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"Le visage aristocratique du baron von Blixen-Finecke me salua, comme toujours, du plus gracieux sourire, qui l'éclairait comme un rayon de soleil éclaire un morceau de cuir familier, un cuir bien entretenu, sans rides, mais tanné et dur comme une selle de cheval. C'est d'ailleurs la seule concession accordée par le visage de Blix à l'image populaire qu'on se fait d'un chasseur blanc". L’association, dans une même phrase, des mots "fermière" et "Afrique", fait immédiatement penser à Karen Blixen, l’auteur de "La Ferme africaine", roman porté à l’écran sous le titre "Out of Africa". Pourtant, l’Afrique peut s’enorgueillir d’une autre pionnière de la même trempe, elle aussi fermière au Kenya, aussi talentueuse que l’auteur danoise, pourtant largement moins connue : Beryl Markham. Pionnière de l’aviation de brousse kényane d’origine anglaise, Beryl Markham (1902-1986) a été la première femme à traverser l’Atlantique en solo, d'Est en Ouest, sur un avion à peine équipé. Elle a appris le Swahili, chassé dans des safaris, dormi dans des huttes africaines. Mais elle a aussi brisé de nombreux cœurs, épuisé son entourage. Beryl Markham ne fait pas l’unanimité, sauf lorsqu’il s’agit de saluer sa singularité et de sa force de caractère. L’histoire de Beryl Markham débute véritablement quelques années après sa naissance, lorsque son père fait l’achat d’une ferme au Kenya. La famille Barkham quitte alors la pluie grisâtre du Leicestershire pour le soleil de plomb de la vallée du Grand Rift. Pour la petite Beryl qui court pieds nus après les termites, c’est la cour de jeu rêvée. Pour sa mère, c’est l’enfer. Elle quitte le Kenya quelques temps plus tard, en emmenant avec elle le grand frère de Beryl. Celle-ci restera seule avec son père et l’amertume d’avoir été abandonnée par sa propre mère. Les deux femmes ne se reverront que des dizaines d’années plus tard, avec une joie modérée. Beryl n’a jamais pardonné à sa mère d’être partie sans elle. Tout l’amour qu’elle lui portait s’est reporté sur son père, qu’elle admire sans condition. Ensemble, ils se délectent alors de la vie africaine, "un monde sans mur" dira-t-elle plus tard. Elle grandit ainsi entourée d’animaux et se lie d’amitié avec les tribus environnantes, qui lui apprennent à chasser et à parler leur langue. Bientôt, la petite Beryl maîtrise mieux le Swahili que l’anglais. Son père ne la surveille jamais. La savane se charge de lui enseigner les grandes leçons de la vie. Ce cadre de vie en fera une jeune fille indépendante, hardie, dure aussi. Après trois ans passés dans une école privée de Nairobi, elle est renvoyée définitivement. Trop turbulente, insolente, elle n’en fait qu’à sa tête et insupporte ses professeurs. En amour, elle a du mal à se consacrer à une autre personne qu’à elle même. Ses trois mariages seront des échecs cuisants. De l’une de ces liaisons naîtra un fils, Gervase, dont elle a laissé la garde à ses beaux parents, qu’elle n’a pratiquement pas connu, par manque d’intérêt. Dans son proche entourage, on l'appelait "la jolie garce intrépide", elle, pour qui voler était toute sa vie.
"Ses yeux sont gais et bleu clair, et non froids et gris comme de l'acier. Il a des joues rebondies, et non un visage en lame de couteau. Ses lèvres sont pleines et généreuses, et non resserrées par la dure expérience de la nature à l'état sauvage. Il parle volontiers. Il n'a pas de silences lourds de sens". Mais c’est cela qu’on aime dans la vie de Beryl Barkham. Tout n’est pas glorieux, héroïque, remarquable. L’histoire a du relief, le personnage est couvert d’aspérités. Cette jeune femme sublime, aux mensurations de mannequin, au look androgyne, très coquet a de quoi surprendre. Elle aime séduire les hommes mais déteste l’engagement. Elle tient à être mise sur un pied d’égalité avec ses alter egos. Comme eux, elle veut découvrir le monde, se réaliser sans avoir alors à se soucier du dîner du soir. Farouchement indépendante, elle a grandi en liberté et ne veut surtout pas que cela change. Elle était connue pour user de sa féminité à son avantage, ensorcelant les hommes pour qu’ils ne jalousent pas son intrusion dans les métiers de tradition masculine comme le dressage de chevaux et l’aviation. Sa détermination et cette ambiguïté assumée dans ses relations avec les hommes lui ouvrira de nombreuses portes. À dix-neuf ans seulement, elle est la première femme à obtenir une licence de pilote commercial, sur les encouragement de son amoureux de l’époque, Tom Campbell-Black. Elle se lance alors dans la préparation d’un vol transatlantique en solo. Sans radio ni feu, elle s’élance au dessus des déserts africains et relie Khartoum au Caire, Tripoli à Tunis, Cannes à Cagliari, jusqu’au grand jour. Le quatre septembre 1936, elle décolle d’Abingdon, en Angleterre. Le temps est à la pluie, au vent et au brouillard, mais Beryl n’a pas peur. Beryl n’a jamais eu peur en avion. Après vingt-et-une heures de vol, son avion se crashe non loin de New York, mais pour elle, le défi a été relevé. Elle est la première femme à avoir traversé l’Atlantique en solo, d'Est en Ouest. Et tout cela pour épater son doux Tom, parti flirter avec une autre femme au cours d’un voyage d’affaires. Mais l’exploit ne suffira pas à le faire revenir. Beryl perd le goût de voler et part s’installer en Californie avec un nouveau garçon, Raoul Schumacher. Là, elle fait la rencontre d’Antoine de Saint Exupéry, un aviateur qu’elle admire et qui lui recommande vivement de se mettre, elle aussi, à l’écriture. Il ne fallait pas le lui dire deux fois. Beryl travaille immédiatement sur la rédaction de ses mémoires, "West with the Night". Elle fait lire le résultat à Ernest Hemingway, qu’elle avait rencontré lors d’un safari au Kenya. Il est époustouflé: " Cette fille, qui est, selon moi, une personne détestable, on pourrait même dit une garce de haut niveau, est capable de surpasser tous ceux qui, comme moi, se disent écrivains". Quelle reconnaissance !
"Peut-être que j’ai besoin d’un changement, d’une année en Europe cette fois, de quelque chose de nouveau, de mieux si possible. Si la vie n’avance pas, elle stagne. C'est, je crois, la vie que je mène ici. Ça ne sert à rien de se dire qu’un jour on pensera peut-être qu’on aurait mieux fait de ne pas changer de vie". Grâce à lui, "West with the Night" est publié en 1942, mais le succès n’est pas au rendez-vous. Après cinq ans de mariage, Beryl et Raoul divorcent. L’aviatrice retourne au Kenya et renoue avec la passion de son enfance, l’équitation. Mais elle peine à vivre de ses activités d’entraîneuse hippique et décide, en 1983, de republier "West with the Night". Cette fois, le public est sous le charme et Beryl triomphe une deuxième fois. L’histoire se termine trois ans plus tard, lorsque "l'intrépide garce" décède alors d’une pneumonie, le trois août 1986 à Nairobi, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Pionnière de l'aviation, aventureuse, indépendante et belle, Beryl Markham était admirée et décrite comme une non-conformiste réputée, même dans une colonie. À l'époque le Kenya s'appelle l'Afrique orientale britannique, connue pour ses excentricités. Elle se marie trois fois, prenant le nom de Markham de son deuxième mari, le riche Mansfield Markham. Elle a une liaison en 1929 avec le prince Henry, duc de Gloucester, fils du roi George V, mais les Windsor demandent de mettre un terme à cette relation. Elle a également une liaison avec Hubert Broad, ancien pilote britannique de la première guerre mondiale. Mansfield Markham, lors de son divorce en 1937 avec Beryl, demandera le témoignage d'Hubert Broad. Après sa traversée de l'Atlantique, elle revient pour vivre avec Broad, qui avait influencé sa carrière de pilote. Elle s'était liée d'amitié avec l'écrivain danoise Karen Blixen pendant les années où cette dernière gérait la plantation de café de sa famille dans les collines de Ngong près de Nairobi. Lorsque la relation romantique de Blixen avec le chasseur et pilote Denys Finch Hatton se termine, Markham entame une liaison avec lui. Il l'invite à reconnaître tous les terrains d'aviation du Kenya, ce qui s'avéra fatal pour lui, mais Markham refuse, suivant la prémonition de son instructeur de vol, le pilote anglais Tom Campbell Black. Beryl a fini par séduire, Denys Finch Hatton, fils d'Henry Finch-Hatton, treizième comte de Winchilsea, le meilleur fusil d'Afrique, vif argent solaire, mort bien trop tôt, bien trop jeune. Amoureuse des hommes et du sexe, elle était le genre de femme à qui tout homme sain d'esprit, préférait l'abri d'une cage où tournaient deux ou trois tigres. "Cela ne sert à rien de prévoir les regrets. L’avenir n’a pas besoin de ressembler au passé. Les êtres humains ont tiré, à la loterie de l’évolution chère à Monsieur Darwin, le ticket gagnant et la souche qui va avec". Beryl n’a que quatre ans lorsque sa famille arrive au Kenya, à Njoro. Elle n’a guère qu’un an de plus lorsque sa mère jette alors l’éponge et retourne en Angleterre, son fils aîné, de faible constitution, sous le bras. La vie s’organise donc comme elle peut chez les Clutterbuck. Le père élève des chevaux de courses, la fille vagabonde dans les collines alentour et fait l’apprentissage de la savane avec les enfants du village Kipsigi, parmi lesquels Kibii, son meilleur ami. Mais conseillé par de bons amis, le père s’aperçoit assez vite que Beryl ne peut être laissée ainsi, à presque dix ans, à courir à moitié nue dans les taillis. Arrive donc Emma, une vraie lady de la colonie, chargée de domestiquer et de discipliner la jeune fille. Jeunesse et liberté !
"La beauté intrépide, son ermitage au pied des vagues et des nuages". La première leçon consistera à lui apprendre à porter des chaussures. Constatant que les cours sont totalement inefficaces, plusieurs préceptrices et autres gouvernantes se succéderont chez les Clutterbuck, afin d’instruire la jeune fille. Au grand dam d’Emma, c’est à coups de mamba noir glissé entre les draps et autres farces que Beryl chasse le personnel. Elle ira donc en pension. Mais elle a la peau dure et son obstination paye. Elle revient très vite au domaine et travaille aux côtés de son père, soignant et dressant les chevaux. Exactement là où elle le voulait depuis le début, en fait. Une chose est sûre, Beryl ne manque ni d’obstination, ni de volonté. Ce trait de caractère la conduira loin. Lorsqu’à contrecœur, elle prend conscience des problèmes financiers de son père, elle décide de se marier avec Jock Purves, un voisin bien plus âgé qu’elle, alors qu’elle n’a que dix-sept ans. Las, elle va vite déchanter. Rien ne pressait et Jock s’avère être tout sauf le mari idéal. Mais il en faut plus pour abattre la jeune toute jeune Madame Purves. Elle décide donc de quitter le domicile conjugal pour aller travailler. Quoi de mieux que d’entraîner des chevaux chez un ami de son père ? Malgré les bouderies de Jock, qui a peur du qu’en-dira-t-on et se montre affreusement jaloux, Beryl établit ses quartiers et il ne lui faut pas longtemps pour également imposer son savoir-faire. Elle se révèle être née pour élever des chevaux. Elle deviendra entraîneuse professionnelle. Peu importe qu’elle soit une femme, anglaise, qu’elle ait dix-huit ans, et qu’elle vive séparée de son mari. Inutile de s'embarrasser de tous ces détails sans intérêts. Si Beryl n’éprouve aucun problème à courir en pagne, pieds nus, dans les taillis, à chasser avec les Kipsigi et à monter son cheval à cru, on attend plutôt d’une jeune lady, qu’elle soit toujours élégante et distinguée, qu’elle ait de la conversation et d'excellentes manières, tout ce que déteste profondément notre héroïne. De fait, l’éducation très libre de Beryl lui a donné des idées extrêmement modernes, voire choquantes pour les membres les plus prudes de l’intelligentsia locale. Moderne, anticonformiste, libre, sensuelle, Beryl est aux antipodes du modèle idéal de la jeune fille britannique mondaine. "Voilà sans doute pourquoi nous sommes si merveilleux, pourquoi nous savons faire des fils, des rasoirs électriques et des appareils de radio, et des fusils pour tuer les éléphants, les lièvres, les pigeons d’argile, et nos semblables". Inspirée et entraînée par Tom Campbell Black, Beryl a appris à voler. Elle a travaillé durant quatre années comme pilote de brousse, repérant les gibiers depuis les airs et signalant leur emplacement à des safaris au sol. C'est une des premières femmes à avoir pu vivre de son activité dans l'aviation commerciale. Dans son autobiographie parue en 1942, sous le titre, "West with the night", en français, "Vers l'Ouest avec la nuit", les premières pages évoquent tout naturellement un souvenir ayant trait à sa carrière de pilote: un vol de Nairobi à Nugwe figurant dans son carnet de bord en date du seize juin 1935. Ce jour-là, elle devait livrer un cylindre d'oxygène à un chercheur d'or atteint d'une maladie pulmonaire dans ce petit village perdu au milieu de nulle part. Elle devait également essayer de retrouver Woody, un collègue aviateur qui n'était pas rentré à Nairobi et était sans doute en panne quelque part dans la brousse. Les vols de nuits, les atterrissages en rase campagne sur des pistes cahotantes et les pannes étaient monnaie courante. Comme le relève Markham, "À une distance de mille pieds, la lumière des torches de pétrole ne révélait qu'une piste étroite, mince cicatrice sur le grand corps étendu de la brousse". Arriver sain et sauf à destination représentait un exploit qu'il convenait de renouveler alors chaque jour et tous les pilotes n'eurent pas la chance d'y parvenir.
"Elle avait mis ses mains dans son dos comme une enfant effrayéeé". L'atterrissage de Merkham en pleine nuit à Nugwe dans un nuage de poussière que les torches coloraient d'une teinte orangée, son décollage au petit matin après avoir livré sa bouteille d'oxygène, et le sauvetage de Woody qu'elle retrouve en mauvaise posture sur le chemin du retour, ne sont qu'un avant-goût des péripéties relatées par la suite. Toutefois, ce n'est pas au cœur de l'exploit que la narratrice plonge le lecteur au tout début de son ouvrage. Elle entend en préambule lui rappeler que la mémoire donne une couleur particulière à toute évocation du passé, qu'elle est subjective, personnelle et irrationnelle. "Comment peut-on mettre de l'ordre dans des souvenirs ?" écrit-elle, avant de concéder qu'il s'agit d'une mission impossible: "Je voudrais pouvoir commencer par le commencement. Je voudrais pouvoir dire, Voilà le point de départ, mais il y a cent points de départ, car il y a cent noms: Mwanza, Serengeti, Nungwe, Molo, Nakuru. Il y a une bonne centaine de noms et, pour commencer, il faut que j'en choisisse un, non pas parce que c'est le premier, ni parce qu'il évoque une aventure particulièrement spectaculaire, mais parce qu'il est là, sous mes yeux, sur une page de mon carnet de vol. Les noms sont des clés qui ouvrent des corridors enténébrés dans notre esprit, mais que le cœur reconnaît sans peine". Beryl Markham n'était pas qu'un brise cœur, c'était une aviatrice chevronnée. "Denys possédait cette qualité inestimable à mes yeux. Il savait écouter une histoire. L'art d'écouter une histoire s'est perdu en Europe. Les indigènes d'Afrique, qui ne savent pas lire, l'ont conservé. Les blancs eux ne savent pas écouter une histoire, même s'ils sentent qu'ils le devraient". Les commentaires de Merkham sur les images contradictoires de l'Afrique que les auteurs proposent à tout un chacun sont eux aussi intéressants. Résolument moderne dans son approche de la chose littéraire, l'auteur souligne que son ouvrage, comme de tous ceux des écrivains qui l'ont précédée, ne propose pas une image définitive de "la réalité" mais recrée ainsi le monde et les événements qu'elle a vécus au fil de sa mémoire vagabonde. L'Afrique est "une entité qui prend naissance dans les espoirs et les rêveries des hommes". "Il y a donc de nombreuses Afrique. Il y a autant d'Afrique qu'il y a de livres sur l'Afrique. Quand on écrit un nouveau livre à ce sujet, on a la satisfaction de savoir que l'image que l'on va en donner sera inédite, qu'elle se démarquera de toutes les autres, mais qu'elle se heurtera sans doute au refus hautain de tous ceux qui croient en une Afrique différente". Cette approche non doctrinaire de la perception du monde et de la manière subjective dont chacun en parle, contraste avec les certitudes de l'idéologie coloniale. L'Afrique que nous raconte Beryl Markham se situe résolument en marge des clichés ressassés par la majorité de ses contemporains. Contrairement aux expatriés souffrant du mal du pays et rêvant de quitter "l'enfer des colonies ", elle ne considère pas l'endroit où elle vit comme un monde étranger, sous-développé et plein de dangers. Elle se plaît où elle est et considère l'endroit où elle a grandi, comme "son cher pays". La ferme familiale, la brousse, les gens qui y travaillent et les vastes étendues de brousse qui l'entourent lui fournissent tous les repères nécessaires à la compréhension du monde.
