle appartenait à un monde irréel puisque aucun des maux de ce monde ne l'atteignait. Un univers trop parfait n'est pas fait pour une femme qui veut toujours se prouver quelque chose en modifiant le cadre de son existence. Le temps passait avec une lenteur inexorable. Il semblait enfermer Charlotte dans une perpétuité du bonheur. Il me fallait des drames, des souffrances, un théâtre d'émotions, des trahisons qui ne pouvaient nullement se développer sur ce terreau-là. Charlotte, insatisfaite comme on l'est lorsqu'on choisit le chemin de la perfection, avait trouvé en moi un dérivatif à sa passion d'aimer endurer. Aimer c'est souffrir mais c'est aussi vivre. Vivre avec Charlotte ? J'y songeais, je le souhaitais et je le redoutais. Je le souhaitais parce que le sentiment amoureux qui ne se double pas d'amitié n'est qu'un état intérimaire de peu de durée, que l'indispensable amitié se fonde sur le temps qui passe, sur une accumulation heureuse de situations partagées, de circonstances vécues en commun. Je le redoutais parce que j'ai déjà fait l'expérience de prendre des trains en marche. Pas besoin d'imagination pour prévoir ce qui, tôt ou tard, adviendra, il me suffit d'avoir un peu de mémoire. Me voici, soumettant Charlotte. Nous dégustions les charmes de cette situation nouvelle dans une profonde entente mutuelle. Je la fouettais avec application tout en réfrénant son masochisme. Je ne voulais pas casser ma poupée de porcelaine. Me manquait-il une certaine cruauté ? Voici Charlotte qui s'anime d'amples mouvements à la rencontre du cuir. Voici qu'ils se confondent et s'exaspèrent et que, de sa bouche captive, elle pousse un gémissement qui me déchire le cœur. L'insensée crie et m'invite plus intensément. Ils se perdent ensemble au comble d'une tempête dont je suis le vent. Les yeux clairs s'agrandissent et leur eau se trouble. Elle ne me voit plus, son regard s'accommode au-delà. L'un après l'autre, les traits du visage changent d'ordonnance, ils se recomposent en une géographie que je ne connais plus. Sur ses lèvres qui s'entrouvent, les miennes se posent, ma langue pénètre, cherche et investit. La bouche de Charlotte accepte et bientôt requiert. Les yeux immenses se ferment et je devine qu'ils se tournent en dedans sur un univers ignoré. Toutes les grâces du monde sont présentes, à cette époque, en ce lieu. Le crépuscule du matin rosit le ciel vers le levant, au dessus de la plage de Donnant, tandis qu'à l'horizon le soleil émerge des brumes basses de l'aube. Toutes les deux, nous sommes seules pour la dernière fois de notre vie.
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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La jeune femme flânait et badaudait langoureusement, à demi nue dans son appartement. Midi sonnait, le beau temps était si éclatant et si fixe que quand, indécemment elle ouvrit la fenêtre, elle découvrit un soleil aveuglant, bien indiscret. C'est à ce moment qu'inopinément, elle fut plongée dans une situation érotique, non par des frôlements ou des caresses, mais par un fantasme voyeuriste. Quand elle l'aperçut, assise près de la fenêtre, elle ne put distinguer les traits de son visage. Il était plongé dans l'ombre. Elle ne devait pas avoir plus de trente ans. La distance et le manque de lumière ne lui avaient pas permis de la contempler mais, toute à son délire amoureux et à ses désirs fous, elle lui octroya la physionomie de son tempérament vif, le regard allumé et enjoué qui allait avec son naturel déconcertant. La belle inconnue ne lui prêta aucune attention. Les hanches et les seins de cette étrangère étaient les siens, voilà tout. Elle distingua sa silhouette dénudée dans le clair obscur, en contre-jour derrière les rideaux. Ce n'était pas un songe inventé quand la réalité de ses amours la dégrisait, consternée qu'elle était d'être méconnue par les filles qu'elle fréquentait. Juliette existait. Pourquoi ne deviendrait-elle pas une Maîtresse qui aurait joui de la satisfaire, en visitant avec elle les vertiges les plus inavouables, les fièvres dangereuses qu'elle ignorait. En l'espace de quelques soirées, sans qu'elle sût exactement pourquoi, ce fut cette voisine inconnue qui fixa les désirs qui s'y attachaient. Désormais, elle la lancinait, agaçait ses fantasmes, sans qu'elle parvînt à se libérer de cette sournoise mais langoureuse obsession. Elle vivait ainsi avec Juliette un amour de serre. Cette audacieuse passion, pétrie de perfection, la soulageait le soir du mépris qu'elle éprouvait pour son mari. Charlotte n'apercevait pas clairement sa chambre car le point de vue était trop oblique, de plus elle n'allumait généralement que sa lampe de chevet pour chasser la nuit, lançant ainsi une lumière crue centrée sur sa nudité. Le rituel nocturne de cette femme qui semblait déguster sa solitude la touchait chaque nuit plus vivement. Un soir, Juliette dénoua ses cheveux, innondant ses épaules de sa chevelure blonde. Elle se promenait nue dans son appartement. Voir évoluer cette femme à l'abri des regards des hommes, affranchie de l'avilissant souci de plaire, la lui rendait irrésistible, lui restituant soudain l'humeur radieuse et frivole de son amie d'adolescence, dans les débuts de leur rencontre, ces candeurs saphiques qui les nimbaient d'innocence. Charlotte s'attarda sur la seule image où Juliette était resplendissante. Était-ce la grâce avec laquelle elle portait sur sa poitrine ce soir-là un collier de perles au ras du coup, partie de son corps qu'elle fétichisait peut-être plus que toute autre tant elle incarnait un absolu ? En tout cas, jamais son faux air de Jackie Kennedy n'avait rendue cette élégance si aérienne. Son attitude dégageait une manière d'insouciance. Quelque chose comme un certain bonheur. Son envie piaffante d'aimer cette étrangère conduisait Charlotte vers cette légèreté dangereuse où l'on cède à l'amour dès lors qu'il nous choisit, démangeant en nous le fatal tropisme de tous les plaisirs refoulés. Les soirées peuvent être extraordinaires, les nuits inoubliables, et pourtant elles aboutissent à des matins comme les autres. Elle détestait pourtant se retrouver avec quelqu'un dans ce réduit, devoir sourire et se faire battre. Et quoiqu'elle se dit cela doucement, elle se sentait toujours excitée, rien que de lui obéir. C'était une étrange folie de vouloir obéir à quelqu'un d'étranger, folie en l'occurrence d'autant plaisante, que le désir ne se projetait pas sur un homme, mais sur une femme, désemmaillotée de toute lingerie.
Mais dans quel monde vivait-elle ? Certainement pas dans un monde où les femmes lui laissent l'adresse avant de fuir. Tout avait surgi de cette apparition. Elle rendait enfin les vérités enfouies qu'elle recelait. Un autre monde allait en sourdre. Au fond, pourquoi ne pas s'inventer une histoire pour idéaliser sa vie ? Elle était la femme d'à côté, l'amour de jeunesse réapparu inopinément longtemps après, quand les dés sont jetés, l'une pour l'autre. La voix de Juliette la surprit. Pétrifiée, Charlotte eut besoin de lourds instants pour retrouver sa maîtrise quand elle lui dit bonjour un matin dans la rue. Alors qu'elle prononçait ces mots rituels, elle ne réprima son rire que pour prononcer en un merveilleux sourire ce que l'on dit toujours dans ces moments-là. "Je suis réellement enchantée", toute de blondeur ébouriffée. Elles parlèrent longtemps encore de tout et de rien. Puis subitement, Juliette la prit dans ses bras et lui caressa le visage tandis qu'elle la blottissait contre sa poitrine. Leurs bouches se rejoignirent et elles échangèrent un long baiser, de l'effleurement à la morsure, de la tendresse à la sauvagerie. Toutes les figures de l'amour s'inscrivirent dans cette étreinte. Elles avaient la mémoire de celles qui les avaient précédée. Quand leur bouche se quittèrent, elles n'étaient plus qu'un seul et unique souffle. Alors une sensation inédite les envahirent, la douce volupté de se laisser mener et emmener par celle qui la traiterait à l'égal d'un objet. En s'abandonnant sous la douce pression de ses doigts, Charlotte n'était plus qu'un corps sans âme. Elle était vaincue. Elle se soumettrait. Juliette décida de la conduire chez elle. Bientôt, avant même de la déshabiller, elle plaqua Charlotte sur la porte fermée de l'appartement. Depuis tant de mois qu'elle le désirait, elle s'abandonna sous la fougue de Juliette. Les corps devinrent un seul et un même continent. Juliette arracha furieusement les vêtements, investit plis et replis, courbes et cavités de son amante. Certains gestes, on ne peut les éviter lorsque la réclusion psychique devient une souffrance intolérable. Mais, cela, qui le sait car qui le voit ? Seuls savent ceux qui ont le regard intérieur. Question de lune, ou de soleil blanc. Charlotte était une ombre, un fantôme. Rien ne pouvait arrêter sa dévive mélancolique, sauf du côté de chez Swann.
Et le monde simple revenait à elles. À enchaîner ainsi les fragilités, on débouche sur une force. Leur empoignade s'était produite dans un tel chaos qu'elles en avaient oublié toute prudence. Leur étreinte fut si soudaine et si brutale que Charlotte ne songea même pas à réprimer ses cris. Et elle n'avait pas que sa bouche pour crier. Ses yeux acclamaient et imploraient. La chair déclinait alors sa véritable identité. Elles se connurent à leurs odeurs. Sueur, salive, sécrétions intimes se mêlaient. Juliette savait exactement ce qu'elle désirait en cet instant précis. Un geste juste, qui serait juste un geste, mais qui apparaîtrait comme une grâce, même dans de telles circonstances. Charlotte n'avait rien à dire. Demander aurait tout gâché, répondre tout autant. Tandis qu'elle ondulait encore sous les caresses tout en s'arc-boutant un peu plus, Juliette la conduisit dans sa chambre et l'attacha fermement sur son lit avec des cordes, dos et reins offerts. Elle se saisit d'un martinet à longues lanières en cuir et commença à la flageller avec une vigueur et un rythme qui arrachèrent des cris, mais pas de supplications. Elle s'offrait en se déployant comme une fleur sous la caresse infamante. Elle reçut sans broncher des coups qui cinglèrent ses fesses de longues estafilades. Juliette daigna lui accorder un répit à condition qu'elle accepte un peu plus tard la reprise de la cadence. Elle ne fut plus qu'un corps qui jouissait de ce qu'on lui imposait. Elle devenait une esclave à part entière qui assumait parfaitement avec fierté sa condition. Alors, Juliette la détacha et lui parla tendrement, la caressa avec douceur. Ses mains ne quittèrent plus ses hanches que pour mouler ses seins. Le corps à corps dura. Là où elles étaient, le temps se trouvait aboli. Toute à son ivresse, Charlotte, pas un seul instant, ne songea à étouffer ses cris. Fébrilement, au plus fort de leur duel, Juliette tenta de la bâillonner de ses doigts. Après un spasme, elle se mordit au sang. Sa gorge était pleine de cris et de soupirs réprimés. Elle se retourna enfin et lui sourit. Toute l'intensité de leur lien s'était réfugiée dans la puissance muette du regard. Charlotte se leva, prit une douche. Pour être allée si loin, elle ne pouvait que se sentir en confiance. Loin de toute fiction, "La Femme d'à côté" de François Truffaut était bel et bien entrée dans sa vie.
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Il faut bien avouer que ce n'était plus uniquement l'attrait des premiers instants, c'était une véritable vélléité d'aimer qui hésitait entre toutes, tant chacune était naturellement le substitut de l'autre. Et son plus grand chagrin n'était pas d'être abandonnée par celle qu'elle préférait, mais la somme de désillusion et de rêve qui flottait indistinctement. Elle errait dans son gynécée, d'autant plus voluptueusement que sur ces figures ondoyait un doux parfum iodé. La moindre allusion à ce coin de paradis entre terre et mer me devenait odieuse, mais mes souvenirs d'adolescente me revenaient avec bonheur. Le nom de Charlotte crié dans la mer à ma mémoire me faisait battre le cœur. L'une des vertus du temps calme est d'inviter le baigneur à s'éloigner du rivage, pour atteindre la distance où se produit un changement d'environnement sonore. On n'a guère conscience, au bord de ce tumulte plein de cris et de roulements de galets. Il faut nager et nager encore pour soudain, découvrir que le bruit diminue puis disparaît. Il faut que la clameur de la terre s'éteigne pour entendre bien mieux la présence de la mer, cette sonorité première. Maintenant, tandis que je progresse vers l'horizon, le frottement de l'eau et de l'air produit seulement un léger chuchotement de surface. Je nage et ma nage devient le sujet de toute chose, le seul phénomène tangible entre l'infini et moi. Je ne vois plusrien que ce casier de pêcheur signalé par un drapeu qui vacille, ou cet oiseau nageur qui plonge la tête et disparaît avant d'émerger un peu plus loin: c'est un cormoran. Je nage et je le regarde sans réflêchir; car la nage est l'unique occupation de mon être. Non comme performance sportive mais comme façon d'être à la surface des choses. Je progresse ainsi jusqu'à la la limite de la baie : ce point connu des bons nageurs où les trois arches des falaises se retrouvent dans un même alignement: porte d'Amont, porte d'Aval, et plus loin, Manne-Porte, la plus massive de toutes depuis Étretat. Par là-bas, en direction du Tilleul, la côte relève des beautés spectaculaires quand on s'y promène en bateau, longeant ces murailles verticales de cent mètres où les goélands accrochent leurs nids aux pics rocheux. Les criques se succèdent, avec leurs cascades, leurs oiseaux sauvages, leurs piscines naturelles qui forment le plus somptueux décor de toute la côte normande. Loin du rivage, il existe une autre façon d'être heureuse. Elle consiste à se retourner sur le dos pour interrompre tout mouvement, à écarter légèrement les jambes et les bras, tel Saint-Pierre crucifié, puis à se laisser reposer nue ainsi face au ciel. Dans un silence absolu, regard tourné vers l'azur où passe un nuage blanc, l'esprit se met à planer, saisi par une rêverie où tout paraît à la la fois très distant et très présent. Par instants, je baisse légèrement le crâne et j'enfonce les oreilles dans l'eau qui, soudain, me racontent des histoires éloignées. Ce bruit de la plage que je croyais éteint revient par l'intérieur de la mer. Ma tête immergée perçoit le léger roulis des vagues sur les galets, puis un moteur de bateau qui longe la côte à plusieurs centaines de mètres: ce ne sont plus les sons de l'air mais les bruits des profondeurs qui renforcent encore cette étrange sensation de "femme-poisson" ou de sirène, les yeux rivés au ciel et la conscience dans les profondeurs. Quand enfin, je nage vers la côte, je me sens comme un navire regagnant le port après un long voyage. Ce retour n'en finit pas. L'aspiration de la mer m'a emporté plus loin que je ne le voulais et c'est très lentement que les détails du rivage se reforment devant mes yeux. Étretat est là, juste devant moi. La falaise d'amont, la plus belle quand le soleil décline par la douceur de sa lumière bleutée, innondée d'un rose soufré sur lequel se reflétait alors la lumière verdâtre de ses yeux.
Il arrive parfois que comme sur les flots, une transparence azurée envahit son regard, et semble l'attrister, devant ces rivages qui se succèdent, et devant lesquelles se détache la silhouette de l'amante. Et la littérature de m'envahir de nouveau, avec cette immense aiguille de de roche blanche sous laquelle Maurice Leblanc imaginait qu'on avait enfouit le trésor des rois de France, accessible par un passage secret. La pluie, le soleil, la brume ont peut-être plus d'influence sur notre comportement amoureux que nous l'imaginons. il me semble que la nature a toujours émis des messages. Et le vent. Le vent qui soulève le sable du désert, des oasis du Hoggar, et les dépose sur les arbousiers du maquis corse. L'invisible, ses sarabandes, ses débauches, ses orgies des sens, la fabuleuse orchestration qui s'y déroule sans qu'on y prête attention, quelle conscience nous reste-il de l'immensité de tout cela ? Un instrument d'observation inapproprié, un organe atrophiéd'une fonction perdue, l'amour. Lui seul nous fait pressentir l'invisible. Et la poésie des corps. Mais c'est encore l'amour qui la suscite, l'éclaire, module son chant et fait frémir ses incantations lumineusement obscures. Le désir le conjugue au plus-que-parfait. Chaque étape initiatique de notre existence, par des liens secrets, est en relation avec un amour qui épanouit ses virtualités. Parfois, quand l'inanité d'écrire me ravage, je ne reprends confiance qu'en m'agrippant à la certitude que ce que je recherche ne réside que dans le partage, et la seule chose qui m'importe est ce qui jette mon destin dans de vastes espaces, bien au-delà de moi-même. La grande distinction d'Arletty coiffée de son turban blanc. Trois années avaient passé depuis ce réveillon où j'avais fait connaissance de Charlotte. Cette rencontre m'avait placée dans une position qui avait le caractère d'une parenthèse. Elle appartenait à un monde irréel puisque aucun des maux de ce monde ne l'atteignait. Un univers trop parfait n'est pas fait pour une femme qui veut toujours se prouver quelque chose en modifiant le cadre de son existence. Le temps passait avec une lenteur inexorable. Il semblait enfermer Charlotte dans une perpétuité du bonheur. Il me fallait des drames, des souffrances, un théâtre d'émotions, des trahisons qui ne pouvaient nullement se développer sur ce terreau-là. Charlotte, insatisfaite comme on l'est lorsqu'on choisit le chemin de la perfection, avait trouvé en moi un dérivatif à sa passion d'aimer endurer. Aimer c'est souffrir mais c'est aussi vivre. Vivre avec Charlotte ? J'y songeais, je le souhaitais et je le redoutais. Je le souhaitais parce que le sentiment amoureux qui ne se double pas d'amitié n'est qu'un état intérimaire de peu de durée, que l'indispensable amitié se fonde sur le temps qui passe, sur une accumulation heureuse de situations partagées, de circonstances vécues en commun. Je le redoutais parce que j'ai déjà fait l'expérience de prendre des trains en marche. Pas besoin d'imagination pour prévoir ce qui adviendra, il me suffit d'avoir un peu de mémoire. Me voici, soumettant Charlotte. Nous dégustions les charmes de cette situation nouvelle dans une profonde entente mutuelle. Je la fouettais avec application tout en réfrénant son masochisme. Je ne voulais pas casser ma poupée de porcelaine. Me manquait-il une certaine cruauté ? Voici Charlotte qui s'anime d'amples mouvements à la rencontre du cuir. Voici qu'ils se confondent et s'exaspèrent et que, de sa bouche captive, elle pousse un gémissement qui me déchire le cœur. L'insensée crie et m'invite plus intensément. Ils se perdent ensemble au comble d'une tempête dont je suis le vent. Les yeux clairs s'agrandissent et leur eau se trouble. Elle ne me voit plus, son regard s'accommode au-delà. L'un après l'autre, les traits du visage changent d'ordonnance, ils se recomposent en une géographie que je ne connais plus. Sur ses lèvres qui s'entrouvent, les miennes se posent, ma langue pénètre et investit. La bouche de Charlotte, bientôt requiert. Les yeux immenses se ferment et je devine qu'ils se tournent vers un monde ignoré. Mais derrière ce rivage de terre et de mer, se prolongent des histoires pleines de sous-entendus, où volent, en compagnie des oiseaux, des mémoires d'espoir.
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Quelques échos épars, d'un roman à l'autre, faisaient deviner la nature de leur relation amoureuse. Après l'instabilité passionnelle qu'avait toujours vécue Juliette, vint une consonnance sereine de cœurs et de corps, la sensation d'avoir l'éternité pour s'aimer. Avec Charlotte, ses journées coulaient doucement comme une poignée de sable qu'elle pouvait dérober à tout moment dans le sablier de la vie, pensait t-elle. Elle semblait non pas rajeunie, mais seulement à l'écart du temps. Aucune convalescence, fût-elle amoureuse, ne pouvait trouver meilleur climat. Elle installait alors son bonheur bourgeois dans le confort. Des coussins moelleux servaient de support à sa mélancolie. Partout où portaient ses yeux, ce n'était que des images de raffinement et de paix. Pourtant, son désordre intérieur ne rencontrait pas toujours l'harmonie. Sa passion date de ce jour-là, elle pourrait ajouter qu'il en est de même pour sa souffrance. Elle dépérissait à vue d'œil quand Charlotte n'était pas là. Elle avait la tête vide. Tout lui tombait des mains et elle passait des journées entières à penser à elle. Dans les premiers temps de leur rapprochement, elle éprouva des sentiments semblables à ceux de son amante. Dans l'enfance de leur amour, elle se laissait conduire, avec un doux plaisir, dans ses voies enfantines. Elle savait qu'elle se fortifierait et s'élèverait rapidement. Aussi elle eut une telle confiance qu'elle précipita les épreuves. Elle n'eut plus craint de la soumettre à tous ses désirs, d'autant plus qu'elle en serait plus humiliée et meurtrie. Charlotte ne pouvait, puisqu'elle l'aimait, qu'aimer avec joie, tout ce qui venait de Juliette. Tout à coup, elle la regarda avec une sorte d'épouvante. Ce qui s'était accompli dans cet être dont elle avait tant envie lui apparaissait effroyable. Ce corps fragile, ses craintes, ses imaginations, c'était tout le bonheur du monde à son usage personnel. Son passé et le sien lui faisaient peur. Mais ce qu'il y a de plus cruel dans les sentiments violents, c'est qu'on y aime ce qu'on aime pas. On y adore jusqu'aux défauts, jusqu'aux abominations, on s'y attache à ce qui fait de plus mal. Tout ce que Juliette détestait en Charlotte était sans prix pour elle. Et son seul bonheur, c'était le plaisir même, le sien, tous ces plaisirs du monde, camouflés la plupart du temps sous de fugaces désirs, des amours passagères, des illusions d'un moment. Elles avaient du mal à parler. Il y avait un silence entre elles, fait de leurs fautes et de leurs remords. L'éclatement et l'évidence des amours partagées, la simplicité qui jette les corps l'un vers les autres. Ce monde ambigu où les choses s'interprètent et où nous leur prêtons un sens qui est rarement la réalité, c'était l'insoutenable légèreté du bonheur où le temps et l'espace ne sont plus neutres dans l'amour et la soumission. Ils se chargent de nos espoirs et de nos attentes, et le monde entier se couvrent ainsi d'un réseau de signes qui lui donne un sens parfois absurde. Si tout était là, la vérité serait à la portée de tous, à la merci d'un miracle, mais on ne peut n'allumer que la moitié d'un soleil quand le feu est aux poudres. Qui n'a vu le monde changer, noircir ou fleurir parce qu'une main ne touche plus la vôtre ou que des lèvres vous caressent ? Mais on est où nous le sommes, on le fait de bonne foi. C'est tellement peu de choses que ce n'est rien, ou presque. Elle touchait là au sublime et c'est dans l'espoir d'une découverte précieuse, qu'elle désirait recevoir certaines sensations de nature à s'abandonner à l'amour, même si elle avait quelques scrupules à laisser son âme accueillir des sentiments qui pourraient l'envahir et seule, la pensée qu'elle allait succomber, la distrayait de sa mélancolie et Phèdre de répéter "qu'un prompt départ vous éloigne de tout". Juliette possédait au suprême degré ce don de la dérobade, qui faisait de chaque instant de la vie, des moments d'exception, autant de merveilles pour Charlotte.
Le vide s'en allait chaque jour, et la tache blafarde qui recouvrait le visage aimé, se dissipait peu à peu, comme la brume sur un étang solognot. Mon cœur me réveillait. Il ne me laissait aucun répit. Il me poussait sans cesse hors de ce bonheur. J'allais je ne sais où, en quête d'un visage qui passe, d'une aventure qui montre le bout de son nez. Parfois, pour rien. Mais on n'avoue jamais ces choses-là. Charlotte écoutait et tremblait de bonheur, puisque Juliette l'aimait, tremblait, consentante. Juliette le devina sans doute, car elle lui dit: "-C'est parce qu'il t'est plaisant d'accepter que je veux de toi ce à quoi il te sera impossible de consentir, même si d'avance tu l'acceptes et que tu t'imagines capable de te soumettre. Tu ne pourras pas ne pas te révolter. J'obtiendrai ta soumission malgré toi, non seulement pour l'incomparable satisfaction que moi ou d'autres y trouveront, mais pour que tu prennes conscience de ce qu'on fera de toi". Charlotte allait répondre qu'elle était son esclave, qu'elle porterait ses liens avec bonheur. Sa Maîtresse l'arrêta. "-Tu dois te taire et obéir". Juliette passa ses bras autour du cou de Charlotte. Elle l'enlaça à contrecœur tandis qu'elle posait la tête contre sa poitrine. Elle l'embrassa dans le cou et se serra contre elle. Glissant la main dans ses cheveux, elle posa ses lèvres timidement sur sa joue puis sur sa bouche, l'effleurant délicatement avant de l'embrasser de plus en plus passionnément. Involontairement, elle répondit à ses avances. Elle descendit lentement ses mains dans son dos, et la plaqua contre elle. Debout sur la terrasse, assourdies par le bruit des vagues, elles se laissèrent gagner par un désir grandissant. Charlotte s'écarta de Juliette, la prenant par la main, l'entraîna vers la chambre. Après avoir détesté sa cruauté, la méticulosité qu'elle employait pour la tourmenter, la lui rendait si chère, que la vie ne lui apparaissait plus comme ayant pour but la vérité, mais "Linsoutenable légèreté de l'être" de Kundera.
Cette sorte d'obligation d'avoir du plaisir lui semblait moins lourde, et à toutes ces pensées, Charlotte, méditativement, confrontait, pour décider ce qui devait dans son âme l'emportait, l'amour invisible derrière son voile, de Juliette, ou la perfection de sa cruauté. Si seulement, sa Maîtresse lui avait donné le plus petit prétexte à son inconduite. Mais elle ne trouvait rien à lui reprocher. Si sévère, si injuste, force est de constater qu'elle portait seule la responsavilité de sa faute. Mais le désir l'emporta et elle s'écarta d'elle. La lumière de l'aube inondait la pièce, jetant des ombres sur les murs. N'hésitant qu'une fraction de seconde avant de se retourner vers elle, elle commença à se déshabiller. Charlotte fit un geste pour fermer la porte de la chambre, mais elle secoua la tête. Elle voulait la voir, cette fois-ci, et elle voulait qu'elle la voit. Charlotte voulait que Juliette sache qu'elle était avec elle et non avec une autre. Lentement, très lentement, elle ôta ses vêtements. Son chemisier, son jean. Bientôt, elle fut nue. Elle ne la quittait pas des yeux, les lèvres légèrement entrouvertes. Le soleil et le sel de la mer avaient hâler son corps. Il venait d'ailleurs, de l'océan. Il émergeait des eaux profondes, tout luisant de ce sucre étrange cher à Hemingway. C'était la fleur du sel. Puis Juliette s'approcha de Charlotte et posa ses mains sur ses seins, ses épaules, ses bras, la caressant doucement comme si elle voulait graver à jamais dans sa mémoire le souvenir de sa peau. Elles firent l'amour fiévreusement, accrochées désespérément l'une à l'autre, avec une passion comme elles n'en avaient jamais connue, toutes les deux douloureusement attentive au plaisir de l'autre. Comme si elles eu avaient peur de ce que l'avenir leur réservait, elles se vouèrent à l'adoration de leurs corps avec une intensité qui marquerait à jamais leur mémoire. Elles jouirent ensemble, Charlotte renversa la tête en arrière et cria sans la moindre retenue. Puis assise sur le lit, la tête de Charlotte sur ses genoux, Juliette lui caressa les cheveux, doucement, régulièrement, en écoutant sa respiration se faire de plus en plus profonde. Elle avait les cheveux très courts, épais et blonds, à peine ondés, telle Jean Seberg.
Beauté sans visage et sans identité qui lui avait été subrepticement substituée sous son voile. Son cœur à elle n'était que pardon. Où puisait-elle tant de force et d'abnégation ? Dans les principes de la religion réformée, dans sa culpabilité de femme soumise, dans la grâce que que donne l'amour ? Au moindre mot de sa Maîtresse, elle penchait un peu sa tête vers son épaule gauche et appuyait sa joue sur les genoux de Juliette, alors souriante et étrangement tendre. Soudain, les lèvres de Juliette exigèrent un maintenant plein d'abandon. La communion ne put être plus totale. Elle lui prit la tête entre ses deux mains et lui entrouvrit la bouche pour l'embrasser. Si fort elle suffoqua qu'elle aurait glissé si elle ne l'eût retenue. Elle ne comprit pas pourquoi un tel trouble, une telle angoisse lui serraient la gorge, car enfin, que pouvait-elle avoir à redouter de Juliette qu'elle n'eût déjà éprouvé ? Elle la pria de se mettre à genoux, la regarda sans un mot lui obéir. Elle avait l'habitude de son silence, comme elle avait l'habitude d'attendre les décisions de son plaisir. Désormais la réalité de la nuit et la réalité du jour seraient la même réalité. Voilà d'où naissait l'étrange sécurité, mêlée d'épouvante, à quoi elle sentait qu'elle s'abandonnait, et qu'elle avait pressenti sans la comprendre. Désormais, il n'y aurait plus de rémission. Puis elle prit conscience soudain que ce qu'en fait elle attendait, dans ce silence, dans cette lumière de l'aube, et ne s'avouait pas, c'est que Juliette lui fit signe et lui ordonnât de la caresser. Elle était au-dessus d'elle, un pied et de part et d'autre de sa taille, et Charlotte voyait, dans le pont que formaient ses jambes brunes, les lanières du martinet qu'elle tenait à la main. Aux premiers coups qui la brûlèrent au ventre, elle gémit. Juliette s'arrêta et reprit aussitôt. Elle se débattit de toutes ses forces. Elle ne voulait pas supplier, elle ne voulait pas demander grâce. Mais Juliette entendait l'amener à merci. Charlotte aima le supplice pourvu qu'il fut long et surtout cruel. La façon dont elle fut fouettée, comme la posture où elle avait été liée n'avaient pas non plus d'autre but. Rêve ou cauchemar, tout l'éloignait de sa propre vie, et jusqu'à l'incertitude de la durée. Elle donnait à chacun de ces coups, des buts entre lesquels oscillait son indécision qui obscurait son esprit.
Elle souffrait pour la première fois. La vie pour elle n'avait été qu'un droit chemin sans heurt, sans drame, où tout s'accomplissait selon ses désirs. Pourquoi avait-elle croisé à travers sa Maîtresse cette forme cruelle de la passion ? Elle se sentait comme on est dans la nuit, au cœur d'un rêve que l'on reconnaît, qui recommence, sûre qu'il va prendre fin parce qu'on craint de ne le pouvoir soutenir, et qu'il continuât pour en connaître le dénouement, ou qu'un autre ne se cachât derrière celui-là. Les gémissements de la jeune femme jaillirent maintenant assez forts et sous le coup de spasmes. Ce fut une plainte continue qui ne trahissait pas une grande douleur, qui espérait même un paroxysme où le cri devenait sauvage et délirant. Ces spasmes secouèrent tout le corps en se reproduisant de minute en minute, faisant craquer et se tendre le ventre et les cuisses de Charlotte, chaque coup, le laissant exténué après chaque attaque. Juliette écouta ces appels étrangers auxquels tout le corps de la jeune femme répondait. Elle était vide d'idées. Elle eut seulement conscience que bientôt le soir allait tomber, qu'elle était seule avec Charlotte. L'allégresse se communiqua à sa vieille passion et elle songea à sa solitude. Il lui sembla que c'était pour racheter quelque chose. Vivre pleinement sa sexualité, si l'on sort tant soit peu des sentiers battus et sillonnés par les autres, est un luxe qui n'est pas accordé à tous. Cette misère sexuelle la confortait dans son choix. Le masochisme est un art, une philosophie et un espace culturel. Il lui suffisait d'un psyché. Avec humilité, elle se regarda dans le miroir, et songea qu'on ne pouvait lui apporter, si l'on ne pouvait en tirer de honte, lui offrir qu'un parterre d'hortensia, parce que leurs pétales bleus lui rappelaient un soir d'été heureux à Sauzon à Belle île en Mer.
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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La jeune femme vivait dans un monde occulte où elle cultivait nuitamment des songes prégnants d'inconduite et de lubricité. Là circulaient, lentement, méditativement, ses désirs d'infibulation que ne dissimulerait jamais sa toison pubienne, car son sexe idéalement glabre ne possédait pas cet ornement pileux qui fit en son temps la fortune de Gustave Courbet : L"Origine du monde". Elle avait reçu une éducation stricte et soignée de premier ordre, à troubler les cœurs les plus purs. Dans son regard, pas de résignation, ni de tristesse, mais de la fierté pour sa taille souple et gracieuse d'esclave, pour laquelle la pose des anneaux d'or était la finalité de son enseignement érotique méticuleux. Elle aurait été si parfaitement arrachée de notre cœur, dont elle est aujourd'hui leur part notable, que nous pourrions nous plaire à cette vie séparée hélas d'elle. Mais certains s'endorment face à un monochrome bleu, d'autres se réveillent face à une sanguine licencieuse. Leurs rêves portaient la trace de cette toute ultime image. Naturellement, détailler des arbitrages intimes et obscurs laissait à qui ne la connaissait pas le sentiment que la jeune fille était pour le moins étrange, mais elle ne l'était pas davantage que les femmes et les hommes qui zigzaguaient chaque jour entre leurs fantasmes et leurs peurs. Les humains sont ainsi, habiles à dissimuler les invisibles contraintes qu'ils se figurent, à taire les irréels précipices que leur esprit torturé leur fait voir, tout persuadés qu'ils sont que les impossibilités auxquelles ils croient existent bien. La jeune fille goûtait alors le délice de se savoir comprise, transpercée par ce regard ingénieux qui l'évitait obstinément. La nuit s'installait dans une douce ambiance de sensualité. Les deux amantes semblaient très heureuses. Juliette contemplait impunément le pur ovale du visage de Charlotte. Des épaules fines et le cou gracieux. Sur la peau mate des joues et du front, sur les paupières bistrées passaient, comme des risées sur la mer, de brefs frissons qui gagnaient le ventre, les bras et les doigts entremêlés. Une émotion inconnue s'empara d'elle. Serrer une femme dans ses bras, c'est se priver de la voir, se condamner à n'en connaître alors que des fragments qu'ensuite la mémoire rassemble à la manière d'un puzzle pour reconstituer un être entièrement fabriqué de souvenirs épars. Les seins, la bouche, la chute des reins, la tiédeur des aisselles, la paume dans laquelle on a imprimé ses lèvres. Or, parce qu'elle se présentait ainsi allongée, pétrifiée comme une gisante dans son linceul de drap blanc, Juliette découvrait Charlotte comme elle ne croyait jamais l'avoir vue. Des cheveux courts d'une blondeur de blé, les jambes brunies par le soleil. Elle ne reconnaissait pas la fragile silhouette vacillante alors sous le fouet. Bouleversée, elle regarda longtemps le corps mince où d'épaisses balafres faisaient ainsi comme des cordes en travers du dos, des épaules, du ventre et des seins, parfois en s'entrecroisant. Charlotte étendue sans défense, était infiniment désirable. Tel le suaire que les sculpteurs jettent sur une statue d'argile ocreuse encore fraîche, le drap mollement tendu épousait les formes secrètes de la jeune femme. Le ventre lisse parfumé, le creux des cuisses, les seins aux larges aréoles et aux mamelons encore au repos.
Elle ne s'exhibait pas naturellement mais ce concours de circonstances vint à un moment où une longue abstinence l'avait mis dans un état de sensibilité érotique exacerbée. Il s'était alors déclenché en elle une puissante fièvre de désir sexuel, incontrôlable comme un ruisseau en crue. Finalement, Charlotte ne tenait plus et elle prit à pleine main son désir comme on prend un oiseau. Ce serait donc une véritable résurrection, jusqu'à l'amour duquel elle s'élèverait. Le respect était intact, et l'admiration inentamée. Mais plus on pointait son originalité, plus elle se murait dans son exil intérieur. Déconcertée, elle n'avait plus qu'une certitude, elle se savait prête à être infibulée, porter des anneaux aux lèvres de son sexe, aussi longtemps que sa Maîtresse le souhaiterait. Là était bien sa jouissance la plus enivrante : être observée scrupuleusement, reconstituée à partir de déductions et enfin reconnue dans sa sinueuse complexité. Ce sport la ravissait lorsqu'il s'appliquait à sa personne si dissimulée, qui plus est avec un tact qui traquillisait ses pudeurs. L'onde surprit son ventre. La blondeur accepta l'étreinte. Le ballet érotique devint un chef-d'œuvre de sensualité, un miracle de volupté. Charlotte fut la corde sous l'archet, le clavier sous les doigts du pianiste, le fouet sur la chair, l'astre solaire dans les mains d'une déesse. Ne plus s'appartenir est déjà l'extase. Les traces encore fraîches témoignaient de l'ardeur de leur duel passionnel, des courbes s'inclinant sous la force du fouet comme les arbres sous la bourrasque. La muraille de chair, de silence qui les abritait où Charlotte était soumise, le plaisir que Juliette prenait à la voir haleter sous ses caresses de cuir, les yeux fermés, les pointes des seins dressées, le ventre fouillé. Ce désir était aigu car il lui rendait constamment présent sans trêve. Les êtres sont doubles. Le tempérament de feu façonnait. Juliette la conduisait ainsi à l'abnégation. Car si Juliette l'aimait sans doute, et Charlotte sentait que le moment n'était pas éloigné où elle allait non plus le laisser entendre, mais le lui dire, mais dans la mesure même où son amour pour elle, et son désir d'elle, allaient croissant, elle était avec elle plus longuement, plus lentement inexorablement exigeante. Elle avait gardé les yeux fermés. Elle croyait qu'elle s'était endormie tandis qu'elle contemplait son corps inerte, ses poignets croisés juste à la cambrure de ses reins, avec le nœud épais de la ceinture du peignoir tout autour. Tout à l'heure, à son arrivée, elle n'avait pas dit un mot. Elle l'avait précédé jusqu'à la chambre. Sur le lit, il y avait la ceinture d'éponge de son peignoir. À son regard surpris, elle n'avait répondu qu'en se croisant les mains dans le dos. Elle lui avait entravé les poignets sans trop serrer mais elle lui avait dit plus fort et Juliette avait noué des liens plus étroits.
Ce sont ces sensations, même les plus chétives, comme les obscurs attachement qui s'effarent et refusent, en des rébellions où il faut voir un mode secret. Elle s'avouait définitivement vaincue. Pourtant, dans le registre des amours illicites, rien n'était plus suggestif que cette position, dont l'admirable organisation plastique rehaussait la qualité poétique. Un surréaliste n'en aurait pas renié l'esprit, ni la lettre. La jeune fille était celle qui par la seule qualité de sa présence, et de sa dévotion, donnait à sa Maîtresse accès à l'émotion de sa vie, si difficile à atteindre avec une autre. Et puis, elle était aussi touchée par Charlotte que par les talents qui restaient à naître en elle, ces territoires inexplorés qu'elle devinait derrière ses singulières folies.Elle voulait la rendre rapidement à merci pour leur plaisir. Ainsi gardée auprès d'elle des nuits entières, où parfois elle la touchait à peine, voulant seulement être caressée d'elle, Charlotte se prêtait à ce qu'elle demandait avec bien ce qu'il faut appeler de la reconnaissance, ou un ordre. D'elle-même alors elle s'était laissée tombée sur le lit. Ça l'avait beaucoup excitée de la sentir aussi vulnérable en dessous d'elle. Elle s'était dévêtue rapidement. Elle lui avait relevé son shorty d'un geste sec. Elle l'avait écarté pour dégager les reins et l'avait fouettée sans échauffement. Elle reçut sans se débattre des coups de cravache qui cinglèrent ses fesses de longues estafilades violettes. À chaque coup, Charlotte remercia Juliette. Elle devint son sang. La vague accéléra son mouvement. L'ivresse les emporta et les corps ne surent plus dire non. Ils vibrèrent, se plaignirent, s'immobilisèrent bientôt. Juliette la coucha sur le dos, écarta ses jambes juste au-dessus de son visage et exigea d'elle avec humeur qu'elle la lèche aussitôt comme une chienne. Elle lapa son intimité avec une docilité absolue. Elle était douce et ce contact nacré la chavira. Les cuisses musclées de Juliette s'écartèrent sous la pression de la langue et des dents. Elle s'ouvrit bientôt davantage et se libéra violemment dans sa bouche. Surprise par ce torrent, Charlotte connut un nouvel orgasme qui vite la tétanisa, lorsqu'elle prit conscience qu'elle jouissait sans l'autorisation de sa Maîtresse, avec la nonchalance que procure le plaisir poussé à son paroxysme. Elle l'en punirait certainement sauvagement pour son plus grand bonheur. Chaque abandon serait alors le gage qu'un autre abandon serait exigé d'elle, de chacun elle s'acquitterait comme un dû. Il était très étrange qu'elle en fût comblée. Cependant Charlotte sans se l'avouer à elle-même, elle l'était. Après une toilette minutieuse, pour retrouver son état de femme libre, Juliette qui regrettait alors de ne pouvoir la fouetter davantage, l'embrassa tendrement. Il était temps de sceller le lien qui les unissait. Le jour tant attendu arriva. L'objet même que recherche anxieusement à atteindre la passion, le risque d'un refus.
Les nerfs remplissent souvent mal leurs fonctions et n'arrêtent jamais leurs route vers la conscience. Elle avait cette sensation étrange de leur fabriquer des souvenirs. En fait, elle agissait comme si chacune de leurs impressions devait fixer pour l'avenir la couleur de leur âme. Sa Maîtresse savait qu'elle ne s'échapperait de ses propres fantasmes qu'en libérant sa jeune soumise des siennes. Car il est clair que par un étrange jeu de miroir, cette jeune fille lui renvoyait très exactement l'image de ses propres limites, celles qui la révoltaient le plus. Elle la fit allonger sur un fauteuil recouvert d'un tissu damassé rouge. La couleur donnait une évidente solennité au rituel qui allait être célébré. Elle ne put éviter de penser au sang qui coulerait sans doute bientôt des lèvres de son sexe. Et puis tout alla très vite. On lui écarta les cuisses, poignets et chevilles fermement liés au fauteuil gynécologique. Elle résista mais on transperça le coté gauche de sa lèvre. Juliette lui caressa le visage tendrement, et dans un geste délicat, elle passa l'anneau d'or dans la nymphe percée. Il lui fallut écarter la chair blessée afin d'élargir le minuscule trou. L'anneau coulissa facilement et la douleur s'estompa. Mais presque aussitôt, elle ressentit une nouvelle brûlure. L'aiguille déchira la seconde lèvre pour recevoir l'autre anneau. Tout se passa bien. Charlotte se sentit libérée malgré son marquage. Elle ferma les yeux pour vivre plus intensément ce moment de complicité. Ses yeux s'embuèrent de larmes. Alors Juliette lui prit la main dans la sienne et l'embrassa. Puis Juliette la prit, et il parut à Charlotte qu'il y avait si longtemps qu'elle ne l'avait fait qu'elle s'aperçut qu'au fond d'elle elle avait douté si même elle avait encore envie d'elle, et qu'elle y vit seulement naïvement une preuve d'amour. Ces anneaux qui meurtrissaient sa chair intime trahiraient désormais son appartenance à sa Maîtresse. La condition d'esclave ne l'autorisait pas à extérioriser sa jalousie ou son agressivité envers une jeune femme dont pouvait se servir trop souvent Juliette. Les jeunes filles qu'elle convoitait n'étaient là que pour assouvir ses fantasmes. Elle les utilisait comme telles. Elles ne pouvaient imaginer qu'elles servaient de test à satisfaire sa passion avant tout. Le prétexte de sa soumission semblait lui donner tous les droits, même celui de la faire souffrir dans son orgueil de femme amoureuse. Juliette a le droit d'offrir Charlotte. Elle puise son plaisir dans celui qu'elle prend d'elle et qu'elle lui vole. Elle lui donna son amour. Pour Charlotte, il n'y avait pas de plus grande démonstration que dans l'abnégation. Ainsi agissaient ces influences qui se répètent au cours d'amour succesives pouvant se reproduire.
L'anxieuse alarme qu'elle éprouvait sous ce plafond inconnu et trop haut n'était que la protestation de sa soumission qui survivait en elle pour un plafond trop bas. Elle fut prise d'hésitation et songea à ce que ses lèvres avaient embrassé, à ce que ses doigts avaient caressé quelques heures auparavant. Et puis tout alla très vite, elle allait obéir par goût du jeu, ne fixant aucune limite à son désir de provoquer et de choquer. Ses cheveux blonds brillaient comme s'ils avaient été huilés, ses yeux bleus, dans la pénombre paraissaient noirs. Charlotte était particulièrement en beauté, ce soir-là. Elle portait des bas noirs à couture et une veste en soie de la même couleur dont l'amplitude laissait entrevoir son intimité. Un collier de chien ciselé de métal argent serti d'un petit anneau destiné au mousqueton de la laisse conférait à sa tenue un bel effet. Juliette lui fit prendre des poses provocantes. Elle en rajouta jusqu'à devenir franchement obscène. Le harnais de cuir et le bustier emprisonnaient son sexe et ses seins. On lui banda les yeux avant de la lier à une table, jambes et bras écartés. Sa Maîtresse expliqua calmement aux hôtes qu'elle était à leur disposition. Elle avait décidé de l'offrir à des hommes. Bientôt des inconnus s'approchèrent d'elle. Elle sentit des dizaines de doigts la palper, s'insinuer en elle, la fouiller, la dilater. Cela lui parut grisant. Elle éprouva un plaisir enivrant à être ainsi exhibée devant des inconnus. Elle devint une prostituée docile. Elle qui se prêtait toujours de son mieux était malgré elle toujours contractée, alors sa Maîtresse décida de la forcer. Juliette interrompit subitement la séance qui lui parut trop douce, génératrice d'un plaisir auquel elle n'avait pas droit. Elle fut détachée pour être placée sur un chevalet. Elle attendit dans la position infamante de la putain offerte avant que des sexes inconnus ne commencent à la pénétrer. Elle fut alors saccagée, malmenée et sodomisée tel une chose muette et ouverte. Ce que sa Maîtresse lui demandait, elle le voulait aussitôt, uniquement parce qu'elle lui demandait. Alors, elle s'abandonna totalement. Devinant les pulsions contradictoires qui l'ébranlaient, Juliette mit fin à la scène, l'entraîna hors de la pièce, la calma par des caresses. Lorsqu'elle eut retrouvé la maîtrise de ses nerfs, ce fut Charlotte qui lui demanda de la ramener dans le salon où les hommes attendaient son retour. Elle fit son apparition, les yeux de nouveau bandés, nue et fière, guidée alors par Juliette qui la dirigea vers les inconnus excités. Ce fut elle qui décida de s'agenouiller pour prendre dans sa bouche leur verge, jusqu'à ce qu'ils soient tous parvenus à la jouissance et se soient déversés sur son visage ou sur sa poitrine offerte. Couverte de leurs semences, elle était heureuse. Mais pour déchaîner cette passion, il faut le risque d'un sacrifice.
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Méridienne d'un soir.
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Est-ce l'instinct du plaisir ou du bonheur qui guida la jeune femme vers ses pulsions les plus animales ? Ce n'en fut pas encore la vue, et il avait fallu toute la verve des poètes et la mystique animée de l'amour lesbien de Sapphṓ, le souvenir des jardins à la nuit tombante de Pétrarque, du Roman de la Rose et des soirées dorées de Bysance, pour parvenir à tout cela. Charlotte secouait un joug et tentait de se débarrasser d'un code des bienséances draconien qui prétendait réduire sa nature primitive, la passion vulgaire de soi-même, les attitudes commodes, voire trop franches, puisqu'il était interdit de laisser deviner ses sentiments et les choses qui vous touchent personnellement, comme la mélancolie et même l'esprit de contradiction, quand on blesse vos désirs. Au sortir de l'adolescence, elle commença à jouir d'un peu de liberté, et préféra au strict respect de l'homme, la délicatesse des femmes. On ne lui avait rien appris tant les sujets touchant l'existence étaient articles scabreux et tabous. Même si elle lisait beaucoup, elle avait appris les bonheurs de la vie sur les corps de ses amantes. Jean-jacques Rousseau n'était-t-il pas d'avis qu'il ne fallait rien apprendre aux filles parce qu'elles savent tout par nature et instinct. L'abbé de Saint-Pierre avait lui, d'autres vues. L'odieuse Révolution française décréta doctement, en faisant couler le sang bleu, qu'elle n'avait pas à s'occuper de leur éducation. Fénelon, quand à lui, conseillait "de ne verser dans un réservoir si petit et si précieux que des choses exquises". Cette lumière dorée qui tombait du plafond pour s'aviver aux flammes aiguës des cierges, c'était la blondeur de Charlotte se mêlant à celle de Juliette. C'était l'éclat d'un même corps de femme en course par le monde, d'une femme qui n'avait fait que traverser l'amour pour resurgir. La fidélité n'est jamais ridicule, et si sensible qu'elle soit à certains prestiges du temps, elle la plaçait très haut. Elle s'écartait de Juliette en plongeant son regard dans le sien avec une avidité qui laissait supposer que si, à ce moment-là elle s'était détournait d'elle, elle l'aurait tuée. Mais, au contraire, avec la même convoitise, elle répondait silencieusement à son désir. Il ne lui parut pas moins que ce comportement avait quelque chose de faux, d'un peu anormal. Quoi ? Une exaspération, une exaltation excessive, comme une ivresse provoquée, c'est à dire n'ayant rien à voir avec le délire des sens. N'était-il pas dans l'ordre des choses que de jeunes amantes, en pleine lune de miel, se lutinent, se caressent et, affamées l'une de l'autre se trouvent surexcitées par la solitude dans un décor moite et exotique ? Allongée sur le dos, elle resta immobile et Juliette en profita pour couvrir de baisers rapides tous les espaces de chair claire que le drap ne couvrait pas. Ce fut très rapide, mais ensuite, elles restèrent ainsi longtemps sans bouger, comme si Dieu jaloux les eût pétrifiées. De ce qui n'était qu'une canfouine sous les toits d'un quartier parisien chic, la jeune femme avait fait un réel refuge à sa semblance : lumineux, paisible, harmonieux. Les pièces qu'habitèrent des générations de grands bourgeois dont la vie grise avait déteint sur les murs, elle les avait meublés de couleurs exactes et de formes nécessaires. Le baroque engendre souvent la tristesse et le confort l'ennui lorsqu'il se résume à une accumulation de commodités. Ici rien n'offensait ou n'agaçait. Seul l'amour semblait régner en maître, comme l'air du temps, l'eau de la mer ou les rayons du soleil, un soir d'été, sur les parquets en point de Hongrie.
C'était un appartement pour états d'âme, un micro-climat privilégié fait d'un confort invisible qui se haussait à la dignité de bien-être et de cette forme supérieure du silence: le calme. En apparence, rien de moins remarquable que les rapports des deux amantes, rien de plus rationnel. La courte nuit d'été s'éclaircit lentement, et vers cinq heures du matin, le jour noyait les dernières étoiles. Charlotte qui dormait fut tirée du sommeil par la main de Juliette entre ses cuisses. Mais Juliette voulait seulement la réveiller, pour que Charlotte la caressât. Ses yeux brillaient dans la pénombre. Charlotte effleura de ses lèvres la dure pointe des seins, de sa main le creux du ventre, Juliette fut prompte à se rendre, mais ce n'était pas à Charlotte. Le plaisir sur lequel elle ouvrait grand les yeux face au jour était un plaisir impersonnel et anonyme, dont Charlotte n'était que l'instrument. Il était indifférent à Juliette que Charlotte admirât son visage bruni et rajeuni, sa bouche haletante, indifférent que Charlotte l'entendît gémir quand elle saisit entre ses dents et ses lèvres la crête de chair cachée dans le sillon de son ventre. Simplement, elle prit Charlotte par les cheveux pour l'appuyer plus fort contre elle, et ne la laissa aller que pour lui dire: "Recommence". Juliette avait pareillement aimé Charlotte. Elle lui avait enlevé ses fers. Charlotte osa adresser un regard complice et elles se comprirent. Juliette la poussa vers la table en verre occupant un des coins de la chambre et la força à se pencher dessus. Elle retroussa le chemisier de Charlotte, caressa du bout des doigts la culotte de dentelle noire de sa soumise. C'était de la soie. Sur l'ordre de l'homme d'affaires, la jeune esclave avait confisqué tous ses anciens dessous, les jugeant indignes d'elle. Juliette se fâcha. Charlotte ne portait pas le string La Perla qu'elle lui avait ordonné de porter pour la nuit. Elle lui ôta brutalement et se saisit de la cravache posée sur la table basse Knoll. Sans plus de préambule, elle exigea d'elle qu'elle enlève son soutien-gorge, découvrant ainsi une poitrine menue mais ferme. Elle cingla alors à toute volée ses seins, en visant les mamelons, au centre des aréoles, pour les taillader avec le cuir. Juliette semblait vouloir la dépecer. Charlotte se déhancha, comme prise par une danse de Saint-Guy. Juliette, réalisant alors que Charlotte ne conserverait pas de traces, se saisit d'un martinet, qui était rangé dans le tiroir de la table de nuit, et travailla les épaules et les fesses de Charlotte en l'échauffant lentement, alternant les caresses des lanières de cuir avec des coups cruels et violents. Plus Juliette frappait fort et plus Charlotte s'offrait. La douleur devenait intolérable, elle se rendait spectatrice de sa douleur. Elle souffrait, mais semblait heureuse. Le plaisir qui naissait insidieusement en elle la stigmatisait en la glorifiant. Juliette ne s'était pas trompée à l'acquiescement ni à la révolte de Charlotte, et savait bien que son merci était dérisoire. Il y avait bien une raison qu'elle lui expliqua. Elle tenait à faire éprouver à toute fille qui entrait dans sa maison, qui se soumettait à elle, que sa condition de femme ne serait pas déconsidérée, du seul fait qu'elle n'aurait de contact qu'avec d'autres femmes, sauf pour la punir à être offerte à des hommes. Et que pour cette raison, elle exigerait à l'avenir qu'elle soit constamment nue, de nuit comme de jour. La façon dont elle avait été fouettée, comme la posture où elle serait désormais entravée n'avaient pas d'autre but. Charlotte avait ressenti une jouissance cérébrale de femme soumise à une femme qui l'obligeait à souffrir. Mais pour Juliette, la certitude que Charlotte ne tenait compte égoïstement que de son propre plaisir la révulsait, chaque séance de flagellation semblant l'éprouver de moins en moins. Quant à elle, même si elle n'avait pas aimé que son seul souffre-douleur, ses fautes n'étaient que le résultat insensé de cet amour poussé au désespoir, qui la conduisait à laisser Charlotte, folle de jouissance, attachée et nue, sanglante et couverte de traces dont elle était fière, toute à son délire présentant un tableau si honteux et obscène que valait mieux en éteindre jusqu'au moindre souvenir.
Éros, qui différencie ou unit les sexes, l'érotisme naît de cela. La loi d'Empédocle est vraie : le couple idéal est composé de deux moitiés d'un tout attirées l'une vers l'autre, mais qui se cherchent, tentent de se retrouver et qui s'étant rejointes se fondent l'une dans l'autre : c'est alors l'unité. On ne doit pas être prisonnier de ce qu'on est, mais on ne doit pas, on ne peut pas non plus le récuser. Elle avait cédé par faiblesse et parce que les manœuvres préliminaires lui avaient procuré un amusement pervers. Elles avaient d'instinct les mêmes désirs, les mêmes besoins, les mêmes rêves, le même esprit, la même âme. On ne pouvait imaginer ni terme ni limites à leur connivence. Quelque chose d'indéfinissable semblait avoir pris le contrôle de son cerveau et commandait à son corps de cette souffrance fulgurante magnifiée par son obéissance servile. Ce fut alors une révélation pour elle. Après lui avoir fait demi-tour, elle s'agenouilla aux pieds de sa soumise: "- Si tu te voyais, sale chienne!" Une vraie fontaine ! J'ai connu plus d'une fille chaude, mais j'ai l'impression que tu les surpasses toutes !" Sa nuisette était à terre, Charlotte n'apercevait pas le visage de Juliette, mais elle sentit sa langue quand elle lui lécha les lèvres de son sexe. Elle se cambra, écartant les jambes autant que le lui permettait la culotte qui la bloquait aux genoux. En lesbienne raffinée, Juliette prenait son temps. D'abord elle lécha d'une extrémité à l'autre les bords de la vulve, avant de descendre plus bas entre les cuisses puis de remonter enfin dans la fente béante. Charlotte ne put retenir un long gémissement. En un éclair, elle se demanda s'il y avait quelqu'un dans la chambre voisine. Si c'était le cas, il ne pouvait les voir. La lourde porte en bois à double serrure en fer entre les deux pièces était close. Cependant, on pouvait l'entendre crier. Elle oublia vite ce détail. La langue de Juliette faisait des ravages dans son sexe, elle allait et venait à une cadence diabolique. Le résultat ne tarda pas. Charlotte jouit de nouveau, sans se soucier si le voisinage pouvait être alerté par ses cris. Juliette se délecta du spectacle offert par sa soumise. Après lui avoir demandé de la remercier, elle dit seulement: "C'est curieux, j'ai trouvé que ton sexe avait moins de goût aujourd'hui." Charlotte alors feignant une déception évidente eut un sourire contraint. Charlotte leva la tête. Juliette ne l'eût pas regardée, comme elle faisait toujours. Elle n'eût pas autrement bougé. Mais cette fois, il était clair que Juliette voulait rencontrer le regard de Charlotte. Ces yeux noirs brillants et durs fixés sur les siens, dont on ne savait s'ils étaient ou non indifférents, dans un visage fermé. "-Maintenant, je vais te faire couler un bain", annonça-t-elle en ouvrant la porte de la salle de bain contiguë à la chambre. Elle enfila une courte blouse de coton blanche qui dévoilait ses longues jambes bronzées. Charlotte se déshabilla lentement. Juliette lui sourit et lui caressa les pointes de ses seins qui durcirent. On n'épuisera jamais Charlotte mais il est bon pour Juliette de le tenter.
La même haine et la même fureur de vengeance braquaient son cœur jaloux, contre les autres amantes mais la jeune femme avait toujours eu de la facilité à tout accepter. C'était une véritable grâce qu'elle avait reçue. La malheureuse n'avait rien compris à cette sauvagerie soudaine. Comme atteinte de nystagmus, son regard vacilla avant que jaillissent des larmes provoquées plus par la surprise que par la honte. La première fois que la jeune esclave l'avait aidée à se laver, elle avait ressentie de la gêne, mais peu à peu, elle s'y habituait. Ce soir-là, comme les autres fois précédentes, Juliette évita, en lui faisant sa toilette, de donner un tour érotique à ses attouchements. Cependant, après avoir séché sa soumise, elle invita celle-ci à prendre place sur la table de massage toute neuve installée dans un coin de la pièce. L'homme d'affaires, précisa-t-elle, veut que ce dîner soit une fête. Alors, il faut soigner de près ta préparation. Suivant les indications de la jeune esclave, Charlotte s'allongea à plat ventre sur la table rembourrée. Le menton calé sur ses mains croisées, elle épia, vaguement inquiète celle qu'elle n'arrivait pas encore à considérer comme une servante en dépit des exhortations de l'intéressée et des encouragements de Juliette. Mais tous ces préparatifs ne lui disaient rien de bon, mais la jeune esclave se contenta de sortir de l'armoire à toilette un grand flacon rempli d'un liquide doré. La jeune fille expliqua que c'était de l'huile d'amande douce macérée avec des herbes. "- Après avoir été massée avec cette huile, vous vous sentirez très belle. Il n'y a rien de plus relaxant." Charlotte ne demandait qu'à la croire. Pourtant elle gardait encore une certaine méfiance vis à vis de l'homme d'affaires et de sa complice. Elle eut un frisson quand la jeune fille lui versa une bonne dose d'huile au creux des reins. C'était doux et cela sentait bon. Dans un premier temps, l'esclave qui s'était déshabillée lui étala le liquide odorant de la nuque aux talons, et sur les cuisses. Charlotte était allongée sur la table où brillaient, noires et blanches, comme des flaques d'eau dans la nuit, toutes les images de Juliette. Avant, elle s'attouchait la nuit quand elle était seule. Elle se souvint des questions de sa Maîtresse. Si elle avait des amies dont elle se laissât caresser ou qu'elle caressât. Puis l'esclave entreprit le massage proprement dit, commençant par les épaules. Charlotte se laissait aller. C'était effectivement très relaxant. La jeune esclave lui pinçait la peau et les muscles sans violence, mais avec fermeté. C'était strictement fonctionnel. Mais bientôt, une douce chaleur envahit son corps, surtout son ventre. Une pensée, alors, la traversa sous forme de question. Si les doigts de la jeune fille ne cherchaient pas à l'exciter, qu'en était-il de l'huile de massage ? Les herbes qui avaient macéré dedans ne possédaient-ils pas des effets aphrodisiaques ? Ce soupçon se précisa quand elle sentit les lèvres de son sexe se séparer. Le trouble qu'elle ressentait n'était pas très fort, mais il persistait. Elle remua nerveusement sur la table. Les pointes de ses seins devenues dures, frottaient sur le rembourrage, entretenant son émoi et la laissant frustrée. L'idée que tout cela était fait exprès pour la maintenir alors excitée sans qu'elle puisse se soulager s'imposait à son esprit. Charlotte réprima l'envie de se masturber en se massant le ventre contre la table. Elle obéissait aux ordres de Juliette comme à des ordres en tant que tels, et lui était reconnaissante qu'elle les lui donnât. Qu'on la tutoyât ou lui dît vous, elle ne l'appelait jamais que Maîtresse, comme une servante. Tout cela était presque religieux. Un oiseau qui passe tous les cent ans et qui, tous les cent ans, du bord de son aile effleure la terre et l'éternité c'est le temps qu'il faut pour que la vie disparaisse.
L'éternité n'est pas du tout allongé, c'est l'absence du temps. "O mon âme, n'aspire pas à la vie éternelle, mais épuise le champ du possible". Le mur d'air, de race, d'espace, de vide qui existait entre les deux jeunes femmes, elle brûlait de l'abîmer, et l'autre goûtait en même temps l'attente où elle était contrainte. Impassible, la jeune esclave poursuivait son travail sans paraître remarquer les réactions de Charlotte. Elle avait fini par atteindre ses fesses. Elle les massa longuement et très langoureusement. Quand ses doigts s'attardèrent sur le pourtour de l'anus, Charlotte se cabra. "- Pas là! - Il faut détendre ça comme le reste." La jeune fille ajouta que l'orifice avait besoin d'être élargi pour rendre ce passage plus commode si on décidait un jour de la prostituer. Charlotte serrait volontairement les fesses. Cependant, bon gré mal gré, sous les doigts habiles, elle se relâcha. L'esclave en profita pour lui masser de nouveau les bords de l'anus. Ce fut un soulagement pour Charlotte quand elle descendit enfin sur les cuisses. Son émoi était tel que le moindre attouchement sur une zone sensible l'excitait, la rendait malade de frustration. La trêve fut de courte durée. Car l'esclave, non sans plaisir, avait reçu des instructions strictes. Elle était trop étroite, il fallait l'élargir. Il lui faudrait s'habituer à porter au creux de ses reins, un olisbos à l'imitation d'un sexe dressé, attaché à une ceinture de cuir autour de ses hanches fixée par trois chaînettes de façon que le mouvement de ses muscles ne pût jamais le rejeter. La jeune esclave lui dit seulement qu'il ne fallait pas qu'elle se crût libre désormais. Charlotte l'écoutait sans dire un mot, songeant qu'elle était heureuse que Juliette voulût se prouver, peu importe comment, qu'elle lui appartenait, qu'il n'était pas sans naïveté, de réaliser que cette appartenance était au-delà de toute épreuve. Ainsi écartelée, et chaque jour davantage, on veillerait à ce que l'olisbos, qui s'élargissait à la base, pour qu'on fût certain qu'il ne remonterait pas à l'intérieur du corps, ce qui aurait risqué de laisser se resserrer l'anneau de chair qu'il devait forcer et distendre, soit toujours plus épais. La jeune esclave versa de l'huile dans le rectum de Charlotte, qui bien malgré elle, lui présentait sa croupe en se cambrant, accentuant la courbe de ses reins. Elle enfonça son pouce dans l’anus bien lubrifié, elle le sentait à la fois récalcitrant et souple et elle savait que Charlotte n’était pas encore tout à fait détendue et luttait inconsciemment contre cette intrusion humiliante. De son côté, Charlotte avait la respiration saccadée et rauque, la bouche sèche, elle était dans cet état second où l’appréhension des gestes de l'esclave conjuguée au désir de l’interdit la laissaient totalement passive mais nullement insensible. Bientôt, l'autre main alla s’aventurer dans l'autre voie déjà abandonnante, les lèvres acceptèrent la double caresse forçant délicatement le périnée, les doigts s'attardant sur le clitoris impatient. Lorsque trois doigts forcèrent son anus, elle serra les dents avec un faible gémissement de douleur. Elle n'avait jamais accepté de pénétration dans sa partie secrète, jusqu’à ce jour. Bientôt, ce furent quatre doigts délicats qui pénétrèrent son anus. La chair autour des phalanges s’épousait parfaitement, l'anneau acceptait l'intrusion. Disposant également des seins et du sexe de Charlotte, la jeune esclave ne se priva pas de les exploiter. Après lui avoir pétri la poitrine, elle descendit vers le bas-ventre. L'essentiel n'était pas de jouir mais de mobiliser son énergie vitale. Pour y parvenir, la meilleure façon était de la retenir afin de la concentrer avant de la libérer. Quand enfin, la jeune fille la fit descendre de la table de massage, Charlotte tenait à peine sur ses jambes. Passive, elle se laissa habiller et coiffer. Elle portait une robe échancrée au milieu du dos libérant les reins. Elle comprit du même coup que sans doute Juliette avait décidé de la prêter. Ce fut encore pour elle un grand émoi de s'imaginer, nue et en position d'écartèlement extrême, attachée durement à une croix de Saint André, à la libre disposition de femmes qui ne souhaitaient rien d'autre que de la fouetter jusqu'au sang.
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Méridienne d'un soir.
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Comme elle avait grandi dans les milieux les plus libres, avec sous les yeux, chaque jour, libertinage débridé, chaque nuit, soirée orgiaque , elle ne s'étonnait plus de rien, ne jugeant jamais, et prenait plaisir à ne pas rester témoin de la soumission extrême à l'avilissement bestiale de son corps, de la façon, la plus méprisable et abjecte. Et pourtant, elle ne perdait rien d'une forte noblesse de sentiments qui faisait défaut à son entourage, et à la dissipation de laquelle elle ne résistait plus. Si une réputation de vertu orne de rares créatures, c'est aussi leur attirer attention ou respect, mais moquerie au contraire. Elle pouvait onduler, se tordre, pleurer sous le fouet, sa Maîtresse arrachait toujours de sa chair, le bonheur le plus aigu, quand elle s'introduisait brutalement aux tréfonds de ses reins et qu'elle s'abandonnait lascivement au plaisir le plus vil. Il était clair qu'on avait décidé de violer le rythme intime de son être, de briser cette pulsation volontaire qui régulait tous ses plaisirs. La lanière de cuir passant entre ses cuisses persécutait atrocement son clitoris, à croire que le modèle de ceinture de chasteté qui lui avait été imposé semblait être inspiré d'une scène de l'Inquisition espagnole. Mais elle craignait seulement que l'on devine la fierté et surtout le plaisir à la porter. Lorsqu'elle s'éveilla, le silence dans la cave était total. Ne pas ouvrir les yeux. Ne pas s'éveiller tout à fait encore. Pas maintenant. Profiter du demi-sommeil pour continuer à croire que tout cela n'était qu'un rêve, un fantasme trop fort, trop présent, qui raisonnait encore en bas de son ventre. Pourquoi m'avait-elle contrainte à une telle séance ? Avait-elle voulu me faire souffrir ? Rien dans son attitude n'avait pourtant trahi un quelconque plaisir à m'imposer un tel jeu. Cela ressemblait plutôt à un passage obligé, une sorte de rituel auquel elle-même n'aurait pu échapper. Elle tendit l'oreille, à l'affût d'un signe de Juliette. Charlotte secoua la tête. Elle était folle de remuer de telles pensées. Elle ne devait pas avoir peur. Et si sa Maîtresse avait encore eu l'envie de l'offrir à une amie ? Elle avait beau tenter de rejeter de toutes ses forces cette idée, celle-ci la taraudait, ne la lâchait plus. Juliette voulait l'offrir à une amie. Elle lui a donné l'adresse. Elle lui avait dit qu'elle trouverait là une femme qui n'atteignait le plaisir qu'en donnant vie à ses divagations, amener à la jouissance de jeunes oies blanches, consentantes et résignées en les flagellant, parfois jusqu'au sang, pour mieux révéler en elles leurs fantasmes de servitude et pour lesquelles la terreur semblait alors si douce. Elle mime la résistance mais c'est pour mieux en profiter. N'a-t-elle pas elle-même avoué qu'elle affectionnait particulièrement les fantasmes de viol ? Des pas dans le couloir. Les voilà qui approchent. Elle cessa de respirer. Elle les entendit s'arrêter devant la porte de la cave. Une clé tourna dans la serrure. Bientôt la porte s'entrouvrit. Charlotte distingua dans l'embrasure une silhouette. La lumière l'aveugla. C'était Juliette mais elle n'était pas seule. Celle qui l'accompagnait la considérait d'un œil narquois. Elle se coucha en travers du lit, les mains derrière la nuque. Tout en elle dégageait une étrange impression de sauvage énergie mais mêlée d'une extrême élégance. L'inconnue la vit poser les mains bien tendues de part et d'autre de sa vulve avec une douceur inattendue. Elle sollicita les grandes lèvres pour les écarter peu à peu, du bout des doigts. Leur contact, même s'il demeurait ferme, n'avait plus du tout la violence d'auparavant. Elle ouvrit son sexe comme on ouvre une orange, avec soin, en faisant attention de ne pas en perdre le nectar. Charlotte ferma les yeux. Elle cherchait à se concentrer sur le plaisir que l'inconnue exigeait d'elle. Il devait venir. Elle se surprit à espérer qu'on la fouetterait jusqu'au sang et surtout qu'on forcerait ses reins. Rien ne pouvait lui apporter plus de plénitude que d'être ainsi possédée par son étroit pertuis.
Il est bien établi que Charlotte, après avoir connu initialement un sentiment de frustration physique en découvrant les affres de la soumission, éprouvait pour elle, une curiosité mêlée à de l'addiction, comme si son corps nu et dépossédé, de séances de flagellation, sans pitié et interminables, en pénétrations sexuelles, profondes et sans tabou, à l'encontre de la moralité, se révélait à elle-même. Tout était dit dans cet épisode cruel où, d'une difficulté assez courante imposée par son sort, on avait fait un drame aggravé en niant sa sensibilité, en lui refusant le droit d'avoir mal, aussi longtemps qu'elle en éprouverait l'affreuse nécessité. Elle ravalait ses sanglots, car elle n'avait pas droit de douter. Tout ce qui lui était imposé était voulu par elle. S'il convient de toujours conserver une certaine distance dans les relations amoureuses pour entretenir une part de mystère, elle devait réussir à jouir pour la satisfaire et pour qu'elle lui fiche la paix. Peut-être que, comme avec sa Maîtresse, si elle parvenait à se mettre en situation de spectatrice, parviendrait-elle à exciter ses sens. L'inconnue passa plusieurs fois sa langue sur le sexe de Charlotte, de l'entrée du vagin jusqu'au clitoris, aspirant la chair tendre des petites lèvres, les frôlant parfois des dents, puis les abandonnant pour recommencer ailleurs, un peu plus haut, un peu plus bas. À l'instant même où l'inconnue mordilla son clitoris, la jeune fille se convulsa longuement dans ses chaînes et tremblait encore lorsque la jeune femme, s'étant tout à fait rhabillée, lui détacha les mains et lui donna des consignes pour leur prochaine rencontre. Ce soir-là, le sommeil ne vint pas. Bien sûr, elle avait eu peur, bien sûr elle avait eu honte. Elle m'attendait sur un canapé. Un bras étendu sur l'accoudoir en velours grenat. Jambes croisées, pieds nus, ongles lissés d'un vernis rouge. En dessous noirs. Autour de vingt heures, Charlotte en retard sonna à la porte. Trop facile, pas de punition, l'inconnue ne fut pas dupe. Anxieuse, elle poussa la porte entrouverte. À double tour, la referma. La voici introduite dans la pénombre fraîche du salon, par une jeune fille nue, complice des jeux. En fond sonore, le "Boléro" de de Ravel. Doucement le piano pour entendre le bruit de ses pas quand sur le parquet point de Hongrie, elle se déshabilla lentement, une épaule après l'autre, sa robe glissa sur le sol doucement pour écouter le clapotis du sexe entre ses doigts. L'inconnue décroisa ses jambes, les paumes claquant sur ses cuisses, la pria d'avancer. La flamme des bougies lançant des lueurs dansantes sur leurs visages, semblait réveiller des ombres dans le haut plafond. Elle eut les caresses et la bouche de l'inconnue. Cette bouche alla jusqu'au secret de son corps, au plus secret de son être émotif dans la chaleur humide que le désir enfiévrait. Tout d'un coup, elles ressentirent enfin, cette étrange douceur, cette paix heureuse des amantes. Mes yeux se retournent alors vers ton sourire mutin.
