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"Les sanglots longs des violons de l'automne blessent mon cœur d'une langueur monotone. Tout suffocant et blême, quand sonne l'heure, je me souviens des jours anciens et je pleure". Partagé entre sensualité et mysticisme, Paul Verlaine (1844-1896) connaît une vie difficile et parfois violente, qui s’achève prématurément dans l’alcool. Mais l’inventeur des "poètes maudits" sait aussi chanter les amours rêveuses et la naïveté de l’enfance. Il donne à lire une poésie tantôt nostalgique et crépusculaire, tantôt vive et libre, animée par le ton parlé et par l'imprévu des rythmes impairs, qui contribua largement à libérer le vers. Par l’importance accordée à la musique et aux images,son œuvre porte en elle, une réforme de la poésie française. Son talent, son originalité fascineront, et les écoles d'avant-garde se réclameront toutes de lui. Père originaire du Luxembourg, capitaine du génie: mère originaire du Pas-de-Calais. La famille, qui s’installe à Paris en 1851 après la démission du père, a recueilli en 1836 une cousine orpheline de Paul, qui est fils unique. Bachelier en 1862, Paul Verlaine entre à l’administration de l’Hôtel de ville de Paris, où il occupe un poste subalterne d’expéditionnaire. Il fréquente les milieux littéraires et contribue à la revue poétique "le Parnasse contemporain" (Poèmes saturniens, 1866). La mort de son père (1865) et celle de sa cousine (1867) l’affectent durement. Son fort penchant pour l’alcool, signalé dès 1863, s’accentue. En 1869, il s’éprend d’une jeune fille, Mathilde Mauté, et caresse l’espoir d’un mariage et de jours meilleurs ("Fêtes galantes",1869; la" Bonne Chanson", 1870). Mais son équilibre reste menacé. Il est secoué par des crises d’anxiété au cours desquelles il brutalise sa mère, avant de perdre son emploi à la suite de sa participation à la Commune de Paris (1871). Marié en 1870, Verlaine se détourne de Mathilde lorsqu’il rencontre Arthur Rimbaud. Les deux hommes quittent la France pour l’Angleterre puis la Belgique, où ils mènent une vie scandaleuse et misérable. Après avoir tiré avec un revolver sur son ami (dix juillet 1873), Verlaine est condamné à une peine de deux ans de prison, qu’il purge à Bruxelles puis à Mons. L’influence de Rimbaud est vive ("Romances sans paroles", 1874) même si Verlaine, qui souhaite renouer avec sa femme dont il est séparé (1874), traverse une crise religieuse qui aboutit à sa conversion ("Sagesse", 1881). À sa sortie de prison (1875), il devient professeur en Angleterre puis à Rethel dans les Ardennes, où il se lie avec un de ses élèves, Lucien Létinois. La fin de la vie de Verlaine est marquée par une ruine physique et sociale, l’échec du projet d’exploitation d’une ferme qu’il achète avec l’argent de sa mère et la mort de Lucien (1883). Cette déchéance s’accomplit en dépit d’une notoriété grandissante. Verlaine publie plusieurs recueils de vers ("Jadis et naguère", 1884 ;"Parallèlement", 1884) mais aussi un ouvrage d’hommage et de critique, les "Poètes maudits" (1884; augmenté en 1888), dans lequel il revient sur l’évolution poétique des Parnassiens jusqu’à Rimbaud et Mallarmé. Célébré par ses pairs le proclamant "prince des poètes". Usé et vieilli, rendu à l’état de clochard, il s’éteint d’une congestion pulmonaire à l'âge de cinquante-et-un ans.
"Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main et fais-moi des serments que tu rompras demain". Paul Marie Verlaine est né le trente mars 1844 à Metz. Son père, fils d'un notaire, était originaire de Bertrix, près de Paliseul, dans le Luxembourg belge, alors incorporé à la France. Sa mère, Élisa Dehée, était née aux environs d'Arras, à Fampoux, le vingt-trois mars 1809. Après diverses garnisons, Metz, au deuxième génie sous le colonel Niel, Montpellier, Nîmes, de nouveau Metz, le capitaine Verlaine démissionne et installe son ménage à Paris, rue des Petites-Écuries, puis rue Saint-Louis, aujourd'hui rue Nollet. Paul apprend alors à lire à l'école de la rue Hélène. Il est ensuite pensionnaire à l'institution Landry, rue Chaptal, d'où il va suivre les cours du lycée Bonaparte, devenu lycée Condorcet. Il a pour condisciple en seconde Edmond Lepelletier, son futur et dévoué biographe. Reçu en 1862 au baccalauréat, il passe des vacances à Fampoux et dans les Ardennes, et s'inscrit dès la rentrée à l'école de droit. C'est l'époque de ses premières lectures de poésie et de prose modernes, Victor Hugo, Charles Baudelaire, Théophile Gautier, Sainte-Beuve, Joseph de Maistre, Aloysius Bertrand, Pétrus Borel, Albert Glatigny, et de son premier poème conservé, "Chanson d'automne", où il est déjà tout entier. Il en donne bientôt d'autres à la Revue du Progrès, fondée par L.-X. de Ricard, de qui la mère, générale et marquise, tient un salon littéraire boulevard des Batignolles; il y rencontre Théodore de Banville, Villiers de L'Isle-Adam, José-Maria de Heredia, François Coppée, Emmanuel Chabrier, Catulle Mendès. Un poste dans les assurances, un autre à l'Hôtel de Ville pourvoient successivement à sa subsistance. Il collabore au "Hanneton", la feuille républicaine d'Eugène Vermersch, à "L'Art, de Ricard", qui insère quelques-uns de ses vers et sa longue et remarquable étude sur Baudelaire, que l'intéressé n'approuve pas. Il participe au "Parnasse contemporain", recueil de vers nouveaux, fondé par Catulle Mendès. Il y voisine alors avec nombre de médiocrités, mais aussi avec Baudelaire, "Nouvelles Fleurs du mal), Mallarmé, Villiers, Heredia. Lors d'un voyage à Bruxelles, Verlaine est généreusement accueilli et félicité par Victor Hugo, qui a appris des vers du jeune poète. Les "Poèmes saturniens" paraissent chez Alphonse Lemerre, éditeur des "Parnassiens", grâce aux subsides de sa cousine Élisa Dehée, et en même temps que "Les Exilés", dernier grand livre de Banville; un élogieux article, des lettres flatteuses leur viennent d'Anatole France, Sainte-Beuve, Banville. Verlaine est présenté par le compositeur Charles de Sivry aux parents de sa future femme, Mathilde Mauté de Fleurville. Il retrouve ses confrères du Parnasse rue Chaptal, chez Ninade Villard, excellente musicienne et poète, amie et inspiratrice de Charles Cros. À Bruxelles encore, sous le manteau et le pseudonyme de Pablo de Herlagnez, Poulet-Malassis, l'éditeur des Fleurs du mal, imprime à cinquante exemplaires "Les Amies", scènes d'amour saphique (1868), sonnets qui ne reparaîtront, avec quelques modifications, que vingt ans plus tard, en tête de "Parallèlement". Lemerre édite "Fêtes galantes", dont plusieurs pièces ont passé à L'Artiste d'Arsène Houssaye. Le poète se fait connaître par le public et ses pairs.
"La poésie, c'est de la musique avant toute chose. Et pour cela préfère l'Impair. Plus vague et plus soluble dans l'air". Fiancé à Mathilde Mauté, Verlaine compose les premières pièces de "La Bonne Chanson". Leur mariage est célébré le onze août 1870, lendemain de la déclaration de guerre. Verlaine est mobilisé dans la garde nationale. Peu de jours après, Arthur Rimbaud prend connaissance des "Poèmes saturniens" et des "Fêtes galantes", et communique son enthousiasme à Georges Izambard, son professeur à Charleville. Installé chez ses beaux-parents, rue Nicolet, Verlaine y reçoit le premier message de Rimbaud, accompagné de poèmes, et y répond par une invitation pressante à le joindre. L'arrivée du génial et sauvage adolescent, fin septembre 1871, ne contribue pas à l'entente du jeune ménage, déjà désuni et que ne raccommoderont ni la naissance du petit Georges, ni la mise en vente de "La Bonne Chanson", que les événements ont contraint Lemerre à différer. En janvier 1872, après de violentes altercations auxquelles l'abus de l'alcool n'est pas étranger, Verlaine quitte son foyer pour cohabiter avec Rimbaud, rue Campagne-Première, d'où celui-ci regagne Charleville, pour revenir à Paris au bout de quatre mois. Bien qu'ayant obtenu le pardon de Mathilde, Verlaine part en compagnie de Rimbaud pour Arras, en est expulsé par la police, puis emmène son ami vers les Ardennes et la Belgique. Ils séjournent deux mois à Bruxelles et à Charleroi avant de s'embarquer pour Londres. Une instance en séparation de corps est introduite par Mathilde. Pendant que Rimbaud est rentré à Paris et retourne à Charleville, Verlaine, tombé malade, appelle sa mère à son chevet. Les deux "compagnons d'enfer" reprennent à Londres leur vie commune et y vivent misérablement de leçons de français. Verlaine y laisse bientôt Rimbaud sans ressources, revient à Bruxelles, y fait venir sa mère et sa femme, puis Rimbaud. À la suite d'une querelle et de la menace d'abandon par ce dernier, il tire sur lui deux coups de revolver qui le blessent légèrement (dix juillet 1873). Arrêté sur déposition de la victime, Verlaine est écroué à la prison des Petits-Carmes et condamné alors à deux ans de détention par le tribunal correctionnel. Transféré à la prison de Mons, il y demeurera en cellule jusqu'au seize janvier 1875. En octobre 1873, Rimbaud a fait imprimer à Bruxelles "Une saison en enfer", transposition poétique de l'aventure. L'année suivante, les "Romances sans paroles", d'abord intitulées "La Mauvaise Chanson", sont tirées sur les presses d'un journal de Sens grâce à l'intervention de Lepelletier; distribuées à la critique, elles sont tout à fait passées sous silence.
"Il ne faut jamais juger les gens sur leurs fréquentations. Judas par exemple avait des amis irréprochables". En apprenant, fin avril 1874, la décision judiciaire de sa séparation d'avec Mathilde, Verlaine abjure ses erreurs dans le sein de l'aumônier de la prison, qui lui donne à lire le catéchisme et le fait communier. Il commence alors la composition, sous l'exergue provisoire de "Cellulairement", les plus beaux vers alternativement mystiques e tprofanes qui figureront un jour dans "Sagesse": "Jadis et Naguère", "Parallèlement". Sa peine purgée, il se retire à Fampoux et fait une retraite à la trappe de Chimay. Un essai de réconciliation avec Mathilde étant resté infructueux, il tente de renouer avec Rimbaud sous le prétexte de le convertir. Une rencontre sans lendemain a lieu à Stuttgart le deux mars 1875. Il obtient ensuite un poste de professeur dans une école de Stickney dans le Lincolnshire, dirigée par Mr. Andrews. Il y exercera jusqu'à la fin de l'année scolaire 1875-76. Dans l'intervalle, des fragments du futur Sagesse sont écartés par le comité du Parnasse contemporain, que préside Anatole France, comme "mauvais vers" dus à un "auteur indigne". Rimbaud demande en vain des subsides à Verlaine, qui lui écrit le dix décembre 1875 pour la dernière fois. Depuis la rentrée, Verlaine enseigne alors au St. Aloysius Collège de Bournemouth, tenu par Mr. Remington. Au bout d'un an, il remplace son ami Ernest Delahaye, comme professeur chez les jésuites de Rethel; il occupera cette chaire sans incident jusqu'en juillet 1879. C'est durant cette période qu'il se prend d'un fort tendre attachement pour l'un de ses élèves, sans doute cérébralement peu doué, Lucien Létinois, fils de paysans ardennais. Il l'emmène par la suite outre-Manche, à Lymington, où il vient de trouver un nouvel emploi pédagogique chez Mr. Murdoch. Dès leur retour en France, à Coulommes, pays de Lucien, Verlaine, grâce aux subsides maternels, fait emplette de la ferme de Juniville et se lance dans une exploitation vouée à un rapide et désastreux échec. Rentré de Coulommes avec sa mère, le poète se met en rapport avec Victor Palmé, éditeur très catholique de la rue des Saints-Pères, qui accepte d'imprimer Sagesse (toujours à compte d'auteur), soit cinq cents francs. Malgré quelques articles élogieux, Lepelletier, Blémont, Claretie et une active propagande de Verlaine auprès de la petite presse confessionnelle, le volume n'a aucun succès. Presque tout le tirage, mis en cave, en sera racheté en juin 1888 par Léon Vanier, devenu l'éditeur attitré. Ayant en vain sollicité, par l'entremise de Lepelletier, sa réintégration dans les bureaux de la ville, Verlaine obtient par Delahaye un poste de professeur à l'institution Esnault de Boulogne-sur-Seine, tandis que Létinois est casé dans un modeste emploi industriel, sa famille ayant émigré à Ivry. Paris moderne, que vient de fonder Vanier, insère alors plusieurs poèmes, dont l'extraordinaire "Art poétique", en vers de neuf syllabes, composé à Mons en avril 1874 et qui s'affirme soudain l'un des actes de foi du symbolisme naissant. Mais Lucien, atteint de typhoïde, meurt le sept avril 1883 à l'hospice de la Pitié, entre les bras de son "pater dolorosus". Ce cruel événement inspire à celui-ci, privé de son fils légitime, une suite d'élégies qui s'égalent, dans l'expression de la douleur, au thrène voué par Hugo à sa fille dans "Les Contemplations". Elles seront le plus bel ornement du second recueil catholique de Paul Verlaine: "Amour". "Et je m'en vais, au vent mauvais".
"Tout suffocant et blême, quand sonne l'heure, Je me souviens des jours anciens et je pleure". Le nom du poète, jusque-là inconnu et bafoué, commence à se répandre au-delà des milieux de la jeune poésie, jusque dans lessalons littéraires et même parmi les universitaires. Le premier livre que Vanier consent à publier, et à ses frais, est un triptyque d'études en prose, "Les Poètes maudits", consacrées à Tristan Corbière, que Verlaine vient de découvrir presque seul, à Mallarmé et à Rimbaud (1884). Une réédition neuve, accrue d'articles sur Marceline Desbordes-Valmore, Villiers de L'Isle-Adam et Pauvre Lelian (anagramme de Paul Verlaine), paraîtra quatre ans plus tard. Or le poète, à ce moment, mène une existence des plus troubles à Coulommes et à Attigny. Le divorce d'avec Mathilde, qui bientôt convolera pour devenir Mme Delporte, est prononcé en février 1885, et l'époux condamné à verser une pension alimentaire. Au printemps suivant, Verlaine, pris de boisson, a une violente querelle avec sa mère, tente de l'étrangler et, inculpé de coups et blessures, passe trois mois dans la prison de Vouziers. Il n'en continue pas moins aussitôt élargi ses "repues franches", plutôt louches, dans la campagne avoisinante. Cependant, Vanier vient de donner "Jadis et Naguère", l'avant-dernier beau livre, qui est formé d'éléments d'époques disparates, et qui apporte au moins le sonnet "Langueur", autre credo des "Décadents", et "Crimen Amoris", hymne à la gloire de Rimbaud, l'"époux infernal", et merveille du mètre de onze syllabes. Verlaine transporte ses pauvres pénates dans un galetas de la cour Saint-François, rue Moreau, étiqueté hôtel du Midi. Mais il fera par la suite de fréquents et longs séjours dans les hôpitaux, surtout à Broussais, pour y soigner une vieille arthrite, favorisée par l'abus d'alcools et les traces d'une affection vénérienne. La mort de sa mère, le vingt-et-un janvier 1886, accentue encore la précarité de son existence, secourue, il est vrai, par plusieurs amis, exploitée, en revanche, par deux pauvres créatures, plus misérables qu'intéressées, pas toujours insensibles au fait d'être les compagnes d'un grand homme déchu, mais déjà honoré: Eugénie Krantz et Philomène Boudin méritent, à ce titre, de passer à la postérité, plutôt que pour avoir inspiré les versiculets égrillards des "Chansons pour elle", des Odes en son honneur, des Elégies. L'auteur des "Fêtes galantes", des "Romances sans paroles" et de "Sagesse" jouit en effet d'une renommée et d'un respect désormais incontestés parmi les adeptes batailleurs mais fervents des récentes écoles, symbolistes et décadents de la première heure, cinq ans avant que ne lui surgisse un rival en la personne remuante de Jean Moréas, quand celui-ci publiera, à grand fracas, "Le Pèlerin". "Je m'en vais au vent mauvais qui m'emporte deçà, delà, pareil à la feuille morte".