"J'avais quatre ans quand j'ai quitté l'Angleterre", dit-elle à son ami Otieno, "Peut-être que c'était le pays de lait et de miel, mais je ne me le rappelle pas ainsi. Je ne connais pas d'autres pays que celui où je vis, ces collines, familières comme un souhait de toujours, ce veldt, cette forêt". Cet attachement au Kenya explique son désir de rester sur place lorsque la faillite contraint son père à vendre sa ferme et à quitter le pays, comme sa voisine Karen Blixen un peu plus tard. Beryl a à peine dix-huit ans, une passion dévorante pour les chevaux de course et la certitude qu'elle en sait assez sur le sujet pour entraîner des pur-sangs et les mener à la victoire sur les hippodromes. Dès lors, le cœur gros mais confiante en l'avenir, elle quitte le domaine paternel avec son cheval Pégase et deux sacoches de selle. "Jamais je n'ai possédé si peu de chose et je ne suis pas sûre qu'il m'en ait jamais fallu davantage". Au sortir de l'adolescence, l'idée de thésauriser lui est étrangère et elle le demeurera toute sa vie. Cigale sans attirance pour la vie besogneuse des fourmis, elle se laisse porter par ses projets, son goût de l'aventure, ses engouements et ses désirs de réussite. À dix-huit ans, lorsqu'elle quitte son père, ce qui compte avant tout pour elle, c'est d'obtenir une licence professionnelle d'entraîneur du très chic Jockey Club de Nairobi, de devenir une femme entraîneur, et de courir de victoire en victoire avec les chevaux confiés. Projet utopique, car les propriétaires de pur-sangs ne voyaient d'un très bon œil une jeune femme ayant la prétention de s'immiscer dans leur chasse gardée. "Denys Finch Hatton avait une passion, si l'on peut qualifier de passion le besoin fanatique de sécurité et de solitude. Ce besoin s'apparentait au mal du pays, ou à l'instinct du pigeon, qui le pousse à revenir vers son nid. Tout ce qu'au plus intime de son être il exigeait de la vie, était de rentrer chez lui et de s'y enfermer, certain que personne ne le suivrait ou ne viendrait le déranger". Mais à force de détermination, de persistance, de séduction et de travail, Beryl Markham finit par imposer sa présence sur les champs de course avec plusieurs victoires. Son engouement pour l'aviation, dans les années trente, mit fin à ses activités hippiques. Ce n'est que bien des années plus tard, lorsque Beryl Markham rentra au Kenya après un long séjour aux États Unis, dix ans après la publication de son autobiographie, qu'elle renoua avec la passion des chevaux de sa jeunesse et reprit son activité d'entraîneuse pour devenir l'un des entraîneurs les plus couronnés de Nairobi. Sa rencontre fortuite avec Tom Black sur un chemin de campagne au milieu de nulle part fut alors à l'origine de son intérêt pour les aéroplanes. Le jeune homme réparait sa voiture qui venait de tomber en panne et Beryl qui passait par là avec Pégase s'était arrêtée. Elle discutait de choses et d'autres avec le jeune homme alors qu'il s'activait, les mains pleines de cambouis. Ils parlaient d'automobiles et de progrès techniques, mais ce qui passionnait Tom par dessus tout, c'était les aéroplanes. Il en avait piloté un pendant la première guerre, ça lui avait beaucoup plu et il n'attendait que le moment de trouver l'argent nécessaire pour acheter son propre appareil. "Quand vous volez, vous avez l'impression de posséder le monde, plus que si vous étiez propriétaire de toute l'Afrique. Vous sentez que tout ce que voyez vous appartient. Tout est là, et tout est à vous. Vous vous sentez plus grand que vous n'êtes et plus proche d'un idéal que vous pensiez vaguement être capable d'atteindre mais que vous n'aviez jamais eu le courage d'envisager sérieusement". Sa passion était communicative et il ne fallut pas longtemps pour que Beryl ne se décidât à apprendre à piloter. "Tom commença mon apprentissage sur un D.H. Gipsy Moth. Son hélice pulvérisait le silence de l'aube sur les plaines de l'Athi. Nous nous balancions au-dessus des collines, au-dessus de la ville, puis nous revenions, et je compris comment un homme peut être maître d'un avion, et comment un avion peut être maître d'un élément. Je vis l'alchimie de la perspective réduire le monde que je connaissais, et tout le reste de ma vie, aux dimensions de grains de blé dans une tasse. J'appris à partir à l'aventure. J'appris ce que tout enfant imaginatif et intrépide, a besoin de savoir, qu'il n'existe pas d'horizon si lointain qu'on ne puisse survoler et dépasser. La vraie liberté consiste à voler pour quitter la terre. Il n'a pas de silences lourds de sens. Il y a le silence qui succède à une pluie torrentielle, celui qui la précède. Il y a un certain silence qui émane d'un objet inanimé, d'une chaise rarement utilisée".
"Bien des gens penseront qu'il est insensé d'attendre un signe du Destin. Pour en arriver là, à vrai dire, il faut un état d'esprit que tout le monde, heureusement, ne connaît pas. Mais à ceux qui l'ont connu et qui demandent un signe, la réponse ne peut manquer, elle est une conséquence de la demande". Obtenir son brevet de pilote ne fut qu'une formalité et une année et demi après avoir commencé à voler, elle passa son brevet B, c'est-à-dire, "la Grande Charte d'un pilote" qui lui permet de devenir professionnel. Elle avait environ mille heures de vol à son actif et décida de se mettre à son compte, "transportant du courrier, des passagers, des provisions pour les safaris, ou toute autre cargaison". Parallèlement, Tom consacrait toute son énergie à l'expansion de la Wilson Airways dont il était le directeur et le pilote principal. "Il œuvrait avec acharnement comme ambassadeur du progrès à l'intérieur du pays, et souvent, nous quittions l'aéroport de Nairobi juste après l'aube, Tom en route pour l'Abyssinie et moi pour le Soudan anglo-égyptien, le Tanganyika, la Rhodésie du Nord, ou n'importe quelle autre destination où m'appelait un contrat". Bien que passionnée par son métier, le transport très routinier de passagers et de matériel finit par perdre son piquant, d'autant que Tom à qui l'on avait offert un nouvel emploi était parti pour l'Angleterre en laissant un grand vide derrière lui. Mais, n'ayant rien perdu de son dynamisme, elle releva le défi de Denys Finch-Hutton, et plus tard du Baron Bror von Blixen-Finecke qui organisaient des safaris pour les milliardaires de l'époque. Leur idée était de repérer alors les éléphants à l'aide d'un avion et d'indiquer la position du gibier aux chasseurs progressant à travers la brousse. "L'émerveillement de mes premières heures de pilote néophyte s'était émoussé et repérer les éléphants permettait non seulement de sortir de la routine, mais c'était aussi un travail très lucratif". "Ce n'est ni brutal, ni héroïque, c'est tout juste une de ces entreprises ridicules dans lesquelles les hommes aiment se lancer". Exubérante et pragmatique, elle n'est pas femme à s'inquiéter des contradictions qui émaillent son comportement et ses propos. C'est donc sans remords et en toute connaissance de cause qu'elle s'accoquine avec Denys Finch-Hutton puis avec le célèbre Baron Blix dont elle apprécie le charme et admire la détermination, le sang-froid et la capacité de sortir indemne des situations les plus périlleuses. Sa seule faiblesse, selon elle, est d'avoir été trop modeste dans sa manière d'évoquer ses exploits. "Il fait de toutes les montagnes qu'il a escaladées des taupinières, et relate comme de minces incidents des histoires vraies qu'un homme moins modeste aurait transformées en épopée. Il existe toutes sortes de silences, qui signifient des choses différentes. Il y a le silence du matin dans la forêt, qui n'est pas le même que le silence d'une fille endormie. C'est un peu comme un écho muet."
"L'homme est effrayé, au fond, par l'idée du temps. Il ne trouve pas son équilibre par suite de son déplacement incessant entre le passé et le futur. Quand le souffle passait en sifflant au-dessus de ma tête, c'était le vent dans les grands arbres de la forêt, et non la pluie. Quand il rasait le sol, c'était le vent dans les buissons et les hautes herbes, mais ce n'était pas la pluie". La même remarque conviendrait aussi bien à la vie de Beryl Merkham dont les prouesses comptent un nombre incalculable de vols de nuit et d'atterrissages très périlleux, plusieurs vols du Kenya en Angleterre, et la traversée en solitaire de l'Atlantique. Autant de performances qui sont présentées comme des exercices somme toute assez ordinaires. Cette modestie qui contraste avec la vivacité de l'auteur n'a rien d'artificiel et elle n'empêche d'imaginer les obstacles que cette femme d'exception a dû surmonter tout au long de sa vie. Il n'était pas possible de défier l'ordre social des années 1920 et 30, de s'arroger des droits qu'on refusait aux femmes à l'époque et de se faire une place au sein d'un univers masculin bien gardé sans être la proie de féroces critiques. "Les êtres qui rêvent pendant leur sommeil éprouvent une satisfaction particulière et profonde, inconnue du monde diurne, une forme d'extase assez passive, une légèreté du cœur semblable à celle procurée par du miel sur la langue. Le véritable ravissement du rêve réside dans le sentiment de liberté sans bornes qu'il apporte avec lui. Ce n'est point la liberté du tyran qui impose son bon vouloir au monde, mais celle de l'artiste libéré de la volonté. Ce n'est pas le sujet du rêve qui donne ce bonheur distinct, mais le fait que, dans le rêve, tout se passe sans le moindre effort, sans hâte ni rupture. Ainsi, celui qui rêve sent la liberté qui l'entoure et l'habite comme une lumière et un air des sommets, un bonheur surnaturel. Le rêveur est l'élu qui n'a pas à intervenir dans ce qui arrive, tout lui apporte richesse et plaisir. Il prend part à une bataille, une battue ou un bal, et, au milieu de cela, se demande pourquoi il reçoit tant de faveurs en restant toujours allongé. Quand vous commencez à perdre ce sentiment de liberté, quand la nécessité fait irruption dans le monde du rêve, quand pointe une exigence de hâte et d'effort, que ce soit une lettre à écrire ou un train à prendre, quand il faut se donner de la peine pour faire galoper les destriers du rêve ou éviter qu'ils ne fassent long feu, alors vos rêves sont sur le point de s'achever et de se muer en cauchemar, une forme de rêve vulgaire et mauvaise". Aucun palais n'aurait pu retenir celle dont la vie était traversée par une violence silencieuse qui la poussait à tout détruire sur son passage. Beryl Markham est à jamais l'enfant d'un monde premier dont elle a vécu les derniers instants. Ayant survécu à la cruauté d'une mère qui pouvait vivre sans elle, elle finit par intégrer l'idée, que quelle que soit l'intensité de la douleur infligée, aussi irréparable que soit la perte, l'homme doit faire face et tout supporter. De quoi créer un égocentrisme farouche. Ce qu'elle fit.
Bibliographie et références:
- Beryl Markham, "West with the night" -
Karen Blixen, "Afrique, terre de liberté"
- Katell Faria, "Les aventurières du ciel"
- Errol Trzebinski, "The lives of Beryl Markham"
- Sara Wheeler, "The Life of Denys Finch Hatton"
- Judith Thurman, "Karen Blixen"
- Nathalie Skowronek, "Karen et moi"
- Dominique de Saint Pern, "Baronne Blixen"
- Paula McLain, "Beryl Markham"
- Sally Shuttleworth, "Fly with Beryl Markham"
- Ulf Aschan, "The man whom women loved"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"À peine Madeleine Valadon était-elle installée à Paris que la guerre a montré son triste visage aux portes de la capitale assiégée. La faim en même temps que la crainte de ne pouvoir survivre à cette fatalité ont rendu visite aux deux exilées que le mal du pays commençait à gagner. Avez-vous alors songé aux difficultés qui vous attendent à Paris ? Hélas, non, notre maîtresse ! Je n'ai songé qu'à fuir un lieu où l'on me traitait de femme de bagnard ! Que de poses de tête j'ai faites pour Renoir; soit à l'atelier de la rue Saint Georges, soit à celui de la rue d'Orchampt! La danseuse qui sourit en s'abandonnant aux bras de son danseur,c'est moi, et c'est encore moi qui suis la demoiselle du monde, gantée jusqu'au coude et en robe de traîne". Il est rare, voire unique, qu’un artiste homme soit le fils d’une artiste femme. L'objet de cette étude est de découvrir le parcours singulier et intriqué de ces deux peintres, mère et fils. Marie Clémentine Valade, née le vingt-trois septembre 1865, issue d’un milieu fort modeste, fille de blanchisseuse et née de père inconnu, jolie et bien faite, fut tout d’abord le modèle, et parfois la maîtresse, de peintres connus et reconnus: Degas, Renoir, Puvis de Chavannes, Toulouse-Lautrec. C’est d’ailleurs ce dernier qui lui aurait suggéré de prendre le prénom de Suzanne, puisqu’elle intéressait tellement ces vieillards (artistes) dont le regard la dénudait pour mieux la magnifier sur la toile. C’est sans doute dans leurs ateliers qu’elle a appris à peindre. C’est une autodidacte, mais aussi une transgressive, puisqu’elle peint, chose rare à l’époque, et qu’elle quitte son milieu social. Femme transgressive, libre, au comportement viril, Suzanne Valadon est aussi une mère, celle de Maurice, qui naît en 1883, alors qu’elle a à peine dix-huit ans, et de père inconnu, comme elle. Sans doute délaissé dans ses jeunes années par une mère plus occupée de peinture et de conquêtes amoureuses que de soins maternels, Maurice, laissé à ceux de sa grand-mère, grandit et s’éduque dans les rues de Montmartre, seul. Ces rues, ce sont ses rues. Il les peindra toute sa vie, mais désolées, vides, avec leurs immeubles blafards barrés d’affiches aux couleurs parfois violentes, sans êtres humains, ou si peu, toujours lointains, toujours de dos. Il évoque peut-être aussi, dans ce vide urbain, l’absence paternelle et la carence maternelle. Et il tente sans doute d’atteindre sa mère en lui offrant sa peinture. L’artiste aux aplats blancs lumineux le jour se noircit chaque soir. Il accumule toiles claires et diagnostics psychiatriques, heures créatives et errements éthyliques. Sur la Butte Montmartre, on l’appelle "Littrillo". Les destins croisés de la mère et du fils autour de l’amour, de la haine et de la peinture vont se tisser. Suzanne se met à peindre. Elle n’était que modèle et dessinatrice jusque-là, lorsqu’elle tombe éperdument amoureuse du meilleur ami de son fils qu’elle épousera par la suite. Elle a quarante-quatre ans, lui vingt-tois. Le choc traumatique produit par la mise en ménage de sa mère avec son meilleur ami est immense. La santé mentale d’Utrillo se dégrade encore. Plus tard, c’est une de ses amies qu’elle jettera dans les bras de son fils afin qu’elle devienne sa femme et puisse l’entourer des soins dont il a besoin. "Il faut avoir une haute idée non pas de ce qu’on fait mais de ce qu’on pourra faire un journ sans quoi ce n’est pas la peine de travailler. Le dessin n’est pas la forme, il est la manière de voir la forme".
"Quand quelqu'un paye un tableau 3000 francs, c'est lui qui plaît. Quand il le paye 300 000 francs, c'est qu'il plaît aux autres. C'est donc cela le téléphone ? On vous sonne et vous accourez comme un domestique. La peinture, c'est facile quand vous ne savez pas comment faire. Quand vous le savez, c'est très difficile. C'est très bien de copier ce que l'on voit mais c'est beaucoup mieux de dessiner ce que l'on ne voit plus que dans sa mémoire". Si le trait de Suzanne Valadon a de prime abord une facture classique, à la Degas, qui soutient ses premiers essaisn petit à petit, sa peinture s’affirme, se confirme, avec force et couleur. Alors que le travail pictural de Suzanne s’épanouit, celui de Maurice s’étiole et se dilue dans l’alcool et les toiles répétitives échangées contre quelques bouteilles. Si Suzanne Valadon ne peignait pratiquement pas lors de la "période blanche" d’Utrillo, elle va produire des toiles vibrantes et colorées lors de la déchéance de Maurice. Les natures mortes de Suzanne Valadon sont joyeuses et vivantes, les rues montmartroises de Maurice Utrillo sont blanches et silencieuses. Modèle, elle l’a été sous le prénom de Maria, elle qu’on avait baptisée Marie-Clémentin et elle a profité de ce travail pour observer et apprendre. Dès ses quinze ans, selon ses dires, elle sort de la grande précarité en posant chez Pierre Puvis de Chavannes et Auguste Renoir dont, d’ailleurs, "Femme nue dans un paysage" (1883) ne révèle rien de sa beauté altière. Il en est tout autrement d’Alexandre Steinlen qui a laissé d’elle de beaux portraits au crayon. Un fusain et pastel de Miquel Utrillo date de 1891, l’année au cours de laquelle il a reconnu leur enfant, Maurice, né à la fin de 1883. Mais c’est Henri de Tolouse-Lautrec, son amant à partir de 1886, qui lui rend le mieux justice. Une autre relation, amicale, compta beaucoup. En 1894, Edgar Degas achète l’un de ses dessins au Salon de la Société nationale des beaux-arts. Jusqu’à sa mort, en 1917, celui à qui elle doit le prénom d’artiste qu’elle se choisit, Suzanne, la soutiendra dans son travail, l’initiant à la gravure et collectionnant ses œuvres sur papier. Certains des dessins d’un ensemble qui en comptait au moins dix-huit sont présentés pour la première fois. Ces nus, des baigneuses, des enfants à leur toilette au fusain, à la craie, à la mine de plomb et ces estampes, pointes sèches et vernis mous, figurent parmi les œuvres les plus émouvantes de l’artiste, d’autant plus qu’on y sent la leçon de Degas, apprise et assimilée avec liberté. "Avec une noix, un grain de raisin et un couteau, il y en a pour travailler vingt ans en changeant seulement son couteau de place. Ce n'est plus la beauté féminine que Degas a voulu célébrer dans ses études de nus. Elles se composent principalement de femmes se lavant dans leur baignoire. Il n'y a pas beaucoup de vénusté dans ces figures-là. Elles ne manquent pas néanmoins de sensualité, mais on serait tenté de croire que le peintre, comme pour les danseuses et les blanchisseuses, a voulu noter, avant tout, la catégorie sociale de ses modèles. "À part le cœur, il me semble que tout vieillit en moi proportionnellement. Et même ce cœur a de l’artificiel. Les danseuses l’ont cousu dans un sac de satin rose, du satin un peu fané, comme leurs chaussons de danse".