Tout cela ne suffisait pas à expliquer ces aberrations physiques qui pouvaient aller jusqu'à la terreur, rien qu'à la pensée de ces nombreux sexes étrangers dont le rôle était de l'outrageait. Ainsi, longtemps, l'usage de la bouche, comme des yeux lui fut interdit. Pour elle, le recours fréquent, de jour comme de nuit à son orifice anal ne la dégoûtait pas, et bien au contraire, cette aversion primitive et condamnable, mue non pas par le seul plaisir physique, mais par sa symbolique amorale, lui procurait chaque fois davantage, plus de jouissance. À nouveau, son irrespect aveugle éclatait, cinglant. Son orgueil était en vérité plus fort que son amour. Elle nourrit d'amers regrets et de sombres repentirs. Le silence, nous l'avions décidé ainsi. Tu devras t'efforcer de ne pas hurler quand quand je te flagellerai jusqu'au sang. Tu n'as pas le choix. Si tu désobéis, ce sera l'arrêt irréversible de la séance. Charlotte ne sait plus ce qu'elle veut, le fouet, oui mais pas pour son plaisir. De l'amour des femmes, elle ne connaissait rien d'autres que quelques privautés, quelques complaisances accordées avec des camarades de classe, à la limite du jeu mais bientôt par dessus la nuque passe le harnais en cuir. Son corps supplie. Toujours nue, de dos sur mes genoux. Bientôt mes doigts, à gauche, et à droite, ont glissé, les lanières de cuir sur tes épaules et dans la fente de tes lèvres. Alors, les omoplates ont frissonné. Les reins soudain cambrés par un flux de désir. Le grain de ta peau sur ma langue; les lèvres de ton sexe sur la pulpe de mes doigts. Ta joue sur mon épaule, mes mains à l'envers ont fermé les crochets; mon souffle effleurant le profil de tes seins dressés avec cette envie de toi qui tangue, cette envie de tout arrêter, cette envie de suspendre les gestes; je t'attrape par la nuque, te renverse sur le canapé, je te dévore; tu te débats, tu me supplies. Charlotte n'a pas de honte à exposer son corps asséché de solitude; tout est évident. Tu es allongée, au-dessus de toi, la caresse est légère presque rêvée, précisant l'ondoiement sur l'entrecuisse à peine ouverte. Le désir est prégnant, ton sexe est brûlant, l'émergence de sa pointe, la moiteur de ses plis, les battements de sa matrice. Elle lui apprit et lui révéla son corps, par des caresses d'une insidieuse lenteur, par des baisers qui n'en finissaient plus d'éveiller en elle des ondes de plaisir presque intolérable. De la bouche venait alors calmer la fièvre qu'elle avait fait naître, s'abreuvant à la source même d'où jaillirait la jouissance. Tu te tais. Fouettée, tu es éclairée comme par le dedans, et l'on voit sur ton visage le bonheur et l'imperceptible sourire intérieur que l'on devine aux yeux des esclaves. Tu le sais bien, Charlotte, tu es une salope sublime.
Au fil des ans, elle s'était découvert une envie d'audace dans la façon d'être prise, de rupture dans les rythmes d'un érotisme fatigué, le besoin même d'être forcée, emmenée loin de ses balises ordinaires par la femme qu'elle aimait, conduite par elle seule jusqu'au cœur de ses peurs les plus tentantes. Elle lui en voulait qu'elle n'eût pas deviné qu'elle souhaitait désormais être sa chienne. Tout ce que tu imaginais correspond à tes fantasmes, sans doute inconscients. Quand bien même le voudrais-tu que tu ne pourrais parler. Tes soupirs, les plaintes d'extase, les gémissements de volupté ont pris toute la place dans ta poitrine et dans ta gorge. Tu deviens muette d'un incomparable bonheur charnel. Nos cris meurent en un baiser brutal, comme la secousse qui bascule. La fleur sanguine laisse sourdre son suc aux mille parfums dans un mouvement de bacchanale déchaînée, sanglot de l'extériorisation extrême de ta sensualité fouaillée. Tu es ouverte, béante, les lèvres palpitantes, la vulve agitée de pulsions enflammées et suintante de son miel blanc et blond. Nous basculons, enroulées l'une à l'autre dans un enlacement tortueux qui nous emplit de joie enfantine. Cessant de lutter, désespérée, retrouvant la joie de vivre, honteuse, fière, tu t'abandonnes alors aux bras qui te meurtrissaient hier. Aucune nuit pareille à nulle autre, jamais Charlotte ne l'accueillit avec autant de joie. Elle avait joui sans être battue. Elle semblait appartenir à un autre monde. Quelque chose d'indissoluble et de fatal, une puissance invisible les liait bien plus que dans le bonheur et l'euphorie, errant dans le pur illogisme de la réalité, ne rendant de comptes à personne, forme suprême de la liberté dont elles usaient dans le bien comme dans le mal. Leur idéal avait changé d'objet. Leur frénésie était un peu glacée. Se laisser toucher, se laisser fouetter, être docile et nue. Pour l'amour qui fait battre le cœur, on ne forçait personne. Charlotte était éblouissante de félicité. L'envol étourdi d'un oiseau nocturne dans un jardin endormi, distrait par la bouleversante incantation sacrée qu'elle portait au rite célébré de leurs chairs amoureuses confondues. Bientôt, le fouet ne fut pas de trop pour la calmer mais Juliette entendrait, encore une fois bientôt Charlotte, attachée nue au pied du lit mais heureuse, respirer dans la nuit.
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"C’était son premier départ pour le front. Malgré les récits qu’il avait entendus au camp d’entraînement, malgré un sens aigu des réalités, sa jeunesse n’acceptait pas la guerre sans l’habiller d’une héroïque parure. Herbillon nourrissait pour les livres cette rare et sensible tendresse qui peuplé la vie de compagnons éternels. On attendait de lui des récits, arrangés à la manière des livres et comme son imagination s'en forgeait elle-même avant qu'il partît pour le front. Il s'irritait obscurément de céder à cet espoir de merveilleux qui agitait ses auditeurs et de fausser, malgré lui, la peinture de sa vie d'escadrille. Et tous deux, âmes jumelles d’une cellule unique, liaient leur savoir et leur divination pour mener à bien la même tâche. Ils avaient beau souffrir l’un par l’autre, se haïr même, leurs sens, leurs nerfs, emmêlés aussi étroitement que les commandes de l’appareil, travaillaient à l’unisson. Rouages intelligents de la frêle et puissante machine qui les emportait, le même fluide circulait entre eux". Sa vie était plus importante que son œuvre, aimait-il à répéter. Quatre-vingt années de voyages, de reportages et d'amitié fidèle. "Avant d'écrire, il faut vivre" disait Saint-Exupéry. L'académicien bourlingueur en a fait son credo. Joseph Kessel, mais on dit "Jef" a vécu ses enquêtes comme des romans et donné à ses reportages la vie qui anime la fiction. Ses avions ont quelque chose des navires de la poésie épique. Les pays qu'il a traversés, de l'Irlande désunie à l'Afghanistan déchiré, sont des théâtres d'opérations. Mais ce qui le captive, derrière l'aventure, c'est l'aventure intérieure, le roman intime de chaque homme. Reporter, romancier, chez lui c'est tout, même faculté d'émerveillement, même compréhension sans jugement, même quête de fraternité. Quant à son propre roman intime, il fut en partie masqué par la légende. Ce qui manque le moins, ce sont les portraits du romancier en héros de roman, en russe de cabaret pleurant d'émotion aux chants tziganes ou brisant son verre d'un coup de dents. L'essentiel est que les clichés ne fassent pas oublier la réalité plus contrastée de l'homme, que des témoins laissent entrevoir. Ainsi de René Guetta qui évoque en 1938 son vieux copain Jef, "silhouette d'armoire à glace" et "regard plein de désespérance". Désespéré, Kessel ? Hanté par une forme de culpabilité, en tout cas, et à coup sûr marqué par les drames familiaux. S'il reste un des auteurs les plus lus du siècle dernier grâce à son "Lion", le romancier eut aussi un destin hors du commun. Engagé volontaire comme aviateur pendant la première guerre mondiale, il tire de cette expérience humaine son premier grand succès littéraire, "L'Équipage", publié à vingt-cinq ans. Dès lors, son œuvre romanesque se nourrit de l'aventure humaine dans laquelle il s'immerge, à la recherche d'hommes exceptionnels. Après la guerre, il se consacre en parallèle au journalisme et à l'écriture romanesque. Il participe à la création de "Gringoire", un hebdomadaire politique et littéraire qui devient l'un des plus importants de l'entre-deux-guerres, et signe des grands reportages à succès pour Paris-Soir que dirige alors Pierre Lazareff. Il publie notamment "Belle de jour", qui fait scandale et reste entouré d'une réputation sulfureuse jusqu'à son adaptation cinématographique en 1967 par Luis Buñuel, et "Fortune carrée", roman inspiré d'un périple en mer rouge lors duquel, il fait la rencontre d'Henry de Monfreid. Quand éclate la seconde guerre mondiale, il est correspondant de guerre, puis rejoint la Résistance et rallie le général de Gaulle à Londres. Il y compose et co-écrit avec son neveu Maurice Druon les paroles du "Chant des partisans", qui devient l'hymne de la Résistance. Il est élu à l'Académie française en 1962. "Comme ces réserves secrètes avaient soutenu jusqu’alors des penchants que sa raison tenait pour droits, ses désirs avaient toujours une vigueur à laquelle elle cédait d’un impatient, d’un invincible mouvement. De nouveau le sentiment qu'elle avait cru ne plus jamais connaître, l'égarement de la bête forcée, fondit sur Séverine. De nouveau, et pour son plus grand plaisir, elle se voyait poursuivie, acculée, à merci".
"La nuit fut longue et cruelle pour Séverine. Malgré sa fatigue infinie, de corps et d’âme, elle ne put dormir ; elle redoutait le retour de Pierre. Il n’avait rien remarqué encore, mais il était impossible que, lorsqu’il viendrait dans sa chambre (il le faisait toujours), le miracle durât. Il était impossible que sur elle, en elle, autour d’elle ne subsistât pas une trace de cette journée monstrueuse. Plus d’une fois, Séverine sauta brusquement de son lit pour voir dans une glace s’il ne s’était pas formé sur ses traits une ride spéciale, un stigmate. Les heures passaient dans cette persécution maniaque. La frayeur portée à son extrême possède ceci de commun avec la jalousie que le moindre possible devient certitude pour celui qui en souffre. Il ne fallut que quelques secondes à Séverine pour partager le sentiment de ses compagnes. Hippolyte était une sorte de bloc barbare, plus vaste et plus haut que les autres hommes. Sans doute il n'y avait rien de particulièrement cruel sur son visage qu'une graisse puissante élargissait au-delà des mesures communes. Mais était-ce le contraste entre son immobilité majestueuse, presque mortelle, et la farouche vie animale qui colorait d'un sang sombre ses lèvres, coinçait ses mâchoires pareilles à un piège à fauves, faisait de ses poings des massues de chair et d'os ? Était-ce sa façon de rouler, de coller sa cigarette ? Ou encore le minuscule anneau d'or qu'il portait à l'oreille droite ? Pas plus que Charlotte, Séverine n'aurait su le dire, mais la peur se glissa lentement dans ses veines. Fascinée, elle ne pouvait détacher son regard de cet homme bronzé qui avait les proportions et la couleur d'une idole". Déjà enfant, sa vie est marquée par le goût du voyage et de l'aventure. Adulte, il n'aura de cesse de découvrir de nouveaux horizons et de sceller de nouvelles amitiés. Parce qu'il n'a jamais rien fait comme tout le monde, il est né le trente-et-un janvier 1898 dans un endroit improbable, Villa Clara, province d'Entre Rios, Argentine. Mais que sont donc allés faire dans cette pampa ses parents, juifs originaires de Lituanie pour lui, de Russie pour elle ? Il reçut une valise comme berceau. Tout est affaire de hasard. Son père Samuel, après avoir quitté sa famille sans un sou pour devenir médecin, était parvenu à poursuivre ses études à Montpellier où il avait rencontré la jeune Raïssa. Celle-ci n'hésita pas une seconde à le suivre pour son premier poste de l'autre côté de l'atlantique où s'était installée une colonie juive. Deux ans plus tard, tout ce beau monde avait pris le chemin du retour, direction Orenbourg, à la frontière du Kazakhstan, d'où était originaire Raïssa. À sept ans, le jeune Joseph, ou Popotchka ("Petites fesses adorées") pour les intimes, a déjà fait autant de kilomètres qu'un tour du monde. Mais le climat des steppes n'est guère favorable à son père qui décide en 1908 de repartir dans l'autre sens pour offrir du côté de la côte d'azur un avenir meilleur à ses trois garçons, Joseph, Lazare et Georges. C'est logiquement Nice, terre d'adoption de la grande bourgeoisie russe, qui les accueille et qui fait découvrir à "Yossia" les œuvres de Dumas et Tolstoï qu'il dévore alors au lycée Masséna. Quelques coups de poings dans la cour de récréation, un léger accent provençal, et le voilà intégré. C’est aussi à Nice, notons-le, que s’établissent un autre aventurier des lettres, Romain Gary, et sa mère. Joseph sera donc un littéraire, aucun doute là-dessus. Et pour l'aider à viser l'excellence, toute la famille part s'installer à Paris après son Ier bac. Louis-le-Grand puis la Sorbonne et le Conservatoire, rien n'effraie "Jef" qui veut mordre alors la vie à pleines dents."Le secret de son corps vivait seul alors comme ces fleurs singulières qui s'ouvrent pour quelques instants et reviennent ensuite à leur repos virginal".
"Pour l'instant on va vous nommer Belle de jour. Ça vous conviendra-t-il ?Oui ? Vous êtes de bonne composition. Encore un peu timide, mais c'est naturel. Pourvu que vous partiez à cinq heures, pas vrai, tout va bien. Vous l'aimez ? (Séverine eut un mouvement de recul ) Oh, je n'insiste pas, je ne force pas les confidences. Vous m'en ferez bientôt toute seule. Je ne suis pas une patronne, mais une camarade, une vraie. Je comprends la vie. Bien sûr, j'aime mieux ma place que la vôtre, mais ça, ce n'est ni vous ni moi qui avons fait la société. Embrassez-moi ma petite Belle de jour. La figure froide et comme coincée dans un moule invisible, presque incapable de respirer, les membres lourds, lourds à laisser croire qu'ils ne pourraient plus jamais remuer, Séverine se sentait mourir. Elle ne savait point ce qui se passait en elle, mais elle ne devait jamais oublier cet état cadavérique ni cette angoisse indicible qui lui arrêtait le cœur. Devant elle passaient tour à tour des flammes et des nuées à travers lesquelles elle devinait des nudités tordues. Elle aurait voulu fermer ses yeux de ses mains, car ses paupières étaient aussi rigides que le reste de sa chair, mais ses mains reposaient sans force à côté d'elle". Le futur académicien entre en littérature par la petite porte, disait-il. Il fait ses débuts dans le journalisme en rejoignant en 1915 le service de politique étrangère du "Journal des Débats", dans lequel il est chargé de traduire des articles russes. En 1916, il découvre les débuts de l'aviation de guerre en tant qu'observateur. Après la guerre, sa vie à Paris est très tumultueuse, toujours à la recherche d'émotions fortes. Il voyage aux États-Unis, fait des reportages sur la Chine, l'Indochine, l'Inde et Ceylan. De ses expériences, il tire la matière de ses premiers romans : "L'Équipage" (1923), roman quasi autobiographique où il raconte son expérience de pilote pendant la première guerre mondiale et des récits et des reportages : "Mémoires d'un commissaire du peuple" (1925) et "Les Rois aveugles" (1925) qui lui vaudront le grand prix du roman de l'Académie française en 1927. À dix-huit ans, il se précipite pour s'engager et se retrouve tout d'abord infirmier-brancardier avant de s'enrôler dans l'aviation. Pour le jeune homme, c'est le rêve : entouré par les gaillards de l'escadrille S. 39, il découvre l'ivresse de la peur mais surtout la fraternité et le courage, incarné par le capitaine Thélis Vachon qui deviendra un des héros de son roman : "L'Équipage" (1923). En dix-huit mois, il enchaîne cent cinquante missions de reconnaissance, succombe au démon du jeu et de l'alcool et y gagne au passage une première croix de guerre, à vingt ans. Cela ne lui suffit pas. Le dix novembre 1918, le fougueux jeune homme s'embarque comme volontaire pour aller prêter main forte aux russes blancs, aux confins de la Sibérie. La première étape du voyage est loin d'être désagréable puisque c'est en héros qu'il est accueilli à New York avant d'enchaîner avec une traversée des États-Unis qui ressemble à une longue ivresse. Enfin, il s'embarque pour Vladivostok et retrouve avec nostalgie la terre de ses ancêtres. Il y croise l'aventurier Grogori Semenoff, seigneur de la guerre cosaque ou chef du crime organisé, suivant les points de vue. Après avoir écumé les fumeries d'opium à Shanghai, il prend enfin le paquebot du retour où il fait une nouvelle rencontre, Sandi, une jeune roumaine. Elle devient sa femme en 1921 mais décédera en 1928 de tuberculose. L'amitié est un exercice de l'âme que les femmes ne pratiquent pas." Un châtiment écrasant allait l’atteindre pour une faute qu'elle avait commise sans doute mais à la façon dont glisse lorsque le vertige ébranle une tête fragile. Mais l'aurore surgit d'un seul coup, prompte et glorieuse".
"Le lendemain il s'était repris et entra chez Séverine avec son habituel ricanement. Mais quand il la prit dans ses bras, elle sentit, à une imperceptible vigilance de ses muscles, qu'il avait peur de lui faire du mal et prenait souci de son plaisir. Elle en eut moins qu'à l'ordinaire. Et il diminua sans cesse à mesure que Séverine prenait conscience d'un pouvoir qui n'était plus seulement sensuel. Comment expliquer un tel mouvement ? Par la seule impuissance à montrer une vertu maquillée à celui qu'elle aimait d'un amour infini ? Par le besoin, moins noble, de la confession? Par l'espoir souterrain d'être pardonnée malgré tout et de vivre ensuite sans le fardeau d'un horrible secret ? Qui pourrait compter les éléments qui, après des traverses aussi affreuses, s'agitent, se fondent dans un cœur humain et le précipitent sur des lèvres tremblantes ? De son côté, Séverine obéissait à la loi fatale du plaisir sans spiritualité qui, s'émoussant, pousse toujours plus avant à sa recherche par des moyens fac-tices. Pour ranimer le goût qu'elle avait eu de Marcel, elle avait de plus en plus souvent recours à l'évocation du mystère dangereux dont la vie du jeune homme était enveloppée. Mais son imagination usa vite cette ressource. Alors l'insistance de Marcel pour sortir avec elle la trouva plus favorable. Elle pensa qu'à le surprendre dans son existence louche, elle retrouve-rait, fût-ce pour un temps, cette crainte qui avait formé le plus profond de sa volupté. Elle se plut d'autant mieux à se peindre une soirée pareille qu'elle la croyait impossible. Comment admettre qu'elle pût sortir, tard dans la nuit ?". Pour l'aventurier écrivain ou l'écrivain aventurier, la littérature se veut la représentation de moments de vie, d'expériences vécues dont il rend de façon réaliste le foisonnement et le mouvement dramatique. L'auteur était là, il dit ce qu'il a vu, et c'est son tempérament qui impose à l'œuvre sa force persuasive. Tout naturellement, l'ensemble des ouvrages de Joseph Kessel, plus de quatre-vingts volumes, suit les phases essentielles de son existence. On y trouve toute une imagerie violente évoquant la Russie d'après la révolution d'Octobre, "La Steppe rouge" (1922), "Le Journal d'une petite fille sous le bolchevisme" (1926), ou les émigrés russes venus se réfugier à Paris, "Nuits de princes" (1927). Il y a l'évocation de la fraternité qu'engendrent la guerre ou les dangers, soit qu'un homme seul les ait courus ("Mermoz", 1938, témoignage sur l'essor de l'Aéropostale) ou qu'ils aient été partagés : "L'Équipage", "Vent de sable" (1929), "Fortune carrée" (1930). Il y a les reportages rapportés de pays plus ou moins lointains ("En Syrie", 1927, "Dames de Californie,1928) ou puisés dans la faune de la nuit ("Bas-Fonds", 1932, "Nuits de Montmartre", 1932). Joseph Kessel appartient à la grande équipe réunie par Pierre Lazareff à Paris-Soir, et qui fait l’âge d’or des grands reporters. Il fait pour le journal de nombreux voyages dont il rapporte reportages qui font monter le tirage du journal de plusieurs centaines de milliers d'exemplaires, et dont il tire la matière de romans. Il est correspondant de guerre pendant la guerre d'Espagne, puis durant la drôle de guerre. Après la défaite, Joseph Kessel rejoint la résistance au sein du réseau : "Carte", avec son neveu et ami Maurice Druon. C’est avec ce dernier qu’il franchit clandestinement les Pyrénées pour gagner Londres et s’engager dans les Forces aériennes françaises libres du général de Gaulle. C'est à cette époque qu'il rencontre à Londres Michèle O'Brien, une Irlandaise avec qui il se marie en 1949. Elle sombra dans une dépendance à l'alcool qui incitera Kessel à s'intéresser aux alcooliques et aux méthodes de traitement, à publier "Avec les Alcooliques Anonymes", en 1960. "La neige du Kilimandjaro devint un doux brasier. La brume se déchira en écharpes de fées, en poudre de diamant. L'eau étincela au fond de l'herbe. Les bêtes commencèrent à composer leur tapisserie vivante au pied de la grande montagne. Alors cette beauté fut de nouveau toute fraîche".
"La lune était haut dans le ciel quand nous atteignîmes, au centre de Parc Royal, une immense plage circulaire, brillante et lisse, qui avait été autrefois recouverte par les eaux d'un lac. La clarté nocturne faisait courir à sa surface un scintillement d'ondes argentées. Et dans ce mirage lunaire, qui s'étendait jusqu'à la muraille du Kilimandjaro, on voyait jouer les troupeaux sauvages attirés par la liberté de l'espace, la fraicheur de l'air et l'éclat du ciel. Les bêtes les plus lourdes et les plus puissantes, gnous, girafes et buffles, se déplaçaient calmement le long du cirque enchanté. Mais les zèbres, les gazelles de Grant, les impalas, les bushbucks se mêlaient au milieu du lac desséché dans une ronde sans fin, ni pesanteur, ni matière. Ces silhouettes désincarnées et inscrites sur l'argent de la nuit ainsi qu'à l'encre de Chine, glissaient à la surface d'un liquide astral, filaient, s'élançaient, se cabraient, s'élevaient, s'envolaient avec une légèreté, une vitesse, une aisance et une grâce que leurs mouvements, mêmes les plus nobles et les plus charmants, ne connaissaient pas dans les heures du jour. C'était, imprégnée, menée par le clair de lune, une danse folle et sacrée". Très marqué par la disparition de son ami de toujours, l'aviateur Jean Mermoz , il se noie dans la littérature et les voyages. Il se veut, comme l'indique un de ses titres, "Témoin parmi les hommes" (1956). Dans cette œuvre, où la psychologie de la perversion ("Belle de jour", 1928, adapté à l'écran par Luis Buñuel) a occupé une certaine place, se fait jour une fraîcheur toute poétique avec "Le Lion" (1958), son plus grand succès de librairie, écrit à la suite d'un voyage au Kenya, qui raconte l'amour que porte une fillette à un superbe lion du Kilimandjaro. Le livre de Kessel, écrit bien souvent dans une langue extrêmement poétique, à la fois syncopée et lyrique, n’a pas pour vocation de divertir ou d’informer mais d’intriguer et d’interroger. Ce n’est pas un conte, mais un récit tragique, qui ne se cantonne nullement aux frontières d’un univers idyllique mais induit, par sa construction dramatique même, un questionnement sur la mort et s’écarte donc d’emblée de tout projet"naïf", au sens noble du terme, dont on a pu qualifier certains moments de l’histoire de la peinture. Un vrai roman initiatique donc, et sur lequel la critique jusqu’ici ne s’est guère attardée. "Le Lion" s’avère à l’examen d’une belle complexité : toute une réflexion sur la violence, les rapports Europe/Afrique, nature/civilisation, la colonisation, la quête du père et même le fait religieux s’y déroulent en filigrane, ce qui trouve ainsi des échos dans les débats politiques et philosophiques actuels. D’un point de vue plus spécifiquement narratologique, la réflexion sur le romanesque se révèle ici centrale, plus particulièrement, la question de l’insertion, étroite en l’occurrence, du théâtral dans le narratif. Ce qui frappe, c’est l’extraordinaire complicité de Patricia et de John Bullit. Ils communiquent à l’évidence en langage codé, par des clignements d’yeux, des regards,des contacts secrets. À travers ce lion éminemment symbolique donc, Patricia cherche à s’approprier non pas seulement l’époux, mais aussi l’être même de son père, à le réduire dans sa conjugalité puis dans son altérité même. Le dénouement et l’épilogue du livre le confirmeront. Si Patricia a convaincu son père de renoncer à la chasse, aux massacres d’animaux, ce n’est pas tant par amour de la vie, pour le triomphe d’aspirations pacifiques que mue par des mobiles moins avouables. "Plus que jamais, au fond, elle adore en lui la violence dont il semble être le dépositaire. Le récit de Kessel nous laisseentendre, avec Pascal, que si la Belle faisait à ce point la Bête, c’est qu’elle faisait l’ange nécessairement, autrement ditqu’elle était adoratrice de la Bête, et donnait libre cours à un orgueil démesuré. La scène de la jeune fille tenant la dépouillede son lion illustre magnifiquement ce que la psychanalyse sous-entend par le recours au thème du parricide œdipien."Les bêtes, ici, ont tous les droits".
"Il n'y avait plus de brume de chaleur. Le ciel n'était que pureté, légèreté. Les lumières et les ombres avaient repris leurs jeux à la surface du sol et contre la paroi immense de la montagne. Sur le sommet en forme de table, fantastique dalle plate et blanche comme un autel dressé pour ses sacrifices à la mesure des mondes, la neige immobile, la neige éternelle commençait à vivre d'un bouillonnement mystérieux et devenait une écume tantôt creusée, tantôt crêtée de vermeil, d'orange, de nacre et d'or. Alors, avec une stupeur émerveillée, où, instant pas instant, se dissipait ma crainte, je vis dans le regard que le grand lion du Kilimandjaro tenait fixé sur moi des expressions qui m'étaient lisibles, qui appartenaient à mon espèce, que je pouvais nommer une à une : la curiosité, la bonhomie, la bienveillance, la générosité du puissant". On mesure là tout le talent du romancier qui n'a eu de cesse toute sa vie de porter un regard objectif sur la cruauté du monde. Ses voyages alimentant son imagination et sa créativité littéraire. En 1950 paraît "Le Tour du malheur", livre comportant quatre volumes. Cette fresque épique, que l'auteur mit vingt ans à mûrir, contient de nombreux éléments de sa vie personnelle et occupe une place au sein de son œuvre. En s'attachant à des personnages sans commune mesure dans leurs excès, elle dépeint les tourments d'une époque et recèle une analyse profonde des relations humaines. On peut y lire sous les relations entre le personnage principal et son jeune frère, Daniel, celles qui liaient Joseph Kessel et son petit frère Lazare, qui se suicida en 1920, à vingt-et-un ans. Il se sent coupable de la descente aux enfers de sa femme Michèle, toujours une flasque de whisky dans son sac à main, capable des pires débordements. Aller au restaurant si elle avait déjà bu promettait à coup sûr un esclandre. C'est en partie pour mettre de la distance avec les cafés parisiens que les Kessel achètent, à leur retour d'Afghanistan, une maison de campagne dans le Vexin, à Avernes, à une cinquantaine de kilomètres de Paris. C'est une longue bâtisse appelée le "Four à chaux de Marie Godard", entourée d'un hectare et demi de prairies et de bois. C'est là que l'écrivain-voyageur se retirera souvent et où il écrira les "Cavaliers et les Temps sauvages", son ultime roman. Consécration ultime pour ce fils d’immigrés russes juifs, l’Académie française lui ouvre ses portes. Joseph Kessel y est élu le vingt-deux novembre 1962, au fauteuil du duc de La Force. Parlant devant l'Académie française, il revendique hautement son appartenance au judaïsme, de même qu'il en avait témoigné dans Terre de feu (1948), publié au moment de la création d'Israël où il sera le premier visiteur à obtenir un visa du nouvel état. Joseph Kessel meurt d'une rupture d'anévrisme le vingt-trois juillet 1979, à l'âge de quatre-vingt-un ans, dans le fauteuil de dentiste du XIXème siècle tendu de velours grenat avec des accoudoirs dorés que terminaient deux têtes de lion, sous les yeux de Georges Walter. François Mauriac lui rend hommage dans son Bloc-notes : "Il est de ces êtres à qui tout excès aura été permis, et d’abord dans la témérité du résistant, et qui aura gagné l’univers sans avoir perdu son âme." Kessel a vécu au quinze boulevard Lannes dans le seizième arrondissement de Paris. Aujourd'hui, l'écrivain-aventurier ou l'aventurier"écrivain, repose au cimetière du Montparnasse.
Bibliographie et références :
- Marc Alaux, "Joseph Kessel, la vie jusqu'au bout"
- André Asséo, "Rêver Kessel"
- Jean-Marie Baron, "Ami, entends-tu"
- Denise Bourdet, "Joseph Kessel"
- Alexandre Boussageon, "Joseph Kessel"
- Graham Daniels, "L'Équipage de Joseph Kessel"
- Michel Lefebvre, "Joseph Kessel"
- Silvain Reiner, "Mes saisons avec Joseph Kessel"
- Alain Tassel, "Le lion Kessel"
- Georges Walter, "Le livre interdit"
- Olivier Weber, "Dictionnaire amoureux de Joseph Kessel"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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C'était une de ces règles entre lesquelles on peut se décider, une règle qui n'est certes pas très honorable, mais elle nous donne un certain calme pour passer la vie et pour nous résigner à la passion. Elle laissait filer la chaîne des jours passés pour mieux jouir des rencontres à venir, et pas seulement la nuit. C'était elle, une amante très en beauté, au maquillage discret, moulée dans un adorable jean. La jeune femme fut médusée comme à la vue d'un spectre. Elle l'attendait alors, sagement assise derrière le volant. Leurs bouches se rejoignirent bientôt à l'intersection des deux sièges selon un rituel tacitement établi depuis qu'elles se retrouvaient dans la clandestinité. Mais, en deux ans, elles avaient appris à le bousculer à tour de rôle, afin que jamais l'habitude n'entamât la passion. Elles échangèrent un long baiser, si imaginatif qu'il pouvait à lui seul dresser l'inventaire exact de tout ce qui peut advenir de poétique et de prosaïque entre deux êtres soumis à leur seul instinct, du doux effleurement à la morsure, de la tendresse à la sauvagerie. Toutes les figures de l'amour s'inscrivaient dans cette étreinte. Elle avait la mémoire de celles qui l'avaient précédée. Quand leurs bouches se reprirent enfin, elles n'étaient qu'un seul et même souffle. Anticipant sur son premier mot, Juliette posa son doigt à la verticale sur ses lèvres et, dans un sourire de connivence, entraîna Charlotte hors de la voiture. Après qu'elles eurent tout doucement refermé les portes et fait les premiers pas sur la pointe des pieds, comme si l'extrême discrétion leur était devenue une seconde nature, elle la prit par la main et l'engagea à sa suite dans une des rares stalles encore vides. À l'ardeur incommensurable qu'elle y mettait, la douce Charlotte comprit que ce jour-là, encore une fois de plus, elle dirigerait toutes les opérations, du moins dans un premier temps. Alors une sensation inédite l'envahit, la douce volupté de se laisser mener et emmener par celle qui la traiterait à l'égal d'un objet. En s'abandonnant sous la douce pression de ses doigts, elle n'était déjà plus qu'un corps sans âme, qu'une soumission charnelle en répit. L'endroit était humide et gris. Il en aurait fallut de peu pour qu'il paraisse sordide.
Certains parkings peuvent être aussi borgnes que des hôtels. Un rai de lumière, provenant d'un des plafonniers de l'allée centrale, formait une diagonale au mur, à l'entrée du box. Il n'était pas question de descendre le lourd rideau de fer, elles se seraient retrouvées enfermées. Charlotte s'appuya le dos contre le mur, exactement au point où le halo venait mourir, de manière à réagir à temps au cas où quelqu'un viendrait. Avant même que Juliette pût l'enlacer, elle lui glissa entre les bras tout en tournant le dos, avec cette grâce aérienne qui n'appartient qu'aux danseuses, puis posa ses mains contre la paroi, un peu au-dessus de sa tête, et cambra ses reins tandis qu'elle s'agenouillait. Depuis tant de mois qu'elles s'exploraient, pas un grain de leur peau n'avait échappé à la caresse du bout de la langue. Du nord au sud et d'est en ouest, elles en avaient investi plis et replis, ourlets et cavités. Le moindre sillon portait l'empreinte d'un souvenir. La chair déclinait leur véritable identité. Elles se reconnaissaient à leur odeur, se retrouvaient en se flairant. Tout avait valeur d'indice, sueur, salive, sang. Parfois un méli-mélo de sécrétions, parfois le sexe et les larmes. Des fusées dans la nuit pour ceux qui savent les voir, messages invisibles à ceux qui ne sauront jamais les lire. Si les humeurs du corps n'avaient plus de secret, la subtile mécanique des fluides conservait son mystère. Mais cette imprégnation mutuelle allait bien au-delà depuis qu'elles s'étaient conté leurs rêves. Tant que l'on ne connaît pas intimement les fantasmes de l'autre, on ne sait rien ou presque de lui. C'est comme si on ne l'avait jamais vraiment aimé. Charlotte savait exactement ce que Juliette désirait. Se laisser prendre avant de s'entreprendre. Un geste juste, qui serait juste un geste, pouvait apparaître comme une grâce, même dans de telles circonstances, car leur silence chargeait de paroles le moindre de leurs mouvements. Elles n'avaient rien à dire. Demander aurait tout gâché, répondre tout autant. Charlotte n'avait rien perçu, rien respiré de cette métamorphose suscitée par de nouveaux appétits pour des jeux et des assouvissements inédits, plus sauvages, empreints d'une licence sexuelle.
Elle me regardait si gentiment que j'étais convaincue de récolter bientôt les fruits de ma patience. Sa poitine ferme était délicieusement posée sur mon buste, ses cheveux effleuraient mes joues, elle frottait ses lèvres contre les miennes avec un sourire d'une tendre sensualité. Tout n'était que grâce, délice, surprise venant de cette fille admirable: même la sueur qui perlait sur sa nuque était parfumée. Elles pouvaient juste surenchérir par la crudité de leur langage, un lexique de l'intimité dont les prolongements tactiles étaient infinis, le plus indéchiffrable de tous les codes en vigueur dans la clandestinité. Tandis que Charlotte ondulait encore tout en s'arc-boutant un peu plus, Juliette lui déboutonna son jean, le baissa d'un geste sec, fit glisser son string, se saisit de chacune de ses fesses comme s'il se fût agi de deux fruits murs, les écarta avec fermeté dans le fol espoir de les scinder, songeant qu'il n'était rien au monde de mieux partagé que ce cul qui pour relever du haut et non du bas du corps, était marqué du sceau de la grâce absolue. Puis elle rapprocha ses doigts du sexe, écarta les béances de la vulve et plongea ses doigts dans l'intimité moite, si brutalement que sa tête faillit heurter le mur contre lequel elle s'appuyait. Ses mains ne quittaient plus ses hanches que pour mouler ses seins. Le corps à corps dura. Là où elles étaient, le temps se trouva aboli. Toute à son ivresse, elle ne songeait même plus à étouffer ses cris. Fébrilement, au plus fort de leur bataille, Juliette tenta de la bâillonner de ses doigts. Après un spasme, elle la mordit au sang. De la pointe de la langue, elle effleura délicatement son territoire à la frontière des deux mondes, avant de s'attarder vigoureusement sur son rosebud. Un instant, elle crut qu'elle enfoncerait ses ongles dans la pierre du mur. Elle se retourna enfin et la caressa à son tour sans cesser de la fixer des yeux. L'air humide se chargeait autour d'elles, épaissi de l'écho de leur bestialité.
Toute l'intensité de leur lien s'était réfugiée dans la puissance muette du regard. Car si Juliette l'aimait peut-être, l'aimait sans doute, Charlotte sentait que le moment n'était pas éloigné où elle allait non plus le laisser entendre, mais le lui dire, mais dans la mesure même où son amour pour elle, et son désir d'elle, allaient croissant, elle était avec elle plus longuement, plus lentement, plus minutieusement exigeante. Ainsi gardée auprès d'elle les nuits entières, où parfois elle la touchait à peine, voulant seulement être caressée d'elle, elle se prêtait à ce qu'elle lui demandait avec ce qu'il faut bien appeler de la reconnaissance, plus encore lorsque la demande prenait la forme d'un ordre. Chaque abandon lui était le gage qu'un autre abandon serait exigé d'elle, de chacun elle s'acquittait comme d'un dû. Il était étrange que Charlotte en fût comblée. Cependant, elle l'était. La voiture était vraiment le territoire inviolable de leur clandestinité, le lieu de toutes les transgressions. Un lieu privé en public, ouvert et clos à la fois, où elles avaient l'habitude de s'exhiber en cachette. Chacune y reprit naturellement sa place. Elle se tourna pour bavarder comme elles l'aimaient le faire, s'abandonnant aux délices de la futilité et de la médisance avec d'autant de cruauté que l'exercice était gratuit et sans danger. Elles ne pouvaient que se sentir en confiance. Scellées plutôt que liées. Charlotte était le reste de Juliette, et elle le reste d'elle. Inutile d'être dénudé pour être à nu. Tout dire à qui peut tout entendre. On ne renonce pas sans raison profonde à une telle liberté. Au delà d'une frénésie sexuelle sans entrave, d'un bonheur sensuel sans égal, d'une connivence intellectuelle sans pareille, et même au-delà de ce léger sourire qui emmène plus loin que le désir partagé, cette liberté était le sel de leur vie. Elle la prit dans ses bras et lui caressa le visage tandis qu'elle se blottissait contre sa poitrine. À l'extérieur, l'autre vie pouvait bien attendre.
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Toutes les compensations qui dans sa relation, la prolongeaient, se trouvaient là devenues invisibles, de sorte, qu'elle se rendait plus aisément que des inconnues et à partir de ce jour-là, ces craintes prissent une inquiétante exagération. La jeune femme ne pensait déjà plus à ce que son amante venait de lui vriller dans l'esprit, à son insu. Il est vrai que cette dernière avait parfois des pratiques de prestidigatrice, de voleuse d'attention; mais de son chapeau, elle ne faisait surgir le plus souvent qu'un avenir souillé de souffrances furieuses. Elle savait quelle demeurait transparente aux yeux de sa Maîtresse. Il est vrai qu'elle ne faisait rien pour attirer son regard. Elle n'était pas du tout le genre de femmes à débarquer dans une soirée cheveux au vent, les seins débordant d'un haut trop petit, moulée dans une jupe très sexy et arborant des chaussures à talons vertigineux. Instruite du résultat habituel de ces cérémonies, Charlotte s'y rendit pourtant de bonne grâce. Elle continuait à espérer, tout en se moquant d'elle-même, que viendrait un jour où sa Maîtresse cesserait de l'offrir au cours de ces soirées éprouvantes, les seins relevés par un corset de cuir, aux mains, aux bouches et aux sexes à qui tout était permis, et au terrible silence. Ce soir-là, figurait un homme masqué qui retint immédiatement son attention. Il posa sur elle un de ces regards mais sans s'attarder, comme s'il prenait note de son existence avec celle du mobilier, un miroir dans lequel se reflétait au fond de la salle, dans l'obscurité, l'ombre d'une croix de Saint André et un tabouret. Elle n'aurait pas aimé qu'il s'attarde, comme le faisaient les autres. Pourtant, elle souffrit de le voir détourner les yeux d'elle. Elle ne s'arrêta pas à considérer si c'était seulement l'effroi. On halerait son corps pour la crucifier, les poignets et les chevilles enchaînés, et on la fouetterait nue, le ventre promis à tous les supplices. L'inconnu, qu'elle n'osait toujours pas regarder, demanda alors, après avoir passé la main sur ses seins et le long de ses reins, qu'elle écartât les jambes. Juliette la poussa en avant, pour qu'elle fût mieux à portée. Cette caresse, qu'elle n'acceptait jamais sans se débattre et sans être comblée de honte, et à laquelle elle se dérobait aussi vite qu'elle pouvait, si vite qu'elle avait à peine le temps d'en être contrainte. Il lui semblait sacrilège que sa Maîtresse fût à ses genoux, alors qu'elle devait être aux siens, elle sentit qu'elle n'y échapperait pas. Elle gémit quand des lèvres étrangères, qui appuyaient sur le renflement de chair d'où part la fine corolle inférieure, l'enflammèrent brusquement, le quittèrent pour laisser la pointe chaude l'enflammer davantage. Elle gémit plus fort quand les lèvres la reprirent. Elle sentit durcir et se dresser un membre qui l'étouffait, qu'entre les dents et les lèvres, une onde aspirait, sous laquelle elle haletait. L'inconnu s'enfonça plus profondément et se dégorgea. Dans un éclair, Charlotte se vit délivrée, anéantie, maudite. Elle avait accomplit la fellation avec un recueillement mystique. Le silence soudain l'exaspéra.
Sa docilité un peu frustre et presque animale, elle l'adoucissait dès qu'elle souriait, de sorte qu'elle semblait ne pas vouloir commettre une faute, afin de ne pas rompre le charme et de répondre à l'attente de ceux qui la convoitaient. Elle eut l'envie, qu'elle crut naturelle, d'apaiser elle-même ses désirs toujours vivaces. Elle résolut alors d'avoir raison de son incomplétude. Elle était prise. Le visage dégoulinant de sperme, elle comprit enfin que le membre qui la pénétrait était un olisbos dont Juliette s'était ceint la taille. Avec un vocabulaire outrageusement vicieux, elle exigea d'elle qu'elle se cambre davantage, qu'elle s'offre totalement pour qu'elle puisse être remplie à fond. Elle céda à l'impétuosité d'un orgasme qu'elle aurait voulu pourvoir contrôler. C'était la première fois qu'une femme la possédait par la seule voie qui soit commune avec un homme. Juliette parut subitement échauffée. Elle s'approcha d'elle, la coucha sur le sol, écarta ses jambes jusqu'au dessus de son visage et exigea qu'elle la lèche. Ses cuisses musclées s'écartèrent alors sous la pression de sa langue. Elle s'ouvrit davantage et se libéra dans sa bouche. Charlotte ne ressentait plus que le collier, les bracelets et la chaîne. Elle se rendait compte également que sa façon de tout prendre en charge effrayait la plupart des femmes, même si Juliette ne s'en plaignait pas, bien au contraire, de son efficacité pendant les heures de bureau ou dans un lit. On l'avait délivrée de ses mains, le corps souillé par l'humus du sol et sa propre sueur. Juliette tira sur la taille fine de Charlotte, strangulée par le corset très serré, pour la faire encore plus mince. Si durement baleinée et si étroite, qu'on aurait dit un busc de cuir destiné à la priver de toute liberté, pire à l'étrangler comme une garrotte médiévale. Des mains glacées se posèrent sur sa peau et la firent tressaillir. Ce premier contact l'avait surprise mais elle s'offrit avec docilité aux caresses qui devinrent très vite agréables. On lui fit savoir que plusieurs personnes étaient venues assister à son dressage. Chacune d'entre elles allait lui donner dix coups de fouet. Elle se préparait à cette épreuve en se concentrant sur la volonté dont elle allait devoir faire preuve. On lui ôta son corset afin de la mettre à nu et on l'attacha sans ménagement sur la croix de Saint André dans une position d'écartèlement extrême de sorte qu'elle crut un instant être démembrée, tant les liens qui entravaient ses poignets et ses chevilles meurtrissaient sa chair. Elle reconnut alors immédiatement les coups de fouet appliqués par sa Maîtresse. Elle a une méthode particulière, à la fois cruelle et raffinée, qui se traduit par une sorte de caresse de la cravache ou du martinet avant le claquement sec, toujours imprévisible et judicieusement dosé. Juliette sait mieux que quiconque la dresser. Après le dernier coup, elle caressa furtivement ses fesses enflammées et cette simple marque de tendresse lui donna le désir d'endurer encore davantage pour la satisfaire. On la libéra et on lui ordonna de se mettre à quatre pattes, dans la position sans doute la plus humiliante pour l'esclave, mais aussi la plus excitante pour l'exhibitionniste que sa Maîtresse lui avait appris à être, en toutes circonstances et en tous lieux. Elle reconnut à leur grande douceur des mains de femme qui commencèrent à palper son corps. Avec un certain doigté, elles ouvrirent son sexe. Peu après, son ventre fut investi par un objet rond et froid que Juliette mania longtemps et avec lubricité. À sa grande honte, Charlotte se surprit à redouter la fin de la séance. La victoir appartient à celui des deux adversaires qui sait souffrir un moment de plus que l'autre.
Charlotte, toute à ses démons, lâche comme comme l'est une pécheresse, fut la première à demander son immolation, et avec un regard de farouche qu'elle cessa un instant, pour baisser les yeux et juger de l'effet fait sur les invités. Brusquement, la jeune femme saisit toute la réalité de son naturel désespéré, ce vieux fonds qu'elle s'était toujours ingénié à combattre, et les effets calamiteux de ce mensonge entretenu sur ceux qu'elle aimait. Les Maîtres décidèrent alors qu'elle devait être reconduite au premier étage. On lui débanda les yeux et elle put alors apercevoir le visage des autres invités. Juliette prit tout son temps, étalant longuement l'huile sur sa peau frémissante, glissant le long de ses reins, sur ses hanches, ses fesses, qu'elle massa doucement, puis entre ses jambes. Longuement. Partout. Elle s'aventura bientôt vers son sexe ouvert, écarta doucement la sa chair et introduisit alors deux doigts glissants d'huile en elle. Pourtant, il ne lui sembla pas reconnaître le visage des hommes dont elle avait été l'esclave, à l'exception de songes fugitifs, comme si aussitôt après le rite, son esprit voulait en évacuer tous les anonymes pour ne conserver de cet étrange et subversif bonheur, que l'image d'une complicité extrême et sans égale à ce jour entre sa Maîtresse et elle. Elle découvrit que Béatrice était une superbe jeune femme brune aux yeux bleus, avec un visage d'une étonnante douceur dégageant une impression rassurante de jovialité. Elle se fit la réflexion qu'elle était physiquement l'inverse d'une dominatrice telle qu'elle l'imaginait. Elle fut bientôt soumise dans le trou aménagé dans le mur, où elle avait été contrainte la veille. Pendant que l'on usait de ses autres orifices, un homme exhibait devant elle son sexe mafflu qu'elle tentait de frôler avec ses lèvres, puis avec la pointe de sa langue dardée au maximum. Mais l'inconnu, avec un raffinement de cruauté qui acheva de l'exciter, se dérobait à chaque fois qu'elle allait atteindre sa verge, l'obligeant à tendre le cou, la langue comme une véritable chienne. Elle entendit alors quelques commentaires humiliants sur son entêtement à vouloir lécher la verge de l'inconnu. Ces injures, ajoutées aux coups qui ébranlaient son ventre et aux doigts qui s'insinuaient partout en elle, lui firent atteindre un orgasme dont la soudaineté la sidéra. Elle avait joui, comme fauchée par une rafale de plaisir que rien n'aurait pu retarder. Ayant été prise d'un besoin pressant et ayant demandé avec humilité à sa Maîtresse l'autorisation de se rendre aux toilettes, on lui opposa un refus bref et sévère. Confuse, elle vit qu'on apportait au milieu du salon une cuvette et elle reçut de Juliette l'ordre de satisfaire son besoin devant les invités rassemblés. Une panique irrépressible la submergea. Autant elle était prête à exhiber son corps et à l'offrir au bon plaisir de Juliette ou à apprivoiser la douleur pour être digne d'elle, autant la perspective de se livrer à un besoin aussi intime lui parut inacceptable. La légère impatience qu'elle lut dans le regard attentif de Juliette parut agir sur sa vessie qui se libéra instinctivement. Elle réussit à faire abstraction de tous les témoins dont les yeux étaient fixés à la jointure de ses cuisses. Lorsque elle eut fini d'uriner, sa Maîtresse lui ordonna de renifler son urine, puis de la boire. Bouleversée par cette nouvelle épreuve, elle se sentit au bord des larmes, mais n'osant pas se rebeller, elle se mit à laper en avalant le liquide encore tiède et à sa vive surprise, elle éprouva une indéniable délectation à ce jeu inattendu. Après avoir subi les regards des invités, elle fut amenée devant Béatrice dont elle dut lécher les bottes vernies du bout de sa langue. La jeune femme séduisante la récompensa par une caresse très douce, qui ressemblait au geste que l'on fait pour flatter le col d'un animal soumis, d'une chienne docile, d'une femelle servile. Le dîner fut alors annoncé à son grand soulagement.
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Méridienne d'un soir.
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Il répondait à ses larmes ou aux rares supplications avec l'imperturbable tranquillité du danna qu'une geisha flatte. Elle lui parlait de sa solitude, il ne l'entendait pas. Il souriait avec condescendance. Il ignorait la tendresse. Il ne se doutait pas du pouvoir des banalités lorsqu'elles viennent d'un homme qu'on admire. Il ne la regardait jamais lorsqu'on la dénudait pour la contraindre. Il y avait un sujet d'étonnement plus réel dans la personne de la jeune fille. Il fallut très tôt cacher ses succès. Au début, on pouvait parler en riant des premiers prix de grec, des parties de tennis enlevées en quelques jeux, du piano dont elle jouait mieux que Saint-Saëns. Puis on dut modérer ces transports et même s'inquiéter, tant il devint évident qu'il ne s'agissait pas seulement d'une adolescente bien douée. À vingt ans, Charlotte était une jeune fille frêle, d'une vitalité extrême, avec un regard pétillant et une bouche remuante sous des cheveux bruns coiffés à la garçonne. Les femmes disaient qu'elle n'était pas jolie, parce qu'elle ne sourait jamais. Mais sa froideur attirait. Elle ouvrait la bouche et le silence régnait. Des yeux noirs brillants comme des cassis mouillés, un air de malice en accord avec son comportement fantasque, on sentait sous la désinvolture de sa jeunesse le nerf tenace des résolutions. En révolte contre les siens, mais sans aller jusqu'à casser de la vaisselle, elle transgressait les tabous de son milieu autant qu'il était convenable de le faire et même souhaitable pour prouver un fier tempérament. Elle s'amusait avec pas mal d'espièglerie d'un statut qui ne lui valait rien, sauf des égards et la faveur des snobs dont elle se fichait également. C'était romanesque d'être son chevalier servant. La domination mêlée à l'amour créait une atmosphère stendhalienne qui me plaisait. Nous nous étions connus en khâgne au lycée Louis-le-Grand, me dit-elle. Je la regarde. Elle n'a pas dû beaucoup changer : elle a à présent vingt-trois ans, elle vient de réussir l'agrégation, sans doute enseignera-t-elle l'année prochaine. Mais elle a gardé un air très juvénile, ce n'est sans doute pas un hasard, elle perpétue son adolescence, les visages en disent autant que les masques. Les yeux noisette, des cheveux noirs, coupés très courts, presque à ras, et une peau mate: Juliette a beaucoup de charme. Elle parait épanouie, à moins de détecter quelques signes d'angoisse dans ce léger gonflement des veines sur les tempes, mais ce pourrait être aussi bien un signe de fatigue. Nous habitions Rouen, à l'époque. Sa cathédrale, ses cent clochers, Flaubert, et le ciel de Normandie. Même quand il fait beau, sauf pour Monet, quelque chose de gris traîne toujours dans l'air, tel des draps humides et froissés, au matin. Un charme bourgeois. Je l'ai appelé, le soir. Nous avions convenu d'un rendez-vous chez lui. Il m'a ouvert. "Tu es en retard" a-t-il dit. J'ai rougi comme la veille, je m'en rappelle d'autant mieux que je n'en fais pas une habitude, et que je ne comprenais pas pourquoi ses moindres propos me gênaient ainsi. Il m'a aidée à ôter mon imperméable. Il pleuvait pour changer, mes cheveux étaient mouillés. Il les a ébouriffés comme pour les sécher, et il les a pris à pleine main, il m'a attirée à lui, et je me suis sentie soumise, sans volonté. Il ne m'a pas embrassée, d'ailleurs, il ne m'a jamais embrassée, depuis quatre ans. Ce serait hors propos. Il me tenait par les cheveux, j'avais les jambes qui flageolaient, il m'a fait agenouiller. Puis, il a retiré mon chemisier et mon soutien gorge. J'étais à genoux, en jean, torse nu, j'avais un peu froid. Quand je pense à nos rapports, depuis, il y a toujours cette sensation de froid, il a le chic pour m'amener dans des endroits humides, peu chauffés. Il m'a ordonné de ne pas le regarder, de garder le visage baissé. D'ouvrir mon jean, de ne pas le descendre. Il est revenu vers moi. Il a défait sa ceinture, il m'a caressé la joue avec le cuir. Ce n'est qu'à ce moment-là que j'ai réalisé que j'étais littéralement trempée. Je dégoulinais, j'avais le ventre en fusion et j'étais terrorisée. Il a fini de défaire son pantalon, et il m'a giflé, plusieurs fois, avec sa queue, avant de me l'enfoncer dans sa bouche. Il était si loin, du premier coup, que j'en ai eu une nausée. Il avait un sexe robuste, rectiligne, large à la base, plus grosse que mon poignet. J'ai commencé à aller et venir de mon mieux. Je me suis dit que j'avais bien mérité de sucer ce membre épais. C'était comme un viol désiré. J'étouffais un peu. C'était la première fois. Charlotte avait trop souffert en secret pour ne pas accepter cet outrage en respirant très fort. Elle haïssait la méthode, mais elle succombait, en demeurant silencieuse et immobile.
Elle avait découvert tristement qu'un homme peut remplacer un idéal. Il remplace tout. Les autres femmes ne mettent pas tant de religion dans leur amour. Mais, à défaut d'une union spirituelle, un breuvage physique les retient. Un corps les nourrit de sa substance blanche. Pour Charlotte, le corps de l'homme avait un rôle différent. Dans ses bras, elle pensait d'abord qu'il était là, certainement là, et que pour une heure ou deux il n'allait pas disparaître, tomber dans le désespoir. Enfin, il était solide, comme la vérité, les tables, les chaises et non cet être mobile, douloureux qu'elle connaissait. Elle voulait bien que son amant fût une idée ou un objet, pas un vivant, elle savait qu'on doit atttendre le pire, surtout au début. Pour tout d'ailleurs, c'était la première fois. Quand il est passé derrière moi et qu'il m'a descendu le jean à mi-cuisse. Qu'il m'a ordonné de me pencher, la tête dans les mains, les fesses offertes. Quand il m'a pénétrée du bout des doigts, essayant la solidité de mon hymen, avant d'enfoncer ses doigts dans mon anus, trois doigts, d'un coup, c'était juste avant qu'il me sodomise. Pas un instant, à ce moment-là, je n'ai pensé qu'il pourrait me prendre autrement. Il est revenu dans ma bouche, sa verge avait un goût acre que j'ai appris à connaître et à aimer, mais là encore, il n'a pas joui. Il le faisait exprès, bien sûr. Il a achevé de me déshabiller, il m'a fait marcher à quatre pattes, de long en large. Nous sommes allés dans la cave, où il m'a fait allonger sur une table en bois, très froide. Il y avait une seule lampe au plafond et il m'a ordonné de me caresser, devant lui, en écartant bien les cuisses. La seule idée qu'il regardait mes doigts m'a fait jouir presque tout de suite. Il me l'a reproché bien sur, c'était le but du jeu. J'étais pantelante, j'avais joui si fort que j'en avais les cuisses inondées, bientôt, il s'est inséré entre mes jambes, les a soulevées pour poser mes talons sur ses épaules, j'ai voulu le regarder mais j'ai refermé les yeux, à cause de la lumière qui m'aveuglait, et il m'a dépucelée. J'ai eu très mal, très brièvement, j'ai senti le sang couler, du moins j'ai cru que c'était du sang, il a pincé la pointe de mes seins, durement, et j'ai rejoui aussitôt. Quand il est ressorti de moi, après avoir enfin éjaculé, il m'a dit que j'étais une incapable, une bonne à rien. Il a dégagé sa ceinture de son pantalon, et il m'a frappée, plusieurs fois, sur le ventre et sur les seins. J'ai glissé à genoux, et je l'ai repris dans ma bouche, il n'a pas arrêté de me frapper, le dos, les fesses, de plus en plus fort, et j'ai arrêté de le sucer parce que j'ai joui à nouveau. C'était inacceptable pour lui. Il a saisi une tondeuse à cheveux et il m'a rasé la tête. Sanglotante, il m'a dit de me rhabiller, tout de suite, sans me laver, le jean taché du sang qui coulait encore, le slip poisseux, souillé par son sperme. Je m'abandonnais à cette suave torture. Je lui ai demandé où étaient les toilettes. Il m'y a amenée, il a laissé la porte ouverte, me regardant avec intérêt, sans trop le monter, ravi de ma confusion quand le jet de pisse frappa l'eau de la cuvette comme une fontaine drue. Il m'a donné en détail, le protocole de nos rencontres. Les heures exactes, mes positions de soumission, le collier et la lingerie que je devrais porter et ne pas porter surtout. Il m'a ordonné d'aller tout de suite chez un sellier acheter une cravache de dressage en précisant que le manche devait être métallique. J'allais franchir un nouvel échelon. "- Qu'est-ce que tu es ?", m'a-t-il demandé . "- Je ne suis rien. - Non, a-t-il précisé, tu es moins que rien, tu es mon esclave. - Je suis ton esclave, oui". Cinq jours plus tard, nouveau rendez-vous, juste après les cours. J'ai apporté la cravache. La porte était entrouverte, je suis entrée et je l'ai cherchée des yeux. Il ne paraissait pas être là. Je me suis déshabillée, et je me suis agenouillée, au milieu du salon, les mains à plat sur les genoux en cambrant les reins, devant un lourd guéridon bas où j'avais posé la cravache. Il m'a fait attendre un temps infini. Il était là, bien sûr, à scruter mon obéissance. Je consommais trop d'enthousiasme dans le désir.
Je l'avais longtemps supplié de m'aimer. Je l'avais laissé faire: ces mots abominables justifiaient ma punition. À présent, je tenais à lui, solidement, par tous les liens de l'habitude, de l'instinct et du dégoût de moi-même. Ce jour-là, il s'est contenté de me frapper sur les reins, les fesses et les cuisses, en stries parallèles bien nettes en m'ordonnant de compter un à un les coups. Ce fut tout ce qu'il dit. J'étais devenue ce que je voulais être, un simple objet au bon plaisir de son Maître. À dix, j'ai pensé que ça devait s'arrêter, qu'il faisait cela juste pour dessiner des lignes, et que je n'allais plus pouvoir me retenir longtemps de hurler. À trente, je me suis dit qu'il allait se lasser, que les lignes devaient se chevaucher, constituer un maillage, et que ça ne présentait plus d'intérêt, sur le plan esthétique. J'ai failli essayer de me relever mais il m'avait couchée sur le bois, et m'avait ligoté les poignets et les chevilles aux pieds de la table. Il s'est arrêté à soixante, et je n'étais plus que douleur, j'avais dépassé la douleur. J'avais crié bien sûr, supplié, pleuré et toujours le cuir s'abattait. Je ne sais pas à quel moment j'ai pensé, très fort, que je méritais ce qui m'arrivait. Ainsi, je ne m'appartenais déjà plus. Il s'est arrêté, il m'a caressée avec le pommeau métallique de la cravache, qu'il a insinué en moi, par une voie puis l'autre. J'ai compris qu'il voulait entendre les mots, et je l'ai supplié de me sodomiser au plus profond, de me déchirer. Mais il est d'abord venu dans ma bouche. J'avais les yeux brouillés de larmes, et je m'étouffais à moitié en le suçant. Me libérant la bouche, il s'est décidé à m'enculer, sans préparation, pour me faire mal. Il se retira pour me frapper encore cinq ou six fois sur les seins en me meurtrissant les pointes. Je me mordais les lèvres au sang pour ne pas hurler. Il m'a donné un coup juste à la pliure des genoux, et je me suis affalée sur le sol glacé. Il m'a traînée dans un coin, et il m'a attachée avec des menottes à une conduite d'eau qui suintait. En urinant sur ma tête rasé, il me promit de me marquer au fer lors de la prochaine séance. J'avais de longues traînées d'urines sur le visage et sur les seins. Au fond, c'était un pâle voyou qui avait fait des études supérieures. Et qui m'avait devinée dès le début. Il avait su lire en moi ce qu'aucun autre n'avait lu. J'ai fréquenté, un temps, certains cercles spécialisés, ou qui se prétendent tels. Des Maîtres, jouisseurs, toujours si affolés à l'idée que l'on puisse aimer la souffrance et les humiliations, capables d'élaborer un scénario d'obéissance, où toutes les infractions sont codifiées et punies mais sans s'interroger jamais sur la raison ou la déraison qui me pousse à accepter ces jeux. Car c'est alors que mon corps peut s'épanouir, en se donnant à part entière. C'est l'extase, la jouissance exacerbée par des rites inattendus, l'abnégation de soi.
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Méridienne d'un soir.
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"Pâles deviennent tous mes rêves, jamais il n'y eut de fin plus triste dans mes livres de poèmes, la vie doucement coule. Je sais qu'il me faudra mourir bientôt et pourtant tous les arbres brillent après le baiser de juillet longtemps désiré. La nuit est veloutée et tendre, telle une rose. Viens, donne-moi tes mains, mon cœur bat, il est tard et à travers mon sang, vaque la nuit ultime qui va et vient, sans bornes, et sans fin, comme une mer. Et puisque tu m'as tant aimée, cueille donc la joie suprême de ton jour, et donne-moi cet or que nul nuage ne trouble". Lors de son discours du vingt novembre 2003, pour l’acceptation du prix Nobel de littérature, Elfriede Jelinek fit un vibrant hommage à Else: "Écolière, j’ai adoré la stature extravagante, exotique et bariolée d’Else Lasker-Schüler. Je voulais à tout prix écrire des poèmes comme elle, même si je n’en ai point écrit, elle m’aura beaucoup marqué". Démente ou extralucide, Else Lasker-Schüler (1869-1945) aura enflammé son siècle, et aura été le porte-parole de l’expressionnisme allemand. Gottfried Benn, amant puis ennemi car rallié au nazisme, dira d’elle, "ce fut la plus grande poétesse lyrique que l’Allemagne est jamais eue". Karl Kraus, l’avait désigné comme "la plus forte et la plus impénétrable force lyrique en Allemagne". Ceci pour situer l’immense Else. Elle était maigre et ses yeux étaient immensément tendus vers vous. Une force terrible émanait de sa personne. Else Lasker-Schüler envoûte ou fait jaillir la haine par sa vie provocante. Elle mendiera une partie de sa vie pour se nourrir, elle fera exploser les valeurs bourgeoises et la forme poétique. Peintre, poète, meneuse ardente des causes intellectuelles, amante passionnée, elle reste une comète foudroyante passée dans notre ciel. Nous n’en avons pas encore pris toute la mesure immense. Le début du siècle à Berlin, c’est elle qui l’a façonnée. Ses amis qu’elle vit souvent mourir, Georg Trakl, Franz Werfel ou Franz Marc, bien d’autres encore sont le bord de sa route. Une première génération se fit décimer pendant la première guerre mondiale, une deuxième par le nazisme. Else vit tout cela. Perte et absence, exil et projections bibliques feront le fondement de son œuvre. "Une Sapho qui aura traversé de part en part le monde" dira d’elle Paul Hille son ami le plus proche. Ce nouvel ange bleu sera la madone des cafés littéraires et tous les hommes devinrent des professeurs "Unrat". Elle sera à jamais le prince de Thèbes ou une femme prise dans le tragique entre Berlin et Jérusalem. Sa terre d'exil sera sa terre de renaissance.
"Le printemps nous contemple de sa lumineuse majesté. Tu me cueilles une fleur en guise de salut, et moi, je l'aimais déjà quand elle n'était que graine. Du lointain pays de la nuit, des harmonies se pressent, s'enflent. Je fais le pas. Je serai la vie, vie blottie contre vie. Quand au dessus de moi des astres édéniques berceront leurs premiers humains. Tes yeux se posent sur les miens, jamais ma vie n’eut tant de chaînes". Else était tout entière dans ses jeux de rôle, elle se faisait appeler le jaguar ou "le prince de Thèbes" et baptisait tout son entourage de nouveaux noms. Franz Marc était le "Cavalier bleu", Karl Kraus, "le Dalaï-Lama", Gottfried Benn, "Giselheer le Barbare", Georg Trakl était "le cavalier en or", Franz Werfel "le prince de Prague", Peter Hille, "Saint-Pierre", et Oskar Kokoschka, "le troubadour ou le géant". D’autres encore se firent totémiser de ces noms étranges venus d’autres planètes. Ses amis furent foison, parfois aussi amants, le plus souvent égaux et amis: Gottfried Ben, Georg Grosz, Karl Krauss, Murnau, Trakl, Werfel, Marc, Peter Hille, Kokoschka, Richard Dehmel, Alfred Döblin, Tristan Tzara, Gropius, Walter Benjamin, Martin Buber, mais la liste est longue, tant était foisonnante cette ville de Berlin sous son versant bohème, avec tous ces cafés où l’on refaisait l’art et le monde. Elle se promenait dans les rues de Berlin accoutrée en Prince de Thèbes. Elle a dit "si j’avais été un homme, j’aurais été homosexuel", car elle allait creuser la part féminine de ses amants au tréfonds d’eux-mêmes. Elle restera une pure hétérosexuelle, bien complexe toutefois avec son côté dominateur et homme. Là, à Berlin, se sont constitués alors les mouvements picturaux essentiels, der "Brücke" (1905-1913) et des "Blauen Reiter" (1911), l’expressionnisme, et le Bauhaus (1919), le mouvement Dada venant de Suisse avec Tzara (1918), et ce que l’on a désigné comme les "Berliner Secessionisten". Des peintres comme Oskar Kokoschka, Emil Nolde, Ludwig Meidner, August Macke, Paul Klee, Franz Emil Marc, Ernst Ludwig Kirchner, Karl Schmidt-Rottluff, Wassily Kandinsky, ont fait alors revivre les couleurs de la peinture et changer le cours de l’art. Ils figureront tous sur la liste des artistes dégénérés dressés par le nazisme. L'art contre les armes.
"Vois-tu mon amour, ma vie se perdre dans tes yeux. Jamais ne fut si profondément en toi, si profondément désarmée. Et parmi tes rêves ombreux mon cœur d’anémone boit le vent aux heures nocturnes, Et je chemine en fleurissant par les jardins paisibles de ta solitude". Cette poursuite du monde de l’invisible, du monde magique derrière le réel, l’intrusion des bêtes métaphysiques, la découverte réelle de l’âme humaine, avaient trouvé en Else sa théoricienne car cela, elle l’avait déjà intégré dans ses textes. Cette parole de Paul Klee résume la philosophie des mouvements: "L’art ne doit pas reproduire le visible, mais rendre visible l’invisible". Croqueuse sincère d’hommes, elle jouait d’eux et d’elle, et tombait pourtant amoureuse à chaque fois. Et elle écrivait des poèmes pour eux tous. Elle rayonnait alors auprès d’eux, tant l’immensité de ses dons, sa passion ardente, étaient éclatants. Elle sera donc la figure de proue de l’avant-garde de ce Berlin du début du vingtième siècle, avec sa bohème, ses cafés bohèmes où l’on réinventait le monde à venir. Ce ne fut pas le monde lumineux de Franz Marc ni le monde énigmatique des expressionnistes qui advint, ce fut la peste brune de Hitler. Elle l’avait pressentie et s’enfuit dés 1933. Élisabeth (Else) Schüler était née le onze février 1869 à Eberfeld, aujourd’hui Wuppertal, cadette de six enfants. L’ombre du père jovial et d’une mère difficile pèse sur elle. Fille rebelle, elle quitte à onze ans l’école qui l’ennuyait profondément. Maladive, feignant de l’être, elle poursuit ses études à la maison. À vingt-six ans, elle se marie avec un docteur Berthold Lasker bien plus âgé qu’elle. Ainsi elle prend ses distances avec sa famille de banquiers et elle peut enfin fuir la petite vie de province. Elle est enfin rendue à Berlin qui la fascine. Là elle suit des cours de peinture de Simon Goldberg et fonde un atelier. Elle va alors se lancer à corps perdu dans une vie de bohème. Elle rencontre peintres, musiciens, écrivains et devient vite le pivot d’une vie violente et exaltante dans cette nouvelle communauté. Avec la flamme noire et la passion d’une Marina Tsétaëva, toutes deux pas très jolies, elle embrase son milieu d’intellectuels excentriques. Un enfant, Paul, de père inconnu car Else n’en dira jamais le nom, lui naît le quatre août 1899, et son mari accepte alors de le reconnaître.
"La nature m'entoure de sa beauté et dans la nuit, tes yeux brillent. Je sais qu'il me faudra mourir bientôt et pourtant tous les arbres brillent après le baiser de juillet longtemps désiré, pâles deviennent tous mes rêves, jamais il n'y eut de fin plus triste dans mes livres de poèmes". Mais le couple est brisé et divorce en 1900, et Else poursuit seule sa vie de danse au-dessus des volcans. Elle est désormais sans ressources et ne survit que par l’aide de ses amis, dormant sur les bancs publics ou ceux des gares, squattant alors des chambres, mangeant rarement. Elle vivait de lectures, de mendicité auprès de ses amis, de performances et de conférences. En 1913, Karl Kraus lance un appel au secours dans sa revue célèbre "Der Fackel", pour la soutenir matériellement. Son œuvre est sa vie, et sa vie son œuvre. Poésie et vie ne faisaient qu’un pour elle, les gouffres qui toujours s’effondraient entre ces deux domaines et ne se laissaient point enjamber. Ceci faisait alors les douleurs et les confusions de son moi. Elle va se lier avec le cercle de poètes de Peter Hille et publia "Stryx", son premier recueil de poèmes très mal reçue par les critiques car trop étrange et énigmatique. Elle partagea bientôt l’existence de Herwarth Walden, Georg Levin de son vrai nom et se maria en 1901 avec lui. Il était éditeur de la revue expressionniste "Der Sturm" qu’elle va alimenter et fondateur de la galerie du même nom. Walden fit se rencontrer à Berlin toute l’avant-garde européenne et se fit l’éditeur de celle-ci. Une pièce de théâtre d’Else "Die Wupper" parle de cette période de basculement. En 1912, après avoir divorcé de Walden après deux ans de séparation, elle se lia avec Gottfried Benn. Mais le tournant de son œuvre vient du choc de la mort tragique le sept mai 1904 de son ami le plus intime, Peter Hille, qui fut aussi son mentor. Un courant mystique l’envahit désormais qui se traduira par l’écriture des ballades hébraïques et sa plongée profonde dans les contes orientaux. "Mon cœur" et sa transformation en "Prince de Thèbes" seront sa rédemption. En 1913, elle voyagera à Saint-Pétersbourg et Moscou. Quand la première guerre mondiale éclate, elle pressent la mise au tombeau de la culture européenne et farouche pacifiste, elle s’enfuit en Suisse où elle côtoie le mouvement dadaïste. En 1920 elle sort de l’anonymat avec la publication de six volumes de poèmes, des livres avec ses lithographies ("Thèbes"), et l’admiration du metteur en scène Max Reinhardt qui monte ses pièces, ses dessins sont exposés.
"Je suis l'ultime nuance de l'abandon, il n'y a plus rien après. Rien sauf ta beauté intemporelle. Tu me cueilles une fleur en guise de salut, et moi, je l'aimais déjà quand elle n'était que graine. Pourtant je sais qu'il me faudra mourir bientôt. Mon souffle plane sur les eaux du fleuve de Dieu, sans bruit je pose mon pied sur le chemin qui mène à la demeure éternelle". Elle est alors intronisée chef de l’expressionnisme. Mais au lieu de rentrer dans ce nouveau rôle, elle reste une clocharde refusant tout ordre établi. La mort de son fils Paul de tuberculose, en 1927, la foudroie et elle commence à se retirer du monde. Scandaleuse elle était pour tous, et les nazis la qualifièrent de "juive pornographique" et voulaient sa tête. Elle avait toujours su que la bête immonde viendrait la dévorer, alors elle émigra en Suisse à Zürich, en avril 1933. En 1932 elle avait reçu le grand prix de littérature Kleist. Sa nationalité allemande lui sera retirée en 1938. Berlin se changea peu à peu en Jérusalem, elle se replongea dans sa culture juive et biblique. Et après des allers retours en Palestine en 1934 et 1937, elle s’y fixa en 1939 à plus de soixante-dix ans. De l’holocauste subi par son peuple, passe des thèmes bibliques et l’exaltation du moi "Ich und ich". "Je vais au jardin de Gethsemani et prier pour vos enfants". La terre sainte ne fut pas à la hauteur de ses espérances, et là aussi pauvre et solitaire, elle survivait par la lecture, la première autorisée en juillet 1941 à soixante-douze ans, de ses poèmes et par une bourse d’un tout petit éditeur, Salman Schocken. Elle vivait au milieu d’illusions, de ses délires, elle écrivait des lettres folles à Goebbels, à Mussolini, pour sauver son peuple, de son immense solitude. L’ingratitude la blessa profondément. Ses appels incessants pour faire la paix entre arabes et juifs étaient fort mal reçus. Et quand elle allait alors dans les synagogues orthodoxes elle s’asseyait toujours parmi les hommes. Ses derniers textes, "Mon piano bleu" (1943) paru à moins de quatre cents exemplaires en tout et pour tout, et "je et je" ne fus pas compris du tout. Else Lasker-Schüler mourut d’une crise cardiaque le vingt-deux janvier 1945 au matin, et elle fut alors enterrée sur le mont des Oliviers.