"Il pleure dans mon cœur, comme il pleut sur la ville. Quelle est cette langueur qui pénètre mon cœur ?" De garnien garni, d'hôpital en hôpital, de café en café, il traîne la jambe et, en somme, s'accommode assez bien, non sans humour gentil, de cette vie de bohème, en proie à des alternances de mysticisme et de lubricité également sincères. En 1888 et 1889 paraissent "Amour" et "Parallèlement", dont les épreuves sont corrigées pendant une cure à Aix-les-Bains, qui reflètent cette déconcertante dualité de nature. "Parallèlement" est en partie constitué du reliquat de "Cellulairement", le manuscrit des prisons. Cet ouvrage brille encore de pages de premier ordre dont "Loeti et Errabundi", suprême écho d'une passion révolue. La célébrité de Verlaine dépasse nos frontières. Elle lui procure des tournées de conférences qui, sans l'enrichir, aident quelques mois à sa subsistance. C'est ainsi que, de novembre 1892 à décembre 1893, il est invité en Hollande, en Belgique (Charleroi, Liège, Bruxelles), en Lorraine (Nancy et Lunéville), en Angleterre (Londres, Oxford, Manchester), où il est chaleureusement accueilli par l'élite des jeunes écrivains. Un important Choix de poésies, paru chez Charpentier, a répandu le meilleur de son œuvre. Un banquet triomphal lui a été offert par "La Plume", vaillante revue qui draine toute la littérature significative du temps. Succès qui l'enhardit au point de se présenter à l'Académie (au fauteuil de Taine). Une compensation au retrait de cette candidature lui est donnée par son élection, en août 1894, au principat des Poètes à la mort de son vieil ennemi Leconte de Lisle. Un comité de quinze admirateurs, dont Maurice Barrès et Robert de Montesquiou, se fonde sous la présidence de la duchesse de Rohan afin de lui assurer une rente mensuelle. Il a encore pu rassembler plusieurs recueils de vers et de prose, le plus souvent circonstanciels etfort plats, de "Bonheur et Liturgies intimes", très pâles séquelles de "Sagesse" et de "Amour", aux "Dédicaces"et aux "Épigrammes", sans compter les petits livrets amoureux dont nous avons parlé ni les priapées, parues sous le manteau, de "Femmes", dont l'étonnante virtuosité voile à demi l'audace. Enfin, une autobiographie, restée inachevée mais pleine de précieux souvenirs et de charmante bonhomie, paraît sous le titre de "Confessions".
"Ô bruit doux de la pluie, par terre et sur les toits, pour un cœur qui s'ennuie, Ô le chant de la pluie". Mais sa santé, déjà fort ébranlée, rongée par la misère et l'alcoolisme, décline de jour en jour. Hébergé depuis quelques mois par Eugénie, qu'il avait failli épouser, au neuf de la rue Descartes, Verlaine y est trouvé mort, le huit janvier 1896, sur le carreau de sa misérable chambrette. On lui fait de fort belles funérailles à Saint-Étienne-du-Mont, puis au cimetière des Batignolles dans son caveau de famille. Le cortège comporte l'élite des lettres et des arts et une foule considérable en grande partie composée d'étudiants. Le deuil est conduit par Vanier et le jeune F.-A. Cazals, l'inlassable iconographe du poète, qui l'appelait "ma plus belle amitié, ma meilleure". D'émouvants discours sont prononcés par Mallarmé, Moréas, Barrès, Coppée, et Gustave Kahn. Pour la partie durable, c'est-à-dire vraiment neuve, de sa longue production, on la peut évaluer à un quart environ, et sans égard pour des proses pratiquement négligeables et le plus souvent dépourvues de style, Paul Verlaine occupe, dans la poésie française, et même, on peut l'affirmer, dans celle d'autres pays, une place éminente et sans équivalent. Il ne s'est pas borné, en effet, à une époque d'inquiétante déficience de notre lyrisme, soit aussitôt après la mort de Baudelaire et à l'heure où Hugo jetait ses derniers éclairs, à vivifier, à réhabiliter notre poésie. Il a créé une nouvelle sensibilité, une musique inouïe, tout un univers d'expression gratuite dans un art où la littérature, l'histoire, la morale ne devraient jamais s'immiscer sous peine de le dessécher ou de le corrompre. Il a été aussi peut-être, depuis Ronsard et après les conquêtes de Marceline Desbordes-Valmore, de Hugo, de Baudelaire et de Banville, notre plus étonnant et riche inventeur de rythmes, et a préparé, fût-ce à son corps défendant et même à regret, les voies de l'affranchissement de la prosodie, qui lui a succédé. Certes, il lui a manqué d'être aussi, comme le furent Alfred de Vigny, Victor Hugo, Alfred de Musset, Charles Baudelaire surtout, un grand écrivain. Mais, en vers, quand Verlaine se montre tout à fait original, nul d'entre ses aînés ou rivaux anciens et modernes, de son premier précurseur François Villon à ses égaux et contemporains Stéphane Mallarmé et Arthur Rimbaud, ne mérite de lui être préféré. S'il n'est pas niable que, des "Poèmes saturniens" à "Parallèlement", il ait toujours subi, plus ou moins, l'emprise de ses maîtres, Baudelaire, Valmore, Banville et quelques autres, que "La Bonne Chanson" puisse être aisément confondue avec les meilleures pages des Intimités de Coppée, que "Sagesse et Amour" soient pour une bonne part gâtés par trop de mesquine et fausse théologie, un génie entièrement personnel, de ton parfaitement reconnaissable et authentique, de plus, çà et là, autochtone jusqu'à l'ingénuité de la poésie populaire, se manifeste et luit d'un éclat sans second dans "Les Sanglots longs", les "Fêtes galantes" tout entières, la majorité des "Romances sans paroles", les lieder de "Sagesse" et de "Parallèlement", et à maintes pages de "Jadis" et "Naguère" e td'"Amour". Il faut tout pardonner à cet homme, parce que ses rimes furent un moment incomparable de l'âme et de la chair transposées en la plus ingénue, la plus subtile, la plus intime et secrète des mélodies. "Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant d’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime, et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend".
Bibliographie et références:
- Jacques-Henry Bornecque, "Verlaine par lui-même"
- Thomas Braun, "Paul Verlaine en Ardenne"
- Alain Buisine, "Verlaine, histoire d'un corps"
- Francis Carco, "Verlaine, poète maudit"
- Frédéric-Auguste Cazals, "Derniers Jours de Paul Verlaine"
- Christophe Dauphin, "Verlaine ou les bas-fonds du sublime"
- Solenn Dupas, "Poétique du second Verlaine"
- Guy Goffette, "Verlaine d'ardoise et de pluie"
- Edmond Lepelletier, "Paul Verlaine sa vie, son œuvre"
- Gilles Vannier, "Paul Verlaine ou l'enfance de l'art"
- François Porché, "Verlaine tel qu’il fut"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"La seule façon de renforcer notre intelligence est de n'avoir d'idées arrêtées sur rien, de laisser l'esprit accueillir toutes les pensées. Je rêve que nous sommes des papillons n’ayant à vivre que trois jours d’été. Avec vous, ces trois jours d’été seraient plus plaisants que cinquante années d’une vie ordinaire. La mer de ma vie a été cinq ans à sa marée basse. De longues heures ont laissé rouler le sable par flux et reflux. Depuis que je fus enlacé dans les rets de ta beauté, que je fus séduit par le dégantement de ta main". Ici repose celui dont le nom était écrit dans l’eau. "Here lies one whose name waswrit in wate". La simple épitaphe sur la tombe de John Keats (1795-1821), écrite et voulue par lui, dit tout de son passage "liquide" parmi nous. Il s’en va flottant dans les fleuves patients du temps, John Keats, basculé dans l’autre rive avant son temps, avant les fruits mûrs même. Pour lui Shelley, son ami, son protecteur, qui se noya dix-huit mois après la mort de Keats, et sur qui l’on retrouva un recueil des poèmes de Keats aura écrit: "Paix, paix, il n’est pas mort, il n’est pas endormi, il s’est réveillé, de ce rêve qu’est la vie". Ils reposent côte à côte désormais au cimetière protestant de Rome. John Keats fut le poète de l’effacement, l’amoureux de l’obscur. Celui d’une étrange alchimie entre une douce mélancolie et l’attrait de la douce mort. Il fut aussi un poète profondément épris d’éthique et de morale, d’affects romantiques et de visions transcendantes. Le poète d’Endymion et d’Hypérion aura inspiré les sagas éponymes de Dan Simmons. Il flotte comme l’aérien de la voix d’Alfred Deller sur ses vers ailés. Comme tout poète lyrique anglais romantique, il aura aimé célébrer la solitude, et la nuit, la nature immuable, le sommeil et le pays d’or à jamais perdu de la Grèce, ses dieux et ses titans ombrageux, ses amants de la Lune et ses légendes. Pourtant sa voix, longtemps méconnue de son vivant, est unique et singulière, admirée presque à l’égal de Shakespeare. Il reste celui que l’on aime tendrement, tant il semble fragile et évanescent, une sorte de frère cadet en poésie. Il est difficile de percevoir en notre langue, sans le déflorer, son univers vibrant à l’écoute du rouge-gorge et du vent tendre. Les insectes et les rossignols se mêlent aux dieux et aux automnes mélancoliques. Ses vers semblent s’évaporer. Il nous parle souvent entre rêverie et effacement. D’une voix douce venant des bords de l’oubli, il donne à boire aux lecteurs, une eau fraîche de mémoire puisée dans les ruisseaux de l’innocence.
"Et maintenant je ne fixe plus le ciel à minuit, sans que m'apparaisse la lueur de tes yeux restée vivace en moi. Jamais je n'admire la couleur d'une rose, sans que mon âme prenne son élan vers ta joue. Il m'est impossible de regarder une fleur en bouton, sans que mon oreille passionnée, en pensée à tes lèvres, et guettant un amoureux soupir, se rassasie". Sa recherche éperdue de la beauté semble indolente, évidente, malgré son affirmation péremptoire: "La beauté est la vérité, et la vérité est la beauté". Cet axiome réducteur, il ne se l’appliquera pas à lui-même. Il fera plutôt sienne cette phrase de Valéry. "L’amour a la puissance du chant, si vous ne le savez pas, allez le demander au rossignol". Keats le savait, il était lui-même rossignol. John Keats, éternel adolescent, semble ne jamais avoir eu son content d’hirondelles, elles passent encore en lui, entraînant la nappe du ciel avec elles. Sa poésie semble un doux périple dans un chemin bordés de saules et de noisetiers, de fantômes et de visages de femmes enfuies. Des dieux endormis sont les bornes où se glisser. Elle est gorgée d’images et de désirs, de formules magiques d’un autre temps et de deuils jamais cicatrisés. Comme brume monte de ses mots une profonde mélancolie. Elle est une alchimie des regrets, des espérances. Ses odes, partie centrale de son œuvre, sortent de la terre et flottent dans la fumée. Lui le fragile, le passant éphémère, l’orphelin, l’amoureux mal récompensé, ne trouvait de réconfort qu’en se projetant dans la nature éternelle. Il avait soif de transcendance et prenait son envol vers l’ailleurs par ses mots. "S’effacer, se dissoudre, surtout oublier ce que toi tu n’as jamais su parmi les feuilles. La lassitude, la fièvre et le souci, ici, là où se tiennent les hommes et s’écoutent chacun gémir. ("Ode au rossignol"). Telle semblait être son aspiration, avec cette sourde fascination pour cette mort douce et tendre, qui lui tenait déjà compagnie depuis si longtemps et lui mettra la main sur l’épaule fermement dès 1820, après avoir fauché ses proches. Cette tentation de cesser d’être, à minuit, sans aucune souffrance, sera en filigrane dans ses vers et dans sa courte vie. Il était lumineux, idéaliste. Lui le pauvre, l’autodidacte, le roturier parmi ses pairs poètes d’une autre classe sociale, il avait la tête dans les nuées et ses visions allaient vers un envol dans ces mots et par ses mots. Comme un somnambule, il traverse dans un rêve éveillé ce monde, se demandant s’il dort encore ou s’il est éveillé. Adorateur des sensations, "Ô qu’on me donne unevie de sensation plutôt qu’une vie de pensée". Il fut exaucé, mais dans la brièveté. Il est passé, elfe perdu dans ses visions.
"De sa douceur en sens inverse: - Tu éclipses, avec ton souvenir toutes les autres délices, et mélanges de chagrin mes plaisirs les plus chers. Beauty is truth, truth beauty, that is all. Ye know on earth, and all ye need to know". Au lieu du monde des sensations, il hume tous les parfums de l’imagination. Il s’y dilue, il fait passer l’intensité du monde dans l’intensité de ses vers. Mais cette intensité ne sert qu’à mieux s’effacer. Comme ses mots il est devenu une réminiscence. Sa très courte vie, son encore plus brève vie créatrice, aura eu l’éternité de la beauté. lI naquit à Londres, le trente-et-un octobre 1795. Il était fils d’un palefrenier. Orphelin de père à dix ans, il perd sa mère à l’âge de quinze ans. Il est plongé dans le monde de la littérature antique et celle de son temps, et il se voue au culte de la beauté, il fait allégeance au transcendant. En fait Keats "découvre qu’il ne peut exister sans poésie, sans poésie éternelle". Au travers uniquement de traductions, et de dictionnaires illustrés, il se recrée l’harmonie grecque sans connaître cette langue. Son éducation se fera à Enfield dans une petite école tenue par un pasteur. Il interrompit des études de médecine en 1814, alors qu’il avait près de vingt ans, préférant se tourner vers la poésie que vers la dissection. Ses premiers poèmes les sonnets "Oh, Solitude if I withThee Must Dwell" et "Après une première lecture de l’Homère de Chapman", parurent en 1816. Son premier véritable recueil de poèmes, intitulé simplement "Poèmes" est publié en 1817. Shelley se disait alors son grand ami et Byron son admirateur, malgré une certaine réserve de classe envers le "cockney", le londonien de basse couche. Et puis cette sensualité et ce paganisme au milieu de la société victorienne, cela faisait mauvais genre. Son génie précoce est encore un mystère. Ses contemporains ne l’aimèrent guère. Son deuxième recueil, 1818, "Endymion", est une allégorie sur les amours d’un homme et de la déesse Lune. Il fut totalement incompris, tant sa novation était grande et son sens obscur. Sa pleine maturation poétique se situe entre 1818 et 1820. Mais déjà la phtisie et une maladie héréditaire le poursuivent. La mort de son frère Tom en 1818, l’accable. Son troisième et dernier recueil à paraître de son vivant contient ses plus belles œuvres, les odes dont "Ode à l’automne", "Ode sur une urne grecque", "Ode sur la mélancolie" et "Ode à un rossignol". Mais aussi le poème inachevé "Hypérion", la "Veille de la Sainte-Agnès", et d’autres poèmes sur des thèmes mythiques de l’Antiquité, de la chevalerie du Moyen Âge. Son amour passionné pour Fanny Brawne, restera inaccompli, en tout cas peu compris. Ses lettres à Fanny sont totalement déchirantes, il l’idéalisa et l’aima jusqu’à la plus profonde souffrance.