"Un jour, dînant chez Berthe Morisot avec Mallarmé, rapporte Paul Valéry dans Degas Danse Dessin, il se plaignait du mal extrême que lui donnait la composition poétique: "Quel métier ! criait-il, j’ai perdu toute ma journée sur un sacré sonnet, sans avancer d’un pas. Et cependant, ce ne sont pas les idées qui me manquent. J’en suis plein. J’en ai trop. Mallarmé de lui rétorquer gentiment: "Mais, Degas, ce n’est point avec des idées que l’on fait des vers. C’est avec des mots. Là, s’est dit Degas, tout est faux: la lumière, les décors, les chignons des danseuses, leur corset, leur sourire. Seuls vrais, les effets qui en découlent, la carcasse, l’ossature humaine, la mise en mouvement. Arabesques de toutes sortes. Que de force, de souplesse et de grâce ! À un certain moment, le mâle intervient avec série d’entrechats, soutient la danseuse qui se pâme. Oui, elle se pâme, ne se pâme qu’à ce moment-là. Vous tous qui cherchez à coucher avec une danseuse, n’espérez pas un instant qu’elle se pâme dans vos bras. Ce n’est pas vrai. La danseuse ne se pâme que sur la scène. Aucun art n’est aussi peu spontané que le mien. Ce que je fais est le résultat de la réflexion et de l’étude des grands maîtres". Suzanne Valadon a été portraitiste, représentant sa famille et répondant aux commandes. Avec les œuvres d’après des proches, "Portrait d’Erik Satie "(1892-1893) ou "Portrait de la mère de Bernard Lemaire" (1894), elle précède Henri Matisse et André Derain dans le fauvisme. Elle se met dans les pas de Paul Gauguin dont elle peut voir les tableaux à Paris: "Portrait de Madeleine Bernard" (1888) est chez Émile Bernard jusqu’en 1891, "Portrait de Madame Roulin" (1888) se trouve chez le marchand Ambroise Vollard en 1895. Quant aux dessins qu’elle fait de son fils, ils doivent beaucoup aux "Jeunes Baigneurs bretons" (1888), de Gauguin encore, montrés à Paris en 1891. Elle lui emprunte aussi le trait sombre cernant ses figures. Si, tout comme ceux de Derain, ses portraits s’assagiront, sans doute pour des raisons commerciales, elle reste fauve longtemps pour les figures féminines dans lesquelles elle excelle. "La Chambre bleue" (1923) montre une odalisque moderne fumant en pyjama, plus révolutionnaire que celles de Matisse à la même époque. Parmi ses chefs-d’œuvre, "Nu allongé" (1928) et "Catherine nue allongée sur une peau de panthère" (1923) témoignent du regard sororal qu’elle porte sur les autres femmes. C’est à ses autoportraits, magnifiques tout au long de sa carrière, qu’elle réserve sa rudesse et son intransigeance. "Que de poses de tête j'ai faites pour Renoir; soit à l'atelier de la rue Saint Georges, soit à celui de la rue d'Orchampt! La danseuse qui sourit en s'abandonnant aux bras de son danseur,c'est moi, et c'est encore moi qui suis la demoiselle du monde, gantée jusqu'au coude et en robe de traîne. Rue d'Orchampt, j'ai posé aussi pour un motif de Bougival. Et quant aux nus, Renoir en a peint un certain nombre d'après moi dans un jardin de la rue de la Barre qu'il avait loué et où se trouvait une baraque servant d'abris, mais à l'atelier et notamment pour un de ses grands tableaux de baigneuses."
"Toujours et partout la laideur à ses accents de beauté. C'est passionnant de les découvrir là où personne ne les voit. L'amour, c'est quand l'envie vous prend qu'on ait envie de vous. On ne meurt pas d’un trou à son pantalon, sauf si l’on est scaphandrier. Quand on dit qu'on se fout de quelque chose, c'est qu'on ne s'en fout pas. La peinture, c'est comme la merde, ça se sent, ça ne s'explique pas." Dès l’âge de onze ans, elle enchaîne les petits emplois à Paris, où elle vit avec sa mère. Après avoir travaillé brièvement dans un cirque, elle devient modèle pour les artistes qu’elle côtoie: Puvis de Chavannes, Renoir, Toulouse-Lautrec, Forain. En 1883, elle donne naissance à un enfant, Maurice, élevé par sa mère, le futur peintre Utrillo, du nom du journaliste qui le reconnaîtra en 1891. Très vite, son fils devient l’un de ses modèles préférés, et elle dessine de multiples scènes familiales. La même année, elle réalise un autoportrait au pastel, première œuvre parvenue jusqu’à nos jours. Ce n’est que vers 1890-1891 qu’elle peint ses premières huiles, mais sa production compte, en majeure partie, des dessins. En 1894, soutenue par le sculpteur Paul-Albert Bartholomé, elle expose cinq dessins au Salon de la Société nationale des beaux-arts. Degas acquiert l’un d’entre eux, puis lui enseigne la gravure en taille-douce sur sa propre presse. En 1896, elle épouse Paul Mousis. Ses dessins et eaux-fortes sont vendus par le galeriste Le Barc de Boutteville, et Ambroise Vollard édite ses gravures. L’artiste demande à son entourage féminin de poser pour elle. Elle s’intéresse aux gestes et mouvements du quotidien, comme le bain, grâce auquel elle peint les corps, la lassitude physique, la tendresse. L’univers fort et affirmé de Suzanne Valadon la rend singulière aux yeux de ses pairs. Elle possède des traits marqués et une prestance unique qui suscitent l’intérêt de ses amis peintres qui la prennent comme modèle, Satie, Puvis de Chavannes ou Renoir la représente à plusieurs reprises. Lorsqu’elle parle d’elle-même, la peintre se nomme simplement "Valadon". Elle est parfois surnommée "la Reine de Montmartre" alors qu’elle est à l’opposé d’une peintre mondaine. De 1912 à 1926, elle vit au douze de la rue Cortot qui est aujourd’hui le lieu du Musée Montmartre. De chez elle, Valadon voit le cabaret du "Lapin Agile". Elle y trouve beaucoup de ses modèles, modèles qui seront également peints plus tard par son fils Maurice Utrillo. L'artiste prend l’habitude d’entrer dans une sorte de transe lorsqu’elle peint. Fortement influencée par le "cloisonnisme" de Gauguin, elle applique souvent un cerne noir autour de ses couleurs appuyées. Elle utilise plusieurs pinceaux et brosses en même temps qu’elle tient dans ses mains ou entre ses dents. Elle est peintre et revendique ce statut. Degas décèle très vite chez elle un véritable talent, disant à son propos qu’elle possède "un trait souple et dur".
"Sur les bords d'un lac cerné par des montagnes violacées, des femmes drapées à l'antique semblent fixer l’éternité. Dans cette nature qu'ordonne la perfection géométrique, des pins, des chênes et des oliviers rappellent la campagne méditerranéenne, à moins que ce ne soit la nature toscane chère à Fra Angelico? Parmi les rochers qui s'élèvent en un savant désordre jusqu'à un bois aux dimensions modeste, poussent des figuiers et des arbrisseaux. Au loin, la mer a creusé un golfe dans les terres. Elle s'étale calme dans une vague, sous un ciel presque trop limpide. Des colonnes doriques apportent à ce site serein, quoique mélancolique, une note hellénique". Devenue portraitiste, tout comme son mentor et ami Degas, et désormais mariée à Paul Mousis, Suzanne peut vivre pleinement de sa passion. Résidant en haut de la butte, dans une maison, la jeune femme voit sa carrière exploser. La consécration arrive en 1894, lorsqu’elle expose pour la première fois au Salon de la Nationale à Paris et devient ainsi la première femme à jouir de ce privilège. Dans ses œuvres, Suzanne peint des natures mortes, des bouquets et des paysages, qui se démarquent par la force de leur composition et leurs couleurs vibrantes. L’artiste s’inspire aussi de son entourage et réalise par exemple les portraits de son fils ou de sa mère. Elle peint également des nus. Dans ce domaine, son œuvre la plus marquante reste assurément sa représentation d’"Adam et Eve" (1909). Un tableau pour lequel l’artiste a posé nue aux côtés d’André Utter, un ami de son fils qu’elle épousera en 1914. L’artiste demande par ailleurs régulièrement à son entourage féminin de poser pour elle, car elle s’intéresse aux gestes et mouvements du quotidien comme le bain, une activité toute simple qui lui permet de peindre les corps, la lassitude physique ou encore la tendresse. Après avoir eu droit à sa première exposition individuelle, les années 1930 sont plus paradoxales pour Suzanne. Artiste réputée, elle est alors notamment invitée à rejoindre le groupe des Femmes Artistes Modernes avec qui elle exposera jusqu’à la fin de sa vie. Elle voit aussi de grand musée, comme le musée du Luxembourg, acheter plusieurs de ses œuvres. Mais en parallèle, sa santé se dégrade, les ventes de ses œuvres sont en chute libre et ses relations avec André Utter et son fils Maurice se dégradent. Suzanne Valadon meurt finalement le sept avril 1938, à Montmartre évidemment, entourée de ses amis peintres André Derain, Pablo Picasso, Georges Braque ou encore Georges Kars et laisse derrière elle le souvenir d’une femme au fort caractère, fédératrice et surtout un modèle pour de nombreuses femmes de l’époque. Elle repose au cimetière parisien de Saint-Ouen. Monte là-dessus et tu verras Montmartre! Ses jardins escarpés et ses talus d'herbes folles, ses moulins qui bientôt ne tourneront plus, ses vignes, parce que là-haut, n'en déplaise à la capitale qui nous taxe d'orgueil, la terre est bonne! Comment t'appelles-tu ? Marie-Clémentine? C'est un joli prénom! Monte là-dessus, petite, et tu verras le chapeau de paille de Renoir, son verger hanté par les coquelicots, les guinguettes fréquentées par les génies d'un soir et les bosquets où l'on fait l'amour sans façon. Monte là-dessus petite Marie, et tu verras les tonnelles où roucoulent les amants, les passerelles sur lesquelles, le croiras tu ? Les rapins continuent à jurer un amour éternel à des niaises parées de bijoux à quatre sous ! Monte là-dessus et tu respireras les lilas en avril, les cytises en mai, les roses en juin, le bon air toute l'année, toi dont le teint à l'éclat, tu verras le coucher de soleil avec l’œil de Nerval."
"Edouard Manet était de taille moyenne, fortement musclé. Il avait une allure rythmée à laquelle le déhanchement de sa démarche imprimait un caractère de particulière élégance. Quelque effort qu'il fît en exagérant ce déhanchement et en affectant le parler traînant du gamin de Paris, il ne pouvait parvenir à être vulgaire. On le sentait de race. L’Empereur s’arrêta longuement devant le Déjeuner sur l'herbe. Cette visite et cette station devant un tableau qui avait soulevé des critiques violentes prirent la proportion d’un événement dans le Paris du temps. Les courtisans se demandèrent s’ils ne devaient pas admirer, mais leur hésitation fut courte, la cour impériale ayant déclaré que ce tableau offensait la pudeur". L’histoire de Suzanne est celle d’une femme vertueuse de bonne famille qui a épousé un homme riche et honoré. Tout irait bien pour le couple en vue dans la communauté juive de Babylone, si deux notables d’âge mûr de la même communauté ne se prenaient de passion pour elle. L’intrigue se noue un jour où Suzanne, qui se promène comme à l’accoutumée, est surprise par les deux hommes. Théodotion renforce le trait et introduit la scène du bain : par un chaud jour d’été, Suzanne prend un bain dans le jardin clos de la maison de son mari, dans lequel les deux hommes se sont cachés. Ils profitent d’un moment où ses servantes l’ont laissée seule pour surprendre Suzanne et lui faire des avances assorties de menaces. Les deux scénarios montrent la vertueuse Suzanne repoussant les avances et les deux notables éconduits décidant de se venger, en accusant Suzanne d’adultère. Leur plan diabolique est sur le point d’aboutir à la mise à mort de la prétendue pécheresse quand intervient providentiellement un jeune homme nommé Daniel. C’est lui qui confond la perversité des deux notables. Le scandale est d’autant plus grand que les deux notables viennent d’être choisis comme juges pour l’année par la communauté. L’histoire oppose l’âge mûr ou avancé des deux notables, chargés de rendre la justice, à la jeunesse du justicier, leur réputation et leur reconnaissance sociale injustifiées à l’esprit de sagesse et de discernement à effet immédiat qu’un messager de Dieu livre à Daniel au moment propice. La plupart des lectures de l’histoire de Suzanne Valadon retiennent deux vieillards concupiscents et éconduits portant un faux témoignage contre une épouse vertueuse, dont elles font le modèle de la femme chrétienne. Dans leur grande majorité, les Pères de l’Église font de la chaste Suzanne, le personnage central de l’intrigue dont est tirée une leçon de morale. Le cas des deux voyeurs est vite réglé: deux vieillards libidineux que leur grand âge rend d’autant plus condamnables. L'histoire de Suzanne Valadon est compliquée et édifiante. Elle commence dans le genre Huysmans et finit dans le genre Mauriac. Entre-temps interviennent des surprises et plusieurs métamorphoses. Réduit à sa trame, le récit se découpe en cinq actes. Au premier, apparaît, le vingt-trois septembre 1865, à Bessines-en-Gartempe (Haute-Vienne), la petite Marie-Clémentine Valadon, de père inconnu et de mère femme de ménage. Au deuxième, tout au long des années 1880, Marie-Clémentine devenue Suzanne, modèle professionnel, pose pour Puvis de Chavannes, Renoir, Henner et quelques autres. Elle donne naissance à un fils prénommé Maurice, de père inconnu, et commence à dessiner. Au troisième, bénéficiant de l'aide et des conseils de Degas, elle expose dessins et eaux-fortes. Son fils, dont un journaliste espagnol a, entre-temps, reconnu la paternité, se nomme désormais Maurice Utrillo.
"Un dimanche soir, il s'en expliqua avec le père d'Edouard, en sortant de table. Il conseilla à son beau-frère de laisser son fils suivre le cours facultatif de dessin qui se faisait à Rollin. M. Manet accueillit fort mal ce conseil. Il avait trois fils, Edouard, Gustave et Eugène, et entendait que ses trois fils continuassent les traditions de la famille en faisant les études qui mènent aux carrières libérales. Le colonel Fournier n'insista pas, mais il alla voir M. Defauconpret et lui dit qu'il prenait à sa charge les leçons de dessin qui seraient données à son neveu. De tous les auteurs de l'Antiquité c'est ainsi à Virgile qu'il fut manifestement le plus attaché. Comme Puvis de Chavannes, le poète, qui se montrait particulièrement sensible à la nature, n'en restait pas moins à l'écoute des questionnements de son époque, ouvert aux idées comme à la condition humaine. Pas d'avantage que ses courts voyages en Allemagne et en Angleterre, les deux séjours que fit Puvis en Italie à la fin des années 1840 ne semblent avoir laissé d'autres traces que quelques copies à l'huile. Si la peinture du Quattrocento devait s'avérer pour lui un incontournable révélateur, la campagne italienne aura probablement été l'une des sources de son goût pour l'aridité de certains paysages. Le critique sait tout, voit tout, dit tout, entend tout, touche à tout, remue tout, mange de tout, confond tout, et n’en pense pas moins ! S'il me répugne de dire tout haut ce que je pense tout bas, c'est uniquement parce que je n'ai pas la voix assez forte". Au quatrième acte, en 1909, elle épouse le peintre Utter, de vingt ans son cadet, qui l'incite à négliger le dessin au bénéfice de la peinture. Sa vie est, dès lors, celle d'une artiste à la notoriété croissante, défendue par des galeries et des collectionneurs. Au cinquième et dernier, dans l'entre-deux-guerres, elle jouit de son succès et d'une honnête aisance, à laquelle contribue la gloire de Maurice Utrillo. Elle meurt célèbre, le sept avril 1938. Voilà pour la biographie. Elle propose à l'analyse, à la sociologie, sinon à la psychanalyse, des questions attractives. Le modèle se change en peintre, inversant les rôles. Ce peintre dispose à son tour de modèles, féminins et masculins, et marque sa préférence en faveur des adolescentes et adolescents, si bien que se crée une parenté étrange avec Schiele. Elle les place dans des postures telles que leurs sexes se voient avec netteté. De ses années de modèle, elle a retenu essentiellement la nécessité de ne rien dissimuler. Ennemie de toute idéalisation, peu soucieuse de séduire, elle ne fait grâce d'aucun détail, d'aucune difformité, d'aucune laideur. En 1931, elle entreprend son autoportrait: c'est celui d'une femme vieillie, les seins nus, le cou maigre, le visage creusé, le regard froid. Le cercle est ainsi complet et le peintre redevient le modèle. Suzanne, qui posait nue pour des vieillards, sait comment l’on transforme un corps en objet, elle sait comment contenter les voyeurs. Ainsi sa Vénus moderne détourne la tête, plongée dans ses pensées, elle ne se soucie pas de regarder le spectateur et encore moins d’accueillir sa présence. Elle n’est peinte que pour elle-même, dans toute sa force et sa plénitude. Inutile de préciser que si des noms célèbres de son temps crurent en sa peinture, Lautrec et Degas en premier lieu, si elle participa à de nombreuses expositions, Suzanne Valadon vendit peu son travail, les collectionneurs ne misant pas sur le devenir d’une femme artiste. Elle devint d’ailleurs plus célèbre par ses frasques que par sa peinture, ses amants, sa relation tumultueuse avec Utter, de vingt-et-un ans son cadet, ou les problèmes d’Utrillo, son fils alcoolique. Son œuvre est pourtant profondément novatrice. Elle résume à elle seule les audaces picturales d’Édouard Manet et le Paris canaille de Lautrec, tandis que sa palette ornementale et colorée est un trait d’union singulier entre les derniers impressionnistes et l’École de Paris des années 1900, qui voient éclore Picasso, Chagall, ou Modigliani. "Avant de peindre, je suis une femme et une femme totalement libre !"