"Quand le jour tombe, je revis en te contemplant dans la galaxie. En secret la nuit, je t'ai choisi entre toutes les étoiles. Et je suis éveillée, fleur attentive dans le feuillage qui bourdonne. Nos lèvres veulent faire du miel, nos nuits aux reflets scintillants sont écloses. À l'éclat bienheureux de ton corps, mon cœur allume la flamme embrasant le ciel, tous mes rêves sont suspendus à ton or, je t'ai choisi parmi toutes les étoiles". Comment se meut la poésie d’Else Lasker-Schüler ? Elle parle surtout d’atmosphères, de lune, de bougies, d’amour qui ne vient pas ou qui ne comprend pas. La nuit est omniprésente, les lettres envoyées ou reçues sont là reprises, des dessins aussi. Le silence et la nervosité extrême aussi. Le café semble imbibé ses ratures et ses écritures. Tous les contes bibliques et ceux de l’Orient sont près d’elle et lâchent leurs démons. Les mots sont réduits à l’essentiel, à leur dureté, pour capter alors correctement les instants de vie, donc ses poèmes. Le souvenir des amis, des tableaux, poussent leurs stridences en elle. Les amants sont penchés sur elle, surtout ceux qui ont fui. L’obsession de quelques mots est toujours au bout de son crayon: lune, bleu, âme, pleurs, douleur, vie, mort qu’il faut consoler, étreinte et baisers, étoiles, frontières perdues, cœur, sang, ange, douceur, monde. Sans arrêt ces mots reviennent et se mélangent sans souci de faire de belles métaphores. Else n’est pas un livre d’images, mais un livre de vie. 'Le prince de Thèbes'" voyait plus loin que tous. Plus qu’un peintre, un poète, un dramaturge, elle fut la première à réaliser ce que l’on appelle ainsi aujourd’hui des performances, mêlant les arts, dansant sur ses textes en s’accompagnant de clochettes, et parlant une langue inventée, la langue de l’origine. Elle fut méprisée, accusé de grossièreté, on riait d’elle, de ses chaussures bizarres de ses chapeaux de mauvais goût, mais on l’admirait aussi passionnément. Elle ne savait ni vivre ni mourir, mais vociférer sans raison et tendre vers la dure vérité au travers des mensonges. Personne ou presque ne l’écoutait.
"À l'ombre de tes rêves, la nuit venue, mon cœur d'anémone s'abreuve de vent. Mais tu ne vins jamais avec le soir, j'étais assise en manteau d'étoiles. Quand on frappait à ma porte, c'était le bruit de mon propre cœur. Maintenant le voilà suspendu à tous les montants de porte, à la tienne aussi". Elle reste cet être tout à fait énigmatique et tragique qui réalisa alors sans doute le mieux cette fusion entre la judaïté et la source allemande expressionniste. Ce conflit de ses deux racines l’aura écartelé. Elle était "le Prince de Thèbes" exilé sur cette terre. On pourrait dire qu’Else Lasker-Schüler vécut comme une Allemande à Jérusalem. Le cas tient du paradoxe en ce sens que Else Lasker-Schüler avait vécu comme une Orientale à Berlin, se faisant appeler Prince Youssouf, prétendant être née à Thèbes en Égypte et déambulant, vêtue de pantalons bouffants, un poignard à la ceinture. Son écriture témoignait également de sa fascination pour un Orient mythique, mais aussi pour l’histoire et la terre du peuple hébreu comme le reflète le titre du recueil "Ballades hébraïques". Toutefois, comme chacun sait, il y a souvent loin de l’imagination à la réalité, et pour Else Lasker-Schüler le choc fut rude. Il faut dire à la décharge de l’écrivain qu’elle n’avait pas choisi de s’installer en Palestine mais fut plutôt victime d’un fâcheux concours de circonstances. Else Lasker-Schüler, que ses origines juives mettaient en péril, décida en 1933 de quitter l’Allemagne pour la Suisse. C’est au cours de cet exil de six ans qu’à l’invitation d’un couple de mécènes, elle se rendit pour la première fois en 1934 dans cette Terre promise où la conduisait depuis toujours son imagination poétique. Le premier voyage fut un émerveillement. E. Lasker-Schüler avait le sentiment de voir renaître un pays où couleraient bientôt le lait et le miel. Elle avait choisi de fermer les yeux sur les réalités les plus dérangeantes pour rédiger à son retour "Le pays des Hébreux", et en faire un hymne à la terre d’Israël. Malgré l’enthousiasme, Else Lasker-Schüler était en effet rentrée à Zurich car elle avait compris au cours de ce voyage qu’elle était avant tout européenne dans l’âme, qu’elle avait besoin des théâtres, des cinémas, de la presse et de toute cette vie intellectuelle que la Palestine d’alors ne pouvait lui offrir. Au cours d’un second voyage en 1937, le rêve avait commencé de se fissurer. Else Lasker-Schüler avait été agacée par le vacarme des rues de Jérusalem et davantage encore par la plus totale indifférence des autorités culturelles sionistes à sa personne.
"Et je traverse, florissante, les jardins de ta paisible solitude. Rose de feu qui s'éteint entre les fougères dans le brun d'une guirlande. Je fis pour toi le ciel couleur de mûre avec le sang de mon cœur. Mais tu ne vins jamais avec le soir, je t'attendais, debout, chaussée de souliers d'or". Elle accepta pourtant la proposition d’un troisième voyage en 1939 qui s’avéra être un voyage sans retour puisque, en raison de l’imminence de la guerre, l’écrivain n’obtint pas l’autorisation de regagner la Suisse. C’est donc une femme fatiguée, à la santé chancelante et éprouvée par la vie, qui s’installa alors contre son gré en 1939 à Jérusalem. Très vite, Else Lasker-Schüler prit en grippe le lieu de son nouveau séjour. Elle se plaignit des rigueurs du climat, de la rudesse des mœurs, de l’inconfort de son logement, de la pauvreté de la vie culturelle et de la misère qui l’environnait dans les rues de Jérusalem. C’est ainsi que le pays qui lui avait inspiré tant de livres depuis les Ballades hébraïques jusqu’au Pays des Hébreux devint son dernier rêve brisé. Elle trouva donc refuge dans la culture allemande et, au lieu de s’ouvrir à son pays d’accueil qui possédait déjà une vie littéraire non négligeable grâce à l’immigration d’écrivains venus d’Europe de l’Est comme Gershon Schofmann ou Samuel Yosef Agnon, elle décida de continuer à mener à Jérusalem la vie d’une femme de lettres allemande. Malgré sa vue qui déclinait et un bras endolori par l’arthrose, celle qui n’avait vécu que par et pour l’écriture, décida de réunir autour d’elle dans un cercle littéraire germanophone ses compagnons d’infortune. Le cercle fut baptisé "Der Kraal". Le plus souvent, les réunions du Kraal prenaient la forme de soirées littéraires au cours desquelles Else Lasker-Schüler et ses invités lisaient alors à l’intention du public des extraits de leurs œuvres. Else Lasker-Schüler avait un temps envisagé de recevoir le public et ses invités dans sa chambre mais l’idée manquait par trop de réalisme. Comme les autorités culturelles sionistes ne souhaitaient pas offrir une tribune à des intellectuels allemands, Elle dut alors faire du porte-à-porte.
"Toujours, toujours j'ai voulu te dire tant d'amour. Il tombera un grand astre dans mon sein, nous veillerons la nuit, et prierons en des langues, sculptées comme des harpes. La nuit nous nous réconcilierons, tant que Dieu nous inonde. Nos cœurs sont des enfants, qui, pleins d’une douce langueur, voudraient reposer". Si Else Lasker-Schüler semble ne s’être jamais vraiment réconciliée avec sa terre d’accueil et trouva jusqu’au bout des mots très durs pour parler de Jérusalem et de ses habitants, on ne peut pas dire pour autant que ces années en Palestine furent un échec. Ce serait méconnaître la sublimation littéraire de l’épreuve. Le recueil "Mon piano bleu", publié en 1943 apparaît ainsi comme une variation poétique sur le thème de l’exil. Au-delà de Jérusalem, dans ce recueil, c’est le monde lui-même qui apparaît comme le lieu de l’exil. Il n’existe nulle part sur cette terre de havre de paix, il n’y a pas de terre d’asile, d’où la nécessité de porter son regard plus loin. Au terme d’un long chemin, Else Lasker-Schüler était parvenue à la conclusion que le paradis qu’elle cherchait depuis toujours n’était pas de ce monde. La foi lui apparaissait désormais comme l’unique chemin conduisant au salut, d’où la tonalité profondément religieuse de ce dernier recueil dans lequel la poétesse supplie Dieu de l’arracher à son exil terrestre. Ceux qui ont connu l’écrivain dans ses dernières années parlent de ses absences, de ses monologues étranges avec des créatures invisibles. Il semble, en effet, qu’elle n’était déjà plus de ce monde, qu’elle ne l’habitait plus que physiquement, en pensées elle était déjà ailleurs. Nul doute que nombreux furent les juifs immigrés qui se sentirent déracinés voire en exil en terre d’Israël, mais rares furent ceux qui eurent le courage de l’écrire. Elle est devenue une légende passée un jour près de nous.
"Nous scellerons le jour dans le calice de la nuit, je suis sans attache, partout il y a un mot de moi.car j'ai toujours été le prince de Thèbes. Et nos lèvres veulent se trouver, pourquoi hésites-tu ? Mon cœur n’est-il pas proche du tien, ton sang me rougissait toujours les joues. La nuit nous nous réconcilierons, si nous nous caressons, nous ne mourrons pas". Son grand-père était un grand rabbin vénéré, ses parents des juifs parfaitement assimilés, elle sera la folle égérie d’un Berlin d’entre les guerres où se construisait la nouvelle modernité. Recluse encore plus misérable à Jérusalem, elle détestait tout ce que l’on avait écrit sur elle et ne rêvait que de revoir Berlin, comme avant. Elle que personne n’invitait plus rêvait ceci: "Dieu vint et me dit je t’invite. J’étais assise autour d’une table immense, à côté se tenait l’ange Gabriel et il me tendit un rôti de la main de ma mère. C’était à peu près le plumpouding, que nous mangions à la maison". Else avait un mysticisme intérieur qu’elle projetait sur les gens aimés et aussi sur la mort. Son art aura fusionné l’expérience juive et la haute culture allemande, l’émancipation féminine jusqu’à la provocation, la mutation du monde avec son individualisme forcené. Cette étrange étoile fit le passage de Berlin à Jérusalem où elle finit sa vie, refusant toute traduction de ses textes en hébreu: "Mes poèmes sont assez juifs en allemand" et ayant une attitude libre envers la religion, scandalisant ainsi jusqu’à son dernier souffle. Elle ne parlait ni le yiddish, ni l’hébreu car pour elle le sens des prières n’avait pas besoin de compréhension. Très belle étoile filante, Else a apporté à la poésie son sens des images son baroque expressionniste. Ses dessins étranges, ses lettres exaltées, ses poèmes surprenants et profonds entre rêves fous et angoisses laissent une trace inaltérable. Cette rebelle absolue contre tout ordre bourgeois ou matrimonial est une épée flamboyante dans la chair du siècle. Cette énergie volcanique a marqué au fer rouge son temps et les hommes qu’elle a calcinés. Else fut cette clocharde céleste qui à Berlin se cachait sous les balcons pour que ses parents au ciel ne la voient pas dans sa misère. Elle n’aura pas raté sa vie. Le scandale, c’était les autres qui ne l’ont pas comprise. Pauvre, elle fut, émancipée. Petite étoile et grande comète, elle continue de déambuler en nous avec ses vêtements orientaux. Elle croyait fortement à la force des mots et elle avait aboli toute frontière entre réalité et visions. Briseuse de tabous, elle aura cassé le tabou du monde réel. Le sérail de ses rêves et de sa poésie sont nos oasis. Belle et obscure reste sa poésie. "Mes poèmes sont impersonnels, ils doivent toujours inspirer les autres. Je sais que je vais bientôt mourir. Je suis l'ultime nuance de l'abandon, il n'y a plus rien après".
Bibliographie et références:
- Franz Baumer, "Else Lasker-Schüler"
- Sigrid Bauschinger, "Else Lasker-Schüler"
- Paul Cassirer, "Le Prince de Thèbes"
- Benoît Pivert, "Terre d'exil, terre de renaissance"
- Itta Shedletzky, "Else Lasker-Schüler"
- Paul Tischler, "Else Lasker-Schüler"
- Walter Fähnders, "Else Lasker-Schüler"
- Iris Hermann, "Else Lasker-Schülers"
- Erika Klüsener, "Else Lasker-Schülers"
- Friedrich Pfäfflin, "Else Lasker-Schüler"
- Margarete Kupper, "Else Lasker-Schüler"
- Caroline Tudyka, "L'exil d'Else Lasker-Schüler"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Célèbre pour sa grande beauté, Antiope, en grec ancien, Ἀντιόπη / Antiópê, fille du roi de Thèbes, fut séduite par un Satyre qui n'était qu'un avatar de Zeus. Elle s'enfuit aussitôt chez Epopée, le roi de Sicyone qui l'épousa. Ce mariage déclencha une guerre entre le roi et Lycos, frère de Nycteus. Epopée fut tué et sa veuve ramenée à Thèbes par son oncle. Sur le chemin du retour, elle mit au monde les jumeaux Amphion et Zéthos qui furent abandonnés par Lycos sur le mont Cithéron. Quant à Antiope, elle souffrit pendant des années des mauvais traitements de sa tante Dircé, la reine de Thèbes, parvint finalement à s'enfuir et alla retrouver ses fils chez le berger qui les avait sauvés. Les jumeaux se mirent à la recherche de la mégère, la reconnurent parmi le cortège des Ménades sur les pentes du mont Cithéron, la lièrent aux cornes d'un taureau sauvage. Elle fut mise en pièces par l'animal déchaîné. On dit qu'à cet endroit depuis jaillit la source de Dircé. Le meutre de Dircé, fidèle partisane des Mystères dionysiaques, mécontenta Dionysos qui, pour la venger, frappa de démence la malheureuse Antiope qui erra à travers la Grèce. Au bout de longues années, Phocos, le petit-fils de Sisyphe, la retrouva, lui rendit la raison et l'épousa.
Il existe plusieurs femmes dans la mythologie grecque qui répondent au nom d'Antiope dont deux au moins sont célèbres. Antiope était la fille d'Arès et la soeur de Mélanippe et Hippolyte mais il faut dire que les légendes ne différencient pas toujours les trois sœurs. Antiope était la reine des amazones et elle tomba amoureuse de Thésée qui l'enleva. Dans une version c'est à l'occasion du neuvième travail d'Héraclès où il devait récupérer la ceinture d'Hippolyte, que le héros captura Antiope et l'offrit à Thésée. Pour Pausanias, elle n'a pas été enlevée mais elle serait partie de son plein gré. C'est pourquoi elle fut accusée d'avoir trahi son peuple. Néanmoins, les Amazones attaquèrent Athènes afin de sauver Antiope et de récupérer la ceinture d'Hippolyte. Elles connurent la défaite lors d'une bataille près du mont d'Arès qui est connue sous le nom de bataille d'Attique, Antiope fut tuée accidentellement par l'Amazone Molpadia, qui à son tour fut tuée par Thésée. On pouvait voir les tombes d'Antiope et de Molpadia à Athènes.
Mais on raconte aussi que c'est Antiope elle même qui aurait déclenché la guerre quand elle apprit le mariage prochain de Thésée et de Phèdre. Antiope eut un fils de Thésée qu'elle appela du même nom que sa "sœur". Hippolyte et qui eut des démêlés avec sa belle mère. Les récits fondateurs de Thèbes offrent un terrain de réflexion privilégié sur le rapport entre mythe et histoire. Considérer le mythe comme un récit historique fidèle revient à appliquer au mode de pensée grec une conception de l’histoire qui nous est propre: celui d’une conservation sourcilleuse des faits du passé. Le mythe de Kadmos ainsi a tout particulièrement été considéré comme un genre d’annale, ni plus ni moins. Le mythe d’Amphion et de Zéthos paraît tout droit issu d’un ensemble de conceptions homériques relatives à l’idée embryonnaire de polis. Les murailles de Thèbes construites par les jumeaux ne se distinguent en rien d’autres "poleis" homériques, également définies comme telles à partir de leurs remparts, comme Schérie par exemple, qu’Homère distingue pour ses fortifications et ses maisons bien élevées.
Les héros constructeurs de murailles deviennent des fondateurs d’un genre particulier. Ils prennent valeur historique aux yeux d’une communauté qui leur confère l’origine d’un espace de vie simultanément érigé en un type d’espace sacré. Tel point de vue ressort encore dans Pindare quand il fait allusion, pour désigner le lieu du mariage divin de Kadmos et d’Harmonie, non pas à l’acropole de la Kadmée mais plus globalement à "Thèbes." Amphion et Zéthos sont, sur le plan d’une mythologie qui façonne l’identité thébaine archaïque, les garants d’une protection de la collectivité qu’ils évoquent avec beaucoup de force. Comme celui d’Amphion et Zéthos, le mythe de Kadmos fondateur pourrait remonter assez haut dans la période archaïque et être lié à des préoccupations d’ordre communautaire et politique tout à fait essentielles. Kadmos est autrement encore lié à cette évolution historique et culturelle. Comme l’indiquent la Théogonie et l’Odyssée, le héros appartient au cycle dionysiaque. Il est également reconnu pour être l’époux d’Harmonie. Ce phénomène a pu avoir lieu dès la Théogonie. Chez Hésiode, le nom de Kadmos devient un sujet alors que chez Homère il était constamment décliné sur le mode génitif, comme patronyme ou comme dénominateur d’un lieu.
Le héros Kadmos, s’il devient à un certain moment le nouveau fondateur de Thèbes en fonction d’une idée autre du politique et du sociétal, pourrait également être le résultat d’une idée autre de l’être humain qui, au travers de la Cité, repense sa place et sa nature dans l’univers. En tant que fondateur politique, Kadmos pourrait jouer un rôle primordial dans tous les sens du terme, car le héros semble refléter les transformations de la perception de l’homme par lui-même, correspondre à une nouvelle définition de son humanité, lequel envisage d’une nouvelle manière sa relation avec les dieux, avec l’héroïsme et avec les origines dans lesquelles l’histoire, finalement, s’ancre. L’histoire paraît donc d’abord devoir persuader l’homme grec de son existence même et quand elle y parvient, elle n’apparaît jamais que grâce à la poétique, triée et mise en forme. Dans la Thèbes archaïque, l’histoire s’avère donc être congruente. Antiope, figure importante de la Béotie, était réputée dans toute la Grèce pour sa très grande beauté. Zeus, sous son charme, se rendit au mont Cithéron, où il se transforma en satyre pour s’unir à elle. Effrayée à l’idée que son père apprenne qu’elle était prégnante, et afin d’échapper à sa colère, elle s’enfuie, et fut séduite ou enlevée par Epopeus, empereur de Sicyone, qu’elle épousa. D’après l’Odyssée d’Homère, elle se glorifia de cette relation avec Zeus, alors que d’autres témoignent d’un viol plus que d’une relation consentante.
"Dès qu’on lui cède, oui, son abord est toute douceur. En revanche qui lui oppose un cœur hautain et arrogant, de celui-là elle s’empare et le maltraite on sait comment".Cette pureté morale de la religion d'Artémis s'exprime surtout dans le beau mythe d'Hippolyte, tel que nous le trouvons développé chez Euripide. Le fils de l'Amazone Antiope est un jeune homme chaste, qu'aucune beauté mortelle ne peut toucher, insensible à tout autre sentiment qu'à celui d'un respectueux amour pour la divinité qui le protège. Il vit avec elle, d'une vie sauvage, au sein des montagnes et des forêts au retour de la chasse, il se prosterne devant son image et lui offre une couronne tressée avec les fleurs de la prairie sacrée. Sourd aux séductions et aux prières de Phèdre, il meurt victime de sa chasteté. Mais, en mourant, il reçoit les consolations de la déesse, qui adoucit l'amertume de ses derniers moments en lui annonçant les honneurs qui doivent perpétuer le souvenir de sa vertu. La vie sévère d'Hippolyte, son innocence, sa noble pudeur auront leur récompense. Il recevra à Trézène des honneurs divins et pendant de longs siècles, les jeunes vierges, avant leurs noces, couperont leur chevelure en son honneur, lui offriront le tribut de leurs larmes, et l'auront pour éternel sujet de leurs plaintives chansons.
Bibliographie et références:
- Apollodore, "Bibliothèque"
- Apollodore, "Épitome"
- Eschyle, "L'Orestie"
- Eschyle, "Les Suppliantes"
- Euripide, "Danaïdes"
- Hésiode, "Théogonie"
- Homère, " Odyssée"
- Hygin,"Fables"
- Nonnos de Panopolis, "Dionysiaques"
- Ovide, "Héroïdes"
- Ovide,"Métamorphoses"
- Pausanias, "Description de la Grèce"
- Pindare, "Odes"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"La marche du monde commence donc avec le courage et la révolte d'une femme contre le pouvoir abusif de son mari. Chez nous, l'espérance n'existe pas, car en promettant un avenir meilleur, elle empêche d'agir. C'est comme ça depuis l'Antiquité. Pourquoi crois-tu que Pandora a enfermé l'espoir au fond de la jarre ? En faisant cela, elle nous a protégés d'un ultime fléau, celui de l'immobilisme". Grande déesse phrygienne, Cybèle étendait son pouvoir sur la région farouche et sauvage, le long de la mer Egée et de la mer Noire, elle symbolisait la puissance de la nature, de l'énergie chthonienne (enfermée dans la terre), considérée comme la source de toute fécondité, la "Magna Mater" du Proche-Orient. Toujours accompagnée d'animaux sauvages, la légende la décrit comme une déesse androgyne issue de la Terre. De ses orgânes mâles sortit un amandier dont les fruits donnèrent naissanceà Attis lorsque Nana, la fille du fleuve Sangarios, en eût mangé. On représentait Cybèle assise sur un trône protégé par deux lions et tenant un fouet orné d'os. Dans la région d'Ephèse, elle était symbolisée par une pierre noire, considérée comme un trait de foudre, une pierre céleste. Elle épousa Gordias, roi de Phrygie, rendu célèbre par le nœud compliqué en bois de cormier qui fixait le joug de son char dans le temple de Zeus. Le couple engendra Midas, qui succéda à son père sur le trône. L'étourdi roi de Phrygie fut affligé d'oreilles d'âne par Apollon qu'il avait irrité, mais auquel fut donné par Dionysos le pouvoir de transformer en or tout ce qu'il toucherait. L'infortuné roi regretta vite sa cupidité et supplia le dieu, qui, pour dissiper l'enchantement, lui conseilla de se purifier dans le fleuve Pactole qui depuis, renferme des pépites d'or. Cybèle est l'équivalent de la déesse Rhéa chez les grecs. Déesse Mère, Déesse Terre, Magna Mater, Genitrix, Déesse souveraine, Déesse des Montagnes, des Animaux et des Bêtes sauvages, c’est ainsi qu’apparaît la première de toutes les grandes divinités. Son culte est universel. Longtemps il sera le seul. On le retrouve d’un bout à l’autre de la planète, qu’il soit né en un lieu particulier d’où il aurait rayonné ou que ce culte rendu à la femme maîtresse de la fécondité, de la vie et de la mort, ait partout présenté le même visage, inspiré la même ferveur et la même terreur, donné naissance aux mêmes rites. Avant la grande déesse phrygienne, Cybèle, dont le culte a sans doute été le plus solidement implanté avec ceux de Déméter et Isis, on trouve déjà au paléolithique supérieur des statuettes féminines obèses (stéatopyges et callypyges) nues, souvent gravides de façon visible, réduites aux organes sexuels mais aussi des "Vénus" sculptées sur ossements de mammouth ou dans la pierre ou dans l’ivoire. D’aucunes sont stylisées, d’autres sont plus grossières. Le visage est à peine esquissé, lisse mais les seins sont toujours visibles et le triangle pubien coloré en rouge rappelle le premier des mystères: le sang. Cybèle conçut un amour platonique pour le beau berger phrygien Attis qu'elle nomma grand-prêtre de son culte, en échange de sa chasteté. Mais le jeune homme s'éprit de la nymphe Sagaritis, et l'épousa, provoquant la colère de Cybèle qui tua la nymphe et frappa de folie l'infidèle. Dans un accès de démence, Attis se mutila.Pris de remords, la déesse ressuscita le berger sous la forme d'un pin. Une autre tradition raconte qu'il fut victimede la jalousie de Zeus qui le fit mettre en pièces par un ours. Cybèle a conservé sa puissance, sa liberté et les autres déesses helléniques lui ont emprunté divers dons, divers traits de caractère. Avec elle, les Grecs ont eu affaire à forte partie. Ils ne sont pas parvenus à la réduire à l'état devierge sage ou pure, à masquer sa sauvagerie. Cybèle, impériale, parcourt son royaume avec ses lions. On le sait,les Grecs ont vu d'un mauvais œil l'invasion de Cybèle, venue de Crète, ce berceau et ce tombeau de la plupart des dieux. Lorsqu'elle est accompagnée de ses Ménades, de ses Bacchants et Bacchantes, de ses Corybants, et qu'elle manifeste sa "splendeur divine", elle balaie tout sur son passage, les hommes raisonnables et les femmes chastes, parce qu'elle leur fait connaître l'extase et des expériences peu communes. Lorsque Dionysos prit le relais, les Grecs ne purent effacer le message du dieu ni celui de la Grande Déesse. Elle porta d'autres noms: Arinna la Hittite, Hébat la Hourrite et ses lions, ou même Eileithya crétoise. Les uns tirent vers le Soleil, d'autres vers la Lune, d'autres vers Vénus. Mais il s'agit toujours de la Grande Déesse incarnant le principe de fertilité, associée au cycle Vie/Mort/Renaissance qui les définit sans exception. Les Grecs tenteront de la vêtir plus décemment et de l'appeler Rhéa, Terre Nourricière. Mais pouvaient-ils mieux choisir celle qui deviendra la mère du plus vénéré de leurs dieux ? Cybèle se moque bien des autres divinités du ciel.
"Mon rêve ? Que chaque femme qui tremble aujourd'hui devant un homme, chaque mère qui redoute les accès de brutalité du père de ses enfants, chaque épouse qui doit encaisser accès de colère, virulence et despotisme d'un mari se mette sous la protection de Rhéa. Que la grande déesse primitive les inspire et leur montre le chemin de la libération. Même quand on partage la vie et le lit d'un Cronos, il y a toujours un moment où on peut donner un coup de pouce au destin, et sortir tête haute des griffes du monstre". Comme les Grecs ne savaient trop où la faire naître, ils se référèrent à un mythe phrygien. Endormi sur le mont Dindyme, Zeus aurait eu une pollution diurne. De sa semence tombée, surgit un être androgyne, ce qui, à n'en pas douter, plaide pour l'ancienneté du mythe. Les dieux, alarmés comme tous les dieux confrontés à l'inégalable puissance d'une telle créature, décidèrent de l'émasculer. Il ne resta donc que sa part féminine, qui devint Cybèle,à jamais séparée de sa nature masculine, mais ne l'ayant sûrement pas oubliée. Des organes mâles ainsi coupés coula du sang, comme pour la naissance de Vénus-Aphrodite. De ce sang naquit un amandier. Sur les origines de Cybèle il existe encore une autre version, qui la rapproche sensiblement d'Artémis, à moins qu'Artémis l'ait emprunté à Cybèle: celle-ci serait la fille du roi de Phrygie et la reine Dindyme et elle aurait été abandonnée sur une montagne, nourrie par des fauves, surtout des léopards et des lions. Cette fréquentation des bêtes sauvages était propre à développer ses instincts de fauve. Elle aurait, de bonne heure, regroupé autour d'elle des Corybantes, leur aurait enseigné des jeux, des chants, des danses, aurait créé tambours et tambourins pour accompagner ces danses, et des cymbales éclatantes. Comme Artémis encore, on dit qu'elle protègeait les enfants et les créatures sauvages, qu'elle avait un pouvoir de guérison. Les Romains l'intégrèrent à leur panthéon. Ils l'appelèrent "Bona Dea." Ovide l'introduira dans l'histoire d'Énée. Le culte de Cybèle était célébré dans des grottes ou au sommet des montagnes. Il se confondit plus tard avec celui d'Attis, dont la mort et la résurrection périodique figuraient le cycle des saisons et le renouveau printanier, et elle devint le symbole de la fécondité par la mort. Il comportait des rites organiques qui visaient à établir une communion totale entre les divinités et les fidèles, comportant des orgies extatiques. Le festival d'Attis durait cinq jours. Le premier jour était consacré aux lamentations et à la procession d'un pin entouré de linges figurant le dieu; le second à la danse frénétique des prêtres qui se flagellaient en dansant et en chantant; le troisième, aux mutilations sexuelles volontaires: ses adorateurs mâles, saisis de frénésie, s'émasculaient eux-mêmes afin d'atteindre à l'union avec Cybèle et courraient à travers la ville en brandissant leurs organes coupés qu'ils échangeaient contre des vêtements féminins pour se vouer au culte de la déesse; le quatrième jour était réservé aux réjouissances et au repas sacramentel. Le cinquième jour, enfin était réservé au repos. En Anatolie, ces mystères comportaient le rite du "taurobole": le néophyte se tenait dans une fosse recouverte d'une grille au-dessus de laquelle on égorgeait un taureau expiatoire. Il sortait entièrement couvert du sang de l'animal, mais régénéré, purifié de toute souillure, né une seconde fois. La purification était efficace pendant vingt ans. Les mystères de Cybèle sur le mont Ida, institués par Midas, se répendirent en Italie, en Gaule, en Aquitaine, en Espagne, et en Afrique du Nord en l'an 134 de notre ère. (57-178).Ce culte fut introduit à Rome au moment de la guerre avec Hannibal. La Sybille décréta que l'ennemi serait chassé si l'on instaurait le culte de la "Magna Mater" à Rome. Les adeptes firent venir le météorite noir symbolisant la déesse et l'installèrent au temple de la Victoire, sur le mont Palatin, où il demeura jusqu'en 191 avant J.C (57-186). La prédiction s'étant instituée, le peuple romain reconnaissant institua, en l'honneur de la déesse, les "Magalésiennes", fêtes qui comprenaient un banquet sacré et des jeux, ayant lieu du 4 au 10 Avril et s'étendirent dans tout le pays. Elles comportaient des offrandes à Cybèle dans son temple, des divertissements et des courses. La statue était alors conduite à travers la ville sur un char attelé de lions, par les "galles" venus d'Asie Mineure, qui exécutaient les rites propres au culte. Ces derniers, réprouvés par les autorités civiles, furent interdits aux Romains et les Magalésiennes finirent par perdre leur attrait. Les rites phrygiens connurent un regain d'intérêt sous le règne de l'empereur Claude( 41-54) de notre ère, et les fêtes de printemps de Cybèle et d'Attis furent célébrés du 15 au 27 Mars. Le prètre s'incisait, symbolisant les mutilations sexuelles, il se flagellait et offrait ainsi le sang à Cybèle.
"Lorsqu'Héra découvrit cet assassinat, elle prit les yeux de son fidèle ami et les posa sur les plumes d'un grand oiseau capable de faire la roue. Ainsi naquirent les paons, qui devinrent son emblème. Helène avait voulu s'échapper de cette vie qui l'étouffait à petit feu, fuir l'ennui mortel qui la consumait. La voici retournée à la case départ, à sa cage dorée. Hélène a joué sa vie et celle des autres. Elle a perdu. Pourtant, les remords qui l'assaillent ne seront jamais des regrets d'être partie". Bien qu'ayant perdu leur signification profonde, les anciens rites de l'équinoxe de printemps ont survécu dans lefolklore des régions agraires du nord et du centre de l'Europe, transférés au premier Mai. Le thème mythologique y estprésenté de manière différente, mais Attis revient tous les ans sous l'aspect de l'arbre de Mai enguirlandé, en souvenirdu pin sacré. Quant à Cybèle, elle se réincarne dans la Reine de Mai, fait le tour de la place du village, portée par desjeunes villageois triomphalement, dans un char décoré. Le drame sacré de la mort et de la résurrection du dieu n'apas disparu; il revit chaque année dans la fête de Pâques de la chrétienté. Zeus, saisi un jour d’un désir irrépressible pour Cybèle, la poursuit mais en vain, et, n’y tenant plus, répand sa semence sur un rocher. Du sperme ainsi répandu naît un être monstrueux: Agdistis, monstrueux parce qu’hermaphrodite avec des troubles du caractère. Il se révèle en effet si violent, si indomptable que le conseil des Dieux, excédé, décide de sa castration. Il en charge Dionysos. Celui-ci enivre Agdistis et pendant son sommeil attache sa verge à un arbre voisin. Le monstre à son réveil et conformément à son caractère cherche à se dégager si brutalement que la verge se détache et tombe sur le sol. Elle s’y enfonce pour donner naissance à un magnifique grenadier. Une princesse, tentée, fourre l’un de ses fruits dans son sein, et enceinte, met au monde un très bel enfant: Attis. Celui-ci est, dès sa naissance, confié, ou abandonné, aux bons soins d’un bouc qui le nourrit de son lait. Devenu grand, Attis est un objet de convoitise pour toutes les femmes. Il choisit, ou on lui choisit, une princesse, mais en pleine cérémonie de mariage Agdistis qui l’aime d’un amour incestueux se précipite sur lui pour l’étreindre, il en devient fou et dans sa folie s’émascule et en meurt. Sa mère inconsolable obtient des Dieux que le cadavre d’Attis reste incorruptible à jamais. Kronos, symbole du temps, est le fruit de l’inceste de la Terre-mère Gaïa avec Ouranos, le Ciel. Les plus intelligents de leurs enfants furent les Titans et les Titanides. Kronos devint leur roi et épousa sa sœur Rhéa. À cause des mauvais traitements qu’Ouranos infligeait à Gaïa, Kronos l’émascula avec une faucille de silex et lança les organes génitaux tranchés derrière lui. Les quelques gouttes de sang donnèrent naissance aux Érinyes, aux Géants et aux Nymphes. Kronos régna alors sur Ouranos. Ayant été averti que l’un de ses propres enfants le détrônerait tout comme il avait détrôné son propre père, il les avala les uns après les autres, au fur et à mesure qu’ils naissaient, à l’exception de Zeus. Plus tard, quand ce dernier devint plus grand, il libéra les cinq autres enfants des entrailles de leur père. Kronos est souvent représenté comme un vieil homme ailé, armé d’une faux, les ailes symbolisant le temps éphémère, la faux son inéluctabilité. Par ailleurs, d’après la mythologie grecque, les enfants que Kronos avait avalés seraient restés inchangés et n’auraient subi aucun effet du temps. C’est comme si la seule façon de fuir le temps, c’était de lui céder et de se laisser engloutir. Ainsi, pour être en dehors du temps, il faut vraisemblablement être en dedans. Noé était âgé de six cents ans quand eut lieu le Déluge. Sept jours auparavant, il construisit une arche de bois de gopher et prit sept couples de tout animal pur, un mâle et sa femelle, et d’un animal impur un couple, un mâle et sa femelle, ainsi que des oiseaux du ciel, sept couples, mâle et femelle, pour en perpétuer la race sur toute la surface de la Terre. Comme le lui avait ordonné le Seigneur, Noé entra dans l’arche avec ses fils, Sem, Cham et Japnet, et avec eux, la femme de Noé et les trois femmes de ses fils, ainsi que toutes les espèces de bêtes. La pluie se déversa pendant quarante jours et quarante nuits. La crue des eaux dura cent cinquante jours sur la Terre. Au septième mois, le dix-septième jour du mois, l’arche reposa sur le mont Ararat. Les eaux continuèrent de diminuer jusqu’au onzième jour du dixième mois, et les cimes des montagnes apparurent. Alors que l’arche, plongée dans les ténèbres, dérivait à la surface des eaux, Noé demanda à sa femme: "j’ignore combien de temps s’est écoulé depuis le début du Déluge. Sa femme répondit : dix-sept jours. Étonné, Noé demanda : comment peux-tu le savoir alors que nous sommes plongés dans l’obscurité totale et qu’il est impossible de discerner la moindre lueur du jour ?" À cela, la femme de Noé répondit tout simplement: "je le sais par le beuglement des vaches, par le chant des coqs, par la pondaison des poules".
"Elle assume, tête haute, jusqu'au bout sa soif de liberté. Si c'était à refaire, elle recommencerait. Son parcours de femme rejetant les cadres contraints de la vie maritale, prenant la parole dans le monde des hommes, est un très bon exemple d'indépendance. Si Pénélope ne porte pas la mémoire d'Ulysse, alors toutes les péripéties de son odyssée auront été vaines. Le but même de cette épopée est d'ailleurs d'aller tout raconter à sa femme. Athéna arrête le char du Soleil pour que la nuit dure autant que les amants le souhaiteront. Pour qu'ils aient le temps de se retrouver, mais aussi pour qu'Ulysse puisse tout confier à Pénélope. Sans elle, le récit n'existe pas. C'est elle qui fait exister la parole. Sans elle, le héros est tout simplement mort". L’introduction à Rome de la "Mater Magna Idaea deum" marque, dans l’histoire de Rome, l’aboutissement de la dernière des grandes crises religieuses qui ont accompagné la deuxième guerre punique. L’introduction d’une divinité étrangère à Rome ne constitue pas en soi une innovation: en liaison avec la consultation des Livres sibyllins, elle s’inscrit dans une longue tradition nationale et obéit à des règles déjà bien codifiées par le collège des décemvirs. Rome a en particulier introduit au cours des siècles qui ont précédé les dieux grecs de la médecine, Apollon en 431 et Esculape en 293. Le rituel de l’"evocatio" est une procédure qui permet d’accueillir des dieux étrangers mais elle est exceptionnelle et historiquement limitée au conflit romano-véien ou romano-carthaginois. La grande innovation de la crise religieuse de 205 est de faire appel, en plein conflit romanocarthaginois, à une divinité orientale, la "Mater Magna Idaea deum". On conçoit l’attention particulière qu’ont accordée à cet événement les historiens des religions. L’histoire de cette introduction repose essentiellement sur la source livienne, qui demeure évidemment fondamentale et que les historiens de la déesse ont naturellement privilégiée. D’autres historiens ont rapporté l’événement, mais aussi des poètes, comme Ovide qui, dans ses Fastes, a consacré à l’épisode un long développement à l’occasion de la description des Mégalésies. Les jeux constituent une pratique génératrice de la théologie de la Piété, parce qu’ils sont un cadre traditionnel d’expression de la piété, sous sa double forme privée et publique, domestique et civique, piété envers les ancêtres et piété envers les dieux. Dualité longtemps essentielle, mais qui tend à se fondre avec l’évolution dynastique et la genèse d’un culte du chef. Or, dans cette élaboration, la pietas apparaît bien comme un opérateur idéologique décisif dans le cadre de la crise des structures traditionnelles, famille et cité, et des valeurs d’autorité qui leur sont liées. Officiellement exaltée à partir de la mi-IIIème siècle, comme le montrent les poèmes d’Ennius, la Pietas reçoit en 181 un temple élevé par un client des Scipions, M. Acilius Glabrio. Il s’agit alors d’une vertu gentilice et aristocratique fondamentale, enseignée par Enée lui-même aux Romains, et dont la fonction intégratrice ne peut être en discussion. Or, à partir de là, la Pietas se trouve constamment sollicitée et subit une série de distorsions dont on peut tenter d’apprécier la nature et la portée. Si les grands jeux et les jeux votifs expriment la piété et la reconnaissance de tous envers les dieux, les jeux funèbres, les jeux pour les grands morts et leur victoire sont évidemment autant de manifestations de piété filiale et tel est bien l’un des sens qu’Octave entend donner aux jeux. L’une des caractéristiques les plus notables et les plus étonnantes qui distingue Rome de la plupart des autres cités antiques aura été son degré d’ouverture. Depuis le mythe de l’asylum de Romulus jusqu’à l’édit de Caracalla en 212, une identité collective s’y est forgée autour de l’idée qu’il ne fallait pas avoir une approche restrictive de la citoyenneté, et au contraire accueillir en son sein tous les étrangers qui enrichiraient d’une manière ou d’une autre la collectivité romaine.
"Des petites flammes dans la nuit, par centaines, partent à l’assaut des vagues. On dirait une armée de lucioles surgies de la mer. Elles avancent en rangs serrés, bravant le flux et le reflux, pour gagner le large au plus vite. Parfois l’une d’elles disparaît, submergée par l’eau noire. Mais les autres continuent vaille que vaille de s’éloigner du rivage. Sur la grève, un murmure psalmodié par des dizaines de bouches accompagne le périlleux voyage des petites flammes dans la nuit". Les jeux s’imposent très vite comme une pratique constitutive de la théologie de la victoire. Dès l’origine ils sont assurément liés à la volonté et à la possibilité reconnue dans l’imaginaire de fléchir les dieux par toute une série de pratiques liturgiques en vue d’obtenir le salut de la communauté par la victoire. Et ici le modèle grec a joué comme cadre structurant, renforçant la tradition étrusco-italique, par la symbolique du couronnement des vainqueurs. Tite-Live en conserve le sens: “La même année, pour la première fois, les citoyens qui avaient reçu une couronne pour leurs exploits militaires, assistèrent couronnés aux Jeux Romains et alors, pour la première fois, suivant un usage importé de Grèce, on donna des palmes aux vainqueurs”. La victoire, par les actions de grâce et les rites propitiatoires qu’elle suscite, est donc, à ce niveau, gage de renouvellement mesuré des jeux pour une meilleure cohésion de la communauté. On le voit nettement après la deuxième guerre punique, quand les cérémonies ludiques sont massivement utilisées en vue de sceller l’union sacrée et de récupérer la dévotion populaire en la canalisant dans les cadres les plus officiels et traditionnels, face à la montée d’expressions religieuses incontrôlables et jugées, comme telles, dangereuses par les autorités religieuses et politiques, au demeurant tout à fait confondues. Cybèle, à la différence des autres divinités orientales généralement introduites à Rome par des étrangers, des esclaves, ou rapportées par des soldats revenant de lointaines expéditions militaires, pénétra dans la ville de façon tout à fait officielle, promue par l'aristocratie romaine: en 205, les "Livres sibyllins", pour chasser du sol italien l'ennemi étranger, conseillèrent aux Romains de transporter de Pessinonte à Rome le bétyle représentant la Mère des dieux. L'atmosphère d'inquiétude qui régnait à Rome depuis le début de la deuxième guerre punique et qui s'était déjà traduite par des mesures religieuses spectaculaires, la pression d'une partie de la noblesse, ouverte aux influences grecques et orientales, l'entente politique de Rome avec Attale, roi de Pergame, expliquent la rapidité avec laquelle on mit à exécution les suggestions des décemvirs. Une délégation officielle se rendit à Pessinonte et rapporta le bétyle noir, qui fut solennellement accueilli à Ostie par le citoyen le plus vertueux de Rome, P. Scipion Nasica, et par les matrones (parmi elles, Claudia Quinta, dont, ultérieurement, la légende embellit le rôle: sa chasteté fut prouvée par une intervention miraculeuse de la déesse). Installée provisoirement dans le temple de la Victoire, la "Grande Mère" eut ensuite son temple sur le Palatin, dédié en 191. En outre, on décréta en son honneur un lectisterne et les jeux Mégalésiens, célébrés tous les ans, le 4 avril. Des sodalités, composées exclusivement de membres de l'aristocratie, honoraient Cybèle par des banquets. Ce sont les seules manifestations officielles, dans la tradition nationale, du culte rendu à Cybèle. En effet, l'aspect exotique des cérémonies phrygiennes, le caractère bruyant et souvent sauvage des fêtes, le clergé composé d'eunuques aux accoutrements bariolés, prophètes et mendiants, rendaient Cybèle suspecte aux yeux des autorités romaines. Partagé entre le respect dû à cette déesse officiellement adoptée par la Ville et dont l'arrivée avait coïncidé avec la victoire sur Carthage et, d'autre part, le danger que présentaient pour la moralité romaine ces fêtes "scandaleuses", le Sénat prit des mesures destinées à isoler Cybèle dans son temple du Palatin : interdiction aux citoyens romains et aux esclaves de faire partie du clergé et de sacrifier à la déesse; rites et sacrifices confinés à l'intérieur du temple; quête publique autorisée uniquement à certains jours de l'année.
"Mon Dieu, je vous en conjure, changez les cieux et alignez toutes les étoiles pour dessiner la forme de la Crète. Aussitôt un autre poursuit : Un printemps sans mois de mai j’aurais pu l’imaginer Mais jamais, au grand jamais, que mes amis trahiraient. Un troisième enchaîne: Il y en a qui sont pris de vertige en haut de la falaise. Et d’autres qui, au bord du vide, dansent le pentozali". Ces mesures restrictives expliquent que le culte de la "Grande Mère" ait eu une existence obscure jusqu'à la période impériale. Celle-ci marque une nouvelle phase dans la religion de la "Grande Mère": Auguste, hostile aux cultes orientaux qu'il bannit hors du "pomerium", manifeste au contraire son attachement au culte de Cybèle dont il fait reconstruire le temple, détruit par un incendie, qu'il dédie en l'an III. Sa femme, Livie, est assimilée à la déesse. Les poètes augustéens rattachent le culte aux origines troyennes de Rome. Des innovations importantes sont ensuite apportées par l'empereur Claude et les Antonins. Le parèdre de la déesse, Attis, est doté d'un culte officiel et son prestige s'est progressivement accru aux dépens de celui de Cybèle. De nouveaux prêtres, les archigalles, sont choisis parmi les citoyens romains. La Mère des dieux est introduite officiellement dans le panthéon romain à la fin de la seconde guerre punique, en 204 avant notre ère. Elle est d’abord installée dans le temple de la Victoire, sur le Palatin, et c’est à côté de ce sanctuaire que lui est ensuite construit un temple. Alors que, normalement, les divinités étrangères intégrées au panthéon romain reçoivent un lieu de culte hors du pomerium, "Mater Magna" se voit dotée d’un temple au cœur même de la cité, sur la colline du fondateur de Rome. Le choix de ce site s’explique par la participation de la divinité à la légende troyenne : elle a aidé l’ancêtre de Romulus, Énée, à fuir Troie en proie aux flammes. Nouvelle arrivée dans l’Vrbs, la déesse étrangère peut donc aussi y assumer le statut de divinité ancestrale et tutélaire. En suivant un passage de l’historien hellénophone Denys d’Halicarnasse, les Modernes ont admis que, d’emblée, deux formes de culte parallèles coexistent à Rome pour rendre hommage à la déesse: une forme romaine lors des fêtes publiques d’avril et une forme phrygienne, lors des fêtes de mars, qui font leur entrée dans le calendrier officiel romain sous l’empereur Claude. D’autres nouveautés apparaissent sous l’Empire dans le culte de la déesse: le rite du taurobole, sacrifice d’un taureau dont les testicules font l’objet d’un traitement particulier, et la fonction prophétique d’archigalle. Pour aborder ce constat paradoxal, nous avons emprunté comme voie d’accès les quelque 190 vers qu’Ovide consacre à la Mère des dieux dans le quatrième livre de ses "Fastes", à la date du 4 avril. Ce long passage se révèle particulièrement riche, dans la mesure où Ovide dépeint la divinité en utilisant une vaste palette de marqueurs: les noms et épithètes de la déesse, ses images et attributs, les pratiques et acteurs de son culte, les récits mythiques et les exégèses qui s’y rapportent. Ces marqueurs servent de révélateurs utiles des identités et modes d’action de la divinité mais aussi de ses terrains d’action. À travers ses noms et épithètes, la déesse apparaît comme liée à des montagnes de Troade et de Phrygie. "Magna et Idaea", ces deux épithètes, présentes dans sa titulature officielle à Rome, ne semblent pas lui avoir été attribuées précédemment. De même, l’image profondément ancrée dans les esprits, d’une déesse tourelée, tambourin sous le bras et trônant sur un char tiré par des lions, correspond à une manière bien romaine de figurer la divinité. Originelle et ancestrale, la déesse, assimilée à Rhéa, est mère des Olympiens mais aussi phrygienne et donc étrangère. Soutien d’Énée, la déesse à la couronne crénelée devient également protectrice de la Ville fondée par ses descendants. Elle offre sa protection à l’"Vrbs" et aux cités romaines et est largement comprise comme une pourvoyeuse de "salus". Mais la déesse peut aussi se révéler redoutable et susciter l’effroi, voire la folie, au son des instruments phrygiens qui accompagnent ses cérémonies. La déesse est assimilée à "Tellus" par plusieurs auteurs, tels Lucrèce, Varron et Servius. Revêt-elle pour autant une fonction céréalière, comme le supposent certains Modernes ? Elle ne semble pas honorée à cette fin à Rome. Ce sont les interprétations allégoriques de son culte qui la mettent en liaison avec la culture des céréales.
"Les Grecs présents sont ceux qui ont survécu mais quelque chose en eux est mort, dévoré par un monstre obscur agrippé à leur cœur comme du lierre à un mur. Une noirceur qui leur fait oublier que derrière ces murailles beaucoup ne sont pas des soldats. Qu'ici vivent des femmes, des enfants, des vieillards. Un monstre noir aux babines retroussées, au regard fou, et qui, quand il se met à hurler, efface toute bonté de ce monde". Le rapport de "Mater Magna" aux céréales apparaît conditionné dans ces exégèses par la nécessité de justifier la présence des galles à ses côtés. Les interprétations savantes rapprochant Mater Magna des céréales semblent donc reposer, non pas sur des fonctions agraires qu’aurait remplies la déesse, mais sur les pratiques des galles et sur l’homophonie "Phryges-fruges", qui permet de gloser sur l’autocastration des galles. Quant au passage de Jean le Lydien, il est dès lors plus vraisemblable qu’il fasse référence à un sacrifice pour les pâturages. "Mater Magna" en aurait été protectrice, elle que les récits mythiques renvoient à un stade pré-céréalier, tout comme l’offrande du "moretum" (mélange de fromage blanc et d’herbes) sur lequel s’interroge Ovide ("des mets antiques pour une antique déesse", pastorale). La plupart des offrandes faites au sein de l’un ou de l’autre collège présente des caractéristiques formelles très similaires. De même, les textes de ces dédicaces semblent suivre un certain formulaire. Ces fortes ressemblances pourraient laisser supposer qu’elles ont été posées plus ou moins en même temps. Pourtant, elles se sont étalées sur plusieurs décennies. Autrement dit, l’aspect matériel et la formulation de ces offrandes semblent avoir été relativement standardisés au sein de ces deux associations. Les dates retenues pour ces offrandes ont été soigneusement sélectionnées et apparaissent directement liées au choix de l’empereur ou de la divinité honorée. Les fonctions de ces dieux reflètent et complètent divers aspects de l’action de "Mater Magna". Si les liens entre Victoire et Mater Magna sont bien connus à Rome, ils sont également présents à Ostie, à travers les inscriptions tauroboliques posées pour le salut et le succès militaire des empereurs. Ce sont toutefois d’autres réseaux qu’éclairent les dédicaces des dendrophores. Ceux-ci se tissent également autour de fonctions liées au monde militaire, avec Mars et Virtus. Ils peuvent aussi s’inscrire dans des récits mythiques ou dans des interprétations allégoriques largement partagées, qui permettent d’assimiler ou, à tout le moins, de rapprocher la Mère des dieux de "Tellus". Protectrice d’Énée, la Mère des dieux est, pour les Romains, troyenne et ancestrale. Dans le même temps, elle est aussi phrygienne, de Pessinonte, étrangère donc. Le caractère exotique de ses processions et de certaines pratiques liées à son culte reflète, aux yeux des Romains, cette provenance lointaine, phrygienne, chargée d’ambigüité. Au terme de notre parcours, il apparaît que l’extranéité de la déesse est certes liée à ses origines mais qu’il s’agit aussi d’une extranéité construite. C’est ce que montre la représentation de la déesse tourelée, trônant sur son char tiré par des lions. Si cette image évoque le caractère étranger et exotique de "Mater Magna" et de son culte, elle n’a pas d’équivalent, sous cette forme, dans sa contrée de provenance ou dans les mondes grecs et hellénistiques. C’est ce qu’indique aussi le titre officiel de la déesse: grande et idéenne, deux épithètes qu’elle ne porte pas avant son arrivée à Rome et qui sont pourtant constitutives de sa nouvelle identité. On représentait Cybèle sous les traits et avec la prestance d’une femme robuste. Elle portait une couronne de chêne, arbre qui avait alors nourri les premiers hommes.
Bibliographie et références:
- Clément d’Alexandrie, "Protreptique"
- Christhian Bonnet, "La divinité Cybèle"
- Philippe Borgeaud, "Cybèle, la Mère des dieux"
- Claude Brixhe, "La déesse Cybèle"
- Henri Graillot, "Le culte de la déesse Cybèle"
- Denys d’Halicarnasse, "Antiquité romaines"
- Emmanuel Laroche, "La déesse Cybèle"
- Filippo Coarelli, "Guide archéologique de Rome"
- Claude Brixhe, "Le nom de Cybèle"
- Paul de luzy, "Cybèle, la Mère de Dieu"
- Jacqueline de Romilly, "Le culte de Cybèle"
- Robert Turcan, "Cybèle et Attis"
- Aurelius Victor, "De viris illustribus"
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Électre, en grec ancien, Ἠλέκτρα / Êléktra, signifiant "ambrée" est la fille d'Agamemnon et de Clytemnestre, sœur d'Iphigénie, de Laodicé et d'Oreste. Pendant l'absence de son père parti au siège de Troie, elle fut maltraitée par sa mère et son amant Egisthe et mariée malgré elle à un laboureur de Mycènes qui, craignant Oreste, ne consomma jamais cette union. Lors du meutre d'Agamemnon, elle parvint à sauver son jeune frère Oreste qu'elle envoya en Phocide, où le roi Strophios l'éleva avec son fils Pylade. Devnu adulte, Oreste, accompagné de Pylade, revint à Mycènes, se présenta au palais sous un déguisement, tua Egisthe et Clytemnestre, leur seconde fille Hélène et les fils de Nauplios. Les diverses versions de ce mythe, exploitées par les auteurs de la période classique, prouvent qu'ils n'étaient pas prisonniers de leur tradition. Leur version était une nouvelle conception de la légende. Il est peu probable qu'Oreste tua Clytemnestre. S'il l'avait fait, Homère aurait certainement mentionné le fait et se serait abstenu de l'appeler "semblable au dieu"; il rapporte seulement qu'Oreste tua Egisthe, dont il célébra la fête funèbre en même temps que celle de sa détestable mère dans l'Odyssée. Quant au nom d'Électre, ambre, il évoque le culte du père d'Apollon Hyperboréen qui rappelle que la conception ancienne de la loi matriarcale était encore en faveur dans la majeure partie de la Grèce. Fille d'Atlas et de Pléioné, qui aimée de Zeus, tenta de lui résister et se réfugia auprès du Palladion déposé dans l'Olympe par Athéna. Mais comment échapper à un amant omnipotent ? Zeus s'unit à elle près de la statue qu'il jeta par terre et qui recueillie par les Troyens, servit de talisman à la ville. De leur union, naquirent des jumeaux: Dardanos, qui devint le premier roi de Troie, et Iasion qui aima Déméter et fut le père de Ploutos. Électre a désigné dans la mythologie primitive des Grecs plusieurs personnifications de l'éclat rayonnant du ciel et des phosphorescences de la mer. Chez Hésiode, elle est une des filles d'Océan et de Téthys, soeur de Styx. Ailleurs, son être est mis en rapport avec Iris, personnification de l'arc-en-ciel. Ailleurs encore, elle est parmi les filles d'Atlas et de Pleioné et désigne l'une des sept Pléiades. Elle fut aimée de Zeus, dont elle eut Jasion et Dardanos. C'est elle qui apporta le Palladium à Troie. Elle ne put se consoler de la ruine de cette ville;les dieux la placèrent parmi les astres, dans la constellation des Pléiades. Il y a aussi une Electra parmi les cinquante filles de Danaüs. Cependant, ces figures de l'antique naturalisme des Hellènes se sont effacées devant l'Électre des poètes tragiques, la fille d'Agamemnon et de Clytemnestre, encore inconnue de l'épopée, mais créée, dans ses traits essentiels, par la poésie lyrique de Stésichore. Lorsque Agamemnon est assassiné à son retour de Troie par l'épouse adultère et Egisthe, son complice, c'est Électre qui arrache le jeune Oreste aux mains des meurtriers et l'envoie à l'étranger. Maltraitée par Egisthe et par la mère, elle mène une existence misérable. Toujours fidèle à la mémoire du père, elle aspire au retour d'Oreste qui sera le vengeur. Elle est membre de la famille des Atrides.
Selon Euripide, qui affectionne les inventions romanesques, elle est mariée de force à un laboureur mycénien, mais elle obtient qu'il la respecte et la serve avec dévouement. Une fois Oreste de retour, Électre participe au châtiment. Chez Eschyle, elle est au second plan. Mais, chez Sophocle, qui a donné son nom à la tragédie où il a condensé tous les événements de "L'Orestie" de son prédécesseur, elle a le rôle principal; elle prépare lemeurtre d'Egisthe et de Clytemnestre; elle enflamme Oreste de sa propre ardeur et applaudit à l'exécution. La reconnaissance du frère et de la sœur est une des plus belles scènes du théâtre grec, et le caractère d'Électre indomptée, implacable, absorbée dans le souvenir du père, l'amour du frère et la pensée de la vengeance, est ce que peut-être, l'art dramatique a produit de plus achevé. Une tragédie d'Euripide, portant le nom d'Oreste, prend le sujet où la tragédie d'Électre, du même poète, l'a laissé. Les deux réunies renferment la vie entière de l'héroïne, mais compliquée d'inventions extraordinaires. Dans l'Oreste, après le meurtre de Clytemnestre, Électre et son frère n'échappent à la mort décrétée contre eux par le peuple d'Argos que grâce à l'intervention d'Apollon. Électre comme Oreste participent à un destin qui les dépasse. Derniers maillons de la chaîne de malédictions qui frappe leur famille depuis Tantale, ils accomplissent un destin familial, celui des Atrides, accumulant faute sur faute et vengeance sur vengeance. Leur histoire ne se lit donc pas seulement dans une temporalité restreinte car elle n’est pas uniquement celle d’enfants désireux de venger leur père. Elle est aussi la réalisation d’une malédiction initiale qui ne peut s’essouffler qu’au terme de cinq générations.
Les poètes s'accordent généralement à marier Électre avec Pylade. Toutes ces péripéties dramatiques ont tenté plus d'une fois l'imitation des modernes; les tragédies de Longepierre, de Crébillon et, plus près de nous, de Giraudoux, sont les plus connues. À la fidélité du mythe, Giraudoux a préféré la virtuosité de la transposition, cherchant à humaniser le mythe par des innovations qui le modernisent à une époque où, précisément, le sacré est contesté. L’histoire, retracée par l'écrivain, n’oublie pas de s’appuyer sur un jeu de symboles ambivalents. En dramaturge moderne, Giraudoux, s’il n’a pu éviter la mise en scène de la recherche d’un certain ordre, inhérente au mythe lui-même, se garde toutefois de promouvoir l’ordre établi. Il oppose au contraire deux ordres: celui de la collectivité et celui de la conscience individuelle. Il ne propose aucune thèse claire, mais en confronte plusieurs parmi lesquelles le lecteur doit faire son choix, dans la plus absolue solitude. Le complexe d’Électre a été proposé par Carl Gustav Jung pour adapter le célèbre complexe d’Œdipe aux femmes. Tandis que le complexe d’Œdipe fait référence à cet amour, ou peut-être cette obsession, que les garçons ressentent pour leurs mères, le complexe d’Électre indique ce même amour, mais des filles envers leurs pères. Un complexe qui se déroule et se manifeste environ entre trois et six ans. Mais, même si l’on peut penser qu’il dure toute la vie, il est plus habituel qu’il se maintienne pendant deux ou troisans pour ensuite disparaître. Le problème apparaîtrait lorsqu’une obsession se maintiendrait, ainsi qu’une recherche constante du conjoint parfait qui ressemblerait au progéniteur désiré. De cette manière, la femme chercherait à sesentir protégée, comme avec son père.
"O mon père, retiens mon souffle, que ma passion se taise à jamais !" La panoplie d’Électre quant à elle n’est ni le cadeau nuptial offert à Pélée ni l’ouvrage confectionné au chant XVIII de l’Iliade pour Achille, mais une troisième. Cette nouveauté présente des avantages indubitables. Parce qu’elle est inédite, le poète a toute latitude pour en composer les motifs à sa guise, ce qui invite l’auditoire, et a fortiori le lecteur, à lui prêter d’autant plus d’attention. Car l’occultation des deux panoplies consacrées par la tradition au bénéfice d’une troisième sans doute inventée par le poète lui permet de situer la confection de la nouvelle dans le temps qu’il choisit, et de la doter du sens qui lui convient : une arme forgée dans la perspective spécifique de la tragédie doit assurément être porteuse d’un sens différent de celui de l’ouvrage offert, dit la tradition, à Pélée pour ses noces ou de celui de l’œuvre d’Héphaïstos pressé par l’urgence du combat de l’Iliade ! L’antériorité de la confection des armes euripidéennes par rapport à la guerre permet de les pourvoir d’une signification s’inscrivant strictement dans la perspective tragique, d’une signification que nous sommes invités à déchiffrer sous l’éloge d’Achille. Aussi ce chant ne nous parle-t-il vraiment que d’Achille ? Au-delà du héros nommé, au-delà de la description de ses armes, les épisèmes qui y ont été forgés ou gravés ne seraient-ils pas porteurs d’un sens surimposé qui établirait une cohérence avec les derniers vers de l’épode, voire avec le reste de la tragédie ? Dans le cas des Sphinges, c’est Oreste qui jouerait le rôle du monstre avec sa sœur, en vertu d’une perspective renversée, à première vue déconcertante voire illogique, mais finalement pertinente. Car cette inversion des rôles laisse affleurer une forme de contestation du bien-fondé de l’action des enfants de Clytemnestre. L’on vient de voir qu’à la fin du drame tout ne se résout pas dans la sérénité pour eux, et qu’Électre n’est plus aussi sûre de son droit à tuer sa mère. En dernière analyse d’ailleurs, les deux enfants resteront bannis d’Argos. Le rôle de monstres joué par Oreste et sa sœur serait à mettre sur le compte de l’ambivalence de leur geste : après le meurtre de leur mère ils se sentent monstres eux-mêmes.
Le mythe d'Électre a inspiré de nombreux artistes: des dramaturges, Eschyle, Sophocle, Euripide, Crébillon, O'Neill, Giraudoux, Yourcenar, Sartre, Cacoyanis, Anouilh, Theodorákis, et récemment Abkarian; des musiciens,Richard Strauss et des cinéastes, tel Miklós Jancsó. Depuis l’invention du complexe d’Œdipe, voici un siècle environ, on tient Électre pour son pendant féminin, quoi que Freud lui-même ait pu en penser de son côté, lui qui refusait au sexe féminin le droit de disposer de son propre complexe de marquage sexuel. Électre est le mannequin auquel Œdipe est suspendu comme le manteau au portemanteau. Électre dont le nom, “ambre”, rappelle le culte du père d’Apollon Hyperboréen. La voici condamnée à demeurer l’exemple de la haine envers la mère et de l’amour du père. Mais le fantasme échapperait complètement si l’on y voyait un père baratineur, susceptible de succomber au charme juvénile et aux petites fesses de sa fille, qui franchirait la barrière de l’inceste pour la conduire au lit et s’efforcer de l’étreindre. Cela n’aurait d’autre effet, en vertu du principe de la tragédie grecque qui veut que la violation d’une loi divine en entraîne une autre, que de conduire au meurtre de la mère qui avait bien entendu adressé ce type de reproches à la jeune fille. L’attraction si fréquente aujourd’hui entre des hommes mûrs ou vieillissants et des jeunes filles. La possibilité offerte aux hommes de mener deux vies, tour à tour, auprès de modèles exemplaires féminins issus de deux générations successives, tandis que les femmes n’ont jusqu’à présent qu’une seule vie ou une seule carrière soi-disant érotique, généralement courte, de surcroît. Rien n’empêche la psychanalyse de les scruter et les interpréter au prisme du mythologème approprié. Mais on chercherait en vain dans les versions successives du mythe grec d’Électre un père tourmenté par sa fille. Agamemnon n’avait pas ce travers, lui qui entendait sacrifier Iphigénie à seule fin de remporter la guerre. C’est que la scène doit être lue dans la perspective passionnée de la fille dévouée qui, et nous voici au cœur de l’action, ne laisse pourtant éclater qu’après la mort de son père l’amour qu’elle lui porte. À cet instant, dès qu’elle sait véritablement qui elle aime, le père repose non pas sur le lit incestueux, mais bien dans la tombe.
Bibliographie et références:-
Apollodore, "Épitome"
- Eschyle, "L'Orestie"
- Euripide, "Électre"
- Hésiode, "Théogonie"
- Pausanias, "Description de la Grèce"
- Pindare, "Odes"
- Sophocle, "Électre"
- Stésichore,"Odes"
- O'Neill, "Le deuil sied à Électre"
- Giraudoux, "Électre"
- Broyer, "Le mythe dans le thâtre du XX ème siècle"
- Brunel, "Le mythe d'Électre"
- Yourcenar, "Électre ou la Chute des masques"
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Dans la mythologie grecque, Harmonie du grec ancien," Ἁρμονία" , est la fille d'Arès et d'Aphrodite que Zeus donna en mariage au fondateur de Thèbes, Cadmos. Les douze dieux de l'Olympe assistèrent à ses noces, et lui firent de somptueux présents. Hermès lui fit don d'une lyre. Déméter lui promit une extraordinaire récolte d'orge en s'unissant, durant la cérémonie, avec Iason dans un champ labouré trois fois. Electre lui enseigna les rites secrets de la Grande Déesse. Athéna lui offrit un péplos, tunique brodée d'or, tissé par elle et une paire de flûtes, et d'Aphrodite, elle reçut le collier d'or magique ciselé avec art par Héphaïtos, offert autrefois à Europe par Zeus, qui conférait à celle qui le portait une beauté irrésistible. Ce furent des noces magnifiques: les Muses chantèrent et dansèrent au son de la flûte jouée par Apollon. Le couple vécut heureux pendant quelques années et donna naissance à Sémélé, Ino, Autonoé, Agavé et Polydoros. Harmonie demeura aux côtés de son mari lorsque des évènements tragiques mirent alors fin à leur félicité, provoqués par le collier d'Aphrodite et le péplos d'Athéna, objets maléfiques qui firent le malheur de leurs descendants. Le péplos fut remis à Eriphyles puis à son fils Alcméon, qui périt à la guerre de Troie, après avoir tué de sa main Laodamas, le fils d'Etéocle, puis sa mère, parce qu'elle l'avait incité ainsi que son père, le devin Amphiaros, à participer à des combats avec l'espoir qu'ils n'en reviendraient pas. Le collier et le péplos échurent ensuite à Arsinoé, fille de Phégée, qui avait purifié Alcméon du meutre de sa mère. Puis ils furent repris par Alcméon qui les offrit à sa seconde épouse, Callirhoé, fille du dieu fleuve Achéloos. Furieux, Phégée fit tuer Alcméon par ses fils Agénor et Pronoos. Tous trois, maudits par Arsinoé, furent exterminés par les deux fils de Callirhoé, Amphotros et Arcanan. On connait le sort tragique d'Œdipe, petit-fils d'Harmonie, et celui de Sémélé, amante de Zeus. Ino, frappée de folie, se précipita d'une falaise. Agavé épousa le roi d'Illyrie, Lycothersès. Un jour, elle dénonça la liaison de Zeus et de Sémélé et, frappée de démence par Zeus, démembra son fils Penthée qui avait succédé à son père sur le trône de Thèbes. Plus tard, lorsqu'elle apprit que ses parents régnaient sur les Enchéléens, elle tua son mari avec l'aide de sa sœur Autonoé et remis son royaume à son père Cadmos. La malédiction se poursuivait. En effet, selon la prédiction de Dionysos, Cadmos et sa fidèle épouse émigrèrent chez les Enchéléens qui les choisirent pour souverains. Ces peuplades barbares pillèrent de nombreuses villes grecques et le temple d'Apollon qui voulu les punir sévèrement. Mais Arès vint à leur secours, et les transforma en serpents tachetés de bleu et ils furent envoyés par Zeus dans l'île des Bienheureux. Harmonie est aussi le nom d'une nymphe qui fut la mère par Arès des Amazones d'après Apollonius de Rhodes (II,986). Le mythe du mariage de Cadmos et d'Harmonie présidé par douze dieux olympiens relate la reconnaissancepar les Hellènes des conquérants cadmiens de Thèbes, après la garantie des Athéniens et après qu'ils eurent été sérieusement initiés aux Mystères de Samothrace. Les Européens sont fils d'une femme arrivée d'Asie et L'harmonie naît de la rencontre de la guerre avec l'amour. Finalement, les bijoux furent donnés en offrande à Athéna et placés dans son temple de Delphes. Mais la malédiction ne s'arrêta pas pour autant. Le tyran Phayllosvola le collier pour en faire cadeau à sa maîtresse, la femme d'Ariston. Elle le porta quelque temps jusqu'à ce que son jeune fils fut saisi de folie et mit le feu à la maison, où elle périt.
"Les dieux ne dispensent point également leurs dons à tous les hommes, la beauté, la prudence ou l'éloquence. Souvent un homme n'a point de beauté, mais un dieu l'orne par la parole, et tous sont charmés devant lui, car il parle avec assurance et une douce modestie, et il domine l'agora, et, quand il marche par la ville, on le regarde comme un dieu. Un autre est alors semblable aux dieux par sa beauté, mais il ne lui a pas été accordé de bien parler". Harmonie est la conséquence de flagrantes délices où Arès et Aphrodite, piégés dans le filet magique d’Héphaïstos furent soumis dans une involontaire phanérogamie aux sarcasmes des dieux. Harmonie est donc ainsi née d’une scandaleuse union entre l’agressivité d’Arès et le désir d’Aphrodite, divinité plus primordiale que Zeus. Tandis que la Grèce appelait harmonies les divers agencements, affinités et hiérarchies des intervalles successifs dans les gammes, les notes se heurtèrent comme les armes d’Arès, ou s’attirèrent comme sous le charme d’Aphrodite. C’est sans doute cette déesse si sensible qui entraîna toutes les cadences vers la tonique. Son amant, lui, ne se plaîsait qu’aux bruits. Europe, fille ainée du roi de Phénicie, et petite-fille de l’Afrique, a été enlevée par Zeus déguisé en taureau, et ses trois frères ont pour mission de la retrouver. L’un d’eux, Cadmos, n’y étant pas parvenu, ne retournera pas alors en Phénicie, inaugurant néanmoins la civilisation européenne en alphabétisant les Béotiens. Mais pour fonder sa ville de Thèbes, dont le site lui a été indiqué par une vache, il a dû tuer le dragon d’Arès, donnant naissance à une population belliqueuse. Zeus a accordé à Cadmos la main d’Harmonie, et le trousseau de noces contient comme pièces principales une robe tissée par Athéna et un merveilleux collier forgé par Héphaïstos lui-même. Athéna et Héphaïstos ne supportent pas Harmonie, scandaleuse bâtarde parmi les Olympiens, et du collier va émaner une longue série de catastrophes. La malédiction est dans le trousseau; le scénario se répète d’une génération à l'autre. La beauté divine du collier suscite de telles convoitises qu’il entraîne dissensions, calomnies, meurtres et trahisons.C'est à cause de lui qu’échoue la première expédition des Sept contre Thèbes, ou que les fils d’Œdipe s’entretuent. On crut en avoir fini avec la malédiction lorsque les enfants d’Alcméon allèrent déposer le trousseau dans le sanctuaire de Delphes, où on put l’admirer pendant des siècles. Mais en 352, sous le règne de Philippe de Macédoine, les troubles de la"guerre sacrée" ont conduit Phayllos, un des chefs phocidiens, à commettre un imprudent sacrilège: il s’est emparé ducollier pour l’offrir à sa maîtresse. Celle-ci en a orné son enfant, qui est devenu fou, a mis le feu à la maison, et a causé la mort de l'imprudente dans l'incendie. La trace du collier a depuis lors été perdue, mais nous sommes peut-être en mesure de faire quelques hypothèses. L’irrésistible attrait de ce bijou qui ornait Europe, puis Harmonie, estlié à la violence initiale qui l’a fait créer. Tout se passe comme si, se substituant à l’image d’une Europe introuvable depuis son rapt par l’Esprit en personne, la postérité de l’asiatique Cadmos devait répéter à l’infini une erreur féconde mais fatale. Arès et Aphrodite ont choqué l’ordre divin en enfantant Harmonie. La vie du couple inspira la première tragédie lyrique de Jean-Baptiste Lully. Les récits fondateurs de Thèbes offrent un terrain de réflexion privilégié sur le rapport entre mythe et histoire. Comment ce produit de la pensée et de la culture grecques, le mythe, peut-il donc mettre en forme le passé historique de la cité et comment recrée-t-il ce passé ? Quelles déductions pouvons-nous faire sur la nature de l’histoire contenue dans les récits fondateurs ? Tels sont les centres d’intérêt de cette réflexion axée sur l’approche de l’histoire par les Thébains de l’époque archaïque, une communauté humaine et politique qui a créé du mythe en vue de s’approprier son passé. Une particularité frappante des mythes fondateurs thébains réside dans le fait qu’ils semblent bien avoir retenu des faits historiques. La façon dont ils sont susceptibles de l’avoir fait permet de les considérer ainsi comme un “genre” historique tout à fait novateur.