"Dites, mon amour, s'il n'est pas cruel à vous de m'avoir pris dans vos filets, d'avoir détruit ma liberté. L'avouerez-vous dans la lettre que vous devez sur-le-champ m'écrire et où vous devez par tous les moyens me consoler". Keats, issu d'un milieu londonien très humble, menacé très tôt par la tuberculose, disparut avant sa vingt-sixième année. Il s'était voué très jeune au culte de l'absolue beauté. Il salua les Grecs, qu'il ne connaissait que par des traductions, comme ses inspirateurs et sut faire revivre leur mythologie. Plus tard, Milton fut son modèle. Il redonna une vie originale à la poésie narrative, et ses fragments épiques constituent l'une des très rares réussites romantiques dans le genre si périlleux de l'épopée. Surtout, dans plusieurs sonnets et dans cinq ou six grandes odes, Keats réalisa une œuvre d'une plénitude et d'une perfection qui le placent non loin de Shakespeare. Sa gloire n'a plus été mise en question après sa mort, alors qu'il avait été méconnu ou méprisé de son vivant. Sa courte et tragique existence, sa maîtrise de la forme et l'incroyable maturité de ses idées sur la poésie exprimées dans ses lettres, qui ont fasciné nombre de modernes, font de lui le génie le plus précoce de toute la littérature anglaise, comparable à Mozart ou à Rimbaud. À la différence de ses deux aînés, Wordsworth et Coleridge, qui appartenaient à la classe bourgeoise et venaient de l'Angleterre provinciale, de Byron et de Shelley, tous deux aristocrates, élèves des "public schools", de Cambridge et d'Oxford, John Keats était londonien, pauvre, fils aîné d'un palefrenier qui mourut en 1804 d'une chute de cheval. Sa mère semble avoir été une femme de caractère gai, affectueuse, très attachée à son premier enfant. Le second fils, George, émigra plus tard aux États-Unis, le troisième, Tom, mourut en 1818, ce dont John eut un immense chagrin. Une jeune sœur, Frances, née en 1803, s'efforça de comprendre son frère et correspondit avec la fiancée de celui-ci, alors qu'il se mourait de tuberculose en Italie. L'argent manquait pour envoyer l'enfant à l'une des écoles renommées de l'Angleterre. Il reçut néanmoins une éducation convenable dans une petite école d'Enfield tenue par un pasteur, y apprit le latin, ne sut jamais le grec, mais semble déjà s'être passionné pour la mythologie hellénique à travers des dictionnaires illustrés. Autodidacte de génie, la grâce s'abattit alors sur lui, pour ne jamais le quitter.
"Quelle soit aussi envoûtante qu'une bouffée de pavots et me fasse tourner la tête, tracez les mots les plus doux et baisez-les, que je puisse du moins poser mes lèvres là où les vôtres ont été". En 1813, il commença des études de médecine, s'en lassa au bout d'un an et demi, ne ressentant nul attrait pour la dissection. Il avait alors près de vingt ans et la lecture de "La Reine des fées" de Spenser lui avait révélé sa passion pour la poésie. Il se lia d'amitié avec un cercle littéraire à idées politiques avancées pour l'époque, un peu vulgaire de sensibilité et d'expression, dont l'animateur était Leigh Hunt. Shelley, qui plus tard aida financièrement. Leigh Hunt, apparaissait quelquefois parmi eux. Mais, peut-être en raison de leur origine sociale différente, Keats et Shelley ne se prirent pas alors d'une vive sympathie mutuelle. Byron se montra encore plus dédaigneux du poète "cockney" qu'il croyait voir en Keats. Dès sa vingt et unième année, Keats écrivit l'un des plus parfaits sonnets de la littérature anglaise, sur sa découverte de la traduction d'Homère par Chapman. Il y comparait son émotion devant ce monde merveilleux de la Grèce primitive, rendu par un poète élisabéthain, à celle d'Hernán Cortés et de ses compagnons apercevant le Pacifique: "Muets, sur un pic à Darién". Il traduisit alors dans d'autres sonnets son émerveillement à la visite des marbres du Parthénon que lord Elgin avait rapportés d'Athènes. Une note de joie intense en présence de la nature et des légendes de la chevalerie médiévale aussi bien que de la Grèce résonne dans le premier volume de Keats, "EarlyPoems" (1817). Le plus long poème de ce recueil juvénile "Sleep and Poetry" (Sommeil et poésie), ne traite guère du sommeil, thème favori des poètes anglais, sinon comme prétexte à des visions de rêve, mais affirme un credo poétique opposé à Boileau, à Pope, à tout classicisme aride. "Ce que l'imagination saisit comme beauté doit être la vérité", affirmera plus tard, ce jeune poète qui louera l'imagination avec plus de ferveur encore que Coleridge. Les maîtres de Keats étaient alors Spenser, les lyriques du XVIème siècle et Shakespeare, qu'il lut et médita envoyageant. La sensualité des poèmes de Shakespeare ("Vénus") et de Marlowe ("Héro et Léandre") le séduisait.
"Quant à moi j'ignore la manière de témoigner mon ardeur à une personne d'une telle beauté. Il me faudrait un mot plus éblouissant qu'éblouissante, plus magnifique que magnifique". Voir en Keats un pur esthète serait un singulier contresens, largement répandu d’ailleurs par la critique victorienne et celle du début du XXe siècle. Certes l’art, en ce qu’il est fabrication du bel objet poétique, occupe une place essentielle dans son œuvre. Inventer le beau poème, trouver les schémas métriques, les textures phoniques et les structures strophiques permettant de le façonner, voilà qui a toujours été pour lui une préoccupation quotidienne, en quelque sorte nouée à l’existence, à la profondeur du sujet, à son étrangeté et, donc, à son mystère. Pour reprendre les deux notions sur lesquelles vient se conclure la célèbre "Ode on a Grecian Urn", beauté et vérité sont indissociables, jusqu’à tisser un lien étroit d’identité. La vérité du sujet, que celui-ci parle en son nom ou pas, vient se dire dans les effets de la lettre, dans le travail dusignifiant, dans le rapport, parfois angoissé, que l’artisan entretient avec le matériau de la langue et avec ceux qui l’ont déjà pétri. Déclaration aussi subtile que profonde, lestée de significations, tout à fait dans la manière keatsienne. "Allêgoria" (agoria allos): "parler autre", soit parler pour signifier autre chose. Peut-être aussi parler aux autres tout en signifiant un noyau de vérité relevant de ce que l’intériorité contient de plus secret, puisque le verbe "êgorein" suggère l’idée d’un discours tenu à la foule rassemblée. On le voit, Keats ressent obscurément le caractère foncièrement intime de la poésie. Socialisée, ouverte aux autres, elle s’enlève néanmoins sur ce qu’il y a de plus enfoui à l’intérieur du sujet. Il affirmait qu’il ne pouvait exister en dehors de la poésie, mais celle-ci, par sa nature de chant lyrique, par ses règles codifiées et ses conventions, par la fabrication même de l’objet de beauté qu’est le poème à lire, ne peut alors que se placer dans le champ de l’intersubjectivité, du dialogue et du plaisir partagé. Il n’aura d’ailleurs, tout au long de sa courte existence, le désir d'un lectorat, de vouloir, avec acharnement, se faire reconnaître en tant que poète authentique. Marque, certes, de narcissisme, mais non point d’égotisme.
"J'en viendrais presque à souhaiter que nous fussions papillons dotés seulement de trois journées d'été à vivre, ces trois jours avec vous, je les emplirais de plus de délices que n'en pourraient jamais receler cinquante années ordinaires". S’il est vrai que la vie d’un homme s’éploie sur un secret, que la trajectoire de son existence tisse le texte allégorique d’un mystère, texte sacré et figuré semblable à celui des Écritures, texte parabolique s’il en est, pour le moins à double face, la poésie de l'homme sera alors, même inconsciemment, "aimantée" par ce mystère, mue par "les forces secrètes qui animent en profondeur le sujet". Le texte, avec ses entours para textuels, devient "la réalité première qui détermine la vie ou qui tout au moins la préinscrit". Le destin de Keats ne sera pas de jouer un rôle, mais d’exister dans et par l’écriture. Il s’agira pour lui, accompagné, guidé par ces géants que furent à ses yeux Dante, Shakespeare, Milton ou Wordsworth, de figurer en un autre sens, de tisser la langue des figures pour se dire et, ce faisant, de rendre explicite le désir intense de produire l’œuvre. La vie de Keats est donc, tout à la fois, bien réelle et imaginaire. Reconnaître cette dimension d’une authentique existence poétique, c’est, fondamentalement, faire une biographie littéraire, une biographie qui rende compte du processus créateur. Dans le cas de Keats, la mort de la mère est l’événement traumatique permettant une interprétation aussi féconde que cohérente de la pratique poétique. Il n’échappera à aucun lecteur quelque peu informé des thèmes essentiels de son œuvre. La beauté, le désir et la poursuite amoureuse, l’oralité s’attachant au matériau des signifiants, la recherche d’une plénitude ici-bas dans cette forme d’éternité substantielle, et non point transcendante, qu’est l’instant gonflé d’intensité du poème se configurant, s’écrivant, cette belle chose dont Endymion nous dit qu’elle est une joie perpétuelle, que le mode poétique keatsien de l’existence s’origine dans le manque et donc qu’il consiste souvent à fantasmer les objets pouvant se substituer, fréquentes, en effet, sont les métonymies jouant cette fonction, à la "Chose qui a pour destin d’être perdue". Véritable approche psychanalytique, s'il en est.
"Si je devais être heureux avec vous ici-bas l'existence la plus longue serait ô combien brève, je voudrais croire en l'immortalité. Je voudrais vivre éternellement avec vous. Pour qui est demeuré longtemps confiné dans la ville, il est bien doux d'absorber son regard, dans le visage ouvert et beau du ciel, d'exhaler une prière, en plein sourire du firmament bleu". Le recueil de 1817 a quelque chose d’initiatique dans la carrière de Keats. Moment clé où s’élabore la singularité d’un lyrisme, son véritable registre. Le poète y cherche sa voix, y dessine l’espace propre à sa parole en se confrontant aux contraintes formelles. Il se prépare, mais l’on sent naître et déjà monter un style. C’est sans doute à ce moment qu’il se forge sa langue propre, cette langue qui ne plonge que dans la mythologie personnelle et secrète de l’auteur, où s’installent une fois pour toutes les grands thèmes verbaux de son existence, langue qui se libère, pourrait-on dire, à partir "des profondeurs mythiques". Pan, Endymion, Apollon, puis Saturne et Hypérion sont les figures mythologiques autour desquelles se construit le scénario de l’avènement de la parole de beauté et de vérité. Stases mélancoliques, refuges dans l’Imaginaire, nécessité d’ourdir la trame de la parole symbolique raccordant le sujet au Réel. Telles sont, alors, les étapes du sujet keatsien fabriquant une langue, travaillant à "se faire parler" à travers les formes poétiques. Travail pour ainsi dire scandé et éclairé par ses marges, par ces textes lyriques courts qui illuminent alors la correspondance, mais aussi par une authentique théorisation paradoxale de la poésie, du poète et du poétique attestée par cette même force correspondance. Le trois février 1820, alors que s'accentue la fréquence des crachements de sang, Keats offre à Fanny de lui rendre sa parole, ce qu'elle refuse. En mai, alors que Brown voyage en Écosse, il demeure à Kentish Town près de Leigh Hunt, puis chez Hunt même. De plus en plus, les médecins recommandent un climat clément, celui de l'Italie. Shelley, qui se trouve à Pise, invite le malade à le rejoindre, mais il répond sans enthousiasme. Ce n'est que le cinq novembre que commence l'ultime étape vers Rome dans une petite voiture de louage. Son ami peintre Joseph Severn passe son temps à distraire au mieux son compagnon de voyage. Arrivés le dix-sept novembre, les deux voyageurs s'installent au vingt-six Place d'Espagne, au pied des escaliers de la Trinité des Monts dans un appartement donnant sur la Fontaine Barcaccia. Keats sombre dans la mort, le vingt-quatre février 1825, si doucement que Severn, qui le tient dans ses bras, le croit toujours endormi. Il avait vingt-cinq ans. Ses dernières volontés sont à peu près respectées. Keats repose au cimetière protestant de Rome. Comme il l'a demandé,aucun nom ne figure sur sa tombe et y est gravée l'épitaphe "Ici repose celui dont le nom était écrit sur l'eau".