Bibliographie et références:
- Laurent Bataille, "Suzanne Valadon, une femme libre"
- Béatrice Bailly, "Découvrir l'art de Suzanne Valadon"
- Laurent Capart, "La peinture de Suzanne Valadon"
- Jeanne Champion, "Suzanne Valadon ou la Recherche de la vérité"
- Marc Degrain, "La peinture de Suzanne Valadon"
- Thérèse Diamand-Rosinsky, "Suzanne Valadon"
- Bernard Dorival, "La peinture de Suzanne Valadon"
- Daniel Marchesseau, "La peinture de Suzanne Valadon"
- Pierre Giannada, "La peinture de Suzanne Valadon"
- Paul Pétridès, "L'art pictural de Suzanne Valadon"
- Michel Peyramaure, "Suzanne Valadon"
- Robert Rey, "Suzanne Valadon, une vie, un regard"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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J’ai parfois l’impression qu’ici, comme ailleurs hélas, les personnes ont du mal à ne pas attribuer un sens différent aux mots que ce qu’est leur définition officielle.
Les mots ont un sens et il faut le respecter.
Les mots, c’est complexe. Chacun en a une vision un peu personnelle forgée par sa propre histoire. SI je dis le mot “maison” mon interlocuteur visualisera dans son esprit une maison avec les attributs qu’il considère de base pour le bâtiment. Et cette maison qu’il visualisera ne ressemblera pas du tout à celle à laquelle je pensais. Il est donc impératif de préciser un minima des caractéristiques de la maison, pour que l'interlocuteur visualise quelque chose d’approchant.
Donc non seulement le mot a un sens, une maison n’est pas un immeuble, mais sans un minimum de détail la maison de l’un n’est pas la maison de l’autre. C’est la base de la communication entre un Emetteur et un Récepteur.
Échanger sur le BDSM demande de faire attention à ce que l’on dit car sur un mot qui a le même sens pour tous la projection que chacun s’en fait est souvent bien plus que différente.
Il y a une part forte de subjectivité dans tout ce que l’on perçoit, ce que l’on a vécu. Aussi le simple mot “fessée”, j’en suis certaine, n’est pas visualisé à l’identique.
Certains en verront la conséquence : des fesses plus ou moins rougies. D’autres penseront en premier à une posture précise. D’autres encore penseront au sentiment de honte d’une fessée publique surgit de son vécu.
Bien sûr rappeler cela c’est un peu défoncer des portes ouvertes. Mais c’est hallucinant de voir à quels points beaucoup n’en ont absolument pas conscience et ne comprennent même pas que l’on peut avoir une vision totalement différente lorsqu’ils formulent de façon basique une idée.
Pour illustrer cela, je me souviens d'un échange bref mais très révélateur avec un membre.
- Moi je suis un sadique, j’aime posséder et faire mal.
N’étant pas maso, mais ayant assisté à quelques séances purement SM, je voyais déjà cet homme chercher à clouer les lèvres de la femme à une planche, et je me revois me cacher les yeux et me détourner de la scène. Mais comme j’essaie de comprendre ce qu’il entend, je lui exprime ce que je visualisais et lui demandais si c’était cela. Sa réponse a été cinglante.
- Mais t’es conne ou quoi ? Suis pas un taré moi je kiffe avec de la cire sur les seins.
Bref, ce monsieur utilise des mots de "haute intensité" pour décrire une pratique de "découverte". Résultat ? Un dialogue de sourds et une agression verbale en prime. Les mots ont un sens, et il est nécessaire de le préciser pour être compris, sous peine de passer pour un fou... ou pour un ignorant.
Si je prends la définition du dictionnaire, ce sont deux notions très différentes. Mais BEAUCOUP de messieurs ont envie d’en faire une seule. Il est possible d’inverser le propos avec la différence entre un Maître et un Dominant.
Je conçois l’aspect fantasmagorique que l’on peut mettre derrière des mots, mais si l’on souhaite une rencontre faisons l’effort d’utiliser les bons mots, éventuellement de mieux les définir pour parler de la même chose.
En BDSM, il y a un fondement. La soumise et l’esclave.
Pour simplifier, si je prends la définition du dictionnaire, ce sont deux notions très différentes. (Je vais simplifier à l'extrême car cela mérite bien plus que quelques lignes).
L'une consent à obéir dans un cadre (reste à déterminer comment s’est créé ce cadre). L’objectif partagé est le plaisir de chacun.
L'autre appartient à l'autre. Le rôle de l’esclave est de servir son propriétaire pour le plaisir de ce dernier. L'esclave prenant plaisir de cet état.
Pourtant, BEAUCOUP de messieurs ont une envie pressante d’en faire une seule et même chose, que ce soit par paresse intellectuelle ou par fantasme mal dégrossi.
Il en va de même pour la différence entre un Maître et un Dominant. Ce qui fait un tout aussi long débat
Je ne parle bien évidemment pas de ceux qui vont déjà conclure : “Rien à péter de ces conneries d’intello, je veux juste baiser parce que dans la vraie vie personne ne veut m’obéir”.
Pour les autres, je conçois tout à fait l'aspect fantasmagorique que l'on peut mettre derrière ces termes. On a le droit de rêver en grand ! Mais si l’on souhaite une rencontre réelle, faisons l’effort d’utiliser les bons mots. Que très rapidement il soit possible pour chacun d’entrevoir un peu le fond de la recherche. Utiliser un vocabulaire "Hard" pour une pratique "Soft" (ou inversement) n'est pas un signe de puissance, c'est un signe d'immaturité technique. Et je ne parle pas encore ici de la subjectivité de ces mots en dehors ds fils pornos.
Je pense qu’être précis dans les échanges c’est d’une certaine façon être sexy. On me dira peut-être que sortir le dictionnaire avant de sortir les cordes tue la magie. Je pense exactement le contraire. La précision est l'anti-tue-l'amour par excellence. Rien ne brise plus l'ambiance qu'un "Ah non, je ne voulais pas dire ça" en plein milieu d'une montée en tension.
Préciser ses mots, ce n'est pas remplir un formulaire administratif, c'est peindre le décor de son futur plaisir. C’est donner à l’autre les clés de son univers pour qu’il puisse s’y installer sans casser les meubles.
Alors, de grâce, avant de vous déclarer "Maître absolu", "Sadique fini", “Daddy”, “Esclave”, “Soumise” ou “Little” ou tout autre qualitatif, demandez-vous quelle couleur a votre "maison". Et surtout, prenez le temps de nous la décrire. La sémantique est le premier des préliminaires.
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Son visage était l'écueil de la beauté ou son affirmation la plus éclatante. Elle était comme une panthère humaine que la panthère animale éclipsait. Et la bête cruelle ne cessait de la déchiqueter et ne se contentait jamais de triomphe. Souple et puissante, elle ne manquait jamais de générosité dans le dressage de sa proie. De coups de fouet rapides comme l'éclair. La jeune femme ne pensait déjà plus à ce que son amante venait de lui vriller dans l'esprit, à son insu. Il est vrai que cette dernière avait parfois des pratiques de prestidigatrice, de voleuse d'attention. Mais de son chapeau, elle ne faisait surgir le plus souvent qu'un avenir souillé de souffrances furieuses. Elle savait quelle demeurait transparente aux yeux de sa Maîtresse. Il est vrai qu'elle ne faisait rien pour attirer son regard. Elle n'était pas du tout le genre de femmes à débarquer dans une soirée cheveux au vent, les seins débordant d'un haut trop petit, moulée dans une jupe très sexy et arborant des chaussures à talons vertigineux. Instruite du résultat habituel de ces cérémonies, Charlotte s'y rendit pourtant de bonne grâce. Elle continuait à espérer, tout en se moquant d'elle-même, que viendrait un jour où sa Maîtresse cesserait de l'offrir au cours de ces soirées éprouvantes, les seins relevés par un corset de cuir, aux mains, aux bouches et aux sexes à qui tout était permis, et au terrible silence. Ce soir-là, figurait un homme masqué qui retint immédiatement son attention. Il posa sur elle un de ces regards mais sans s'attarder, comme s'il prenait note de son existence avec celle du mobilier, un miroir dans lequel se reflétait au fond de la salle, dans l'obscurité, l'ombre d'une croix de Saint André et un tabouret. Elle n'aurait pas aimé qu'il s'attarde, comme le faisaient les autres. Pourtant, elle souffrit de le voir détourner les yeux d'elle. Elle ne s'arrêta pas à considérer si c'était seulement l'effroi. On halerait son corps pour la crucifier, les poignets et les chevilles enchaînés, et on la fouetterait nue, le ventre promis à tous les supplices. L'inconnu, qu'elle n'osait toujours pas regarder, demanda alors, après avoir passé la main sur ses seins et le long de ses reins, qu'elle écartât les jambes. Juliette la poussa en avant, pour qu'elle fût mieux à portée. Cette caresse, qu'elle n'acceptait jamais sans se débattre et sans être comblée de honte, et à laquelle elle se dérobait aussi vite qu'elle pouvait, si vite qu'elle avait à peine le temps d'en être contrainte. Il lui semblait sacrilège que sa Maîtresse fût à ses genoux, alors qu'elle devait être aux siens, elle sentit qu'elle n'y échapperait pas. Elle gémit quand des lèvres étrangères, qui appuyaient sur le renflement de chair d'où part la fine corolle inférieure, l'enflammèrent brusquement, le quittèrent pour laisser la pointe chaude l'enflammer davantage. Elle gémit plus fort quand les lèvres la reprirent. Elle sentit durcir et se dresser un membre qui l'étouffait, qu'entre les dents et les lèvres, une onde aspirait, sous laquelle elle haletait. L'inconnu s'enfonça plus profondément et se dégorgea. Dans un éclair, Charlotte se vit délivrée, anéantie, maudite. Elle avait accomplit la fellation avec un recueillement mystique. Le silence soudain l'exaspéra.
Le secret de l'éclat de son visage était le masque de beauté que les hommes lui prodiguaient quotidiennement de leur semence. De fait, elle eut l'envie, qu'elle crut naturelle, d'apaiser elle-même ses désirs toujours vivaces. Elle résolut alors d'avoir raison de son incomplétude. Elle était prise. Le visage dégoulinant de sperme, elle comprit enfin que le membre qui la pénétrait était un olisbos dont Juliette s'était ceint la taille. Avec un vocabulaire outrageusement vicieux, elle exigea d'elle qu'elle se cambre davantage, qu'elle s'offre totalement pour qu'elle puisse être remplie à fond. Elle céda à l'impétuosité d'un orgasme qu'elle aurait voulu pourvoir contrôler. C'était la première fois qu'une femme la possédait par la seule voie qui soit commune avec un homme. Juliette parut subitement échauffée. Elle s'approcha d'elle, la coucha sur le sol, écarta ses jambes jusqu'au dessus de son visage et exigea qu'elle la lèche. Ses cuisses musclées s'écartèrent alors sous la pression de sa langue. Elle s'ouvrit davantage et se libéra dans sa bouche. Charlotte ne ressentait plus que le collier, les bracelets et la chaîne. Elle se rendait compte également que sa façon de tout prendre en charge effrayait la plupart des femmes, même si Juliette ne s'en plaignait pas, bien au contraire, de son efficacité pendant les heures de bureau ou dans un lit. On l'avait délivrée de ses mains, le corps souillé par l'humus du sol et sa propre sueur. Juliette tira sur la taille fine de Charlotte, strangulée par le corset très serré, pour la faire encore plus mince. Si durement baleinée et si étroite, qu'on aurait dit un busc de cuir destiné à la priver de toute liberté, pire à l'étrangler comme une garrotte médiévale. Des mains glacées se posèrent sur sa peau et la firent tressaillir. Ce premier contact l'avait surprise mais elle s'offrit avec docilité aux caresses qui devinrent très vite agréables. On lui fit savoir que plusieurs personnes étaient venues assister à son dressage. Chacune d'entre elles allait lui donner dix coups de fouet. Elle se préparait à cette épreuve en se concentrant sur la volonté dont elle allait devoir faire preuve. On lui ôta son corset afin de la mettre à nu et on l'attacha sans ménagement sur la croix de Saint André dans une position d'écartèlement extrême de sorte qu'elle crut un instant être démembrée, tant les liens qui entravaient ses poignets et ses chevilles meurtrissaient sa chair. Elle reconnut alors immédiatement les coups de fouet appliqués par sa Maîtresse. Elle a une méthode particulière, à la fois cruelle et raffinée, qui se traduit par une sorte de caresse de la cravache ou du martinet avant le claquement sec, toujours imprévisible et judicieusement dosé. Juliette sait mieux que quiconque la dresser. Après le dernier coup, elle caressa furtivement ses fesses enflammées et cette simple marque de tendresse lui donna le désir d'endurer encore davantage pour la satisfaire. On la libéra et on lui ordonna de se mettre à quatre pattes, dans la position sans doute la plus humiliante pour l'esclave, mais aussi la plus excitante pour l'exhibitionniste que sa Maîtresse lui avait appris à être, en toutes circonstances et en tous lieux. Elle reconnut à leur grande douceur des mains de femme qui commencèrent à palper son corps. Avec un certain doigté, elles ouvrirent son sexe. Peu après, son ventre fut investi par un objet rond et froid que Juliette mania longtemps et avec lubricité. Charlotte se sentit fondre et son ventre se liquéfia.
Elle ne savait plus où étaient sa bouche, ses reins, ni ses mains. Elle avait les lèvres brûlantes et la bouche sèche et une afliction de crainte et de désir lui serrait la gorge. Brusquement, la jeune femme saisit toute la réalité de son naturel désespéré, ce vieux fonds qu'elle s'était toujours ingénié à combattre, et les effets calamiteux de ce mensonge entretenu sur ceux qu'elle aimait. Les Maîtres décidèrent alors qu'elle devait être reconduite au premier étage. On lui débanda les yeux et elle put alors apercevoir le visage des autres invités. Juliette prit tout son temps, étalant longuement l'huile sur sa peau frémissante, glissant le long de ses reins, sur ses hanches, ses fesses, qu'elle massa doucement, puis entre ses jambes. Longuement. Partout. Elle s'aventura bientôt vers son sexe ouvert, écarta doucement la sa chair et introduisit alors deux doigts glissants d'huile en elle. Pourtant, il ne lui sembla pas reconnaître le visage des hommes dont elle avait été l'esclave, à l'exception de songes fugitifs, comme si aussitôt après le rite, son esprit voulait en évacuer tous les anonymes pour ne conserver de cet étrange et subversif bonheur, que l'image d'une complicité extrême et sans égale à ce jour entre sa Maîtresse et elle. Elle découvrit que Béatrice était une superbe jeune femme brune aux yeux bleus, avec un visage d'une étonnante douceur dégageant une impression rassurante de jovialité. Elle se fit la réflexion qu'elle était physiquement l'inverse d'une dominatrice telle qu'elle l'imaginait. Elle fut bientôt soumise dans le trou aménagé dans le mur, où elle avait été contrainte la veille. Pendant que l'on usait de ses autres orifices, un homme exhibait devant elle son sexe mafflu qu'elle tentait de frôler avec ses lèvres, puis avec la pointe de sa langue dardée au maximum. Mais l'inconnu, avec un raffinement de cruauté qui acheva de l'exciter, se dérobait à chaque fois qu'elle allait atteindre sa verge, l'obligeant à tendre le cou, la langue comme une véritable chienne. Elle entendit alors quelques commentaires humiliants sur son entêtement à vouloir lécher la verge de l'inconnu. Ces injures, ajoutées aux coups qui ébranlaient son ventre et aux doigts qui s'insinuaient partout en elle, lui firent atteindre un orgasme dont la soudaineté la sidéra. Elle avait joui, comme fauchée par une rafale de plaisir que rien n'aurait pu retarder. Ayant été prise d'un besoin pressant et ayant demandé avec humilité à sa Maîtresse l'autorisation de se rendre aux toilettes, on lui opposa un refus bref et sévère. Confuse, elle vit qu'on apportait au milieu du salon une cuvette et elle reçut de Juliette l'ordre de satisfaire son besoin devant les invités rassemblés. Une panique irrépressible la submergea. Autant elle était prête à exhiber son corps et à l'offrir au bon plaisir de Juliette ou à apprivoiser la douleur pour être digne d'elle, autant la perspective de se livrer à un besoin aussi intime lui parut inacceptable. La légère impatience qu'elle lut dans le regard attentif de Juliette parut agir sur sa vessie qui se libéra instinctivement. Elle réussit à faire abstraction de tous les témoins dont les yeux étaient fixés à la jointure de ses cuisses. Lorsque elle eut fini d'uriner, sa Maîtresse lui ordonna de renifler son urine, puis de la boire. Bouleversée par cette nouvelle épreuve, elle se sentit au bord des larmes, mais n'osant pas se rebeller, elle se mit à laper en avalant le liquide encore tiède et à sa vive surprise, elle éprouva une indéniable délectation à ce jeu inattendu. Après avoir subi les regards des invités, elle fut amenée devant Béatrice dont elle dut lécher les bottes vernies du bout de sa langue. La jeune femme séduisante la récompensa par une caresse très douce, qui ressemblait au geste que l'on fait pour flatter le col d'une chienne docile. Le dîner fut alors annoncé à son grand soulagement. Elle était la plus heureuse des femmes. Son sourire de bonheur envahissait son visage.