"L'Aurore aux doigts de roses les eût trouvés pleurant, sans l'idée qu'Athéna, la déesse aux yeux pers, eut d'allonger la nuit qui recouvrait le monde. Elle retint l'Aurore aux bords de l'Océan, près de son trône d'or, en lui faisant défense de mettre sous le joug pour éclairer les hommes, ses rapides chevaux Lampos et Phaéton, les poulains de l'Aurore. Car le divin Ulysse en cette terre n'est pas mort, il est encore vivant, mais captif de la vaste mer, dans une île des eaux, des brutes l'ont entre leurs mains,des sauvages contre son gré qui le retiennent". L’analyse doit s’appuyer sur deux mythes qui, de toute évidence, présentent chacun une forme de langage traditionnel des Thébains sur leur passé. Celui d’Amphion et Zéthos d’abord, un récit bien connu: ces jumeaux édifièrent ensemble les célèbres murailles de Thèbes, Amphion en commandant ainsi magiquement aux pierres grâce aux sons de sa lyre, Zéthos en les transportant grâce à sa force surhumaine. Ainsi les Thébains avaient-ils édifié une histoire des origines pour expliquer l’existence de remparts connus de nous pour leurs origines mycéniennes. Ce premier mythe a donc ceci d’intéressant qu’il intègre de quelque façon une réalité historique objective. Les modernes sont allés jusqu’à conclure à l’origine mycénienne du mythe et des héros et donc à un mode de mémoration de l’histoire soucieux de retenir avec fidélité ce passé mycénien. Mais il est un second cycle fondateur encore plus saisissant en raison de son aspect historique pour le moins énigmatique : celui de Kadmos. D’après le mythe, le héros vint fonder Thèbes après un long voyage depuis la Phénicie, à la recherche de sa sœur Europe. Parti de Tyr ou de Sidon, Kadmos arriva, au terme de ses errances, sur le site de la future Thèbes où il s’installa, fondant la cité avec les Spartes, guerriers nés du sol et ancêtres des Thébains. Pourquoi parler d’un aspect historique énigmatique ? Parce que ce récit frappe d’emblée pour sa vraisemblance historique lorsqu’on connaît les contacts qui ont réellement existé entre la Béotie et l’Orient. L’histoire de Kadmos a ainsi été considérée comme un événement historique véridique: elle est censée être le reflet de l’installation, durant l’époque mycénienne, d’immigrés orientaux à Thèbe où ont été retrouvés les fameux sceaux-cylindres babyloniens longtemps attribués à la venue de Kadmos. Considérer le mythe comme un récit historique fidèle revient à appliquer au mode de pensée grec une conception de l’histoire qui nous est propre : celui d’une conservation sourcilleuse des faits du passé. Le mythe de Kadmos ainsi a tout particulièrement été considéré comme un genre d’annale, ni plus ni moins.Par ailleurs, il faut davantage tenir compte de la forme de rationalité bien à part que représente un mythe, susceptible d’opérer une distorsion des faits et de l’histoire. Quand il est en outre fondateur, tel mode culturel d’expression du passé évolue dans un contexte dont les contours doivent être cernés plus méthodiquement. "Écoute donc la prédiction".
"Nous vivons à l'écart et les derniers des peuples, en cette mer des houles, si loin que nul mortel n'a commerce avec nous. Vous êtes injustes, ô dieux, et les plus jaloux des autres dieux, et vous enviez les déesses qui dorment ouvertement avec les hommes qu'elles choisissent pour leurs maris". Or, le mythe fondateur fonctionne dans un espace de pensée. Il est articulé dans une vision originale du monde faite de croyances en dieux et en héros, tous porteurs d’une approche spécifique de l’espace et du temps. Il est, de même, contextualisé dans un espace de vie: la Cité, laquelle produit du mythe suivant une orientation originale. À la Cité correspondent des besoins communautaires qui, me semble-t-il, concernent directement notre problème de mise en forme de l’histoire, car ces besoins sont susceptibles d’opérer une approche de l’histoire sous l’angle d’un vécu communautaire. Si aujourd’hui les chercheurs n’ont plus guère tendance à reconnaître une littéralité historique dans ces mythes, il reste toutefois à déployer une argumentation montrant dans quelle mesure la mémoire historique thébaine réinterprète le passé et le réinvente selon un processus culturel et historique nécessitant d’être analysé de près, d’autant que celui-ci est ainsi observable depuis l’époque archaïque jusqu’aux époques classique et hellénistique. La clé de ce processus se trouve dans les figures de héros fondateurs dont la formation historique est synonyme des mises en formes successives de leur passé par les Thébains. Le mythe d’Amphion et Zéthos semble apparu tout d’abord, celui de Kadmos ensuite. Voyons les sources homériques. Amphion et Zéthos apparaissent dans le Catalogue des Dames de l’"Odyssée" où leur primauté en tant que fondateurs est explicitement soulignée: Ulysse, venu au royaume des morts, affirme au chant XI.260-265: "Puis je vis Antiope, la fille d’Asopos, qui se vantait d’avoir dormi aux bras de Zeus. Elle en conçut deux fils, Amphion et Zéthos, les premiers fondateurs de la Thèbes aux sept portes qu’ils munirent de tours, car, malgré leur vaillance, ils ne pouvaient sans tours habiter cette plaine". La primauté homérique donnée à Amphion et Zéthos a servi d’argument pour dire que Kadmos, en tant que fondateur, fut marginalisé en raison de son origine orientale. Ce genre d’hypothèse qui rythme les débats consiste à expliquer la formation des traditions thébaines par le phénomène de propagande politique menée au moyen du mythe. Or, il semble qu’il faille attribuer la formation de ces mythes à une conception plus large du politique, celle qui est centrée sur les représentations culturelles de la Cité, créatrices de figures héroïques aux contours bien particuliers. En effet, le mythe d’Amphion et de Zéthos paraît tout droit issu d’un ensemble de conceptions homériques relatives à l’idée embryonnaire de "polis". Les murailles de Thèbes construites par les jumeaux ne se distinguent en rien d’autres "poleis" homériques, également définies comme telles à partir de leurs remparts, comme Schérie par exemple, qu’Homère distingue pour ses fortifications et ses maisons bien élevées. L’importance de telle architecture dans la littérature homérique peut se justifier par rapport aux violences contemporaines, omniprésentes à l’arrière-plan des remparts. Sur ce point, le mythe d’Amphion et Zéthos intègre un type de réalité historique propre au mode de vie des communautés du début de l’époque archaïque. Par ailleurs, la formation de tel mythe s’éclaire à la lumière des attributions que la poésie épique confère ainsi, suivant ce même contexte historique, à l’héroïsme homérique.
"Allons Achille, dompte ton cœur superbe. Non, ce n'est pas à toi d'avoir une âme impitoyable, alors que les dieux mêmes se laissent toucher. N'ont-ils pas plus que toi mérite, gloire et force ? Les hommes pourtant les fléchissent avec des offrandes, de douces prières, des libations et la fumée des sacrifices, quand ils les viennent implorer après quelque faute ou erreur. C'est qu'il y a les Prières, les filles du grand Zeus". Les héros constructeurs de murailles deviennent ainsi des fondateurs d’un genre particulier: ils prennent valeur historique aux yeux d’une communauté qui leur confère l’origine d’un espace de vie simultanément érigé en un type d’espace sacré. Tel point de vue ressort encore dans Pindare quand il fait allusion, pour désigner le lieu du mariage divin de Kadmos et d’Harmonie, non pas à l’acropole de la Kadmée mais plus globalement à "Thèbes, signe que les murs enserrent un ensemble qu’ils définissent comme sacré et comme un tout. L’action de délimiter un espace d’habitat indistinct de l’espace cultuel nous mène à une autre représentation bien connue, porteuse de la distinction d’ordre topographique et religieuse qui comptait le plus aux yeux des Grecs archaïques: celle de l’opposition existant entre la zone intérieure aux murailles et l’autre extérieure, synonyme d’une incompatibilité de nature entre deux espaces que tout sépare. Le premier, circonscrit dans les murailles, est fondamentalement apparenté à un espace d’ordre mis sous la protection des dieux, alors que le second, exposé à l’extérieur, permet le déploiement de forces effrayantes. Le chant XXI 522 sq. de l’Iliade met clairement en jeu ce genre de représentations. Achille massacre les Troyens aux pieds des remparts divins, menaçant, comme si jusqu’au vaste ciel, parvenait la fumée d’une ville en flamme. Homère dit ainsi comment le chaos lui-même menace aux portes de Troie et comment l’espace protégé des remparts est comparable à l’Olympe protégé des dieux. Ainsi, n’est-il en rien étonnant de voir que le Catalogue des Dames de l’Odyssée présente à son tour les remparts à la confluence de besoins matériels et religieux. Homère visualise la fondation-contruction des jumeaux comme une garantie contre l’anarchie, décrite dans une dimension à la fois matérielle et cosmique et implicitement révélatrice du contexte historique d’une structuration poétique, celle dont les fondateurs font l’objet. Comme création poétique, cette dernière ne se distingue guère d’une restructuration de l’histoire elle-même. En effet, ce tour d’horizon rapide permet d’entrevoir combien les figures héroïques d’Amphion et Zéthos ont été conçues suivant une logique historique et culturelle et un contexte producteur à la fois de son propre imaginaire et de sa propre histoire. On se trouve au cœur du processus culturel de mise en forme de l’histoire. Le contexte spécifique du haut-archaïsme donne consistance au passé historique au moyen de héros fondateurs qui, à partir d’une réalité historique objective, à savoir l’insécurité matérielle et politique, mettent aussitôt le passé en forme par le biais de représentations, voire de croyances religieuses.
"Boiteuses, ridées, louches des deux yeux, elles courent, empressées, sur les pas d'Erreur. Erreur est robuste, elle a bon pied. Elle prend sur toutes une large avance, et va, la première, par toute la terre, faire du mal aux humains. Les Prières, derrière elle, tâchent à guérir ce mal. À celui qui respecte les filles de Zeus, lorsqu'elles s'approchent de lui, elles prêtent un puissant secours, elles écoutent ses vœux. Celui qui leur dit non et brutalement les repousse, elles vont demander à Zeus, fils de Cronos, d'attacher Erreur à ses pas, afin qu'il souffre et paie sa peine". Parlant de discours identitaire, on notera combien l’identité thébaine, à l’époque de la popularité du récit d’Amphion et Zéthos, semble se définir de façon minimaliste: les deux héros, "malgré leur vaillance ne pouvaient sans tours habiter cette plaine" (v. 265). Dans le contexte politique extrêmement difficile palpable ici, l’identité thébaine s’avère être d’abord non-extinction. L’existence des deux figures héroïques paraît s’expliquer par une position identitaire en mal de survie, laquelle confère donc aux jumeaux un contour à la fois épique et magique. Amphion et Zéthos sont, sur le plan d’une mythologie qui façonne l’identité thébaine archaïque, les garants d’une protection de la collectivité qu’ils évoquent avec beaucoup de force, presque avec matérialité. En effet, les deux figures héroïques tendent à se confondre aux murailles elles-mêmes. Ne se comprennent-ils pas alors d’abord comme une personnification des remparts ? Cités dans une littérature plus tardive que l’Iliade, ils semblent développer avec beaucoup de maturité et dans un sens politico-religieux indéniable l’image du guerrier inébranlable diversement associé à l’efficacité des remparts. Les jumeaux donnent ainsi au passé thébain un sens attendu et culturellement normé, un sens épique: ils stabilisent l’identité thébaine, et du point de vue mythopoétique, et du point de vue philosophique, ancrant la communauté dans un espace territorial et dans un espace-temps. Ces héros, avant de retenir un passé que nous avons abusivement homogénéisé, qu’il s’agisse du référent mycénien ou de tout autre, ont d’abord pour rôle de situer dans l’espace et le temps la singularité d’une identité communautaire. Le plus curieux est qu’ils y parviennent en se faisant les porteurs d’une pensée historique effectivement structurée, mais cela ne signifie pas forcément que cette dernière le soit à partir du paramètre objectivement historique. C’est dire que le mythe, avant d’être construit à partir de réalités historiques qu’il ne retient que partiellement, est construit à partir de besoins communautaires lesquels agencent le mythe fondateur, et l’histoire avec lui, en un ensemble de représentations imaginaires cohérentes les unes par rapport aux autres. La seule cohérence d’ordre historique que l’on peut reconnaître au mythe est bien celle-là : dans l’agencement d’une structure narrative qui n’a d’adéquation avec l’histoire que dans son processus d’émergence, et non pas dans celle de coller fidèlement à des événements passés. Le rapport tangible entre histoire et mythe est uniquement valide au niveau du processus créatif de l’imaginaire qui, à un premier niveau de mise en forme de l’histoire, recourt à des catégories culturelles comme celle des héros, avant de recourir, à un second niveau de mise en forme, à une narration qui ne vaut que par la dynamisation de représentations et de croyances ou d'images au détriment des réalités totalement historiques et prouvées.
"Comme on voit un lion triompher au combat d'un sanglier puissant - sur la cime d'un mont, remplis d'un fier courage, ils ont tous les deux lutté pour une maigre source où chacun prétend boire; le lion sous sa force abat le sanglier qui péniblement souffle: ainsi le Priamide Hector, avec sa lance, de près ôte la vie au fils de Ménoetios, vaillant preux qui lui-même a fait périr tant d'hommes". Plus concrètement, le passé historique thébain est réinventé par rapport aux expériences d’une communauté confrontée aux guerres et à la peur d’un univers hors-les-murs, une vision du monde sans aucun doute proprement thébaine dont Homère se fait l’écho dans l’Odyssée. Les murailles interviennent dans ce cadre-là : non pas pour leurs valeurs objectivement historique et ancienne, mais en tant que donne appartenant au présent et susceptible d’être rattachée à des êtres dont l’action surnaturelle est forcément sacrée et sécurisante. La recréation du passé historique au moyen du mythe découle bien d’un vécu communautaire. Celui-ci différencie la mémoire thébaine archaïque de la nôtre, change fondamentalement le rapport des individus à l’histoire. Cette mémoire, et le mythe avec elle, est donc susceptible, comme genre, d’opérer une distorsion de l’histoire, retraduite selon des normes culturelles qui changent également la nature de l’histoire. Le mythe de Kadmos nous permet de préciser ces remarques. Dans le rapport certain qu’il établit avec l’histoire, il remet parallèlement en cause la valeur proprement historique du récit d’un Oriental venu s’installer à Thèbes. Cette structure narrative n’est qu’une mise en forme du passé historique thébain dont il faut comprendre la logique historique et culturelle et en cerner les enjeux. À ce titre, plusieurs traits du mythe de Kadmos appellent à commentaire. D’après le récit, le héros, une fois arrivé sur le site de la future Thèbes, commence par semer les dents du serpent d’Arès qu’il vient de tuer. De la terre surgissent donc les Spartes autochtones, tout en armes. Cette attribution guerrière paraît être ancienne car la plupart des sources insistent sur ce détail logiquement intrinsèque à des descendants d’Arès . Or, il n’est pas interdit de penser que leur parure guerrière correspond à celle des hoplites. En bref, ce genre de figure ne semble ni neutre ni étonnant dans le contexte politique archaïque. Faut-il en faire des figures contemporaines de la réforme hoplitique ? Tout porte à croire que les Spartes véhiculent un nouveau type d’héroïsme fondé sur une nouvelle pratique de la guerre et une nouvelle conscience de groupe marqué par la solidarité militaire. En d’autres mots, ils pourraient être issus d’un nouveau type d’identité communautaire émergeant à un certain moment à Thèbes. Comme pour Amphion et Zéthos, on se trouve en présence d’un récit qui rapporte, par le biais d’un certain agencement des représentations imaginaires, un passé historique. Celui-ci paraît mettre en forme des changements historiques cette fois plus strictement d’ordre sociopolitique, à l’époque du mûrissement de la "polis". Kadmos est autrement encore lié à cette évolution historique et culturelle. Comme l’indiquent la Théogonie et l’Odyssée, le héros appartient, via ses trois filles, au cycle dionysiaque. Il est également reconnu pour être l’époux d’Harmonie. Or, la déesse est une personnification bien intéressante dont la fonction politique. La déesse a-t-elle déjà un rapport avec le bon fonctionnement des institutions à l’époque archaïque ? En tant que personnification, Harmonie rappelle également l’idéal politique vers lequel tendent les législateurs comme Philolaos. Ces hypothèses posent sans aucun doute de bonnes questions. Encore faut-il affiner la réflexion sur le plan du langage mythique qui ne saurait être vu ni comme le strict rapporteur de transformations rituelles, ni comme celui d’un simple avènement constitutionnel, car le rapport de ce langage à l’histoire ne se fait pas sans l’intermédiaire de la création poétique qui semble recomposer doublement le passé historique: sur le plan des figures comme sur celui de la structure synthétique du mythe.
"N'espère point connaître toutes mes pensées. Elles te seraient terribles, bien que tu sois mon épouse. Celle qu'il convient que tu saches, aucun des dieux et des hommes ne la connaîtra avant toi. Mais pour celle que je médite loin des dieux, ne la recherche ni ne l'examine". En effet, le mythe de Kadmos a ceci d’intéressant qu’il offre un panel variable d’expressions du langage imaginaire traditionnel qui va de l’épopée, à la personnification, celle d’Harmonie notamment. Le héros Kadmos évolue ainsi au sein d’une dimension sociale, palpable dans la connotation guerrière des Spartes, d’une dimension religieuse, lisible dans le cycle dionysiaque, et d’une dimension politique, palpable en la déesse Harmonie. Exposée ainsi, cette catégorisation, certes artificielle, renvoie pourtant à deux aspects fondamentaux de la vie communautaire grecque auxquels Kadmos se trouve être intimement li: la guerre, mise en avant par les Spartes autochtones, et le mariage dont celui avec Harmonie représente une expression idéalisée. Toutes ces représentations réunies forment donc une confluence de langages poétiques et religieux qui se trouvent bien être à la base même du récit kadméen. Autrement dit, le héros est connecté à des créations actives du langage traditionnel et semble correspondre, en somme, à une dynamisation historique du langage politique et à un changement profond de la culture politico-religieuse. Ainsi, le processus historique et culturel de mise en forme du passé se fait encore une fois par le biais d’un héros qui, à l’occasion d’une nouvelle réflexion d’ordre politico-religieuse, se complexifie, s’humanise, en même temps que se nivellent les représentations que les Thébains ont de la Cité : avec Kadmos, il semblerait que fonder Thèbes ne consiste plus tant à protéger la communauté par des murailles qu’à garantir un équilibre plus institutionnel qui est don des dieux. Ce don, qui ne dissocie pas le commandement politique et le mariage avec Harmonie est le plus explicitement rappelé par Phérécyde: "Après qu’Athéna lui eut donné comme récompense la royauté, Zeus crut sage de lui donner comme femme Harmonie". La mise en forme du passé dans de tels vers n’est pas comparable à celle de la mythographie plus tardive, car on sait les choix personnels de Pindare et la nécessité eulogistique qui est la sienne d’adapter les mythes aux destinataires de ses odes. À l’issue de siècles d’inventions et de réinventions orales, ces synthèses achèvent de recréer le passé thébain en rassemblant des représentations plus ou moins anciennes selon les cas, retenant de l’ancien ce qui sert le prestige d’une identité civique, les remparts notamment, et du moins ancien ce qui sert à répondre à de nouvelles attentes. La mise en forme narrative du mythe de Kadmos que les mythographes et les auteurs de théâtre classiques achèveront de développer n’est autre que le résultat d’une écriture politiquement orientée de l’histoire de la cité béotienne, le fruit d’une propagande athénienne. Cette dernière double l’évolution culturelle de l’idée de polis d’une hostilité de voisinage bien connue: celle d’une cité contre une autre susceptible de s’enorgueillir, comme sa rivale attique, d’une ancienneté immémoriale via le thème de l’autochtonie. Il y a dans le motif d’ancêtres thébains surgis de la terre un point d’achoppement idéologique avec le cycle d’Erichthonios à Athènes.
"Athéna d'autre part, fille de Zeus porte-égide, laissa couler sur le seuil de son père la belle robe brodée qu'elle-même avait faite et ouvrée de ses mains. Elle revêtit ensuite la cuirasse de Zeus assembleur de nuées, et s'arma pour la guerre aux larmes abondantes des armes de ce dieu. Sur ses épaules, elle jeta la terrible égide frangée, que la Terreur de toutes parts environne". En tant que fondateur politique, Kadmos pourrait jouer un rôle primordial dans tous les sens du terme, car le héros semble refléter les transformations de la perception de l’homme par lui-même, correspondre à une nouvelle définition de son humanité par l’homme, lequel envisage d’une nouvelle manière sa relation avec les dieux, avec l’héroïsme et avec les origines dans lesquelles l’histoire, finalement, s’ancre. Via le politique qui se trouve être au centre du mode de vie et de la question de la raison d’être de l’homme grec, les Thébains repensent la nature de l’homme en même temps qu’ils repensent la nature de l’histoire qui, avant d’être le temps qui passe, se singularise par son adaptabilité à un temps alors immobile. La Théogonie d’Hésiode l’exprime à sa manière quand elle introduit Kadmos, sans doute déjà doté d’un statut politique à ce moment-là, dans un logos généalogique. Le héros est cité avec toute sa famille y compris son fils Polydoros, sonnant comme une expression de légitimité du père au fils, ou de succession du fils au père. Cette généalogie, si elle apparaît à nos yeux comme une suite successive de générations et donc d’un espace temps chronologisé, n’est en fait qu’une conscience tronquée du temps qui passe. En tant que logos, son but est d’abord d’ordonner le monde et de définir la royauté, de décrire, en somme, la place de l’homme par rapport au divin. Avant de relier l’homme à l’histoire, le mythe fondateur, c’est bien connu, relie l’homme à l’origine et tisse au fond une réflexion sans alternative: il pense l’homme, ce qui passe par l’exclusion d’une pensée sur le temps et sur l’histoire laquelle se trouve vidée de tout contenu proprement historique, du sens même dont elle se dote à nos yeux. Les héros, en tant qu’intermédiaires entre les hommes et les dieux disent une limite entre deux natures et deux mondes et apparaissent comme les traits d’union entre un présent et un passé qui, au lieu d’être historique, est originel. Dans ce passé là tout reste héros et dieu. L’histoire, si elle existe, évolue dans une échelle humaine et locale et existe donc d’abord par ce que les hommes veulent y voir. Dans la Thèbes archaïque, l’histoire fonctionne dans une certaine mesure avec opportunisme. “Peithô est là” qui agit quand les besoins politiques se posent concrètement: ce sont ceux-là qui font exister le fait historique du moment où ce dernier satisfait des besoins communautaires et humains. L’histoire paraît donc d’abord devoir persuader l’homme grec de son existence même et quand elle y parvient, elle n’apparaît jamais que grâce à la poétique, triée et mise en forme. Dans la Thèbes archaïque, l’histoire s’avère donc être tout à fait congruente.
Bibliographie et références:
- Apollodore, "Bibliothèque" (III, 4, 2; III)
- Apollonius de Rhodes (II,986)
- P. Chantraine, "Dictionnaire de la langue grecque"
- Euripide, "Le mythe de Kadmos"
- Hésiode, "Théogonie" (993)
- Homère, "Odyssée"
- Nonnos, "Dionysiaques" (III, 375; IV, 61)
- Ovide, "Métamorphoses" (III)
- Pindare, "Hymne"
- Platon, "République"
- Platon, "Le Banquet"
- Plutarque, "Vie de Lycurgue"
- Roberto Calasso, "Les Noces de Cadmos et Harmonie"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Magiciennes ou mantes religieuses, les cinquantes filles de Danaos, roi d'Argos, les Danaïdes, en grec ancien "Δαναΐδες", parvinrent, grâce à leur beauté resplendissante, à charmer leurs cousins dans le but de les tuer. Après s'être querellé avec son frère Egyptos et avoir fui l'Egypte, Danaos feignit de se reconcilier avec lui et organisa une rencontre entre ses filles et ses cinquante neveux. Ces derniers, envoûtés par la séduction qui émanait des jeunes filles, les épousèrent. Mais leur nuit de noces fut fatale aux maris que, sur l'ordre de leur père, les belles Danaïdes poignardèrent en plein cœur.
Ce destin sanglant fut épargné à Lyncée, époux d'Hypermnestre, qui parvient à la ville de Lyncée. Quant aux meutrières, elles furent purifièes par Hermès et Athéna dans les eaux du lac de Lerne, puis se remarièrent à des Pélasges, donnant naissance à la race des Danéens. La légende ajoute que plus tard, Lyncée tua le père-tyran Danaos, régna à sa place puis extermina toutes les criminelles Danaïdes qui furent expédiées au Tartare et condamnées à remplir éternellement un tonneau sans fond. On dit qu'elles étaient les ancètres prêtresses de l'eau à Lerne et que trois d'entre elles appelées "Telchines" (magiciennes) donnèrent leur nom aux trois principales villes de l'île de Rhodes. Au temps de la guerre deTroie, toutes les populations grecques portaient le nom générique de Danéens, descendant de Danaos.
Le supplice des Danaïdes, qu'on retrouve dans la mythologie aryenne, symbolise un travail à la fois pénible et inutile, la prodigalité menant à la pauvreté, bref, l'insatisfaction perpétuelle. Il a inspiré une très ancienne épopée, Danïs, sur laquelle se sont basés les poètes postérieurs: Archiloque, Eschyle. En 1784, un opéra en cinq actes de Salieri obtint un très grand succès. Peintre et sculpteurs ont représenté ces magiciennes. Leur statue ornait le temple d'Apollon Palatin. On doit à Hector Leroux et Tnony Robert-Fleury, peintres de la Renaissance, les "Danaïdes aux enfers".
Le mythe s’appuie sur la légende d’Io, dont une autre tragédie d’Eschyle, le Prométhée enchaîné, nous rappelle les tribulations. On se souvient que la jeune Io, transformée en vache, parcourt l’Europe et l’Asie poursuivie par la jalousie d’Héra, et par le taon que la déesse a lancé à sa suite. Au terme d’une douloureuse équipée, elle parvient finalement en Égypte où la main de Zeus l’atteint, apaise ses souffrances et la féconde. De cette divine caresse, notre tremblante génisse va concevoir Épaphos. Apollodore fait de celui-ci le père de Libyè qui concevra à son tour Bélos, futur père de jumeaux: Danaos et Egyptos. Danaos va régner sur la Libye et son frère, Egyptos, gouvernera l’Égypte.
Mais Danaos a cinquante filles, les Danaïdes, que convoitent les cinquante fils d’Egyptos, les Égyptiades. Ces derniers demandent leurs cousines en mariage, mais elles refusent cette union et s’enfuient d’Égypte avec Danaos, poursuivis par l’essaim des prétendants. Les fuyards finissent par débarquer sur la terre natale de leur aïeule Io, à Argos. C’est ici que la légende finit et que la tragédie commence. C’est sur les rives argiennes, qu’Eschyle campe la voie des Danaïdes, fraîchement débarquées du vaisseau à bord duquel elles avaient trouvé refuge et cherchant asile et réconfort auprès des citoyens d’Argos.
Dans le deuxième récit de la trilogie, Les Égyptiens, Danaos, selon la légende rapportée par Apollodore, il est entre-temps devenu roi d’Argos a fait la paix avec les Égyptiades et leur a accordé la main de ses filles. Mais cette réconciliation n’est qu’apparente et il ordonne à celles-ci d’égorger leurs époux au cours de leur nuit de noces. Dans "Les Danaïdes" enfin,qui concluait la trilogie, Hypermnestre, l’aînée des filles, la seule qui ait désobéi à la sanglante injonction paternelle et épargné Lyncée son mari, se justifie de son acte avec à ses côtés, pour la défendre, Aphrodite, qui pour ce faire invoqueune loi supérieure au respect dû aux ordres d’un père, celle de l’Amour.
À quoi le refus obstiné des Danaïdes de l’hymen avec leurs cousins tient-il ? Pourquoi le souverain et les citoyens d’Argosse rangent-t-ils aussi aisément aux arguments des Danaïdes ? De toutes les interprétations possibles de leurs refus, la question du conflit politique supposé entre Danaos et ses neveux est de toute évidence, la moins plausible. La seule et unique raison est le refus catégorique du mariage. À ce titre, le lien de parenté existant entre Danaïdes et Égyptiades n’est pas tant un obstacle qu’il ne constitue une circonstance aggravante. C’est cette violence, d’autant moins tolérable qu’elle vient d’un parent. Les Danaïdes, comme les Amazones sont des farouches ennemies des nœuds de l’hyménée.
Après leur mort, les Danaïdes arrivèrent aux Enfers, où elle furent jugées et précipitées dans le Tartare, ce lieu terrible où les plus grands criminels expient leurs fautes en subissant des tortures physiques et psychologiques. Le supplice imposé aux Danaïdes fut le suivant. Elles furent condamnées à remplir éternellement des jarres percées. Ce mythe des Danaïdes a donné naissance à l’expression "le tonneau des Danaïdes" qui désigne une tâche absurde, sans fin et impossible à mener à son terme. La danseuse Isadora Duncan s'inspira du mythe dans une de ses chorégraphies. Apollinaire dans son recueil de poèmes "Alcools", fait référence aux Danaïdes.
Suivant le mythe rapporté par Apollodore, les Danaïdes étant purifiées de leur crime devaient être exemptes désormai sde toute punition. Mais la mythologie les représente comme condamnées dans les enfers à remplir éternellemen tun tonneau sans fond. On leur rendait des honneurs divins à Argos, on on leur avait consacré quatre puits, dont elles avaient pourvu cette ville. Suivant Hérodote, elles avaient transporté les mystères de Déméter Thesmophore d'Égypte dans le Péloponnèse, où elles les avaient enseignés aux femmes. Elles portaient aussi le nom de Bélides, de leur grand-père Bélos. Les anciens les appelaient également proverbialement, "filles de Danaüs".
Bibliographie et références:
- Apollodore, "Bibliothèque"
- Apollodore, "Épitome"
- Eschyle, "L'Orestie"
- Eschyle, "Les Suppliantes"
- Euripide, "Danaïdes"
- Hésiode, "Théogonie"
- Nonnos de Panopolis, "Dionysiaques"
- Ovide, "Héroïdes"
- Pausanias, "Description de la Grèce"
- Pindare, "Odes"
- Stésichore,"Odes"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Athéna occupe une place singulière dans le panthéon et l'imaginaire des Grecs. La fonction guerrière, on l'a vu, la libère des rôles féminins traditionnels endossés par les autres déesses, Artémis la vierge farouche, Héra l'épouse très jalouse des maîtresses de son mari et Aphrodite, à la fois amante sensuelle et mère dévouée. La fille de Zeus présente un nouveau visage de la Femme dans la société patriarcale car elle développe avec les hommes une sorte de fraternité et instaure avec eux une égalité insolite. La bienveillance est le trait caractéristique d'Athéna. Dans les textes homériques déjà, elle semble toujours encline à délaisser les joyeux banquets de l'Olympe pour rejoindre la mêlée, afin de secourir les braves et leur apporter le réconfort de sa chaleureuse présence". Athéna ou Athéné, en grec ancien, Athéna (en attique Ἀθηνᾶ / Athēnâ), ou Athéné (en ionien Ἀθήνη / Athḗnē) est une déesse de la mythologie grecque, identifiée à Minerve chez les Romains; associée à l'origine à l'éclair et à l'orage, née en Libye selon la tradition pélasge (premiers habitants de la Grèce), où trois nymphes vêtues de peau de chèvre la trouvèrent près du lac Tritonis et la nourrirent. Selon la légende primitive, devenue adulte, Athéna tua accidentellement une de ses compagnes de jeu, Pallas. Pour perpétuer sa mémoire, elle fit précéder son nom de celui de sa camarade de jeux et fit sculpter le "palladion", statue sans pieds, haute de trois coudées, la reproduisant la poitrine protégée par l'égide, un fuseau et une quenouille dans la main gauche et une lance dans la main droite. Cette effigie devint le talisman de la ville d'Athènes où résida Athéna lorqu'elle s'établit en Grèce. Selon une autre version, le "palladium" ou "palladion", statue en bois la représentait terminée en gaine, vénérée à Troie dont elle assurait le salut, était tombé du ciel près de la tente d'Illion, lorqu'il bâtissait la ville qui portait son nom. Il était conservé précieusement dans le sanctuaire d'Athéna, ce qui n'empêcha pas Odysseus, (Ulysse) e tDiomède de le dérober. D'autres affirment que le "palladium" est resté à Troie jusqu'à la prise de la ville par les Romains. Enée l'ayant retrouvé dans les débris du temple, le fit transporter en Italie. Un "palladium" en bois doré placé dans une niche à la proue des navires protégeait les navigateurs lors des traversées maritimes. Le récit du combat amical entre Athèna et Pallas fut repris par Apollodore qui en donna une version patriarcale: Pallas y apparaît comme la sœur de lait d'Athèna, fille de Zeus, élévée par le dieu-fleuve Triton. C'est Pallas qui frappe la déesse et Zeus détourne le coup fatal en interposant son égide, sac magique en peau de chèvre qui contenait un serpent et était protégé par un masque de Gorgone. Mais une version différente d'Athèna était fournie par les prêtres de son culte: Métis était sur le point d'accoucher lorsque Zeus, son époux, l'avala. Peu après, il fut pris d'une violente migraine et Hermès persuada Héphaïtos d'utiliser son maillet pour pratiquer dans son crâne une brèche d'où sortit Athèna casquée et armée. Toujours d'après les mythes primitifs, Athèna se fit violer par Poséidon et Borée et eut une liaison avec Héphaïtos dont les fruits furent Apollon, Oychnos et Erichthonios, le serpent, auquel Athèna conféra le pouvoir de ressusciter les morts à l'aide du sang de la Méduse: symbole de la régénération car ils changent de peau chaque année, ils faisaient partie du culte d'Athèna. Les Grecs refusèrent d'admettre cette version et firent de sa virginité le symbole sacré de l'inexpugnabilité de leurs villes et devint Athéna "Parthénos", la lumineuse déesse vierge de la lune, Athéna "Ergané", la patronne des arts de la forge et de tous les arts mécaniques. Ils racontèrent que, non contente d'éconduire ses prétendants, elle punissait sévèrement ceux qui osaient la défier: Tirésias perdit la vue et Héphaïtos fut banni. Les nombreux surnoms ou épithètes qui lui furent attribués sont liés aux fonctions qu'elle remplissait ou à son apparence: "Glaukopis" aux yeux verts; "Hippia", la protectrice des chevaux; "Pronoia", personnification de la sagesse, prérogative masculine, qui explique la légende de sa naissance, ruse désespérée de la théologie pour se soustraire aux lois matriarcales; "Agoraia" ou "Boulaia", la conseillère des dieux et la médiatrice dans les conflits; "Niképhora, ladéesse victorieuse de la guerre portant le casque, la lance, la cuirasse, l'égide, le bouclier orné de la Méduse, qui affronta les plus grands dieux et les héros, et, comme elle était la préférée de Zeus, l'emportait généralement. Poséidon lui disputa la possésion d'un puits dans l'Acropole et Trézène.
"Le conflit armé est parfois l'ultime recours des hommes dont les droits ont été bafoués et le seul moyen d'instaurer une paix durable. C'est pourquoi le feuillage emblématique de la Vierge guerrière, l'olivier, que Virgile désigne comme le "rameau de Pallas", finit par symboliser la paix. Dans certaines circonstances, la guerre est un mal nécessaire et légitime. Puissante par les armes, Minerve est donc la championne des causes justes. Je ne veux ni les tendres baisers ni les caresses ni les liens du mariage ni ceux du sang. Je ne suis la femme ou la mère de personne". Lorsque les Titans, obéissant à Héra, dévorèrent Zagréos, fils de Zeus et de Perséphone, transformé en taureau, Athéna sauva son cœur, l'enferma dans une statue en plâtre, lui insuffla la vie et Zagréos devint immortel. D'autres disent qu'elle le remit à Zeus qui l'avala, concevant ainsi Dioysos. Les Titans furent frappés par la foudre de Zeus. Pour punir Ajax le petit, fils d'Oïlée, qui avait profané son temple en poursuivant Cassandre, Athéna provoqua une terrible tempête qui décima sa flotte. Bien que participant aux combats, Athéna n'était pas considérée comme une déesse assoiffée de sang, comme Arès et Eris. Elle faisait preuve de clémence lors des procès et apporta son aide aux héros de l'Attique et aux chefs grecs pendant la guerre de Troie. Ainsi, elle aida et encouragea Héraklès dans certains de ses travaux, le conseilla aussi lors de la prise de la cité de Pylos, ainsi que les Argonautes et Odysseus. En dehors de ses fonctions masculines, Athéna, assura aussi la prospérité de la Grèce en protégeant l'agriculture, inventant le joug pour les animaux de trait, la charrue et le rateau. On lui doit aussi l'importation de l'olivier de Lybie.Elle était aussi la protectrice des familles, du mariage, et enseignait aux femmes l'art de la cuisine, du tisssage et de la poterie: les plus belles poteries crétoises ont été fabriquées par des femmes. Les Béotiens lui attribuaient également l'invention de la trompette et de la flûte. Fière de ses prérogatives, l'orgueilleuse déesse ne supportait aucune rivalité. Elle transforma Arachné, la trop habile flleuse, en araignée. Le maintien de la santé était également l'une de ses prérogatives. Représentée à l'origine par une météorite, elle fut ensuite symbolisée par une statue d'origine céleste, assise sur un trône, portant l'égide et un masque de Gorgone, ou un casque orné d'un sphinx et de deux griffons.Très populaire, Athéna était adorée dans toute la Grèce, et particulièrement à Athènes dont elle était la protectrice. En son honneur, on célébrait les "arrhérophories", les "skirophories", les "panathénés" au cours desquelles sa statue était portée en grande pompe par des prêtres ou des prêtresses assistés de magistrats, cavaliers et de jeunes filles portant des branches d'olivier, arbre emblème de la déesse. On offrait des gâteaux en forme de phallus et de serpent, symbole de fécondiité et de fertilité. Athéna fut identifiée par Platon à Neith, déesse lybienne remontant à une période archaïche où la paternité n'était pas reconnue, où il n'y avait ni dieux ni prêtres, mais seulement une déesse universelle et ses prêtresses, la femme alors dominait l'homme qui était sa victime apeurée. On n'honorait pas le père car on attribuait la conception au vent, ou alors à l'ingestion de haricots ou à un insecte avalé accidentellement. Pour devenir prêtresse de Neith, les jeunes filles s'affrontaient chaque année dans des combats armés. Il est possible que son culte ait émigré en Crète avec les Libyens adorateurs de Neith, quatre mille ans avant J.C, et en Grèce continentale environ trois mille ans avant notre ère. Selon certains mythographes, elle fut probablement une Walkyrie. Un mythe crétois la fait surgir d'un nuage fendu par Zeus,dans la région des eaux supérieures (nuées), autre explication du surnom de Tritogeneia, la fille des eaux. La déesse Athéna était multiple.
"Son bras blanc a frappé sa poitrine, frappé sa pauvre tête à coups retentissants. Elle a fui. Dans les sandales d'or, ses pieds couraient, couraient ! Mais dans ses bottes mycéniennes Oreste allait plus vite ! Ma pauvre sœur, tu n'as pu l'épouser, quand je te l'avais accordée pour consacrer notre amitié. Ce lien-là entre nous ne peut plus exister. Choisis une autre femme qui te donnera des enfants. Toi qui mérite le plus beau des noms, Fidélité, pars à présent, et sois heureux". Les Romains l'assimilèrent à Minerve qui adopta ses qualités de sagesse et de patronne des arts et de la musique. La déesse Athéna inspira nombre de peintres au cours des siècles dont Botticelli, Rubens, David et Klimt. Avant de devenir la Vierge aux yeux pers avec son casque et son bouclier, Athéna était une bûche, purement et simplement, une forme humaine au stade le plus élémentaire que quelqu’un songea à installer au sommet du rocher, au centre de la cuvette de l’Attique. Et même plus tard, quand sa forme divine fut revêtue de tous ses atours, de ses spécificités et de ses légendes, les Athéniens conservèrent la bûche à l’Erechtéion où elle cohabitait avec son concurrent Poséidon qui était son oncle du côté paternel. Les Athéniens, connus pour leur goût effréné du changement, n’abolirent jamais d’institutions ni de formes tombées en désuétude. Ils les maintenaient dans la marge où elles coexistaient avec les espèces les plus évoluées. Comme on le sait, Athéna jaillit tout armée de la tête de son père Zeus. Pour le maître foudroyant de l’Olympe, les douleurs de l’enfantement prirent l’aspect d’un violent mal de tête dont Héphaïstos le débarrassa en lui ouvrant la tête avec sa hache. La grossesse résultait de l’avalement par Zeus de la mère d’Athéna dont le nom était Mêtis. C’est elle qui légua à sa fille le gène de la sagesse auquel les Athéniens attribuaient des propriétés divines, soulageant ainsi les mortels qu’ils étaient eux-mêmes de la nécessité de la cultiver. Protectrice d’Athènes, après avoir été la rivale heureuse de Poséidon, elle offrit son olivier pour remplacer le cheval de son oncle. Ensuite, elle devint la protectrice d’Ulysse, le héros le plus mal compris de la mythologie grecque ancienne. Elle fut la première à réaliser que cet homme, bien que "polymêtis" (très avisé), n’était ni un aventurier ni un explorateur. C’était juste un roi malheureux qui dirigeait un royaume tout aussi malheureux que lui et que le destin l’avait forcé à quitter contre sa volonté. Contrairement à Magellan et à Christophe Colomb, Ulysse ne nourrissait pas la moindre curiosité pour l’inconnu ni le nouveau. Il n’avait qu’un désir, qu’on le laisse tranquille, et Athéna à l’assemblée des dieux intervint résolument pour qu’ils l’exaucent. Elle prend part à la danse des vierges dures et pures qui préfèrent tisser et tricoter plutôt que de se livrer à des excès vénériens. On va jusqu’à dire que le sperme la dégoûte. Quand Héphaïstos, un prolo mal foutu mais un coureur impénitent, la prit en chasse pour la sauter puis éjacula sur sa cuisse, elle prit un bout d’étoffe de laine et fit tomber le sperme sur le sol. Le fruit de son dégoût, ce fut Erichthonios, moitié homme et moitié serpent, l’un des principaux artisans de l’autochtonie athénienne. Si Phidias fut châtié, ce fut très vraisemblablement en raison de cette coquetterie, lui qui avait érigé la statue chryséléphantine que les Athéniens avaient installée au Parthénon. A en juger d’après la copie qui en a été conservée et qui se trouve aujourd’hui au musée archéologique d’Athènes, il s’agit d’une création plutôt figée et disgracieuse qui contredit l’admiration que notre époque nourrit pour l’art classique, dans la mesure où elle figure Athéna sous les traits d’une boulotte guindée, quelque chose comme la reine Victoria en plus souriant. Les Athéniens opposés à Périclès accusèrent Phidias d’avoir volé une partie de l’or et de l’ivoire utilisés pour son édification, et quand il eut réussi à prouver son innocence, ils l’accusèrent d’avoir osé se représenter lui-même sous les traits d’un vieil homme chauve sur la face interne du bouclier. Il mourut de maladie en prison car il vivait en un temps qui croyait si fort au pouvoir de la représentation qu’il considérait l’autoportrait comme une forme d’hybris. Rien n’est plus inconstant que l’apparence d’une déesse grecque.
"C'est dans la détresse que les amis doivent venir à la rescousse. À quoi nous servent-ils quand le ciel est pour nous ? Voici, Ménélas, la seule question que je te ferai : la femme qu'il épousera, qu'elle le tue, que son fils à son tour assassine sa mère, et qu'alors le fils de ce fils exige sang pour sang, où s'arrêtera la suite de crimes ? Nos pères autrefois en ont sagement décidé. L'homme souillé de sang, on lui interdisait de paraître aux regards, de rencontrer les autres hommes. On le purifiait par l'exil, sans exiger meurtre pour meurtre, ce qui chaque fois aurait exposé un homme à la mort". Ce fut misérablement, de la peste, que mourut à son tour Périclès, l’inspirateur du monument qui fut dès lors la demeure permanente d’Athéna. Mais d’après sa copie, l’Athéna du Barbakéion, la réputation posthume de Phidias doit en apparence beaucoup aux Galates qui ont détruit, à ce qu’on dit, l’original à l’époque où ils ont pillé Athènes. Arès ne fut pas plus heureux qu’Héphaïstos. Il tenta lui aussi de se livrer à des obscénités sur la virginité de la déesse. Le résultat, ce fut que son sperme, qui n’avait pu atteindre son but, fit pousser dans la terre un grand rocher, le célèbre "Areios Pagos" (l’Aréopage). C’est là qu’Athéna parvint, avec son vote, à innocenter le matricide Oreste pour le débarrasser des Erinyes et c’est là que, bien des siècles plus tard, un Juif cultivé du nom de Paul recommanda aux Athéniens son dieu inconnu. Arès était le dieu de la guerre chez Homère. Bruyant et anarchique, il escortait sur le champ de bataille les héros indifférents aux stratégies, aux alignements, aux formations et aux colonnes. Athéna était la déesse de la guerre organisée, celle qui estime les pertes, le coût en matériaux et en bêtes et qui est menée avec des objectifs concrets, quand il n’y a plus d’autre solution. C’est la raison pour laquelle elle préférait toujours exercer son influence par la voie diplomatique, épuisant toutes les possibilités de réconciliation entre les adversaires. Athéna, en remportant la compétition face à Poséidon, gagne donc le titre de Poliade, donne son nom à Athènes et devient la déesse tutélaire de la cité (polis). En tant que Poliade, Athéna va protéger et représenter son peuple citoyen car une cité, en Grèce, c’est avant tout une communauté politique qui partage un territoire, une identité citoyenne, une constitution, des règles, des lois et des valeurs communes. Cette déesse guerrière qui fait rempart de son bouclier va ainsi proposer une protection efficace aux Athéniens. Mais l’effigie d’Athéna, frappée au flanc des monnaies ou sculptée sur les décrets officiels de la cité, nous montre qu’elle va également incarner l’identité politique de la cité. Pour les Grecs, les dieux font partie du politique et garantissent le bon respect des lois. Un extrait de Platon exprime combien Zeus et Athéna apparaissent comme des puissances de régulation car ils 'participent ensemble au gouvernement de la cité (koinônous politeias)", même si cette réflexion sur la cité idéale n’est pas une description de l’Athènes historique. Dans le mythe du Critias, Platon réitère en écrivant qu’Héphaïstos et Athéna "organisent le gouvernement (politeias)" d’Athènes selon leur volonté. Au sein du mythe de fondation qui enracine les Athéniens sur leur territoire et affiche l’identité de la cité, l’olivier occupe une place centrale. Cet arbre mythique est le signe de la puissance d’Athéna, un témoignage de sa présence protectrice et un symbole du destin de la polis. Comme une manifestation polysémique de la déesse Poliade, on a vu qu’il affiche des qualités très politiques : la fertilité, la civilisation, l’ancrage, la force indomptable, la résistance et la renaissance. S’il est un signe d’Athéna, emblème et métaphore de la déesse, il devient un symbole politique, à la fois signe de la cité et signe d’un citoyen. Entre mythe et histoire, du sol de la cité aux portes des maisons, du bouclier des guerriers aux pièces de monnaie, l’olivier incarne l’identité mythique d’Athènes. "Voici, devant la maison, le serpent parricide, l’oeil luisant d’un morbide éclat, objet de mon horreur. L'un du moins nous sera acquis, ou mourir avec gloire, ou avec gloire nous sauver".
"Contrairement à une idée reçue, la mythologie ne se réduit pas à une succession de contes et légendes, de récits d'aventures plus ou moins fantastiques avant tout destinés aux enfants. Elle représente au contraire une tentative grandiose pour apporter des réponses à l'antique question du sens de la vie, de la vie bonne pour les mortels". Notre société perçoit le phénomène de la guerre avec une distance certaine, et, parfois même, comme un véritable spectacle télévisé, tel le recrutement des femmes pour la nouvelle armée professionnelle, qui est présenté dans les médias comme un signe de l’idéal moderne de l’égalité des droits entre les sexes. Cette pratique de notre temps nous conduit à évoquer les usages et les mentalités de la Grèce antique où l’affrontement belliqueux était un trait de la vie quotidienne, dans une société où tout homme politique participait activement à la défense de l’État, et où les femmes étaient tenues à l’écart du recrutement. Mais notre société, dotée de conceptions particulièrement complexes, annulant la stricte polarité sexuelle sur laquelle reposait autrefois son organisation quotidienne préfigure l’existence de ces femmes combattantes qui bouleversent totalement et dangereusement les fondements de la relation matrimoniale : les Amazones. Pourtant, si le mythe des Amazones exaltait Athéna comme paradigme du guerrier, cette dernière, tout en incarnant la femme comme sauveur de la cité, ou mieux comme sauveur des hommes, participait comme toute allégorie à l’invisibilité politique des femmes de chair et d’os. En effet, en Grèce ancienne, Athéna et les Amazones sont les deux représentations imaginaires de la quintessence de la féminité qui se protège derrière les armes dont elles usent comme font les hommes. En raison de leur ambivalence, aussi bien Athéna que les Amazones semblent faire figure de médiatrices entre les sexes, dont l’opposition fut exacerbée par les Grecs. Athènes est indéniablement la cité d’Athéna. Chantée par les poètes, mise en image par les peintres et les sculpteurs, célébrée dans les fêtes, priée dans les institutions, apposée sur les monnaies ou les décrets de la cité, la déesse est omniprésente en terre athénienne. Mais Athéna a dû gagner son titre de déesse "politique" face au dieu Poséidon qui, lui aussi, revendiquait l’honneur de protéger la cité. Les mythes vont les mettre face à face dans une querelle qui va déclencher compétition puis partage. Car, cette "éris" athénienne n’est pas un scénario qui raconte les origines sous le signe de la violence et de l’exclusion. Ou qui contribue à créer la dissension entre dieux. Ces récits mythologiques des origines politiques sont en réalité des mises en scène privilégiées pour hiérarchiser, structurer, partager. En un mot : façonner le panthéon politique et afficher le destin de la cité. Après les partages cosmogoniques du début du monde, les dieux vont entrer dans le territoire des hommes sous le signe d’une querelle qui va cette fois les ordonner autour de la cité. Nît, Ashrat, Tanit, Athéna, chacune de ces déesses présente avec les autres de telles analogies qu'il est difficile de préciser leurs relations exactes. Il reste acquis que dès le Vème siècle avant J.-C, une grande déesse vierge et guerrière était adorée par les Libyens et que son culte semble avoir été particulièrement important dans les Syrtes, entre les pays de culture grecque et ceux sous influence phénicienne. "La déesse Athéna entra dans la tunique de Zeus assembleur de nuages, se cuirassa d'armes pour la guerre qui fait pleurer. Autour des épaules elle jeta l'égide et ses franges, une terreur que de tous côtés. Déroute couronne. Là, il y a Querelle, il y a Force et la glaçante Poursuite. Là, surtout, il y a la tête gorgonéenne du monstre prodige de Zeus qui tient l'égide". Le sage est celui qui est capable d'habiter le présent comme s'il était alors l'éternité.
Bibliographie et références:
- Apollodore, "Bibliothèque"
- Callimaque, "Hymnes"
- Déméter, "Les Hymnes homériques"
- Eschyle, "Euménides"
- Hérodote, "Histoire"
- Hésiode, "La Théogonie"
- Homère, "Odyssée"
- Homère, "L’Iliade"
- Pausanias, "Description de la Grèce"
- Pierre. Chantraine, "Dictionnaire de la langue grecque"
- Pierre Grimal, "Dictionnaire de la langue grecque"
- Platon, "République"
- Platon, "Le Banquet"
- Virgile, "Enéides"
- Sergio Ribichini, "La déesse Athéna"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Comme les vents sonores, soufflant en tempête, quand la poussière abonde sur les routes, la ramassent et en forment une énorme nue poudreuse, de même la bataille ne fait plus qu'un bloc des guerriers. Tous brûlent en leur cœur de se massacrer avec le bronze aigu au milieu de la presse. La bataille meurtrière se hérisse de longues piques, des piques tailleuses de chair qu'ils portent dans leurs mains. Les yeux sont éblouis des lueurs que jette le bronze des casques étincelants, des cuirasses fraîchement fourbies, des boucliers éclatants, tandis qu'ils avancent en masse. Il aurait un cœur intrépide, l'homme qui pourrait alors trouver plaisir, et non chagrin, à contempler telle besogne". Fille de Cronos et de Rhéa, la déesse Héra ou Héré, en grec ancien, Ἥρα / Hêra ou en ionien, Ἥρη / Hêrê, était la reine du ciel et de l'Olympe. Épouse et sœur aînée de Zeus, elle partageait avec lui la domination du ciel. Elle fait partie des douze Olympiens. Elle fut identifiée à Junon par les Romains et considérée comme la grande déesse préhellenique des phénomènes célestes dont, selon les Arcadiens, le culte était contemporain de celui de l'ancètre du Grec Pelasgos, né de la terre. Elle perdit progressivement sa dimension cosmique pour devenir le type de la femme idéale, la protectrice de la femme dans les différentes étapes de la vie, le mariage et la maternité. Elle était adorée dans tous les pays grecs comme représentant la belle saison. Primitivement adorée sous la forme d'un tronc d'arbre, d'une colonne, d'une planche ou d'un "xoanon", gaine enveloppant tout le corps. Elle fut plus tard vêtue d'une tunique et coiffée du polos. Son nom en grec signifie généralement dame. Il représente peut-être à l'origine une "Herwä" (protectrice). En sanscrit, il signifiait: "svar", c'est-à-dire, ciel. Héra était née sur l'île de Samos, ou, selon certains auteurs à Argos. Comme tous les enfants de Cronos, excepté Zeus, Héra avait été avalée par son père puis régurgitée. Dans une version rapportée par Hygin, Héra ne fut pas avalée par Cronos mais au contraire, c'est elle qui aurait sauvé et élevé Zeus en cachette. Elle se trouvait en Crète lorsque son frère tenta de la séduire en se transformant en coucou mouillé. Touchée, Héra recueillit l'oiseau sur son sein, l'oiseau Zeus la viola. Elle en conçut une telle honte qu'elle l'épousa. Ce mariage commémore les conquêtes de la Crête et de la Grèce mycénienne, c'est à dire crétoise, et la fin de sa suprématie dans ces deux pays et explique la fusion de deux cultes différents, crétois et grec. On raconte qu'à leurs noces, la Terre-Mère offrit à Héra un arbre couvert de pommes d'or dont la garde fut confiée aux Hespérides sur le mont Atlas, que leur nuit de noce dura trois cents ans et que Héra renouvelait régulièrement sa virginité. Pendant la titanomachie, elle fut élevée par Océan et Théthys ou bien elle aurait été élevée par Téménos, fils de Pélasgos, en Arcadie, ou bien par les Heures, en Eubée, ou encore par les filles du fleuve Astérion, en Argolide. Les Saisons furent ses nourrices puis elle fut élevée en Arcadie par Téménos. Zeus et Héra donnèrent le jour à Arès, Hébé, Héphaïtos et Illithye. Certains prétendirent qu'Héphaïtos fut alors conçu par parthénogenèse, c'est-à-dire, par autofécondation et que son époux soupçonneux l'attacha à une chaise mécanique qui la maintenait assise et l'obligea à jurer par le Styx qu'elle disait la vérité, légende née de la coutume d'attacher les statues divines à leur trône pour les empêcher de s'enfuir. En perdant la statue de sa déesse, la cité perdait sa protection divine.
"Ainsi que des moissonneurs, qui, face les uns aux autres, vont, en suivant leur ligne, à travers le champ, soit de froment ou d'orge, d'un heureux de ce monde, et font tomber dru les javelles, ainsi Troyens et Achéens, se ruant les uns sur les autres, cherchent à se massacrer, sans qu'aucun des deux partis songe à la hideuse déroute. La mêlée tient les deux fronts en équilibre. Ils chargent comme des loups, et Lutte, qu'accompagnent les sanglots, a plaisir à les contempler. Seule des divinités, elle se tient parmi les combattants". Son type plastique est peu caractérisé. Debout ou trônant, elle portait avec beaucoup de majesté les attributs royaux traditionnels: le sceptre et le diadème. Sa tête recouverte de voiles est le symbole du mariage. Parfois elle tenait dans l'une de ses mains une grenade, emblème de la fécondité. Le paon lui était consacré en souvenir d'Argos, dont elle prit les cent yeux, lorsqu' il eut été tué, pour les placer sur le plumage de l'oiseau. Elle était la protectrice par excellence de la femme et la déesse du mariage légitime, la protectrice de la fécondité du couple et, particulièrement avec Ilithye, des femmes en couches. Ses végétaux favoris: la grenade, l'hélichryse et le lys. Elle avait le pouvoir de conférer le don de prophétiser à un homme aussi bien qu'à un animal de son choix. Elle était aussi la protectrice d'Argos et de l'Argolide qu' elle avait disputée à Poséidon. Elle avait des temples qu'elle partageait souvent avec son époux, dans presque tous les pays grecs et tout particulièrement à Samos et Argos où se déroulait tous les cinq ans une grande fête "Héraea" en son honneur. Il y avait aussi la fête "Daedala" qui se passait tous les sept ans ou une grande fête tous les soixante ans. Gamelia, célébrée au mois de "Gamelion", fin janvier-début février, était le meilleur moment pour se marier. Ses animaux favoris: le paon et la génisse. Héra est le prototype même de la femme jalouse et rancunière qui se vengeait des constantes et humiliantes infidélités de son époux en persécutant ses rivales et leur progénitures. Les rapports de mari et femme entre Zeus et Héra sont le reflet de ceux qui existaient chez les barbares de l'âge dorien. Parmi ses victimes, on cite: Héraklès, fis de Zeus et d'Alcmène, sur le berceau duquel elle envoya deux serpents qui furent étranglés par le nouveau né; Sémélé, fille de Cadmos et d'Harmonie, mère de Dionysos, qui sur les conseils d'Héra, osa regarder Zeus dans toute sa gloire et fut foudroyée; la nymphe Io, que Zeus transforma en vache pour la protéger, mais qui fut malgré tout rendue folle par les piqûres d'un taon envoyé par Héra; Léto qui donna naissance à Apollon et Artémis. Héra, la protectrice du mariage était un modèle de fidélité. Il lui arriva toutefois d'être l' objet de l'assiduité des hommes, tels Ixion, Ephialtès ou le Géant Porphyrion qui furent rapidement chatiés par Zeus ou ses enfants.Toutefois il existe une légende où elle serait la mère de Pasithéa par Dionysos (Nonnus, Dionysiaca 31.103). Un jour, Héra abandonna ainsi Zeus, lassée par l' infidélité constante de son mari.
"Aucun autre dieu n'est là; ils sont assis, tranquilles, en leur palais, là où chacun a sa demeure bâtie aux plis de l'Olympe. Ils incriminent, tous, le Cronide à la nuée noire. Ils voient trop bien son désir d'offrir la gloire aux Troyens. Mais Zeus n'a souci d'eux. Il s'est mis à l'écart, et, assis loin des autres, dans l'orgueil de sa gloire, il contemple à la fois la cité des Troyens, et les nefs achéennes, et l'éclair du bronze, les hommes qui tuent, les hommes qui meurent". Alors sur le conseil du roi de Platée, Alalcoménée, ou Cithaeron, Zeus façonna une élégante statue en bois, il la recouvrit d'un voile et il la plaça à côté de lui sur son char. Puis il fit courir le bruit qu'il allait épouser Plataea, la fille du roi. Dès qu' Héra l'apprit, elle fut si furieuse qu'elle accourut immédiatement et renversa la statue. Mais en voyant la supercherie, elle se réconcilia avec son mari dans un grand éclat de rire. Ses attributs matériels étaient le diadème royal et le sceptre. De nombreux récits la montrent combattant les géants, troublant l' Olympe de ses jalousies et de ses querelles avec Zeus. Un jour, lassée de ses infidélités elle fomenta une révolte avec Poséidon, Apollon et tous les autres habitants de l' Olympe, sauf Hestia. Ils l'entourèrent par surprise tandis qu' il était endormi sur sa couche, l'attachèrent avec des lanières de cuir et firent cent nœuds afin qu'il ne puisse plus bouger. Il les menaça de les tuer sur-le-champ mais comme ils avaient mis la foudre hors de sa portée, ils se moquèrent de lui. Alors qu' ils célébraient leur victoire et discutaient âprement pour savoir qui serait son successeur, Thétis la Néréide, prévoyant une guerre civile dans l' Olympe, alla chercher Briarée aux cent bras qui défit promptement les lanières, se servant de toutes ses mains à la fois et libéra son maître. Elle était appelée par Homère, la déesse aux bras blancs. Comme Héra était l'instigatrice de la conspiration dirigée contre lui, Zeus la suspendit dans le ciel, une chaîne d'or attachée au poignet et une enclume à chaque cheville. Les autres dieux étaient furieux mais n' osaient pas lui porter secours malgré ses cris déchirants. Finalement, Zeus la libérera à la condition qu 'ils fassent le serment de ne plus jamais s' insurger contre lui. Ils obéirent à contrecœur. Elle favorisa des divinités ou des héros, les Argonautes et les combattants grecs de la guerre de Troie ou contrecarra d' autres. D'autres aussi furent l' objet de son courroux pour lui avoir déplu comme Pâris qui ne l' avait pas élue "la plus belle", et Tirésias qu 'elle rendit aveugle pour avoir affirmé que les femmes avait neuf fois plus de plaisir que les hommes. Mais les conquêtes féminines de son époux furent les principales cibles comme Io, Sémélé, Léto, Europe, Callisto ou leur progéniture comme Héraclès ou Dionysos. Héra en tant que reine du ciel a été très souvent représentée par les artistes grecs. À l'origine , ils lui donnèrent la simple forme d' un tronc d' arbre, d' une colonne, puis d' un xoanon. Ensuite, le type archaïque se constitua: une femme de grande stature, aux traits rigides, à la chevelure ondulée, coiffée du polos et vêtue d' une longue tunique. Les Jeux organisés en son honneur s'intitulaient les "Héraia". Au Vème siècle, Phidias et Polyclète créèrent un nouveau type pour donner à la déesse une attitude pleine de noblesse. Le mythe était ainsi né.
"Chante, déesse, la colère d'Achille, le fils de Pélée, détestable colère, qui aux Achéens valut des souffrances sans nombre et jeta en pâture à Hadès tant d'âmes fières de héros, tandis que de ces héros mêmes elle faisait la proie des chiens et de tous les oiseaux du ciel, pour l'achèvement du dessein de Zeus. Pars du jour où une querelle tout d'abord divisa le fils d'Atrée, protecteur de son peuple, et le divin Achille. Allons ! Achille, dompte ton cœur superbe. Non, ce n'est pas à toi d'avoir une âme impitoyable, alors que les dieux mêmes se laissent toucher. N'ont-ils pas plus que toi mérite et force ? Les hommes pourtant les fléchissent avec des offrandes, de douces prières, des libations et la fumée des sacrifices, quand ils viennent implorer après quelque faute ou erreur". L’irascible épouse de Zeus véhicule en depuis l’Iliade une désagréable réputation de mégère qu’elle a transmise à la cruelle Junon de l’Énéide. Les traditions mythiques l’associent aux monstres dont Héraklès doit débarasser le monde. Et pourtant, cette image négative ne correspond pas à la figure divine dont témoignent les cultes. La mégère des traditions épiques et mythiques était d’autre part la plus vénérée des grandes déesses à l’époque archaïque, celle qui fut honorée des premiers temples en dur. La déesse "aux bras blancs" rayonnait sur ses domaines particuliers, Argos, Samos, Corinthe, Platées, et sur la Grande Grèce, en particulier sur Crotone, sur Poséidonia. Elle rencontra en Italie la Junon italique et l’Astarté carthaginoise, et ce grand syncrétisme prépare dans le domaine de l’Italie méridionale et centrale la diffusion du culte marial. On l’enferme souvent dans son rôle de garante du mariage légitime. Mais sa sphère d’action est bien plus vaste. C’est avant tout, il est vrai, l’épouse de Zeus. En Argos, l’Argos assoiffée, elle garantit, grâce au "hieros gamos", le retour des pluies de printemps, donc la fécondité et la prospérité. Elle s’intéresse aux naissances, aux initiations féminines et au statut de la femme en général. Mais elle ne se cantonne pas dans ce domaine. Mère d’Arès, elle garantit la sécurité, assumant ainsi une certaine fonction militaire, symbolisée par le bouclier, et elle protège les navigateurs, à commencer par le premier d’entre eux, Jason. Elle est enfin, et surtout, la Reine, garante de la Souveraineté. Son lait d’immortalité dessine au ciel la Voie Lactée. Les fouilles des "Heraia d’Argos", de Samos, de Pérachora, de Poséidonia et de Crotone ont montré, grâce aux innombrables trouvailles d’offrandes souvent modestes et émouvantes, que la déesse était l’objet d’une vénération intense, y compris dans les couches populaires. C’est pourquoi sans doute, dans le cadre des évolutions religieuses de l’Antiquité tardive, elle a joué un rôle au moins localement, sur le territoire des cités où elle jouait un rôle dominant – dans la naissance du culte marial. Mais cet héritage va bien au-delà d’une réinterprétation locale. La continuité a été facilitée par le fait que la Vierge, en gagnant en puissance, devient elle-même plurifonctionnelle. Jeune épouse inépousée, certains de ses titres font d’elle tout autre chose qu’une "Grande Mère" confinée dans la sphère de la fécondité, même si celle-ci reste dominante. En effet, outre son statut de Mère ("christotokos", "theotokos, "theomêtôr", Mère du Christ, de Dieu), et de protectrice de la fécondité, elle est, comme Isis et comme Héra-Junon, "maîtresse des étoiles", "miroir de la justice", "reine du ciel". Sa fonction souveraine et impériale sera développée en particulier à la cour de Byzance.
"Mérion, tu as beau être brave: pourquoi parler ainsi ? Doux ami, ce n'est pas en usant de mots injurieux que tu éloigneras les Troyens du cadavre. La terre auparavant doit garder une proie. Les bras décident à la guerre, comme les paroles au Conseil. Ce qu'il faut, ce n'est pas entasser des mots, c'est se battre. Le jour qui fait un enfant orphelin le prive en même temps des amis de son âge. Devant tous il baisse la tête: ses joues sont humides de larmes. Pressé par le besoin, l'enfant recourt aux amis de son père". C’est Pausanias lui-même qui écrit : "À la pointe de la Larisa se trouve un temple de Zeus dit Larisaios". L’épiclèse de l’Athéna honorée au sommet de l’Acropole était "Akria". Au fond, l’épiclèse de la "Vierge du Rocher" rappelle celle d’Héra. La localisation du sanctuaire d’Héra "Akraia" sur le site du couvent de la "Panaghia tou Brachou" paraît donc l’hypothèse la plus vraisemblable, mais reste une hypothèse. L’étape suivante sera sans doute plus convaincante. Pour une fois, Pausanias lève ne serait-ce qu’un petit pan du voile qui couvre les mystères. Et il nous permet d’entrevoir un lien entre d’une part le bain rituel et la virginité renouvelée, et d’autre part le rite central du "hieros gamos" de l’Héraion, qui garantit le retour régulier des pluies de printemps et la prospérité agricole. Le bain d’Héra est attesté également à Platées, à Samos, et même en Syrie. En Grande-Grèce également la continuité Héra-Vierge se révèle avec une particulière netteté. Nous ne pouvons ici qu’évoquer en quelques mots l’itinéraire d’Héra, qui à la faveur de la colonisation dont elle constitue l’une des patronnes, a rencontré les déesses italiques qui lui correspondaient, et fut vénérée par les Grecs et par les peuples indigènes, en son sanctuaire extra-urbain du Silaris, en limite de la "chora" de Poséidonia-Paestum. Son assimilation à la Junon romaine trifonctionnelle, qui dépend comme elle de l’héritage indoeuropéen, n’a rien d’artificiel. Et tout semble prouver qu’à l’avénement du christianisme, la "Madonna" a pris localement le relais d’Héra. À Paestum, les indices d’une certaine continuité religieuse sont en effet concordants. Le temple d’Athéna fut converti en église dès le Vème siècle. L’aire suburbaine consacrée à Aphrodite-Vénus a gardé le nom de "Santa Venera". L’essentiel n’est pourtant pas ici, mais sur les hauteurs de Capaccio Vecchio, qui dominent la plaine. C’est là, au-dessus du "Caput aquae", que les habitants, chassés par l’insécurité et l’insalubrité, ont trouvé refuge, pour y construire une église au VIIIème siècle. Dans l’église bâtie au XIIème siècle à côté de la précédente et pour la remplacer, une statue ancienne représente la Vierge à l’enfant tenant une grenade: c’est la "Madonna del granato" généralement considérée comme l’évidente héritière d’Héra. En fait, l’importance du fruit symbolique, qui donne son nom à la Madone locale, précisément sur le territoire de l’ancienne Poséidonia, dominé dans l’Antiquité par Héra, nous oblige à admettre une continuité. En effet, l’iconographie de la déesse, à Poséidonia comme dans les autres centres de son culte, est pour ainsi dire peuplée de grenades. À l’Héraion d’Argos, par exemple, Pausanias (II, 17, 4) a vu la grande statue chryséléphantine de Polyclète: "La statue d’Héra est assise sur un trône. Elle porte une couronne où sont sculptées les Charites et les Heures, et dans une main elle tient alors le fruit du grenadier, dans l’autre un sceptre".
"C'est Zeus qui m'envoie jusqu'ici. Il dit que tu retiens contre son gré le plus malheureux des héros qui combattirent sous les murailles de troie, Aujourd'hui il t'ordonne de le renvoyer, car son destin n'est pas de mourir sur cette île loin des siens. Les plus braves sont meurtris par le bronze impitoyable. Il est pourtant deux hommes, deux guerriers glorieux, Thrasymède et Antiloque, qui ignorent toujours que Patrocle sans reproche est mort, et qui s'imaginent que, vivant, il se bat encore avec les Troyens aux premières lignes". Quant à la grenade gardons le silence: le mythe est défendu par le secret". Comment devons-nous interpréter ce symbole ? La discrétion scrupuleuse du Périégète nous prive d’un "logos" essentiel. Il ne nous reste plus qu’à tourner autour du mystère pour en cerner les significations. Le fruit se caractérise par des traits riches d’associations: ses innombrables grains qui expliquent son nom en latin et dans les langues romanes suggèrent l’idée d’abondance, de richesse. La couleur rouge de sa pulpe et de son jus évoque le sang. Si l’on songe que le nom grec "rhoia" doit s’expliquer par l’idée d’écoulement (grec "rheô"), on entrevoit peut-être le sujet du "logos" mystérieux, en rapport avec l’écoulement du sang menstruel. Dans l’ensemble, le symbolisme de la grenade se rapporte à la féminité, à la fécondité-multiplicité, au mystère de la vie et de la mort. C’est donc tout naturellement qu’il sera passé d’une Dame à l’autre. Du reste, d’autres symboles leur sont communs: la couronne, la pomme et les fruits d’une façon générale, la colombe ou le lys. Bien sûr, faut-il le préciser ?, la Vierge, qui synthétise à la fois l’ensemble des grandes divinités féminines du paganisme et des valeurs éminemment chrétiennes, ne s’identifie pas à Héra sur le plan théologique et mythico-légendaire. La différence est évidente, puisque les forces monstrueuses, dont l’épouse de Zeus avait le contrôle, sont désormais les adversaires diaboliques de la Vierge. Ni cette différence importante, ni les élaborations théologiques, ni la profondeur de la conception proprement chrétienne de Marie, ne peuvent rien contre l’évidence de la continuité. La trop rapide étude que nous avons menée à la fois sur le terrain et dans les textes suffit en effet à démontrer, nous semble-t-il, qu’en Grèce comme en Italie méridionale la Vierge succède à Héra, comme elle succède à d’autres divinités païennes, essentiellement féminines, qu’elle synthétise. Elle ne se contente pas d’occuper mécaniquement le site ou le sanctuaire. Elle reprend à son compte une partie des fonctions de la divinité, mais il ne s’agit pas de "survivances". Nous sommes au contraire en présence d’une prodigieuse Source de Vie religieuse. Le processus que nous découvrons à l’œuvre est dialectique et créatif. Il intègre les fonctions des déesses et les fond dans un creuset religieux, où le symbolisme universel et les données du paganisme grec se croisent avec la théologie proprement chrétienne, en une synthèse profonde. "La lune se leva sur la rive orientale et ses ailes revetirent alors un éclat argenté".