Bibliographie et références:
- Hermione De Almeida, "La médecine romantique et John Keats"
- Grant F. Scott, "The sculpted word: Keats"
- Stephen Coote, "John Keats, a Life"
- Ayumi Mizukoshi, "John Keats"
- Greg Kucich, "Keats and english Poetry"
- Christine Berthin, "Keats entre deuil et mélancolie"
- Marc Porée, "Keats, au miroir des mots"
- Alain Suied, "John Keats et le sortilège des mots"
- Bernard-Jean Ramadier, "Le périple poétique dans Endymion"
- Robert Davreux, "Seul dans la splendeur de John Keats"
- Christian La Cassagnère, "John Keats: les terres perdues"
- Jean-Marie Fournier, "L'hypersensibilité de la poésie keatsienne"
- Denis Bonnecase, "Keats revisité: Melencolia II"
- John Strachan, "The Poems of John Keats"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Un an après la mort du cardinal de Fleury, le vingt-neuf janvier 1743, la popularité de Louis le Bien-Aimé est encore à son zénith. La maladie qui le frappe, à Metz, émeut le peuple qui se répand en prières pour son salut. Hélas, le premier aumônier à l'idée saugrenue d'exiger du roi, pour son absolution, une confession publique. Le roi dit tout. Le peuple n'en croit pas ses oreilles. Le charme est rompu. La popularité de Louis ne finira plus de baisser. Quant au royal malade, à peine remis sur pied, il retrouve, avec la santé, ses plus chers plaisirs. L'un deux s'appelle la Pompadour. Maîtresse officiellement déclarée en 1746, elle va jouer jusqu'en 1764, le rôle de ministre officieux. Elle commence par renvoyer le ministre Orry. C'est le dix mai de cette année que la France remporte la fameuse victoire de Fontenoy où les anglais furent priés, fort civilement, de "tirer les premiers"! La France s'était engagée à l'étourdie dans des guerres folles, ces célèbres "guerres en dentelles", inutiles mais coûteuses. Elle n'en retire rien et, à la paix d'Aix-la-Chapelle, elle restitue toutes ses conquêtes. Le premier mai 1756, le traité de Versailles consacre un renversement des alliances, fruit de fâcheuses intrigues. L'entente franco-prussienne est rompue, la France se met aux côtés de l'Autriche et se lance, contre l'Angleterre et la Prusse, dans la "Guerre de Sept ans". Ce sera une des entreprises les plus désastreuses que la France ait connues. Elle aurait pourtant pu bien tourner si Louis XV avait consacré ses efforts contre l'Angleterre. Hélas, après dix-huit mois de succès en Méditerranée et au Canada, la France lançait cent mille hommes en Westphalie contre le roi Frédéric II. Elle n'allait pas être en mesure de combattre ainsi sur deux fronts. Le cinq janvier, l'attentat de Damiens contre Louis XV trahit le retournement de l'opinion. L'incapacité politique de Louis, sa vie privée, les gaspillages de la cour ont fait grossir le nombre des mécontents. À l'instigation de la marquise de Pompadour, le roi renvoie le comte d'Argenson et Machault, les deux principaux ministres et fait appel au duc de Choiseul à qui il confie le portefeuille des Affaires étrangères. Le cinq novembre, la défaite de Rosbach, infligée à la France par Frédéric II, sonne le début des revers militaires. Les efforts de Choiseul, toutefois, qui vient d'être nommé Premier ministre, vont assurer à la France, durant une dizaine d'années encore une réelle prospérité économique. Maître de la France pendant douze ans, de 1758 à 1770, le duc de Choiseul a été longtemps malmené et mésestimé par les historiens. Ce libertin fastueux, trop souvent confondu avec le personnage de théâtre qu'il avait inspiré à Beaumarchais, le comte Almaviva des "Noces de Figaro", seigneur abusif et prodigue, a été ainsi la victime des préjugés de l'historiographie républicaine de monarchistes nostalgiques et des jésuites qu'il avait fait bannir. Le complot qui avait provoqué sa disgrâce en 1770 a hélas survécu de nos jours. Le traité de Paris, en février 1763, termine la guerre de Sept Ans avec l'Angleterre, il marque le début d'un véritable âge d'or économique qui va durer autant que le ministère Choiseul, c'est-à-dire jusqu'en 1770. Visage rond et souriant, front dégagé, yeux bleus transparents, nez retroussé, lèvres épaisses et sensuelles, le portrait du duc de Choiseul par Louis Michel Van Loo présente bien le personnage: un homme à bonne fortune, disgracieux, séduisant et désinvolte à la fois, avec ce côté mirobolant de l’aristocrate libertin qu’a su à merveille saisir l’artiste. Son ami le baron de Gleichen le décrivait comme "d’une taille assez petite, plus robuste que svelte et d’une laideur fort agréable; ses yeux petits brillaient d’esprit; son nez au vent lui donnait un air plaisant". "Il avait une figure parfaitement désagréable, même repoussante, notait pour sa part le prince de Montbarey, mais son esprit, également fin, agréable et léger, réparait facilement l’impression fâcheuse qu’inspirait son premier abord". Il était préoccupé par la modernisation de l'État et son renforcement face au pouvoir de l'Église, symbolisant l'alliance entre la frange libérale de la noblesse européenne et la bourgeoisie progressiste d'affaires,tout comme William Pitt en Grande-Bretagne. À la différence des secrétaires d’État de Louis XV qui se succédèrent sans laisser la moindre trace dans l’Histoire, Etienne François de Stainville, duc de Choiseul, était loin d’être un médiocre. Né à Nancy le vingt-huit juin 1719 d’une famille remontant au XIème siècle, il avait choisi de servir la France en s’engageant dans les armées du roi, où il fit une carrière brillante. Lieutenant à dix-huit ans, colonel à vingt-quatre, brigadier à vingt-sept, maréchal de camp à vingt-neuf. Comme bien des membres de cette noblesse de vieille roche qui affectaient de toiser les banquiers, traitants et autres publicains, il avait épousé une riche héritière d’origine roturière, issue de leurs rangs, Louise Honorine Crozat du Châtel, petite-fille d’Antoine Crozat, le financier le plus riche de France. Mais c'est le couple qu'il forma avec la marquise de Pompadour, voluptueusement léger, aérien et subtilement provocant, qui donna au gouvernement de la France, sous les apparences de la frivolité, une consistance qui a permis à la monarchie bourbonienne de jeter ses derniers feux, aux confins des flambeaux du désir et de la dégénérescence sénile. Lorsqu'il se défit, par la mort de son ange tutélaire, ce fut un peu de l'âme de la France qui s'évanouit, l'inspiration du régime, son charme et ses séductions. Quelques années plus tard, Choiseul à son tour écarté, le gouvernement tombera malheureusement dans la violence, la sécheresse, la brutalité qui lui vaudront l'accusation de despotisme et une image négative dont il ne se relèvera jamais.
Choiseul est difficile à peindre car il est pétri de contradictions. Très à l'aise pour jouer les don Juans, quoique court et laid, il avait le front large et dégarni, les yeux petits et brillants, les lèvres épaisses, le nez au vent, les cheveux roux, la taille bien prise et la jambe bien faite. Le monde craignait ses mots acérés et son persiflage cruel. On le donnait parfois comme l'original du "Méchant" de Gresset, mais ses amis vantaient sa bonté, sa générosité, sa franchise. Emporté comme un page, il aimait les femmes avec frénésie, par goût et par perfidie, pour les conquérir, les humilier et les quitter. Avec cela, plein de feu, d'une intelligence apte aux conceptions générales, magnifique, se souciant de l'argent "comme de colin-tampon", mais incapable de se plier aux détails, audacieux, prodigue, jouant à la bonhomie et à la hauteur avec un art égal, ignorant la fatigue, méprisant le repos, menant avec la même fougue travail et plaisir, sensible à la gloire, ambitieux, toujours gai, ferme et dispos. "Jamais, écrit un de ses familiers, le baron de Gleichen, jamais je n'ai connu un homme qui ait su comme lui répandre dans son entourage la joie et le contentement. Quand il entrait dans un salon, il fouillait dans ses poches, semblait en tirer une abondance intarissable de plaisanterie et de gaieté". Cette bonne humeur décèle une confiance imperturbable en sa fortune, tout autant que la constance et l'énergie. Bernis lui écrivait: "Vous avez du nerf, vous avez du courage et les évènements ne vous font pas tant d'impression qu'à moi". Il avait l'art de solliciter. Comme il était à Rome depuis quelques semaines, il souhaitait fort recevoir le cordon du Saint-Esprit. On accusait Choiseul d'âtre athée. Il s'en défendait bien en accomplissant l'essentiel de ses devoirs religieux. Mais ce respect était de convenances. L'expédient qu'il imagina pour se concilier les Parlements porte la marque de la légèreté, car pour un résultat éphémère, il l'obligea à mettre en mouvement toute la diplomatie française. Toutefois, on doit reconnaître qu'il lui était difficile de trouver un parti satisfaisant. En faisant échouer le vingtième, le clergé avait mis l'État à la discrétion des Parlements. Pour soutenir la guerre, grâce aux emprunts, même ruineux, Choiseul était obligé, pour ne pas effrayer les prêteurs, d'obtenir au moins la neutralité des magistrats. Il pensa l'acheter en leur abandonnant les jésuites, leurs ennemis. Ses talents pour la diplomatie l’amènent à accéder au Secrétariat aux Affaires étrangères. Il y remplace le cardinal de Bernis (1715-1794). Quelques mois plus tard, son pouvoir s’accroît encore des portefeuilles de la Guerre et de la Marine. Ce cumul des postes fait de facto du duc de Choiseul un premier ministre, avec l’autorité de cette fonction, mais sans toutefois le titre officiel. Cette situation dure douze ans, à une époque où le changement rapide des ministres est plutôt la règle. En accord avec l'opinion dominante, il consacre toutes ses forces à la lutte contre l'Angleterre. Ententes avec les clans écossais et la Suède mais ses projets sont déjoués par nos défaites maritimes devant Lagos et Belle-Île. Choiseul négocie le "pacte de famille" avec les Bourbons de Madrid et de Naples, mais il doit se résigner aux préliminaires de paix de Fontainebleau qui aboutissent au traité de Paris en 1763. Louis XV et Choiseul avaient compris qu'il était vain de posséder des colonies sans avoir construit et équipé de nombreux navires pour y aller et pour les conserver. Cette œuvre immense se compléta par l'acquisition de la Corse. Le roi avait avec Gênes, suzeraine de l'île, un traité de subsides qui n'était pas prêt de finir. Les corses de leur côté s'étaient révoltés à plusieurs reprises contre leur maîtres et depuis 1729, l'occupation génoise se réduisait à quelques misérables garnisons péniblement maintenues dans huit bourgades du littoral. Sur le moment, l'acquisition ne parut pas d'un grand intérêt. Mais envisagée sous le point de vue militaire et politique et comme une possession qui couvre les côtes de Provence, procurant d'excellents port et qui peut faciliter le passage en Italie, elle est d'une grande importance. Mais Choiseul ne sait visiblement pas prendre toutes les mesures s’imposant pour remédier au désordre des finances. Toutefois servi par les événements, il sait à plusieurs reprises tirer les choses à son profit et à celui du royaume. Ainsi, la mort du roi de Pologne, Stanislas Ier (1677-1766), lui permet par exemple d’annexer le Barrois et surtout, la Lorraine, terre d’Empire à la France, en 1766. Mais la marque la plus connue de la politique étrangère de Choiseul est celle consécutive à la guerre de Sept ans. Celle-ci, qui s’étend de 1756 à 1763, peut être considérée comme une première véritable guerre mondiale avant l’heure, en ce qu’elle concerne tous les continents. Pour la France, la guerre de Sept ans entraîne de désastreuses conséquences en termes de politique étrangère, avec la perte de ses possessions au Canada, les "quelques arpents de neige" décrits par Voltaire et dans les Indes, actée par le traité de Paris, en février 1763. Ce traité consacre de fait la prééminence du Royaume-Uni comme première puissance mondiale, pour un siècle et demi, jusqu’à l’émergence de la puissance américaine. Et au-delà de sa perte d’influence dans le monde, la France aggrave également de manière considérable sa situation financière, en prenant part à ce conflit. La gestion financière constitue, à tout le moins, le plus notable échec de la politique de Choiseul.
Il s'est rendu coupable d'une faute plus grave encore. Préparant la guerre, il n'a pas mis le royaume en état de la soutenir. Sans doute, il avait bien rétabli l'armée et la marine, mais la victoire exigeait d'autres conditions et quelques-unes des plus essentielles manquaient à la fois: l'argent, la force morale, l'unité spirituelle et le commandement. Il avait cru apaiser les Parlements en leur livrant les jésuites, mais le calcul s'était vite trouvé faux. Les Parlements n'avaient renoncé à aucune de leurs prétentions. Comme souvent, le Parlement refuse d’enregistrer les édits relatifs à de nouveaux impôts. Mais cette fois-ci, le contexte est plus tendu encore. Les magistrats démissionnent, et suspendent le cours de la justice. Hésitant, le roi capitule finalement contre les robes rouges. Cet apaisement voulu par le roi n’empêche pas l’opinion de l’accuser, ainsi que ses ministres, de conspiration. Le petit peuple craint alors que le roi veuille établir une sorte de monopole du commerce des grains pour spéculer sur la misère. C’est la légende dite du "Pacte de famine". En réalité, les réserves gouvernementales ne sont pas destinées à être privatisées, mais servent à parer aux disettes éventuelles et cette opération n’enrichit personne. La défaite française nécessite de même une réforme militaire. Choiseul décide donc de réduire les effectifs, renvoie des officiers roturiers et des officiers nobles de province. Mais la réforme la plus spectaculaire est celle de la Marine royale, dans une volonté évidente de revanche contre le Royaume-Uni, après la guerre de Sept ans. En effet, au terme de celle-ci, le royaume ne possède plus que quarante-quatre vaisseaux de ligne et dix frégates. Grâce à des contributions volontaires de différentes villes, la France peut aligner soixante-quatre vaisseaux de ligne et cinquante frégates en 1770. La reconstitution de l’Empire colonial français est plus hasardeuse. Les territoires français outremer sont repris aux compagnies privées qui en avaient la gestion. Mais le projet de constitution d’une armée coloniale échoue, de même que la tentative française de coloniser la Guyane, en Amérique centrale. Les ennemis de Choiseul voulaient d'autant plus sa disgrâce qu'il avait, l'année précédente, abandonné les jésuites au Parlement. On le tint pour responsable de leur suppression. La cabale dévote, qui avait à sa tête La Vauguyon et Mme de Marsan, jugea le moment favorable pour se débarrasser d'un impie qui se riait de leur hypocrisie et de leurs intrigues. La mort du dauphin, survenue en 1765, bientôt suivie de celle de la dauphine, avait été pour ses détracteurs une cruelle épreuve certes, mais en même temps une aubaine inespérée car elle permettait de mettre le ministre en accusation de la façon la plus odieuse et d'une manière qui pouvait être sensible à la délicatesse du roi. En 1769, le monopole de la Compagnie des Indes est aboli. En politique intérieure, le conflit dont l'issue approche ne met pas seulement en compétition des personnalités irréconciliables et des ambitions contradictoires, mais deux conceptions de la souveraineté, du fonctionnement des institutions et de l'avenir de l'État. Choiseul progressivement à partir de la mort de madame de Pompadour, doit utiliser de manière permanente son habileté à maintenir son pouvoir et son influence sur Louis XV, tant celui-ci était l’objet de stratégies concurrentes pour supplanter son influence. Par le moyen de la faveur royale, les coteries et autres clans investissaient en utilisant le moyen d’intrigantes, à un destin similaire à celui de madame de Pompadour. Choiseul sans cesse écrivit à Louis XV pour devancer les attaques et éviter la disgrâce. L’autre stratégie déployée par Choiseul était de prévenir de manière raffinée les attaques d’intrigantes, jouets, pour la plupart, des diverses coteries de la cour de Versailles. Ce fut le cas dans l'affaire de madame d'Esparbès. Cette dernière, parente de Madame de Pompadour, accordait ses faveurs à de nombreux princes, dont Louis-Henri-Joseph, prince de Condé, puis, Madame de Pompadour étant absente, au roi lui-même. À la mort de la Pompadour, le 15 avril 1764, Louis XV réserva à Madame d'Esparbès un appartement à Marly, un autre à Versailles, au point de la faire presque passer pour sa maîtresse déclarée. Sa disgrâce se dessine progressivement. L’affaire La Chalotais mécontente Louis XV sur l'orientation libérale du ministre dont la pratique s'apparentait à une cogestion implicite avec les adversaires de la monarchie absolue. La connaissance d’une négociation menée secrètement par Choiseul avec Charles III d’Espagne pour une reprise de la guerre contre l’Angleterre, guerre dont le roi ne voulait pas, accéléra la disgrâce du ministre à la fin de 1770. À cette première cause idéologique s'ajoute une raison liée à l'intimité de Louis XV. Ses ennemis, menés par la comtesse du Barry, maîtresse du roi, et le chancelier Maupeou, eurent raison de lui. Ce dernier se rapproche en effet du clan du Barry et dénonce au roi la politique de soutien de Choiseul envers les parlementaires. Courroucé, le roi le fut davantage encore en voyant le duc de Choiseul travailler à susciter une guerre au dehors. En 1771, à la suite d'humiliations répétées contre Madame du Barry, Louis XV décide le renvoi de Choiseul et des siens, et le fait remplacer par le duc d’Aiguillon. Il reçut l’ordre de se retirer dans son château de Chanteloup près d’Amboise. Durant son bannissement, Choiseul fut visité par des personnages puissants et apparut comme un véritable chef de l’opposition. Courtisé par les philosophes et les parlementaires, il jouit paradoxalement d’une grande popularité après son renvoi. Il meurt le huit mai 1785. Personnage ambivalent, il est tant décrié pour ses échecs en politique intérieure que sa vision géostratégique d’avant-garde contre le Royaume-Uni, et le parachèvement de l’unité française par l’annexion de la Corse, quelques mois avant sa disgrâce. Archétype de la chute en politique, Choiseul peut être comparé à une figure majeure du Grand siècle: Fouquet, surintendant des Finances de Louis XIV. Tous deux partagent, au demeurant, le fait d’avoir été partiellement réhabilité après leurs ministères respectifs.