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"J'admirais Manet, Courbet et Degas. Je haïssais l'art conventionnel".Des portraits de femme par centaines, des mères enlaçant tendrement leur nourrisson, des tons pastel, des enfants et un caractère bien trempé, à première vue, on pourrait facilement reléguer Mary Cassatt (1844-1926) dans la catégorie de l'anecdotique ou du mièvre, pourtant, cette américaine francophile, amie de Degas, qui côtoya les impressionnistes français les plus célèbres et les fit connaître outre atlantique est l'une des rares femmes peintres de l'histoire reconnue de son vivant. Elle a produit des images d'une grande modernité, et défendait à travers son art une position résolument féministe. Si Mary Cassatt, qui elle-même ne fut jamais mariée et n'eut pas d'enfants, se plaisait tant à peindre des mères à l'enfant, c'est d'abord parce que les femmes de son époque étaient cantonnées à la sphère domestique. Peindre les femmes, c'était donc peindre les mères, ou celles qui s'occupaient des enfants. Issue de la haute société, Mary Cassatt n'avait pas non plus accès, comme ses collègues masculins, aux cirques, aux bordels et aux bas-fonds parisiens. Avec ses tableaux, elle fait preuve d'une grande originalité, puisqu'elle représente ce qui est rarement représenté, à l'époque, dans les premières années de vie d'un être humain: des moments d'intimité, des instants d'affection, des liens invisibles,des découvertes mutuelles. La mère qui fait grandir l'enfant, et l'enfant qui fait naître la mère. C'est presque une enquête sociologique en images, qui nous plonge dans les mœurs familiales de la haute bourgeoisie française des années 1870. Pour le regard féministe de 2021, évidemment, cette vision peut sembler très loin de l'indépendance et de la subversion. Mais pour les féministes "essentialistes" de l'époque, il était très audacieux de revendiquer la maternité, la douceur, la maîtrise des relations intimes comme des spécificités féminines, des domaines réservés aux femmes, et c'est ce que montre l'artiste à travers ses tableaux qui ne représentent jamais aucun homme. Dans le monde intime de Mary Cassatt, les femmes règnent, rayonnent. Cette grande dignité qu'elle apporte à la vie des femmes et des jeunes enfants, à la vie émotionnelle, aux gestes tendres du quotidien, on peut la voir comme une étape qui offre une visibilité à ces destins. Elle semble dire: ces moments ont existé, et ils ne sont pas moins dignes d'être vus qu'une scène de ginguette, qu'un déjeuner sur l'herbe, ou qu'une scène d'amour romantique. Ses enfants sont d'authentiques enfants, pas des enfants idéalisés.
"Pourtant, cette artiste remarquable, doublée d'une personnalité hors du commun, a suscité assez peu d'intérêt en France". Peintre américaine, souvent considérée comme impressionniste mais plutôt appartenant à la génération des peintres post-impressionnistes, elle naît le vingt-deux mai 1844 dans une riche famille d’Allegheny City annexée à Pittsburgh soixante-trois ans plus tard, descendant par son père de huguenots français émigrés en hollande puis en Amérique. Ses parents, Robert Simpson Cassatt et Katherine Kelso, sont respectivement fondateur d’une société d’investissementet fille du président de la Bank of Pittsburgh. Tout en revendiquant cette filiation, reconnaissant que sa mère Katherine areçu une éducation française, langue qu'elle parlait couramment, Mary Cassatt se sent profondément américaine. La jeune femme étudie à l’"Academy of Fine Arts de Philadelphie", mais décide de parfaire cette formation à Paris, où elle suit l’enseignement de plusieurs maîtres, dont Jean-Léon Gérôme et Charles Chaplin. Si la capitale compte alors une nombreuse colonie d’artistes américains, elle est la seule à s’intéresser à la nouvelle peinture, celle que qualifiera bientôt d’impressionniste. Bien qu’exposant déjà au Salon où ses œuvres empreintes d’une influence de Thomas Couture et de Courbet tiennent un rang honorable, elle n’hésite pas à compromettre ce début de carrière pour rejoindre le groupe des "indépendants". Sa rencontre avec Degas, en 1877, est déterminante. Cassatt sera profondément marquée par l’art dumaître français, qu’elle admire énormément, et bénéficiera de son soutien et de son amitié, parfois vacharde, il est vrai, mais indéfectible. Il l’introduit au sein du groupe des impressionnistes, dont elle partagera l’épopée, participant à leurs expositions de 1879, 1880, 1881 et 1886. Elle rencontre Paul Durand-Ruel, leur marchand, qui devient aussi le sien. À partir de 1881, ce dernier lui achète régulièrement des œuvres jusqu’à quatre cents. Il défend et promeut son travail, aussi bien en France qu’en Amérique, elle lui prête main-forte dans sa stratégie de diffusion de la peinture parisienne de l’autre côté de l’atlantique. Tout d’abord, en lui ouvrant son carnet d’adresses. Cassatt appartient à une famille de grands notables. Elle est parente du colonel Thomas Scott, président de la Pennsylvania Railroad, et l’un de ses propres frères, Alexander, occupera ce poste en 1899. L’artiste est donc bien connue de la bonne société américaine et cela lui ouvre bien des portes.
"En 1894, le legs Caillebotte fait entrer les impressionnistes dans les collections nationales. Caillebotte n'a acquis aucune œuvre des trois femmes du groupe : Mary Cassatt, Berthe Morisot et Marie Bracquemond". En relation avec de riches amateurs d'art et de mécènes, auprès desquels elle joue le rôle de conseillère, elle était pourtant tout sauf une dilettante, à la différence de ces riches américains rebutés par les affaires qui tentent l’aventure artistique et la vie bohème en France à la fin du XIXème siècle. Peu savent qu’elle a exposé au Salon officiel bien avant de montrer ses toiles aux côtés des impressionnistes, à partir de 1879. Et qu’à Paris, elle étudia dans l’atelier de Léon-Jean Gérôme, le pape de cette peinture académiste qu’on affubla dédaigneusement du sobriquet de "pompier". Sa formation classique, semblable à celle de Caillebotte, élève de Léon Bonnat, fréquentant l’école des Beaux-Arts se ressent dans sa pratique picturale. La peinture de Mary Cassatt est une peinture de figures et non de paysage. Là où Monet et consorts plantent leurs chevalet au milieu de la nature, là où Degas dissèque la vie urbaine, elle s’intéresse principalement au portrait. Mais ce qui rend Mary Cassatt tout à fait unique, particulièrement à nos yeux contemporains pour qui l’histoire des femmes et des privations qu’elles ont dû subir et surmonter au cours des siècles est un sujet de premier ordre, c’est qu’au sein de l’univers de la figure humaine, elle a cultivé une prédilection quasi-exclusive pour son propre sexe: femme peintre, elle ne peignit en effet presque que des femmes, et des enfants, dont la garde et l’éducation était encore exclusivement rattachée à la sphèreféminine et qu’on peut donc considérer comme une dérivation ou plutôt la corollaire obligée de ce sujet. C’est son ami Edgar Degas, misogyne mais observateur hors pair de la femme moderne, qui l’introduisit auprès des impressionnistes en 1879, la faisant participer à la quatrième exposition officielle du groupe. Cassatt exposa aux côtés de cette coterie réunissant paysagistes et peintres de la vie parisienne à quatre reprises, jusqu’à la huitième et dernière exposition que ceux-ci organisèrent, en 1886. De la nouveauté impressionniste, Cassatt adopte la touche déliée, les grands coups de brosse empâtés et visibles qui strient la toile, en particulier pour les fonds sur lesquels se détachent ses personnages.
"Il faudra la générosité et l'intelligence d'Antonin Personnaz pour introduire, en 1936, une peinture de Cassatt, la seule que conservent encore aujourd'hui les musées nationaux français". Femme avant d'être artiste, mais artiste avant d'être féministe, elle sut patiemment prendre une place au sein d'un monde très misogyne qui l'accueillit avant de la célébrer. Le contraste entre, d'une part, l'origine sociale de Mary Cassatt et le choix de ses sujets et, d'autre part, sa carrière dans un milieu d'hommes, a suscité des débats et des positions différentes concernant son engagement féministe. Mary Cassatt, élevée dans une famille de la haute bourgeoisie, accède au savoir qui devient peu à peu accessible aux femmes et fréquente les milieux artistiques parisiens mais n'abandonne pas son statut social. Si elle reçoit les artistes chez elle, elle ne fréquente pas les cafés, ni le café-concert et les thèmes de ses tableaux concernent principalement sa sphère sociale: portraits de femmes et d'enfants de la haute bourgeoisie dans leurs activités quotidiennes. Cet apparent conformisme est mis en avant par certains critiques: Joris-Karl Huysmans l'encense affirmant que seule une femme peut peindre l'enfance grâce à son aptitude maternelle. Des biographes comme Achille Segard ou Frederick Sweet saluent l'artiste mais voient en elle une charmante personne très victorienne. À l'inverse, des groupes féministes, à commencer par son amie suffragette Louisine Havemeyer, puis plus tard des auteurs comme Griselda Pollock, Suzanne Lindsay ou Nancy Mowll Mathews soulignent sa grande capacité à s'imposer dans un milieu d'hommes et à gagner son indépendance en vivant de son art. Elle fait partie des rares femmes-peintres impressionnistes,avec Berthe Morisot, Marie Bracquemond et Eva Gonzalès, à une époque où les préjugés attribuaient aux seuls hommes le génie créatif et la culture, laissant aux femmes la sensibilité dans l'interprétation. Degas lui-même, devant l’œuvre de Cassatt se permet ce commentaire révélateur "Je ne peux admettre qu'une femme dessine si bien." Cassatt a revendiqué un féminisme essentialiste, cherchant l'égalité dans la différence et glorifiant le rôle de mère. Sa façon d'être féministe.
"Jusqu'à la fin de sa vie, Cassatt revendique son appartenance à ce mouvement. Son activité pour promouvoir les impressionnistes, pour faire acquérir leurs œuvres, est inlassable". Sa singularité la rend unique. Cela explique sans doute sa renommée et le rang qu'elle occupe de nos jours. L’adjectif impressionniste lui colle encore à la peau aujourd’hui car, comme Pissarro ou Monet, elle a rejeté la peinture officielle et, comme eux, elle a sondé de nouvelles voies. Il reste collé à ses toiles comme à celles de Degas, car elle et lui ont exposéaux côtés des impressionnistes. Elle-même s’appliquait le terme, stylistiquement très flou, il est vrai d’indépendante plutôt que d’impressionniste. Cassatt est une peintre psychologique, qui sonde la figure humaine afin de saisir son caractère, sa personnalité. Une telle maîtrise s’obtient dans l’atelier, face au modèle, en l’étudiant à fond, selon une méthode et une technique classiques, mais avec un œil neuf, défait des théories académistes. Sa modernité réside dans le choix de sujets banals, de femmes et d’enfants en rien idéalisés. On la taxa d’ailleurs de peindre des femmes laides, saisis sur le vif, sans emphase et sans sentimentalisme, sans prétexte historique, religieux ni même officiel. Ce n’est pas une portraitiste de grandes dames de la société, comme, à la même époque, Tissot, Stevens, Bonnat ou son compatriote Sargent. Elle n’est pas une peintre de la femme mise en scène. Même si sa technique est admirable, son sujet ce ne sont pas les taffetas, les chutes de perles, les soies et les brocards des robes d’apparat, ce n’est pas l’extérieur et la position sociale, c’est l’intérieur et la vérité émotionnelle. Peintre des femmes, la pratique picturale de Cassatt traduit un féminisme qui paraît, aujourd’hui, parfaitement anachronique. Dans ses toiles et pastels, elle célèbre ce que l’on appellerait aujourd’hui le rôle traditionnel de la femme dans la société patriarcale: celui de mère. Ses femmes ne sont pas des travailleuses, ni des femmes évoluant en société. Grande bourgeoise, Cassatt représente sa classe aisée évoluant dans ses espaces protégés une rare exception est la toile nommée "Dans la loge", de 1878. Ce sont des femmes au foyer, qui s’occupent exclusivement de leur progéniture. À sa décharge, sa condition de femme ne lui eût certainement pas permis d’aller fréquenter la vie parisienne des cafés concerts populaires, des goguettes et autres maisons-closes, à l’instar de son grand ami Degas. Il faut considérer la chose sous un angle différent : dans la conception du féminisme embryonnaire qui vit le jour au XIXème siècle, plutôt dans les pays anglo-saxons qu’en France d’ailleurs, les femmes entendaient proclamer leur indépendance sans imiter les hommes mais, plutôt, en martelant leur différence. C’est de cette conception du féminisme, dite essentialiste, que se réclame Mary Cassatt. Son féminisme n'a rien à voir avec celui d'aujourd'hui.
"Mary Cassatt entre dans le groupe impressionniste en 1879. Elle en devient aussitôt l'un des membres les plus motivés, mais aussi l'un des plus remarqués". En 1892, elle peint une fresque pour le bâtiment des femmes de l’exposition universelle de Chicago. En 1904, elle reçoit la légion d’honneur. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, du vivant de l’artiste, la critique, exclusivement masculine était unanime: on louait la sensibilité et l’acuité de son regard. Pour Joris-Karl Huysmans, affreux misogyne et maître absolu de l’ekphrasis, elle réussit à transcrire comme aucun autre la tendresse, l’intimité, la délicatesse des liens affectifs dans ses toiles et ses pastels. Mais à côté de ses portraits, dont certains, hélas, ne parviennent pas toujours à éviterl ’écueil de la mièvrerie, il est un domaine d’expression encore plus personnel que cultiva Mary Cassatt. Peut-être plus qu’en peinture, c’est à travers la gravure que l’artiste montra toute l’étendue de son vaste talent. Aquatinte, vernis mou, pointe sèche. Dans ce domaine, elle innova autant par la technique que par une admirable adaptation de l’art japonais de l’ukiyo aux sujets qu’elle traita sa vie durant dans ses tableaux. D’une gravure à l’autre, on admire la science des pleins et des vides, la virtuosité du trait de contour qui d’une traite saisit un profil, s’élargissant et s’amincissant tour à tour, ou le flottement nébuleux des taches d’encre qu’elle emploie pour créer l’atmosphère embuée d’une loge de théâtre parisien.
"Les critiques admirent dans ses œuvres le savant équilibre, jugé jusqu'alors impossible, entre grande rigueur du dessin et liberté de la touche". Artiste-peintre reconnue à sa période de maturité, on passe très souvent à tort le rôle d'ambassadeur de l'art qu'elle joua. Femme, étrangère, issue d’un milieu de grands bourgeois où les dames ne travaillaient pas, elle a su s’imposer dans la scène artistique parisienne de la fin du XIXème siècle, se démarquer de la ribambelle de paysagistes se réclamant de l’impressionnisme grâce à ses sujets originaux. Militante du droit des femmes, jamais mariée, elle incarna à travers sa carrière d’artiste couronnée de succès la "new woman" indépendante et libre de la fin du XIXème siècle. On sait moins qu’elle fut aussi aux origines de la passion américaine pour l’impressionnisme. Ses amis fortunés qu’elle accueillait à Paris collectionnèrent avidement les toiles des artistes qu’elle fréquentait. C’est le cas de Louise Havemayer, suffragette, mariée à un richissime industriel et amie proche de Cassatt, qui constitua sur les conseils de l’artiste une des premières grandes collections de peinture impressionniste outre-Atlantique, qu’elle légua au Metropolitan Museum of Art. Les musées américains doivent beaucoup à Mary Cassatt. C’est grâce à elle que certaines des plus belles toiles de Manet, Degas, Monet, Renoir et Cézanne s’y trouvent. Elles y sont depuis longtemps accrochées aux côtés des siennes. Elle achète, en 1894 le château de Beaufresne au Mesnil-Théribus, dans le département de l'Oise, qui devient sa résidence d'été. De 1912 à 1924, elle partage son temps entre Beaufresne et la Villa Angeletto à Grasse. Son père meurt en 1891, sa mère en 1895 et son frère Gardner en 1911. Ces décès l'affectent profondément et Mary souffre d'une dépression. Le diabète et la cataracte lui abîment la vue, elle cesse de peindre en 1914, et devient définitivement aveugle en 1921. Elle décède le quatorze juin 1926, à l'âge de quatre-vingt-deux ans et repose dans la tombe familiale de Mesnil-Théribus.
Bibliographie et références:
- Pierre Assouline, "Grâces lui soient rendues"
- Katherine Bourguignon, "L'impressionnisme"
- Isabelle Enaud-Lechien, "Mary Cassatt"
- Nancy Hale, "Mary Cassatt, New York"
- Louisine Havemeyer, "Mary Cassat"
- Laurent Manœuvre, "Mary Cassatt et l'impressionnisme"
- Sophie Monneret, "L'impressionnisme et son époque"
- Achille Segard, "Mary Cassatt, peintre des enfants et des mères"
- Emmanuel Bénézit, "L'art de Mary Cassat"
- Dominique Van-Hoff, "Mary Cassatt, une féministe mal comprise"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Il me paraît égal aux dieux. Celui qui près de toi s'assied, goûte la douceur de ta voix et les délices. De ce rire qui fond mon cœur et le fait battre sur mes lèvres, sitôt que je vois ton visage, ma voix se brise." Si le servir mérite récompense, et récompense est la fin du désir, toujours voudrais servir plus qu'on ne pense, pour non venir au bout de mon plaisir, mon premier et pur bonheur". Cri de désespoir, sentiment de l'éphémère que conjure sa passion pour les fleurs, élégies nostalgiques et sensuelles, instruction de jeunes filles promises à l'esthétisme lyrique, soin et amour charnel contribuant au voile allégorique orphique. Telle était Sapphô de Mytilène. Sapphô, deux syllabes enchantées, une poésie divine qui nous arrive de la Grèce antique. Deux syllabes qui sont une invitation à chahuter préjugés et tabous, par-delà les millénaires. Deux syllabes empreintes de mystère et de grâce solaire, avec un doux parfum de péché. Deux syllabes que l’on murmure en pensant aux bruissements du vent dans les roseaux,là, en son temps, où allaient s’égayer de jeunes nymphettes, légères et court vêtues. "Je vis, je meurs. Je me brule et me noie. J'ai chaud en endurant le froid. La vie m'est douce et pourtant trop dure". Sapphô, la sublime Sapphô, parole de la femme, jouant du barbitos sur les grèves de Lesbos, son île natale. Sujet de toutes les rêveries, la muse se place au-dessus des âges et des lettres. Idolâtrée par les uns, vilipendée par les autres, pour avoir convoqué l’infamie dans le saphisme de ses chants, condamnée à l’expiation par le pape Grégoire VII, elle a enchanté l’antiquité en imposant sa voix dans un monde où ses semblables étaient recluses dans les gynécées. Son audace, dans ce domaine, est incomparable, ce qui lui a valu de multiples hommages des artistes de son époque. À Syracuse, elle a une statue à son effigie. Sur un vase du musée archéologique d’Athènes, on la voit lisant un de ses poèmes, avec cette inscription: "J’écris mes vers avec de l’air." Malgré sa célébrité durant l'Antiquité, seulement six cent cinquante vers, nous sont parvenus, tirés de citations tardives, on connaît peu la vie de la poète. "L’amour a ébranlé mon cœur, tel un vent".