Bibliographie et références:
- Callimaque, "Hymnes"
- Hésiode, "La Théogonie"
- Homère, "Odyssée"
- Homère, "L’Iliade"
- Pausanias, "Description de la Grèce"
- Pierre Chantraine, "Dictionnaire de la langue grecque"
- Platon, "République"
- Platon, "Le Banquet"
- Plutarque, "Vie de Lycurgue"
- Philippe Borgeaud, "Héra, la mère des dieux"
- Félix Buffière, " Les mythes d’Homère"
- Jean-Claude Fredouille, "La déesse Héra"
- Raymond Janin, "Constantinople byzantine"
- Nicole Thierry, "Le culte de la déesse Héra"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Quand nous nous sommes tournés l'un vers l'autre, deux fleurs vers le soleil, nous n'accomplissions pas une prophétie, nous ne rejouions pas une vieille histoire. Nous écrivions la nôtre." Aphrodite tenait son extraordinaire pouvoir de séduction d'une ceinture magique qui rendait irrésistible celle qui la portait. Tout en étant l'image de la joie de vivre, de l'amour et de la jouissance sexuelle, la protectrice des unions légitimes est représentée avec une personnalité ambiguë voire redoutables. Elle pouvait éveiller des désirs et des passions coupables, incestueuses ou bestiales chez les dieux et les hommes. Ceux qui suscitaient son courroux étaient punis. Les mythographes lui attribuèrent étrangement comme mari le plus inouï personnage: Héphaïstos, le forgeron difforme et boiteux, infirmité qui fait de lui l'antithèse de l'amour, le pied étant un symbole phallique. En compensation, ils lui attribuèrent des dons magiques et créateurs. La légende lui attribue la paternité de Phobos, Déibos et Harmonie. Mais en réalité, Arès, le dieu de la guerre, l'amant viril et fougueux était leur véritable père. Fils de la Nuit et d'Érèbe, chargé de l'harmonie cosmique, présenté par Hésiode et les Orphiques comme l'un des éléments primordiaux du monde, Éros est un dieu créateur. On lui attribua plus tard pour père Zeus, Arès ou Hermès et pour mère Aphrodite. On le représente comme un enfant ailé, muni d'un arc et de flèches destinées à éveiller les affres de la passion chez les humains. Turbulent et malicieux, il fut cependant victime de ses propres armes quand il tomba amoureux de la belle Psyché. Le culte d'Éros remonte à la plus haute antiquité. Il était célébré en Thrace et en Béotie où tous les cinq ans, avaient lieu les Érotidies qui n'avaient rien à voir avec les brutales et chancelantes Dionysiaques. Le dieu au carquois, force primordiale dominant le cosmos, est ainsi le symbole de la passion sexuelle. Pour Hésiode, il était une pure abstraction. Les grecs primitifs le décrivaient comme une "calamité ailée." L’esthétique du beau est assuré par l’éclat de Himéros, le désir rendu visible, qui brille, de ce personnage fictif créé par le poète. Himéros est un nom du désir, le désir qui fascine et captive, éblouit et aveugle. Son nom contient le nom du dieu Éros. Himéros provient du verbe grec "himeirein", "désirer." Dans la mythologie, Himéros est un dieu, jumeau d’Éros, tous les deux présents au moment de la naissance de Vénus, la déesse de la beauté. Alors qu’Éros est l’amour commesentiment, Himéros est le désir sexuel proprement dit. Himéros n’est pas le désir en tant que manque, aspiration, videde satisfaction, mais plutôt l’état de désir, d’excitation jouissante, éros dans son assertivité, ou encore "promis au lit."Le désir érotique est un mal qui brûle dès le premier jour, un mal allumé par des séparations qui s’enchaînent, qui estattisé par la répétition de fantasmes destinés à retourner ce mal à l’avantage de celui qui en souffre. Mais cela veut-il dire que ce mal doit s’exercer aux dépens de quelqu’un ? Le désir est un mal intrinsèque. Il ne fait de mal à personne, sinon à celui qui l’éprouve, rongé par une nostalgie que rien ne soulage. Désirer ne revient pas à faire le mal, bien que cela puisse démanger un amant. Le désir lui donne ainsi ce rendez-vous du mal, qu’aucune rencontre ne devrait suivre. C’est une violence suave non adressée, sinon par erreur, lorsque celui qui souffre en impute la faute à celle qu’il désire.
"En apprenant à véritablement aimer quelqu'un d'autre, tu apprends à aimer le monde. Et toi-même, ce qui est peut-être encore plus difficile". La naissance d'un amour plonge souvent les amants dans un état léthargique, à la frontière de l'enchantement et de l'extase. La vie semble plus intense. Le temps s'arrête et se roule comme une boule de feu autour de trois ou quatre mots où se concentrent toute la douleur et toute la réalité du monde. La faute devient alors le symbole de ce mal, pourtant intrinsèque, pourtant sans rapport. Mais le mal du désir insiste dans la durée, sans répit. Et dans la longueur de son parcours historique, le centre de la peur a fini par se déplacer et par se retourner contre elle. C’est ce qui est arrivé. Le mal du désir s’est déboîté trois fois. Il est d’abord un mal intrinsèque. Il s’est ensuite trouvé une cause dans ce qu’il désire le plus, c’est-à-dire le féminin. Enfin, en désespoir de cette cause, il lui a fallu "faire le mal", comme on dit "faire l’amour." Ces déboîtements successifs du mal du désir l’ont enfoncé toujours plus avant dans son mal. Si la cause du désir fait souffrir, elle engendre déjà une inhibition du désir. Et ce mal se multiplie par deux si, pour se libérer de cette inhibition, la tentation s’impose de faire le mal à celle qui causa ce désir. Quiconque rejette la féminité la reconnaît aussitôt comme la cause d’un désir qu’il préfère ignorer, qu’il tient dans la marge, obscène, excitant. Il croit se libérer de sa fascination, alors qu’il est entraîné dans la répétition infinie de son mouvement aveugle d’exclusion. Quand bien même l’anatomie serait-elle vue de la manière la plus aveuglante, elle continue de receler un mystère. Le sexe féminin reste ainsi l’objet d’une fascination angoissée. Il annonce une altérité inquiétante dont il n’y a pourtant pas moyen de se passer, puisque c’est grâce à elle que la virilité s’affirme. Ce scandale du mal du désir se multiplie par deux lorsqu’il se renie lui-même. Le désir d’une femme peut effrayer un homme, et le contraire aussi, mais ce mouvement n’est pas symétrique. L’angoisse des hommes devant les femmes qu’ils désirent attise leur violence, et cela d’autant plus qu’ils cherchent à la surmonter en jouant aux pères. Une femme peut être effrayée par le masque violent d’un père, mais moins par un homme qu’il faut plutôt rassurer, dès que la mascarade masculine arrive à son terme.
"C'est alors que je compris: la mort était un bienfait. La mort était la seule chose qui distinguait réellement les humains des dieux. Elle donnait forme à leur vie, lui conférait un sens". Ces mots si simples qui annoncent la mort d'un être ou la fin d'un amour se chargent d'une signification que le chagrin et le désespoir poussent indéfiniment à creuser. les hommes éprouveraient une angoisse de castration devant le sexe féminin. Ou, pour le dire selon l’imagerie forte du "vagin denté", ils auraient un désir certain de donner le phallus, mais, en même temps, une toute aussi forte angoisse qu’une fois cet instrument donné, il ne leur soit pas rendu. D’où une impuissance, le plus souvent occasionnelle. En apparence, ce serait l’absence de pénis de la femme qui les effraierait. Pourtant, toutes les femmes ne provoquent pas ce genre d’angoisse. Elle ne menace un homme que devant la femme qu’il aime et qu’il désire. Il l’idéalise, faisant d’elle l’objet fantasmatique du désir du père, avec lequel s’instaurent aussitôt une concurrence et une inévitable jalousie. La femme n’angoisse un homme qu’à proportion de cette invocation du père. C’est ce dernier qui menace de castration. Tout change dans le cadre de la rivalité pour l’amour. L'amour fait sortir le sexe de son anonymat, il oblige à un choix contre un tiers, et mettant en jeu l’interdit, la jouissance qui était d’abord masturbation va prendre un autre sens. La présence du tiers est toujours implicite dans l’amour, de même que la demande d’exclusivité, et cet amour introduit sa dimension dans la sexualité. C’est à l’occasion des jeux de la rivalité pour l’exclusivité que le deux de la reconnaissance de l’autre va s’établir à partir du trois, et non plus comme c’était lecas dans le rapport narcissique au service du un. C’est à partir de l’exclusion de la troisième personne que le deux de l’altérité apparaît. La jouissance sexuelle prend alors brusquement son sens à partir de cet interdit du tiers qui ne se découvre jamais si bien qu’à l’heure de la rivalité malheureuse. Voir la rivale l’emporter, c’est voir, imaginer la scène primitive, et la souffrance de cette défaite remémore et fait comprendre la séduction qui a été subie dans le passé.
"Les Grecs ont trois mots pour désigner l'amour. Le premíer est "philia", le genre d'amour que nous désignons aujourd'hui par le terme d'amitié. Il sous-entend l'affection et se développe entre deux personnes qui apprécient la compagnie l'une de l'autre. Le deuxième est "agapè", l'amour désintéressé des parents pour les enfants, et qui désigne aussi bien tout autre lien familial. Le troisième est "éros", que l'on ne présente plus: la connexion, l'étincelle, le désir du corps de trouver son accomplissement avec un autre". Ce qui surgit dans ce temps immobile, chargé de souffrances et de larmes encore retenues, c'est un amas énorme, un afflux de questions. Elles brûlent de crever cette membrane étroite et fragile que la stupeur du moment et peut-être une ultime et déjà désespérée prudence opposent déjà à leur poussée. Une femme n’est castratrice qu’à titre de suppôt du père, et elle l’est même plus que lui, lui qui n’est jamais là. Cette angoisse est tributaire du désir qu’elle provoque. Pour faire image, même vues de loin, les femmes actualisent la castration, puisqu’elles provoquent une érection qui téléporte le phallus à leur portée, à distance de celui qui s’en croyait propriétaire. Il se retrouve désirant et castré dans le même mouvement. Ce processus aurait-il paru plus clair, si l’on avait plutôt dit que la femme désirée est la femme du père ? Peut-être. Mais cela aurait fait aussitôt penser qu’il s’agit de la mère, comme c’est le cas dans l’Œdipe. Alorsqu’au contraire il s’agit de n’importe quelle femme plutôt que de la mère, pourvu qu’elle soit désirée par une sorte de père. La vérification est facile. Dès qu’une femme ne représente plus cet idéal, dès qu’elle est ravalée, l’impuissance de son amant prend fin. L’absence de pénis féminine n’est pas le déclencheur de l’angoisse. Cette source ordinaire d’impuissance devant une femme, surtout lorsqu’elle est idéalisée, surtout lorsqu’elle est imaginée armée, déguisée en guerrier, en Vampirella, déchaîne une violence masculine, d’ailleurs susceptible, une fois qu’elle a été perpétrée, derendre sa puissance à l’impuissant. Car pourquoi prendre par le viol ce que le consentement de l’amour obtiendrait ? D’abord parce que le mal du désir brûle en contrepoint de l’amour et que la violence résout cette contradiction. L’amour est d’abord né de la simplicité de l’attachement maternel, que contredisent la séparation onaniste, puis le désir sexuel.
"Une vie plus courte devait signifier des joies plus vives. Il était comme un barrage rompu et inondant les berges, comme un homme qui se noie et cherche de l'air". La victime de ces conjurations sait bien que les réponses feront souffrir. Mais si on choisit de ne pas mourir, de survivre à ces mots qui font plus mal que tout, le besoin de savoir l'emporte sur toutes les sagesses. Le désir du féminin contredit l’amour maternel et n’importe quelle violence, morale plus que physique, tend à maintenir cette séparation. Si l’attachement à la mère s’alignait sur l’irréel de la féminité, l’amour éteindrait l’étincelle érotique. C’est le risque, dès que l’amour calme la séparation et comble le manque, non à être, mais à avoir, le phallus. La féminité est lourde de cette violence. Elle allume un contrefeu contre l’amour. C’est couramment qu’elle provoque le désir pour le refuser: "Regarde-moi, admire ma beauté, mesure ma promesse, mais passe ton chemin, Chevalier. Va chercher plus loin ton Graal." Le refus forge l’arme de sa brutalité propre, immobile, muette, pure aura sans pitié. Oui, sans le moindre geste de pitié qui anticiperait sur l’angoisse, comme une mère qui se souvient de sa propre enfance a pitié de son enfant. Le désir risque d’être inhibé par l’amour, et la violence masculine comme féminine cherche à contourner cet écueil. La violence paraît donc moins dangereuse pour le désir masculin que le consentement de l’amour. À ce motif de violence s’ajoute l’angoisse devant l’orgasme féminin. C’est une terreur presque religieuse, comme si le cri orgastique évoquait alors la chute du père primitif, au point que dans l’aire d’influence de l’une des religions monothéistes, l’excision et l’infibulation des femmes sont toujours de nos jours pratiquées.
"Pensée obsessionnelles, accélération du cœur, malaise généralisé. Tous le signes de la maladie de l'amour. Mais peut-être l'amour n'était-il pas destiné aux dieux. Après tout, l'immortalité impliquait de vivre pour toujours avec les conséquences de ses actions". Les coups une fois portés, qui arrêtent le temps dans la douleur, ne laissent rien subsister que l'horreur et le mal. Les causes psychiques de la misogynie sont le plus souvent inconscientes. Elles sont passées au second plan derrière des motifs secondaires qui ont pris toute la place. Le tabou du féminin s’est extériorisé avec beaucoup de force à travers le tabou de la virginité, la honte de la nudité, une sorte de phobie extrême du sexe féminin, et, surtout à travers une angoisse généralisée devant le sang des règles, sang de l’enfant qui ne viendra pas, d’une sorte de parricide, donc. Les règles sont sacrées, sacrifice horrifiant en l’honneur de l’idole abattue. Le père qu’il n’y aura pas de l’enfant parti goutte à goutte. La phobie du sang féminin a été d’une grande puissance. Comme l’écrit la Torah: "Le flux menstruel est une malédiction qui se transmet de mères en filles." Il conjoint l’érotisme, la procréation et la mort. La femme menstruée est impure, elle corrompt les aliments, et le si sage Aristote écrivit même que son reflet dans le miroir "dégage un nuage sanglant." Les rapports sexuels pendant les règles sont tombés sous le coup d’interdits religieux jusqu’au XVIIIème siècle. Dans "Le Marteau des sorcières", le "Malleus Malificarum" de 1486, manuel de l’Inquisition, la femme en son genre était le symbole du mal, destinée à tromper, à "priver l’homme de son membre viril." Première matérialité à laquelle le regard puisse se raccrocher devant la nudité du sexe, la pilosité féminine est l’objet d’une phobie intense, déplacée jusqu’aux cheveux. Les femmes eurent souvent la tête rasée depuis la naissance du monothéisme, avec une recrudescence sous l’Inquisition, et à la Libération en France. Encore de nos jours, au XXIème siècle, cette phobie du poil est toujours puissante au Japon.
"Parfois les âmes connectées parviennent à se toucher dans le sommeil. Le désir, après tout, trouve toujours sa cible. Dans la faible lumière d'un croissant de lune, je regardai mon foyer tomber dans la mer, s'écrasant dans l'eau comme s'il n'avait été construit qu'avec rien de plus solide que du sable". C'est un paradoxe, plus on décrit les gestes de l'amour, plus on les montre, plus la vision se brouille. En matière sexuelle, on voit bien que soi-même. Et la description érotique risque d'égarer la curiosité. "On pourrait presque dire que la femme dans son entier est taboue", comme l’écrivit Freud dans "Le tabou de la virginité." Freud ne fait d’ailleurs que répertorier des faits. Rabelais avait déjà écrit que le diable lui-même prenait alors la fuite devant une femme exhibant son sexe. La Gorgone des Étrusques sculptée sur leurs chars devait faire fuir les ennemis. Méduse ornait le bouclier de Persée. Car les hommes ont préféré faire la guerre, non seulement entre eux pour contrer leur angoisse, mais ils l’ont d’abord menée à l’aveugle contre l’ensemble des femmes, contre leurs droits politiques et économiques. Car la violence morale, répressive, physique, exercée contre l’ensemble du féminin permet de précéder et de prévenir l’angoisse. Cette violence a d’abord été théologique, contre le désir lui-même désigné comme la source du mal par le bouddhisme, et contre le féminin dans les monothéismes d’Occident. Elle a ensuite été philosophique, comme si tout l’effort de la pensée était d’oublier le plus vite possible l’hétéros, de rejeter dans un hors scène l’obscénité du désir dont elle ne traite jamais. Et elle a continué sur sa lancée avec les théories de l’objet, celles qui confondent la cause du désir et l’objet de la pulsion. Freud a pourtant été clair à ce propos. La pulsion est définitivement rejetée avec le refoulement originaire, et, en contrepoint, à l’envers de ce rejet de la pulsion dans l’inconscience du corps, à contresens d’un objet dont il n’y a rien à faire, naissent les hallucinationsde désir. Purement psychiques, elles alors cherchent à remonter le temps selon leur puissance hallucinatoire propre.
"L'amour était comme cela, visible seulement par son absence. Le doute est une graine, et une fois planté il ne peut que germer". C'est au lecteur d'admirer avec son imagination érotique ou sentimentale, les corsages dégrafés, les porte-jarretelles entrevus, que le romancier lui offre afin qu'il les agrémente à sa guise. Le meilleur livre, c'est celui qui nous donne un canevas pour reconstruire notre vie, nos rêves et nos fantasmes. Ce sexe crûment exposé, on l'emploie souvent comme cache-misère de l'indigence littéraire. Une érection est une hallucination incarnée d’un membre fantôme, d’un entre-deux du désir dont le féminin fait cause, et qui ne saurait être ravalé au rang d’objet. Comme si une femme était désirée comme on aime la confiture, ou un article de consommation prostitué. Tenace, le ravalement a poursuivi sa route comme il a pu, toujours obnubilé par la même stratégie, celle de rejeter le féminin hors scène, même de celle de l’inconscient dont il est pourtant la cause. Théologique, philosophique, politique, économique. Une fois cette ségrégation de masse installée, chaque femme a droit en supplément à son traitement particulier, en fonction de ses talents et de son charme. Plus une femme est belle, plus elle affiche les fétiches, les bijoux, les parures qui font d’elle un symbole du désir, et plus une aura de violence potentielle l’accompagne. Une femme qui veut être tranquille ne s’habille-t-elle pas le plus mal possible ? Sous le fardeau écrasant du mal du désir, les femmes n’auraient-elles pas dû disparaître ? La fascination qui couvre ce mal a-t-elle été leur seul abri, une séduction dont le rempart est fragile, et même plutôt un pousse-au-crime ? Ce rejet effrayant du féminin s’est exercé en basse continue depuis la nuit des temps dans toutes les cultures, occulté par la sorte d’aura magique de leur fascination. Le mal du désir a suivi le pli de l’exclusion du féminin. Le corps féminin occupe cette vacuité irréelle, dans la mise en creux hallucinatoire de ce désir qui la nimbe de son aura d’interdit, si excitant.
"Éris, très chère sœur, répondis-je d'une voix mielleuse, je préférerais me planter une de mes flèches dans l’œil que de coucher avec toi". Contrairement à ce que l'on croit, il ne s'agit pas d'un problème de morale. Le sexe dans sa description picturale ou littéraire pose une question qui dépasse la pudeur et la pudibonderie. Sur hauts talons, voilée, en jupe, enrobée, en pantalons serrés, le corps féminin reste pris dans ce flottement, dans ce tremblement. Bien habillée, bien maquillée, lorsqu’une femme laisse miroiter le troisième moment du devenir féminin, elle fait monter le désir en puissance, mais aussi la misogynie. D’abord celle des hommes que leur désir angoisse. Mais aussi celle des autres femmes, et enfin souvent la sienne, sous la forme d’un sentiment d’étrangeté, de méchanceté par rapport à elle-même. C’est l’heure de l’oubli des clefs, des rendez-vous ratés, des verres renversés, de la scarification ou de l’accident. C’est l’heure de tous les dangers. Se débattre avec sa propre altérité impose une gymnastique quotidienne, ne serait-ce que pour s’habiller. Une femme marchant dans la rue s’avance comme si elle séduisait, tout en s’y refusant. Car cette séduction anonyme dépersonnalise. C’est ainsi une aventure hasardeuse. Cette phobie sociale illustre la division de l’altérité féminine. Sa différence à elle-même. De sorte que lorsqu’un homme la désire, elle peut se demander à qui cela s’adresse, à elle ou à un rêve dont elle prend l’apparence et emprunte les semblants ? Elle réclamera d’être aimée pour elle-même. Cette demande rend compte de la division créée par son altérité intime. Le contretemps du désir s’appuie sur cette division.
"Mes flèches pouvaient pourrir dans un cœur blessé, se reprendre comme une affection. Ou peut-être l’amour lui-même était-il pourri depuis le départ". Images chaudes et épicées qui se superposent aux visages et aux corps. La femme apparaît alors dans l'éclairage violent de leur autre vie, celle ardente du lit, de la volupté, des étreintes. Sommes-nous dans les cris que nous poussons ou que nous suscitons dans l'alcôve ? Quelle part de nous-mêmes participe à ces coups de reins ? Nombre de femmes affichent une misogynie de leur propre féminité que cherche à contrer leur demande d’amour pour elles-mêmes. À quoi peut-il leur servir de se porter tel un bijou, sinon à être aimées en contrepoint de leur désamour propre ? La séduction devient une nécessité vitale. Une femme peut chercher à séduire activement, comme un homme, elle y gagne d’être aimée, elle qui ne s’aime pas toujours. Mais alors la chasseresse risque bien d’être prise en chasse elle-même, cette fois-ci passivement, et cela peut ne pas lui convenir. On a reconnu les virages contrastés, du oui au non, prêtés à la séduction féminine. Ce combat à front renversé se complique encore lorsqu’un homme cherche à séduire mais qu’il est finalement séduit lui-même. Sa féminité ainsi dévoilée risque bien de se traduire par une impuissance. Cela ne fera alors qu’accentuer son rejet du féminin, son angoisse, sinon sa misogynie. Cette misogynie commence avec la séduction qui précède la danse et elle atteint son maximum avec la perte de contrôle de l’orgasme. Le mal du désir joue ainsi sa partie à peu près partout, mais il reste dans la sphère d’une belligérance intime, presque silencieuse, comme une sorte de film muet qui montre la succession de ses passages à l’acte. Mais comment alors ne pas voir son extension extraordinaire ?
"Les véritables grands amants sont rarement connus du public. Ils sont trop occupés l'un avec l'autre". D'autres objets du plaisir surnagent dans la mémoire, devenus tout aussi incongrus, obsolètes et poussiéreux que les anachroniques bicyclettes de l'arrière-grand-père. La ceinture est là, racornie et craquelée, mais que sont devenues la délicieuse croupe prête à recevoir le châtiment désiré, et la jeune femme qui voulait être punie ? La folie de destruction anime les hommes en temps de guerre. Pourquoi une sorte de rage de détruire la beauté mine-t-elle aussi la paix ? L’iconoclastie, la défiguration de paysages sublimes, l’abattage inutile en masse de gracieux animaux prouvent cette passion de la dévastation. Comme si la beauté portait à son revers un appel à l’anéantissement, comme le féminin, dont la fascination taille la pierre des statues et scande la musique des poèmes, tandis qu’il est traité au quotidien comme une chose bonne à battre, comme un objet. Le féminin qualifie cette chose psychique inqualifiable, abritée par le corps incroyable mais visible qui le supporte. Ce corps improbable pris dans ce doublon supporte à la fois l’aura de la cause du désir, et l’horreur de ce qui fut rejeté. Son parfum couvre la mort par inceste, l’odeur paternelle de la charogne, ou celle de l’excrément. La subtilité d’une fragrance enivrante n’oublie jamais la senteur insupportable qu’il recouvre. Notre odeur la plus propre est tenue le plus loin possible comme la plus impropre, la plus inappropriée, la plus malpropre.
"Imagine ça ! Brûler à jamais de désir pour ce que tu ne peux avoir !" Chaque femme possède bien à elle sa manière de faire l'amour. Elle a son identité sexuelle, ses seins éprouvent desémotions particulières et son sexe est aussi singulier que l'empreinte digitale. En cristallisant la contradiction du désir, le corps féminin incarne cet oxymore, dont l’attraction engendre la répulsion. Incoercible mais coupable, le désir se déplace sans jamais s’éloigner de son port d’attache. L’odeur salée de la fente se métamorphose alors en passion du parfum. L’obscénité d’un sexe sur lequel le regard n’ose s’arrêter, s’extasie sur la beauté des jambes, ou plus haut sur les reflets des cheveux, ou sur le galbe des seins. L’obscénité crée la beauté. Le choc esthétique inverse l’instant de sidération du désir. Son charme est proportionnel à l’effroi de ce qu’il ne faut surtout pas voir, l’éclat des cheveux ou la cambrure du pied captive le regard le plus loin possible de la fente. L’obscénité de la cause du désir ressemble à l’onde de choc d’une pierre dans l’eau. De proche en proche, elle départage le monde entre sa beauté et sa laideur. La beauté féminine est d’abord une création. Elle appartient à l’irréel culturel et elle participe ensuite de la naissance de l’esthétique elle-même. Son aura inspire l’œuvre de l’artiste. Les œuvres créées naissent dans son sillage. Et si l’on repense maintenant à la folie de destruction et à la haine de la beauté, c’est comme si elle était ainsi motivée par une rage déplacée contre le féminin. Comme le féminin, la beauté demeure inaccessible et elle suscite la destruction. C’est bien sous le coup de la puissance irrésistible du désir que lorsque irréalisé, il se renie alors lui-même, passant du mal subi au soulagement de faire le mal.
Bibliographie et références:
- Romain Treffel, "Le désir selon Platon"
- René Girard, "Quand ces choses commenceront"
- Pierre-Christophe Cathelineau, "Le mal du désir"
- Delphine Schilton, "Accomplissement du désir"
- Sigmund Freud, "Théorie sur la sexualité"
- Jacques Lacan, "Séminaire, Livre II"
- Patrick Delaroche, "Désir du sujet"
- Gérard Bonnet, "Le désir du corps féminin"
- Françoise d'Eaubonne, "Vivre son corps"
- Roger Perron, "Fantasmes du corps de la femme"
- Jacqueline Schaeffer, "Le fil rouge du sang féminin"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Si donc les plus estimables d'entre les philosophes, dès qu'ils ont remarqué dans les substances inanimées et privées des corps quelques traits rappelant la Divinité, n'ont pas cru devoir les négliger et les mépriser, à plus forte raison nous devons nous montrer scrupuleux lorsque dans les êtres doués de sens, de vie et d'affections nous retrouvons des ressemblances morales avec la Divinité". Nés du ciel "Nut" et de la terre "Geb", Isis et Osiris s'accouplèrent dans les entrailles de leur mère pour donner naissance à Horus, l'Apollon des grecs, symbolisant l'union des pouvoirs actif et passif de la création. Père, mère et fils constituent la célèbre triade de la religion égyptienne qui lutta contre Seth, le typhon grec, dieu du mal et des forces maléfiques de la nuit, personnification de la perversité et frère d'Osiris. Ils régnèrent sur l'Égypte, enseignèrent à leur peuple l'écriture, le tissage et l'agriculture, instituèrent le mariage tout en civilisant la terre de Kemet. Puis Osiris partit à la conquête du monde, laissant la régence du royaume à son épouse. Les victoires qu'il remporta suscitèrent la jalousie de son frère Seth qui, avec l'aide de sa femme-sœur Nephtys, déesse des régions humides, lui tendit un guet-apens au moment de son retour triomphal. Ayant pris l'apparence d'Isis, Nephtys l'attira dans sa couche sur les bords du Nil. De cette union devait naître Anubis, le gardien de l'enfer à tête de chacal qui abandonné par sa mère, fut élevé par Isis. Lorsque le roi s'endormit, Seth le tua d'un coup de trident, le dépeça et jeta ses membres dans le fleuve. Folle de douleur, Isis se coupa les cheveux, se couvrit le corps de cendre, fit construire une barque et partit à la recherche des restes de son époux surle Nil jusqu'à la côte phénicienne. Lorsqu'elle les eut rassemblés, elle cacha le corps d'Osiris sous un acacia gigantesque et se retira dans la riche région de Bouto dans la Basse-Égypte pour accoucher d'Horus. Dans la mythologie d'Héliopolis, les dieux naissent deux par deux, plutôt quatre par quatre, à partir d'Atoum qui engendre ses enfants en se masturbant. Quatre par quatre, car à chaque couple divin plutôt lumineux et bienfaisant, par exemple Isis et Osiris, va correspondre un second couple plutôt sombre, voire malfaisant, par exemple Nephtys et Seth. Les uns personnifient les forces de régénération dans la nature et la psyché, les autres en incarnent les aspects de déclin. Ici, à l'inverse du mythe fondateur biblique, le mal est d'emblée perçu comme une propriété des dieux, un aspect des archétypes et non pas, comme dans la Genèse, le résultat d'une faute humaine, voire féminine. À l'inverse aussi de beaucoup de cosmogonies, le ciel, ici, est personnifié par une déesse, Isis, rayonnante image de la nature tout entière, alors qu'Osiris représente la terre dans son aspect fertile, le Nil dans sa force féconde ou encore la lune. Nephtys, sœur d'Isis, est l'épouse de Seth ennemi juré d'Osiris. Typhon-Seth incarne les forces en chaos de la nature, l'amertume saline de la mer indomptée et les vents desséchés du désert. Nephtys, en miroir, personnifie les terres en pentes arides que l'inondation du Nil n'atteint pas. Cependant, selon Plutarque, elle demeure fidèle à Isis et aide la déesse à ensevelir son époux après que Seth l'ait tué.
"Il faut approuver non pas ceux qui adorent ces êtres en eux-mêmes, mais ceux pour qui ces êtres deviennent une occasion d'adorer Dieu. Ce sont comme des miroirs fidèles que nous offre la nature". Cette légende qui prône l'amour maternel et conjugal et le dévouement, devint l'histoire sainte de l'Égypte et donna alors naissance chez les grecs, par voie d'initiation, aux mystères orphiques et à ceux d'Éleusis. Isis et Osiris sont mère et fils, dit la légende, mais aussi frères jumeaux. Amoureux l'un de l'autre, avant même de naître, ils font l'amour ensemble dès le ventre de leur mère. Osiris devenu roi parcourt la terre, édicte des lois et répand partout la civilisation. Il persuade les peuples en les charmant par la musique et le chant. Il fait cesser les coutumes anthropophages et développe la culture pacifique du blé, de l'orge et de la vigne. Alors Typhon réunit soixante-douze complices et fait construire un coffre superbe de cinq mètres de long. Au cours d'une fête, il le promet à celui qui pourra le remplir. Osiris s'y étend. Typhon-Seth et ses complices en referment le couvercle et on jette le coffre au fleuve et du fleuve jusqu'à la mer. Après un long temps de désespoir et de recherches, Isis retrouve le coffre qui contient Osiris et le cache dans un endroit secret. Mais Seth, une nuit de chasse, le trouve, l'ouvre et découpe le corps en quatorze morceaux qu'il disperse de tous côtés. Isis, repartant dans une quête éperdue à travers le pays, réunit tous les morceaux sauf un, le pénis du dieu, mangé par trois poissons. Isis en sculpte une effigie et en fait distribuer des images partout dans les temples. Finalement, Osiris ressuscite des enfers et peut poursuivre l'éducation de son fils Horus. Isis donne naissance à Harpocrate, symbole du soleil levant, renaissant, qu'elle a engendré avec Osiris après la mort de celui-ci, lorsqu'il était encore aux enfers. Osiris règne ainsi désormais sur tous les cycles qui animent l'élan vital universel. Les Égyptiens en font le principe des métamorphoses de l'âme au cours de la vie et le garant de son immortalité lorsque le mort devient lui-même Osiris en pénétrant alors dans l'au-delà. Sous les premières dynasties, seul le pharaon est jugé digne de posséder cette qualité qui confère l'immortalité.
"Tout ce qui a vie doit être à nos yeux un instrument de cette Divinité qui préside à l'harmonie de l'Univers et d'ailleurs, disons-le comme un principe général. On ne doit jamais admettre que ce qui est inanimé, insensible, puisse l'emporter sur ce qui a la vie et le sentiment, même lorsqu'on rassemblerait tout ce qu'il y a d'or et d'émeraudes dans le monde." Isis, celle qui pleure est la figure féminine la plus connue du Panthéon égyptien. Elle incarnait le trône, siège mystérieux et sacré du pouvoir royal, elle devint par la suite la bienfaitrice universelle, dont le pouvoir s'étendait sur la terre, dans les cieux et dans le monde souterrain. C'est l'une des raisons qui expliquent la facilité avec laquelle le christianisme des commencements a séduit l'Égypte. Après des centaines d'années d'un culte voué à un dieu, soumis à une passion, mis à mort et revenant ressuscité des enfers, les Égyptiens étaient tout préparés à s'ouvrir au message du même symbole. En revanche, à trop chanter les côtés romanesques de ce dieu de la lune et de la terre humide, amoureusement mais passivement croit-on, enlacé à sa puissante épouse céleste, on affadit considérablement les forces que révéraient les peuples du Proche-Orient dans la haute antiquité. La lune n'était pas alors un satellite de la terre, un modeste miroir du soleil, comme nous le ressentons dans nos contrées nordiques depuis les astronomes de la Renaissance. Au second siècle après J.-C., Plutarque, à la suite de ses maîtres préférés Pythagore et Platon, se passionne pour la pensée mystique de l'Égypte. Bien avant la découverte d'un inconscient collectif, il affirme l'existence d'une âme du monde dont la variété des philosophies, des mythes et des cultes, ne fait que traduire les facettes innombrables d'un unique joyau. Pour Plutarque, le mythe est à la fois réel et symbolique. Il peut, dans le cas du mythe d'Isis et d'Osiris, nous parler du soleil et de la lune, de la végétation ou des flux du Nil et, en même temps, révéler, à tous les degrés du mouvement de la vie, la puissance de l'âme unique en action. Derrière la trame des amours et des luttes divines, les joies et les pleurs d'Isis, les crimes de Seth, le démembrement et la résurrection d'Osiris, c'est l'unité de l'âme qui est à l'œuvre. Une unité très paradoxale, au-delà des ombres et des lumières de la conscience, bien au-delà du plaisir et de la peine des dieux et de ce que le moi humain éprouve comme bien ou mal. La figure d'Isis était la personnification même de la nature.
"En effet ce n'est ni dans l'éclat des couleurs, ni dans l'élégance des formes, ni dans le poli des surfaces que s'imprime la Divinité et même ce qui n'a pas eu vie, ce qui n'a pas été créé pour en avoir, est d'une condition inférieure à ce qui est mort." Dans le Tarot, elle est représentée comme la Papesse immobile, calme, impénétrable, hiératique, prêtresse du mystère. À la fin du mythe, lorsque Isis a perdu et retrouvé son frère-époux, Osiris le dieu-Nil poursuivi par Typhon-Seth, le vent brûlant du désert, leur fils Horus parvient à se saisir de Seth. Impatient de venger sa mère, il le livre à Isis, mais Isis le délie en disant qu'il n'est pas bon que le mal disparaisse de la Terre, que sans l'imperfection, la douleur et le deuil, la nature cesserait de croître, de décroître et d'évoluer. L'âme, comme Osiris, a besoin de mourir pour devenir, et la nature privée de son ferment diabolique, selon Isis, risquerait de susciter un mal bien pire que le dieu Seth, un carnage absolu. Car l'amertume de la mer, attribuée à Typhon, est aussi le sel de la terre qui pollue les puits mais conserve les aliments. Horus, nous dit Plutarque, est l'atmosphère qui entoure le monde terrestre lequel n'est jamais totalement affranchi de la corruption et de la génération, qui forment le mouvement de la vie. Horus, incapable, comme nous le sommes souvent, d'accepter cette dure leçon de sagesse, pris de fureur, arrache le bandeau royal d'Isis et même, dans une autre versiondu mythe, la décapite. Hermès-Thot la ressuscitera, en lui donnant le visage et les cornes de vache de la déesse Hathor, la déesse de la vie érotique, l'Aphrodite égyptienne à laquelle on l'identifiera par la suite. Isis, l'amoureuse déesse éplorée en quête de son frère amant, est aussi à la fin du mythe, l'image, la personnification de la source irreprésentable de la divinité, de l'archétype, au-delà de toutes les catégories de la perception humaine dans l'espace-temps de la vie. Principe d'une lumière qui contient les ténèbres, d'un sens qui accueille et transcende le non-sens, elle est ce vide essentiel, dans lequel s'accomplit la conjonction des opposés, après chaque passion et chaque sacrifice en nous, chacune des morts symboliques que comporte un trajet d'individuation. Le mythe d'Isis se fond plus tard dans celui de la nymphe-vache Io.
"Au contraire une substance qui vit, qui voit, qui a en elle-même un principe de mouvement, qui discerne ce qui lui convient et ce qui lui est étranger, a reçu, à n'en pas douter, une part, une émanation de cette Providence par qui, selon l'expression d'Héraclite, est gouverné le grand Tout." Isis avait pour attributs le ciste, la croix ansée, le globe, le palmier et le vautour, symbole du pouvoir des mères célestes.Tandis que la chrétienté, entée sur les mythes juifs et grecs, développe son essor patriarcal, l'alchimie, quant à elle, va, dans le secret de ses oratoires et laboratoires, recueillir et faire fermenter les valeurs que l'esprit nouveau réprime pour mieux asseoir son empire. Chaque cycle de civilisation, à sa naissance, agit ainsi comme un jeune roi impétueux qui, pressé de régner et d'imposer son style, néglige les palais et les temples de son enfance, voire les détruit purement et simplement. Les amours incestueuses d'Isis et d'Osiris seraient bien lointaines pour nous dans le temps si l'alchimie occidentale n'en avait conservé le souvenir vivant et opératoire. Elle fait des jumeaux divins des principes actifs dans la mutation de la "materiae prima" des passions en pierre philosophale, en élixir de sagesse, comme Jung l'a montré au cours de ses années de recherche, d'interprétation des textes alchimiques. Ceux-ci, depuis l'antiquité égyptiennej usqu'à l'Europe du XVIIème siècle, forment une véritable pré-psychologie et nous transmettent, aujourd'hui, les images des dynamismes à l'œuvre dans la psyché inconsciente occidentale au cours des trente derniers siècles. L'éros indique la tension vers l'autre, l'inceste l'attrait pour le même. L'éros incestueux est une belle trouvaille symbolique pour exprimer la tension vers la réunion de composantes différentes dans la même psyché, dans un même sujet, dont l'axe moi-soi se forge au rythme des différentes séparations et conjonctions. Dans leur quête vers l'un, soulignera Jung, les formes de civilisation à leurs débuts ont posé l'inceste comme sacré, ne devant être mis en acte que par des souverains, symboles vivants de la réalité de l'âme. Le pharaon épouse ainsi sa sœur, c'est-à-dire son anima, son double kantien et spirituel.
"Aussi la Divinité n'a-t-elle pas moins sensiblement imprimé sa ressemblance dans de telles natures que dans les ouvrages de bronze et de pierre. Il est vrai que ces derniers peuvent reproduire aussi le mélange des teintes et la combinaison des couleurs, mais ils sont, par nature, privés de sentiment et d'intelligence." Apulée, qui fut initié aux mystères de la déesse la décrit comme la mère de la création, l'ancêtre primitive des ombres.Témoins des valeurs oubliées, dans l'alchimie, en place du roi et de la reine, on rencontre souvent Osiris et Isis. Isis, mère première et finale, eau de sagesse sophianique, quintessence ou encore rusée déesse, qui arrache les secrets du dieu Ra, son père vieillissant, ou se refuse coquettement à l'ange Amaël, là aussi, pour lui soutirer le savoir qu'il détient. Après le furieux combat dans lequel Horus, principe solaire de l'ordre, coupe les testicules de Seth, la passion chaotique, qui l'a aveuglé, tous deux sont soignés par le dieu lunaire Thot. Isis délie Seth, Osiris ressuscite et, sur ce happy end, survient un "kaïros", "un moment juste", favorable à l'évolution de l'art sacré, c'est-à-dire de l'alchimie. Dans l'alchimie, les kaïros jouent un rôle extrêmement important. Ce texte date approximativement du Ier siècle après J.-C., mais treize siècles plus tard, un savant comme Paracelse, considère toujours que, pour progresser dans les secrets de la matière ou pour soigner quelqu'un, il faut que la constellation astrologique du moment soit en résonance avec le but recherché. Ainsi, Isis qui veut connaître de l'ange ce qui concerne la fabrication de l'argent et de l'or, les stades les plus précieux de la pierre sacrée, doit-elle attendre que les passions se soient apaisées, sous la forme d'Horus et Seth, et que le principe de conscience Osiris ait ressuscité pour marcher dans son œuvre. Son œuvre qui n'est autre que les transformations qu'elle opère sur son frère époux Osiris, dont Isis représente plutôt l'aspect stable, actif et solaire, c'est-à-dire supérieur.
"Car Isis est un mot grec, de même que Typhon; celui-ci est l’ennemi de la déesse. Dans l’orgueil que lui inspirent l’erreur et l’ignorance, il dissipe, il détruit la doctrine sacrée qu’Isis recueille et rassemble avec soin, qu’elle communique à ceux qui, par leur persévérance dans une vie sobre, tempérante, éloignée des plaisirs des sens, des voluptés et des passions, aspirent à la participation de la nature divine." Le culte de la déesse s'étendit jusqu'aux frontières du Rhin et fut institué en Grèce au IVème siècle avant J.C, à Rome au IIIème siècle avant notre ère. Dans l'analyse, les moments de séparation et de réunion psychique semblent souvent se produire en fonction d'un mystérieux "moment juste", où se déclenche soudain un mouvement, une progression ou un apaisement des conflits, un lâcher prise des résistances. L'analyste fatigué ou en régression dans son propre parcours constate souvent que, peu à peu, tous ses analysants se bloquent et regimbent d'une manière ou d'une autre. Lorsque le flux de la libido commence à dépasser l'obstacle, qu'Osiris ressuscite, il constate que le processus de croissance se réactive aussi chez ses analysants. Ou encore parfois, blessé, irrité ou bloqué par les circonstances de la vie, l'analyste entendra, à deux ou trois reprises dans sa journée, le message d'un rêve ou un commentaire de la part de l'un de ses consultants qui, bien entendu, ignore tout de ce qui l'occupe. Cette étincelle du dedans, venue par le dehors apparent, suffit alors souvent pour réanimer la flamme du sens et le sourire intérieur. Les vicissitudes du lien amoureux entre Isis et Osiris sont l'image d'alternance de systoles et diastoles, du mouvement de respiration, au sein du lien transférentiel, au rythme des "moments justes" et moins justes. On se déprime avant chaque nouvel élan psychique mais aussi avant chaque nouvelle réalisation créatrice, une période d'examen, par exemple, un article ou une promotion professionnelle, voire une nouvelle saison sentimentale. Osiris est en même temps son propre cercueil et la suffocation qu'il y endure.
"Tout en pratiquant et en observant les prescriptions des cérémonies sacrées, soyez convaincue que ce qui est le plus agréable aux Dieux c'est que l'on ait sur leur compte des idées vraies, et que nul sacrifice, nulle offrande ne saurait les charmer davantage. De cette manière vous éviterez un mal non moins détestable que l'athéisme, je veux dire la superstition." Ces représentations constituèrent à la fois la base de l'enseignement des sages de l'antiquité et celle des analystes de l'époque contemporaine. La conscience, déprimée dans la phase de décomposition, doit accepter de s'introvertir au maximum, jusqu'à toucher l'énergie brûlante des désirs ou des complexes refoulés, désirs trop infantiles, libido clivée du moi par les traumatismes de l'enfance, ou encore énergies encore enfouies d'un archétype. Ce n'est qu'après une longue pérégrination analytique à la rencontre des blessures et des souffrances du passé, de la sphère de feu contenue dans le sous-sol de la personnalité, que l'énergie vitale, l'eau de la vie, peut remonter réanimer la conscience. Osiris a suffoqué tout le plomb jusqu'à la prochaine phase de dépression créatrice. Comme le plomb dégage, en brûlant, des fumées fortement toxiques qui peuvent empoisonner l'utilisateur inexpérimenté, les alchimistes croyaient tout naturellement quele plomb renfermait un démon qui rend fou. Comme chacun le sait, lorsqu'on se sent déprimé, on se sent le cœur lourd comme du plomb, tout figé et suffoquant d'ennui devant le jour qui s'avance. Mais pour la psychanalyse, comme pour l'alchimie, ce n'est qu'en descendant jusque dans les enfers à la rencontre du tombeau d'Osiris, à condition de ne pas y rester prisonnier à son tour, que de nouvelles conditions peuvent émerger, tel un nouveau lien entre le moi et le soi. "La vie a mis sous sa main son eau et son vent, son herbe et tous ses troupeaux, tout ce qui vole et tout ce qui se pose."
"Dans les cérémonies qui se pratiquent aux funérailles d’Osiris, ils coupent du bois, dont ils font un coffre qui a la forme d’un croissant, parce que la lune a cette forme lorsqu’elle se rapproche du soleil et qu’elle disparaît à nos yeux. Les quatorze parties dans lesquelles Osiris est coupé, marquent, selon les auteurs de cette explication, le nombre des jours pendant lesquels la lune décroît depuis son plein jusqu’à la néoménie". Pour l'analyser et comprendre sa portée allégorique, il faut replacer le mythe dans le contexte. Il a été perpétué afin de justifier les alliances consanguines au temps de l'ancienne Égypte et des civilisations nubiennes. En effet, la plupart des pharaons épousaient leur demi-sœur ou des cousines. L'inceste légal s'avère ainsi exceptionnel jusque dans les familles pharaoniques. Il n'y a guère que la dernière dynastie, celle des Ptoléméens, qui se croit obligée de l'appliquer à la lettre, sans doute parce qu'elle a beaucoup à se faire pardonner. Osiris, dans l'alchimie, est bien sûr un analogue du Christ. Comme lui, il subit sa passion, est mis au tombeau, descend aux enfers et revient ressuscité. Mais là où la Passion du Christ s'effectue en fonction du Père, pour monter trôner à la droite du Père, la passion et la résurrection d'Osiris se fait tout entière au service des valeurs du féminin mutilées par l'église officielle. Car Isis, sœur lumineuse et secourable, est aussi le tombeau obscur dans lequel gît Osiris tout le temps de sa passion. La lumière du sens inclut les épreuves qui affligent l'âme et font douter du sens. Isis est tout autant la partie consciente que la partie encore inconsciente de la création. Accepter le temps de l'épreuve allume une lumière au sein de la nature elle-même qui, a besoin de l'œuvre de réflexion humaine pour se parachever, passer ainsi de l'excès du chaos à l'équilibre et à la mesure des contraires. Les grands créateurs sont souvent de grands orphelins. En eux, le jardin merveilleux, les fleurs d'or et les amours magiques du soleil et de la lune demeurent bien vivants. Mais recentrés dans le champ du symbole, dans le territoire de la psyché, ils éclairent et fécondent le monde du réel. Alors la terre, embrassée par le rêve, produit de beaux fruits de conscience.
Bibliographie et références:
- Camille Aubaude, "Le mythe d'Isis et d'Osiris"
- Françoise Dunand, "Isis, mère des dieux"
- Aude Gros de Beler, "La mythologie égyptienne"
- Plutarque, "Isis et Osiris"
- Dimitri Meeks, "Mythes et légendes"
- Florence Quentin, "Isis l'éternelle"
- Alain Verse, "Manuel de magie égyptienne"
- Nadine Guilhou, "Aux origines de l'Égypte"
- Claire Lalouette, "Textes sacrés égyptiens"
- Erik Hornung, "Les dieux de l'Égypte"
- Christian Jacq, "L'Égypte ancienne"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Fille de Cadmos et d'Harmonie, qui séduite par Athamas, roi de Béotie, Ino en grec ancien, Ἰνώ / Inố, de ἴς, ῑ̓νός / ís, ínós, "force", lui donna deux fils, Léarchos et Mélicerte. Mais Athamasavait eu de sa femme Néphélé, fantôme qu'il avait façonné à l'image d'Héra, deux fils, Phrixox et Leucon, et une fille, Hellé. La nymphe Ino obtint que Phrixos soit immolé à Zeus afin de mettre fin à une famine qui ravageait le pays. Héraklès survint à temps pour arrêter le sacrifice, un bélier d'or descendit de l'Olympe, et emporta Phrixos et Hellé vers la Colchide. Mais en traversant le détroit séparant l'Europe de l'Asie, la jeune fille, prise de vertige, tomba à la mer. Depuis lors, le détroit s'appelle l'Hellespont. Ino s'enfuit avec Mélicerte, pour tenter d'échapper à la vengeance d'Athamas et se jeta à la mer du haut des roches Scironiennes et se noya. Zeus la divinisa, ensouvenir de sa bonté envers Dionysos. Elle devint alors la déesse marine Leucothéa. Ino était l'une des filles de Cadmos, fondateur de Thèbes. Elle épousa le roi de Béotie Athamas. Celui-ci, de sa première femme, Néphélé, la Nuée qu'il avait répudiée, avait eu deux enfants, Phrixos et Hellé. Ino eut à son tour deux fils, Léarque et Mélicerte. Mais, jalouse des enfants de la première épouse, elle résolut de les faire disparaître. Ino persuada les paysannes de faire griller secrètement les grains de blé qui devaient servir de semence. Les semailles se révélèrent catastrophiques, Athamas fit consulter l'oracle de Delphes. Mais Ino suborna le messager, et celui-ci rapporta que la disette ne cesserait que si le roi sacrifiait les enfants de son premier lit. Athamas se disposait à exécuter la sentence lorsqu'un bélier ailé à la toison d'or, envoyé par Zeus chargea les deux jeunes gens sur son dos et les emporta dans les airs. Mais voici que la sœur d'Ino, Sémélé, que Zeus avait aimée, succomba, à l'instigation d'Héra, avant de mettre au monde le fils du dieu, Dionysos. Ino recueillit l'enfant, à la grande fureur d'Héra, qui frappa le couple royal de démence: Athamas égorgea son fils Léarque et Ino se précipita dans la mer, tenant contre elle Mélicerte. Les Néréides eurent pitié de la reine. Elles la prirent dans leur demeure et, sous le nom de Leucothée, la Blanche, Ino devint une divinité bienfaisante de la mer. Les Romains l'honorèrent sous le vocable de Mater Matuta et son temple fut édifié sur le Forum boarium. Ino est une déesse marginale dans la mythologie grecque. Elle intervient dans des cultes à Poséidon, vénérée par les marins grecs comme une mère protectrice. Son culte se poursuit plus tard chez les romains. Son rôle auprès d'Ulysse est un peu celui-ci. Elle lui apparaît sous la forme d'une mouette sortant de l'océan. Elle le rassure et lui conseille de quitter son radeau que Poséidon va détruire. Elle lui donne un voile à nouer autour de sa poitrine comme une bouée. Il devra le jeter à la mer une fois sur le rivage. Ino repart comme elle est venue et Ulysse suit exactement ses conseils afin d'arriver en Phéacie. Le mythe d'Ino ressemble à d'autres mythes de mortelles ou de nymphes déifiées pour leur piété. À leur mort, elles changent de noms. Ino est devenue Leucothée. Sa légende est admirable. Ino est la fille de Cadmos, roi de Thèbes, et d'Harmonie, la sœur de Sémélé et la nourrice de Dionysos, fils de Sémélé et de Zeus. Elle épouse le roi Athamas, qui a déjà deux enfants. Elle a deux fils avec Athamas et cherche à nuire au premier fils d'Athamas en brûlant toutes les semences de blé. Elle soudoie le serviteur chargé de consulter l'oracle de Delphes, à propos de ce désastre. Il faut sacrifier l'enfant pour lutter contre la famine. Juste avant le sacrifice, apparaît un bélier à toison d'or. Il enlève le jeune garçon et sa sœur et les amène en Colchide. Ino s'enfuit avec ses enfants pour échapper à la colère d'Athamas. La colère d'Héra aveugla Ino et Athamas qui tua l'un de ses fils en le prenant pour un cerf. Ino ébouillanta son fils Mélicerte et se jeta à la mer avec son cadavre pour échapper à Athamas. A la demande de Dionysos, Ino et son fils devinrent immortels sous les noms de Leucothée et de Palémon. Ino apparaît comme une pièce rapportée à la suite du rituel d'intronisation que constitue la boucle solaire effectuée par Ulysse. Elle fait charnière avec les Phéaciens. Elle apparaît comme l'antidote à la colère de Poséidon. Elle apparaît quand Poséidon apparaît, c'est à dire lorsque Ulysse s'est suffisamment éloigné d'Ogygie et du soleil.
"Comme il disait, le Messager aux rayons clairs se hâta d'obéir: il noua sous ses pieds ses divines sandales, qui, brodées de bel or, le portent sur les ondes et la terre sans bornes, vite comme le vent; il saisit la baguette dont tout à tour il charme le regard des humains ou les tire à son gré du plus profond sommeil et, sa baguette en main, l'alerte dieu aux rayons clairs prenait son vol, et, plongeant de l'azur, à travers la Périe, il tomba sur la mer, puis courut sur les flots, pareil au goéland qui chasse les poissons dans les terribles creux de la mer inféconde et va mouillant dans les embruns son lourd plumage". Elle marque avec Poséidon le retour d'Ulysse dans le panthéon traditionnel grec et, plus particulièrement, dans le panthéon des marins grecs. En effet, tous les temples où apparaît Ino-Leucothée sont côtiers et d'abord dédiés à Poséidon. Ils sont fréquentés par les marins et sont entièrement tournés vers la mer. S'il fallait un contre-poids à la colère de Poséidon, Ino est présente ainsi qu'Athéna. S'il fallait de la douceur et de la compassion, Athéna n'est pas bien placée pour en donner, seule Ino est capable de d'humanité. Comme l'apparition du cerf marquait l'entrée dans un panthéon différent du panthéon grec, archaïque, confectionné par Homère à partir de légendes étrangères, de religion crétoise ou hittite, de symboles glanés ici et là, l'apparition d'Ino-Leucothée, comme une mouette sortant de la mer, marque le retour d'Ulysse dans son univers. Quel meilleur accueil pour lui que cette déesse protectrice des marins ? Elle va l'aider contre Poséidon et lui permettre d'effectuer son retour. Pour un marin grec, Ino est la déesse à prier en cas de malheur. Elle est à sa place. Quelle curieuse construction que cette boucle solaire voulue par Homère. Les divinités semblent encore une fois attachées à leur territoire géographique selon la conception hittite. Ils n'ont rien d'universel. Incidemment, les rituels comme la morale en vigueur sont différents. Cette boucle est une incursion dans l'altérité, poussée au-delà d'une excursion lointaine puisqu'elle remonte aussi le temps vers des pratiques ignorées des grecs, probablement faites de légendes et de racontars de marin. Enfin, il y a le voile donné à Ulysse.Ce voile remplace les vêtements merveilleux donnés par Calypso. Ils appartiennent à un autre monde et gardaient Ulysse enveloppé dans une chrysalide insupportable. Les conserver aurait provoquer sa noyade. Les quitter lui donne une chance de renaître à son monde. C'est effectivement l'impression ressentie quand il atteindra la terre et jettera le voile à la mer: celle d'une renaissance précédée d'un séjour dans un liquide amniotique protégé par le voile comme un placenta reliant Ulysse à Ino-Leucothée. Telle est la légende admirable de la déesse Ino devenue Leucothée. Les femmes antiques que nous appelons "héroïnes" aujourd’hui n’étaient pas nécessairement qualifiées de la même façon par les Anciens. Le terme désigne en français une femme remarquable par son courage exceptionnel, mais aussi le personnage principal féminin dans une action réelle ou fictive. Étudier la figure de l’héroïne dans l’Antiquité place la question de la définition au centre des investigations. Andromaque est une "héroïne" dans le sens moderne du terme. Est-elle qualifiée comme "héroïne" dans la littérature et les inscriptions ? Fait-elle l’objet d’un culte ? Pour le savoir, il faut analyser la façon dont elle est nommée et sa caractérisation dans les mythes où elle intervient. Seules ces étapes permettraient de conclure. Ino secourt Ulysse, au moment où il quitte l'île de Calypso, alors que Poséidon se déchaîne sur le héros, elle lui donne un voile qui le protège de la mort et lui permet de rejoindre le rivage. "La prudence, jointe à la valeur, triomphe toujours des plus grands obstacles".
"Nous avons, mes amis, connu bien d'autres risques ! peut-il nous advenir quelque danger plus grand qu'au jour où le Cyclope, au fond de sa caverne, nous tenait enfermés sous sa prise invincible ? Pourtant, même de là, n'est ce pas ma valeur, mes conseils, mon esprit qui nous ont délivrés ? La reine descendit. Quel trouble dans son cœur ! Elle se demandait si, de loin, elle allait interroger l'époux ou s'approcher de lui et, lui prenant la tête et les mains, les baiser". Dans les sources écrites, le féminin de "hêrôs" apparaît tardivement, au début de l’époque classique. Est-ce à dire que les Grecs ne connaissaient pas d’héroïnes avant le Vème siècle ? Certes non, et plus particulièrement chez Homère. Homère est le premier à évoquer des "hêrôes". Le lien entre les cultes héroïques, leur développement et la poésie épique homérique, a fait l’objet de discussions serrées. Jusqu’ici les archéologues et historiens ont cherché dans les textes d’Homère des preuves de l’existence des cultes héroïques, afin d’évaluer le rôle de ces textes dans le développement des cultes. Leur essor correspond en effet à l’époque où la tradition épique s’est fixée. Il s’agissait de déterminer si Homère connaissait ces pratiques ou si la diffusion de l’épopée avait contribué activement au développement des cultes héroïques. L’historien peut être surpris du relatif silence d’Homère sur ces pratiques qui connurent au VIIIème siècle un développement exceptionnel. Mais ce phénomène est lié à la nature même de l’épopée. La poésie épique constitue une forme de "mnêma". Elle contribue à cultiver le souvenir du héros par les improvisations et récitations. En mettant en scène les héros du passé, elle exclut toute allusion directe aux cultes héroïques, car elle fait un choix parmi les meilleurs des héros et les fait vivre. La place des femmes dans les pratiques cultuelles héroïques de la période géométrique n’a pas fait l’objet d’une analyse d’ensemble, et ce probablement pour plusieurs raisons. La première, et peut-être la principale explication tient au caractère proprement anonyme d’un certain nombre de ces cultes. Comment distinguer une héroïne d’un héros quand l’identité des bénéficiaires des cultes est impossible à préciser ? Cette identité genrée avait-elle une quelconque importance ? L’anonymat de certains cultes de héros se maintient à l’époque classique comme en témoignent les calendriers attiques, mais désormais le héros est distingué de l’héroïne. Il est aussi possible que "hêrôs" ait suffi à définir un personnage de héros, sans distinction de genre. On sait notamment qu’en grec "déesse" se dit "theos" précédée de l’article féminin ou "thea". Comment y démêler la place des femmes et peser l’importance en termes de genre ? Enfin, dans bien des cas et tout particulièrement pour les sépultures mycéniennes auxquelles un culte est rendu à l’âge du Fer, il est bien souvent impossible de déterminer le sexe du ou des occupants. Mais les Anciens le pouvaient-ils eux-mêmes ? La distinction de genre dans les pratiques funéraires est rare ou difficile à établir. Les fouilles archéologiques ne permettent pas toujours de préciser la part qu’occupent les femmes dans les tombes auxquelles un culte était rendu et l’archéologie du genre n’en est qu’à ses débuts. La particularité de certains de ces cultes héroïques repose cependant sur la primauté de la figure féminine, déesse locale avant de devenir, dans un second temps, héroïne: pour Hélène, cette distinction est rendue visible par l’existence de deux lieux de culte près de Sparte. La déesse est honorée à Therapnè, et la femme du héros Ménélas à Platanistas. La déesse précède le héros dans les cultes et l’héroïne n’apparaît que dans un second temps. "Dis-moi une partie de ces choses, Déesse, fille de Zeus. Ino est silencieuse".
"De même qu’un lion facilement met en pièces les jeunes faons d’une biche rapide, lorsqu’il les a saisis avec ses fortes dents après avoir pénétré dans leur gite, et leur enlève leur délicate vie. La biche alors, si proche qu’elle soit, ne peut les secourir, car une frayeur terrible l’envahit, et elle s’élance éperdument à travers les fourrés des forêts et des bois, halète et ruisselle, pressée par l’élan du fauve redoutable". Dans l’Iliade et l’Odyssée trois objets d’analyse sont à notre disposition. Il y a l’épithète "aristos", associé à "hêrôs", qui sert à caractériser le héros homérique et plus généralement à distinguer des guerriers. Si "hêrôs" n’est jamais employé pour une femme, certaines sont dites "les meilleures". Dans le registre de l’héroïsme homérique s’établit donc une équivalence marquée entre les exploits masculins et les qualités physiques féminines. L’association de l’épithète et de la formulation "dia gynaikôn" va dans le même sens. "Aristê" qualifie toujours une ou plusieurs jeunes filles dans un contexte de mariage. Ces femmes dites les plus belles peuvent être considérées comme des héros au féminin, plutôt que proprement des héroïnes. Comme elles ne sont pas désignées par un terme générique, l’appellation "héros au féminin" est plus neutre et permet de souligner qu’une catégorie propre n’est pas encore en place, même si ces femmes remarquables sont qualifiées comme des héros. Laodice, Cassandre ou Alceste sont filles de héros et de roi et leur perfection physique leur permet d’acquérir un statut social spécifique qui confirme et renforce le prestige de leur origine (ce dont témoigne le mariage mis en valeur). Péribée est dans une situation légèrement différente: elle est fille de héros mais fut surtout la maîtresse de Poséidon. Son fils Nausithoos est un héros au sens de demi-dieu. Autre élément d’analyse, femmes et filles d’"aristoi" sont considérées comme une catégorie particulière de femmes exemplaires et elles sont énumérées comme telles dans la "nekuya". Au cours de cet épisode, Ulysse entre en contact avec l’au-delà et rencontre un certain nombre de personnages défunts, dont des femmes, dans le passage qu’on appelle traditionnellement et de manière abusive le catalogue des héroïnes. Elles représentent un second aspect de l’héroïsme au féminin chez Homère. En effet, elles sont mortes et sont singularisées par leur appartenance à la lignée des héros. Le passage homérique est encadré par deux formules qui précisent le statut des femmes évoquées: au vers 227, "les femmes et filles des meilleurs", et au vers 329, "les femmes et filles de héros". L’Odyssée propose donc ce qui a été interprété comme une première liste d’héroïnes présentées d’emblée selon les critères familiaux. L’épisode occupe une place réelle dans l’économie de l’action et du chant XI. En XI, 328, en clôture, Ulysse explique: "Je ne pourrai toutes les raconter ni les nommer". Sans prétention à l’exhaustivité, il présente les femmes et filles qu’il a le plus facilement identifiées et auxquelles il parle. La rencontre avec les morts est motivée par les prédictions de Tirésias qui révèlent à Ulysse la conduite à tenir et une partie de l’avenir (de façon tout à fait illusoire, puisque les compagnons d’Ulysse mangeront les troupeaux du soleil malgré l’interdiction du devin). Les personnages rencontrés au cours de l’épisode sont des morts en relation avec Ulysse. Elpénor est un compagnon mort par accident et sans sépulture. Les quatorze femmes nommées dans la suite jouent un rôle dans l’équilibre de la "nekuya". Leur apparition se place entre le dialogue avec Anticlée, femme d’Autolycos et mère d’Ulysse.
"Il touchait au cadavre quand le brillant Hector le frappa d'une pierre à la tête. Toute la tête se fendit en deux sous le casque pesant. Face en avant, sur le cadavre, il tomba, et la mort briseuse d'âmes se répandit autour de lui. La perte de son ami fut à Patrocle une rude douleur. Ce fut lui qui vint ici jadis chercher les chevaux de Laomédon et, avec six nefs seulement et un petit nombre d’hommes, sut ravager la ville d’Ilion et vider d’hommes ses rues. Mais toi, ton cœur est lâche et ton monde périt. J’imagine que tu ne seras pas venu de Lycie pour être d’un secours quelconque aux Troyens, si fort que tu sois, et qu’au contraire tu vas, dompté par moi, passer les portes d’Hadès". L’épisode donne une sorte de concentré de l’image de la femme dans l’épopée. Dans cette brève énumération, la structure repose sur un jeu d’opposition et de complémentarité: la jeunesse/la vieillesse, les hommes/les femmes, les jeunes mariés et les jeunes vierges, les jeunes vierges et les guerriers tombés au combat. Deux hypothèses permettent d’expliquer la présence des femmes : dans un premier temps, elles nourrissent la parole d’Ulysse. Quand Ulysse accepte d’évoquer les héros, il s’appuie sur le rôle des femmes dans le destin de ses compagnons de la guerre de Troie: "C’est en plein retour que, par la volonté d’une femme maudite, ils allaient succomber" (Od. xi, 384) dit-il à Alkinoos, puis il enchaîne en reprenant son récit là où il l’avait laissé: "Donc les femmes s’étaient dispersées çà et là" (385). Les femmes constituent un élément de cohérence narrative supplémentaire. Elles rendent possible l’étape suivante que constitue la rencontre avec les héros troyens, puis ceux du passé. Le récit de la vie de certaines femmes, quand il est développé, permet aussi d’amorcer la suite du passage et la rencontre avec certains héros. Il y a aussi les femmes remarquables des épopées car elles jouent un rôle dans le "drama", mais ne sont pas à proprement parler singularisées comme héros au féminin. S’agit-il d’une troisième catégorie d’héroïnes homériques ? D’une certaine manière, des paires peuvent se retrouver qui les associent à un héros et c’est en ce sens qu’elles peuvent rejoindre "les femmes et filles de héros". Si Achille est bien le meilleur des Achéens, Hélène est, de part la tradition, la plus belle des femmes. Comme les héros, les femmes des épopées n’ont reçu des cultes que de façon très marginale et dans un contexte davantage lié aux cultes locaux qu’à une influence directe des épopées. Ino était une princesse de Thèbes et l'épouse du roi Athamas de Béotie dans la mythologie grecque. Elle aida à élever Dionysos, le dieu du vin, mais le mythe le plus célèbre qui lui est associé est sa descente dans la folie et le destin tragique de sa famille. Après avoir perdu la raison et sauté d'une falaise avec son fils Melicerte, Ino et son fils furent sauvés par sa grand-mère Aphrodite, et le dieu de la mer, Poséidon, qui les transforma en la déesse de la mer Leucothée et le dieu de la mer Palémon. Dans l'Odyssée d'Homère, (vers 750 av. J.-C.), Leucothée sauva le héros grec Ulysse après que Poséidon eut déclenché une violente tempête. Selon Apollodore (vers 180 av. J.-C.), le dieu Hermès amena un nouveau-né, Dionysos, à Ino et Athamas pour qu'ils s'occupent de lui. Hermès les persuada de l'élever en tant que femme. Héra, furieuse qu'Ino s'occupe de Dionysos, envoya Tisiphone, l'une des Furies, pour faire sombrer Ino et Athamas dans la folie. Une fois Ino et Athamas rendus fous, Zeus emmena Dionysos chez les nymphes nysiennes. D'autres versions du mythe affirment que ce furent les nymphes nysiennes qui élevèrent Dionysos dans un premier temps avant de le laisser aux bons soins d'Ino et Athamas. Lorsque parut la fille du matin, l'aube aux doigts roses.
"Ce fut lui qui vint ici jadis chercher les chevaux de Laomédon et, avec six nefs seulement et un petit nombre d’hommes, sut ravager la ville d’Ilion et vider d’hommes ses rues. Mais toi, ton cœur est lâche et ton monde périt. J’imagine que tu ne seras pas venu de Lycie pour être d’un secours quelconque aux Troyens, si fort que tu sois, et qu’au contraire tu vas, dompté par moi, passer les portes d’Hadès". Une autre tradition veut que Sémélé et le bébé Dionysos aient été placés dans un coffre par son père Cadmos et aient été envoyés en mer. Le coffre s'échoua à Prasiae (Brysées), où l'on découvrit que Sémélé était morte. Ino passa devant le coffre au cours de ses voyages, trouva son neveu vivant et en bonne santé, et le prit en charge pour l'élever dans une grotte voisine. Penthée était le fils d'Agavé et le neveu d'Ino, qui connut une fin horrible aux mains de sa propre mère et de ses tantes Ino et Autonoé, qui l'assassinèrent dans une frénésie dionysiaque après que Penthée eut refusé d'adorer Dionysos. "Aie pitié de moi, mère; oui, c'est moi qui suis coupable, mais ne tue pas ton fils." Elle, l'écume à la bouche et roulant des yeux hagards, n'a pas les sentiments qu'elle doit. Elle est possédée du dieu, elle n'écoute pas son enfant. Elle prend son bras gauche dans ses mains et, un pied sur le flanc de l'infortuné, elle le lui arrache de l'épaule, non par sa propre force, mais le dieu lui donnait l'aide de sa toute-puissance. Inô, de l'autre côté, fait de même, lui déchire les chairs. Autonoé et toute la foule des Bacchantes s'acharnent sur lui. (Euripide, "Les Bacchantes"). L'histoire de la descente d'Ino et d'Athamas dans la folie diffère selon l'auteur et la source. Selon Ovide (43 av. J.-C. à 17 ap. J.-C.), dans ses "Métamorphoses", Tisiphone, l'une des Furies, aurait, sur ordre d'Héra, jeté deux serpents et une potion venimeuse sur Ino et Athamas, ce qui les aurait rendus fous. Ino se jeta du haut d'une falaise dans la mer avec son fils Melicerte dans les bras, tandis qu'Athamas frappa leur autre fils, Léarque, contre un mur jusqu'à ce qu'il meure. Aphrodite, la grand-mère d'Ino, demanda à Poséidon de sauver sa petite-fille et de transformer Ino et son fils en créatures marines. Apollodore donne plus de détails dans sa version du mythe. Il écrit qu'avant son mariage avec Ino, le roi Athamas avait eu deux enfants avec la déesse des nuages Néphélé. Ino détestait ses beaux-enfants et conçut un plan pour s'en débarrasser. Elle s'arrangea pour que les récoltes soient mauvaises, obligeant Athamas à consulter l'oracle de Delphes. Ino intercepta son messager et le soudoya pour qu'il dise que le seul moyen d'assurer la reprise des récoltes était de sacrifier le fils d'Athamas, Phrixos. Athamas se prépara à sacrifier son fils, mais Néphélé descendit en piqué et les sauva, lui et sa sœur Hellé. Apollodore écrit également qu'après avoir été rendue folle par Héra, Ino jeta Melicerte dans un chaudron bouillant avant de sauter dans la mer avec lui. Tandis qu'Athamas, en proie au délire, chassait Léarque, croyant qu'il s'agissait d'un cerf. Selon une autre version, le roi Athamas fut exilé de Béotie et fonda une communauté en Thessalie. Il épousa la princesse thessalienne Thémisto, et ensemble ils eurent Érythrios, Leucon, Schénéus et Ptoos. Thémisto voulait se débarrasser des enfants d'Athamas et d'Ino, mais elle finit par tuer accidentellement ses propres enfants. Athamas devint fou et tua le fils d'Ino et le sien, Léarque, ce qui poussa Ino à se jeter dans la mer. Après qu'Ino soit devenue folle et ait sauté d'une falaise avec son plus jeune fils Melicerte dans les bras, Aphrodite eut pitié de sa petite-fille et supplia alors Poséidon de les sauver.