Bibliographie et références:
- Michel Antoine, "Le roi Louis XV"
- Monique Cottret, "Le ministère Choiseul"
- Jean-Louis von Hauck, "L'irrévérencieux duc de Choiseul"
- Alfred Bourguet, "Étude sur le ministère du duc de Choiseul"
- Annie Brierre, "Le duc de Choiseul"
- Guy Chaussinand-Nogaret, "Choiseul"
- Jean de Choiseul, "Les Choiseul et l'histoire"
- Eugène Théodore Daubigny, "Choiseul et la France"
- Jacques Levron, "Choiseul, un sceptique au pouvoir"
- Anne Moreau, "Chanteloup, un moment de grâce de Choiseul"
- Eugène Théodore Daubigny, "Choiseul et la France d'outre-mer"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Le visible étant en lui-même suffisamment riche pour constituer un langage poétique évocateur de mystère. Il faut que la peinture serve à autre chose qu’à la peinture. Tout homme a droit à vingt-quatre heures de liberté par jour. Peintre, dessinateur et photographe belge, René Magritte (1898-1967) est l'une des figures majeures du surréalisme. Son œuvre, qui joue avec des rapprochements incongrus d'objets familiers et des modifications d'échelles et de perspectives, provoque des associations métaphoriques inattendues teintées d'humour et d'érotisme. Jeux de mots et titres à double sens invitent le spectateur à s'interroger. Pour Magritte, qui a significativement intitulé une de ses œuvres "L'Alphabet des révélations" (1929), l'art était un moyen de dévoiler le monde et d'en approfondir alors sa connaissance. L'inattendu et l'absurde contribuaient à le rendre visible. Personnalité originale au sein du surréalisme international, l'artiste ne fut pas toujours bien compris et ne connut la célébrité qu'à la fin de sa vie. Le vrai succès vint après sa mort, son œuvre rencontrant une vraie popularité, notamment auprès des jeunes générations d'artistes issus du pop art et de l'art conceptuel qui se réclament de lui, qui ne s'est depuis lors jamais démentie. L’art de Magritte nous enseigne un autre artifice que celui de la métaphore. Il use en effet de la métamorphose impossible de l’objet, fait apparaître deux représentations contradictoires pour en révéler une troisième dans son caractère de leurre. Il est passé maître dans l’art du paraître et du visible caché, est un des artistes dont l’iconographie a été la plus largement répandue. Doit-il alors son succès monté sur l’escabeau des idéaux de la culture, à cette idolâtrie de l’image et de la jouissance du regard que les progrès de la science au XXIéme siècle ont érigé en œil absolu ? L’usage des semblants et de l’arbitraire du signe chez Magritte détermine un mystère des origines du monde, mystère de l’assomption du sujet ancré dans le langage dont les arcanes sont fermés à l’inconscient-savoir. Le choc de l’esthétique ressentie par le tableau de Giorgio de Chirico, "Le chant d’amour" (1914) qui l’émeut aux larmes, inclinera le peintre à orienter ses recherches du côté de la beauté poétique ressortissant aux contrefaçons de l’image. Derrière alors la rigueur mathématique des lignes de perspectives et du jeu d’opposition des signifiants, qui alternent dans un théâtre d’ombre et de lumière, de chair et de pierre, de présence et d’absence, se dessine un réel qui, dans sa répétition lancinante revient toujours à la même place. La question du regard, fondée sur un cogito enclin à douter de l’existence prend une dimension singulièrement consistante. Le surréalisme est souvent considéré comme un snobisme intellectuel, une dépravation de l’esprit ou une plaisanterie d’artistes désireux d’étonner à tout prix, tant il est plus facile de jeter l’anathème contre les novateurs qui s’élancent hors du cercle des préjugés que d’essayer de les suivre dans leurs aventures insolites ! Or le but des Surréalistes est extralittéraire car il ne vise à rien moins qu’à libérer l’homme des contraintes d’une civilisation trop utilitaire. Pour le secouer de sa torpeur il fallait insister sur tout ce qui pouvait le dérouter, il fallait délibérément tourner le dos à l’intelligence et retrouver les forces vitales de l’être pour que leurs flots tumultueux le soulèvent vers un horizon enfin élargi. La notion de Surréalité a évolué, mais ses différents sens convergent vers un thème central: a réalisation de l’homme intégral. L’humour en ouvrira la porte, l’automatisme en procurera les matériaux, l’art en sera le langage, les images et les mots, en seront les transmetteurs esthétiques.
"Les titres des tableaux ne sont pas des explications et les tableaux ne sont pas des illustrations des titres. Le mot Dieu n'a pas de sens pour moi, mais je le restitue au mystère, pas au néant". René-François-Ghislain Magritte est né le vingt-et-un novembre 1898 à Lessines, au dix rue de la Station. Il est mort le quinze août 1967 en début d’après-midi à son domicile. Dans le désert médiatique d’un été ensoleillé que sa disparition ne rompra que de façon marginale. Deux dates qui déterminent une étendue. Une vie dont le biographe aurait à remplir les cases. Le conditionnel est ici requis tant il est vrai que le peintre dont l’œuvre trône désormais aux endroits clés des parcours historiques que livrent les plus grands musées au monde s’est évertué à en effacer les traces comme si ne devait subsister que l’insignifiance d’un passage limité par ces deux dates reprises sur la pierre tombale du peintre au cimetière de Schaerbeek : 1898-1967. Dates aussi insignifiantes que l’année 1923 gravée sur la stèle baignée de lumière du "Sourire" peint en 1943. "Insignifiance" n’est en fait pas le bon terme. Magritte n’a jamais douté ni sous-estimé son œuvre. Sous le masque du bourgeois universel et anonyme se fait jour une irrépressible volonté de résister par tous les moyens à une interprétation qui épuiserait le sens qui n’est jamais déposé dans l’image, avec ce que ce geste présuppose de préméditation, mais qui surgit de l’évidence qui, présidant celle-ci, détermine celui-là. Irréductibilité assumée à l’interprétation doublée d’un refus de tous les psychologismes qui, aux yeux de Magritte, sont toujours réducteurs et abusivement simplificateurs. Complexe et masqué, tel est ainsi l’homme que le biographe accompagne tout en sentant en permanence sa désapprobation peser sur un travail d’écriture qui fait du traducteur d’une vie un imposteur. S’il rejette volontiers la figure paternelle dont il fera mine d’avoir oublié jusqu’au prénom, s’il tente régulièrement de minimiser l’incidence sur son œuvre du suicide de sa mère, Magritte éprouvera toutefois un plaisir non dissimulé à déployer la généalogie de ces Magritte venus deFrance vers 1710 pour s’installer dans le Hainaut sous domination autrichienne. Si René Magritte descend en ligne directe d’un certain Jean-Louis Margueritte dit "de Roquette", d’après le nom de la ferme que les trois frères occupaient au XVIIIème siècle à Pont-à-Celles, c’est au héros de la guerre de 1870, fauché lors de la charge de la cavalerie française à Sedan et qui succombera en Belgique, le général Jean-Auguste Margueritte ainsi qu’à ses fils, Paul et Victor, connus comme romanciers et auteurs de pantomimes que Magritte fera le plus volontiers référence. Et en particulier au second qui, après avoir composé des Charades pour la scène, publiera en 1922 une nouvelle intitulée "La Garçonne" qui causa un tel scandale que l’auteur se vit alors retirer sa Légion d’honneur. Les origines de Magritte se révèlent toutefois moins littéraires. Sa famille, dont le nom se contracte de Margueritte en Magritte, se compose d’agriculteurs dont l’un, Nicolas Joseph Ghislain, le futur grand-père du peintre, né en 1835, quittera la ferme pour devenir "tailleur d’habits". Il aura trois enfants : deux filles, Mariaet Flora, nées en 1869 et 1872, et un fils, Léopold, né en 1870. Celui que l’histoire n’a pas encore retenu comme étant le père de René est inscrit comme "voyageur de commerce", il connaîtra une certaine fortune.
"La bêtise est un spectacle fort affligeant mais la colère d’un imbécile a quelque chose de réconfortant. Aussi jetiens à vous remercier pour les quelques lignes que vous avez consacrées à mon exposition". "S’il n’existait pointd’esprit prophétique ou poétique, l’esprit philosophique et expérimental serait vite à la résultante de toutes choseset demeurerait immobile, incapable alors de faire quoi que ce soit excepté tourner toujours dans le même cercle monotone". Cette remarque de William Blake que cite Paul Éluard s’applique particulièrement aux chercheurs passionnés de vérité. La révélation ne leur est donnée que parce qu’ils se sont élevés au-dessus de leur horizon limité. Les êtres qui s’évadent des normes de la société pour essayer d’atteindre l’ineffable ressentent cet appel qui, selon Bergson, n’est que la prise de conscience de l’ "élan vital" qui porte l’ "âme ouverte" à sortir alors de ses limites. Aussi artistes et héros, cherchent-ils à descendre en eux pour communiquer avec cette vie totale qu’ils pressentent. Peintres et artistes commencent donc par mourir au monde. Ils s’abandonnent à l’inspiration et se laissent glisser dans les ténèbres au-delà desquelles la lumière de la révélation les éblouira. René Magritte est le fils de Léopold Magritte, tailleur, et de Régina Bertinchamps, modiste. La famille emménage d'abord à Soignies puis à Saint-Gilles, Lessines, là où naît René Magritte, et en 1900 retourne chez la mère de Régina à Gilly, où naissent ses deux frères Raymond et Paul. En 1904, ses parents s'installent à Châtelet où, après avoir exercé divers métiers, le père du peintre s'enrichit alors en devenant l'année suivante inspecteur général de la société "De Bruyn" qui produit huile et margarine. René Magritte y fréquente ainsi pendant six ans l'école primaire et la première année de ses études secondaires, y suit aussi en 1910 un cours de peinture dans l'atelier de Félicien Defoin, établi à Châtelet. Il s'intéresse particulièrement aux aventures de Zigomar, Buffalo Bill, Texas Jack, Nat Pinkerton, des Pieds nickelés, et se passionne beaucoup, à partir de 1911 pour le personnage de Fantômas. À l'Exposition de Charleroi, il découvre la même année le cinéma, impressionné par les affiches des films mais également des publicités, ainsi que la photographie. Le père de René Magritte est coureur, violemment anticlérical, dépensier, alors que sa mère est une catholique fervente. Dépressive, elle se suicide par noyade dans la Sambre en février 1912. Mais Magritte, contrairement à ses fréquentations surréalistes ultérieures, notamment Salvador Dalí et André Breton, sera toujours opposé, pour ne pas dire résistant, à la psychanalyse. L'art n'ayant pas besoin selon lui d'interprétations mais de commentaires, l'enfance de l'artiste ne saurait donc être ainsi convoquée pour comprendre ses productions. Tous quatre tenus par leur entourage pour responsables de ce drame du fait de leurs frasques, Magritte et ses deux frères quittent avec leur père Châtelet pour s'installer en mars 1913 à Charleroi. L'éducation des enfants est alors confiée à une gouvernante, Jeanne Verdeyen, que Léopold Magritte épousera en 1928. René Magritte poursuit médiocrement ses études à l'athénée de la ville et lit Stevenson, Edgar Allan Poe, Maurice Leblanc et Gaston Leroux. Son père lui ayant offert un appareil Pathé, il crée de petits films dessinés. Lors de ses vacances dans la famille de son père qui tient une boutique de chaussures à Soignies, il aime y jouer avec une petite fille dans un cimetière désaffecté dont ils visitent les caveaux souterrains. À la foire de Charleroi, il fait la connaissance en août 1913 d'une fille de douze ans, Georgette Berger, qui habite Marcinelle. Ils se rencontrent régulièrement sur le chemin de l'école mais se perdent de vue au début de la guerre 1914-1918.
"Monsieur Richard Dupierreux, critique d’art au journal "Le Soir". Tout le monde m’assure que vous n’êtes qu’une vieille pompe à merde et que vous ne méritez pas la moindre attention. Il va sans dire que je n’en crois rien et vous prie de croire cher monsieur Dupierreux en mes sentiments les meilleurs". Charleroi étant occupée par l'armée allemande, la famille retourne à Châtelet où le père de Magritte poursuit des activités de représentant pour le bouillon Kub de Maggi. C'est sur la fin de 1914 ou au début de 1915 que Magritte réalise une première peinture de plus d'un mètre cinquante sur près de deux mètres d'après un chromo représentant des chevaux fuyant une écurie en flammes, offrant ses tableaux ultérieurs à ses amis. En octobre 1915, il abandonne alors ses études et s'installe à Bruxelles, rue du Midi, non loin de l'Académie des beaux-arts dont il a le projet de suivre les cours en auditeur libre. Avant d'y entrer il peint alors des tableaux de style impressionniste. D'octobre 1916 à 1919, Magritte fréquente plus ou moins régulièrement l’Académie royale des beaux-arts de Bruxelles où il suit alors les cours d'Émile Vandamme-Sylva, de Constant Montald et de Gisbert Combaz, affichiste du style "Art nouveau". Parmi les élèves figure Paul Delvaux. Magritte participe également aux cours de littérature donnés par Georges Eekhoud, qu'il soutiendra après son renvoi. Sa famille installée à Bruxelles en décembre 1916, il travaille, après un retour en 1917 de quelques mois à Châtelet, en 1919, dans un atelier loué avec Pierre-Louis Flouquet qu'il a connu, tout comme Charles Alexandre, à l'Académie. En juillet 1920, il présente à l’Exposition technique des arts appliqués à l’industrie qui se tient à Châtelet deux fusains ainsi qu’une nature morte et un paysage. Les deux dessins s’inscrivent dans la pure tradition académique tandis que le paysage, représentant le pont de Sambre, rend compte des sites que le jeune peintre fréquente lors de ses retours à Châtelet. Parmi les fusains, le thème de la lionne blessée s’inspire des statuettes produites industriellement qui ornent les dessus de cheminée ou les appuis de fenêtres des intérieurs bourgeois de l’époque. Debout, la patte levée, tournant la tête vers son côté transpercé d’une flèche, la figure témoigne des stéréotypes formels ancrés dans la culture populaire. En octobre, alors que l’occupation pèse sur Bruxelles avec son cortège de privations, Magritte s’inscrit à l’Académie dont il suivra les cours "par intermittence", selon la formule qu’il emploiera. L’Académie demeure un des rares établissements scolaires ouvert sous l’occupation pour autant que les conditions matérielles le permettent. Parmi les quelque deux cent soixante-quinze nouveaux étudiants, Magritte se retrouve au côté d’un jeune homme timide qu’une éducation dominée par la figure maternelle a conduit à vivre dans la crainte des femmes et qui, sous l’ascendant d’un ami peintre, a multiplié les dessins de squelettes croisés au Muséum d’histoire naturelle. Il n’appréciera jamais ce condisciple introverti, Paul Delvaux et qu’il tournera en dérision en le rebaptisant "Delvache".