"Ah! ce désir d'aimer qui passe dans ton rire. C'est pour cela qu'un grand frisson saisit mon cœur. Prends mal et bien, prends donc tout ce que j’ai. Un bonheur fou plein d'une telle détresse, qu’il brisera la vie en mes mains". Servir la beauté, une obligation et une qualité de l’humanité personnifiée, une vision de la liberté, ainsi que l’exprime "L’Odyssée" en affirmant (17, 322) que "la servitude enlève à un cœur noble la moitié de sa valeur. "Sappho insiste, sans se méprendre: "Les Muses m’ont honorée et me rendent glorieuse par le don de leur art, après ma mort nul n’oubliera mon nom, par mon art, la terre saura mon nom". Cueillant les roses des Muses, voilà Sappho prenant possession de la beauté avec la force inouïe de ses mots. Pour l’homme épris de liberté, il n’y a qu’un gage d’immortalité, l’acquisition des savoirs et leur transmission. Ainsi se dessine le dessein de celle que Platon surnommait, "La Dixième Muse." Sapphô serait née, au VIIème siècle av. J.-C, dans la cité de Mytilène, ou dans la petite ville d'Ereros. Elle appartenait à une famille honorable aristocratique. Son père s’appelait Scamandrônymos et sa mère Cléis. Elle avait trois frères. Larichos, son préféré, servait le vin, au prytanée de Mytilène, un privilège réservé aux nobles. Dès son plus jeune âge, la jeune fille est entourée de richesse et de luxe mais elle perd son père à l'âge de six ans. Sa mère la fait alors entrer dans une école où l’on enseigne aux filles, la danse et la créativité poétique. Au cours de sa scolarité, elle crée de nombreux hymnes, épitaphes, odes, élégies, fêtes et chants festifs. En 595 av. J.-C., des citoyens se révoltent contre de riches oligarques dont Pittacos, le tyran local. À l’âge de dix-sept ans, opposés à Pittacos, Sapphô et ses trois frères fuient en Sicile où ils passent quinze ans en exil. Graciée, elle retourne sur son île en 580 av. J.-C. Après ce retour, elle commence une romance platonique avec un poète, mais il quitte l’île de Lesbos. Sapphô se marie avec un riche citoyen de l'île d'Andros, nommé Kerkolas. Un an plus tard, elle donne le jour à une fille qu’elle nomme Cléis comme sa mère, la bien-aimée Cléis, dont "la forme est pareille à des fleurs d’or", écrivait-elle. Cependant son mari et sa fille meurent presque simultanément. Dès lors, ce double deuil la conduira à consacrer sans relâche toute sa vie à l'art lyrique grec. "Moi, à ta vue, je reste sans voix, ma langue se brise, la fièvre me brûle, mes yeux se brouillent, mes oreilles bourdonnent, je sue, je frissonne, je verdis, je crois mourir. Mais il faut oser. Qu’y puis-je ? C’est inévitable: l’aurore aux bras de rose nous emporte sous terre. Mais j’aime encore la volupté et l’amour a pour moi la beauté du soleil. Que de parfums précieux tu répandis."
"On m'a jeté tant de pierres, que plus aucune ne m’effraie, le piège s'est fait haute tour, haute parmi les hautes tours. Un malheur plein de tendresse qu’il guérira les pires chemins. Je ne sais pas si je te courrouce, déshéritée ou riche". Elle est la seule à nous transmettre aujourd’hui, une voix féminine sur le monde de la Grèce de l'époque archaïque. Grâce à elle, l'art lyrique se changea en connaissance des humanités et de la langue grecque, l'"ordo studiorum", ou le fondement de l’instruction des Antiques. Sa poésie était alors exhortation, un appel à la pureté, à l'éloquence, aux disciplines. Après elle, la détermination de diffuser le savoir anima avec grâce toute la pléiade de la Grèce, dessein qui demeure une des préoccupations fondamentales de l’Humanité. On la classa parmi les génies de la poésie grecque. Bientôt, Sapphô commence à nourrir pour les jeunes filles de son cercle, une passion sublimée. Pendant de nombreuses années, elle dirige à Mytilène, une école de rhétorique dénommée, la "Maison des Muses", une communauté sacrée, où ses jeunes élèves participaient à des fêtes religieuses. La notoriété de son école rayonne dans toute la Grèce et bien au-delà. Des jeunes filles viennent pour apprendre à danser, chanter et jouer de la lyre. Les plus célèbres sont Erinna de Telos et Damophila de Pamphylie. Sapphô dédie souvent ses œuvres à ses disciples. En 572 av. J.-C., à l’âge de soixante ans, Sapphô se serait suicidée, sur l’île de Leucade, en se jetant à la mer d’une falaise. Selon la légende, elle serait tombée amoureuse d’un jeune homme nommé Phaon, indifférent à son charme, d'où son son acte pour mettre fin à ses jours. La fable de son amour pour le beau Phaon et de son suicide, relatée par Ovide, paraît sans fondement. Il apparaît d'ailleurs que Sapphô parvint à un âge avancé. L'art de Sapphô a franchi l’épreuve du temps, en raison de la virtuosité éminente de sa versification, pour les rythmes et les mètres nouveaux qu’elle a créés, les "strophes sapphiques." Malheureusement, pendant plus de deux millénaires, on évoqua surtout sa sexualité, réduisant ainsi la vie de la légendaire poète grecque à des aspects anecdotiques. Sa réputation d'homosexualité, pratique aristocratique courante dans la Grèce Archaïque, ne repose sur aucun élément vérifiable. Les femmes éoliennes qui peuplaient l'île de Lesbos, vivaient alors beaucoup plus librement que les ioniennes, exclues de la vie publique, séquestrées dans le gynécée. Ce contraste explique le sens commun, acquis des habitantes de Lesbos. En mettant l’accent seulement sur la sexualité "déviante" de Sappho, on occulte son rapport à la cité, son statut de prêtresse d’Aphrodite, déesse de l’Amour, qui lui conférait un pouvoir social manifeste.
"Une fleur est accrochée à ma poitrine. Qui me l'a accrochée ? Je ne sais plus. Je ne sais pas, sache-le toi-même". Chez Sapphô, on s'enivre d'une pureté qui peuple sensuellement les mythes en faveur d’une création littéraire singulière. La poète s'évoque dès lors à la première personne du singulier et se positionne bien au-dessus des légendes grecques. On oublie également le mode de vie original qu’elle implanta, dans les thiases, écoles de savoirs pour jeunes filles, où s'instaurait la "philía", sentiment à mi-chemin entre amour et amitié, jusque-là réservé aux hommes. Ses œuvres, groupées en neuf livres par les Alexandrins, en l'honneur des neuf muses, ont hélas presque toutes disparu. On a conservé seulement un hymne à Aphrodite, une ode à une jeune fille, quelques fragments lyriques. Ils ne suffisent pas à nous faire comprendre l'admiration que Sapphô inspirait aux anciens, qui vantaient par-dessus tout, ses épithalames et ses hymnes pour la densité du sentiment, la grâce du langage, la douceur du rythme, l'ardeur de la sensualité dans un style elliptique. En lisant ces textes, on ne peut s’empêcher de penser aux grands mystiques. Bien avant eux, Sapphô a écrit l'expérience amoureuse comme une brûlure, une immolation à la fois charnelle et métaphysique. Spasmes, convulsions, "tourments nauséeux", le désir était pour elle une maladie, mais qui guérissait de tout. "Éros a ébranlé mon âme comme le vent dans la montagne quand il s’abat sur les chênes", écrit-elle. Ailleurs: "Un feu subtil soudain a couru en frisson sous ma peau, mes yeux ne me laissent plus voir, un sifflement tournoie dans mes oreilles, une sueur glacée couvre mon corps, et je tremble, toute entière possédée, me voici presque morte." On ressent le désir élégant, dans de subtils changements d’humeur, de la tentation de chanter joyeusement la vie. Sapphô présente alors la passion amoureuse comme une force irrationnelle, entre le bien et le mal, comme la jalousie, l'attirance ou une nostalgie intangible, tout en projetant des réactions physiques. Le charme est à son comble lorsque Sapphô ressuscite l’aréopage des divinités antiques, quand elle évoque "le trône diapré d’Aphrodite la tisseuse de ruses", "la rosée éparse en gouttes de beauté," quand elle se pâme devant une adolescente à la "chevelure plus dorée que torche qui flamboie." Sa poésie, qui connut un grand succès dans l'Antiquité,servit de source d’inspiration à de grands poètes comme Théocrite ou Catulle, sans omettre la poésie contemporaine.
"Ma faim est insatiable. De tristesse, de passion, de mort. Qui me rendra ces jours où la vie a des ailes, et vole, vole, ainsi que l'alouette aux cieux, lorsque tant de clarté passe devant ses yeux, qu'elle tombe éblouie au fond des fleurs, de celles qui parfument son nid, son âme et son sommeil". S’il se prête de consentir aux poètes grecs un rôle essentiel dans la genèse de la littérature, la création de Sapphô assure sans nul doute un fondement sur lequel s’orientent et s'animent l’identité et la vision des créateurs affranchis et mystiques de l'épopée de la Grèce archaïque et de sa postérité. Elle fut célèbre et appréciée dans l'Antiquité, égalant les plus grands. L’intérêt de conserver et de sauvegarder son œuvre est essentielle, comme de tenter de découvrir les parties manquantes. Malgré le caractère fragmentaire de la production préservée, il semble que Sapphô ait réussi à réaliser son désir, conformément à la conception hellénique de la poésie, de faire perdurer ses amours à travers sa création poétique. Sapphô apporta un renouveau à l'art poétique de son temps en imposant un style lyrique inédit. Pour Socrate, elle était "une tutrice de l'amour" et "un miracle." Contrepartie féminine d'Homère, les anciens la considéraient alors comme l'égale de Pindare ou d'Alcée. L'œuvre majeure délicatement sensuelle de Sapphô s’est imposée de siècles en siècles, par la grâce et l'intemporalité de son art, au mépris des préjugés et des tabous. On ne compte plus ceux qui l’ont chantée, d'Horace à Racine, de Louise Labé à Ronsard, de Renée Vivien à Marguerite Yourcenar, de Chateaubriand à Baudelaire et en musique, de Charles Gounod dans un opéra. "Les Muses m’ont donné la vraie richesse. Par elles je suis l’objet d’envie. Même morte il n’y aura pas oubli de moi."
Bibliographie et références:
- Eva Cantarella, "Sapphô, l'égale des dieux"
- Mary R. Lefkowitz, "Sapphô, la dixième des Muses"
- Charles Baudelaire, "Les Fleurs du mal"
- Ana Iriarte, "Sapphô, es fictions du désir"
- Renée Vivien, "Sapphô, l'amour de la poésie"
- John Pentland Mahaffy, "La poésie de Sapphô"
- Édith Mora, "Sapphô"
- Claude Calame, "La femme à la lyre"
- Marie-Jo Bonnet, "Introduction à la poésie de Sapphô"
- Théodore Reinach, "La musique grecque"
- Eva Cantarella, "Selon la nature"
- Judith P. Hallett, "La vie de Sapphô"
- Claude Mossé, "Sappho de Lesbos"
- François Lissarague, "Femmes au figuré"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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"Choisissez une étoile, ne la quittez pas des yeux. Elle vous fera avancer loin, sans fatigue et sans peine. Je suis une sauvage mon bien cher, mets toi cela en tête. Toute la civilisation occidentale me dégoûte. Je n'aime que ma tente, mes chevaux et le désert. La vie en agit souvent à l’égard des hommes comme on le fait des animaux. Les tourmentant trop pour qu’ils vivent, et trop peu pour qu’ils meurent". Intrépide, d'une volonté sans faille, personnalité inclassable attirée par les horizons lointains depuis son plus jeune âge. Elle est la première européenne à pénétrer clandestinement la cité interdite tibétaine, en 1924, à l'issue d'un périple asiatique d'une quinzaine d'années. Ce fait d'armes, relayé trois ans plus tard dans son récit, et best-seller, "Voyage d'une Parisienne à Lhassa", lui vaut une notoriété mondiale, ses galons d'exploratrice hors du commun, sa réputation d'écrivain orientaliste et spécialiste du bouddhisme. C'est l'image que la postérité garde encore d'Alexandra David-Néel, née le vingt-quatre octobre 1868 à Saint-Mandé, près de Paris, et morte le huit septembre 1969, à presque cent-un ans, à Samten Dzong, "la forteresse de méditation", sa maison de Digne-les-Bains, en Provence. En Europe, les derniers sursauts de la guerre enfoncent un peu plus le continent dans un brasier humain sans précédent. Bien loin du sifflement des obus et du cri de ceux qui deviendront cadavres, quelquepart dans la steppe extrême-orientale, Alexandra David-Neel poursuit alors son voyage à l’abri des affres du monde prétendument civilisé. Après avoir parcouru l’Asie durant près de sept ans, la "femme aux semelles de vent" s’est arrêtée dans le monastère de Kum-Bum afin de se consacrer entièrement à l’étude et au travail d’orientaliste, selon l’acception de l’époque, spécialiste des cultures asiatiques, et non au sens péjoratif que le terme a pris aujourd’hui." De mon ermitage tibétain, replongée dans les traductions d’ouvrages philosophiques bouddhistes, votre guerre formidable m’apparaît comme la rencontre d’armées de fourmis se disputant la possession de vingt centimètres carrés de terrain. Qu’est-ce qu’un épisode de cette sorte dans l’histoire des mondes qui surgissent et sont détruits" Mais il ne faut pas s’y tromper. La nouvelle de la guerre l’a profondément bouleversée. Celle qui a grandi en Belgique est déchirée à l’idée de Louvain en flammes et de Bruxelles bombardée. Dans une autre lettre à son mari, au commencement du conflit, elle hésite même à rentrer. Mais à quoi bon ? Son sexe ne lui permettrait pas d’être autre chose qu’infirmière et ce serait alors là abandonner tout le travail accompli, et tout espoir de revenir en Asie. Pourquoi retourner là-bas, se fondre dans la fourmilière, alors que son travail d’orientaliste semble si prometteur ? Son attachement pour l’Asie est trop fort, le lien trop profond pour le rompre aussi précocement. Tiraillement constant auquel sera confrontée David-Neel: face à une Europe barbare dont les institutions lui répugnent et où sa condition de femme ne lui autorise pas toutes les ambitions qu’elle revendique, l’Asie devient à la fois sa voie de libération et son cadre de recherches. Pourquoi rentrer ? Il semblerait qu’il n’y ait que les solitudes tibétaines, demeures du bouddhisme encore méconnu, qui soient en mesure d’assouvir sa soif de liberté et de connaissance.
"Il fait froid et triste quand on demande aux êtres de vous être un soutient, de vous réchauffer, d'alléger le fardeau de misère inhérente à toute existence. Nul d'eux n'a réellement le souci de le faire, nul d'eux ne le peut vraiment. C'est en soi qu'il faut cultiver la flamme qui réchauffe, c'est sur soi qu'il faut alors s'appuyer". Comment une jeune parisienne issue d’un milieu aisé a-t-elle pu se retrouver dans un monastère tibétain à traduire l’un des textes fondateurs du bouddhisme, qu’aucun orientaliste n’avait encore pris la peine d’étudier ? Son parcours singulier mérite d’être retracé. Née d’une mère catholique, sèche et autoritaire, et d’un père protestant et mélancolique, Alexandra David regrettera longtemps l’absence d’amour de ses parents. Enfant inattendue et indésirée, sa mère aurait souhaité un fils afin d’en faire un prêtre, arrivée tard, son père a alors cinquante-trois ans, la grande différence d’âge ne fait que creuser la distance entre eux. Celui-ci jouera malgré tout un rôle déterminant dans ses inclinations politiques. Socialiste convaincu, Louis-Pierre David, né en 1815, n’aura de cesse de s’opposer au gouvernement de Louis-Philippe et de dénoncer dans la presse la tentative de récupération politique de l’élan révolutionnaire opérée par Napoléon III. Il est d’ailleurs à noter que le cousin de son père n’était autre que Jacques-Louis David, qui, avant de devenir le premier peintre de Napoléon Ier, fut alors un membre actif de la Convention et un ami de Robespierre. Le sang de la contestation coule dans les veines des David. Le coup d’État du deux décembre 1851 contraint le père d’Alexandra David à l’exil. C’est aux côtés de son ami, un certain Victor Hugo, qu’il part pour la Belgique en 1852. Retourné en France suite à l’amnistie prononcée sept ans plus tard, le couple David s’installe à Saint-Mandé. Elle n’a que deux ans lorsque son père l’emmène au mur des Fédérés, au lendemain du massacre des communards par Versailles. L’homme tenait à lui montrer le visage de la souffrance et de l’injustice politique. Elle ne l’oubliera pas. La jeune enfant a donc choisi son camp. Face aux cruautés d’une mère aigrie et déçue, elle se rangera du côté de son père, certes triste, mais prêt à éduquer sa fille à l’âpreté du monde. Et ce jusque dans la religion, puisqu’au puritanisme catholique elle préférera toujours le protestantisme, rien que le mot devait l’attirer, qui convenait mieux à son tempérament. Après avoir reçu un baptême protestant et fréquenté un pensionnat calviniste, elle est pourtant placée, malgré elle, dans un couvent catholique. Grâce à Dieu, elle finira par être dispensée des offices du fait de son "hérésie".