"La divine Calypso m'a retenu près d'elle, dans ces grottes profondes, pour que je devienne son époux. L'artificiel Circé ma elle aussi retenu dans son palais afin que je devienne son époux. Mais jamais, au fond de moi, mon coeur il n'y a consenti. Car il n'est rien de plus doux pour un homme que sa patrie et sa famille, quand même quand il habite une riche demeure située loin de chez lui, en terre étrangère". Poséidon transforma Ino en déesse de la mer, connue sous le nom de Leucothée ("la déesse blanche"), et Melicerte en dieu de la mer, connu sous le nom de Palémon. Les fidèles d'Ino avaient suivi ses traces de pas jusqu'au bord de la falaise. Sachant qu'elle était probablement morte, ils crièrent leur chagrin pour la funeste maison de Cadmos. Ils maudirent également Héra pour sa cruauté et plusieurs d'entre eux menacèrent de suivre Ino dans la mer. La réponse d'Héra fut de transformer ce groupe de pleureuses en mouettes qui volent encore aujourd'hui au-dessus de la mer Ionienne. Le mythe le plus célèbre associé à Leucothée est son sauvetage du héros grec Ulysse. Poséidon avait déclenché une énorme tempête qui s'était abattue sur Ulysse, accroché au radeau qu'il avait fabriqué. Leucothée émergea des vagues et ordonna à Ulysse d'abandonner son radeau et de nager. Mais Ulysse est aperçu par la fille de Cadmus, la belle Ino, qui, mortelle autrefois, parla le langage des hommes, et qui maintenant, sous le nom de Leucothée, partage sous les flots les honneurs dus aux dieux. Cette déesse prend pitié du héros errant sur la mer et souffrant mille douleurs, semblable à un oiseau plongeur, elle s'élance du gouffre des eaux, elle se place sur le radeau d'Ulysse et lui adresse ces paroles: " Malheureux ! pourquoi Neptune est-il si violemment irrité contre toi ? Pourquoi te prépare-t-il des maux si grands et si terribles ? Non, malgré son désir, il ne te perdra pas ! Fais ce que je vais te dire. Quitte tes habits, abandonne aux vents ton radeau, et, gagne, en nageant avec force, le pays des Phéaciens où le destin veut que tu sois sauvé. Puis entoure ta poitrine de ce voile sacré, et désormais tu n'auras à craindre ni les souffrances, ni la mort. Lorsque tes mains auront touché la plage, détache ce voile, et jette-le loin des rives, dans la mer ténébreuse, en détournant le visage"(Homère, Odyssée). Leucothée tendit à Ulysse son écharpe et lui dit qu'elle était immortelle, et l'avertit de la rejeter à la mer une fois qu'il aurait atteint la terre ferme. Il nagea avec acharnement et finit par atteindre la terre des Phéaciens avec l'aide d'Athéna. Ino et Leucothée faisaient l'objet d'un grand culte dans toute la Grèce. Dans sa "Description de la Grèce", Pausanias (115 à v. 180 de notre ère) écrit qu'en Attique, sur la route du Prytanée (lieu de réunion du gouvernement), un monticule était dédié à Ino, sur lequel poussaient des oliviers. Il affirme que les habitants de Mégare étaient les seuls en Grèce à croire qu'Ino avait échoué sur leurs côtes et qu'ils furent les premiers à l'appeler Leucothée et à lui offrir des sacrifices. Les habitants de l'Attique croyaient également que la Roche molourienne était sacrée pour Leucothée et son fils Palémon. À Corinthe, une statue de Leucothée se trouve dans le temple de Palémon, ainsi qu'une statue de Poséidon. Sur la route de Léchaion à Corinthe se trouvaient des sculptures d'Hermès, de Leucothée, de Poséidon et de Palémon sur un dauphin. En Laconie, un petit lac était appelé l'Eau d'Ino par les habitants, qui y jetaient des pains d'orge lors de la fête d'Ino. Un hymne orphique est également consacré à Leucothée, où elle est encore considérée comme une déesse vénérée et comme la plus grande sauveuse des mortels.
Bibliographie et références:
- Apollodore, "Bibliothèque"
- Apollodore, "Épitome"
- Eschyle, "L'Orestie"
- Eschyle, "Les Suppliantes"
- Euripide, "Danaïdes"
- Hésiode, "Théogonie"
- Hésiode, "Travaux"
- Homère, "Odyssée"
- Nonnos de Panopolis, "Dionysiaques"
- Ovide, "Héroïdes"
- Pausanias, "Description de la Grèce"
- Pindare, "Odes"
- Pindare, "Pythiques"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Chante, déesse, la colère d'Achille, le fils de Pélée : détestable colère, qui aux Achéens valut des souffrances sans nombre et jeta en pâture à Hadès tant d'âmes fières de héros, tandis que de ces héros mêmes elle faisait la proie des chiens et de tous les oiseaux du ciel, pour l'achèvement du dessein de Zeus. Pars du jour où une querelle tout d'abord divisa le fils d'Atrée, protecteur de son peuple, et le divin Achille. C'est Zeus qui m'envoie jusqu'ici. Il dit que tu retiens contre son gré le plus malheureux des héros qui combattirent sous les murailles de troie, Aujourd'hui il t'ordonne de le renvoyer, car son destin n'est pas de mourir sur cette île loin des siens". Fille de la Nuit et de l'Erèbe selon Hésiode, d'Océanos ou de Zeus selon d'autres auteurs, Némésis,en grec ancien, Νέμεσις / "Némesis", fut à l'origine de la déesse de la vengance divine. Mais à partir du VIème siècle avant J.C, on la considéra comme la gardienne de l'ordre universel, responsable de la morale, l'instrument de la justice assurant une juste distribution des faveurs divines. En effet, les dieux étaient jaloux de la prospérité excessive ou du bonheur insolent des hommes qui tentaient de rivaliser avec eux. Ces heureux mortels devaient, pour se faire pardonner, leur offrir des sacrifices ou soulager la misère de leurs concitoyens. Némésis intervenait lorsque ces conditions n'étaient pas remplies etl es ramenaient à la raison et à l'humilité. Némésis fut désiré par Zeus et, pour lui échapper, se métamorphosa plusieurs fois: en castor, en poisson, puis en oie, mais à chaque fois, il changea de forme et s'unit à elle. Leur union produisit un œuf qui fut confié à Léda et d'où naquirent Hélène et les Dioscures Castor et Pollux. Elle fut populaire en Asie Mineure et en Grèce, et le concept philosophique de Némésis fut vénéré à Rhadamonte où, avant la bataille de Marathon, le commandant des Perses souhaitait édifier un trophée en marbre blanc célébrant sa victoire en Attique, mais dut se retirer ayant subi une défaite navale à Salamine. On utilisa le marbre blanc pour sculpter une statue de Némésis qui personnifia ainsi la vengeance divine et non plus, le plus juste décret du drame de la mort figuré par ses transformations saisonnières. Elle était représentée avec une couronne décorée de cerfs, tenant dans une main une branche de pommier et dans l'autre, une roue. Cette roue était à l'origine de l'année solaire, comme dans la structure du nom de sa réplique latine, Fortuna, celle faisant tourner l'année. De sa ceinture pendait un fouet, autrefois employé dans les flagellations destinées à féconder les arbres et à fertiliser les champs de blé. Parfois, elle tenait la main droite sur la bouche, conseillant aux hommes la discrétion et la modération. Elle était honorée dans un sanctuaire archaïque de Rhamnonte en Attique, où elle était une fille d'Océan. Elle y est alors appelée "Rhamnousia", la déesse de Rhamnonte. Pausanias remarqua sa statue iconique avec une couronne de cerfs et des petites Nikê, fabriquée par Phidias après la bataille de Marathon (490 av. J.-C.) à partir d'un bloc de marbre de Paros que les Perses présomptueux avaient apporté avec eux, pour en faire une stèle commémorative après leur victoire qu'ils considéraient comme acquise. Un rituel appelé Nemesia, identifié par certains avec le Genesia, se tenait à Athènes: Il s'agissait d'un office pour les morts, afin de tenterde leur éviter la "némésis" des morts, censée posséder la puissance de punir la vie si son culte avait été négligé. Selon la mythologie grecque antique, Nemesis est la déesse de la vengeance et du châtiment. Si une personne a commis une mauvaise action, elle veillera à ce que le châtiment lui soit imputé. La mère de Nemesis était la déesse de la nuit de Nykta, elle l'a mise au monde en punition à Kronos. D'autres divinités apparurent avec Nemesis: Eris, la déesse de la discorde; Thanatos, le dieu de la mort; Apata, la déesse de la tromperie et enfin Hypnos, le dieu des rêves sombres.Souvent, à côté du nom de cette divinité, le nom Adrastea est mentionné, ce qui se traduit par inévitable. Cela est apparunon par hasard, mais dû au fait que le destin de chacun est inévitable, nous sommes tous, tôt ou tard, redevables de nos actes. La déesse Nemesis est appelée à suivre l'ordre du monde, le cours des événements, afin que personne ne tente de changer son destin, qui est prévu par les forces supérieures. Le nom de la divinité est associé au mot "nemo", qui se traduit par "justement indigné". Ses représentations sont multiples.
"Et le patient et divin Odysseus, joyeux de voir ce lit, se coucha au milieu, en se couvrant de l'abondance des feuilles. De même qu'un berger, à l'extrémité d'une terre où il n'a aucun voisin, recouvre ses tisons de cendre noire et conserve ainsi le germe du feu, afin de ne point aller le chercher ailleurs. De même Odysseus était caché sous les feuilles, et Athènè répandit le sommeil sur ses yeux et ferma ses paupières, pour qu'il se reposât promptement de ses rudes travaux. Non tu n'es pas mon père Ulysse !Un dieu cherche à me tromper pour augmenter mon chagrin". Elle était peinte sur des mosaïques, des amphores anciennes et d'autres objets. Dans ses mains, il y avait toujours des écailles et d'autres symboles qui personnifiaient l'équilibre et la juste colère: fouet, épée et bride. Derrière elle se trouvaient des ailes, un char était nécessairement présent, qui était attelé par des griffons féroces. Elle était souvent représentée avec avec son bras plié au coude, qui symbolisait l'unité temporaire en tant que mesure des choses. À Ramna, petit village situé sur les rives de l’Attique près du marathon, il y avait un grand temple dédié à Nemesis. Chaque année, il y avait des compétitions d'athlètes, des représentations théâtrales et des fêtes. Dans le temple, il y avait une statuede la déesse, qui a été sculptée, selon la légende, par Phidias. La déesse Némésis était représentée avec une branche de pomme dans une main et un verre de vin dans l'autre. Les Romains lui ont érigé une staue sur le Capitole. Elle était la patronne des gladiateurs romains. Dans la chambre de chaque gladiateur gréco-romain, il y avait nécessairement l'image de la déesse et de sa silhouette. Les astronomes ont donné son nom à une étoile sombre, non encore localisée, qui serait responsable de l'apparition des comètes dans le système solaire. Cette Némésis accompagnerait le soleil, orbitant à deux ou trois années-lumière de distance autour de lui et, tous les trente millions d'années, son orbe elliptique se rapprocherait d'un énorme nuage qui circule depuis quatre milliards et demi d'années, entraînant des centaines de milliers de débris rocheux glacés datant des premiers âges du système solaire. Ceux-ci, déstabilisés par sa proximité, seraient projetés sous forme de comètes. Cette théorie, émise dans les années quatre-vingt, par Richard A. Muller, demeure, à ce jour, toujours une hypothèse. Le mot Némésis signifie la fatalité. Dans la langue française, il devient synonyme de colère et de vengeance divine. Un, ou une némésis s’emploie de plus en plus dans le langage courant comme la désignation de son pire ennemi. D’ailleurs, dans le jeu vidéo de survival-horror Resident Evil 3, le Nemesis est un monstre destiné à éliminer les S.T.A.R.S., unité spéciale de police, dont fait partie Jill Valentine, l’héroïne. Seul l’aspect vengeur de Némésis semble perdurer à notre époque. Fille de la déesse de la nuit, Nyx, elle est ainsi parfois assimilée, à la fois, à la vengeance et à l'équilibre. La Némésis est aussi interprétée comme étant une messagère de mort envoyée par les dieux comme punition. Parfois confondue avec les Erinyes, elle a acquis lentement et progressivement une généalogie, et une légende propres. En effet, contrairement aux Erinyes, Némésis se différencie par les vengeances qu'elle exerce qui ne sont point aveugles, elle veille simplement à ce que les orgueilleux mortels ne tentent pas de s'égaler aux dieux. Elle abaisse ceux qui ont reçu trop de dons et s'en flattent, et conseille par conséquent la modération et la discrétion.Le nom némésis dérive du verbe grec "némein", signifiant "répartir équitablement, distribuer ce qui est dû", que l'on peut rapprocher de moïra qui signifie à la fois destin et partage. La mythologie romaine en reprend un aspect sous la forme d'Invidia, soit "l'indignation devant un avantage injuste".Némésis fut vénérée peu à peu dans toute la Grèce, mais le temple le plus célèbre dédié à cette déesse était celui de Rhammonte, en Attique. On l'adorait également à Smyrne, à Patres, à Cyzique, et quinze autels, dit-on, lui étaient dédiées sur les bords du lac Moeris.
"Les Nymphes sont des divinités de la nature: ce sont de belles jeunes filles qui vivent dans les eaux, les forêts et les montagnes. Ainsi les Grecs distinguaient-ils les dryades (nymphes des arbres), les naïades (nymphes des sources et des cours d'eau), les néréides (nymphes de la mer) et les oréades (nymphes des montagnes et des grottes). Ces divinités sont généralement bienfaisantes, protectrices de la jeunesse, surtout des jeunes filles et des fiancées. Elles peuvent être les suivantes d'une grande divinité comme Artémis, la déesse de la chasse, ou d'une nymphe d'un rang plus élevé, comme Calypso. Elles habitent dans des grottes où elles passent leur vie à filer et chanter". À noter que les surnoms les plus ordinaires de Némésis sont Adrastée, tiré soit du sanctuaire élevé par Adraste, soit du mot grec, qui la désigne comme la déesse à laquelle on ne saurait échapper et Rhamnusie qui lui fut donné à cause du temple qu'elle avait à Rhamnus ou Rhamnonte, village de l'Attique. La caverne joue un rôle symbolique essentiel dans les vieilles croyances grecques qui sont enracinées dans les forces élémentaires de la terre. Ces puissances de sang sont à la fois sources de fécondité et de mort, à l’image des Érinyes, ces furies nées des éclaboussures sanglantes d’Ouranos qui viennent féconder Gaïa ("Théogonie", v. 185). Mères des vivants et des morts, les divinités chthoniennes relèvent originellement de la sphère féminine, et leur domaine obscur qu’Hésiode évoque avec la venue de Gaïa eurysternos, "au large sein", émergeant par ses seules forces du Chaos primordial, ne sera jamais oublié par le monde lumineux des dieux olympiens. Les pratiques des cultes chthoniens et olympiens en Grèce faisaient un contraste parfait en opposant l’orientation céleste des sacrifices des seconds à l’orientation terrestre des premiers. On tuait une victime de couleur blanche en l’honneur des Olympiens, la gorge tournée vers le ciel, sur un autel surélevé ou bromos. Pour les Chthoniens, au contraire, on sacrifiait une victime de couleur noire, souvent une brebis ou un bélier, la gorge baissée vers la terre, sur un autel bas, l’âtre, eschara, ou dans une fosse profonde, le bothros. L’illustration la plus frappante de ce rite se trouve au chant X de l’Odyssée, lorsque Circé ordonne à Ulysse de prendre le chemin de la maison d’Hadès. Déesse de la Vengeance et du châtiment céleste, Némésis personnifiait la loi morale qui réprouve tout excès ("hybris", la démesure en grec) et la jalousie divine qui frappe la prospérité trop éclatante des mortels qui osent se comparer aux dieux. Parmi les auteurs les plus célèbres de l'antiquité comme Hésiode, elle est présentée comme la fille de Nyx (la Nuit) seule, ou plus rarement de la Nuit et de l'Érèbe, mais d'innombrables auteurs tels que Pausanias, Nonnos de Panopolis et Tzétzès la présentent comme née d'Océan sans que le nom de sa mère ne soit mentionné. Dans les textes orphiques, elle est généralement présentée sous le nom d'Adrastée et est donnée pour la fille née sans père de la nécessité. Des traditions isolées la nomment néanmoins "fille de Zeus" sans mentionner le nom de sa mère, d'autres la prétendent née de Dikê, la justice personnifiée. Hésiode l'associe étroitement à la déesse Aidos qui symbolise à la fois la pudeur et le respect et prétend que lorsque la race de fer aura remplacé celle des héros. Aidos et Némésis abandonneront définitivement l'humanité à son triste sort pour remonter dans l'Olympe. Elle représente la justice distributive et le rythme du destin. Par exemple, elle châtie ceux qui vivent un excès de bonheur chez les mortels, ou l'orgueil excessif chez les rois. Une tradition isolée prétend qu'elle engendra les Telchines de son union avec le Tartare. Elle représente un des rares exemples de personnification d'un concept abstrait. Chez Homère, Némésis n'est utilisé que comme personnification d'une chose abstraite. Dans la Théogonie, Hésiode évoque "Némésis, fléau des hommes mortels".
" Et voici qu'Athéna, déployant du plafond son égide qui tue, terrasse leurs courages et à travers la grand'salle, ils fuient épouvantés: tel, un troupeau de bœufs qu'au retour du printemps, lorsque les jours allongent, tourmente un taon agile. Mais Ulysse et les siens, on eût dit des vautours qui, du haut des montagnes, fondent, le bec en croc et les griffes crochues, sur les petits oiseaux qui tombent dans la plaine en fuyant les nuages. Les vautours les massacrent". La déesse est l'exécutrice de la justice, la justice de Zeus, retransmise par Hermès selon l'organisation olympienne du monde. En tant que principe opposé à la bonne fortune, elle a pu être associée à Tyché. Le mot Némésis, à l'origine, signifiait "qui dispense la fortune, ni bonne ni mauvaise, simplement dans la proportion due à chacun selon ses mérites". Puis, le ressentiment provoqué par n'importe quelle perturbation de cette proportion. Dans les tragédies grecques, Némésis apparaît principalement comme vengeresse des crimes et celle qui punit l'hybris, elle est alors apparentée à Até et aux Érinyes. D'après une légende rapportée par Callimaque, Némésis fut pourchassée par Zeus, qui en était amoureux. Néanmoins, cette dernière ne souhaitant pas l'avoir pour amant, elle tenta de lui échapper en se métamorphosant en divers animaux pour lui échapper, ce qui ne découragea pas Zeus qui pouvait en faire tout autant. Finalement, alors que Némésis avait revêtu la forme d'une oie sauvage, Zeus se transforma en cygne, ou en jars, et réussit à l'approcher seul, ou sans doute avec la complicité d'Aphrodite qui, transformée en aigle, fit mine de le pourchasser. Ainsi, le dieu de la foudre trouva naturellement refuge auprès de Némésis qui, naïve, l'enveloppa tendrement dans ses ailes et s'endormit. Cependant, Zeus abusa la déesse dans son sommeil et Némésis sous forme d'oie pondit quelque temps plus tard un œuf qu'elle déposa du coté de Sparte où il fut donné par un paysan, ou par Hermès à Léda, la femme de Tyndare. Ici on retrouve la légende classique de la naissance d'Hélène (qui sera à l'origine de la guerre de Troie) et des Dioscures. Plus tard, dans une autre légende, au 48ème et dernier chant des Dionysiaques de Nonnos de Panopolis, Némésis châtia l'orgueilleuse nymphe chasseresse Aura (Brise) qui avait offensé Artémis en se moquant de sa virginité. Toutefois, par souci de justice, Némésis punit Aura moins durement que ce que la déesse avait souhaité en voulant que l'imprudente jeune femme soit changée en statue de pierre. À l'origine, les premières représentations de Némésis ressemblaient à Aphrodite, qui elle-même porte parfois l'épithète Nemesis, c'est du moins ce qu'on peut conjecturer d'un passage de Pline, où il est dit qu'Agoracrite, élève de Phidias, ayant manqué le prix du concours, n'eut qu'à changer les attributs de la statue de Vénus qu'il avait présentée, pour en faire une Némésis. Plus tard, comme déesse de la proportion et vengeresse des crimes, ses attributs sont une tige de mesure, une bride, une balance, une épée et un fléau. Elle monte dans un chariot conduit par des griffons. De nombreuses médailles nous la montrent écartant de la main droite des vêtements qui lui couvrent la poitrine, et dirigeant ses regards sur son sein. Elle tient dans sa main gauche une coquille, un frein ou une branche de frêne, et dans la droite une mesure ; quelquefois on voit à ses pieds la roue de la fortune et un griffon. Pausanias remarqua sa statue iconique avec une couronne de cerfs et des petites Niké, fabriquée par Phidias après la bataille de Marathon (490 av. J.-C.) à partir d'un bloc de marbre de Paros que les Perses présomptueux avaient apporté avec eux, pour en faire une stèle commémorative après leur victoire qu'ils considéraient comme acquise.
"Il vous faudra d'abord passer près des Sirènes. Elles charment tous les mortels qui les approchent. Mais bien fou qui relâche pour entendre leurs chants ! Jamais en son logis sa femme et ses enfants ne fêtent son retour. Car, de leurs fraîches voix, les Sirènes le charment, et le pré, leur séjour, est bordé d'un rivage tout blanchi d'ossements et de débris humains, dont les chairs se corrompent. Passe sans t'arrêter ! Nous arrivons à l'île d'Eole, où habite le dieu des vents. C'est une île flottante, entourée d'une côte de bronze indestructible ;en son milieu, un pic pointe vers le ciel". Un rituel appelé Nemesia se tenait à Athènes. Il s'agissait d'un office pour les morts: son objet était d'éviter la némésis des morts, qui étaient censés avoir la puissance de punir la vie si leur culte avait été négligé de quelques façons. À Smyrne, il y avait deux manifestations de Némésis, plus apparentées à Aphrodite qu'à Artémis. Il est difficile d'expliquer la raison de cette dualité. On suggère qu'ils représentent deux aspects de la déesse: l'aimable et l'implacable, ou les déesses de la vieille ville et celle de la nouvelle ville reconstruite par Alexandre le Grand. À Rome, Némésis était révérée par les généraux victorieux, les gladiateurs dont elle était la patronne et figurait une des divinités tutélaires du forage du sol ("Nemesis campestris"). Au IIIème siècle av. J.-C., il y a des indices d'un culte envers une Némésis-Fortuna toute-puissante. Elle était révérée par une société dont les membres étaient appelés en latin Nemesiaci. Le compositeur crétois Mésomède de Crète lui dédie un hymne. Les mythes sont, pour les sociétés, ces montages symboliques fondateurs qui relient à l’origine et donnent sens à l’exister. "Muthos", en effet, désigne un récit, une histoire hors du temps, qui s’ouvre sur l’instant primordial, originaire où tout est confondu : dieux, hommes et animaux. Il répond à la question de l’origine : ou bien l’homme descend des dieux ou bien il est la suite directe de l’évolution animale. La "Théogonie" est un de ces récits fantastiques qui chante le commencement du monde, moment d’intense confusion, chaos primordial où tout est confondu, où êtres humains et dieux ne vivent pas encore séparés. Elle met en images la manière dont l’humain advient difficilement, à son humanité. La vie d’Hésiode, auteur du poème, nous est, dans l’ensemble, assez mal connue. Les spécialistes d’histoire de la littérature grecque situent son existence au milieu du VIIIe siècle avant J.-C. S’il existe des "Vies" d’Hésiode, elles tiennent le plus souvent de la légende. Une certitude, cependant: "La Théogonie" est signée du poète lui-même: "Ce sont les Muses, écrit-il aux vers 23 et 24, qui à Hésiode, un jour, apprirent un beau chant, alors qu’il paissait ses agneaux, au pied de l’Hélicon divin". Comme l’indique ainsi l’étymologie, la "Théogonie" décrit la naissance de l’Univers et la généalogie des dieux. Ainsi, après avoir chanté les Muses dans son prélude, comme cela était de tradition, Hésiode en vient à les interroger sur la question de l’origine: "Contez-moi ces choses, ô Muses, habitantes de l’Olympe, en commençant par le début, et, de tout cela, dites-moi ce qui fut en premier" vers 114-115. À quoi, les Muses répondent: "Donc avant tout, fut Abîme". Le terme grec "Chaos", traduit ici par "abîme", a plusieurs sens. Point de départ de toute la création hésiodique, il signifie d’abord la "béance" ou encore "l’ouvert". Le mot français "chaos" a, le plus souvent, le sens de confusion, de désordre et rend, de ce fait, assez mal compte de la notion grecque. "La Béance, l’Abîme", métaphorisent l’idée de "vide sans fond" mais surtout d’éléments sans coordonnées, sans haut, ni bas, sans droite, ni gauche. Le "chaos" hésiodique, la "béance, l’Abîme sont comparables à l’"apeiron" comme lieux d’indétermination à partir duquel le monde pourra surgir. Aristote le dit à sa manière dans la "Physique": "il pourrait sembler qu’Hésiode ait vu juste comme s’il fallait qu’il existât d’abord une place pour les étants mais à supposer qu’il en soit ainsi, la puissance du lieu est alors prodigieuse et prime tout; car ce sans quoi rien d’autre n’existe, alors qu’il existe sans les autres choses, est premier".
"Les dieux ne dispensent point également leurs dons à tous les hommes, la beauté, la prudence ou l'éloquence. Souvent un homme n'a point de beauté, mais un dieu l'orne par la parole, et tous sont charmés devant lui, car il parle avec assurance et une douce modestie, et il domine l'agora, et, quand il marche par la ville, on le regarde comme un dieu. Un autre est semblable aux dieux par sa beauté, mais il ne lui a pas été accordé de bien parler. Ainsi, tu es beau, et un dieu ne t'aurait point formé autrement, mais tu manques d'intelligence, et, tu as parlé, tu as irrité mon cœur dans ma chère poitrine". De surcroît, ce non-lieu, ce pur rien, ce chaos primordial n’est heureusement pas fermé sur lui-même, il est "l’Ouvert" par excellence. "Logos" indique que la parole est un acte de sélection, de préférence, d’élection. Parler c’est sélectionner dans le réel, c’est produire de la distinction dans la confusion chaotique. Aussi n’est-il pas étonnant que "chaïnô", "ouvrir la bouche" et "parler", induise l’idée, qu’à partir du "Chaos" s’originent les premières distinctions. Le "Chaos" est qualifié de "genet"(vers 116) c’est-à-dire "qui ne sort de rien", "qui n’est pas engendré", qui est "génésis", "source de création", tandis que l’Erèbe et la nuit, enfants du "Chaos" sont "égenonto" (vers 123), La nuit et l’Erèbe (noir), d’abord espaces de confusion, sont cependant, une première distinction dans le Chaos. Ils permettent de construire la première paire d’opposés. L’émergence des contraires est essentielle pour les Grecs, sans eux, la pensée est impossible. La Nuit et l’Erèbe sont encore dans l’indistinction mais plus dans la confusion. C’est pourquoi Ether et Lumière du jour pourront naître de leurs opposés, la Nuit et l’Erèbe. Le redoublement du "ek" ("ex-é-genonto"), indique ici l’idée d’un engendrement du Jour par la Nuit et d’un ordre de succession, en même temps que la nuit et l’Erèbe ne prendront leur sens qu’en rapport avec l’Ether et la Lumière du jour. Du "Chaos" surgit un premier être qui lui est presque semblable "l’Erèbe" et "la Nuit", mais pas complètement puisque l’on peut déjà distinguer autre chose que le "Chaos". La "nuit" est à la fois semblable et différente, c’est pourquoi pourra sortir de son sein obscur, son exact contraire le Jour. À partir de ce couple fondamental d’opposition, le monde devient visible, parce que lisible (legein, logos). Un premier trait de lumière partage le monde: l’ordre du discours comme acte de distinction le produit. " Assise et sûre", éternelle et inébranlable, la Terre l’est aussi pour l’auteur d’Antigone: "La mère des dieux, la Terre souveraine, l’Immortelle, l’Inépuisable". Pour les Grecs, aucune "rapine" ne peut épuiser la fécondité de la Terre, nul sillage de charrue ou de navire ne saurait l’endommager, nul déchet en souiller les profondeurs. La déesse, auguste entre toutes, comme dit Sophocle, est la mère inépuisable de tous les vivants. Aussi, dans la tradition grecque, les cultes de la Terre-Mère sont-ils nombreux. La Terre-Mère y apparaît comme détentrice du don de la vie, elle symbolise la fertilité, elle est l’agent de toute fécondité. Liée au culte des morts retournés en son sein, elle est fantasmatiquement représentée comme éternelle. La Terre-Mère signifie la fertilité agraire et la fécondité animale et humaine. Ainsi dans la Crète Minoenne (–3000 à –1100 av. J.-C.) la Terre-Mère apparaît le plus souvent comme une divinité chtonienne toujours ambivalente ("chton": signifie terre, terroir, sol, sein de la Terre mais aussi les Enfers, le Royaume des morts). Cette fécondité de la Terre-Mère, de Gaïa prend des formes étranges. "Terre, dit Hésiode, elle, d’abord enfanta un être égal à elle-même, capable de la couvrir tout entière, Ciel Étoilé, qui devait offrir aux dieux bienheureux, une assise sûre à jamais". Elle enfanta: "égeinato", où l’on retrouve le même verbe préalablement utilisé à propos de la Nuit, il signifie ici aussi l’engendrement et la filiation. C’est donc la mère qui est première, le père est contenu dans la mère qui l’enfante. Sous cet angle, sexe absolu signifie délié de la contingence".
"L'Aurore aux doigts de roses les eût trouvés pleurant, sans l'idée qu'Athéna, la déesse aux yeux pers, eut d'allonger la nuit qui recouvrait le monde. Elle retint l'Aurore aux bords de l'Océan, près de son trône d'or, en lui faisant défense de mettre sous le joug pour éclairer les hommes, ses rapides chevaux Lampos et Phaéton, les poulains de l'Aurore. Nous vivons à l'écart et les derniers des peuples, en cette mer des houles, si loin que nul mortel n'a commerce avec nous". "Car c’étaient de terribles fils que ceux qui étaient nés de Terre et de Ciel, et leur père les avait en haine depuis le premier jour. À peine étaient-ils nés qu’au lieu de les laisser monter à la lumière, il les cachait tous dans le sein de Terre, et, tandis que Ciel se complaisait à cette œuvre mauvaise, l’énorme Terre en ses profondeurs gémissait, étouffant". L’attitude d’Ouranos refusant l’avènement de ses enfants est celle d’un être qui veut garder la Femme pour lui seul, comme objet de plénitude, il rejette ainsi toute maternité. Or, d’une certaine façon, ce sont les enfants qui font éclater ce fantasme de complétude homme-femme. En les déplaçant sur une autre position père-mère, l’enfant devient le tiers séparateur. Le mythe essaie de rendre compte de cette difficulté pour l’homme d’advenir à la paternité. Toute la mythologie grecque est remplie d’histoires de pères craignant de perdre la femme et à travers elle, l’amour, ainsi que le pouvoir. La figure la plus connue est celle d’Œdipe qui sera exposé à la mort, par son père le roi Laïos. Œdipe, précisément tuera son père, prendra le pouvoir à Thèbes et épousera sa mère Jocaste. Le premier rapport père-enfant est donc celui de la haine productrice de séparation. Car l’enfant ne peut émerger comme tel, tant que le père n’est pas séparé de la mère et inversement. La semence du père archaïque est jetée au hasard, au gré du vent. Le poète exprime ainsi la toute puissance sans limites du père archaïque à l’instar de celui de la horde primitive décrite dans "Totem et tabou". Comme lui, Ouranos se heurtera évidemment à la révolte des fils et en particulier à celle de Chronos. Platon le fait pressentir dans le mythe des cycles inversés du "Politique". L’auteur explique, en effet, comment le devenir au monde est cyclique et soumis à des révolutions périodiques. L’univers est un vaste navire tantôt guidé par le dieu, tantôt abandonné à sa propre course. Quand l’univers suit la marche divine, les êtres vivants cheminent de la vieillesse à la maturité puis à l’enfance. Ils s’anéantissent en poussière et renaissent de la terre elle-même, à la vie. Le cycle est un perpétuel rajeunissement. Abandonnons un instant l’histoire de Gaïa, d’Ouranos et de leur descendance pour nous pencher sur les "enfants" de Nuit, fille de Chaos. Elle enfante, le grec dit "étéké"et non pas "égenonto", d’odieux personnages: la Mort, le Trépas, le Sommeil, les Songes et, précise Hésiode, elle les enfante seule, "sans dormir avec personne" (vers 213, Théogonie). Ce processus d’insistance vient précisément après l’histoire de la naissance des Titans et d’Aphrodite, née du sperme du père Ouranos et des flots de la mer. La Nuit, elle enfante sans sexualité, monstres, fantômes et cauchemars qui font très peur aux humains. Parmi ces monstres, les Parques (Clothô, Lachésis, Atropos) les Kérés vengeresses "qui poursuivent toutes fautes contre les dieux et les hommes" (vers 219-220) et surtout la déesse Némésis, figure de la justice. Figure de la colère et de l’indignation, elle intervient lorsque surgissent des erreurs de partage. Le détour du philosophe par le "logos", "l’eidos" et le "cosmos" n’a de signification que si le voyage dialectique le ramène au sein de la cité où la loi se donne en partage sous l’égide de Némesis, la déesse d’Hésiode. Il faut bien, en effet, pour que l’existence humaine ait un sens, qu’elle respecte la loi qui gouverne, entre ciel et terre, les hommes et les dieux, et qu’elle trouve le lien qui unit toutes choses en une juste répartition. Si la colère de Némesis naît devant la violation de la loi, on comprend le rapprochement que la langue grecque instaure entre nomos, la loi, nemesis, le partage légal, et Némesis, la déesse du partage qui s’indigne, "nemesein", devant ceux qui défient la loi. Symboles de la colère et de la vengeance divine.
"Les dieux n'accordent pas mêmes faveurs à tous les hommes, la taille, le sens, l'éloquence. L'un a moins belle apparence, mais le dieu met une couronne de beauté sur ses paroles. Un autre est une beauté comparable aux Immortels, mais la grâce ne couronne pas ses paroles. La divine Calypso m'a retenu près d'elle, dans ces grottes profondes, pour que je devienne son époux. L'artificiel Circé ma elle aussi retenu dans son palais afin que je devienne son époux. Mais jamais, au fond de moi, mon coeur il n'y a consenti. Car il n'est rien de plus doux pour un homme que sa patrie et sa famille, quand même quand il habite une riche demeure située loin de chez lui, en terre étrangère". Avec l’arrivée de ce mal si beau qui, au fond, n’est qu’une prise de conscience par le "genos andron" de sa mortelle condition, l’homme découvre que le bonheur total n’a aucun sens. Car, l’être humain est pris dans un terrible piège: "celui qui fuyant, avec le mariage, les œuvres de souci qu’apportent les femmes, refuse de se marier, et qui, lorsqu’il atteint la vieillesse maudite, n’a pas d’appui pour ses vieux jours, celui-là sans doute ne voit pas le pain lui manquer, tant qu’il vit mais dès qu’il meurt, son bien est partagé entre collatéraux. Et celui qui, en revanche, dans son lot trouve le mariage, peut rencontrer sans doute une bonne épouse de sain jugement; mais même alors, il voit toute sa vie le mal compenser le bien, et s’il tombe sur une espèce folle, alors sa vie durant, il porte en sa poitrine un chagrin qui ne quitte plus son âme ni son cœur, et son malest sans remède". S’il fallait alors une preuve complémentaire de ce processus d’anthropogonie dans la pensée hésiodique, elle pourrait être trouvée dans le mythe des races des "Travaux et des jours". Némésis dont le nom s’origine dans la racine grecque "nem ou nom". Elle renvoie à l’idée de partage, de distribution. Le verbe "nemein" signifie "faire une attribution régulière" et plus précisément dans le vocabulaire des bergers, "attribuer à un troupeau sa part de pâturage". On comprend que chez les peuples pasteurs, les nomades, la part du partage soit une question essentielle pour qu’à la fois, les troupeaux puissent se nourrir et surtout qu’ils ne se mélangent pas. La Némésis, fille de la Nuit est la déesse du partage, elle empêche la confusion nocturne et le retour au Chaos mortifère. Elle fait barrage à la régression vers l’indifférencié. "Le grand Uranus, irrité contre les enfans qu’il avait engendrés lui-même, les surnomma les Titans, disant qu’ils avaient étendu la main pour commettre un énorme attentat dont un jour ils devaient recevoir le châtiment. "La Nuit" enfanta l’odieux Destin, la noire Parque et la Mort. Elle fit naître le Sommeil avec la troupe des Songes, et cependant cette ténébreuse déesse ne s’était unie à aucun autre dieu. Ensuite elle engendra Momus, le Chagrin douloureux, les Hespérides, qui par delà l’illustre Océan, gardent les pommes d’or et les arbres chargés de ces beaux fruits, les Destinées, les Parques impitoyables, Clotho, Lachésis et Atropos qui dispensent le bien et le mal aux mortels naissans, poursuivent les crimes des hommes et des dieux et ne déposent leur terrible colère qu’après avoir exercé sur le coupable une cruelle vengeance. La Nuit funeste conçut encore Némésis, ce fléau des mortels, puis la Fraude, l’Amour criminel, la triste Vieillesse, Éris au cœur opiniâtre. L’odieuse Éris fit naître à son tour le Travail importun, l’Oubli, la Faim, les Douleurs qui font pleurer, les Disputes, les Meurtres, les Guerres, le Carnage, les Querelles, les Discours mensongers, les Contestations, le Mépris des lois et Até, ce couple inséparable, enfin Horcus, si fatal aux habitans de la terre quand l’un d’eux se parjure volontairement. À l’origine était le vide, et la nuit, et le noir Erèbe. La Terre, l’air ni le ciel n’existaient encore".
Bibliographie et références:
- Hérodote, "Histoire"
- Hésiode, "La Théogonie"
- Hygin, "Fables"
- Ovide, "Métamorphoses"
- Pausanias, "Description de la Grèce"
- Pierre. Chantraine, "Dictionnaire de la langue grecque"
- Sophocle, "Électre et Némésis"
- Virgile, "Enéides"
- Jean Chevalier, "Dictionnaire des symboles"
- Félix Guérand, "Mythes et mythologie"
- Françoise Loux, "Némésis ou la justice des dieux"
- Bernard Sergent, "Dictionnaire critique de mythologie"
- Charles Russel Coulter, "Encyclopédie de la mythologie"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Si tu veux être à moi, je te ferai plus heureux que Dieu lui-même dans son paradis. Les anges te jalouseront. Déchire ce funèbre linceul où tu vas t'envelopper. Je suis la beauté, je suis la jeunesse, je suis la vie, viens à moi, nous serons l'amour. Ne regardez jamais une femme, et marchez toujours les yeux fixés en terre, car, si chaste et si calme que vous soyez, il suffit d'une minute pour vous faire perdre l'éternité". Fille d'Iardanès, mère de Tantale et reine de Lydie, qui reçut comme esclave du dieu Hermès, le héros Héraklès, coupable d'avoir tué son ami Iphotos dans un accès de fureur. La reine s'éprit de son esclave qui devint le père de ses trois fils: Laomédon, Lamos et Agalaos, ancêtre du roi Crésus. Selon une tradition, ils n'auraient eu qu'un fils, Agésilas. Certains racontent qu'une des suivantes d'Omphale, appelée Malis, eut une aventure avec le héros auquel elle donna Alcée, le fondateur de la dynastie lydienne supplantée sur le trône de Sardes par Crésus et Clelaos. On a longtemps admis que les divinités bisexuées ne sont pas une création du génie hellénique. Et l’on a voulu reconnaître une influence orientale dans les croyances qui, plus ou moins sporadiquement, prêtent les deux pouvoirs à certaines figures du panthéon classique, celles que nous allons évoquer à présent. Et cependant, les plus anciennes théogonies, les plus authentiquement grecques, connaissent des êtres féminins qui engendrent sans époux. Comme ce le fut à l'origine de la création, selon la mythologie. Dans ce cas, l’androgynie reste purement implicite. Rien n’indique même que les imaginations aient jamais songéà la préciser. Mais voici qui est plus net: Tout d’abord, dit Hésiode, apparut Chaos, puis Terre aux larges flancs, puis Amour, Chaos, le Vide. l’Espace béant est un mot neutre. Platon entend le passage dans le Banquet comme si Terre et Éros naissaient de Chaos, c’est-à-dire qu’il voit les deux genres sortir d’un élément cosmique primitif. Quant à Éros, dont le nom est masculin, les artistes et les poètes, d’un bout à l’autre de la tradition, l’ont toujours conçu et représenté comme androgyne, et les cosmogonies orphiques insistèrent sur ce caractère. Amour va-t-il unir des êtres aux puissances différentes et complémentaires ? Pas tout de suite. De Chaos naquirent Érèbe et Nuit noire.Terre, Gaïa, enfanta un être égal à elle-même, capable de la couvrir toute entière, Ciel étoilé. Elle mit au monde les Montagnes et les Nymphes. Elle enfanta aussi, sans l’aide du tendre amour, Flot aux furieux gonflements. Mais ensuite,des embrassements du Ciel, elle enfanta Océan aux tourbillons profonds. Dans la mythologie grecque, Omphale, du grec ancien, Ὀμϕάλη, est une reine de Lydie, fille du roi Iardanos. Elle était la veuve du roi Tmolos et régnait sur Lydie. Mais il semble que le mythe se déroulait à l'origine en Epire. Tmolos était fils d'Arès et de la nymphe Théogène. Un jour qu'il était à la chasse, il viola la nymphe Arrhipé devant l'autel du temple d'Artémis. La déesse lança contre le roi un taureau furieux pour venger sa prêtresse qui s'était percée le sein. Pour éviter l'animal, Tmolos tomba sur des pieux acérés. Il fut enterré sur place et son nom fut donné à la montagne par ses fils. Héraklès fut emmené en Asie, à la demande de Xénoclée, proposé comme esclave par Hermès, patron de toutes les transactions financières importantes. Ce dernier, remit par la suite l'argent de la vente, trois talents d'argent, aux enfants d'Iphitos. Mais Eurytos s'entêta à interdire à ses petits-enfants d'accepter aucune compensation sous forme pécuniaire, en disant que seul le sang rachèterait le sang. Hermès seul sait ce qui advint de l'argent en définitive. Comme l'avait prédit la Pythie, Héraklès fut acheté par Omphale, une femme qui s'y entendait sans doute en affaires mais plus encore en homme. Il lui rendit de loyaux services pendant un an, en débarrassant l'Asie Mineure des brigands qui l'infestaient. Parmi les nombreux travaux secondaires qu'accomplit Héraklès, pendant cette période de servitude, on trouve la capture des deux Cercopes d'Ephèse. Enfin, près du fleuve Sagaris, Héraklès tua un serpent gigantesque qui massacrait les femmes et les hommes et détruisait les récoltes. Héraklès, le héros aux douze travaux.
"Ce sont des événements si étranges, que je ne puis croire qu'ils me soient arrivés. J'ai été pendant plus de trois ans le jouet d'une illusion singulière et diabolique. Répands le vin de ce calice, et tu es libre. Je t’emmènerai vers les îles inconnues. Tu dormiras sur mon sein, dans un lit d’or massif et sous un pavillon d’argent car je t’aime et je veux te prendre à ton Dieu, devant qui tant de nobles cœurs répandent des flots d’amour qui n’arrivent pas jusqu’à lui". Pendant ce temps, en Grèce, on racontait que le héros portait des vêtements féminins et filait de la laine entre deux exploits, assis aux pieds de la reine qui s'amusait avec sa massue et la peau du lion de Némée. C'est dans ce curieux accoutrement qu'un jour Pan, en compagnie d'Omphale, s'était endormi dans une grotte. Le dieu lubrique souhaita s'unir à celle qui croyait être la reine et tenta de lui faire violence. Il se fit expulser brutalement d'un vigoureux coup de pied. On dit qu'à la suite de cette mésaventure, Pan exigea que ses disciples soient nus lors de la célébration des rites. Omphale avait acheté Héraklès comme amant, plutôt que comme un simple serviteur. Il devint le père de ses trois enfants Lamos, Agélaos, l'ancêtre du célèbre roi Crésus qui tenta de s'immoler lui même sur un bûcher lorsque les Perses s'emparèrent de Sardes et Laomédon. Certains en ajoutent un quatrième, Tyrrhénos qui inventa la trompette et qui prit la tête des Lydiens émigrants en Etrurie, où ils prirent le nom de Tyrrhéniens, mais il est plus probable que Tyrrhénos fut le fils du roi Atys, et un descendant assez éloigné d'Héraklès et d'Omphale. Des nouvelles circulèrent en Grèce annonçant qu'Héraklès avait quitté sa peau de lion et sa couronne de tremble et portait maintenant des colliers de pierreries, des bracelets d'or, un turban de femme, un châle pourpre et une ceinture maeonienne. Il passait son temps, disait-on, entouré de jeunes filles lascives et débauchées filant et tissant la laine et qu'il tremblait lorsque sa maîtresse le grondait quand il s'y prenait mal. Elle le frappait de sa pantoufle d'or quand ses doigts malhabiles écrasaient le fuseau, et lui faisait raconter, pour la distraire, ses exploits passés. Mais il n'en éprouvait aucune honte.C'est pourquoi certains peintres montrent Héraklès habillé d'une robe rose et se faisant coiffer et faire les mains par les femmes de chambre d'Omphale, tandis qu'elle, revêtue de sa peau de lion, tient sa massue et son arc. Mais ce qui s'est passé en réalité, est tout simplement cela: un jour qu'Héraclès et Omphale visitaient les vignes de Tmolos, elle vêtue d'une robe rouge brodée d'or, les cheveux ondulés et parfumés, lui, portant également un parasol d'or au-dessus de sa tête, Pan les aperçut du haut d'une colline. Il tomba amoureux d'Omphale et dit adieu aux divinités de la montagne en jurant qu'il allait la conquérir au plus vite.Omphale et Héraklès arrivèrent à la grotte retirée où ils se proposaient de se rendre et où ils eurent la fantaisie de faire l'échange de leurs vêtements. Elle l'habilla d'une ceinture en filet transparente, ridiculement étroite pour lui, et lui passa sa robe rouge. Bien qu'elle ait déboutonné celle-ci le plus possible, il fit craquer les manches; quant aux cordons de ses sandales, ils étaient trop courts et n'arrivaient pas à croiser sur son pied. Après avoir dîné, ils allèrent se coucher dans des lits séparés car ils avaient décidé de faire hommage à Dionysos dès l'aube, rite exigeant qu'ils soient abstinents. Vers minuit, Pan se glissa dans la grotte, et en tâtonnant dans l'obscurité, il atteignit ce qu'il prit pour le lit d'Omphale car la personne qui l'occupait avait des vêtements de soie. En tremblant, il releva les couvertures dans le bas du lit et se faufila à l'intérieur, mais Héraklès s'étant réveillé, le dieu le projeta alors tout au fond de la grotte d'un violent coup de pied.
"Moi, pauvre prêtre de campagne, j’ai mené en rêve toutes les nuits (Dieu veuille que ce soit un rêve !) une vie de damné, une vie de mondain et de Sardanapale. Un seul regard trop plein de complaisance jeté sur une femme pensa causer la perte de mon âme, mais enfin, avec l’aide de Dieu et de mon saint patron, je suis parvenu à chasser l’esprit malin qui s’était emparé de moi". Omphale, qui avait entendu un bruit de chute et un grand cri, se jeta hors de son lit et demanda des torches. Quand les lumières arrivèrent, Héraklès se mit à rire aux larmes à la vue de Pan recroquevillé tout endolori, dans un coin en trainde se frotter le dos. Depuis lors, Pan voua une haine farouche à tout vêtement et demanda à ses adeptes de venir nus célébrer ses rites. C'est lui qui, pour se venger, fit courir le bruit que cet échange bizarre de vêtements avec Omphale était un vice et qu'ils en étaient l'un et l'autre coutumiers. Finalement Omphale reconnaissante de tous les services qu'Héraklès lui avait rendus et ayant enfin découvert sa véritable identité et sa naissance divine, lui rendit sa liberté et le renvoya à Tirynthe, chargé de présents. Le mythe d'Omphale est une allégorie utilisée par les auteurs classiques pour montrer combien il est facile pour un homme fort d'être rendu à l'esclavage par une femme ambitieuse et sensuelle et le fait qu'ils considéraient le nombril comme le siège de la passion chez la femme, expliquant le nom d'Omphale, d'"omphalos", centre de la terre. En littérature, Théophile Gautier édita en 1834, une nouvelle fantastique, intitulée Omphale. Guillaume Apollinaire y fit référence dans son roman "Les Onze Mille Verges" publié en 1907. Au XVIIIème siècle, François Boucher peignit un tableau érotique montrant Hercule et Omphale nus. Au cinéma, le mythe d'Hercule et d'Omphale inspira le genre du péplum. (film de Pietro Francisci 1959). Chez Diodore de Sicile, Omphale, reine de Lydie, achète comme esclave Héraclès qui doit expier le meurtre d’Iphitos. Elle lui confie la tâche de débarrasser son royaume de divers monstres et brigands. Séduite par ses exploits, Omphale découvre les origines du héros et lui rend sa liberté, elle l’épouse et lui donne même un fils, Lamos. Le motif de l’effémination d’Héraclès se développe à l’époque romaine. Les auteurs se plaisent à décrire comment, sous l’emprise de sa maîtresse, l’identité masculine du héros vacille. Les amants échangent leurs vêtements, leurs attributs et leurs rôles: amolli, parfumé et revêtu d’atours féminins, Héraclès "de sa robuste main file la douce laine", tandis qu’Omphale adopte sa massue et sa peau de lion". Dès la Renaissance, ce couple insolite a inspiré les artistes qui ont traité sur le mode burlesque l’épisode piquant des rôles inversés, dépeignant le héros soumis et féminisé, occupé à des travaux d’aiguille ou apprenant à manier la quenouille et le fuseau aux pieds d’Omphale. Cet engouement contraste avec le désintérêt relatif des imagiers de l’Antiquité, en dépit de l’importance du thème dans la tradition littéraire. L’image de ce couple non conventionnel n’apparaît qu’à l’époque hellénistique. Dans l’art romain, peu de documents font allusion à la dimension négative de la servitude d’Héraclès, à la perte de son identité héroïque et sexuelle, hormis quelques représentations, peut-être influencées par la propagande d’Octave qui vise à dénoncer la corruption d’Antoine, dominé par une reine orientale. Le décor de demeures campaniennes met l’accent sur l’ivresse du héros dans un cadre propice au franchissement des limites, au délaissement des conduites.
"Mon existence s’était compliquée d’une existence nocturne entièrement différente. Le jour, j’étais un prêtre du Seigneur, chaste, occupé de la prière et des choses saintes. La nuit, dès que j’avais fermé les yeux, je devenais un jeune seigneur, fin connaisseur en femmes, en chiens et en chevaux, jouant aux dés, buvant et blasphémant et lorsqu’au lever de l’aube je me réveillais, il me semblait au contraire que je m’endormais et que je rêvais que j’étais prêtre". Dès la fin du Ier siècle apr. J.-C. le regain de faveur du thème s’explique diversement selon les contextes. À l’époque des Sévères, le personnage d’Hercule devient un modèle auquel l’art funéraire rend indirectement hommage en immortalisant les charmes d’une épouse défunte sous les traits de sa compagne d’une beauté légendaire. Sur les pierres gravées, le motif d’Omphale connaît également un intérêt particulier. De nombreuses gemmes montrent une Omphale d’un érotisme discret, parfois réduite à un buste coiffé de la "leontè", ou debout, nue, portant avec grâce les attributs d’Héraclès, sans perdre de sa féminité ni de sa pudeur, traduite par l’inclinaison de sa tête. La faveur de ces pierres est d’ordinaire interprétée comme l’expression du désir de séduction, voire d’émancipation et de domination de la clientèle féminine. D’autres interprétations sont cependant possibles. Leur vogue ne pourrait-elle être due aux pouvoirs cachés d’Omphale, qui vont bien au-delà de la séduction érotique ? La position d’Omphale parfois varie. Sur le jaspe rouge de la collection Southesk, elle se tient debout, de face, la tête coiffée de la leontè. Sa posture, les jambes légèrement fléchies, évoque l’attitude caractéristique du dieu nain Bès aux jambes torses. La référence est peut-être volontairement appuyée et vise à renforcer les pouvoirs d’Omphale. En Égypte dynastique et romaine, Bès est l’un des gardiens familiers de la grossesse et de l’accouchement. Mi-homme, mi-lion, il est comme Héraclès vêtu d’une peau de félidé. Des milliers d’amulettes portent son effigie protectrice que l’on retrouve sur les gemmes utérines. L’Héraclès auquel Omphale se substitue détient des compétences particulières sur les gemmes magiques. Gravé d’ordinaire sur du jaspe de couleur rouge, le héros y lutte contre un lion. L’explication réside probablement dans sa réputation proverbiale de gros mangeur, voire de goinfre. La comédie en fait un glouton qui s’empiffre sans jamais tomber malade, un ventre auquel s’identifier afin de bénéficier de la même résistance. Le pouvoir protecteur d’Héraclès ne se limite toutefois pas à l’estomac. Dans le corps féminin, la région du ventre comprend aussi l’utérus et les problèmes qu’on lui associe, des déplacements incontrôlés (toute la gamme des fameuses maladies "hystériques") au déroulement de la grossesse et de l’accouchement. Dans le vocabulaire médical, les mêmes termes s’appliquent d’ailleurs aux deux organes, tel "stoma", la bouche, désignant l’orifice utérin et celui de l’estomac . Cette proximité particulière avec le monde féminin pourrait l’avoir qualifié comme le gardien du ventre des femmes. Les attributs adoptés par Omphale, la massue et la "leontè", possèdent une valeur supplémentaire dans le contexte de la magie médicale. La massue est l’arme qui définit Héraclès comme le champion des monstres et autres créatures dangereuses. L’image de la bête féroce est souvent utilisée dans la littérature grecque pour traduire métaphoriquement la violence de la maladie. Une lettre apocryphe n’hésite pas à comparer à Héraclès le médecin Hippocrate qui "purge la terre et la mer non pas des bêtes farouches, mais des maladies sauvages et malfaisantes", tandis que Pline l’Ancien raconte que la Grèce lui aurait conféré les mêmes honneurs qu’au héros pour avoir prédit et soigné une épidémie. La massue d’Héraclès donne ainsi à Omphale des compétences non seulement agonistiques mais guérisseuses. Omphale se différencie de son amant, qui étouffe le lion à mains nues sans employer son arme.
"De cette vie somnambulique il m’est resté des souvenirs d’objets et de mots dont je ne puis pas me défendre, et, quoique je ne sois jamais sorti des murs de mon presbytère, on dirait plutôt, à m’entendre, un homme ayant usé de tout et revenu du monde, qui est entré en religion et qui veut finir dans le sein de Dieu des jours trop agités, qu’un humble séminariste qui a vieilli dans une cure ignorée, au fond d’un bois et sans aucun rapport avec les choses du siècle". L’identité de son adversaire souligne le rapport d’Omphale à la sexualité et à la procréation: tandis qu’Héraclès combat toujours un lion, Omphale affronte toujours un âne. Au-delà de son lien avec le fantasme d’une sexualité débordante, mis en scène dans le célèbre roman d’Apulée, l’âne possède aussi une signification plus profonde qui éclaire la fonction de l’amulette. En milieu égyptien, l’âne personnifie les forces obscures responsables des accidents de la santé, qu’il s’agisse d’une fausse couche ou d’une autre maladie. L’action malfaisante d’un âne mâle est évoquée dans les textes de magie et de médecine égyptiennes qui contiennent de nombreuses allusions à des entités malignes qui agissent de nuit. Leur mode d’action évoque celui des incubes. Elles viennent inoculer à leur victime endormie une semence nocive, capable de provoquer toutes sortes de maladies, du simple cauchemar à une fièvre mortelle. À côté des âmes de morts dangereux, l’incube le plus redouté est le dieu Seth, associé au désordre et à la violence, dont la démonisation se développe à la Basse Époque (dès le VIIème siècle. av. J.-C.). Seth peut adopter l’apparence d’un canidé ou d’un quadrupède indéfinissable zoologiquement, mais à Basse Époque, et surtout à l’époque gréco-romaine, il prend celle d’un âne sauvage, un animal de mauvaise réputation. On le retrouve sur les gemmes utérines, mobilisé par le magicien pour contraindre l’utérus que l’on se représente comme un organe doué d’une vie propre, aux mouvements imprévisibles, capable de causer toutes sortes de maladies en se déplaçant dans le corps. La puissance séthienne possède aussi une dimension positive. Dans la pensée religieuse égyptienne, la violence de Seth n’est pas toujours destructrice. Elle peut même être jugée nécessaire à la dynamique cosmique, à la succession des cycles de la vie qui sont rythmés par des épisodes violents, comme celui de l’accouchement. Cette nature ambivalente de l’âne séthien explique que de nombreuses recettes gynécologiques médico-magiques utilisent des substances tirées de l’âne, cœur, poils, testicules, et d’animaux associés à Seth (tortue, porc), pour prévenir ou stopper des saignements et calmer divers maux de la matrice. La puissance de Seth est toutefois sous contrôle, comme le révèle non seulement le geste d’Omphale, mais le jeu de mots contenu dans l’image de la massue. Au deuxième degré, la femme et l’âne utilisent les mêmes armes, puisque le mot grec "skutalè", "la massue", signifie alors métaphoriquement le phallus.
"Oui, j’ai aimé comme personne au monde n’a aimé, d’un amour insensé et furieux, si violent que je suis étonné qu’il n’ait pas fait éclater mon cœur. Ah ! quelles nuits ! quelles nuits ! L’épreuve est nécessaire à la vertu et l’or sort plus fin de la coupelle. Ne vous effrayez ni ne vous découragez. Les âmes les mieux gardées et les plus affermies ont eu de ces moments". L’image d’une Omphale magique, repoussant les forces malfaisantes qui menacent sa santé et celle de l’enfant qu’elle porte, se retrouve-t-elle sur d’autres supports, comme les bronzes ou les terres cuites ? Plusieurs exemplaires, jusqu’ici alors non répertoriés, apparaissent dans la série bien connue des pseudo-Baubô d’Égypte romaine. Ce type de personnage représente une femme nue, corpulente, peut-être enceinte, accroupie, les jambes écartées et parfois relevées. Si la référence à la Baubô ou Iambé du mythe de Déméter est incorrecte, cette appellation moderne est restée dans le langage courant et n’a pas été remplacée . La pose impudique des figurines les fait entrer dans la catégorie des représentations auxquelles l’indécence confère une force apotropaïque et l’on s’accorde à voir dans ces objets des amulettes destinées à favoriser la sexualité et la fécondité féminine. Des exemplaires de très petite taille, provenant d’Égypte, mais aussi de Palestine et de Phénicie, sont d’ailleurs munis d’une bélière ou percés d’un trou qui permet de les porter en pendentif. À ce groupe appartiennent des figures d’Omphale identifiables au port de la "leontè" et de la massue, jusqu’ici interprétées comme des Baubô atypiques ou des "erotica". Dans des groupes plus complexes, il est tentant de reconnaître l’évocation du couple d’Héraclès et d’une Omphale partageant la nudité et la pose indécente des pseudo-Baubô. Une terre cuite de la collection Fouquet montre ainsi une femme aux seins volumineux assise sur les épaules d’un homme barbu aux traits marqués que l'on peut identifier, sans l’expliquer, à un "Héraclès portant sur ses épaules une vieille femme nue dans une pose obscène". Le secret de la figure d’Omphale se situe donc bien au-delà de son simple charme séducteur. Par un jeu de mots et d’images (Omphale avec les attributs d’Héraclès, mais aussi de Bès), surgit une figure féminine aux compétences nouvelles, absente des sources littéraires traditionnelles. L’Omphale des magiciens veille activement sur la santé, la sexualité et la fécondité des femmes. Elle offre un modèle féminin positif, celui d’un personnage qui maîtrise son corps et sait repousser les influences des entités malignes. Elle transpose sur le plan mythique la force cachée et la capacité de résilience des femmes d’autrefois, un vécu qui n’a guère laissé de trace écrite. La valeur prophylactique d’Omphale était peut-être implicite sur les gemmes d’apparence plus anodine. Des amulettes représentant Omphale et Hercule sont utilisées pour protéger femmes enceintes et enfants à naître dans le monde gréco-romain. "On aurait dit une reine avec son diadème ; son front, d’une blancheur bleuâtre et transparente, s'étendait large et serein sur les arcs de deux cils presque bruns, singularité qui ajoutait encore à l'effet de prunelles vert de mer d'une vivacité et d'un éclat insoutenables. Quels yeux ! avec un éclair ils décidaient de la destinée d'un homme. Ils avaient une vie, une limpidité, une ardeur, une humidité brillante que je n'ai jamais vues à un œil humain et il s'en échappait des rayons pareils à des flèches et que je voyais distinctement aboutir à mon cœur. Je ne sais si la flamme qui les illuminait venait du ciel ou de l'enfer, mais à coup sûr elle venait de l'un ou de l'autre. Cette femme était un ange ou un démon, et peut-être tous les deux. Si chaste et si calme que vous soyez, il suffit de peu pour vous faire perdre l’éternité".
Bibliographie et références:
- Apollodore, "Bibliothèque"
- Aristophane, "Les Guêpes"
- Callimaque, "Hymnes"
- Déméter, "Les Hymnes homériques"
- Diodore de Sicile: IV, 31
- Hésiode, "La Théogonie"
- Hygin, "Fables": 32
- Ovide, "Héroïdes": IX, 55
- Pausanias, "Description de la Grèce"
- Pausanias, "Périégèse"
- Guillaume Apolliaire, "Les Onze Mille Verges"
- Pierre Commelin, "Mythologie grecque et romaine"
- Théophile Gauthier, "Omphale"
- Victor Hugo, "Le Rouet d'Omphale"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Comme il disait, le Messager aux rayons clairs se hâta d'obéir: il noua sous ses pieds ses divines sandales, qui, brodées de bel or, le portent sur les ondes et la terre sans bornes, vite comme le vent. Il saisit la baguette dont tout à tour il charme le regard des humains ou les tire à son gré du plus profond sommeil et, sa baguette en main, l'alerte dieu aux rayons clairs prenait son vol, et, plongeant de l'azur, à travers la Périe, il tomba sur la mer, puis courut sur les flots, pareil au goéland qui chasse les poissons dans les terribles creux de la mer inféconde et va mouillant dans les embruns son lourd plumage". Fille de Saturne et de Rhéa, Cérès, en latin Ceres, est une très ancienne divinité italique qui fut complètement identifiée à la Déméter grecque. Dans le mythe, Perséphone prend le nom de Prerephata ou Proserpine, fruit des amours de Cérès et de Jupiter. Pluton l'emporte dans son royaume souterrain. Aux plaintes de la mère, les dieux de l'Olympe, peu compatissants,lui prescrivirent des infusions de pavot pour l'aider à retrouver le sommeil. Mais inspirée par l'amour pour sa fille, Cérès attelle des dragons ailés, s'empare d'une torche qu'elle enflamme en passant au-dessus de l'Etna et court les airs en appelant Proserpine à grands cris. Son culte fut introduit à Rome en 496 avant J.C en même temps que celui de Perséphone ou Coré et de Dionysos (Bacchus ou Liber). Lors d'une disette, suite à la consultation des trois livres sibyllins, on construisit un temple commun à ces trois divinités grecques qui se confondirent avec Cérès, Libera et Liber. Jusqu'au temps de Cicéron, les prêtresses étaient choisies parmi les femmes grecques de Naples ou d'Elée et la légende de Cérès, qui conserva toutes les caractéristiques grecques, rassemblait toutes les traditions d'Eleusis ou d'Enna. Chaque année, les Romains célébraient trois fêtes en l'honneur de la déesse de l'agriculture et des moissons: les "ludi cerealia" qui duraient huit jours. Ces célébrations perpétuaient, par des rites imitatifs, le mythe grec: le quinze des ides apriliennes, à la tombée de la nuit, des femmes vêtues de blanc, portant des torches allumées, couraient autour du temple, suivies par la foule qui poussait des clameurs. Le "sacrum anniversarium Ceresis", célébré par des femmes, avait lieu en août. Le "jejunium Ceresis", célébré en Octobre, était basé sur le jeûne. Ces fêtes présidées par deux magistrats institués en l'an quarante-quatre par César s'appelaient les "aediles cereales". Cérès, chez les Grecs, Déméter est la fille de Saturne et de Rhée. Elle est également la sœur de Vesta, de Junon, de Pluton, de Neptune et de Jupiter. Dévorée comme ses frères et ses sœurs par son père, il la rendit à la suite du vomitif que Métis, fille de l'Océan, lui fit prendre. Elle eut de Jupiter une fille, Proserpine, et, suivant Diodore, un fils, Bacchus. Selon quelques-uns, elle rendit Neptune père de Despoina et du cheval Arion. Le dieu des mers ne la posséda qu'après une apte résistance. Métamorphosée et cachée dans un troupeau de juments arcadiennes, elle ne put cependant échapper à Neptune, qui avait pris la forme d'un cheval. Furieuse de sa défaite, elle reçut le surnom d'Érinnys (furie), ou elle se métamorphosa en furie, suivant Apollodore. Puis, s'étant apaisée et baignée dans le fleuve Ladon, fut appelée Lousia, la baigneuse. D'autres mythologues disent qu'elle quitta l'Olympe et alla cacher sa honte dans une grotte, d'où elle ne sortit que sur les instances de Jupiter, auquel Pan avait révélé la retraite de la déesse. Selon Hésiode, le premier qui ait rapporté ce mythe, important dans l'histoire fabuleuse de l'antiquité, car Homère ne mentionne pas le rapt. Jupiter, à l'insu de Cérès, avait promis à Pluton qu'il posséderait Proserpine; la légende s'accomplit par la volonté divine. Ovide a brodé la tradition antique: il suppose que Vénus, irritée contre Pluton, qui méprise son pouvoir, donne ordre à l'Amour de percer d'une flèche le cœur du dieu souterrain. Claudien réunit les deux fables: dans son poème, Vénus n'agit qu'après la permission formelle de Jupiter. Enflammé d'amour pour Proserpine, Pluton l'enleva en Sicile, suivant la tradition la plus commune, mais non pas la plus ancienne, car ce pays ne fut pas la patrie originaire du culte de Cérès, qui y parvint par les colonies grecques de Corinthe et de Mégare. Les lieux que les poètes désignent comme ayant été le théâtre de sa fin, sont du reste aussi multiples que les contrées qui s'attribuaient l'honneur d'avoir, les premières, cultivé les arts agricoles.
"Dis-moi, Muse, cet homme subtil qui erra si longtemps, après qu'il eut renversé la citadelle sacrée de Troie. Et il vit les cités de peuples nombreux, et il connut leur esprit et, dans son âme, il endura beaucoup de maux, sur la mer, pour sa propre vie et le retour de ses compagnons. Mais il ne les sauva point, contre son désir et ils périrent par leur impiété, les insensés ! ayant mangé les boeufs de Hèlios Hypérionade. Et ce dernier leur ravit l'heure du retour. Dis-moi une partie de ces choses, Déesse, fille de Zeus. Tous ceux qui avaient évité la noire mort, échappés de la guerre et de la mer, étaient rentrés dans leurs demeures". On voit tour à tour figurer parmi eux le pays d'Enna (Diodore), l'Etna (Hygin), Érinée sur le Céphise (Pausanias), Hermione dans le Péloponnèse( Apollodore), Colone en Attique, une île près de la côte occidentale de l'Espagne, les sources de Cyané et d'Aréthuse, etc. C'était à ces sources, dit Ovide, qu'habitait la nymphe Cyané, qui, à l'approche de Pluton et de Proserpine, s'opposa à leur descente dans la terre. Mais le dieu fendit le sol de son sceptre et entra dans son empire. Hécate et le Soleil furent seuls témoins de la disparition de Proserpine, dont les cris d'angoisses parvinrent jusqu'auxoreilles de sa mère. Ainsi le raconte l'hymne homérique. Suivant d'autres, Cérès apprit cette triste nouvelle des Phénéates ou des Hermioniens ou de Chrysanthis d'Argos, ou d'Eubulus et de Triptolème, ou d'Hélice, ou d'Aréthuse, qui, allant d'Élis en Sicile à travers les profondeurs de la terre, put voir Proserpine, reine des enfers, révéler ceci à la déesse. Une dernière tradition dit qu'elle apprit sa perte en trouvant la ceinture de sa fille auprès de la source Cyané. Égarée par le désespoir, elle parcourut la terre pendant neuf jours à la lueur des torches, ou, suivant Ovide, de deux sapins qu'elle avait allumés sur l'Etna, aux sons des cymbales et des tambours, sans prendre d'ambroisie ou de nectar, et sans se baigner. Le dixième jour, elle rencontra Hécate, qui lui apprit qu'elle avait entendu les cris de désespoir de sa fille, sans avoir reconnu le ravisseur. Les déesses se rendirent alors chez Hélios, qui, cédant aux prières de la malheureuse mère, lui découvrit que Platon, favorisé de Jupiter, était le ravisseur de sa fille. La déesse, irritée, s'enfuit de l'Olympe et se mêla parmi les hommes.Arrivée à Éleusis, elle prit la forme d'une vieille femme, et s'assit près d'une source à l'ombre d'un olivier, ou, suivant Apollodore, sur le rocher Agelastos, où elle rencontra les filles de Céléos. Cérès n'accepta cependant le fauteuil que Mantanire lui offrit que de la main de Jambé, et après que celle-ci l'eut couvert d'une toison. Jambé, voyant la déesse plongée dans une tristesse profonde, réussit à l'égayer par ses rires et ses jeux folâtres. Ce fut là que Cérès but le cycéon, breuvage mystérieux, qui figura plus tard dans les Eleusinies. Métanire lui confia son fils cadet, le jeune Démophon, ou, suivant d'autres, Céléos, ou bien Triptolème, qu'elle nourrit de son lait et d'ambroisie. Suivant Apollodore, l'enfant fut dévoré par le feu. Mais Cérès, pour réparer cette perte, donna à Triptolème le fils aîné, un char attelé de deux dragons allés, des grains de blé, et lui enseigna l'agriculture. Le récit d'Hygin diffère de celui d'Ovide en ce que Cérès fut reçue par Éleusinos, dont l'épouse était Cothonée et dont le fils Triptolème fut nourri par la déesse. Suivant d'autres, Cérès, pendant son séjour parmi les hommes, s'arrêta chez Pélasgos à Argos, chez Phylatos sur les bords du Céphissos, auquel elle donna l'olivier, et elle fut également reçue par Trisaulès et Damithalès, qui lui bâtirent un temple à Phénée et y instituèrent ses mystères. La divine Cérès devint alors une Grâce.
"Prompte Iris, en marche, va ! Fais-les retourner. Ne les laisse pas venir en face de moi ! Si nous nous rencontrons pour nous battre, ce ne sera pas beau ! Car je vais te révéler ici ce qui précisement va devenir une réalité: je briserai les membres à leurs prompts chevaux, sous le joug du char. Quant à elles, je les jetterai hors de leur siège et mettrai le char en morceaux ! Les cycles des années se feront bien dix fois que leurs plaies à toutes deux ne se cicatriseront pas, celles que la foudre fera en s'acharnant sur elles !". La fable de Cérès et de sa fille se rapporte à ce qu'en hiver la puissance fécondante et protectrice de la nature disparaîtou plutôt reste cachée dans le sol, où elle domine encore, quoique plongée dans la tristesse et regrettant les rayons du soleil dont elle ne jouit plus. Proserpine, mangeant les fruits du grenadier, est le symbole de la floraison. Comme elle, Proserpine revient au printemps pour vivre pendant deux tiers de l'année dans les régions de la lumière, et pour nourrir de ses fruits toute la création.La croyance populaire et les poètes ont beaucoup ajouté au mythe originaire, soit pour expliquer certaines idées de la philosophie des mystères, soit pour donner une origine mythologique à certains usages mystérieux du culte de cette déesse. Cèrès était adorée en Crète, à Délos, dans l'Argolide, en Arcadie, en Attique, sur la côte occidentale de l'Asie, en Sicile et en Italie. Son culte était mystérieux et accompagné d'orgies. Ses temples, appelés Mégara, se trouvaient souvent dans des forêts et près des fontaines.Le culte de Cérès était généralement répandu chez les Étrusques, qui la rangeaient parmi leurs pénates, à côté de Vertumnus, dieu de l'année. Les Latins ont souvent confondu Cérès avec la "Bona Dea", à cause des rapports qui existaiententre le culte de celle-ci et celui de Cérès. On le célébrait par les mêmes solennités nocturnes et mystérieuses, auxquelles les femmes seules pouvaient assister, et les sacrifices étaient les mêmes. L'art plastique a donné à Cérès le même caractère maternel qu'à Junon. Mais ses traits sont plus doux, les yeux moins ouverts. Elle est représentée assise ou marchant, entièrement vêtue. Parfois même la partie postérieure de la tête est couverte. L'idéal de Cérès est dû à Praxitèle. Des statues de cette déesse furent exécutées par divers sculpteurs célèbres, tels que Déraophon, Onatas, Sthénis. Mais la plupart de celles qui nous restent sont incomplètes ou restaurées. Elle y est presque toujours représentée comme en courroux, et cherchant avec précipitation le ravisseur de sa fille. Les Anciens ne s’accordent ni sur le nom, ni sur le nombre, ni sur la fonction des Charites, mais dans la tradition la plus communément suivie, ce sont trois sœurs nommées Aglaé, Euphrosyne et Thalie. À l’origine divinités chthoniennes, elles répandent la fécondité et la grâce sur les êtres et les choses, étant par là-même dispensatrices de joie. On saisit alors le rapport étroit qui existe entre leur nom et la famille de "charis": les "Charites" sont tout ce qui embellit et favorise la vie. Toujours vêtues sur les monuments figurés de l’époque archaïque et classique, et souvent encore à l’âge hellénistique, elles sont ensuite représentées nues ou couvertes d’un voile transparent, l’une montrant son dos au spectateur. Pausanias (IX, 35, 6) déclare ignorer le nom de l’artiste qui eut le premier l’idée de dévoiler les charmes des "Charites". Les modernes ne sont pas plus renseignés que lui, mais supposent que c’est à l’imitation d’Aphrodite qu’elles furent à partir d’un certain moment représentées nues. Parmi les anciennes œuvres d’art figurant les "Charites", l’une nous retiendra particulièrement en ce qu’elle met en scène Socrate. On sait que le père du philosophe, Sophroniscos, un artisan, était tailleur de pierre ou sculpteur, et c’est par allusion à cette activité que Socrate dit en badinant dans le "Premier Alcibiade" descendre de Dédale.