"L'idée de progrès est liée à la croyance que nous nous rapprochons du bien absolu, ce qui permet à beaucoup de mal actuel de se manifester". Disposant de beaucoup d'argent grâce aux activités plus ou moins douteuses de son père et aux peintures décoratives ou affiches dont il décroche les commandes, il le dépense, multipliant aventures, blagues et frasques, avec ostentation, dans un climat bohème et anarchiste. Avec Flouquet et les frères Pierre Bourgeois et Victor Bourgeois, il collabore aux trois numéros, d'avril à juin 1919, de la revue "Au volant" que dirige alors Pierre Bourgeois. Auprès de ses amis il découvre le cubisme et le futurisme. Des œuvres de Flouquet et des affiches puis des peintures non figuratives de Magritte sont exposées en 1919 et 1920 au Centre d'art de Bruxelles dirigé par Aimé Declercq. À cette seconde exposition Magritte rencontre en janvier E. L. T. Mesens, qui sera engagé comme professeur de piano pour son frère Paul. Au printemps 1920 René Magritte retrouve par hasard au Jardin botanique de Bruxelles Georgette Berger qu'il n'a pas revue depuis 1914. De décembre 1920 à octobre 1921 il effectue son service militaire au camp de Beverloo, près d'Anvers, où se trouve également Pierre Bourgeois, puis de Bourg-Léopold, plus tard au ministère de la guerre. Son père désargenté et poursuivi pour escroquerie, Magritte travaille à partir d'octobre 1921, et jusqu'en 1924, comme dessinateur, avec le peintre Victor Servranckx qu'il a connu à l'Académie, également dans l'usine de papier peint Peters-Lacroix à Haren. Le vingt-huit juin 1922 Magritte épouse Georgette Berger, en août le couple s'installe à Laeken. En 1922, Magritte rencontre Marcel Lecomte et en décembre 1923 Camille Goemans qui, avec Mesens, l’introduisent dans le milieu dada. Il doit alors à Lecomte, ou selon Louis Scutenaire à Mesens, sa plus grande émotion artistique : ladécouverte d’une reproduction du "Chant d'amour" de Giorgio De Chirico (1914). "Mes yeux ont vu la pensée pour la première fois", écrira-t-il en se souvenant de cette révélation. En février 1924 Magritte, abandonnant son emploi à l'usine de papiers peints Lacroix, séjourne à Paris à la recherche d'un nouveau travail. De retour à Bruxelles il s'installe à son compte, créant des projets pour des films, des théâtres, des sociétés automobiles, Alfa Romeo et Citroën, ou d'autres entreprises, la Maison Norine, les Établissements Minet, le chocolatier Neuhaus, la Maison Vanderborght, Primevère, la lingerie Thila Naghel. En octobre 1924, Magritte, par des aphorismes, et Mesens participent à la revue, dirigée par Francis Picabia et projettent de lancer, avec Goemans, une revue dadaïste, "Période", calquée sur celle de Picabia mais coulée dès avant sa naissance par un tract lancé par Paul Nougé, puis fonderont en mars 1925 la revue "Œsophage". L’opinion négative que Léopold nourrissait à l’encontre de son fils aîné et dont il fit part à Georgette aura été contredite par les faits. Magritte travaille beaucoup. Et pas seulement dans la fabrique de Vilvorde ou pour les peintures qu’il exécute en dehors de ses heures de service. Depuis 1919, il multiplie aussi les projets pour l’Agence Meunier dirigée par Aimé Declercq. En 1924, année où il vendra sa première toile pour cent francs à la chanteuse Évelyne Brélia, P.-G.Van Hecke et la couturière Norine lui commanderont illustrations et affiches. Métamorphosé, c’est un Magritte travailleur acharné qui aspire désormais à la reconnaissance d’une œuvre qu’il sent alors, elle aussi, en pleine mutation.
"On a trop souvent l'habitude de ramener, par un jeu de la pensée, l'étrange au familier. Moi, je m'efforce de restituer le familier à l'étrange". Alors qu’il se positionne contre l’art abstrait, l’année 1923 a assisté à l’exécution des tableaux quis’inscrivent peut-être le plus résolument dans cette esthétique. S’il est prêt pour d’autres aventures artistiques, Magritte n’a pas encore découvert le sésame qui lui en ouvrira la porte. Il n’aura pas à attendre longtemps. À l’automne 1923, Marcel Lecomte, qu’il a rencontré un an plus tôt, lui révèle le tableau de Giorgio De Chirico "Le Chant d’amour", d’après une reproduction tirée du numéro de mai-juin de la revue parisienne "Les Feuilles libres". À la même époque, la revue"Sélection" publie un article de René Crevel consacré alors au fondateur de la peinture métaphysique et illustré de six reproductions. L’influence décisive de De Chirico sur l’œuvre de Magritte sera sensible dès 1925. Le rapprochement du groupe de Correspondance qui réunit en 1924 et 1925 Nougé, Goemans et Lecomte, avec Mesens et Magritte, leur confection d'un tract commun en septembre 1926 contre Géo Norge et Jean Cocteau, auquel s'associe alors le musicien André Souris, leur participation commune en 1927 au dernier numéro de la revue "Marie". Journal bimensuel pour la jeunesse, marquent les débuts de la constitution du groupe surréaliste de Bruxelles, que rejoignent en juillet Louis Scutenaire et Irène Hamoir. Dès 1926 Magritte conclut un contrat avec Paul-Gustave Van Hecke, mari de la créatrice de mode Norine et ami de Mesens, qui lui achète sa production et écrira en mars 1927 dans la revue "Sélection" un premier article consacré au peintre. Il expose en mars 1927, préfacé par Van Heck et Nougé, à la galerie "Le Centaure", dans laquelle travaille Goemans, une cinquantaine de ses peintures dont "Le Jockey perdu", l'une de ses premières toiles surréalistes, peinte en 1926. Il rencontre à cette occasion Scutenaire dont Goemans et Nougé ont peu auparavant fait la connaissance. En septembre 1927, Magritte quitte la Belgique et séjourne au Perreux-sur-Marne (Val-de-Marne) jusqu'en juillet 1930. Il rencontre les surréalistes, André Breton, Paul Éluard, Max Ernst, Salvador Dalí, participe à leurs activités. À Paris il expose à la galerie qu'il a ouverte, Goemans et à Bruxelles en janvier 1928 à la galerie "L'Époque", dirigée par Mesens, la préface du catalogue étant écrite par Nougé et contresignée par Goemans, Lecomte, Mesens, Scutenaire et Souris. Il publie en 1929, "Le Sens propre", suite de cinq tracts reproduisant chacun l'un de ses tableaux avec un poème de Goemans, et "Les Mots et lesimages" dans "La Révolution surréaliste". Durant l'été, il rend visite à Dalí à Cadaqués où il retrouve Éluard et Gala. André Breton préconisant l'adhésion au parti communiste et Nougé s'y opposant les rapports entre les surréalistes bruxellois et parisiens restent cependant difficiles. Pour Magritte, le surréalisme se perd hors de l'art.
"Les images et les mots trahissent. L'art n'a pas plus à être wallon que végétarien". La crise de 1929 arrivant en Europe, René Magritte doit retourner en Belgique en 1930, les différents contrats qui lui permettaient de vivre ayant été rompus. Il présente à Bruxelles en 1931 une exposition organisée par Mesens, avec une préface de Nougé. Il adhère au parti communiste belge et rencontre Paul Colinet. Entre 1931 et 1936, il participe à une petite entreprise de publicité, une activité alimentaire qu’il n'exerce certainement pas par vocation et qui s’est étendue sporadiquement entre 1918 et 1965. Les jours sombres s’amoncellent. En avril 1930, alors que le marché de l’art s’effondre en Europe, Yvonne Bernard, sa maîtresse, quitte alors Goemans pour Rott, son partenaire financier. La rupture précipite la chute de la galerie que Goemans ferme avant de quitter Paris. Après avoir été hébergé un moment par les Magritte, il reviendra s’établir à Bruxelles pour y trouver un emploi de directeur adjoint à l’Office belgo-luxembourgeois du tourisme. Le projet d’exposition que Magritte caressait s’évanouit en même temps que le contrat qui lui assurait un salaire mensuel. La correspondance que le peintre entretient avec ses amis restés à Bruxelles révèle un Magritte inquiet. Isolé, sans ressources, il renonce à la peinture et, comme en 1924,se met en chasse d’un emploi dans la publicité. La survie du couple dépend alors entièrement des livres que Magritte revend chez des bouquinistes parisiens et de l’aide matérielle apportée par le père de Georgette. Une lettre de mai 1930, adressée à Nougé, rend compte de son dénuement. "Ma situation n’est pas très facile pour le moment. Depuis mon retour ici, je cherche un emploi sans rien trouver. Je compte alors retourner à Bruxelles, définitivement, si à la fin de ce mois les démarches que j’ai faites n’aboutissent pas. Il le faudra, car je ne puis compter sur personne ici pour m’aider". Magritte expose alors en 1933 au Palais des beaux-arts de Bruxelles et dessine en 1934 "Le Viol" pour la couverture de "Qu'est-ce que le surréalisme ?", d'André Breton. Il réalise en 1936 sa première exposition à New York, à la galerie "Julien Levy", fait la connaissance l'année suivante de Marcel Mariën et séjourne à Londres où il expose en 1938 à la London Gallery de Mesens. Après avoir dirigé,de février à avril 1940, avec Ubac la revue "L'Invention collective", seulement deux numéros, Magritte, après l'invasion allemande de la Belgique, quitte Bruxelles le 19 mai 1940, et séjourne trois mois à Carcassonne, où il rencontre le poète Joë Bousquet et où le rejoignent Scutenaire, Irène Hamoir, puis rentre alors à Bruxelles.
"Toutes ces choses ignorées qui parviennent à la lumière me font croire que notre bonheur dépend lui aussi d’une énigme attachée à l’homme et que notre seul devoir est d’essayer de la connaître". De 1943 à 1945, Magritte utilise alors la technique des impressionnistes durant sa période du surréalisme "en plein soleil" ou"période Renoir". Entre 1943 et 1947, paraissent ainsi les premiers livres qui lui sont consacrés: "Les Images défendues de Nougé", "Magritte" de Mariën et "René Magritte" de Scutenaire. Malgré le climat délétère qui montre que tout conduit à la guerre, Magritte poursuit sa carrière de peintre. Il peint, expose et vend sans autre souci que d’assumer sa recherche en plus de ses servitudes publicitaires. Le Palais des beaux-arts présente une exposition de ses œuvres récentes : dix toiles et vingt-quatre gouaches sont ainsi réunies. Sur la série de gouaches qui est exposée dans une salle particulière, une dizaine propose alors au public des compositions originales qui, à l’instar de sa gouache intitulée "Le Témoin", dont la juxtaposition d’un obus et de boyaux traduit l’antimilitarisme et le pacifisme de Magritte, ne connaîtront pas une transposition à l’huile. Contraint de répondre dans l’urgence aux nécessités de l’exposition, il a privilégié la gouache, d’exécution plus rapide. Il semble aussi que cette technique obéisse à une exigence dont la correspondance avec Mariën s’est faite l’écho. En mars 1948, il peint en six semaines une quarantaine de tableaux et de gouaches aux tons criards ("période vache "), destinées, en un acte typiquement surréaliste, à dérouter les marchands parisiens et scandaliser le bon goût français. De 1952 à 1956, Magritte dirige la revue "La Carte d'après nature", présentée sous forme de carte postale. Il réalise en 1952 et 1953 "Le Domaine enchanté", huit panneaux pour la décoration murale du casino de Knokke-le-Zoute. En 1957, "La Fée ignorante" pour le palais des beaux-arts de Charleroi, en 1961, "Les Barricades mystérieuses" pour le palais des congrès de Bruxelles. Une première exposition rétrospective de son œuvre est ainsi organisée en 1954 par Mesens, au palais des beaux-arts de Bruxelles. Le succès de Magritte vient lentement grâce au marchand Iolas, à partir de 1957, et aux États-Unis. En avril 1965, il part pour Ischia en Italie pour améliorer sa santé et passe par Rome, avant de se rendre en décembre pour la première fois outre Atlantique, à l'occasion d'une exposition rétrospective au MOMA, présentée par la suite à Chicago, Berkeley et Pasadena. Il met en évidence notre difficulté à faire coïncider la réalité du monde avec nos images mentales. Il a développé un véritable alphabet pictural en usant de motifs récurrents : la pomme, l’oiseau, l’homme au chapeau melon, les corps morcelés. Ses images sontcachées derrière ou dans d’autres images, alliant deux niveaux de lecture possibles, le visible et l'invisible.