"Pendant des jours, nous marchions dans la demi-obscurité d'épaisses forêts vierges, puis, soudain, une éclaircie nous dévoilait des paysages tels qu'on n'en voit qu'en rêve. Pics aigus pointant haut dans le ciel, torrents glacés,cascades géantes dont les eaux congelées accrochaient des draperies scintillantes aux arêtes des rochers, tout un monde fantastique, d'une blancheur aveuglante, surgissait au-dessus de la ligne sombre tracée par les sapins géants". Son envie d’indépendance et son ascétisme se manifestent très tôt, comme les signes prémonitoires de sa vie future. Elle effectue plusieurs fugues au cours de son enfance, de la simple promenade solitaire à deux et cinq ans jusqu’à de véritables fugues à l’adolescence. Et à quinze ans, elle parvient à gagner l’Angleterre par la Hollande depuis la côte belge puis à dix-huit, après une soigneuse préparation, elle se rend en Italie à pied depuis la Suisse, les "Maximes" d’Épicure en poche. Ces excursions grisent et n’effraient pas cette jeune fille, déjà habituée à l’inconfort du voyage et à la frugalité d’une vie simple. Dans l’intimité de sa solitude, elle s’est maintes fois exercée au jeûne comme aux contraintes corporelles, qu’elle puise dans les biographies de saints ascètes piochées dans les bibliothèques familiales. Son rejet progressif de la religion, que l’incessant conflit entre les deux branches du christianisme, représenté alors par la mésentente de ses parents, avait inauguré, s’accompagne déjà des balbutiements de ses revendications politiques, par l’entremise paternelle, une fois de plus. Le père d’Alexandra David comptait en effet dans son entourage les frères Reclus, ses compagnons socialistes avec qui il avait quitté la France pour s’établir à Bruxelles. C’est alors surtout Élisée, le géographe anarchiste, qui se liera à la jeune fille et l’influencera par la suite. Malgré l’écart générationnel, leur tempérament et leur volonté d’indépendance communs font naître une véritable amitié qui ne cessera qu’à la mort de celui-ci, en 1905. Ainsi, avant même d’avoir vingt ans, Alexandra David est une anticléricale férue de stoïcisme et des écrits d’Épicure autant qu’une anarchiste convaincue. Les grandes lignes se dessinent, mais l’essentiel reste à venir. "Avant tout, vois-tu, j’ai horreur des drames, de la poésie nébuleuse, des élégies larmoyantes. Souffrir est absurde et laid. Toute souffrance est un désordre. Mieux vaut s’accommoder des choses, ou les briser, que de pleurer à la lune". Depuis Kum-Bum, Alexandra David-Neel s’attèle alors à sa tâche, ô combien fastidieuse. Traduire un texte comme le "Prajnâ Pâranita" demande beaucoup de temps et de concentration. L’ouvrage fait plusieurs milliers de pages et le contenu, hautement ésotérique, nécessite une connaissance profonde du bouddhisme, jusque dans ses recoins les plus obscurs, accessibles aux seuls lamas expérimentés.
"Nous regardions alors cet extraordinaire spectacle, muets, extasiés, prêts à croire que nous avions atteints les limites du monde des humains et nous trouvions au seuil de celui des génies". Mais depuis plusieurs années, David-Neel peut se vanter d’en faire partie. Elle qui a reçu la tenue lamaïque des mains d’un maharadjah et a déjà donné, en Inde et au Sikkim, des conférences sur le bouddhisme devant de jeunes moines n’a plus grand-chose à prouver. Arrivée au monastère, qui, dans le lamaïsme, fait office d’université, le douze juillet 1918, elle n’a aucun mal à recevoir un logement, dans lequel elle peut ainsi à loisir faire des retraites solitaires de plusieurs semaines. Et c’est durant dix-huit mois que celle que l’on surnomme alors "la dame-lama à la figure claire" se consacre à l’étude et à la traduction, sur un mode de vie ascétique, rythmé par des réveils avant l'aube, des repas sobres et des heures de méditation. Mais si cette vie d’ermite lui convient, sa fièvre voyageuse la rattrape: "J’ai toujours eu l’effroi des choses définitives. Il y en a qui ont peur de l’instable, moi j’ai la crainte contraire", confiait-elle à son mari quelques années plus tôt, alors qu’elle redoutait, déjà, son retour. Et le cinq février 1921, après des mois de retraite, elle reprend son voyage, sans but précis, à travers la Mongolie, la Chine et les abords du Tibet, au gré des conflits qui menacent ces régions et des nombreux obstacles naturels. Aventurière: voilà un terme qui faisait rêver la petite fille lorsqu’elle dévorait les récits de Jules Verne, mais qui aurait sûrement sonné comme trop romantique à l’oreille de celle qui devint une adepte du bouddhisme en même temps qu’une militante chevronnée au sortir de l’adolescence. À vingt ans, elle prend son indépendance et s’en va en Angleterre, à la fois pour perfectionner son anglais et établir des liens avec la Société théosophique, sorte de club privé dont le dessein est d’échanger et de répandre les enseignements des religions orientales, alors encore entourées d’un halo de mystère en Occident. Fondée en 1875 par Hélène Petrovna Blavatsky, personnage haut en couleur qui a séjourné plusieurs années en Asie, puis présidée à sa mort par la féministe socialiste Annie Besant, la Société joua un rôle majeur sur le renouveau spirituel et politique en Inde puisqu’elle est à l’origine de nombreux centres et écoles religieuses, et qu’elle fut associée au congrès national, le parti indépendantiste d’alors. En plus de l’influence qu’a pu exercer sur elle ces deux grandes figures féminines, la Société théosophique permet à David d’accéder à des ouvrages qu’elle n’aurait pu se procurer nulle part ailleurs et de créer des contacts précieux pour ses voyages à venir. Elle est donc une opportunité idéale pour la jeune fille, qui manifeste alors visiblement un intérêt naissant et profond pour l’hindouisme et le bouddhisme.
"Le nom de vallée de l'ombre qui lui a été donné est pleinement justifié. L'atmosphère y est toute imprégnée de cette terreur sacrée qui émane des lieux où Shiva règne". Elle finira par s’en écarter en raison du mysticisme excessif qui motivait ses adeptes, plus attirés par un Orient mystérieux et magique que par son esprit véritable. À l’époque, l’Orient est inconnu en Europe et la Société théosophique a davantage contribué à l’entourer d’un voile occulte ridicule qu’à faire connaître ses doctrines philosophiques et religieuses. Sa discrète prise de distance vis-à-vis de la Société, David-Neel ne l’explicitera que dans son dernier livre, "Le Sortilège du mystère": "Les doctrines orientales ont toujours attiré un nombreux public d’ignorants en quête de miracles saugrenus, et déséquilibrés ou extravagants n’ont pas manqué d’émailler les annales de la Société d’incidents pittoresques". C’est donc loin des théories fumeuses prêtées à quelque Orient fantasmé que la jeune David part étudier l’orientalisme à Paris, pour y suivre les cours de l’éminent indianiste Sylvain Lévi, malgré l’étroite relation qu’ils entretinrent par la suite, elle lui reprochera son érudition de rat de bibliothèque, ainsi que ceux de la Sorbonne et de l’École des hautes études. Mais c’est surtout le musée Guimet et son atmosphère qui l’envoûtent alors définitivement. Aussi, lorsqu’elle reçoit un certain capital légué par une parente décédée, elle n’hésite pas un seul instant et prend une décision déterminante pour le reste de sa vie. Partir en Inde, seule, découvrir ce pays tant rêvé et rencontrer des personnes susceptibles de l’éclairer dans ses études. Nous sommes alors en 1891. Qu’une fille de vingt-trois ans s’engage dans pareil voyage est certes audacieux, mais il ne faut pas oublier qu’à l’époque l’Inde est entièrement sous tutelle britannique et qu’Alexandra David a plusieurs contacts sur place, grâce à la Société théosophique. Elle séjourne alors à Ceylan, Calcutta, Bénarès, recevant alors l’enseignement d’ascètes hindous dont la doctrine redoutable restera pour elle un souvenir prégnant. Durant son séjour, d’environ une année, Alexandra David assiste à un renouveau spirituel en Inde: le saint mystique Râmakrishna meurt cinq ans avant son arrivée; son rayonnement continue de s’étendre par l’entremise de son jeune disciple, Vivekanânda, qui rejoindra par la suite la Société. Mais cette jeune idole, figure assumée d’une adaptation moderne de l’hindouisme traditionnel avec laquelle Alexandra David garde ses distances, ne plaît pas à la jeune orientaliste, qui préfère s’enfoncer dans les lieux inexplorés de la philosophie indienne plusieurs fois millénaire. Alexandra David a le don de croiser les luttes, de mêler connaissances orientales et combats politiques pour finalement les confondre. L'origine de la connaissance et du progrès est la curiosité.
"Celui qui voyage sans rencontrer l’autre ne voyage pas, il se déplace. Le jour où l'on renonce à manger du poulet c'est qu'on y tient plus beaucoup ou que l'on préfère à la saveur du poulet, celle des principes au nom desquels on y renonce. Vérité absolue. Et tout l'enseignement du Bouddha est là. Il n'a jamais demandé aux gens, de se mutiler moralement ou physiquement par la renonciation". À son retour d’Inde, elle écrit un texte virulent contre les institutions politiques et religieuses, intitulé "Pour la Vie", publié en 1898. Signé du pseudonyme Alexandra Myrial et préfacé par Élisée Reclus en personne, l’ouvrage porte alors en exergue une phrase de la Bhagavad-Gitâ, choix par lequel Alexandra David connecte, déjà, les revendications libertaires et la spiritualité orientale. Inspirée par les idées anarchistes avec lesquelles elle est maintenant familiarisée, elle y développe et revendique un certain anarchisme individualiste, inspiré de ses conversations avec Reclus mais aussi de Max Stirner, dont le livre "L’Unique" et sa propriété vient d’être traduit de l’allemand. Elle prône, contre l’autorité, l’instinct spontané et la recherche personnelle du bonheur, qui ne peut se gagner qu’avec la volonté et contre le pouvoir aliénant. "L’obéissance, c’est la mort". Dès la première phrase, le ton est donné. Il est primordial de se soulever contre l’obéissance bornée qui engendre l’ignorance, le pire des maux pour la jeune anarchiste, et de remettre en cause la notion même de droit, qui s’avère faussement libératrice en ce qu’elle implique encore un attachement au pouvoir et aux notions ineptes que sont le Bien et le Mal. "Il n’y a pas plus de devoirs à accomplir que de droits à revendiquer, clame la jeune Myrial. L’idée a de quoi surprendre. Mais, justement, c’est au-delà des droits civiques qu’il faut porter la lutte; le droit de vote n’est qu’un leurre puisque cela revient à déclarer soi-même que l’on renonce à être maître de soi. Il faut s’extirper des anciens modèles pour bâtir une société juste: l’État, l’Église, mais aussi la Patrie, la famille, les partis sont autant d’ensembles qui étouffent l’individu et effacent ses caractéristiques. L’Église et le christianisme sont vivement critiqués, etle seront d’ailleurs tout au long de la vie de David-Neel, car ils placent un espoir factice dans le cœur de l’homme qui, rêvant d’un paradis, préfère la résignation à la critique de l’obéissance et de la soumission.
"Il leur a simplement dit de regarder, d'analyser, de se rendre compte de la valeur des choses et de se décider ensuite. Le bouddhiste ne renonce qu'à ce à quoi il ne tient plus parce qu'il en a mesuré le vide, le néant". Par la suite, Alexandra signera de nombreux articles anarchistes et féministes. Dans l’un d’eux, "Notes sur le bouddhisme", elle s’appuie sur les principes bouddhistes afin de dénoncer les notions de hiérarchie et d’autorité. Le bouddhisme n’est pas une religion au même titre que les monothéismes que nous connaissons. Il se différencie alors par son absence de dogmes et de croyances imposées. Dans les monastères, chacun s’adonne à l’activité qu’il souhaite et ce, dans le plus simple respect de son intimité religieuse. Du moins, dans le message originel du Bouddha, il n’y a aucun culte à rendre à de quelconques divinités. Et c’est bien à ce bouddhisme originel qu’Alexandra David-Neel rend hommage, ici et toute sa vie, dénonçant ainsi les transformations fantasques orchestrées par les interprétations du bouddhisme empreintes de superstitions. Le bouddhisme qu’elle prêche, celui qui se passe de dogmes, de maîtres, est en accord avec ses convictions libertaires et anticléricales. Ce qui importe avant tout, c’est de s’extirper de la souffrance, et cela implique de combattre l’ignorance qui accable les êtres. Alexandra, sous le nom de Myrial, fera sienne ce credo et multipliera les articles antireligieux et féministes pour dénoncer la société machiste et cloisonnée dans laquelle elle vit. Elle y prône un féminisme créatif qui, loin de plagier naïvement les hommes, devrait au contraire profiter de ces idées neuves, féminines, pour insuffler un nouvel élan social. Après Kum-Bum, la seule véritable halte de son interminable périple, David-Neel retrouve ses habitudes de voyageuse. Elle déambule à travers la vaste Chine et la Mongolie, passant de la région musulmane aux plaines désertiques grouillant de brigands, puis aux régions froides qui bordent le Tibet. À chaque arrêt qui se fait trop long, les rhumatismes se réveillent et sa neurasthénie l’assaille. Aussi repart-elle au plus vite avec sa caravane et son compagnon de longue date, le jeune lama Aphur Yongden, qui la suit depuis qu’elle a dû quitter le Tibet et fait tour à tour office de cuisinier et d’interprète, et pour qui elle s’évertue d’être, malgré elle, un maître spirituel. Ce rôle, elle doit l’endosser partout où elle passe, en dépit de ses réticences à se placer dans pareille position, car sa toge rouge de lama suscite la sollicitation de la foule en quête de bénédictions, et parfois de miracles, auxquels elle ne croit pas elle-même. On lui demande ici d’exorciser une maison; là, de trouver où un père s’est réincarné. David s’en amuse alors, bien qu’elle soit obligée de constater, non sans gêne, que les superstitions se révèlent bien tenaces.
"Peu de paysages possèdent à un égal degré la majesté sereine et charmante que respire la vallée du Nou tchou. De grands sapins solitaires dessinaient leur silhouette imposante sur un arrière-plan de feuillage automnal dont l'or imitait un fond de mosaïque byzantine". Le voyage, qui avait commencé sans but et s’enlisait à cause de formalités administratives harassantes et du manque d’argent, prend à présent une nouvelle forme: le souvenir du Tibet ne la quitte jamais et sa nostalgie s’est accrue à son départ de Kum-Bum. Le lien étrange qui la rattache au Tibet obsède David-Neel, qui se jure d’accomplir l’impensable, de dépasser les limites de son audace et de réaliser un exploit qui la rendra mondialement célèbre. Après plus de deux ans et demi de voyage, sans presque donner de nouvelles à son mari, Alexandra David-Neel se retrouve en compagnie de Yongden dans la cité interdite de Lhassa, au Tibet. Le périple qui précède leur arrivée est terrible, et la vie précaire jusqu’alors menée, ailleurs en Asie, relève d’une partie de plaisir au regard de ces jours de jeûne imposé et de ces interminables marches dans la neige. "Sache seulement, aujourd’hui, que je suis arrivée à Lhassa réduite à l’état de squelette", dira-t-elle dans sa lettre à son mari. Durant ces deux mois de séjour à Lhassa afin de reprendre des forces, Alexandra et Aphur sont obligés de continuer à jouer leurs rôles respectifs pour ne point éveiller les soupçons. Le moment est ensuite venu de prendre le chemin du retour. Après plusieurs escales tibétaines et un passage obligé au Sikkim afin de récupérer les affaires et documents qui l’attendent ici depuis huit ans, Alexandra David-Neel arrive au Havre le dix mai 1925, accompagnée d’Aphur Yongden. En 1893, Alexandra David avait alors vingt-cinq ans, il lui fallait gagner sa vie. Ses dispositions pour le chant et le piano, qu’elle apprit au Conservatoire de Bruxelles et de Paris, lui permettent d’entamer une carrière de cantatrice, voyageant dans divers pays pour chanter l’opéra comique. C’est au cours d’une tournée à Tunis, en 1900, qu’elle rencontre Philippe Néel, son épouse supprimera l’accent, alors jeune ingénieur. Son intelligence et une certaine complicité les amèneront à se marier le quatre août 1904, après quatre ans de vie commune. Mariage qu’elle regrette tout aussitôt. "Nous avons fait un singulier mariage, nous nous sommes épousés plus par méchanceté que par tendresse. La vraie sagesse serait d’organiser, maintenant, notre vie en conséquence", lui écrit-elle. Cette femme fière ne pouvait se complaire dans une situation qui nécessite alors la passion autant que la soumission à son mari. "La femme n'est pas en infériorité, en passivité, en soumission dans l'amour. Elle est agissante et doit être libre comme l'homme". Alexandra David-Néel était très en avance sur l'époque.