"De même qu’un lion facilement met en pièces les jeunes faons d’une biche rapide, lorsqu’il les a saisis avec ses fortes dents après avoir pénétré dans leur gite, et leur enlève leur délicate vie; la biche alors, si proche qu’elle soit, ne peut les secourir, car une frayeur terrible l’envahit, et elle s’élance éperdument à travers les fourrés des forêts et des bois, halète et ruisselle, pressée par l’élan du fauve redoutable ; de même, aucun Troyen ne put préserver du désastre les deux fils de Priam, car tous s’enfuyaient devant les Argiens". Considérées habituellement, donc, comme personnifiant le charme uni à la beauté, et répandant une joie féconde dans la nature et dans le cœur des hommes, les "Charites" ont été l’objet d’une interprétation symbolique en relation avec le sens de "bienfait, reconnaissance" qu’a le grec "charis". Sénèque, tout en recommandant d’abandonner aux poètes de telles inepties, la rapporte en détail dans le "De beneficiis", en l’empruntant à Hécaton qui la tenait lui-même du stoïcien Chrysippe: "Pourquoi y a-t-il trois Grâces et pourquoi sont-elles sœurs ? Pourquoi se tiennent-elles par la main ? Pourquoi ont-elles le sourire, la jeunesse, la virginité, une robe sans ceinture et transparente ? Les uns veulent faire croire qu’il y en a une pour adresser le bienfait, une autre pour le recevoir, une troisième pour le rendre. Selon d’autres, il y aurait trois sortes de bienfaisance qui consistent respectivement à obliger, à rendre, à recevoir et à rendre tout à la fois. Parce que le bienfait forme chaîne et, tout en passant de main en main, ne laisse pas de revenir à son auteur, et que l’effet d’ensemble est détruit s’il y a quelque part solution de continuité, tandis que la chaîne est fort belle si elle n’est pas interrompue entre temps et si elle perpétue la succession des rôles. Dans ce groupe, toutefois, l’aînée a une situation privilégiée comme, en bienfaits, celui qui commence. Elles ont un air joyeux, comme ordinairement celui qui donne ou celui qui reçoit ; elles sont jeunes parce que le souvenir des bienfaits ne doit pas vieillir; vierges, parce qu’ils sont sans tache, sans mélange, vénérables pour tout le monde. Ils ne sont à aucun degré un lien, une gêne; aussi les robes qu’elles portent n’ont-elles pas de ceinture ; et elles sont transparentes parce que les bienfaits ne craignent pas les regards". Cette interprétation allégorique, apparemment d’origine stoïcienne, selon laquelle les Grâces représentent le triple mouvement de la générosité (donner, recevoir, rendre, avec retour du bienfait à son premier auteur), Sénèque pour sa part la récuse, moins peut-être dans son fonds que parce qu’il juge la mythologie sans profit pour la morale. Comme Socrate rencontrait un homme qui prodiguait ses libéralités à tout venant, il lui dit: "Que les dieux te confondent ! Les Grâces sont vierges et tu en fais des courtisanes." Il pourrait évidemment s’agir d’un pur jeu de mots sur les deux sens de "charis", comme on en trouve un plus tard chez Dion de Pruse: "Qu’y a-t-il de plus saint que l’honneur et la gratitude ? Ne savez-vous pas que la plupart des hommes considèrent les Grâces comme des déesses ? Ou encore chez Plutarque: Rien en effet n’engendre autant l’allégresse que de répandre des grâces. Il était bien avisé, celui qui a donné aux Grâces les noms d’Aglaé, d’Euphrosyne et de Thalie. Car c’est celui qui départ la grâce qui éprouve la fierté et la joie les plus vives et les plus pures. C’est pourquoi on a souvent honte de recevoir un bienfait, alors qu’on est fier d’en accorder. De même, selon Strabon, si Étéocle fonda à Orchomène un sanctuaire dédié aux "Charites", c’est en raison de services rendus ou reçus qui avaient favorisé sa réussite.
"Vous avez vu l'Euros, à la fonte des neiges, fondre sur les grands monts qu'à monceaux, le Zéphyr a chargés de frimas, et la fonte gonfler le courant des rivières; telles ses belles joues paraissaient fondre en larmes. Elle pleurait l'époux qu'elle avait auprès d'elle ! Le coeur plein de pitié, Ulysse contemplait la douleur de sa femme". Diodore, enfin, juxtapose à la fonction traditionnelle des Grâces celle dont nous parlons. Il écrit en effet dans sa Bibliothèque historique: "Aux Grâces fut donné d’orner l’aspect des personnes et de façonner chaque partie de leur corps pour rendre celui-ci meilleur et plus agréable à voir; il leur fut donné en outre de prendre l’initiative des bienfaits, et d’accorder aux auteurs de bienfaits les faveurs appropriées". De ces divers textes il ressort que, parallèlement à une interprétation allégorique attestée par des auteurs latins, il existe une conception grecque des Grâces, qui fait d’elles de véritables divinités de la réciprocité des bienfaits. Aristote, plus largement, suggère qu’elles fondent par cette fonction la concorde et l’harmonie sociale ; sans doute fait-il allusion au culte de Démos et des Charites, à Athènes. Dans l’iconographie médiévale et renaissante, la représentation avec les figures vêtues n’a pas disparu, mais elle n’a jamais connu la popularité de la triade nue selon la version de Servius, où l’attrait esthétique pour un corps nu de dos est évident. Cependant, si la tradition antique plaçait la Grâce au dos tourné entre ses deux compagnes, c’était pour des raisons d’alternance et d’équilibre. Au Moyen Âge, la forme du groupe s’altère fréquemment, parce qu’on y voit essentiellement l’illustration de la vérité qu’un bienfait accordé est deux fois rendu. Dès lors, il suffit que l’une des Grâces se présente de dos, ou même se tienne à l’écart : sa place par rapport aux deux autres est sans intérêt, n’affectant pas le sens. La pensée mythologique de la Renaissance prolonge la tradition médiévale autant ou plus qu’elle ne la renouvelle. Boccace leur consacre un chapitre (V, 35). La description qu’il donne de leur apparence est conforme au texte de Servius: "Elles vont nues et se tiennent enlacées. Deux d’entre elles ont le visage tourné vers nous, tandis que la troisième tourne le dos". On voit que les mythographes de la Renaissance hésitent entre une interprétation allégorique héritée de Sénèque et Servius, et une vision plus large, qui fait des Grâces des figures de la concorde ou des liens unissant les hommes. La place qu’occupe cette interprétation allégorique dans les textes fait penser qu’elle ne doit pas être moins représentée dans les arts figurés. Pourtant, dans l’art, il est moins facile de savoir quel sens le peintre ou le sculpteur donne à son œuvre, quand il ne s’est pas expliqué clairement là-dessus. Autrement dit, si la représentation des Grâces à la Renaissance est évidemment inspirée de l’Antiquité, en revanche on se demande parfois comment l’artiste interprète celles-ci. Il en irait de même pour la suite fameuse des quatre allégories que le Tintoret achève en 1577 au palais ducal de Venise: Ariane et Bacchus, Minerve et Mars, la forge de Vulcain, Mercure et les trois Grâces. Les Grâces représentent les récompenses promises aux bons citoyens. On voit ainsi que l’interprétation allégorique de la figure des Grâces, qui était marginale dans la pensée antique, a connu (élargie parfois à une conception grecque des Grâces comme déesses de la concorde) un riche développement dans la littérature et dans l’art du Moyen Âge et de la Renaissance, parce qu’elle correspondait au goût des hommes de ce temps pour l’allégorie. Il est impossible de négliger le rôle de l’allégorie dans l’histoire de l’art. "Zeus nous a fait un dur destin afin que nous soyons plus tard chantés par les hommes à venir".
Bibliographie et références:
- Apollodore, "Bibliothèque"
- Aristote, "Éthique à Nicomaque"
- Cicéron, "De la nature des dieux"
- Diodore, "Bibliothèque historique"
- Hérodote, "Histoires"
- Hésiode, "Théogonie"
- Ovide, "Fastes"
- Ovide, "Métamorphoses"
- Pausanias, "Description de la Grèce"
- Pindare, "Pythiques"
- Pindare, "Odes et Fragments"
- Théophraste, "Histoire"
- Georges Dumézil, "La religion romaine archaïque"
- Joël Schmidt, "Dictionnaire de la mythologie"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Comme les vents sonores, soufflant en tempête, quand la poussière abonde sur les routes, la ramassent et en forment une énorme nue poudreuse, de même la bataille ne fait plus qu'un bloc des guerriers". Dans la mythologie grecque, Hestia, en grec ancien, Ἑστία / Hestía est la divinité du feu sacré et du foyer. Fille de Cronos et de Rhéa, elle résista aux ardeurs amoureuses des dieux. Lorsque Poséidon et Apollon prétendirent tous deux à sa main, afin de préserver la paix dans l'Olympe, elle jura de demeurer vierge à jamais. En signe de gratitude, Zeus lui accorda la première victime des sacrifices publics. Selon d'autres auteurs, elle devait ce privilège à son droit de préséance sur les autres dieux dont elle était alors l'aînée. Malgré son vœu de chasteté, elle fut désirée par plusieurs dieux: un jour, Priape, ivre, essaya de la violer pendant son sommeil. Hestia s'éveilla et vit Priape à califourchon sur elle: il s'enfuit tout penaud. La discrète déesse remplit son rôle de gardienne du feu jusqu'au moment où elle céda sa place à la table des dieux, en faveur de Dionysos, pour se rendre dans une ville grecque. Hestia appararaît comme une déesse pacifique, la seule de l'Olympe n'ayant jamais pris part à une guerre ni à une querelle. Ayant inventé l'art de construire les maisons, elle était la déesse du foyer domestique et son feu dans les temples était sacré. Aussi, dans toutes les demeures, l'âtre ne devait jamais s'éteindre. On ne le faisait qu'en signe de deuil. Dans la Méditerranée orientale, on représentait la grande déesse par un tas de charbon incandescent dont on conservait le feu en le recouvrant de cendres blanches. Ce feu ne dégageait ni fumée ni flamme et constituait le centre naturel au cours des réunions de famille ou de clan. Dans la cité de Delphes, le tas de charbon est devenu la pierre à feu que l'on employait à l'extérieur et devint l'"omphalos" ou protubérance ombilicale que l'on voyait souvent sur les vases peints grecs; il représentait ce que l'on croyait être le centre du monde. Elle est l’incarnation de la compassion féminine et de l’unité de la famille. L’esprit de la déesse inspire de la joie et de la paix. Déesse vierge, elle adore l’introspection lors de longs moments de solitude. Sentiments et intuitions ont les caractéristiques de cet archétype. Sa nature calme et sa disposition paisible restent un mystère pour ceux qui la rencontrent. Protectrice des familles et des maisons, elle est honorée de cuire le pain dont la famille se nourrit. Son humilité ne la rend cependant pas inférieure à d’autres femmes qui bénéficieraient d’une position sociale plus élevée. C’est une femme qui ne se laisse pas non plus facilement manipulée comme le montre sa résistance à la tentation d'Aphrodite pour le sexe et le mariage. Elle était vénérée dans les temples circulaires à Delphes. Elle assume ses choix et en est fière. Elle préfère la vie spirituelle et se détourne des désirs terrestres. Par ailleurs, elle est très rarement représentée mais toujours avec un voile sur la tête, symbole de sa pureté. C'est une déesse capable de grande compassion. C’est une femme très sensible capable de ressentir les pensées et les émotions d’autrui. Cette grande sensibilité peut expliquer sa méfiance envers les lieux trop peuplés où elle ne sent pas à sa place. C’est quelqu’un qui évite la foule. On parlerait aujourd'hui d'agoraphobie. Pour cerner sa personnalité, il faut imaginer un espace dans lequel, elle sera à l'aise et pour lequel, elle sera prête à tout pour le protéger. "C’est sans honte que les mortels accusent les dieux de tous les maux".
"Les Parques ont fait aux hommes un cœur apte à pâtir. Mais, à celui-là, il ne suffit pas d'avoir pris la vie du divin Hector". Ce qui peut être l’occasion de réactions inattendues de sa part lorsque quelqu’un ou quelque chose se montre un peu intrusif. lorsque cet ultime refuge que représente sa maison est menacé d’être violé par des intrus, la réaction prend les formes d’une violence désespérée. C’est un aspect important du personnage. Tout espace qui peut lui procurer cet isolement volontaire lui permet de s’épanouir. La déesse aime prendre son temps pour réaliser les choses. La notion de "chronos" lui est étrangère. C’est un être divin qui est très proche de la nature, prêt à se battre pour la défendre. Toutefois, Hestia déteste prêcher en public pour la défense de la nature. Elle préfère agir seule. Hestia, toujours immuable et inchangée, symbolise ainsi la pérennité religieuse, la continuité d'une civilisation et de ses lumières au mépris des émigrations, des destructions, des révolutions et des vicissitudes du temps. Le culte qui lui fut voué s'explique par l'importance accordée au feu aux époques primitives, ce feu que le héros Prométhée déroba à Zeus pour le donner aux hommes, encourageant la vengeance éternelle du plus grand de tous les dieux. On ne lui connait aucune personnalité distincte et elle ne joue aucun rôle dans les mythes. Chaque repas commençait et finissait par une offrande à la déesse: "Hestia, dans toutes les demeures, terrestres ou célestes, on vous honore la première, le doux vin vous est offert avant et après la fête. Dieux ou mortels ne peuvent jamais sans vous s'asseoir au banquet." Hestia, la déesse vierge du foyer, était associée à la stabilité, à la permanence et à la prospérité. Souvent représentée comme une femme austère, assise et enveloppée d'une robe de cérémonie. Rarement mentionnée dans la mythologie, elle avait manifestement une grande importance symbolique et rituelle. Elle présidait aux cérémonies marquant la reconnaissance du nouveau-né par son père: l'enfant était porté à cette occasion autour du foyer lors d'un rituel appelé "Amphidromie". Toutes les maisons grecques avaient un foyer où un culte était rendu à Hestia. Dans les maisons, sur la place publique, elle protégeait ceux qui venaient chercher protection auprès d'elle. Hestia était universellement respectée, non seulement parce qu'elle était la plus douce et la plus vertueuse des déesses mais aussi parce qu'elle avait inventé l'art de bâtir les maisons. Son feu était à tel point sacré que s'il s'éteignait soit par accident soit en signe de deuil, on le rallumait à l'aide d'une roue à feu. Les Romains l'identifièrent à Vesta, dont le feu sacré était entretenu par les " Vestales", prêtresses ayant fait le vœu de chasteté et qui étaient enterrées vives si elles venaient à trahir leur promesse, si le feu, symbole vivant de Vesta, s'éteignait, les Vestales le rallumaient à l'aide des rayons solaires reflétés dans un miroir. On raconte que la vestale Rhéa Silvia donna naissance à Romulus et à Rémus.
"Ces divinités sont généralement bienfaisantes, protectrices de la jeunesse, surtout des jeunes filles et des fiancées. Elles peuvent être les suivantes d'une grande divinité comme Artémis, la déesse de la chasse, ou d'une nymphe d'un rang plus élevé, comme Calypso. Elles habitent dans des grottes où elles passent leur vie à filer et chanter". Sur la base de la grande statue de Zeus, à Olympie, Phidias avait représenté les douze dieux. Entre le Soleil ("Hélios") et la Lune ("Sélènè") les douze divinités, groupées deux à deux, s’ordonnaient en six couples: un dieu-une déesse. Au centre de la frise, en surnombre, les deux divinités (féminine et masculine) qui président aux unions : Aphrodite et Éros. Dans cette série de huit couples divins, il en est un qui fait problème: Hermès-Hestia. Pourquoi les apparier ? Rien dans leur généalogie ni dans leur légende qui puisse justifier cette association. Ils ne sont pas mari et femme, comme Zeus-Héra, Poséidon-Amphitrite, Héphaïstos-Charis, ni frère et sœur, comme Apollon-Artémis, Hélios-Sélénè, ni mère et fils, comme Aphrodite-Éros, ni protectrice et protégé, comme Athéna-Héraclès. Quel lien unissait donc, dans l’esprit de Phidias, un dieu et une déesse qui semblent étrangers l’un à l’autre ? On ne saurait alléguer une fantaisie personnelle du sculpteur. Quand il exécute une œuvre sacrée, l’artiste ancien est tenu de se conformer à certains modèles: son initiative s’exerce dans le cadre des schèmes imposés par la tradition. Hestia, nom propre d’une déesse mais aussi nom commun désignant le foyer, se prêtait moins que les autres dieux grecs à la représentation anthropomorphe. On la voit rarement figurée. Quand elle l’est, c’est souvent, comme Phidias l’avait sculptée, faisant couple avec Hermès. De règle dans l’art plastique, l’association Hermès-Hestia revêt donc une signification proprement religieuse. La déesse grecque fut la seule à ne pas se joindre aux Olympiens lors de leur attaque ratée contre Zeus. Dans certaines listes, Hestia est l'un des douze dieux olympiens, mais le plus souvent, sa place est occupée par Dionysos. Dans certains mythes, la déesse renonce volontairement à sa place parmi les dieux sur le mont Olympe, en échangeant avec Dionysos, car elle préfère se retirer des affaires divines et est sûre d'être bien accueillie dans la ville mortelle de son choix. En tant que déesse quelque peu casanière, Hestia n'est pas impliquée dans des aventures divertissantes dans la mythologie grecque, elle semble plutôt avoir pris le rôle de déesse senior à l'écart des autres dieux et de leurs faiblesses trop humaines. La déesse était la personnification du foyer et elle recevait donc les sacrifices dans tous les temples des dieux, car chacun avait son propre foyer. Selon la tradition, Hestia recevait tous les sacrifices avant les autres dieux, même dans des lieux comme Olympie où Zeus était honoré. Hestia recevait également la première et la dernière libation de vin offerte lors d'une fête et était généralement mentionnée en premier dans les prières et les serments. C'est pour cette raison que se développa l'expression "commencer par Hestia". Selon la mythologie, l'honneur de recevoir le premier sacrifice fut donné par Zeus lorsque Hestia jura qu'elle resterait toujours vierge. C'était pour elle un réel honneur.
"Au commencement exista le Chaos, puis la Terre à la large poitrine, demeure toujours sûre de tous les Immortels qui habitent le faite de l'Olympe neigeux. Ensuite le sombre Tartare, placé sous les abîmes de la Terre immense". Dans une maison grecque, l'âtre était généralement un brasero portable, mais il symbolisait le cœur et l'âme de la maison et en était le centre. Le foyer était donc le point central de nombreuses activités, et pas seulement de la cuisine. Lors d'une cérémonie de naissance, le bébé était porté autour du foyer, les jeunes mariées et les esclaves nouvellement arrivés dans la maison étaient couverts de noix et de figues devant le foyer, et après la mort d'un membre de la famille, le foyer pouvait être éteint et rallumé (une pratique courante à Argos). Lors des repas quotidiens, on pouvait également faire une offrande symbolique à Hestia en la jetant dans l'âtre. La personnification de la déesse en tant que foyer l'associe également aux idées d'hospitalité, de protection des invités et d'inventeur de la bonne construction des maisons. Outre les maisons individuelles, Hestia était particulièrement associée au "prytaneion" et au "bouleuterion", le centre symbolique d'une ville ou d'un village où se tenaient les fonctions civiques et où étaient menées les affaires du gouvernement local. On y trouvait généralement un foyer, une tradition qui remonte à la Grèce mycénienne, lorsque le trône du roi et la salle de réception de son palais, le "megaron", possédaient un grand foyer. Le foyer de la ville ultérieure était entretenu en permanence par la communauté, généralement par des femmes célibataires sélectionnées à cet effet. La déesse recevait des sacrifices sur ce foyer communal chaque fois qu'un nouveau magistrat commençait et terminait son mandat et avant les sessions du conseil. Curieusement, après l'échec de l'invasion de la Grèce par les Perses au Ve siècle av. J.-C., Delphes, à bien des égards le cœur religieux des cités-États grecques - ordonna que tous les foyers communaux soient éteints car ils étaient désormais considérés comme impurs. Les foyers étaient ensuite rallumés à l'aide de flammes purifiées provenant du foyer de Delphes. Le culte public d'Hestia était particulièrement répandu en Attique, avec des cultes notables au Pirée, à Éleusis, à Halimos et à Krokonidai. Certains cultes, par exemple à Naucratis et Kos, interdisaient aux femmes de participer aux rituels liés à Hestia au foyer communal en raison de son lien avec la vie politique de la cité (à laquelle seuls les hommes pouvaient participer). Les prêtres et prêtresses spécifiquement dédiés à Hestia semblent avoir été particulièrement répandus à partir de la période héllénistique À l'époque romaine, Hestia, aujourd'hui connue sous le nom de Vesta, continuait à être vénérée, par exemple à Éphèse où le grand prêtre était une femme.
"Enfin l'Amour, le plus beau des dieux, l'Amour, qui amollit les âmes, et, s'emparant du coeur de toutes les divinités et de tous les hommes, triomphe de leur sage volonté". Comme Hestia n'est pas entourée d'une mythologie particulière, elle n'apparaît pas très souvent dans l'art grec, et lorsqu'elle le fait, elle peut être difficile à distinguer des autres déesses, notamment parce qu'elle ne porte pas d'objet facilement identifiable qui lui soit associé. Elle est généralement présentée comme une jeune femme portant un couvre-chef et des vêtements modestes, et parfois elle verse une libation, comme dans un kylix à figures rouges datant de 500 av. J.-C., conservé aux Staatliche Museen de Berlin, qui la montre en compagnie d'Apollon et d'Hermès alors qu'ils conduisent Hercule au mont Olympe. Elle apparaît sur le célèbre vase François (570-565 av. J.-C.) et, cette fois-ci nommée, sur la frise nord du Trésor siphinois de Delphes (vers 525 av. J.-C.) où elle et une déesse non identifiée font face à deux géants en uniforme hoplite. Hestia est peut-être une figure assise dans le groupe du fronton est du Parthénon, mais la statue de marbre est incomplète et il est donc difficile de l'identifier avec certitude. Une autre apparition possible est celle de l'"Hestia Giustiniani", une femme debout à la tête voilée et vêtue d'un peplos austère, mais il pourrait également s'agir d'Héra ou de Déméter. La figure, qui mesure 1,9 mètre, est une copie d'un original réalisé vers 470 av. J.-C. et peut être vue à la Villa Albani à Rome. Comme preuve du caractère récent de la création d’Hestia on a depuis longtemps indiqué le fait qu’Homère ignore l’existence de cette déesse ; cette absence permettrait de dater le moment de la création du personnage divin d’Hestia. Il semble qu’il n’existe aucun doute quant au fait que la déesse Hestia ne joue aucun rôle chez Homère, puisqu’elle n’est pas présente dans les poèmes et que, dans ces textes, le terme ἱστίη se rapporte seulement au foyer. Le personnage d’Hestia nous conduit alors à nous poser une question curieuse. Comment est-il possible que la pensée grecque ait employé une déesse sans mythes et qui n’est rien de plus qu’une simple personnification du foyer pour construire le symbolisme complexe du foyer commun de la cité que les travaux de Gernet et de Vernant ont depuis longtemps mis en valeur ? Pour essayer de trouver une réponse à cette question, il faut tout d’abord répondre à deux autres questions qui ont un rapport avec elle. Premièrement, est-il possible qu’Homère ait connu Hestia mais l’ait délibérément exclue de ses poèmes, contrairement à ce qu’il a fait avec le reste des dieux de l’Olympe ? Deuxièmement, comment peut-on capter le sens symbolique que ce personnage divin a eu pour les anciens Grecs si nous n’avons pas de mythes, c’est-à-dire les éléments fondamentaux qui nous permettent de mener à bien cette tâche ? La réponse à ces trois questions, comme j’essaierai de le démontrer dans les pages qui suivent, doit être donnée en sens inverse de l’ordre dans lequel elles ont été posées. Tentons, tout d'abord, de répondre à la dernière de ces questions qui renvoie, en fait, au choix de la méthode employée dans cette étude. "Vils pasteurs, opprobre des campagnes, vous qui ne vivez que pour l'intempérance". "Prend chez toi et non pas au-dehors, évites la ruine. Il faut choisir ce qu'on a: quelle peine pour l'âme de désirer ce qu'elle n'a pas ! Obéis à cet ordre".
"Donc, avant tout, fut Abîme, puis Terre aux larges flancs, assise sûre à jamais offerte à tous les vivants à tous les Immortels, maîtres des cimes de l’Olympe neigeux, et le Tartare brumeux, tout au fond de la terre aux larges routes], et Amour, le plus beau parmi les dieux immortels, celui qui rompt les membres et qui, dans la poitrine de tout dieu comme de tout homme, dompte le cœur et le sage vouloir". Face à l’absence de mythes que nous observons dans le cas d’Hestia, il est nécessaire avant tout de partir du sens de son nom. Ce choix initial peut sembler, à première vue, un retour vers des théories vieillies dans le cadre de l’étude de la mythologie, telles que les positions soutenues au xixe siècle par Max Müller, qui défendait la suprématie de l’analyse linguistique et étymologique comme méthode pour comprendre le sens authentique de la mythologie antique et, à travers elle, de la religion. Aujourd’hui nous sommes tout à fait conscients du rapport étroit existant entre le langage et la pensée mythique, mais personne n’explique plus, comme le faisait Müller, l’origine et la formation des mythes comme une "maladie du langage" dérivée de l’incompréhension des noms antiques des choses. En réalité, le point de vue défendu ici a peu à voir avec des approches semblables à celles de Müller. En revanche, il est plus proche d’autres perspectives, anciennes aussi, comme celle d’A. Meillet, linguiste travaillant dans le domaine de la sociologie française, qui affirmait qu’on comprend beaucoup mieux les mots si on les met en rapport avec des faits sociaux concrets qui rendent compte de besoins ou d’aspects fondamentaux de la vie des personnes dans des contextes historiques précis. Ainsi, l’étude étymologique d’un terme, dans ce cas précis d’un théonyme, et la compréhension de sa signification permettent d’approcher le sens que ce terme a dans certains contextes, mais cette étude, malgré ses avantages, n’offre pas d’information sur d’autres aspects liés à cette divinité. La perspective que nous défendons ici est fondamentalement structurale et dérive partiellement des lignes de travail de Cl. Lévi-Strauss et surtout de la méthode d’analyse mythologique développée par G. Dumézil tout au long de ses nombreux ouvrages. Bien qu’elle tienne compte des étymologies des théonymes, cette méthode les a rejetées systématiquement pour s’intéresser aux comparaisons de structures mythiques et rituelles, car elle considère que ce sont celles-ci qui permettent de constater que la proposition étymologique concorde avec les rites et les mythes dans lesquels intervient ce dieu. Jusqu’alors on expliquait la religion en rapport avec ses origines. On abandonne ce point de vue quand on constate l’impossibilité de découvrir l’origine d’une coutume ou d’une croyance religieuse. La position soutenue généralement aujourd’hui en anthropologie et en histoire des religions tente d’expliquer les faits liés aux religions primitives et antiques d’un point de vue sociologique. Pour cela on part de l’idée que les religions sont des structures idéologiques significatives qui, à leur tour, font partie d’autres structures, sociales, beaucoup plus vastes. Cette compréhension des religions en termes de structures met fin à la primauté de l’analyse linguistique et étymologique pour établir le caractère et la fonction d’une divinité et repose précisément sur le fait que les panthéons sont aussi des structures. La fonction et le sens d’un dieu ne peuvent donc s’expliquer qu’à travers l’étude des rapports que chaque dieu établit avec les autres divinités de son panthéon et l’analyse des valeurs symboliques que chacun de ces personnages divins représente. " D’Abîme naquirent Érèbe et la noire Nuit. Et de Nuit, à son tour, sortirent Éther et Lumière du Jour".
"On honorera de préférence l'homme vicieux et insolent; l'équité et la pudeur ne seront plus en usage, le méchant outragera le mortel vertueux par des discours pleins d'astuce auxquels il joindra le parjure. L'Envie au visage odieux, ce monstre qui répand la calomnie et se réjouit du mal, poursuivra sans relâche les hommes infortunés". En ce sens, le point de vue adopté ici, c’est-à-dire la comparaison des valeurs symboliques des divinités à travers l’étude des structures, permet de nier des affirmations comme celles que nous avons vues plus haut sur la pauvreté du caractère personnel d’Hestia. Toutes les interprétations qui présentent Hestia comme la simple personnification du foyer, sans plus de profondeur, partent de l’idée qu’à l’origine, la représentation des dieux a connu un passage du concret vers l’abstrait. En réalité, ce point de vue présente un caractère arbitraire qui découle de la perspective primitiviste de la religion, une perspective aujourd’hui dépassée, qui tendait à considérer que dans le domaine de la religion, le concret est toujours antérieur à l’abstrait. Aujourd’hui nous savons que le processus inverse est aussi souvent attesté et que, de fait, le passage du concret à l’abstrait ou, dans le cas qui nous occupe, le passage d’un nom commun à un nom propre divin peut être particulièrement complexe, puisque, dans les systèmes symbolico-religieux ou mythiques, les noms propres des dieux ne font pas que désigner, mais qu’ils sont aussi des symboles dotés d’une très grande richesse polysémique. Ainsi, le champ sémantique du nom d’un dieu peut être associé à un champ symbolique beaucoup plus vaste, structuré par l’idéologie socio-religieuse. De fait, si nous avons recours à l’étymologie du terme ἑστία, nous observons qu’il s’agit d’un mot lié au foyer et au feu qui dérive de la même racine indo-européenne que le latin "Vesta" ou la racine indienne "vas-". Il nous semble que cette origine étymologique commune d’Hestia et de Vesta nous fournit le meilleur exemple des limites que présente l’étymologie d’un théonyme comme instrument pour capter le caractère d’une divinité. Dans le cas d’Hestia, son nom trouve est apparenté à εὕω, alors que Vesta est de même origine que le "uto". Étymologiquement, donc, les noms des deux déesses proviennent de la même racine qui signifie "brûler". Mais, Hestia est le foyer, alors que Vesta est le feu, ce qui nous indique que les deux déesses ont eu des histoires différentes : il s’agit de divinités qui, malgré leur origine étymologique commune, présentent des caractères distincts qui leur sont spécifiques dans chaque cas. C’est précisément ici qu’entrent en jeu l’analyse structurale, la comparaison entre les différentes structures dans lesquelles la divinité, Hestia dans notre cas, est présente, et les valeurs symboliques respectives que cette déesse assume dans chaque situation ; c’est seulement ainsi, en introduisant la déesse grecque du foyer en des contextes, que nous pourrons comprendre le sens qu’elle a eu en Grèce ancienne. Homère connaissait-il la déesse Hestia ? Il est pour cela nécessaire de réaliser une étude des usages qu’Homère faisait du terme ἱστίη et de certains de ses synonymes dans deux de leurs sens principaux: foyer (ἐσχάρα) et autel (πῦρ, βωμός).
"Alors, promptes à fuir la terre immense pour l'Olympe, la Pudeur et Némésis, enveloppant leurs corps gracieux de leurs robes blanches, s'envoleront vers les célestes tribus et abandonneront les humains". En ce qui concerne l’usage que font l’"Iliade" et l’"Odyssée", les poèmes d’Hésiode ou les Hymnes homériques des divers synonymes de ἱστίη, aussi bien avec le sens de foyer que d’autel, nous pouvons faire les remarques suivantes. Tout d’abord si nous nous intéressons aux synonymes qui ont le sens de foyer, nous constatons que les usages de ἐσχάρα dans les poèmes homériques, le seul texte qui atteste ce terme, font toujours référence au foyer en tant que lieu dans lequel le feu brûle. À la lumière de ces deux analyses, fondées aussi bien sur un examen lexical que sur la lecture du chant XIX, le foyer chez Homère reçoit plusieurs dénominations interchangeables, peut-être en conséquence des besoins de composition qui caractérisent le système de formules de la poésie homérique. Mais cette interchangeabilité entre les divers termes n’est pas totale. Dans la plupart des cas la mention du foyer dans l’Odyssée se fait en ayant recours au terme ἐσχάρα et, de façon marginale, en utilisant deux termes qui dérivent de ἑστία (ἐφέστιος et ἀνέστιος). Comme nous l’avons vu, ἑστία (hom. ἱστίη) est citée dans quelques passages, où elle est garante d’un serment dans le cadre d’une formule. Tout semble donc indiquer que le foyer, en tant qu’ἑστία, reste en marge du jeu métrique caractéristique de la composition en formules d’Homère. Ce point paraît révéler qu’ἑστία n’est pas, en termes strictement symboliques, un synonyme des autres dénominations homériques pour le feu du foyer ou du mégaron. Comme l’ont affirmé traditionnellement les chercheurs, la déesse Hestia n’apparaît pas dans les poèmes, mais nos analyses ont mis malgré tout en évidence que le foyer, l’objet que la déesse personnifie, apparaît chez Homère, et y est doté de certaines des valeurs qui ont caractérisé cette divinité dans le monde grec de la cité-État. L’absence d’Hestia, la déesse grecque du foyer, dans les poèmes homériques peut être due au fait que le poète ne la connaissait pas, comme cela a été affirmé jusqu’à présent. Les poèmes homériques sont antérieurs au monde de la cité, où, suivant ce qui a été soutenu traditionnellement, s’est forgé et développé ce personnage divin. Ceci pourrait expliquer l’absence d’Hestia aussi bien dans l’Iliade que dans l’Odyssée. Néanmoins, les analyses présentées ici ont mis en valeur plusieurs indices permettant de penser qu’il est possible que, dans l’épopée homérique telle que nous la connaissons aujourd’hui, le personnage divin d’Hestia était connu, même si la déesse apparaît uniquement dans l’Odyssée, indirectement et à travers la mention du foyer sous le terme ἱστίη. Les mentions homériques du foyer présentent les mêmes associations symboliques que celles qui sont présentes chez la déesse Hestia, avec Zeus, comme on peut le lire dans l’Hymne homérique à Aphrodite ou dans certains rituels grecs, l’hospitalité et la convivialité. Le monde d’Hestia est celui de la cité-État, or la société décrite dans les poèmes homériques est antérieure à la "polis". Est-ce là une raison suffisante pour que le poète élimine la déesse Hestia du monde des poèmes homériques, car elle n’aurait aucun rôle à jouer avec les héros que nous décrivent l’Iliade et l’Odyssée. "Heureux celui que les Muses aiment d'amour. De douces paroles coulent de sa bouche".
Sources, bibliographie et références:
- Aristonoos, "Hymne à Hestia"
- Aristophane, "Les Guêpes"
- Callimaque, "Hymnes"
- Déméter, "Les Hymnes homériques"
- Hésiode, "La Théogonie"
- Homère, "Iliade et Odyssée"
- Homère, "Hymne homérique à Aphrodite"
- Pausanias, "Description de la Grèce"
- P. Chantereine, "Dictionnaire des mythes grecs"
- André Boulanger, "Le Génie grec dans la religion"
- Claude Leduc, "Notes sur la déesse Hestia"
- Jean Haudry, "La déesse Hestia et le foyer grec"
- Max Müller, "Mythologie comparée"
- Georges Dumézil, "Introduction à la mythologie grecque"
- Jean-Pierre Vernant, "Mythe et société en Grèce ancienne"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Originaires de Thrace, région considérée par les Grecs comme le pays de la lumière :
ce nom avait un sens symbolique signifiant le pays de la pure doctrine et de la poésie
sacrée qui en procède. Dès l'origine, elles étaient trois déesses de la montagne sans
attributions définies, qui se contentaient d'inspirer les chants, guidées par leur coryphée,
Apollon. Ce sont ces Trois Muses qui apprirent au Sphinx installé sur le mont Phicion la
devinette qu'il posait à tous les voyageurs. Les Muses, du grec ancien Μοῦσα / Moûsai,
devinrent plus tard les filles de Zeus et de Mnémosyne, déesse de la Mémoire, ou d'Ouranos
et de Gaïa, magnifiques jeunes femmes dont la beauté enchantait les dieux de l'Olympe.
Bienveillantes et compatissantes, elles consolaient ceux qui souffraient. Ce sont elles qui
recueillirent les membres d'Orphée et les enterrèrent au pied du mont Olympe. Sur la terre,
ces déesses du rythme et des nombres présidaient aux arts, procuraient l'inspiration poétique
aux poètes qui venaient se rafraîchir dans les fontaines situées près de leurs sanctuaires, sur
le mont Hélicon, à Sparte, et à travers la Grèce. Au moment des batailles, les Doriens les
invoquaient parce qu'elles présidaient aux mouvements mesurés des troupes de soldats.
Vers le IXème siècle, Hésiode en comptait neuf, présidant chacune à un art spécifique sous la houlette d'Apollon nommé alors "Musagète." Les neufs Muses classiques sont: Calliope, "à la belle voix" ou "celle qui dit bien", la Muse de la Poésie épique, qui célèbre les événements historiques plus ou moins légendaires et magnifie la grandeur et la force des héros, ses attributs sont l’éloquence pour les récits de combats et d’exploits, un stylet et une tablette de cire. Clio, "la célèbre", la Muse de l’Histoire, ses attributs sont une couronne de laurier, la trompette de la renommée et un rouleau de papyrus. Erato, "l’aimable", la Muse de la Poésie lyrique qui traduit les émotions, les sentiments, les amours, la mort et parfois galante, ses attributs sont la lyre et le plectre, petit instrument pour pincer les cordes. Euterpe, "la bien plaisante", la Muse de la Musique a pour attribut la flute et le hautbois. Melpomène, "la chanteuse", la Muse de la Tragédie, son attribut est le masque tragique. Polymnie, "aux chants multiples", la Muse du Chant sacré et de la pantomime, de la Rhétorique, de l’art oratoire, du discours et de l’éloquence. Elle est représentée dans une attitude pensive accoudée sur un appui ou parfois la main droite en action comme pour haranguer et la main gauche tient un sceptre ou un rouleau. Elle inspire les poètes. Terpsichore, dont la danse séduit", la Muse de la Danse, son attribut est la lyre. Thalie, "la florissante", la Muse de la Comédie et de la poésie pastorale, des amours de bergers, ode à la nature, ses attributs sont le masque comique et la houlette, bâton de berger. Uranie, "la céleste", la Muse de l’Astronomie et de l’Astrologie, ses attributs sont un globe terrestre et des instruments mathématiques (compas…).
Les premiers textes de la littérature grecque commencent souvent par une invocation aux Muses qui permet de situer un poète dans le contexte de son poème. À ce titre, les deux incipit homériques sont des modèles célèbres que les auteurs ultérieurs n’hésitèrent pas à reprendre et à commenter. Par-delà le caractère conventionnel de l’exercice, c’est une conception spécifique de la création poétique que l’invocation homérique des Muses nous invite à méditer. Le mot "muse" vient du grec mousa, la parole chantée, la parole rythmée. Le sens originel du terme grec est cependant mal défini et son étymologie obscure. Quant aux Muses, déesses de la musique, de la poésie et du savoir, elles sont ainsi présentées dans la Théogonie d’Hésiode, qui est l’un des premiers témoignages littéraires : "Les neuf sœurs issues du grand Zeus se nomment Clio, Euterpe, Thalie et Melpomène,Terpsichore, Érato, Polymnie, Uranie, et Calliope enfin, la première de toutes."
Dans leur généalogie la plus couramment admise, celle qu’Hésiode reprend, les divines chanteuses sont issues de l’union de Mnémosyne, déesse de la mémoire, avec Zeus, pendant neuf nuits : "C’est en Piérie qu’unie au Cronide, leur père, les enfanta Mnémosyne, reine des coteaux d’Éleuthère, à elle, neuf nuits durant, s’unissait le prudent Zeus, monté, loin des Immortels, dans sa couche sainte. Et quand vint la fin d’une année et le retour des saisons, elle enfanta neuf filles, aux cœurs pareils, qui n’ont en leur poitrine souci que de chant et gardent leur âme libre de chagrin, près de la plus haute cime de l’Olympe neigeux."
Dès leur naissance, elles vont vers l’Olympe et chantent le triomphe de Zeus; leur chant, organisé autour de l’histoire des dieux, éveille la vocation d’Hésiode au pied de l’Hélicon. Ces deux massifs montagneux sont associés aux Muses, ce qui explique la présence fréquente d’un décor rocheux dans les représentations figurées. En permettant cette vocation, les Muses transforment le poète en voyant d’un genre particulier. Voici comment elles s’adressent à lui: "Pâtres gîtés aux champs, tristes opprobres de la terre qui n’êtes rien que ventres ! Nous savons conter des mensonges tout pareils aux réalités, mais nous savons aussi, lorsque nous le voulons, proclamer des vérités."
D’après certains commentateurs, Hésiode pourrait reprendre ici un vers de l’Odyssée, qui dépeint la force persuasive d’Ulysse : "Tous ces mensonges, il leur donnait l’apparence de vérités." L’allusion possible à l’épopée homérique lui permettrait de se démarquer des propos mensongers d’Ulysse en affirmant le caractère sacré et véridique de sa propre poésie, qui n’est plus seulement humaine, mais divine, car inspirée. Hésiode ne naît donc pas poète, mais plutôt berger. Pour devenir poète, encore faut-il être élu par les Muses et recevoir leur éducation.
Par ailleurs, si le nombre de Muses est variable selon les témoignages, chacune semble avoir un rôle relativement bien établi. Quatre Muses veillent à l’évolution de l’épopée et du chant, marquant la primauté de la musique dans l’univers.Calliope, mère du poète Orphée, épouse d’Apollon, préside à la poésie épique. On la représente souvent entourée de l’Iliade et de l’Odyssée. C’est elle qui est le plus souvent citée par les poètes. Muse de l’histoire, Clio chante la gloire des guerriers et la renommée d’un peuple, à l’aide de la trompette ou de la cithare. La lyre, instrument fréquemment cité chez Homère, accompagne Érato, la Muse de la poésie lyrique. Lyre encore, mais aussi cithare et trompette, autant d’instruments qui entourent Euterpe, déesse de la musique.
Plutôt que les noms précis des Muses, c’est le terme générique qui apparaît chez Homère, souvent au singulier. Dans l’incipit de l’Odyssée, "la Muse" est l’inspiratrice du Poète, puis, dans le chant VIII, de l’aède Démodocos. De façon générale, dans les invocations comme dans les représentations figurées, une seule Muse suffit à représenter ses sœurs. Sa présence est cependant nécessaire pour garantir la beauté et la vérité de la parole poétique.En un temps où l’idée d’auteur est moins nettement définie qu’aujourd’hui, la Muse joue un rôle essentiel. Née d’une oralité secrète, l’inspiration est la seule notion qui vaille. Soufflée par la Muse, elle régit un poète qui ignore le désir de création.
Une chaîne se déploie, reliant la Muse, l’aède, l’auditoire :"De tous les hommes de la terre, les aèdes méritent les honneurs et le respect, car c’est la Muse, aimant la race des chanteurs, qui les inspire." (Odyssée, VIII, 479-481). La Muse, de son côté, fait connaître les événements passés. Il ne s’agit peut-être pas d’un passé historique, au sens moderne du terme, mais plutôt d’"un temps originel, un temps poétique". C’est le temps des héros. Pour qu’elle devienne vérité, la parole poétique est indissociable de la Muse et de la mémoire, et l’aède ne peut opposer à la Muse son propre savoir. Il est inspiré par les voix des Muses "à l’unisson", celles qui, échappant à la temporalité humaine, voient "ce qui est, ce qui sera, ce qui fut". La Muse propose une mémoire omnisciente, non sélective, elle permet au Poète d’avoir accès aux événements qu’il raconte et de déchiffrer l’invisible. "
"Et maintenant, dites-moi, Muses, habitantes de l’Olympe, car vous êtes, vous, des déesses: partout présentes, vous savez tout, nous n’entendons qu’un bruit, nous, et ne savons rien." (Iliade, II, 485-486.). Dans l’Iliade, les Muses voient de manière directe les événements que l’aède souhaite narrer. Cette "autopsie" des Muses, selon le sens étymologique du terme, est opposée au savoir indirect, "par ouï-dire", des poètes qui se contentent de reproduire ce qui leur est indiqué. Le poète entend la voix des Muses et l’inspiration surgit. Ainsi l’Iliade se déploie par le recours à la personne du Poète, instrument aux mains de la Muse. La parole du Poète permet d’échapper au silence et à la mort. Elle lutte contre l'oubli que représentent par exemple les Sirènes, figures antithétiques des Muses mais qui, comme elles, savent "tout ce qui advient sur la terre féconde"(Odyssée, XII, 191). Parfois considérées comme les filles de Melpomène, de Terpsichore ou de Calliope, les Sirènes, remarquables musiciennes, auraient perdu leurs ailes à la suite d’un concours de chant avec les Muses: ces dernières auraient arraché leurs plumes pour s’en faire des couronnes. Honteuses de leur déchéance, elles se seraient alors réfugiées dans les rochers de la côte méridionale de l’Italie, d’où elles attirent les navigateurs.
Ainsi chantent-elles, en promettant au marin Ulysse de lui donner le pouvoir de connaître à l’avance tous les événements à venir. Le héros résiste, car il sait par Circé que leur chant est signe de mort. Son désir est pourtant immense. En luttant contre les voix ensorcelantes de ces Muses maléfiques que sont les Sirènes, Ulysse refuse l’oubli de soi. Son choix éclaire l’acte de l’aède qui se fait le servant des véritables Muses. La Muse maintient la mémoire des hommes et crée l’épopée. Le chant de l’aède porte une identité et insuffle la vie. Le culte des Muses est originaire de Piérie en Thrace. Il s’est répandu ensuite en Béotie autour de l’Hélicon. Il eut pour centres, les villes d’Ascra et de Thespies. Athènes leur consacra une colline voisine de l’Acropole. Delphes les honora aux côtés d’Apollon. Leur ancien caractère de nymphes des sources explique que de nombreuses fontaines étaient consacrées aux Muses.
Les représentations des Muses sont nombreuses, sur les vases peints, les monnaies, les bas-reliefs, les fresques de Pompéi, de nombreuses statues. Un bas-relief au Louvre décorait autrefois les trois faces apparentes d’un sarcophage dit "le sarcophage des muses" du Louvre représente les neuf Muses. En peinture, par le Tintoret, "l’assemblée des Muses sur le Parnasse" présidée par Apollon, par Eustache Le Sueur, les neuf Muses, dans cinq tableaux aujourd’hui au Louvre, par Ingres "la Naissance des Muses" et par Gustave Moreau, "Hésiode et les Muses" (1860). Dans l'inconscient masculin, les Muses incarnent l'image nostalgique de la fée qui console dans les heures douloureuses, panse les plaies psychiques ou qui inspire les grandes œuvres. Cette image souvent magnifiée ,idéalisée est celle de la vierge, terrain inexploré, tabou qui hanta les rêves de maint séducteurs ou de la femme idéale et inaccessible.
Bibliographie et références:
- Apollodore, "Bibliothèque"
- Apollonios de Rhodes, "Argonautiques"
- Hérodote, "Histoires"
- Hésiode, "Théogonie"
- Homère, "Iliade"
- Ovide, "Fastes"
- Pausanias, "Description de la Grèce"
- Pindare, "Pythiques"
- Pindare, "Odes et Fragments
"- Platon, "Phèdre"
- Théophraste, "Histoire
Bonne lecture à toutes et à tous.
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"Et, d'abord, Gaïa enfanta son égal en grandeur, l'Ouranos étoilé, afin qu'il la couvrit tout entière et qu'il fût une demeure sûre pour les Dieux heureux. Et puis, elle enfante les hautes montagnes, fraîches retraites des divines Nymphes qui habitent les montagnes coupées de gorges, et puis la mer stérile qui bout furieuse, Pontos ; mais pour cela, ne s'étant point unie d'amour. Et puis, unie à Ouranos: elle enfante Océan aux tourbillons profonds, et Coéos, et Crios, et Hypérion, et Japet, et Théia, et Rhéa, et Thémis, et Mnémosyne, et Phoebé couronnée d'or, et l'aimable Téthys. Et le dernier qu'elle enfante fut le subtil Kronos, le plus terrible de ses enfants, qui prit en haine son père vigoureux. Et elle enfanta aussi les Cyclopes au cœur violent, Brontès, Stéropès et le courageux Argès, qui remirent à Zeus le tonnerre et forgèrent la foudre. Et en tout ils étaient semblables aux autres Dieux, mais ils avaient un œil unique au milieu du font. Et ils étaient nommés Cyclopes, parce que, sur milieu du front, s'ouvrait un œil unique et circulaire. Et la vigueur, la force et la puissance éclataient dans leurs travaux. Et puis, de Gaïa et d'Ouranos naquirent trois autres fils, grands, très-forts, horribles à nommer, Cottos, Briarée et Gygès, race superbe. Et cent bras se roidissaient de leurs épaules, et chacun d'eux avait cinquante têtes qui s'élevaient du dos, au-dessus de leurs membres robustes. Et leur force était immense, invincible, dans leur grande taille. De tous les enfants nés de Gaïa et d'Ouranos ils étaient les plus puissants. Et ils étaient odieux à leur père, dès l'origine. Et comme ils naissaient l'un après l'autre, il les ensevelissait, les privant de la lumière, dans les profondeurs de la terre. Et il se réjouissait de cette action mauvaise, et la grande Gaïa gémissait en elle-même, pleine de douleur. Puis, elle conçut un dessein mauvais et artificieux. (Hésiode, Théogonie: 126-154)". Dans la mythologie grecque, GaÏa donna naissance au ciel Ouranos, à la grande famille des dieux, et par descendance indirecte, aux êtres vivants. Elle est donc la mère cosmique universelle, indestructible, la plus ancienne des divinités qui régnait sur les océans, les volcans, les rivières, les troupeaux qu'elle a créés. Ses colères produisent les séismes et cataclysmes destructeurs. Mais elle est avant tout la mère qui engendre des formes vivantes en les tirant de sa propre substance. Le culte qui lui était rendu par les hommes primitifs a précédé tous les rites de fertilité liés à l'agriculture. Elle fut chantée par les poètes sur tous les continents, adorée à Delphes comme la maîtresse de l'espace et du temps, et la déesse de la procréation. Les Romains l'adorèrent sous le nom de "Tellus". Gaïa, du grec ancien Γαῖα / Gaîa ou Γαῖη / Gaîē, est une déesse primordiale, c'est la déesse mère, personnification de la Terre. D'après le récit d'Hésiode, il semble bien que Gaïa fut la grande divinité des grecs primitifs. Comme les Egéens, comme les peuples de l'Asie, les grecs ont dû sans doute adorer à l'origine la Terre, en qui ils voyaient leur mère. C'est ce que confirme encore l'Hymne homérique, où le poète dit: "Je chanterai Gaïa, mère universelle, aux solides assises, la plus antique des divinités". Gaïa, "déesse à la large poitrine", qui sur son sol nourrit tout ce qui existe, et par la faveur de qui les hommes ont de beaux enfants et récoltent des fruits savoureux, fut donc un temps la déesse suprême, dont la majesté s'imposait non seulement aux hommes, mais aux dieux mêmes. Plus tard, quand fut établie, victorieuse, la dynastie des Olympiens, le prestige de Gaïa ne fut pas amoindri. C'est elle que les dieux invoquaient encore dans leurs serments : "J'en atteste Gaïa et le vaste ciel qui la domine", proclame Héra, dans l'Iliade, lorsqu'elle répond aux accusations de Zeus. Divinité toute-puissante, Gaïa a non seulement créé l'univers et enfanté les premières races de dieux, mais c'est elle encore qui donna naissance à la race des hommes. Telle est l'interprétation qu'il convient de donner au mythe d'Erichthonios, qu'elle tira de son propre sein pour offrir à Athéna et qui fut le premier habitant de l'Attique. On l'invoquait rituellement en sacrifiant des animaux de couleur noire.
"Donc, avant tout, fut Abîme; puis Terre aux larges flancs, assise sûre à jamais offerte à tous les vivants, à tous les Immortels, maîtres des cimes de l’Olympe neigeux, et le Tartare brumeux, tout au fond de la terre aux larges routes, et Amour, le plus beau parmi les dieux immortels, celui qui rompt les membres et qui, dans la poitrine de tout dieu comme de tout homme, dompte le cœur et le sage vouloir. D’Abîme naquirent Érèbe et la noire Nuit". La puissance de Gaïa se manifestait encore par le don de divination qui lui était dévolu. L'oracle de Delphes, avant de passer aux mains d'Apollon lui appartenait. Par la suite, le rôle de cette déesse alla s'amoindrissant, à mesure que d'autres divinités s'élevaient dans la vénération des hommes. Cependant son culte subsista toujours en Grèce. Elle présidait aux mariages et était honorée comme la prophétesse par excellence. À Patras, les malades venaient la consulter. Elle était particulièrement vénérée à Aegées, à Delphes, à Olympie. Elle avait des sanctuaires à Dodone, à Tégée, à Sparte, à Athènes, près de l'Aréopage. On lui offrait des céréales et des fruits, mais on lui immolait une brebis noire quand on l'invoquait comme gardienne de la sainteté du serment. On la représentait communément sous les traits d'une femme gigantesque.Gaïa personnification de la terre fut, la divinité primitive des Grecs. Mais si son culte subsista à travers les âges, sa personnalité s'effaça devant celle d'autres divinités analogues. À la Gaïa pélasgique, se substitua de bonne heure la Rhéa, d'origine probablement crétoise, qui n'est, elle aussi, que la terre divinisée; on repris la légende de Gaïa pour constituer celle de Rhéa. Les deux couples, Gaïa-Ouranos, et Rhéa-Cronos, reprenaient les mêmes inquiétudes maternelles chez les deux déesses, même fin malheureusede leur époux. Et, de même que les Grecs primitifs faisaient de Gaïa la mère et l'origine première de tous les êtres, la suprématie de Rhéa fut raffermie, car on lui donna pour enfants les grands dieux souverains de l'Olympe. Selon la cosmogonie hésiodique, Gaïa, Gaea ou Tellus personnifie la Terre en voie de formation. Tout de suite après lechaos, elle émergea un jour du néant et donna naissance à un fils, Ouranos. Elle forma avec lui le premier couple divin, mettant au monde une génération de dieux et de monstres: les Titans, les Titanides, les Cyclopes, les Hécatonchires, les Divinités marines dont Nérée et Thaumas qu'elle conçut d'un de ses fils, Pontos, le flot. Elle aida Cronos à mutiler son père en lui fournissant une faucille. Avec Gaïa s'accouplèrent d'autres divinités, le Tartare, entre autres, à qui elle donna le terrible Typhon. On lui attribue également l'enfantement des Harpyes, de Python et de Charybde. Gaïa, Terre-mère, origine féconde de tout, ne tarda pas à prendre dans les cultes grecs et romains une importance considérable. Un hymne homérique la célèbre en tant que divinité de la fertilité du sol et protectrice, en raison de ses nombreux enfants, de la multiplication des êtres humains. Déméter, déesse des Moissons, lui est souvent associée. Assimilée à Tallus par les romains, Gaïa devint, à l'époque classique, une divinité chthonienne ou tellurique. Le poète Hésiode nous livre dans sa Théogonie, la Genèse des Dieux, une version originale de la mythologie grecque, qui fait remonter le temps des origines jusqu’à la cosmologie, les données élémentaires du monde.
"Et de Nuit, à son tour, sortirent Éther et Lumière du Jour, qu’elle conçut et enfanta unie d’amour à Érèbe. Terre, elle, d’abord enfanta un être égal à elle-même, capable de la couvrir tout entière, Ciel Étoilé, qui devait offrir aux dieux bienheureux une assise sûre à jamais. Elle mit aussi au monde les hautes Montagnes, plaisant séjour des déesses, les Nymphes, habitantes des monts vallonnés". Le présent essai d’herméneutique n’est pas philosophique, ni psychanalytique, simplement littéraire. Son objet est une lecture interprétative du mythe de Kronos, un étrange récit qu’on peut entendre comme une légende des temps antérieurs au temps lui-même grâce à l’homonymie de Chronos. Elle déploie la haine originaire de Gaia, la Terre, contre Ouranos, le Ciel. Il l’oppresse, l’étouffe de tout son poids en tous points de l’espace. Chaque nuit Ouranos s’étend sur Gaia, il empêche leurs enfants de venir au monde et la Terre-mère souffre et gémit en ses entrailles. L’issue violente de ce drame cosmique, c’est la castration d’Ouranos par Kronos, fils de Gaia. L’être chtonien aux pensées retorses entend la plainte de sa mère et accède à son désir de se débarrasser d’un géniteur excessivement encombrant et tyrannique. Comment faut-il comprendre le geste de Kronos ? Comment peut-on l’interpréter ? S’il s’agit d’une manifestation de la Haine élémentaire, comment l’articuler à un Amour originel ? La mythologie n’explique rien, elle donne du sens et perpétue nos interrogations. Le mythe de Kronos est énigmatique. Que dit vraiment le mythe, que s’y passe-t-il réellement ? L’aède Hésiode, dont le nom signifie celui qui se fait voix, est peut-être légendaire. Les témoignages de son existence réelle sont postérieurs à sa renommée, l’un d’eux étant autobiographique. Dans son second poème "Erga kai Emerai", "Les Travaux et les Jours", la terre natale d’Hésiode, Ascra en Béotie, est décrite comme un bourg maudit, méchant l’hiver, dur l’été, jamais agréable. Génie de la langue grecque ! L’"Alètheia", la Parole de Vérité, est très proche d’"alètéia", l’errance. Le physicien Empédocle se désignait comme errant malgré sa certitude de parler vrai sous le contrôle des Muses. Paradoxe ? Peut-être pas, si on réfléchit à sa vocation "à la haine et au furieux délire". Le Cosmos, ce grand Vivant à la belle Apparence ne l’a pas toujours été. Il l’est devenu par la haine et la violence. Le monde se fonde sur quatre éléments distincts: Terre, Eau, Air, Feu. Et c’est de leurs rencontres, de leurs oppositions, scissions et réunions, de leurs harmonies et de leurs conflits, que proviennent tous les phénomènes. Empédocle est fasciné par le volcanisme: un événement monstrueux ou miraculeux qui réalise l’impossible. L’air et la terre s’enflamment, l’éruption est une fusion qui s’écoule en rivières de lave incandescente sur les flancs du cratère. La cause du phénomène est inaccessible, enfouie dans les profondeurs de la terre. Le paysage est bouleversé, l’air irrespirable, les nuages de cendre obscurcissent le ciel, la terre se fracasse et s’ouvre sur des béances insondables. La volonté de savoir qui anime le sage ne recule pas face au chaos et à la désolation. Dans sa quête de vérité, elle le précipite dans l’Etna, qui ne rendra que ses sandales. Où sont l’alètheia et l’alètéia ? Les erreurs d’Empédocle résultent de son errance. Sa fascination, sa terreur admirative, le délire du discours poétique, la fureur du désir de savoir. Quelle est la place de la haine dans cette dévastation ? La réponse est dans le texte.
"Elle enfanta aussi la mer inféconde aux furieux gonflements, Flot, sans l’aide du tendre amour. Mais ensuite, des embrassements de Ciel, elle enfanta Océan aux tourbillons profonds, Coios, Crios, Hypérion, Japet, Théia, Rhéia, Thémis et Mnémosyne, Phoibé, couronnée d’or, et l’aimable Téthys. Le plus jeune après eux, vint au monde Cronos, le dieu aux pensers fourbes, le plus redoutable de tous ses enfants et Cronos prit en haine son père florissant". Aristote, philosophe logique, corrige ces errances et remet les éléments en place. Dans sa "Métaphysique", il reproche à son prédécesseur ses incohérences avec un certain mépris ironique. "Empédocle semble dire que le fait que l’amitié et la haine commandent et mettent tour à tour en mouvement est un attribut nécessaire des choses et que, dans l’intervalle, elles se reposent alternativement. Mais, si l’on poursuit et si l’on s’attache à l’esprit, non à la lettre de ses propos, qui ne sont que de misérables bégaiements, on trouve que l’amitié est la cause des biens et la haine celle des maux". Voilà donc notre philosophe de la Haine primordiale et de l’Amour consolateur habillé pour l’hiver ! La physique d’Empédocle n’est pas claire: elle se fonde sur la distinction originaire des quatre Éléments, mais elle les mélange, les réunit pour qu’ils s’opposent et se séparent à nouveau. Tantôt le Tout est harmonieux dans la différence, tantôt il est discordant dans la distinction. Il y a identité, puis altérité. Parfois l’amitié règne sereinement, parfois la haine détruit furieusement. Empédocle échoue à penser le devenir comme unité des contraires, Héraclite, le premier philosophe historique y avait réussi. La psychologie d’Empédocle est équivoque, Aristote la précise au livre II, chapitre 2 de "La Rhétorique" en distinguant la colère de la haine. "On se met en colère lorsqu’on a des ennuis et, quand on éprouve des ennuis, c’est qu’on désire quelque chose. On se met en colère quand les événements sont contraires à notre attente, nous nous fâchons plus contre nos amis que contre ceux qui ne le sont pas". La colère est guérissable avec le temps, la haine est inguérissable. La première cherche à faire de la peine, l’autre à faire du mal, l’homme en colère éprouve de la peine, le haineux n’en éprouve pas. C’est que l’un veut que celui qui a provoqué sa colère souffre à son tour : l’autre que l’objet de sa haine soit anéanti. La colère place hors de soi, parfois parce que l’autre refuse de rester à sa place, alors que l’objet de la haine peut annuler la subjectivité par son omniprésence intolérable. Dans la colère, on est hors-sujet, dans la haine, on est hors-champ, parce qu’un objet obscène occupe toute la scène. Les rectifications d’Aristote et son réalisme peuvent être utiles au présent essai d’herméneutique du mythe de Kronos. Nous l’entreprenons avec un principe non orthodoxe: l’articulation d’une lecture symbolique du récit avec sa lecture réaliste. Autrement dit, nous allons faire comme si la légende était véridique, ou encore, comme si son sens caché était évident. L’avantage espéré est de faire comprendre les apories du mythe, ses impasses et sa répétition. L’histoire de Kronos recommence en effet, dans le texte d’Hésiode, avec Zeus, le premier dieu vivant qui échappe à la dévoration.
"Au commencement exista le Chaos, puis la Terre à la large poitrine, demeure toujours sûre de tous les Immortels qui habitent le faite de l'Olympe neigeux ; ensuite le sombre Tartare, placé sous les abîmes de la Terre immense, enfin l'Amour, le plus beau des dieux, l'Amour, qui amollit les âmes, et, s'emparant du cœurde toutes les divinités et de tous les hommes, triomphe de leur sage volonté". Avant la castration du ciel, on ne sait pas qu’il est vide, on le croit, on le fantasme plein, pour oublier sa pesanteur. Le geste de la serpe qui fend l’éther est chrono-logique: le temps commence par un événement initial. La castration est inaugurale, le possible infini s’ouvre sur le réel momentané, instantané, immédiat. La roue du temps ne tourne plus sur elle-même dans le vide, elle tourne sur la terre. Le travail commence, la production du monde humain a désormais lieu d’être, elle se réalise. Grâce à la castration d’Ouranos par Kronos, nous existons. L’existence précède l’essence, il faut exister d’abord (au sens de vivre) pour être ensuite et persévérer dans son être, c’est-à-dire désirer. Aristote a raison : l’homme est un "zoon logikon", le vivant parlant, son devenir étant le "zoon politikon", qui vit dans une cité et discute de ce qui est juste avec ses semblables. Revenons à la Haine originaire et aux hésitations d’Empédocle. En tant que physicien mythologique, il n’a pas compris Hésiode, dont le récit permet à la pensée de se débarrasser du fantasme chtonien de la génération spontanée en lui substituant la reproduction sexuée. Le "néos", le nouveau-né, a pour origine l’union d’une femme et d’un homme, sa vie n’est plus élémentaire mais complexe. Selon Aristote, physicien logique, il n’a pas compris non plus le mouvement qui suppose un monde divisé en lieux d’êtres fixes dont on s’éloigne et que l’on rejoint. Il ne fallait pas mélanger avec ce monde la haine ni l’amour, mais les laisser à l’extérieur, comme désirs humains, tour à tour destructeurs et constructeurs. L’aventure humaine doit être lisible, pour être compréhensible, nous devons la prendre avec nous. Le geste castrateur de Kronos est celui d’un "lieu-tenant", un officier agissant sur l’ordre de sa mère-capitaine, tenant de lieu d’être à ce qui n’a pas encore eu lieu: l’événement de la Haine primitive. L’espace terrestre mobile, la surface de la Terre "à la large poitrine" était agité de sursauts: les tremblements de terre, les éruptions volcaniques. Gaia souffre, elle se plaint et gémit, elle est en colère. Kronos le Haineux entend sa plainte, répond à sa colère. Mais sa réponse se retourne contre lui: le mouvement violemment circulaire de la serpe fendant l’espace le mutile réellement en s’achevant. La haine de Kronos est sans objet : le ciel n’est pas un père, le ciel est vide et silencieux parce qu’il n’a rien à dire. Le lieutenant Kronos obéit, il suit les ordres du capitaine Gaia en rétablissant l’ordre naturel contre l’hubris, l’excès de la copulation permanente. La jouissance stérile est abolie, la jouissance féconde lui succède. Le genre humain peut se reproduire, s’auto-engendrer, et il n’y a plus de génération chtonienne, plus d’autochtones, de Terriens, encore moins d’enfants de la terre qui seraient muets.
"Ensuite les habitants de l'Olympe produisirent une seconde race bien inférieure à la première, l'âge d'argent qui ne ressemblait à l'âge d'or ni pour la force du corps ni pour l'intelligence. Nourri par les soins de sa mère, l'enfant, toujours inepte, croissait, durant cent ans, dans la maison natale". Kronos n’est pas né, c’est le fils chtonien de Gaia, la Terre Immense, retenu dans ses entrailles obscures par Ouranos, le Ciel qui recouvre la Terre en permanence. Ses pensées sont retorses parce qu’elles sont d’emblée haineuses, comme l’oppression de la Terre par le Ciel immensément pesant. Gaia veut s’en détacher, respirer, prendre l’air pour se remuer, ne plus être confinée dans son immobilité douloureuse. Quelque chose doit être tranché, il faut créer un espace vide entre la Terre et le Ciel. L’air, l’éther, doivent être fendus, déchirés pour que les fruits de la terre voient enfin le jour et qu’ils s’alimentent de la lumière. Cette opération sera une castration: parce qu’Ouranos s’unit à Gaia en permanence, cela doit cesser. Kronos est le seul à répondre à la demande de Gaia qui a fourbi dans ses entrailles l’arme du crime, une serpe à la lame affutée, capable de déchirer les chairs les plus coriaces. Ouranos n’est pas un père réel, il n’en a pas la cohérence matérielle, le ciel ne contient que de l’air en mouvement. Le drame se noue dans le geste rapide et violent de Kronos qui ne rencontre naturellement aucun attribut viril, mais se termine sur ceux de son auteur. Kronos se châtre lui-même en croyant châtier son père haineux. Ses bourses retombent sur terre avec le sang de la blessure, le sperme tombe dans la mer, forme l’écume des flots ("aphrós" en grec), dont va naître Aphrodite, la Vénus des Romains, déesse du désir, de l’amour et de la sexualité. Le Cosmos se structure ensuite comme un continuum spatio-temporel. Il y aura une chronologie de l’action, des faits comme des phénomènes. Mais le destin tragique de Kronos n’est pas achevé. Le non-né s’est auto-mutilé, ses frères et sœurs monstrueux et divins sortent des ténèbres mais lui, il ne peut engendrer. Que peut-il se passer ? L’éternel retour du même. Kronos épouse Rhéia, sa sœur, autre figure de Gaia la Terre. De leur union incestueuse sont issus des enfants à nouveau chtoniens, et Kronos recommence l’histoire d’Ouranos. Redoutant d’être détruit par eux, saisi par la haine, il les dévore à leur naissance. Goya a représenté dans une des Peintures noires de sa maison un Saturne, transposition romaine de Kronos, en ogre furieux au regard halluciné qui dévore un de ses fils. Pour échapper à la dévoration, il demande à Rhéia de le transformer en pierre recouverte de langes qui trompent l’ogre chronophage. Ne pouvant naturellement digérer la pierre, Kronos est forcé de la vomir. Après cet événement de répulsion originaire, Kronos est réduit à l’impuissance: il n’engendrera plus rien, l’âge des Dieux olympiens est venu, il sera suivi de l’âge des Hommes enfin, après le combat des Dieux et des Titans. On n’en a pas fini pour autant avec la répétition, qui se poursuit dans la Tragédie inventée par les Grecs pour opérer la catharsis, la purification des pulsions et des passions haineuses. Œdipe en est le paradigme. C’est le dernier fils de la Terre, il se croit tel parce qu’il se pense orphelin. Le berger-esclave qui l’a recueilli lui a traversé les jarrets pour y faire passer une corde afin de le transporter sur ses épaules. Il en restera claudiquant, ce qui lui vaudra son surnom de "Boiteux", qui s’applique aux enfants chtoniens dans les mythes.
"Parvenu au terme de la puberté et de l'adolescence, il ne vivait qu'un petit nombre d'années, accablé de ces douleurs, triste fruit de sa stupidité, car alors les hommes ne pouvaient s'abstenir de l'injustice; ils ne voulaient pas adorer les dieux ni leur offrir des sacrifices sur leurs pieux autels, comme doivent le faire les mortels divisés par tribus". Lévi-Strauss, dans la méthode structuraliste, l’interprètera comme une impossibilité de s’appuyer sur la Terre pour reprendre des forces. Œdipe réalise la sinistre prophétie: en chemin, il croise son véritable père et le tue. Ayant répondu à la question du Sphinx, il prend la place de ce père, épouse la reine de Thèbes, Jocaste, qui est sa véritable mère. Le plus clairvoyant des hommes n’a rien vu venir. Il quittera la ville après s’être auto-puni en se crevant les yeux. Ce que Freud appelle complexe d’Œdipe n’est, selon Lévi-Strauss et René Girard, que la pitoyable histoire d’un bouc émissaire chassé de la Cité pour y avoir apporté l’obscénité scandaleuse du mal. Œdipe est le dernier chtonien victime de la haine des hommes, cette Haine originaire, élémentaire, dont nos désirs proviennent peut-être. Selon la Théogonie d'Hésiode, Gaïa fut la première créature à naître du Chaos primordial, en même temps que leTartare, le monde souterrain, Nyx, la nuit, l'Erèbe, les ténèbres et Eros, la divinité de l'amour générateur. Gaïa donna naissance à Ouranos, le ciel; Pontos, le flot et aux hautes montagnes. Ouranos s'unit alors à sa mère et engendra les Titans et les Titanides, parmi lesquels figurent Cronos et Rhéa, les parents de Zeus et de ses frères et sœurs. Egalement Océan et Thétys, les divinités de l'océan, fleuve coulant alors autour de la terre. Ouranos et Gaïa engendrèrentaussi les trois premiers cyclopes (Brontés, Stéropès et Argés), les Hécatonchires (Cottos, Biarée et Gyés). Nyx et l'Erèbes'unirent pour donner naissance à Héméra (le jour) et Aether (le ciel supérieur). Ouranos avait en horreur les montrueux cyclopes et les géants aux cent bras; il ne leur permit pas de voir le jour et les repoussa dans le sein de leur mère,de sorte que le corps de Gaïa fut déchiré par la douleur. Indignée par la tyrannie de son époux, elle donna à son fils Cronos une faucille en silex et lui ordonna d'émasculer son pèrelorsque, la nuit venue, il s'étendait. Cronos obéit et lança les organes génitaux tranchés loin dans la mer. Des gouttes desang qui tombèrent sur la terre, naquirent les Erinyes (furies), les Géants et les Méliades. Gaïa aida Rhéa, la femme de Cronos qui dévorait également ses enfants, à sauver le dernier né Zeus. Au moment où Cronos allait avaler l'enfant, elle lui donna une grosse pierre qu'il dévora à la place, puis elle cacha le bébé dans une grotte, en Crète, où il grandit. À l'âge adulte Zeus, se révolta contre son père. Il délivra ses frères et soeurs. Il libéra les cyclopes et les hécatonchires prisonniers dans le tartare, les arma d'éclairs; le combat dura dix ans et lorsque Zeus remporta la victoire, il emprisonna lesTitans ennemis et, parmi eux, son père, dans les profondeurs du Tartre. Mais cela mécontenta Gaïa, qui jugea tyrannique l'emprisonnement des Titans. Elle s'unit au Tartare et enfanta le monstre Typhon qui pris sa défense. Par ailleurs, elle incitales géants conduits par Eurymédon et Porphyrion à se rebeller contre Zeus: cette guerre fut la "Gigantomachie". Gaïa produisit une herbe dont le suc rendit les géants immortels et invincible à la guerre.