"Je suis tellement blasé de la peinture que pour me stimuler il faut une association d’idées pas nécessairement sensationnelle, mais qu’un je-ne-sais-quoi parvient à isoler et à lui donner comme une qualité précise. Celle de me faire marcher, ainsi "L’Aiglon au veston", "La Terre dans le ciel", "Le Témoin par exemple". Ses peintures jouent souvent sur le décalage entre un objet et sa représentation. Par exemple, un de ses tableaux les plus célèbres est une image de pipe sous laquelle figure le texte: "Ceci n’est pas une pipe". Il s’agit en fait de considérer l’objet comme une réalité concrète et non pas en fonction d’un terme à la fois abstrait et arbitraire. Pour expliquer ce qu’il a voulu représenter à travers l'œuvre, Magritte a déclaré: "La fameuse pipe, me l’a-t-on assez reprochée ! Et pourtant, pouvez-vous la bourrer ma pipe ? Non, n’est-ce pas, elle n’est qu’une représentation. Donc si j’avais écrit sous mon tableau "Ceci est une pipe", j’aurais menti !" La peinture de Magritte s’interroge sur sa propre nature,et sur l’action du peintre sur l’image. La peinture n’est jamais une représentation d’un objet réel, mais l’action de la pensée du peintre sur cet objet. Magritte réduisait la réalité à une pensée abstraite rendue en des formules que lui dictait son penchant pour le mystère : "Je veille, dans la mesure du possible, à ne faire que des peintures qui suscitent le mystère avec la précision et l’enchantement nécessaire à la vie des idées", déclara-t-il. Son mode de représentation, qui apparaît volontairement neutre, académique, voire scolaire, met en évidence un puissant travail de déconstruction des rapports que les choses entretiennent dans la réalité. Alors que Magritte veut tuer la peinture en retournant contre elle ses moyens propres en un éclat libérateur d’une couleur qui fait rage, Iolas met en place le cadre de ses relations commerciales avec lui. Au début du mois de mai 1948, il a présenté à la"Hugo Gallery" une exposition réunissant des œuvres récentes. Quatre mois plus tard, onze peintures nouvelles ainsi que six tableaux plus anciens et douze gouaches figurent à l’exposition inaugurale de la "Copley Gallery "ouverte à Beverly Hills. Alors qu’il se donne totalement à ses créations "vaches" dans un anarchisme dadaïste affirmé, il échange avec Iolas une correspondance où s’échafaude une stratégie commerciale, sinon vénale. Il réalise une production en série qui doit répondre à la multiplication d’une demande désormais internationale."Je veille, dans la mesure du possible, à ne faire que des peintures qui suscitent le mystère avec la précision et l’enchantement nécessaire à la vie des idées". Magritte s’isole et travaille à ses projets d’exposition pour New York. Une orientation à long terme s’esquisse au fil de la correspondance qu’il échange avec celui qui deviendra alors bientôt son marchand privilégié. Sans se départir de sa réserve, voire d’une certaine méfiance, Magritte se met à l’écoute de son interlocuteur. "Je crois", lui écrit-il en date du deux novembre 1948, "que la part de hasard serait réduite au minimum, car les expériences précédentes et vos renseignements me permettent de viser juste", tout en se dédouanant d’ambitions commerciales pourtant bien réelles. Alors que les surréalistes pratiquent un langage codé qui fait référence à l'inconscient, aux pensées cachées, aux rêves, Magritte semble laisser complètement aller son esprit. Penser à Magritte, c’est en premier lieu se souvenir de ses images un brin austères, baignées d’une lumière froide, souvent habitées d’objets triviaux et de personnages anonymes au chapeau melon. C’est voir des mots parmi les images, et des images parmi les mots. Pourtant, il n’a pas toujours été ce peintre cartésien à l’humour froid et aux questionnements déconcertants. Qui se souvient de ses toiles où règnent émerveillement, magie de l’enfance et poésie du quotidien ? De 1943 à 1947, en réaction à l’atmosphère sombre et funeste de la seconde guerre mondiale, Magritte s’attache à ne peindre que le beau côté de la vie. Il multiplie alors les portraits de jeunes gens rêveurs, les somptueux bouquets de fleurs, les champs foisonnants, tous teintés d’un ravissement solaire. Loin de rejeter son appartenance au Surréalisme, le peintre s’applique surtout à la réconcilier avec la douceur impressionniste pour réinventer le genre, plus onirique et insouciant, moins lugubre et inquiétant. Il retrouve les roses de Signac, les orangés de Monet, s’inspire du charme et de la légèreté des scènes ensoleillées de Renoir. Bien que la "période Renoir" soit souvent délaissée au profit de sa célèbre pipe et de ses réflexions sur la trahison des images, elle n’en demeure pas moins primordiale dans l’œuvre de Magritte. Le peintre va jusqu’à rédiger un projet de réforme du Surréalisme qu’il juge trop systémique, souvent porté sur la connaissance d’un mystère indéchiffrable et frileux de "toute lumière un peu vive". L'artiste iconoclaste mais si attachant meurt chez lui, rue des Mimosas à Schaerbeek, le quinze août 1967 en début d'après-midi, à soixante-huit ans. Il est inhumé dans le cimetière communal de Schaerbeek. Son épouse morte en 1986 repose à son côté. Symbole de sa théorie sur l’illusion, sa science des objets fait naître une philosophie hédoniste, où joie et plaisir demeurent la promesse de jours meilleurs, de couleurs ensoleillées. "L'intelligence de l'exactitude n'empêche pas le plaisir de l'inexactitude".
Bibliographie et références:
- Nicole Everaert-Desmedt, "Magritte au risque de la sémiotique"
- Didier Ottinger, "Magritte, la trahison des images"
- Xavier Canonne, "Le surréalisme en Belgique"
- Michel Draguet, "René Magritte"
- Marcel Mariën, "L’activité surréaliste en Belgique"
- Jacques Meuris, "René Magritte"
- Patrick Roegiers, "Magritte et la photographie"
- Jacques Roisin, "Ceci n'est pas une biographie de Magritte"
- Georges Roque, "Ceci n'est pas un Magritte"
- Harry Torczyner, "Magritte, le véritable art de peindre"
- Patrick Waldberg, "Le monde selon René Magritte"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Peut-être les très grands hommes, et je le crois tout à fait, sont-ils ceux qui ont conservé à l'âge où l'intelligence a toutesa force, une partie de cette impétuosité dans les impressions, qui est le caractère de la jeunesse. Dans la peinture, il y adeux choses que l'expérience doit apprendre: la première, c'est qu'il faut beaucoup corriger; la seconde, c'est qu'il ne fautpas trop corriger". Chef de file du romantisme français, Eugène Delacroix (1798-1863) est l'un des premiers à traiter, aprèsThéodore Géricault, au même titre que la mythologie ou les épisodes de l'Antiquité, d'évènements contemporains à traversle genre de la peinture d'histoire. Romantique, Delacroix l'est par sa palette, mais aussi par son goût pour le mouvement,l'arabesque, les compositions non symétriques. Il est aussi l'un des grands noms de l'orientalisme traversant le XIXèmesiècle. Dans ses œuvres, l'artiste n'hésite pas à exprimer des idées politiques. On doit à Delacroix quelques-unes des plusgrandes pages de la peinture française de cette époque. Élève à l'École des Beaux-arts, il nait le vingt-six avril 1798 etse montre très tôt hostile à l'académisme et s'enthousiasme pour la nouvelle impulsion donnée par Géricault. En 1822, "LeDante et Virgile" le révèle au public. Admirations enthousiastes et déchaînement de critiques injustes se succèdent. Deuxans plus tard, il expose au Salon "Les Massacres de Scio", qui le propulse chef de file de la nouvelle école romantique, ceque confirme en 1827 "La Mort de Sardanapale", véritable apogée brillante et sanglante du romantisme pictural. L'art deDelacroix est toujours animé de souffles épiques, qu'ils soient issus de la littérature et abordent les tourments de l'hommeface à la mort et à la nature ou directement politiques. Son voyage au Maroc marque cependant un tournant décisif de sonœuvre. L'Orient rêvé se concrétise dans ses carnets de croquis, plus tard utilisés pour des compositions sensuelles ouétincelantes de fougue. De retour en France, l'artiste reçoit d'importantes commandes, qui l'occupent en grande partiejusqu'à la fin de ses jours en 1863. Le peintre, quatrième enfant de Victoire Œben et de Charles-François Delacroix, naîtau deux, rue de Paris à Charenton-Saint-Maurice, près de Paris, dans une demeure bourgeoise des XVIIème et XVIIIèmesiècles, qui existe toujours. Son père, Charles-François Delacroix, avocat à Paris à partir de 1774, devient député sous laConvention. Fin 1795, il devient ministre des affaires extérieures, puis ambassadeur dans la république batave du quatrenovembre 1797 au trois juin 1798. Rallié à l’Empire, il est nommé préfet de Marseille, le deux mars 1800, puis trois ans plustard, préfet de la Gironde. Sa mère, Victoire, de dix-sept ans plus jeune que son mari, descend d'une famille d'ébénistes derenom, les Œben. Victoire Œben meurt le trois septembre 1814. Le règlement de la succession maternelle ruine la familleDelacroix. Ce désastre engloutit toute la fortune des enfants. Une propriété que la mère de l'artiste avait achetée afin decouvrir une créance doit être vendue à perte. Les Verninac recueillent le jeune Eugène resté dans un grand dénuement.
"Dans les arts en particulier, il faut un sentiment profond pour maintenir l'originalité de sa pensée en dépit des habitudesauxquelles le talent lui-même est fatalement enclin à s'abandonner. Qu'est-ce que la peinture dans sa définition la pluslittérale ? L'imitation de la saillie sur une surface plane". Remarquant que le père du peintre souffrait depuis quatorze anset jusqu'à quelques mois avant la naissance d'Eugène, d'une volumineuse tumeur testiculaire, certains auteurs en ontdéduit que son géniteur aurait été un autre homme, Talleyrand, crédité de nombreuses liaisons féminines, qui a remplacéCharles-François Delacroix aux Affaires extérieures le trois juillet 1797. Cette opinion est vigoureusement contestée. S'ilexiste des raisons de penser que Charles-François Delacroix n'a pas pu être son géniteur, les conjectures qui font del'artiste un fils naturel de Talleyrand sont peu fondées. Talleyrand est en tous cas un proche de la famille Delacroix et l'undes protecteurs occultes de l'artiste. Il aurait facilité l'achat par le baron Gérard de la "Scène des massacres de Scio",présenté au Salon de 1824 et aujourd'hui au musée du Louvre, pour une somme de six mille francs. Le petit-fils adultérinde Talleyrand, le duc de Morny, président du corps législatif et demi-frère utérin de Napoléon III, fit de Delacroix le peintreofficiel du Second Empire, bien que l'empereur lui préférât Winterhalter et Meissonnier. Au-delà de l'intérêt de curiosité,les opinions dans la controverse reflètent l'importance que les commentateurs veulent attribuer, soit au talent individuelet au caractère, soit aux relations sociales et familiales, soit même à l'hérédité, dans le succès de Delacroix. Dès sonenfance, Eugène Delacroix ne révéla pas comme tant d'autres des dispositions spéciales et exclusives pour la peinture.Après de solides études au lycée Louis-le-Grand, il montra, ce qui est plus intéressant, un don général pour l'art, c'est lamusique qui sembla l'attirer de préférence, et toute sa vie il resta amoureux de cet art, auquel sa violente passion pourla peinture, qui se manifesta bientôt, put seule l'arracher. En 1815, il avait dix-sept ans, il souhaitait, en faisant de lamusique, son étude préférée, acquérir quelques notions de peinture, et par son oncle Henri Riesener, il se fit présenterà Guérin. Mais il inspira peu de sollicitude à son maître, et les palmarès de l'École des beaux-arts furent sur son nomd'un mutisme peu encourageant. Pourtant une toile, "Dames romaines se dépouillant pour la patrie" (1818), offre déjàun certain intérêt. Vers cette époque, il gagnait quelque menu argent à faire des lavis industriels et en 1819, devenuorphelin, il tomba dans les plus grands embarras pécuniaires. En 1825, il voyage en Angleterre. Il découvre le théâtrede Shakespeare en assistant aux représentations de "Richard III", "Henri IV", "Othello", "Le Marchand de Venise" avantqu'une troupe anglaise se déplace à Paris. À partir de ce voyage, la technique de l'aquarelle acquiert une importancedans son œuvre. Ce sera une aide lors de son voyage en Afrique du Nord, pour pouvoir en restituer toutes les couleurs.
"Dans la peinture, il s'établit comme un pont mystérieux entre l'âme des personnages et celle du spectateur. On voit demauvais généraux gagner des bataille. La chance y a autant et plus de part que le talent. On ne voit jamais de mauvaisartistes faire de beaux ouvrages". En 1822, Delacroix, désireux de se faire un nom dans la peinture et de trouver uneissue à ses difficultés financières, paraît pour la première fois au Salon avec "La Barque de Dante" ou "Dante et Virgileaux Enfers" que l’État lui achète pour deux mille francs, pour les deux mille-quatre cents qu'il en demandait. La réactionde la critique est vive, voire virulente. Théodore Géricault a influencé considérablement Delacroix, particulièrement audébut de sa carrière. Il lui emprunte sa manière: de forts contrastes d’ombres et de lumières donnant du relief et dumodelé. Il utilise également certaines de ses couleurs, des vermillons, du bleu de Prusse, du brun, des blancs colorés.L'influence de Michel-Ange apparaît avec les musculatures imposantes des damnés. Avec "Scène des massacres deScio", que Delacroix présente en 1824 au Salon Officiel, comme avec "La Grèce sur les ruines de Missolonghi" deuxans plus tard, Delacroix participe au mouvement philhellène. Il obtient la médaille de seconde classe et l’État l'achètesix mille francs, pour l'exposer ensuite au musée du Luxembourg. Durant son voyage en Angleterre en 1825, Delacroixa visité Hampstead et l’abbaye de Westminster, dont il s’est inspiré pour "L'Assassinat de l'évêque de Liège" (1831).Il rencontre Sir David Wilkie, peintre d’histoire et de genre, ainsi que Thomas Lawrence, qu’il a pu voir dans son atelier.En parallèle et dès 1823, les amis de Victor Hugo forment une sorte d'école autour du poète. De plus en plus nombreux,ce second groupe constitue à partir de 1828 et en 1829 le second cénacle. Hugo devenant le chef de file du mouvementromantique auquel se rallieront les membres du premier cénacle. Mais en 1830, les rapports entre Delacroix et Hugo sedétériorent, le poète lui reprochant son manque d’engagement vis-à-vis du romantisme. À cette époque, il entretient denombreuses liaisons amoureuses avec des femmes mariées, Eugénie Dalton, Alberthe de Rubempré ou Elsa Boulanger.
"Il faut, dans les arts, se contenter, dans les ouvrages même les meilleurs, de quelques lueurs, qui sont les moments oùl'artiste a été inspiré. En peinture, la première impression est la plus forte". Au Salon de 1827-1828, Delacroix exposeplusieurs œuvres. La critique rejette unanimement "La Mort de Sardanapale" (musée du Louvre). Le déchaînement quesuscite la présentation du tableau gêne ses amis, qui n’interviennent pas pour le défendre. Victor Hugo ne prend paspubliquement son parti. Le peintre est également victime des bons mots des humoristes, qu’il n’apprécie pas, malgré songoût pour les calembours. Après cet échec, Delacroix conserve son tableau dans son atelier. En 1844, il se décide à lemettre en vente. En 1845, un collectionneur américain, John Wilson l'achète pour six mille francs. Les Trois Glorieuses,les vingt-sept, vingt-huit et vingt-neuf juillet 1830, entraînent la chute de Charles X et portent au pouvoir Louis-Philippe.Le nouveau gouvernement organise le trente septembre trois concours pour la décoration de la salle des séances de lanouvelle chambre des députés qui sera reconstruite au palais Bourbon. Delacroix se présente alors aux deux derniers.En 1831, Delacroix présente au Salon, qui avait ouvert ses portes cette année-là le quatorze avril "La Liberté guidant lepeuple". Le tableau est intitulé "Le vingt-huit juillet ou La Liberté guidant le peuple", titre qu’il conservera par la suite.Delacroix a peint ce tableau pour deux raisons. La première tient à son échec au salon de 1827. Il souhaite l'effacer ets'attirer les faveurs du pouvoir en place en créant une œuvre d'art représentant les idées libérales qu'il partage avec lenouveau roi des français Louis-Philippe Ier. En effet, Delacroix n'était pas favorable à l'instauration d'une République,il souhaitait que la monarchie française soit une monarchie modérée respectant les libertés mais également le droit despeuples de disposer d'eux-mêmes. Par ailleurs, lors de la révolution des Trois Glorieuses, Delacroix est enrôlé dans lesgardes de collection du musée du Louvre. Il n'a pu participer à cette révolution. Sa peinture n’y est présentée que cinqmois. La critique accueille le tableau avec froideur. Son réalisme dérange, la nudité de son torse, la pilosité des aisselles.Son absence du musée pendant des années en fait une icône républicaine. Le sculpteur François Rude s’en inspirerapour son "Départ des volontaires sur l'Arc de triomphe de l'Étoile". Maurice Denis, aussi pour orner la coupole du PetitPalais. Elle sert d’affiche à la réouverture en 1945 du musée du Louvre et orne ensuite l’ancien billet de cent francs.