"Bientôt Jupiter, fils de Saturne, les anéantit, courroucé de ce qu'ils refusaient leurs hommages aux dieux habitants de l'Olympe. Quand la terre eut dans son sein renfermé leurs dépouilles, on les nomma les mortels bienheureux; ces génies terrestres n'occupent que le second rang, mais le respect accompagne aussi leur mémoire". Zeus fit régner partout l'obscurité et découvrit lui-même la plante qu'il cueillit. Puis, avec beaucoup de difficulté, il réussit à vaincre ses ennemis, avec l'aide des dieux et des déesses qui lui étaient fidèles. Il enferma alors les Géants dans la terre, d'où ils étaient sortis. Mais Gaïa rendit aussi un service à Zeus. Quand celui-ci épousa Métis en premières noces, elle lui prédit que le fils néde cette union le remplacerait sur le trône des dieux; aussi il avala Métis. il fit jaillir Athéna. Gaïa assista au mariage de Zeus et d'Héra et offrit à Héra les pommes d'or que gardaient les Hespérides. Elle passait pour l'inspiratrice de nombreux oracles et prophéties. C'est elle qui, selon la légende, fonda le sanctuaire pythique de Delphes, où, à l'origine, un culte lui était rendu. Elle transmit le sanctuaire à Thémis, mais celle-ci céda ses droits à la Titanide Phoebé, qui, à son tour, offrit l'oracle à Apollon. Le serpent python appartenait à Gaïa et, lorsque Apollon le tua, il dut la dédommager du meurtre, fonder les jeux pythiques et employer la prêtresse pythique pour rendre ses oracles. Gaïa veillait à l'accomplissement des serments, dont beaucoup étaient prononcés en son nom. Elle punissait ceux qui les rompaient et leur envoyait les Erinyes pour la venger. Elle s'unit à Pontos et donna naissance à des divinités marines: Nérée (le père des Néréides et de Thétis), Thaumas, Phorcys, Ceto et Eurybie. Elle eut aussi d'autres enfants, dont des monstres, comme Echidno qu'elle engendra avec le Tartare, Erichthonion, qui naquit de la semence d'Héphaïstos et, selon certains auteurs, Triptolème, qu'elle eut d'Océan. Elle produisit le scorpion, qui attaqua le chasseur géant Orion, lorsque ce dernier menaça de détruire toutes les bêtes sauvage de la terre, et lui infligea une morsure mortelle. Gaïa possédait de nombreux autels dans toute la Grèce, alors que son époux n'en avait aucun. Progressivement, on en vint à mépriser cette vision primitive de la nature, et l'homme moderne, imbu de cartésianisme e tde matérialisme, oublia le rôle fondamental joué par la Terre vivante en tout premier lieu parce qu'elle fut fertile, dans son existence. Il l'a négligée et maltraitée. Cependant, il semble qu'une prise de conscience s'opère actuellement et que l'homme retrouve une vision globale de lui-même comme partie intégrante du cosmos, donnant accès au sacré. Gaia et Ouranos ne sont ni mère ni père. Ce sont des métaphores de l’origine ("origo", naissance, provenance), fantasmatique de la vie elle-même. L’idée d’origine renvoie dans le passé le plus éloigné l’impossibilité d’un premier commencement. Comment le temps a-t-il commencé ? Depuis quand y a-t-il des êtres vivants ? Il n’y a pas de raison du premier commencement, c’est un événement inexplicable, la béance, d’où émerge l’être soudainement réel.
Bibliographie et sources:
- Aristote, "Métaphysique"
- Georges Bataille, "Les larmes d'Eros"
- Clément d’Alexandrie, "GaÏa"
- Stella Georgoudi, "Les dieux d'en haut"
- Hésiode, "La Théogonie"
- Hésiode, "Les Travaux et les Jours"
- Homère, "Hymna à Apollon"
- Déméter, "Les Hymnes homériques"
- P. Chantraine, "Dictionnaire étymologique de la langue grecque"
- Sophocle, "Tragédies"
- Rick Riordan, "Héros de l'Olympe"
- John Herbert Varley, "La Trilogie de GaÏa"
- John Weston, "La déesse GaÏa"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Plusieurs divinités étrangères, d'origine orientale, ont fusionné pour constituer le mythe d'Artémis: la Bendis des Thraces, l'AnaÏtis des Perses et des Lydiens, la Dyctrynna des Crétois, protectrice des marins et des pêcheurs, la sanguinaire Artémis de Tauride qui raffolait de victimes humaines, celle d'Ephèse, symbole de la maternité et de la fécondité dont leculte était lié aux prêtresses armées existant à Ephèse et en Asie Mineure, les Amazones. En Arcadie, on adorait la sœur d'Apollon dont elle partageait les exploits et les combats, la demi-sœur d'Hermès, le fruit des amours de Zeus et de Lèto: celle-ci accoucha sans douleur dans l'île aux cailles près de Délos qui lui fut consacrée, où elle avait été transportée sur les ailes du vent du Sud, pour échapper à la colère d'Héra, épouse de Zeus. Neuf jours après sa naissance, Artémis délivra sa mère de son frère Apollon. Artémis avait pour attribut la caille, le chien et la biche. Diane ou Artémis, fille de Latone et de Jupiter, sœur jumelle d'Apollon, née à Délos. Elle est née dans l'île d'Ortygie, triomphant des persécutions d'Héra, un jour avant son frère. Son nom semble venir de l'adjectif grec artémès, signifiant "en bonne santé." Elle vint au monde quelques instants avant son frère. Quand elle fut en âge de satisfaire ses goûts d'indépendance, elle alla trouver son père, lui fit part de ses intentions et le pria d'en favoriser l'essor. Jupiter l'écouta: "D'abord, dit-elle, ne me parlez pas de mariage: je n'en veux à aucun prix. Je veux être libre de circuler à ma fantaisie." Témoin des douleurs maternelles de Latone, elle conçut une telle aversion pour le mariage qu'elle demanda et obtint de Jupiter la grâce de garder une virginité perpétuelle comme Minerve, sa sœur. Jupiter l'arma lui-même d'un arc et de flèches et la fit "Reine des Bois". Il lui donna un cortège de soixante nymphes appelées Océanies et de vingt autres nommées Asies dont elle exigeait une inviolable chasteté. Déesse de la chasse, elle était représentée vêtue d'une tunique courte chaussée de sandales, un carquois chargé de flèches sur le dos, les cheveux retenus par un bandeau.
Mais elle était avant tout une déesse lunaire formant avec Hécaté et Séléné un aspect de la triple déesse Lune. Dotée de nombreux pouvoirs, elle provoquait la maladie ou la mort soudaine chez les mortels et pouvait susciter des épidémies et les guérir, et favoriser les accouchements. On l'invoquait pour la fécondité des troupeaux et des femmes. Elle a donné son nom à l'armoise ("artemisia"), plante médicinale employée comme emménagogue. Déesse de la musique sous le nom d'Artémis Hymnea, elle présidait au chant, dansait en compagnie des Muses, des Charites ou des Nymphes. Fière de son éternelle virginité, cruelle et vindicative, préférant aux joies du mariage, celles de la chasse à la guerre, la"Jeune Fille à l'Arc d'Argent" exigeait de ses nymphes une chasteté inconditionnelle. Malheur à celle qui succombait aux avances d'un dieu ! Ainsi, Callisto, séduite par Zeus et découverte par la déesse-vierge, fut métamorphosée en ourse et aurait été mise en pièces si Zeus ne l'avait pas transportée au ciel parmi les Constellations. Elle apparait donc surtout comme la déesse des femmes et des vierges. Quant aux hommes, gare à ceux qui s'aventuraient auprès d'elle. Actéon, fils d'Aristée, qui la contempla se baignant dans un torrent, fut changé en cerf et dévoré par ses propres chiens. En s'associant à son frère jumeau Apollon, elle se venge de Niobé, reine de Thèbes (fille de Tantale et épouse d'Amphion,roi de Thèbes). En mettant au monde sept (ou six) garçons et sept (ou six) filles, Niobé se vante d'être plus féconde que leur mère Léto: Artémis et Apollon tuent par leurs flèches transperçantes six filles et six garçons de Niobé et seulement deux enfants parviennent alors à s'enfuir. Niobé, désespérée, s'enfuit pour se réfugier à Sipyle en Lydie, en Asie-Mineur, chez son père. Là elle est transformée à jamais en une pierre coulant des larmes jour et nuit. La vierge indomptable se laissa cependant attendrir par son compagnon de chasse, Orion mais elle le blessa par mégarde par l'une de ses flèches. Désespérée, elle implora le fils d'Apollon, Asclépios, de le ramener à la vie. Mais Zeus ne lui enlaissa pas le temps et foudroya Orion. Artémis plaça son effigie parmi les étoiles où il est poursuivi par le scorpion pour l'éternité. Une autre tradition prétend qu'Orion essaya de la séduire lors d'une partie de chasse. Furieuse, la déesse appela un scorpion dont la piqûre mortelle eut raison de l'audacieux.
Hippolyte sut lui aussi toucher le cœur d'Artémis. Il se consacra à elle et fit vœu de chasteté, provoquant la jalousie de sa rivale, Aphrodite. Pour se venger, celle-ci inspira à Phèdre, l'épouse de Thésée, père d'Hippolyte, une folle passion pour son beau-fils qui dédaigna ses avances. Furieuse, Phèdre la calomnia auprès de Thésée qui chassa son fils et demanda à Poséidon de le punir sévèrement. Hippolyte fut déchiqueté par ses propres chevaux effrayés par un monstre marin envoyé par le dieu des océans. Artémis lui fit don de l'immortalité et la légende veut qu'il continue à vivre près du lac d'Aricie. Artémis, pour aider son frère Apollon, perce de ses flèches l'infidèle Coronis, la mère d'Asklépios. Dans l'épopée de la guerre de Troie, Artémis empêche temporairement le départ des flottes des armées grecques vers la ville de Troie en levant des vents contraires car elle se juge offensée par le roi Agamemnon qui a tué une biche dans un de ses sanctuaires (ou selon d'autres versions, Agamemnon s'est vanté d'être plus adroit à la chasse que la déesse elle-mêmeou un meilleur arché qu'elle). En interrogeant les oracles, Agamemnon apprend que pour lever cette sanction divine, il doit sacrifier sa fille Iphigénie à Artémis. Pressé dans son entreprise guerrière, Agamemnon accepte ce sacrifice mais au dernier moment, Artémis sauve Iphigénie en lui substituant, sur le bûcher, une biche; elle la transporte dans les airs et elle fait d'elle sa prêtresse en Tauride. Artémis envoie un sanglier qui dévaste le royaume de Calydon, car son roi Œnée, lors d'un sacrifice offert à toutes les divinités d'Olympe pour les remercier d'avoir donné de bonnes récoltes, avait oublié de lui en consacrer une partie. Une ourse était entrée dans son enceinte sacrée près d'Athènes et elle avait été apprivoisée par les visiteurs du temple. Un jour, l'ourse, n'en pouvant plus, griffe une petite fille, qui ne cessait pas de l'agacer. Les frères de la petite fille, furieux, tuent la bête; Artémis se juge offensée dans son propre sanctuaire, alors elle se venge en dévastant la cité d'une peste. Suite à cette sanction divine, les fillettes d'Athènes viennent au temple d'Artémis apprendre à être sages "faire l'Ourse", en courant et dansant, torches en mains, pour la Déesse.
"Les femmes sentent-elles vraiment que telle ou telle parole passe sur les lèvres sans sortir du cœur ?" Elle habite dans des régions portant en grec le nom d'eschatiai: les extrémités, les confins extrêmes des territoires des hommes, les limites du territoire cultivé et de l'espace sauvage, les frontières entre la Civilisation et de la Sauvagerie, dans les montagnes, les bois et les sombres forêts, la où elle chasse les animaux sauvages. Elle descend aussi vers l'Océan, vers les embouchures des fleuves, les lagunes et les marécages et les bords des lacs et des fleuves. La nuit, elle danse avec ses Nymphes, sur la prairie. Déesse de la chasse et de la nature sauvage, "Dame des fauves" d'après Homère dans l'Iliade, elle est belle, chaste, vierge et farouche, avec des grands talents de chasseresse. Son temple le plus célèbre était incontestablement celui d'Ephèse. Durant deux cent vingt ans, toute l'Asie concourut à le construire, l'orner et l'enrichir. Les immenses richesses qu'il contenait furent sans doute la cause des différentes révolutions qu'il éprouva. Ou prétend qu'il fut détruit et reconstruit sept fois. Cependant l'histoire ne mentionne que deux incendies de ce temple: le premier par les Amazones, le second par Erostrate, la nuit même où naquit Alexandre. Il fut entièrement détruit l'an 263, sous l'empereur Gallien. Artémis est identifiée, à Rome, avec Diane la chasseresse. Comme Apollon, elle a différents noms: sur la terre, elle s'appelle Diane ou Artémis, au ciel, la Lune ou Phébé, aux Enfers, Hécate.Artémis appartient à la race des déesses frondeuses, ancètres de toutes les militantes du monde, suffragettes, féministes,chouannes, communards. On retrouve en elles l'élan dynamique de tous ceux qui luttent ardemment pour la liberté sociale ou sexuelle ou pour l'émancipation de la femme. Sur le plan psychologique, la légende des guerrières combattant l'homme, les armes à la main, figure la victoire de l'animus, principe masculin, au détriment de l'anima, principe de la féminité. Pour les psychanalystes, le mythe d'Artèmis et des déesses vierges-guerrières est l'illustration du complexe de castration, se manifestant chez la femme par l'inacceptation de son sexe et de sa fonction naturelle.Le mythe d'Artémis et Actéon se trouve dans l’iconographie grecque dès l’époque archaïque. Actéon, soit par imprudence, soit par désir, ne peut que voir la déesse nue, unique parmi les Nymphes, car, dit l’Odyssée, elle les dépasse toutes en grandeur et en beauté. La France continua à donner son essor à ce fragment mythique dans la sauvagerie policée du Fontainebleau de François I er, et les amours de Diane de Poitiers et d’Henri II jusqu'au bain de Diane, raffinée, par Boucher au XVIIIème siècle: une femme dénudée non plus étrange comme Artémis, mais désirable.
La pudeur et la virginité d’Artémis sont une allégorie des interdits qui protègent la nature. La vengeance de la "Dea silvarum" est celle de l’ordre du monde mis en péril par une pulsion excessive, l’hubris, la démesure. Cette pléthore de références ayant transcendé les siècles et connu des mutations idéologiques conséquentes, brouille les pistes et rend le personnage de Diane d’autant plus énigmatique. Actéon l’a payé de sa vie, Tirésias de sa vue, ou encore Sémélé, la mère de Dionysos, fut-elle consumée à l’instant de voir Zeus, son amant. Les métamorphoses des dieux protègent les hommes : l’éclat du corps divin est trop intense pour être supporté par les obscurs humains. Mais aussi, ce voile qui recouvre le regard des hommes est signe de méconnaissance : ils ne peuvent déceler la présence divine derrière leurs formes multiples. Cela est un cadre général du monde grec : le divin ne se donne pas, il se dérobe. Malheur à qui ira contre cette loi, qui fait partie des vieilles lois divines, celles de Cronos, comme l’a formulé Athéna. Mais aussi, bien connue est l’impitoyable volonté des dieux : la guerre de Troie en est parsemée. Artémis y joua, entre autres, un rôle fameux: c’est à elle qu’Agamemnon sacrifia sa fille Iphigénie, déclenchant la tragédie des Atrides. Deux causes à cela, nous dit le mythe dans son chatoiement, sans qu’il soit besoin de choisir entre l’une et l’autre. La première version avance que, s’étant arrêté sur la route de Troie, à Aulis, le roi tua une biche lors d’une chasse et eut l’impudence de comparer son adresse à celle d’Artémis. La seconde affirme que, alors qu’Iphigénie était toute jeune née, Agamemnon promit à Artémis le plus beau fruit de l’année, promesse qu’il ne tint pas. Bien plus tard, la déesse se souvint de cette parole non accomplie, et réclama le plus beau fruit de cette année-là. Iphigénie fut sacrifiée. Légèreté d’Agamemnon, qui dans l’un et l’autre cas traite avec désinvolture la déesse. Dès les premiers vers de l’"Iliade", Artémis s’affirme dans son intransigeance. Déesse de la chasse et de l’"eschatia", les zones des confins sauvages du territoire de la cité, c’est une vierge farouche, à la fois présidant aux accouchements et tueuse de femmes. Elle est patronne de la "paidéïa", de l’éducation de la jeunesse et des rites de passage. C’est aussi la déesse des tromperies dans les guerres dites "d’anéantissement". Enfin, son culte fait appel au masque, comme c’est le cas de Dionysos, le dieu de l’ivresse et de la possession féminine, et de Gorgô ou Méduse, l’ultime figuration de la mort dans la culture grecque.
Il faut se méfier des idées reçues et de la littérature accumulée au cours du temps. Son image s’accorde avec l’idée que les Anciens se faisaient de la nature. Ils ne la voyaient pas à la façon doucereuse de Jean-Jacques Rousseau ou des promeneurs du dimanche. Ils la savaient redoutable aux faibles et inaccessible à la pitié. C’est par la force que Diane-Artémis défend sa pudeur et sa virginité, c’est-à-dire le royaume inviolable de la sauvagerie. Elle et son frère Apollon sont nés à Délos, l’île sacrée du dieu solaire, lieu où aucune femme durant l’Antiquité ne pouvait accoucher et aucun humain mourir. Délos, île vagabonde, est arrimée au fond marin depuis le temps de cette naissance double. Létô y accoucha seule, sous le coup de la vindicte jalouse d’Héra. Artémis, sortie première du ventre maternel, aida à la délivrance d’Apollon. Elle est depuis lors la déesse qui préside aux accouchements, qui est nomos des dieux et non loi humaine, elle se nomme alors Artémis "Lokhia" (Accoucheuse). "L’hymne à Artémis" de Callimaque fait préciser à la déesse, encore enfant, assise sur les genoux de Zeus cette fonction: "J’habiterai les monts et ne fréquenterai les cités des hommes qu’appelée à l’aide par les femmes que tourmentent les âpres douleurs; les Moires, à l’heure même où je naquis, m’ont assigné de les secourir, car ma mère me porta et m’enfanta sans souffrance, et sans douleur déposa le fruit de ses entrailles". Artémis "Courotrophore" suit l’enfant plus loin. C’est sous son égide que se déroule l’éducation jalonnée de rituels initiatiques pour atteindre l’âge adulte. L’enfant navigue pour les Grecs entre l’humain et l’animal, entre l’un et l’autre sexe. Il n’est pas encore fini, il est indéterminé, il flotte entre deux mondes, sans être tout à fait humain ni tout à fait sexué. Le terme lacédémonien de "pôlos", jeune cheval, désignant à la fois les jeunes filles et les jeunes garçons, vient marquer cette sauvagerie impétueuse commune à la jeunesse. Ainsi comprend-on que les jeunes soient des êtres à dresser et fassent l’objet d’une éducation dont la dureté est la règle, spécifiquement à Sparte. Les Lacédémoniens font de leurs filles des femmes lors d’un rituel dédié à Artémis durant lequel elles ont d’abord la tête rasée pour accéder au statut de jeunes mariées: les cheveux coupés des jeunes femmes s’opposent à la fois à la chevelure flottante des jeunes filles et à la longue chevelure des hommes. Raser les cheveux des femmes revient donc à les dompter, à les désensauvager et à les soustraire à Artémis pour les introduire dans les mondes d’Héra et d’Aphrodite.
"L'Iliade est, ou renferme, la plus ancienne littérature grecque. Il est écrit dans une langue riche et magnifique, aboutissement manifeste d'une recherche expressive séculaire, preuve irréfutable de civilisation". À Athènes, les jeunes filles donnaient leur poupée à Artémis, se défaisant de leur chère chose, se libérant de leur enfance, pour pouvoir elles-mêmes enfanter. Un groupe de filles, représentant leur classe d’âge, étaient recluses entre cinq et dix ans dans l’Artémision de Braurôn, au bord de la mer, dans les méandres marécageux d’un fleuve. Cette réclusion, qui est équivalente à un retour à la sauvagerie, est une expiation, celle du meurtre d’une ourse apprivoisée, animal artémisien vivant dans l’enclos sacré, tuée par des frères en représailles d’un coup de griffe donné par l’animal à leur sœur. La colère de la déesse lança la peste sur Athènes. Depuis, les recluses font les "Ourses", elles courent dans l’enclos du sanctuaire sauvage, torches en main, dansant et chantant pour expier le meurtre et apaiser la déesse. À Braurôn, les petites filles apprennent à devenir sages dans une traversée de la sauvagerie. Artémis est la déesse du passage, du moment transitoire où les choses sont encore indéterminées, mais où l’éducation est tout de même là pour tracer un chemin. Quand une guerre éclate, Artémis se fait "Sôteira", Sauveuse, pour ses amis, cruelle pour ses ennemis. Les ruses d’Artémis brouillent les pistes, rompent les liens entre les signes et ce qu’ils désignent en leur usage courant, ses subterfuges corrompent l’entendement. À Mégare, Artémis perd les Perses ennemis dans la sauvagerie des montagnes, faisant tomber une nuit inopinée, les effrayant de se sentir perdus et les rendant attentifs à un rocher qui gémit de bien humaine façon : ils épuisent toutes leurs redoutables flèches contre cette voix de pierre et la gabegie de leurs munitions en fait des vaincus. Artémis brouille les esprits aussi bien que les chemins, la panique qu’elle impose transforme les Perses pleins de fureur en guerriers apeurés à l’esprit confus. Ce qui guide Artémis, à l’instar de son frère Apollon, c’est l’horreur de l’"hybris". Elle n’est pas purement, comme le sont Athéna et Hermès, une figure de l’intelligence rusée, de la "mètis". Il semble en fait que ses stratagèmes se fondent toujours en un miroir tendu à la victime pour qu’elle y mire l’horreur de sa sauvagerie. Pas tout à fait éloignée, pas tout à fait pareille, les Grecs font d’Artémis une étrangère, à l’instar de Dionysos, le dieu du vin et de la transe, dieu qui conduit les femmes sur les territoires ensauvagés d’Artémis. C’est sous l’effet de la "mania" divine que les ménades dévorent la chair crue des faons. Artémis est effectivement une étrange déesse: la sauvagerie de la chasse saute aux yeux quand se brouille l’image de la statuaire classique de la course d’Artémis dans les bois: court vêtue du chiton relevé pour ne pas entraver ses mouvements, le manteau attaché autour du buste et l’arc vacant sur une épaule, sur l’autre le carquois.
"Les mythes représentent la science des premiers âges, ils sont le résultat des premières tentatives des hommes pour expliquer ce qu’ils voient autour d’eux." Artémis n’est pas que l’altière vierge. Elle est dégoûtante de sang, elle dépèce le gibier, elle enfonce le poignard dans les chairs pour en nourrir les Cyclopes et Héraclès, puisque les dieux, eux, ne mangent ni ne saignent: l’ambroisie leur donne la vie éternelle et seule la fumée des sacrifices les nourrit. Si la pensée grecque a tenté un traitement du réel débordant de l’humanité en domptant les pulsions via la "paidéïa", elle a su en même temps que cela jamais n’était gagné. Il suffit d’un rien, d’un manquement même accidentel aux dieux, pour que le monde se mette à sonner des bruissements de l’entrée dans l’"hybris", le hors-limite. Celui qui est pris par elle ne soutient plus le lien social, il vient le détruire de l’intérieur comme Méléagre, et en sera à son tour consumé. L’intolérance, voire la cruauté d’Artémis face aux franchissements de la limite en font une déesse soutenant une certaine fonction. Elle vient frapper celui qui dépasse les frontières imposées par la Loi. Nous y reconnaissons l’agent de la castration, le père qui endosse le masque d’Artémis et vient en agiter l’horreur. Qui ne consent à perdre se retrouvera démuni de tout. Les terres des confins, les terres sauvages, sont des lieux d’une jouissance sans frein, pour autant que les humains y amènent quelque chose. Car si la déesse mène une chasse terrible dans les "eschatiai", elle n’est pas pour autant du côté des satyres, elle est vierge et ce n’est pas pour rien, elle y règne en maintenant pour les humains les limites de ce qui fait "hybris", fureur, excès de jouissance. Artémis a lâché ses chiens sur Actéon qui a dépassé les bornes d’une jouissance interdite . On ne dérobe pas du regard la nudité des déesses. La déesse est aussi et en même temps une figure de la jouissance dans ce qu’elle a de pulsionnel et ça jouit dans les bois. Ça jouit autrement, ça jouit hors sexe, ça jouit comme cela aurait pu être avant la castration, ça jouit aussi bien de la mort. Artémis est celle qui s’est soustraite à la castration. Elle n’en est pas passée par les rites de passage, qui lui sont pourtant dédiés, qui transforment les cavales furieuses en femmes à marier. Elle est restée pouliche impétueuse, imprégnée du trop vivant de la pulsion. C’est aussi bien son côté capricieux, c’est la face sombre de la colère de "Lokhia", qui donne la vie aussi bien qu’elle en prive. Vivant pulsionnel, jouissance infantile, tel est aussi ce qu’incarne Artémis et qui apparaît sous le voile de la virginité. Domaine somme toute du féminin, repéré par les Grecs comme étant ce qui échappe radicalement à la culture et ce qui vient la travailler de l’intérieur. Diane de Poitiers est morte à l'âge de soixante-six ans, vraisemblablement d'une intoxication à l'or. Diane buvait quotidiennement un élixir contenant une forte concentration d’or dont on pensait à l'époque qu'il ralentissait les traces du temps. Le taux d'or dans ses cheveux a été mesuré à 250 fois la normale. "Chante Artémis, Muse, la sœur de l’Archer, la Vierge qui se réjouit de ses flèches, nourrie avec Apollon, et qui, ayant fait boire ses chevaux dans le Mélès plein de joncs, pousse son char d’or, à travers Smyrnè, sur Klaros où croissent les vignes, et où Apollon à l’arc d’argent est assis, attendant la chasseresse qui se réjouit de ses flèches". (Hymnes homériques à Artémis).
Bibliographie et références:
- Walter Burkert, "La déesse Artémis"
- Callimaque, "Hymne à Artémis"
- Pierre Grimal, "Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine"
- Jennifer Larson, "Les Grandes divinités de la Grèce"
- Sofia Souli, "Mythologie grecque"
- Pierre Ellinger, "Artémis"
- Fritz Graf, "Artémis"
- Gérard Mussies, "Artémis"
- Myriam Dennehy, "Artémis, déesse de tous les dangers"
- Stephanie Lynn Budin, "Artémis"
- Pascale Macary-Garipuy, "De Diane à Artémis"
- Christian Mazet, "Le mythe Artémis"
- Murielle Szac, "Le feuilleton d'Artémis"
- Pilar Fernandez Uriel, "Le regard d'Actéon"
- Jean-Pierre Vernant, "Figures de l'autre en Grèce ancienne: Artémis"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Fille de Cronos et de Rhéa, sœur de Zeus, mère de Perséphone ou Coré, déesse de la terre, du blé et de l'épeautre, à la chevelure blonde comme les blés, Déméter, en grec ancien "Δημήτηρ", suscita l'amour des grands dieux de l'Olympe mais ils ne parvinrent pas à l'émouvoir. Aussi employèrent-ils ruse et astuces. Poséidon se métamorphosa en cheval alors qu'elle s'était transformée en jument pour échapper à ses brûlantes avances. De cette union naquirent le coursier Aréion, muni d'un pied humain et doté de la parole, et une fille, Despoena. Ce mythe expliquerait une invasion hellène de l'Arcadie et l'importation de chevaux de grande taille qui faisaient l'objet d'un culte au-delà de la mer Caspienne. Elle refusa également de se soumettre au désir de Zeus qui se transforma en taureau pour la séduire. Il lui donna un fils, Iacchos, et une fille, Coré, qui fut plus tard identifiée à la reine des Enfers, l'épouse de Hadès, Perséphone. Mais elle se laissa toucher par l'amour du Titan Iason. Ils s'unirent ouvertement dans un champ trois fois labouré et donnèrent le jour au dieu de l'abondance, Ploutos. Furieux, Zeus exécuta son rival en le foudroyant. Mais la légende de Déméter est fondée principalement sur l'enlèvement de Perséphone, dans la plaine d'Eleusis en Attique, par Hadès, le roi des Enfers, alors qu'elle admirait un narcisse. Pendant neuf jours et neuf nuits, Déméter parcourut la Terre pour retrouver sa fille. Le dixième jour, le nom du ravisseur lui fut révélé par Hélios. La mère outragée refusa de regagner l'Olympe et se réfugia chez le roi d'Eleusis, Céléos, époux de Métanire. Voulant accorder l'immortalité à leur fils Démophon, elle le tint soulevé au-dessus du feu "pour consumer son humanité", mais surprise par l'entrée inattendue de Métanire, elle laissa tomber l'enfant dans le feu et il mourut. Pour la consoler, Déméter confia un épi de blé à un autre fils, Triptolème et lui confia la mission de parcourir la Grèce pour enseigner aux hommes l'agriculture et la fabrication du pain. Elle se rendit également en Attique chez Phytalos et lui donna l'olivier et le figuier. Puis elle se retira à Eleusis, préparant une année de disette, afin de se venger du rapt de sa fille. Car, pendant son errance, les arbres n'avaient plus de fruits, l'herbe se desséchait, la race humaine était alors menacée d'extinction.
Zeus envoya Hermès chercher Perséphone. Mais Hadès refusa de la laisser partir sous le prétexte que celle-ci avait goûté à la nourriture infernale, ce qui lui rendait inaccessible le monde des vivants. Il fallut trouver une ruse ou un compromis. Il fut décidé que la Reine des Enfers demeurerait avec sa mère pendant six mois (printemps,été) et avec Hadès les six autres mois (automne,hiver). Cette division de l'année symbolisant le cycle de la végétation, la tristesse hivernale suivie de la joie printanière et de l'épanouissment de la vie. Le culte de Déméter était un rituel agraire basé sur le cycle des morts et de la renaissance, la culture du blé; la descente aux enfers de Perséphone représentant le séjour du grain dans les silos. La déesse de la germination symbolise le passage de la nature à la culture, du sauvage au civilisé. Ces cérémonies étaient célébrées dans de nombreux pays grecs en novembre, après les récoltes de l'année et les semailles d'hiver. Les fêtes, originellement célébrées en plein air, devinrent entre 650 et 600 avant J.C des "Mystères", comme ceux de la déesse égyptienne Isis, importés à Eleusis qui passait pour le centre de l'agriculture, et destinés à procurer l'immortalité aux initiés qui étaient tenus au secret le plus strict sous peine de châtiments exemplaires. L'initiation avait pour but de procurer aux adeptes une nouvelle conception de l'existence, leur permettant de s'élever au-delà des contingences du temps et de l'espace. Ces "Mystères" comprenaient les "Petites Eleusines", marquant le retourde Perséphone. C'était l'initiation du premier degré, la préparation procurant la "palingenèse" (renaissance) en Zagreos.Les néophytes se livraient à des purifications et à des pratiques ascétiques. Elles avaient lieu tous les ans en février.
"Vivre, c'est sentir. Sentir c'est osciller entre un état d'insatisfaction et un état de satisfaction." Le vingt-deuxième jour coïncidait avec les semailles d'automne. Pendant la nuit, les mystes se rendaient dans un édifice carré entouré de gradins de pierre soutenu par quarante-deux colonnes, le "télestérion" et dans un silence absolu, observaient, assis sur les gradins, les cérémonies sacrées se déroulant à l'intérieur du sanctuaire, dans l''anaktoron", où se trouvaient les reliques de Déméter. Des révélations leur étaient faites concernant les formules mystiques et symboliques et les objets cultuels, par l'hiérophante revêtu de ses vêtements sacerdotaux. Les sources littéraires tardives font référence à un breuvage sacré le "kykeon", que les mystes du premier degré, qui avaient fait le serment du secret, absorbaient avant de pénétrer dans le "télestérion" assister au drame reproduisant l'enlèvementde Coré-Perséphoné. Tandis que seuls les mystes du second degré avaient le droit d'assister à la cérémonie sacrée. L'abstinence et la chasteté étaient de rigueur pendant toute la durée du festival qui se terminait par un banquet et des danses. Le service était assuré par des prêtres: l'hiérophante, le dadouque, l'hiérokéryx ou héraut sacré et l'épithomios. Dispensatrice de la végétation, Déméter avait pour attributs le myrte, le narcisse, et la brione. Les Romains l'appelaient"Céres", déesse de la moisson, dont le culte était assimilé à celui de la déesse Terre Primitive, la "Tellus Mater", mère terrestre personnifiant le sol fertile, le fondement sur lequel reposent les éléments qui s'engendrent les uns aux autres."Tellus Mater" était représentée avec plusieurs mamelles, symbolisant sa fécondité inépuisable. Ce qui est marquant dans le mythe de Déméter, tel qu’il est donné dans l’"Hymne homérique" à propos de la séparation, est ce qui est en amont de la question de la séparation, à savoir que cette séparation n’est pas voulue. Elle vient d’un élément qui est extérieur à la relation mère-fille, de deux hommes, Zeus et Hadès. C’est que, si la dimension de continuum s’affirme ici ce n’est pas seulement par l’attachement de deux êtres l’un à l’autre mais parce que cet attachement se fait non pas entre mère et fils mais entre mère et fille, de femme à femme. La séparation imposée par Hadès ne fait pas que scinder une relation mère-enfant, elle introduit une différence, celle du masculin, au sein de la continuité féminine, elle force les membres de l’union à se confronter avec le principe de différence.
Paul Diel voit dans le monde souterrain le symbole de l'inconscient et la descente de Perséphone en enfer, celui dure foulement du désir. Il attribue aux mystères éleusiens une signification psychologique sous-jacente: pour libérer le désir refoulé, l'homme doit descendre dans le royaume secret de son inconscient pour y découvrir sa véritable nature et les motivations qui sont à la base de son comportement négatif. C’est en mettant en évidence le rapport de Déméter à ce qui est de l’ordre de l’unité que sa confrontation à la séparation prend toute sa force. C’est tout d’abord par rapport à sa fratrie que nous apparaît, dans l’"Hymne homérique", cette problématique démétérienne du rapport à l’unité. En effet, l’époux et le gendre de Déméter sont tous deux ses frères. Pour Déméter, les statuts d’épouse et de belle-mère se situent donc, l’un et l’autre, à l’intérieur d’une consanguinité. Si cette unité par le sang fait problème, ce n’est pas seulement parce que la relation de Déméter à son époux et à son gendre est inscrite dans la fratrie. C’est aussi parce que c’est des profondeurs obscures de cette consanguinité que se trame l’enlèvement de la fille de Déméter. Mais ce n’est pas seulement à propos de la relation entre Déméter et Perséphone que le problème de la confrontation à l’unité est présent dans ce mythe. Déméter, Zeus et Hadès sont tous trois les descendants de Cronos, c’est-à-dire de celui qui a cherché à rester le dieu unique en tentant de dévorer ses enfants et en empêchant l’advenir d’une multiplicité de dieux, en entravant la "division", écrit Schelling. Pour lui, si Déméter s’est refusée à reconnaître le mariage de Perséphone avec Hadès, c’est parce que cela aurait impliqué qu’elle reconnaisse "la métamorphose de l’un en une multiplicité de figures" et qu’elle renonce par là à "l’un exclusif comme effectivement étant", comme s’il y avait donc, dans ce sens, une relation entre le refus d’accepter ce qui est de l’ordre de la séparation avec Perséphone et ce qui concerne la conscience de l’unique. D’où l’espoir du retour de sa fille, d’où la nostalgie de ce qui a été perdu. Mais ce qui caractérise la séparation dans le mythe de Déméter ce n’est pas seulement qu’elle est imposée de l’extérieur, c’est aussi qu’elle conduit le sujet vers une attente d’advenir qu’il ne peut pas véritablement assumer. Si dans d’autres versions du mythe de Déméter, Perséphone est enthousiaste de son mariage et a un enfant, dans l’"Hymne homérique", enlevée par Hadès qui la mène au "sein de la terre", dans "l’obscurité brumeuse", là où est "l’Erèbe ténébreux", elle refuse de s’intégrer dans le royaume de celui qui "règne sur les morts" et reste tournée vers sa mère. Ce n’est donc pas seulement l’enlèvement et le lien à Déméter, c’est-à-dire le conflit de la séparation, qui caractérisent l’histoire de Perséphone, c’est son séjour au royaume de la séparation, sa confrontation à la mort.
"La justice inhérente à la vie ne peut être, ni surconsciemment prévue, ni consciemment comprise, sans que naisse dans la psyché humaine un sentiment d’effroi sacré, inspiré par la profondeur mystérieuse de l’existence évolutive et de la légalité qui la gouverne". Enlevée de la plaine aux splendides fleurs et récoltes et traînée sous terre, elle traverse la terre, du sensible jusqu’au royaume de la mort, du négatif, mais s’en tient à distance, se refuse à passer par lui et à accomplir par lui ce qui l’aurait faite mère et porteuse d’advenir. Si la mort est la chose la plus redoutable, si tenir fermement ce qui est mort est ce qui exige la plus grande force, si ce n’est pas la vie qui recule d’horreur devant la mort et se préserve pure de la destruction, mais la vie qui porte la mort, et se maintient dans la mort même, qui est la vie de l’esprit, si l’esprit conquiert sa vérité seulement à condition de se retrouver soi-même dans l’absolu déchirement, si l’esprit n’est puissance qu’en sachant regarder le négatif en face, en sachant séjourner près de lui, alors Perséphone semble, être la figure emblématique de ce qui se tient au seuil du travail du négatif, sans accomplir ce qui est nécessaire à tout "surmontement" et à tout advenir. C’est cette séparation extérieurement imposée au sujet et intérieurement refusée par lui, qu’il s’agisse de Perséphone ou de Déméter, qui plonge le monde dans la famine imposée par la déesse des moissons. Car, si Déméter est le personnage de la médiation, elle est aussi celle qui traduit la crise de séparation par un arrêt du processus nourricier, dans un mouvement de repli, de retrait. La non-séparation dont il est question ici concerne l’humain dans son processus d’individualisation et concerne le nourricier. Et c’est bien parce que la séparation se manifeste à ces deux niveaux, de l’homme et du végétal, que la crise démétérienne conduit à l’intercession des dieux. En effet, si cette crise retentit sur l’ensemble du vivant, ce n’est pas uniquement parce que Déméter est affligée par la perte de sa fille. S’il n’y avait eu que cela elle n’aurait pas dérangé les hommes ni les dieux. Mais en arrêtant les récoltes cette crise démétérienne menace "d’anéantir la race débile des hommes qui naissent sur la terre" et prive les dieux "des offrandes et des sacrifices". C’est parce que Déméter a le pouvoir de priver le monde entier de nourriture, d’empêcher le grain de lever, que les dieux sont forcés d’intervenir face au pouvoir de vengeance de la déesse. C’est à cause de cela que Zeus intervient auprès d’Hadès pour lui demander de laisser Perséphone aller vers sa mère et qu’est proposé le compromis qui permettra aux deux femmes de se retrouver un tiers du temps et d’alterner moments de séparation et moments de réunion, selon un rythme lié à celui des saisons.
"Comprendre la pensée symbolique serait la seule solution pour tant d’esprits qui s’égarent, soit dans la croyance aux images, soit dans la dérision des images. La réconciliation entre les matérialistes, qui dénient toute signification au symbole mythique de la divinité, et les spiritualistes qui le considèrent comme une réalité, ne pourra se faire qu’autour de la compréhension du symbolisme". Avec cette solution s’établit une tension entre une séparation tentée et une séparation impossible, qui n’est pas sans relation avec la personnalité de Déméter. Car elle est à la fois celle qui peut empêcher la croissance et le déploiement et celle qui veille sur eux. Mais si l’alternance que le compromis impose est en harmonie avec le rythme de la vie végétale et si elle permet aux récoltes de s’accomplir, elle ne va pas dans le sens de ce qui en l’homme s’affirme par la recherche d’individualité, de liberté et de nouveauté. De ce point de vue, la nature démétérienne serait moins proche de ce qui en l’homme est quête d’autonomie que de ce qui se manifeste comme mouvement cyclique de la nature et de l’univers. Perséphone est celle qui répétitivement s’enfonce dans le sein de la terre pour aller vers le royaume d’Hadès et répétitivement remonte à ciel ouvert retrouver sa mère. Le mouvement de Perséphone pour faire face à la négativité s’accomplit par d’incessantes montées et descentes qui, en somme, font le tour du monde de la négativité d’une part, de la vie et de la lumière d’autre part, et par là des besoins d’Hadès, de Déméter et de Perséphone. Ces descentes et ces remontées permettent une reconnaissance des différences et une prise en compte du tout. La différence par rapport au travail du négatif tel que Hegel le met en place apparaît d’ailleurs d’une autre façon. En effet, Déméter, déesse de la terre et des moissons, et donc de la production, est éloignée du lieu où le sujet fait face à la négativité, c’est-à-dire du royaume des morts. Et celle qui y a accès, Perséphone, n’est pas la déesse de la croissance. Quant à celui qui règne sur les morts il ne peut pas être père, il ne peut être créateur. Autrement dit, dans l’"Hymne homérique", il n’y a pas un sujet en tant qu’unicité qui ne soit à la fois confronté à la négativité et porteur d’advenir. Dans la phénoménologie hégélienne, au contraire, le sujet est celui qui parcourt les moments de la détermination, comme on le voit dans l’exemple de la plante, en considérant les moments de la graine, du bourgeon, de la fleur et du fruit, il est celui qui fait face à la négativité et à la séparation et il est, enfin, celui qui, par là, s’élève progressivement à la connaissance du principe.
"Du sens de la vie découle toujours la tâche sensée. L’âme prélogique l’aurait représentée par une image énigmatique. Trop facilement mécomprise, cette image, transformée en imagination exaltée, incite à croire que le sens de la vie ne peut se trouver qu’en dehors de la vie. La tâche sensée devient ainsi un devoir insensé, un moralisme opposé à la nature, imaginé comme suspendu dans les nuages, et qui n’inspire que crainte ou raillerie. Sera-t-il possible qu’un jour vienne où, devenue consciente d’elle-même et de son image, comprenant la secrète logique de la vie, la psyché créera une psychologie de la vie, réconciliant la morale avec la nature ?" Ce qui caractérise l’"Hymne homérique à Déméter", c’est une séparation tentée et inaccomplie, pour ne pas dire impossible. En cela, elle est opposée à celle vécue par l’Œdipe de Sophocle qui est, lui, dans un mouvement de séparation radicale et tragique, qui le laisse aveugle, exilé, cela alors qu’il devient le bienfaiteur d’Athènes. Dans les deux cas de l’"Hymne homérique à Déméter" et de l’"Œdipe" sophocléen, la négativité n’est pas assumée d’une façon qui conduise à un advenir du sujet lui-même et la mère fait obstacle à la séparation. Mais alors que Perséphone n’est confrontée à la négativité que de l’extérieur et contre sa volonté, alors qu’elle se débat contre ce qu’il lui est demandé d’assumer, contre l’expérience de la perte et de la séparation, Œdipe fait face à la confrontation qui lui est imposée, s’investit dans la clarification dont il va sortir blessé et dépouillé. On peut se demander si la modification de la façon de la nommer a un sens, si elle ne témoigne pas d’une maturation. Quoi qu’il en soit, la réunion de la mère et de la fille après la séparation imposée n’est plus de l’ordre de l’union non perturbée d’avant la séparation et c’est déjà un changement du rapport à l’unité. On remarquera aussi que le temps du retour correspond à celui d’un récit, celui où la fille raconte à la mère l’enlèvement dont elle a été victime et où la mère, interrogeant la fille sur ce qui s’est passé, apprend de Perséphone qu’elle a mangé ce fruit qui l’empêchera d’être jamais comme avant, constamment auprès d’elle. L’union retrouvée n’est donc pas un pur retour à un état précédent, mais quelque chose de plus complexe où le répétitif s’allie à une prise de conscience d’une modification. Les deux désirs, d’éternité et d’unité, qui obligent Déméter à un combat, où il en va de la survie et du développement de la vie, sont ébranlés. Mais le compromis auquel elle est obligée de souscrire, faute encore de conduire à un véritable advenir, de conduire à une liberté et à un pouvoir de l’individu, produit une modification du sens et de la conscience.
Bibliographie et références:
- Claude Calame, "L'hymne homérique à Déméter"
- Adriana Cavarero, "Le symbolisme chez Déméter"
- Paul Diel, "Déméter, mythes et symboles"
- Paul Diel, "Le symbolisme dans la mythologie grecque"
- G.W.F Hegel, "Philosophie de la nature"
- B.D Hercenberg, "Le mythe de Déméter"
- Hésiode, "La Théogonie"
- Homère, "Les Hymnes homériques à Déméter"
- Homère, "Odyssée"
- Callimaque, "Hymnes"
- Pausanias, "Description de la Grèce"
- P. Chantraine, "Dictionnaire étymologique de la langue grecque"
- L. Locatelli Kournwsky, "Perséphone"
- F.W.J von Schelling, "Philosophie de la mythologie"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Chaque expérience de beauté, si brève dans le temps tout en transcendant le temps, nous restitue chaque fois la fraîcheur du matin du monde". La peur de ne pas plaire, de ne pas correspondre aux attentes, la soumission aux jugements extérieurs, la certitude de ne jamais être assez bien pour mériter l’amour et l’attention des autres traduisent et amplifient tout à la fois une certaine insécurité psychique et une autodévalorisation qui étendent leurs effets à tous les domaines de la vie des femmes. Miroir de culture, de pratique et de rituel, célébré depuis la nuit des temps, le corps féminin est d’abord appréhendé dans sa dimension imaginaire, corps morcelé des fantasmes sexuels, cariatide mythique au stade de son écho dans la représentation artistique mais aussi soleil régénérateur, matrice de la maîtrise maternelle. Pas de société qui n’ait cherché d’une manière ou d’une autre à le coucher à part, dans une tentative vouée à l’échec, d’en faire un ensemble consistant et par là de lui assigner une place. Mais le corps n’est pas sans les mots et le langage n’est pas immatériel. L’objet cause du désir qui procède du corps est donc hors ce corps. À cet égard, le mythe d’Ève comme parcelle du corps de l’homme, "côte de l’homme", est un mythe qui appartient aux hommes. Ève, qui pour Adam est "chair de sa chair", en serait rendue de ce fait désirable, mais ce mythe masculin faisant de l’objet une partie du corps de l’homme, le rend objet sensible. Ignorance souveraine du fait que sur le corps, on se trompe souvent. Car c’est bien au titre d’objet non spéculaire, qu’un homme désire une femme, sans pouvoir comprendre l'inspiration. Ainsi une femme, plus détachée de la loi et de son corrélat la castration, court peu de risques. C’est pourquoi elle peut s’accommoder de son inappétence sexuelle, voire de la défaillance de son partenaire en trouvant à l’occasion d’autres partenaires, le secret étant souvent condition de sa jouissance. Cette condition du secret n’est-elle pas ce qui, pour une femme, agit dans tous les cas, lorsqu’un homme sait lui parler selon son fantasme fondamental, ignoré d’elle-même. C’est en osant son propre désir qu’elle peut tenter son partenaire. Pruderie, vraie ou fausse, et exhibition, sont là comme l’envers et l’endroit de cette fuite devant la mise en jeu de son objet et de son corps, de sa répugnance à incarner l’objet pour un autre. Hystérie, dérobade, amazone, quand ce n’est pas diable au corps, la féminité lui fait alors question.
"Parce que le principe d'amour est contenu dans le principe de beauté, que l'amour découle naturellement de la beauté, et que celle-ci manifeste en outre ce qui advient de l'amour: communion, célébration, transfiguration. Elles les amènent à tout accepter de leur entourage, à faire passer leur propre bien-être, leurs intérêts, leur ressenti, après ceux des autres." Vénus contre Mars, Ève contre Adam, Antiope contre Jupiter ou Europe contre Zeus, la femme sait la force du corps. Elle veut bien tenter un homme à condition qu’il sente que derrière le miracle chatoyant qu’elle est, il y a l’insaisissable chose en soi de son être. Son corps pourtant reste cisaillé par les mots dans lesquels est prise sa sexualité, mais qu’on ne vienne pas lui donner du sens commun pour la guérir ! A contrario, quand le corps d’une femme séduit un homme, cela ne la laisse jamais insensible. Peu importe qu’elle ne sache pas ce qui, en elle, éveille cet objet qu’un homme élit, qu’elle ait ou non du goût à cela, cet objet lui tient lieu d’être. Et à moins que, trop direct et sans paroles, ce désir ne l’angoisse, il enveloppe le plus souvent une femme en lui décernant un corps. Quand il y a corps à corps entre elles, c’est souvent dans la fascination ou la jalousie, l’attirance ou la rivalité, voire dans la jouissance perverse. Mais le corps des femmes n’est pas seulement désiré, il est aussi corps tabou. Quand c’est au lieu de l’autre qu’on se met à chercher le lieu de la jouissance, le corps des femmes peut en être l’équivalent et le recel. Il est alors perçu comme lieu d’un danger qu’il faut camoufler, renfermer. Car une femme peut aussi éprouver une jouissance autre que la jouissance phallique. De fait, son identification imaginaire virile n’en fait pas pour autant un homme et l’analyse la mène à glisser vers une femme. Mais dans sa rencontre avec un partenaire, elle peut éprouver un hors limites qui la mène à souffrir alors mille morts dans sa chair ou encore à la frigidité qui n’est plus seulement défense commandée symboliquement.
"Relevant de l'être et non de l'avoir, la vraie beauté ne saurait être définie comme moyen ou instrument. Par essence, elle est une manière d'être, un état d'existence." Ainsi, la question du corps pourrait bien constituer un levier essentiel, la clé d’une avancée des droits des femmes sur tous les autres plans, de la lutte contre les violences conjugales à celle contre les inégalités au travail en passant par la défense des droits reproductifs. Unique et apatride quand il est exclu du désir mais multiple et citoyen dans l'ardeur, le corps féminin est caméléon. La femme est ainsi silence d’un vide entre réel et corps. C’est aussi bien cet effet d’étrangeté que manifestent grossesse et enfantement qui font question pour une femme qui ne se laisse pas pourtant d’en conter alors. Ainsi alourdissement et allègement relèvent de l’imaginaire du corps certes mais n’en sont pas moins réel. Pourquoi cette fascination de certaines femmes pour le corps des autres et cette focalisation particulière sur la question de la beauté ? Au-delà de la simple aliénation constitutive au double dans le miroir, on peut relever un rapport spécifique des femmes à la belle image du corps féminin. L’imaginaire pallie ici la carence du symbolique. C’est précisément parce qu’un universel identificatoire fait défaut que la solution trouvée par une femme à l’énigme du féminin passe communément par la fixation, l’accroche au corps d’une femme singulière ou de quelques autres. Quel est "ce truc" en plus qu’elle a et que je n’ai pas ? Dans un rêve, je me trouvais nue face à l’autre femme, également nue. Elle avait exactement le même corps que le mien, comme mon image dans le miroir, mais avec, en plus, un pénis en érection. D'un côté, je plaçais l'autre en place d’objet désirable, de l'autre, je l'avais érigée au rang de l'homme, puissante et porteuse de l'organe. Mon problème, c'était alors au fond de m'accepter comme objet du désir de l’homme maintenant ainsi le mystère d’une féminité inaccessible, inatteignable par l’homme paradoxalement. L’adolescente que je fus était requise, par une urgence de vie, de trouver alors une réponse à l’énigme de mon être sexué et mortel. La hâte imposée par des événements contingents, surgit dans mon corps où se joua la métamorphose de ma puberté, m'amenant ainsi à sortir vite de la relation aux premiers objets d’amour féminins.
"C'est pourquoi le désir de beauté ne se limite plus à un objet de beauté. Il aspire à rejoindre le désir originel de beauté qui a présidé à l'avènement de l'univers, à l'aventure de la vie". Rappelons d’abord que les jupes, talons hauts, collants fragiles, bijoux encombrants, lingerie fine, sacs à main et autres accessoires censés être consubstantiels à la féminité ne vont pas de soi. La relation à la morphologie se joue également dans l'imaginaire, lui offrant ainsi des dimensions mystiques. Le statut respectable de mon corps, je l'avais trouvé sur la voie de l’Idéal du moi fondé sur la fonction du père, comme point d’où je me voyais aimable, voire digne d’être aimée. Le regard de l’autre permet de se rassasier d’un corps irréel. D’autres revendiquent ce respect en se montrant provocatrices dans leurs corps, allant jusqu’à la provocation incommodante de leur look ou de leur langue, pour justement que l’on distingue en elles cet élément réel de nouveauté qui se joue dans leur corps et qu’elles n’arrivent pas à traduire en mots. Ce look en appelle ainsi au regard. Le regard comme objet perdu est, en principe, invisible. Ce qui suppose son extraction, une localisation de la jouissance, un retour de la pulsion dans le réel sur le mode d’un se faire voir. Comment parler du corps féminin au XXIème siècle sans tomber dans les stéréotypes ? Comment évoquer le caractère sexué du corps sans donner prise à celles et ceux qui voient dans toute référence à la différence des sexes un attachement à la nature et à l’anatomie ? Le discours sur le corps féminin est aisément suspecté aujourd’hui de servir la norme et de promouvoir une conception du rôle de la femme, dictée à la fois par la civilisation et par l’anatomie. Les études de genre, autour de figures désormais célèbres comme Judith Butler, mais aussi Monique Wittig, participent de cette utopie qui consiste à tenter d’effacer la référence à la différence des sexes au sein du discours sur le corps, afin de défendre l’idée d’un rapport au corps, dégagé de toute norme de genre. Un corps qui pourrait enfin jouir de ce qu’il est, sans subir les impératifs de la société, sans être affecté par le discours de l’autre, sans avoir à se définir comme masculin ou féminin, tel est le corps dont rêvent ces féministes de la dernière vague. Un corps, rien qu’à soi, qui serait enfin dégagé de la soumission à la nature et aussi bien à la culturCertaines peuvent préférer une tenue plus pratique, qui leur permette de courir, de travailler en étant libres de leurs mouvements, de bricoler. Elles peuvent aussi avoir envie d’établir leurs relations avec les hommes sur une base qui marque moins la différence des sexes". Depuis la nuit des temps et hélas encore aujourd'hui, la femme a dû se battre pour acquérir des droits. Elle les a acquis grâce à des évolutions de la société et à des changements constitutionnels ou législatifs. Rarement l'excès porte ses fruits. Pourtant, malgré les charmes qu’il semble exercer sur certains, en particulier sur les politiques en France qui n’ont pas hésité ainsi à puiser dans les études de genre pour reformuler l’exigence républicaine d’égalité entre filles et garçons, ce discours n’est pas dénué de normativité. Tout en se présentant comme un discours qui ne veut plus voir le corps assujetti à aucune norme, ces études de genre engendrent une nouvelle norme visant à aborder les corps de façon anonyme, neutre et asexuée. L’anonymat, l’absence de marque de l’autre, la disparition de tout désir venant des parents, sont présentés comme la garantie d’un épanouissement de l’être à l’abri des contraintes de la société. On peut voir dans cette utopie promouvant un corps dégagé de la marque de la différence, un nouveau puritanisme, prônant une transparence totale dans le rapport du sujet à son corps. Il est certain que les études de genre de la fin du XXème siècle n’ont rien changé à l’affaire en se débarrassant du problème de la féminité. Parler du corps féminin, c’est donc déjà, de par l’expression même, s’inscrire en faux contre ce discours et essayer de montrer qu’on peut concevoir la féminisation d’un corps autrement qu’en termes de normalisation. Là où les études de genre rêvent d’un corps asexué, la psychanalyse montre les conséquences psychiques contingentes de la différence des sexes sur les êtres.
"Un lotus pousse dans la vase d'un étang, mais aucune boue ne peut entacher ses pétales purs comme jade.Tout le monde n'est pas artiste, mais chacun peut avoir son propre être transformé, transfiguré par la rencontre avec la beauté, tant il est vrai que la beauté suscite la beauté, augmente la beauté, élève la beauté". C’est à chacune d’arbitrer l’importance qu’elle veut accorder respectivement à son confort, à sa capacité d’agir, et à la recherche ou la séduction de sa tenue. Malgré la dictature virtuelle à l'échelle planétaire de la pornographie, dévoyant l'esthétisme du corps en le vulgarisant à l'extrême, célébrant du même coup la disparition des mystères de l'existence sexuelle, celle-ci ne résout pas pour autant le rapport intime et opaque, parfois dérangeant et bouleversant, qu’un sujet entretient avec son corps sexué. Plutôt que de défaire le genre, la psychanalyse permet de s’interroger sur la façon dont le genre se fabrique, à l’écart des clichés et des stéréotypes. Comment un sujet féminin fait-il l’expérience de la marque du signifiant "femme" sur son corps ? Que signifie l’existence du corps au féminin ? Depuis l’Antiquité, le corps qui pose problème, c’est le corps des femmes. On ne sait comment en parler. Faut-il admettre une différence incommensurable entre le corps masculin et le corps féminin ou faire du corps féminin un corps masculin dont le développement serait moindre ou inversé ? Le modèle unisexe qui prévaut, de l’Antiquité jusqu’au XVIIème siècle, a fait du corps féminin la copie inachevée du corps masculin. La règle de la différence des sexes advenant avec les philosophes des Lumières, est corrélatif d’une reconnaissance de l’orgasme féminin. L'insondable mystère du corps des femmes réside dans cette aptitude à jouir indépendamment de la génération.
"Un regard isolé atteint difficilement la beauté. Les regards croisés peuvent seuls provoquer l'étincelle qui illumine." "Le choix de ne pas trop s’exposer, de ne pas porter de vêtements trop moulants, ne relève pas forcément d’une dangereuse déviance ou d’un blocage qu’il s’agirait de pulvériser toutes affaires cessantes: il peut aussi traduire un réflexe légitime d’autoprotection, de quant-à-soi". La littérature a apporté sa pierre à l'édification du mythe du corps féminin, de la poésie de l'amour courtois aux romans érotiques. Le spectre est large, de la tendresse d'Héloïse pour Abélard au "Con d'Irène" d'Aragon. Le livre de Catherine Millet, "Une enfance de rêve", vient parachever un trajet d’écriture tout entier tourné vers l’exploration du corps et de ses mystères. C’est dans ce dernier récit qu’elle atteint un point réel quant à son histoire en rendant compte de cette emprise symbolique sur le corps. Dans ce récit, elle écrit un corps, le corps de la petite fille marqué par les paroles de la mère, sur un mode qui fait écho à la psychanalyse lacanienne. Peut-être en dit-elle bien davantage sur la sexualité féminine dans ce dernier récit, qui complète le précédent "Jour de souffrance", que dans le sulfureux premier récit, "La vie sexuelle de Catherine M". C’est de ce corps, sur lequel des lettres indéchiffrables sont venues s’inscrire en induisant un certain mode de jouir, que l’on parle en fin d’analyse. Une enfance de rêve s’apparente par cet abord de la sexualité naissante, à la façon dont l’analyse peut conduire un sujet féminin à relire sa trajectoire existentielle du point de vue du corps et de ses émois. Dans "La vie sexuelle de Catherine M.", l’auteur nous présente une première version de son rapport au corps. On pourrait dire de ce premier corps qu’il est un corps à l’aise avec le monde pornographique. C’est un corps qui n’a pas d’être et qui est pure expérience de jouissance. C’est le corps de la sexualité sans l’amour. Elle évoque ainsi que dans les soirées libertines où elle se rendait alors, elle se tenait à l’écart tant qu’elle était habillée. "Je ne me sentais à l’aise que lorsque j’avais quitté ma robe ou mon pantalon. Mon habit véritable, c’était ma véritable nudité, qui me protégeait."
"Les êtres qui s'aiment vraiment ne sont limités ni par l'espace ni par le temps...ils sont liés par l'âme, un lien bien plus intime, plus inséparable que celui du corps." On peut mettre du temps à apprivoiser la féminité. On peut aussi ne jamais y venir, et ne pas s’en porter plus mal. Voilà le début de la tyrannie de la beauté". Dans son univers fantasmagorique mais bien ancré dans le réel, la chair est à la fois réceptive et réceptacle. Son corps est comme détaché d’elle et c’est lorsqu’il est nu qu’elle peut s’en servir à loisir. Mais ce premier corps désuni de l’âme n’est pas-tout du corps féminin de Catherine. Dans "Jour de souffrance", c’est un autre corps féminin qui entre en scène. Ce n’est plus le corps disjoint de l’être, mais le corps de l’amour habillé par le regard et les paroles de son partenaire. Ce corps-là est un corps sur lequel Catherine n’a aucune maîtrise. Ce n’est pas un étant à disposition. Elle ne l’a pas sous la main. Il lui échappe lorsque Jacques Henric s’en détourne. Avec ce récit, Catherine Millet témoigne du mystère que devient pour elle son propre corps dès lors qu’il est uni à son âme d’amoureuse. Elle qui croyait que sa vie sexuelle lui donnait un statut d’exception parmi toutes les femmes, car seule elle était capable de faire ce qu’aucune autre ne faisait, voilà qu’elle se découvre unie à un corps qui ne lui obéit plus. Un corps qui n’est plus tout à elle, un corps affecté par les paroles et le regard d’un homme. Ce corps lui revient alors comme celui qui recèle le secret de son être et qui pourtant lui est dérobé. Les femmes sont engagées dans la guerre au même titre que les hommes. Le mythe des amazones, sur le front de la guerre des sexes, a traversé l’histoire. Le nez de Cléopâtre ébranlant l’empire de Rome a inspiré des générations. Jeanne d’Arc, faiseuse de roi en armure et pucelle sacrificielle en robe de bure sur le bûcher, hante toujours les esprits nationalistes. Au même titre ne veut pas dire sur le même plan, ou à égalité, mais les femmes peuvent mettre leur corps dans la bataille, comme soldats, comme résistantes, terroristes au nom d’un idéal ou d’un signifiant-maître qui, prenant à l’occasion valeur de jouissance, mène tout droit au sacrifice, parfois même à la mort.
"Le désir de dire se confond avec le désir de beauté, le désir de dire ajoute au charme de la beauté. Une évidence alors nous saute aux yeux: la beauté de la femme ne résulte pas uniquement d'une évolution physiologique, elle est une conquête de l'esprit. Cette conquête nous révèle que la vraie beauté est conscience de la beauté et élan vers la beauté, qu'elle suscite l'amour et enrichit notre conception de l'amour." "Les magazines travaillent avec constance à modeler les comportements féminins sur les desiderata supposés de la gent masculine, à travers d’innombrables articles sur ce que les hommes pensent, aiment, détestent, sur ce qui les rend fous, sur ce qui les dégoûte irrémédiablement". Elle ne fait pas l'économie de son corps lorsqu'elle sait le combat juste et digne d'héroïsme et de renoncement. Seul un acte les concerne et les touche plus spécifiquement, c’est la violence sexuelle: viols, prostitution forcée, esclavage sexuel. Après la Seconde Guerre mondiale, la quatrième Convention de Genève de 1949 qui concerne les civils, protège, dans son article 27, les femmes contre toute atteinte à leur honneur et notamment contre le viol, la contrainte à la prostitution et tout attentat à leur pudeur. Mais il faudra attendre le conflit en ex-Yougoslavie, en 1992, pour que le Conseil de Sécurité des Nations Unies déclare que la détention et le viol massif, organisé et systématique, des femmes, constitue un crime international. Malgré toutes les lois établies pour sanctionner ce phénomène, ces crimes font florès aux quatre coins du globe et continuent d’être impunis. On parle aujourd’hui du viol comme "arme de guerre", utilisé à des fins militaires ou politiques: terroriser une population, briser les familles, bouleverser la composition ethnique de la génération suivante, transmettre des maladies, rendre les femmes stériles. Le corps des femmes devient le lieu de la guerre. Et la violence sexuelle ? Ne peut-on pas la classer sous l’ordre de l’instinct ? La guerre implique les corps. L’uniforme, côté imaginaire, ou l’idéal, côté symbolique, le magnifie, le célèbre, l’exalte. Mais aux portes du symbolique, aux limites du discours, un réel se produit et l’explose, le fragmente en pièces détachées, le réduit à sa livre de chair: chair à canon, chair à sexe.
"La voix même et ce que dit la voix font partie de la beauté d'une femme. Par la voix, la femme exprime ses sensations, mais aussi ses nostalgies, ses rêves, et cette part indicible qui cherche néanmoins à se dire." Naomi Wolf n’a sans doute pas tort de voir dans l’inhibition d’un nombre croissant de jeunes femmes envers la nourriture l’une des causes du déclin du féminisme: comment apprendre à se connaître, comparer ses expériences, et pas seulement ses mensurations. La souffrance se fait corps, le corps se fait souffrance parfois même au-delà des frontières de la violence et de la barbarie. Les femmes engagent aussi leur corps sous la bannière d’un signifiant-maître, mais elles voient le plus souvent leur corps devenir lieu d’un siège ou butin de guerre. Il est utilisé pour reconfigurer les lignées générationnelles, ou servir d’objet anonyme à une jouissance qui ne l’est pas moins. Des exemples contemporains. Des femmes parties s’engager comme combattantes auprès des djihadistes de Syrie se retrouvent affectées à leur satisfaction sexuelle, les jeunes filles enlevées par Boko Haram sont réduites à l’esclavage. Au contraire, la femme peut se faire virile de son plein gré. La différence des sexes ne passe plus par ce qui prévalait jusque-là. Ces femmes font tout ce qu’on attendrait d’un homme. Le corps n’est pas une évidence. Nous l'aimons car les affects, les passions, la jouissance, en particulier sexuelle, s’y logent, mais aussi parce que, image unifiée, il offre cette autre jouissance, celle du visuel, de la beauté. Notre époque se caractérise d’être prise dans la volonté de saisir le réel. La symbolique du corps s’amenuise au profit de la communication indispensable à des plaisirs utilitaires. Tout se passe comme si le langage ne parvenait plus à attraper le corps qu’a minima, car les mots manquent pour le dire, le décrire, le saisir, l’animer, le réduisant donc à l’événement, à la pulsion. Ce corps est traité, non comme cette consistance que l’on possède, mais comme l’objet que l’on voudrait rejoindre, pour paraître. Exit l’imaginaire du corps, nous sommes désormais sur la corde. Ressaisissons le corps comme grandeur à laquelle l’artiste donne forme dans l'art charnel, afin que l’on retrouve un regard, au-delà de la vision, pour voir enfin quelqu’un.
Bibliographie et références:
- François Cheng, "Toute beauté est singulière"
- Roger Perron, "Fantasme du corps féminin"
- Jacques Rivière, "La féminité en tant que mascarade"
- Jacques Lacan, "Le séminaire", livre XVII de la psychanalyse"
- Jacques-Alain Miller, "Le corpus féminin"
- Jean-Claude Maleval, "Aimer la femme"
- Jacques-Alain Miller, "L’inconscient et le corps parlant"
- Sigmund Freud, "Théorie du désir"
- Mona Chollet, "Beauté fatale"
- Maud Mannoni, "Connaître son corps"
- Louis Guirous, "Le héros est une femme"
- Naomi Wolf, "Quand la beauté fait mal"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Défaite et comblée, elle se retourna et tenta de reprendre son souffle. Elle me regarda et je posai un tendre baiser sur ses lèvres. Rien alors ne s'est passé comme je l'avais imaginé. J'ai emporté mon petit fennec jusqu'à son lit. Elle avait refermé ses bras autour de mes épaules et niché son museau au creux de mon cou. Je la sentais vibrer, si légère, le visage lové contre ma nuque. Je la sentais vibrer, si légère entre mes bras. Mais tout cela ressemblait tellement au cliché d'un film romantique que cela ne pouvait pas durer. Elle m'a regardé me déshabiller sans quitter la position dans laquelle je l'avais déposée sur le lit. Ses yeux allaient et venaient le long de mon corps, des yeux d'une étonnante gravité. Je devinais confusément que ce nous apprêtions à faire ensemble ne revêtait pas la même importance pour elle que pour moi. Si je me préparais au combat le cœur léger, impatient de donner le premier assaut, elle ressemblait, elle, à ces chevaliers en prière la veille d'une grande bataille. Ce n'était pas de la peur, mais du recueillement, comme si, en m'ouvrant ses draps, elle se préparait à un exploit. Je me suis allongé à ses côtés. Enfin, j'abordais cet astre que je guettais depuis tant de semaines. Malgré la hâte que tu devines, j'ai entamé l'exploration en m'efforçant de juguler mon impatience. Mes doigts sont partis en éclaireurs. Peu pressés, ils ont pris le temps de s'arrêter mille fois en chemin, de souligner le galbe d'un mollet, d'apprécier la douceur de la peau dans le creux du genou, d'aller et de venir le long des cuisses, n'en finissant plus de découvrir un tendre territoire que mes lèvres marquaient au fur et à mesure. Seul le désir semblait alors suspendre le temps, devenu immobile.
Elle se crispa, puis relâcha la tension dans un gémissement étouffé. Elle crut que j'allais dire quelque chose, mais n'entendit rien d'autre que le glissement de mes doigts. Ils sont montés plus haut, effleurant le ventre, s'attardant sur les hanches, glissant jusqu'à la base des seins. Ma bouche a atterri sur l'un d'entre eux, lentement. Ma langue s'est enroulée autour de la pointe tendue vers le ciel, sentinelle assaillie, déjà vaincue, mais qui se dressait vaillamment sous l'assaut. C'était chaud. C'était ferme. Cela avait le goût du caramel. Dans mon oreille montait le souffle de ma belle inconnue, pareil au flux et au reflux puissants d'un océan tout proche. Il s'est amplifié encore lorsque mon nez a suivi la trace du parfum entre les seins, sur l'arrondi de l'épaule et jusqu'à la base du cou, juste sous l'oreille, là où sa fragrance était la plus enivrante. Et puis le nez, les lèvres, la langue, les doigts ont fait demi-tour. Il y avait encore ce territoire vierge qu'ils n'avaient fait qu'effleurer et qui les appelait comme une flamme attire les papillons de nuit. Mes doigts ont cherché un passage à travers la muraille de dentelle que mon nez, comme un bélier, tentait de défoncer, auxquelles mes lèvres s'accrochaient comme des échelles d'assaut. J'ai lancé des attaques de harcèlement. Mes doigts glissaient sous les élastiques, filaient jusqu'aux hanches, redégringolaient. De l'autre coté du rempart, cela vibrait comme vibre une ville assiégée. Et je voulais faire durer le siège indéfiniment. Je voulais que là, derrière, tout soit tellement rongé de faim à cause de moi que l'on ait faim de ma victoire. Je voulais que tout bouillonne de soif là-dedans, que tout me supplie, que tout m'implore. Je voulais que l'on dépose les armes sans conditions, que l'on accueille l'entrée de ma horde avec des hurlements de joie. Et alors, brusquement, elle s'est refermée.
Ces jeux la mettaient toujours un peu mal à l'aise. Elle sourit malgré elle, le visage blotti contre mon torse. À l'instant même où je posais les doigts sur un sexe nu de fille, ses jambes se sont serrées. Ses mains se sont crispées sur sa poitrine. Sa peau est devenue aussi dure qu'un marbre. Elle a roulé sur le coté et s'est recroquevillée en chien de fusil. La réaction normale aurait sans doute été de l'enlacer, de lui parler gentiment et, peut-être, de la réconforter mais je n'ai pas eu la patience. Chauffé à blanc comme je l'étais, j'ai eu un tout autre réflexe. C'était la colère et non la compassion qui me submergeait. J'avais battu la semelle pendant deux heures sur son palier, elle s'était déshabillée au risque d'être surprise, elle m'avait entraîné jusqu'au lit et j'avais mené toute cette bataille pour en arriver à cela ? Je l'ai brutalement retournée sur le ventre. Elle a poussé un petit cri de douleur lorsque, du genou, je lui ai ouvert les cuisses en lui maintenant les poignets dans le dos. Sa culotte me gênait. Je cherchais à la dégager tout en maintenant la pression. Pendant qu'elle gigotait en dessous de moi, je m'acharnais. Je ne me rendais plus compte de ce que je faisais. J'étais pourtant bien en train de la forcer à se rendre à moi. Mais qu'est-ce que j'avais dans la tête ? Fuir ses cris de haine, l'abandonner à ses larmes, supporter ensuite son regard plein de reproches quand nous nous croiserions dans l'escalier ? Je n'avais rien dans la tête.
Rien que d'accepter ce qui se passait heurtait son esprit, et pourtant, elle n'était que spectatrice. Se plier à mes désirs était plus simple pour elle que d'essayer de comprendre. Elle ne contrôlait déjà plus ses sensations, et c'était tant mieux. Peut-on d'ailleurs avoir quoi que ce soit dans la tête dans un moment pareil ? On a la cervelle tout entière dans le gland. On pense au cul, c'est tout ! J'étais excité. Je bandais. Je voulais achever mon travail. J'avais cette fille à baiser et je le ferais envers et contre tout. Je me suis abattu sur elle d'une seule poussée. Et moi qui attendais d'elle une résistance farouche, quelle ne fut pas ma surprise de constater qu'alors elle s'offrait à nouveau. Coincée en dessous d'un homme qui lui tordait les bras, voilà qu'elle creusait les reins pour lui faciliter le passage ! Et la pénétrant, ce fut comme si je plantais dans la lave en fusion d'un volcan. La ville que j'avais assiégée brûlait. Y comprendras-tu quelque chose ? Car à l'instant où, la sentant offerte, je lui ai lâché les mains, elle s'est à nouveau refermée en poussant des cris de dépit. À nouveau, il a fallu que je l'immobilise pour qu'elle s'ouvre à mes assauts. Je n'y comprenais rien. Voulait-elle vraiment échapper au viol ou était-ce une sorte de jeu auquel elle se livrait ? Je lui écrasais les poignets sur les reins à lui faire mal et elle semblait autant jouir de cette situation que de mon membre qui allait et venait au fond de son ventre. Je ne lui ai posé aucune question ensuite. Lorsque je l'ai quittée, elle semblait encore hésiter entre le bonheur et les regrets. Le lendemain, en se réveillant, elle se sentit totalement étrangère à elle-même. En réalité, la jeune femme avait rêvé.
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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