"Il faut, dans les arts, se contenter, dans les ouvrages même les meilleurs, de quelques lueurs, qui sont les moments oùl'artiste a été inspiré. L'art du peintre vraiment idéaliste est aussi différent de celui du froid copiste que la déclamation dePhèdre est éloignée de la lettre d'une grisette à son amant". En 1831, Eugène Delacroix accompagne pendant sept moisla mission diplomatique que Louis-Philippe a confié à Charles-Edgar, comte de Mornay (1803-1878) auprès du sultan duMaroc, Moulay Abd er-Rahman. Mornay doit porter un message de paix et rassurer le sultan et les britanniques, inquietsaprès la conquête de l'Algérie par la France. Ce voyage allait marquer profondément le peintre. Il découvre l'Andalousieespagnole et l'Afrique du Nord, le Maroc, et l'Algérie: leurs paysages, architectures, leurs populations tant musulmanesque juives, leurs mœurs, leurs arts de vivre et costumes. Le peintre note inlassablement, réalise dessins et aquarelles,constituant un des premiers carnets de voyage où il décrit ce qu'il découvre. Ce voyage est essentiel pour sa techniqueet son esthétique. Il en rapporte sept carnets formant son journal de voyage, dont seulement quatre sont conservés.Par la suite tout au long de sa vie, il reviendra régulièrement au thème marocain dans plus de quatre-vingt peintures surle thème oriental, notamment "Les Femmes d'Alger dans leur appartement" (1834), "La Noce juive au Maroc" (1841),"Le Sultan du Maroc". C’est ensuite, le trente-et-un août 1833 que Thiers, ministre des Travaux publics de l’époque, confiaà Delacroix, sa première grande décoration: la "peinture sur muraille" du salon du roi ou salle du Trône, au palais Bourbon.En 1838, il présente au Salon la toile "Médée" qui est achetée par l'État et attribuée au musée des Beaux-Arts de Lille. Àpeine son œuvre fut-elle achevée dans le salon du roi, qu'en juin 1838 le ministre de l'Intérieur Camille de Montalivet luiconfie le décor de la bibliothèque de l'Assemblée nationale, toujours dans le palais Bourbon. Pour réaliser ces grandescommandes Delacroix ouvre, en 1841, un atelier avec des élèves, assistants qui doivent adopter l'écriture du peintre dansune abnégation totale. Ils sont chargés de la réalisation des fonds ainsi que le racontent Lasalle-Borde et Louis de Planet.
"Il faut une grande hardiesse pour oser être soi, c'est surtout dans nos temps de décadence que cette qualité est rare.Le soir, dans l'atelier, j'ai fait un fusain d'après un torse de la Renaissance, pour un essai du fixatif que Riesener emploie".À partir de 1844, Delacroix loue à Draveil au lieu-dit Champrosay, une "bicoque" ou un chalet où il se fait installer un atelierde dix m2. En pleine campagne accessible par le train directement Delacroix vient s'y reposer à l'écart de Paris, où sévit lecholéra. Là il peut, accompagné de sa gouvernante Jenny, entrée à son service vers 1835, faire de longues promenadesdans la campagne pour soigner sa tuberculose. Il achète la maison en 1858. Il travaille de nombreux paysages, plusieursvues de Champrosay tant au pastel qu'à la peinture à l'huile. Il réalise de nombreux tableaux de mémoire suivant sesnotes et carnets du Maroc, interprétant des scènes à la mode orientale. Son travail se fait plus intimiste, les tableaux depetite taille sont vendus par les marchands parisiens. Il fait régulièrement des séjours sur la côte normande à Étretat, àFécamp mais surtout à Dieppe où il peint aquarelles et pastels. Il peint également des natures mortes, souvent des fleursimaginaires, comme des lys jaune à cinq pétales. Les relations avec George Sand quoique suivies, se distendent. Aprèsavoir réalisé le portrait de l'écrivain en 1834, Delacroix vient régulièrement à Nohant-Vic où il peint pour l'église de Nohantune "Éducation de la Vierge". Il offre un "Bouquet de fleurs dans un vase" à l'écrivain, qui l'accroche au-dessus de son lit,mais quand celle-ci tombe amoureuse du graveur et élève de Delacroix, Alexandre Manceau, Delacroix en prend ombraged'autant qu'il est opposé à la révolution de 1848 dont Sand a été une des figures. L'artiste était un monarchiste modéré.À partir des années 1850, Delacroix s'intéresse à la photographie. En 1851, il devient membre fondateur de la Sociétéhéliographique. Il pratique les cliché-verres et commande au photographe Eugène Durieu une série de photographies demodèles nus masculins et féminins. Tant que la demande des collectionneurs reste faible, sa carrière dépend alors descommandes officielles. Pour se concilier les faveurs du pouvoir, il fréquente tous les cercles politiques à la mode et nerefuse jamais une visite pouvant s’avérer fructueuse. Durant toute sa vie, à l'exception des dernières années marquéespar la maladie, il a une vie mondaine intense mais en souffre, se pliant à ces obligations afin d'obtenir des commandes.
"Ce fanatisme presque toujours aveugle qui nous pousse tous à l'imitation des grands maîtres et à ne jurer que par leursouvrages. Le génie d'ailleurs sait employer avec un égal succès les moyens les plus divers". En 1851, il est élu conseillermunicipal de Paris. Il garde cette fonction jusqu'en 1861. Delacroix trouve des appuis auprès de la presse, des revues d’artet de certains critiques de l’époque. Ainsi Baudelaire considère que le peintre n’est pas seulement "excellent dessinateur,prodigieux coloriste, compositeur ardent et fécond, tout cela est évident", mais qu’il "exprime surtout l’intime du cerveau,l’aspect étonnant des choses". Un tableau de Delacroix, "c’est l’infini dans le fini". Théophile Gautier n’hésite pas à critiquercertaines toiles mais au fil des ans son admiration ne se dément jamais. Victor Hugo est beaucoup moins convaincu. Aussison génie ne sera que tardivement reconnu par le milieu officiel de la peinture. Il ne triomphera qu’en 1855 à l’Expositionuniverselle. À cette occasion Ingres expose quarante toiles, Delacroix trente-cinq, rétrospective comprenant quelques-unsde ses plus grands chefs-d'œuvre prêtés par différents musées. Il est l'homme qui sait dépasser la formation classiquepour renouveler la peinture. Le quatorze novembre 1855, il est fait commandeur de la Légion d'honneur et reçoit la grandemédaille d'honneur de l'Exposition universelle. Il ne sera élu à l’Institut de France que le dix janvier 1857 au siège de PaulDelaroche, après sept candidatures infructueuses, Ingres s'opposant à son élection. Il n'est pas entièrement satisfait, carl'Académie ne lui donne pas le poste de professeur aux Beaux-Arts qu'il espérait. Ingres lui vouait une haine sans borne.
"Les talents nés trouvent d'instinct le moyen d'arriver à exprimer leurs idées. Le secret de n'avoir pas d'ennuis, pour moidu moins, c'est d'avoir des idées". En 1849, Delacroix reçoit la commande de fresques pour la chapelle des Anges del’église Saint-Sulpice de Paris, travail qu'il conduira jusqu'en 1861. Ces fresques "Le Combat de Jacob" et "l'Ange etHéliodore chassé du temple" accompagné de la lanterne du plafond "Saint Michel terrassant le Dragon" sont le testamentspirituel du peintre. Pour les réaliser le peintre s'installe rue Furstenberg à deux pas. Il met au point un procédé à base decire et de peinture à l'huile pour peindre ses fresques dans une église à l'humidité endémique qui provoque la destructiondes fresques par le salpêtre. Malade, il est épuisé par le travail dans le froid et les conditions difficiles. À l'inauguration desfresques, aucun officiel ne sera présent. Le plafond présente le combat victorieux de saint Michel contre le dragon, troiscombats qui font écho à celui de Delacroix avec la peinture : "La peinture me harcèle et me tourmente de mille manièresà la vérité, comme la maîtresse la plus exigeante. Depuis quatre mois, je fuis dès le petit jour et je cours à ce travailenchanteur, comme aux pieds de la maîtresse la plus chérie. Ce qui me paraissait de loin facile à surmonter me présented’horribles et incessantes difficultés. Mais d’où vient que ce combat éternel, au lieu de m’abattre, me relève, au lieu deme décourager, me console et remplit mes moments, quand je l’ai quitté". Son labeur dure plusieurs années. Il l’interromptplusieurs fois, le reprend, s’épuise dans un corps à corps avec la matière. S’inscrivant ainsi dans une tradition artistique,Delacroix s’empare du récit de la Genèse pour en faire le théâtre iconique de sa relation à la peinture. À cette fin, ilmobilise les personnages de la scène, pris dans un combat qui n’en finit pas, c’est du reste cette lutte qui a été, le plussouvent, au cœur de la réception de l’une des peintures monumentales les plus connues du XIXème siècle. Le combatdes deux protagonistes est de toute évidence le sujet iconographique de l’œuvre. Pourtant, le peintre inscrit tout autantson récit dans le cadre de la scène. Le détail révèle l’entièreté de l’image, image de peinture, image de vie et de déraison.
"Le premier mérite d'un tableau est d'être une fête pour l'œil. Ainsi le tableau d'un grand homme est un compromis entre lelecteur et lui. Le beau est le fruit d'une inspiration persévérante qui n'est qu'une suite de labeurs opiniâtres". En juin 1862,il reprend le thème de "Médée". Mais ses dernières années sont ruinées par une santé défaillante, qui le plonge dans unegrande solitude. Ses amis accusent sa servante, Jenny d'avoir eu un sentiment affectif, jaloux et exclusif voire intéressée,renforçant sa méfiance, son caractère ombrageux. Il meurt lui tenant la main à sept heures du soir d'une crise d'hémoptysiedes suites d'une tuberculose, le treize août 1863, au six rue de Furstemberg à Paris, appartement-atelier où il s'est installéen 1857. Il repose au cimetière du Père-Lachaise. Sa tombe, un sarcophage en pierre de Volvic, est alors, selon son désir,copiée de l'antique puisque sa forme reproduit fidèlement le modèle antique de tombeau "dit de Scipion". Elle est réaliséepar l'architecte Denis Darcy. Son ami le peintre Paul Huet prononce son éloge funèbre qu'il ouvre par les mots de Goethe:"Messieurs. Les morts vont vite", que Delacroix aimait citer. À sa mort, il laisse cinquante-mille francs à Jenny ainsi quedes portraits en miniature de son père et de ses deux frères. Elle sera enterrée au côté du peintre suivant la volonté de cedernier. L'œuvre de Delacroix inspirera nombre de peintres, tels Paul Signac ou Vincent van Gogh. Ses tableaux témoignenten effet d'une grande maîtrise de la couleur. Édouard Manet copie des tableaux de Delacroix, dont la "Barque de Dante".De nombreux peintres se réclament de Delacroix, parmi les plus importants, Paul Cézanne, qui va copier "Bouquets deFleurs" et "Médée". Il peindra même une "Apothéose de Delacroix" où des peintres paysagistes prient le maître au ciel. Ildéclare à Gasquet devant les femmes d'Alger dans leur appartement: "Nous y sommes tous dans ce Delacroix". Degas quidéclare vouloir combiner Ingres et Delacroix, possédait deux cent cinquante tableaux et dessins de l'artiste. Claude Monet,qui s'inspire de "Vues sur la Manche depuis Dieppe" pour sa peinture impressionniste, possédait "Falaises près de Dieppe".
"La peinture me harcèle et me tourmente de mille manières, comme la maîtresse la plus exigeante. La peinture lâche estla peinture d'un lâche. La peinture est le métier le plus long et le plus difficile. Il lui faut l'érudition comme au compositeur,il lui faut aussi l'exécution tel le violon". "Je me suis dit cent fois que la peinture, c’est-à-dire la peinture matérielle, n’étaitque le prétexte, que le pont entre l’âme du peintre et celui du spectateur". Avec ses erreurs et ses défauts, Delacroix restele peintre le plus considérable du siècle. Cette fécondité fabuleuse dans le nombre des productions a son analogie dansla nature de son œuvre elle-même. L'érudition considérable du peintre d'histoire, la profondeur du psychologue, la fouguedes passions humaines sont poussées à un tel degré d'intensité que tout d'abord devant une toile du peintre, c'est bienl'étonnement qui précède l'admiration, mais celle-ci suit de près. La maestria dans l'effet de lumière, l'agencement savantet harmonieux des lignes, la splendeur du décor vous empoignent, c'est à peine si parfois une petite négligence échappéeà ce génie tout entier requis par l'idée, vient apparaître comme pour nous rappeler que l'absolue perfection n'est alors pasde l'homme. Néanmoins c'est avec justice qu'on l'a appelé le maître de l'école française. Vers la fin de sa vie, diminué parla maladie, il voue toutes ses forces à l’exécution du décor de la chapelle des Saints-Anges de l’Église Saint-Sulpice. Lalutte est donc à même de refléter la relation compliquée du peintre à la religion. Delacroix, artiste funambule, jonglant ainsivolontiers avec les codes de la peinture, ne goûte rien davantage que de détourner le thème religieux. Ce faux agnostique,issu d’une famille d’athées et d’anticléricaux, convaincu de ce que "Dieu a mis l’esprit dans le monde", et qui arpente leséglises, ne cesse de se rapprocher de Dieu à mesure qu’il vieillit, disant quelques mois avant sa mort: "Dieu est en nous:c’est cette présence intérieure qui nous fait admirer le beau, qui nous réjouit quand nous avons bien fait et nous consolede ne pas partager le bonheur du méchant. C’est lui sans doute qui fait l’inspiration dans les hommes de génie et qui leséchauffe au spectacle de leurs propres productions. Il y a des hommes de vertus comme des hommes de génie. Les unset les autres sont favorisés de Dieu". Delacroix, peu enclin à la modestie, aspirait à compter parmi ces favorisés de Dieu.
Bibliographie et références:
- Claude Jaeglé, "Géricault, Delacroix, la rêverie opportun"
- Stéphane Guégan, "Delacroix, l'enfer et l'atelier"
- Robert Floetemeyer, "Eugène Delacroix, une Biographie"
- Gilles Néret, "L'art et la vie d'Eugène Delacroix"
- Marie-Christine Natta, "L'art d'Eugène Delacroix"
- Claude Pétry, "Delacroix, la naissance d'un romantisme"
- Maurice Sérullaz, "Biographie de Eugène Delacroix"
- Edward Vignot, "Le bestiaire d'Eugène Delacroix"
- René Huyghe, Delacroix ou Le combat solitaire"
- Annick Doutriaux, "Delacroix, une fête pour l'œil"
- Roger Reboussin, "Les animaux dans l'œuvre de Delacroix"
- Christian Jamet, "Eugène Delacroix, images de l'Orient"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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