"C’est ainsi qu’il se dresse, maintenant, au fond de ma mémoire. Je vois un large escalier de pierre s’élevant entre des murs couverts de fresques. Tout en gravissant les degrés, l’on rencontre successivement un brahmine altier versant une offrande dans le feu sacré. Des moines bouddhistes vêtus de toges jaunes s’en allant quêter,bol en main, leur nourriture quotidienne". C’est à partir de là que sa correspondance avec son mari, entamée depuis 1904, prendra une valeur considérable. La vie en couple la mortifiait mais, à distance, leur relation s’épanouira, et c’est à lui qu’Alexandra David-Neel racontera ses péripéties dans les moindres détails, omettant tout de même d’évoquer ses heures de méditation et tout ce qui a trait au mystique, qui, elle le sait, n’intéresse pas son époux. Par la suite, elle lui demandera de conserver les lettres qu’elle lui adresse. Ce sera là son seul carnet de voyage. Partie pour l’Inde en 1911, à quarante-trois ans, Alexandra David-Neel entame alors la vie de "reporter orientaliste", comme elle aimait se qualifier, une vie depuis longtemps souhaitée. Nonobstant sa condition de femme occidentale, David-Neel n’a aucun mal à se faire accepter dans les milieux réservés aux seuls religieux. Sa véritable connaissance et sa compréhension de l’"esprit oriental" lui ouvrent toutes les portes. Elle entre dans des maisons de brahmane, normalement interdites aux étrangers, donne des conférences dans les temples, poussant l’audace jusqu’à prêcher la parole du Bouddha aux jeunes moines hindouistes qui ont rejeté la parole du saint, pourtant né dans ce pays. Elle côtoie donc des érudits, apprend le sanskrit et étudie les textes sacrés. Au cours de ses nombreux voyages dans l’Inde britannique, elle évite le plus possible l’entourage des bourgeois anglais et des missionnaires disséminés dans le vaste Empire, friands de prosélytisme mielleux. Malgré tout, soumise aux mondanités d’usage, elle se voit parfois obligée de fréquenter cette population qu’elle méprise. Elle est le modèle par excellence de l’anticolon, venue ici pour s’imprégner de l’histoire, de la culture et de la langue du pays, et non se pavaner dans quelque exotisme romantique sans même se soucier de la culture locale. À mesure que son voyage se prolonge, elle se sent profondément liée à ce pays, son atmosphère. Et ce n’est qu’un début. Partie pour le Sikkim, alors province autonome, elle fait la rencontre du jeune futur maharadjah Sidkéong Tulku Namgyal, qui deviendra son ami et lui favorisera de nombreuses rencontres. Grâce à lui, elle est la première personne occidentale à mener un entretien avec le dalaï-lama, alors en exil à cause de l’invasion chinoise. C’est Thubten Gyatso, le treizième dalaï-lama, homme politique en même temps que grand érudit, qui la reçoit. Les connaissances de cette européenne le surprennent et il lui conseille d’apprendre le tibétain, ce qu’elle ne manquera pas de faire. Il lui propose de répondre à toutes ses questions par correspondance, ce qu’elle fera également. Même devant le personnage le plus important du Tibet, Alexandra David-Neel ne perd rien de son penchant anarchiste. Il ne fera d’ailleurs que se confirmer à mesure qu’elle se confronte aux préceptes du bouddhisme, qui refuse tout sentimentalisme, tout affaiblissement de l’esprit, qui se révèle être une doctrine rude et intransigeante dans ses conceptions. Il n’y a aucun espoir de salut dans l’Au-delà, inexistant, ni de gloire et de succès dans ce monde, illusoire et impermanent. Le bouddhisme lui apporte alors la paix dans l’agnosticisme.
"Un temple japonais posé sur un promontoire auquel conduit, par-delà un torii rouge, une allée bordée de cerisiers en fleur. D’autres figures, d’autres paysages de l’Asie sollicitent encore l’attention du pèlerin montant vers le mystère de l’Orient". Toujours grâce à Sidkéong Tulku, David-Neel rencontre le gomchen, l'ermite de Lachen, un anachorète réputé pour sa sagesse, qu’elle admire pour son savoir, la profondeur de ses vues. De là naît une estime réciproque. Le gomchen lui propose bientôt de l’accompagner vivre en ermite dans une caverne perchée à quatre mille mètres d’altitude, au Tibet. L’orientaliste n’hésite pas une seconde. Après un temps à Gangtok, où elle apprend la nouvelle de la première guerre mondiale six jours après son déclenchement, elle effectue une retraite de trois semaines et redescend à trois-mille-six-cents mètres d’altitude, toujours aux côtés de l’ermite, quand, le onze décembre 1914, elle apprend une nouvelle tout aussi tragique: la mort de son ami Sidkeong Tulku, qui n’a régné qu’un an à peine. Ce qui met un terme aux réformes et à la vague de changements positifs qui s’amorçaient dans le Sikkim. De 1915 à 1916, elle retourne à son ermitage et s’adonne alors à la méditation, à l’apprentissage du tibétain avec celui qui s’apparente à son maître spirituel, et du sanskrit, qu’elle s’efforce alors d’enseigner au jeune Aphur Yongden. Malheureusement pour elle, les autorités anglaises ont fini par retrouver sa trace. Elle est aussitôt expulsée. Partie au Japon avec Yongden, elle écrira alors à son mari: "J’ai le mal du pays pour un pays qui n’est pas le mien". Son attachement pour le Tibet demeurera intact jusqu’à sa mort, qu’elle aurait souhaité trouver là-haut, dans sa retraite himalayenne. Après un séjour au Japon et en Corée, où elle fréquente des écoles zen et des érudits japonais, elle atterrit à Kum-Bum. Son retour en France est auréolé de gloire. Éditeurs et journalistes se bousculent pourrecevoir la grande aventurière entrée dans Lhassa, la femme qui a côtoyé un dalaï-lama, un maharadjah et parcouru l’Asie tant de temps. Elle reçoit des médailles de géographie de Belgique et de France, ainsi que la Légion d’honneur. Ce sont pour elle de vieilles breloques. Ce qui lui importe, outre un cycle de conférences qui lui prendra beaucoup de temps, c’est l’écriture des livres qu’elle a en tête depuis bien longtemps. "Je veux écrire des livres, mais je veux le faire sans fièvre. Je n’ai aucun souci de devenir célèbre", confie-elle à son mari en 1912.
"Il y a à droite, est une toute petite salle de lecture où les fervents de l’orientalisme s’absorbent en de studieuses recherches, oublieux de Paris dont les bruits heurtent en vain les murs du musée-temple, sans parvenir à troubler l’atmosphère de quiétude et de rêve qu’ils enclosent. Tel était le musée Guimet quand j’avais vingt ans". L’essentiel est de transmettre des connaissances et de rehausser l’orientalisme français. Il s’agit pour cela d’éviter platitudes et banalités. Elle se met au travail. Au très attendu "Voyage d’une Parisienne à Lhassa" paru en 1926 fait suite "Mystiques et magiciens du Tibet" en 1929, où elle narre ses expériences, parfois difficiles à croire pour un esprit occidental, de manière documentée. Entre-temps, David-Neel s’est trouvée un refuge à Digne, dans les Alpes. Elle adopte officiellement Yongden en février 1929, son époux refuse de vivre à leurs côtés. Sans alors arrêter la publication d’ouvrages orientalistes, elle cherche par tous les moyens à repartir en Asie au plus vite, et compte pour cela sur ses relations, peu communes: le président de la République lui-même, un certain Doumergue, ainsi que la veuve de Lénine, avec qui elle correspond régulièrement. Elle est prête à partir pour la Sibérie en 1930. Les Soviétiques refuseront de lui délivrer un visa. Elle poursuit durant plusieurs années son cycle de conférences et la parution d’ouvrages dont les spécialistes autant que le grand public sont demandeurs. Ce n’est finalement que le premier janvier 1937 qu’elle repart en Asie, accompagnée de son fils. Elle est âgée de soixante-neuf ans, Yongden de trente-six. Arrivés en Chine en pleine guerre civile et guerre sino-japonaise, ils parviennent toutefois à demeurer plusieurs mois à Pékin, avant de se diriger, non sans peine, le voyage durera dix long mois du fait de la clandestinité de rigueur, aux portes du Tibet. Empêchée d’avancer par le conflit armé, sans recevoir la moindre aide de son mari, David-Neel est bloquée ici. Ses conditions de vie sont misérables. Les soldats chinois investissent les monastères de la ville, les japonais commettent des atrocités dans tout le pays. Elle ne se laisse guère abattre, se consacrant à l’étude de textes bouddhistes et à la rédaction de livres qu’elle expédie en France. Quelques mois avant la capitulation de la France, le quatorze février 1940, elle reçoit un télégramme lui apprenant la mort de son mari, son confident depuis toutes ces années, son "seul ami". À la fin de la guerre, David-Neel et Yongden quittent enfin la Chine pour se rendre en Inde et au Sikkim, puis rentrent en France le deux juillet 1946. Celle que l’on croyait morte, disparue quelque part en Asie, retourne dans sa "forteresse de méditation" à Digne et se consacre à nouveau à la rédaction d’ouvrages, parfois interrompue par la visite d’admirateurs quelque peu envahissants. Malgré les nombreuses sollicitations qui lui parviennent, l’anarchiste refuse d’endosser le rôle de maître que l’on voudrait lui donner. La femme vieillissante a besoin de repos et de solitude. La nouvelle de l’indépendance de l’Inde, en août 1947, la réjouit et la pousse à rédiger un ouvrage sur ses voyages dans ce pays tant admiré. Mais le Tibet, auquel elle se sentait plus encore attachée, ne connaît pas le même destin. Le vingt-trois mai 1951, il est annexé à la République populaire de Chine. Elle le vécut comme une souffrance très douloureuse.
"Le bonheur est en nous. Réjouissons-nous dans la pratique du bien, n'attachons de prix qu'à ce qui peut contribuer à notre élévation morale et nous trouverons alors la paix et le repos puisqu'il ne dépend que de nous de faire toujours le bien et que tout peut servir à notre perfectionnement'. Elle qui a connu tant de conflits et de guerres intestines pour la domination de ce territoire ne peut qu’être désolée de le voir tombé sous le joug de la dictature. Convoité par tous ses voisins pour ses ressources naturelles, le Tibet devient finalement, au prix de lourdes pertes, cinq mille soldats tibétains trouveront la mort, une région dépendante de la République populaire de Chine. La situation oblige alors le gouvernement et la caste religieuse, le dalaï-lama en tête, à s’exiler en Inde. Le Tibet se vide de son élite et, de très haut-lieu de la spiritualité bouddhiste, devient peu à peu une terre d’exploitation et d’esclavage. La mort brutale de son fils adoptif, en 1955, laisse Alexandra David-Neel seule et désemparée. Mais elle rencontre, quatre ans plus tard, une jeune femme au fort tempérament, Marie-Madeleine Peyronnet, surnommée "Tortue" par sa nouvelle amie, et qui restera auprès d’elle jusqu’à sa mort, qui ne surviendra que dix ans plus tard, alors qu’elle allait fêter son cent-unième anniversaire. Elle venait de faire renouveler son passeport, au cas où. Rétrospectivement, on peut dire qu’elle eut lavieillesse qu’elle souhaitait, comme l’atteste cette parole confiée à son mari, un jour de l’année 1912. "Si je dois vieillir, j’ambitionne la vieillesse travailleuse d’un Élisée Reclus et de tant d’autres qui sont demeurés lucides jusqu’à la fin". Son vœu fut exaucé. Après les événements de Mai 68, dont elle reçut les échos. "Pendant la révolte étudiante, j’ai noté avec surprise que les drapeaux noirs avaient été déployés à côté des drapeaux rouges des socialistes. Je croyais que les groupes d’anarchistes appartenaient comme les nihilistes russes à un passé vieux d’un demi-siècle et avaient cessé d’exister". Elle demanda à son amie de lui relire "Pour la Vie", son écrit de jeunesse. Et la bouddhiste libertaire de commenter: "Oh, que c’est mauvais ! Si je l’écrivais aujourd’hui, tu verrais ce qu’ils prendraient .. Tous!" Le huit septembre 1969, elle meurt à Digne. Ses cendres ont été selon son désir dispersées dans le Gange à Bénarès Varanasi, ville de l'État de l'Uttar Pradesh, au nord de l'Inde, fondée au XIème siècle av. J.-C. et considérée comme la capitale spirituelle de l'Inde. Une phrase extraite de L'Ecclésiaste: "Marche comme ton cœur te mène et selon le regard de tes yeux", gravée sur la pièce commémorative de son centenaire, peut résumer sa conduite dans la vie.
Bibliographie et références:
- Jean Chalon, "Le lumineux destin d'Alexandra David-Néel"
- Valérie Boulin, "Femmes en aventure, de la voyageuse à la sportive"
- Marie Jaoul de Poncheville, "Sur les traces d´Alexandra David-Néel"
- Jacques Brosse, "Alexandra David-Neel"
- Marie-Madeleine Peyronnet, "Dix ans avec Alexandra David-Néel"
- Jeanne Denys, "Alexandra David-Néel au Tibet"
- Éric Le Nabour, "Alexandra David-Néel"
- Joëlle Désiré-Marchand, "Alexandra David-Néel"
- Jean Marquès-Rivière, "Alexandra David-Néel au Tibet"
- Gwenaëlle Abolivier, A. David-Néel, une exploratrice sur le toit du monde"
- Éric Faye, "Dans les pas d'Alexandra David Néel"
- Christian Garcin, "Sur les traces d'Alexandra-David Néel"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Je vois... ouiiiii je vois...
Que faire une rencontre ici sera très compliqué...
Donc meublons..
L'utilisation de la boule de cristal, ou cristallomancie, est une pratique qui s'inscrit dans une tradition bien plus large appelée la scrying (la divination par la perception d'images dans un support réfléchissant).
Les origines celtiques (Ier siècle av. J.-C.)
Bien que la divination par l'eau ou les miroirs soit plus ancienne (Égypte, Mésopotamie), les premières traces de l'utilisation de cristaux sont souvent attribuées aux Druides en Grande-Bretagne.
Pline l'Ancien mentionne l'usage de boules de verre ou de cristal de roche par les peuples celtes pour "lire" l'avenir.
À l'époque, on utilisait principalement du béryl, un minéral naturel translucide, car il était considéré comme ayant une affinité particulière avec les énergies prophétiques.
Au tout début le verre était teintés donc seul le cristal était translucide je suppose que l'impact visuel sur des celtes y a 2000ans était spectaculaire et magique
Voilà pourquoi l'on dit: "Boule de Cristal"
Pour en savoir plus.... venez vous perdre sur ma page de profil (à vos risques et périls)
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"Les fleurs sont reposantes à regarder. Elles n'ont ni émotions, ni conflits." L'ennui quand la chance nous quitte, que les jeux de la vie sociale se réduisent à leur plus simple expression, c'est alors qu'on a besoin d'amour. C'est la flamme qui tient lieu de tout. Les expédients que nous employons pour l'oublier ne font que raviver la blessure. Nous ne savons pas aimer, nous ne savons que nous enfoncer corps contre corps dans la nuit redoublée. On arrive plein de feu, on se quitte plein de fiel. Les cœurs éperdus, égarés par les rêves, rejoignent alors leur logis mais d’où nous vient le sentiment ambivalent de l'altérité ? Nous pourrions discerner en notre semblable quelqu’un de différent, parce que nous le sommes pour nous-même. La naissance de l’altérité pourrait résulter de la division du sujet, puisque nous sommes à chaque instant la proie d’un dédoublement interne. À peine né, nous avons commencé dans cette voie. Nos parents nous ont voulus à une certaine place et nous les avons contredit. Nous avons affirmé notre existence en disant non à ce qui nous détermine. Non est notre premier nom et le reste. Son patronyme nous fouette et fait de nous d’éternels voyageurs. Mais cette dualité interne suffit-elle à engendrer la reconnaissance de l’altérité ? Ce n’est pas certain, car assoiffé de la résolution de sa contradiction, le maintien de soi tente ce sujet divisé. Il lui faut de l’un, il aime le groupe qui l’unifie et il rejette l’étranger. Il adore chanter en chœur, et a horreur des fausses notes. Peut-on espérer que grâce à l’amour, la reconnaissance du prochain sera possible ? Le christianisme a promis une telle rédemption, mais comme cet amour qu’il divinise s’est clivé du sexe, il a obtenu le contraire. L’autre de l’amour ne diffère pas vraiment de nous, il est encore notre double et l’amour de narcisse se retourne si aisément en haine. Le visage du semblable suppose la transcendance divine. Et parfois, les dieux se montrent généreux.
"Aussi les sages de tous les temps ont-ils avec la plus extrême insistance, déconseillé de suivre cette voie dans la vie. Elle n’a cependant pas perdu l’attraction qu’elle exerce sur un grand nombre d’enfants des hommes". François Antommarchi qui professait l'anatomie à Florence et qui procéda à l'autopsie du corps de l'Empereur nota, à Sainte-Hélène à propos de sa forme virile, "sicut pueri," un sexe d'enfant. Certainement Hyppolyte Charles était mieux doté. Ce détail trivial, indécent, comme on en trouve dans les pièces de Shakespeare pour refroidir l'émotion, jette une lueur humaine sur la gloire. Comme si cette construction des conquêtes, ce désir compulsif, d'étendre son pouvoir et son être au plus profond de l'espace, de le marquer de son empreinte, n'avait été que le revers sanglant et lumineux d'une faiblesse. D'où venait son insatisfaction sinon son inaptitude au bonheur ? Il lui fallait des drames, des souffrances, un théâtre d'émotions, des trahisons. Il y a des êtres qui trouvent dans le dévouement une fois dans la vie, un élargissement de ses limites, car l'amour est sans fin. La reconnaissance d’autrui frappe celui qui la fait et l’éveil de la conscience reste le mouvement premier vers l'autre. Mais on ignore la nature de ce besoin, de même que l’on comprend mal ce qui pousse à l’affronter, sinon un choix éthique mystérieux. Pour Freud, l’amour du prochain n’est envisagé que comme une inversion, un refoulement de la haine pulsionnelle. La naissance du surmoi qui en procède amène le sujet à respecter son semblable, mais seulement dans la mesure où il ne saurait porter atteinte à un autre lui-même sans s’anéantir du même coup. Les premières phobies de situation sont celles de la solitude. La phobie naît de nuit, dans l’absence de reflet ou lorsque fait défaut l’écho d’une parole. Mais quand quelqu’un parle, il fait clair. La solitude confronte de façon angoissante au vertige du vide de l’autre.
"Un amour qui ne choisit pas nous semble perdre une partie de sa valeur propre du fait qu’il est injuste envers l’objet. Et qui plus est: les hommes ne sont pas tous dignes d’être aimés." Solitude nocturne, premiers émois en compagnie de Séléné, la déesse de la lune dont le plus grand amour fut le beau berger Endymion, qui refusant de vieillir avait demandé aux dieux de lui accorder une éternelle jeunesse. Zeus y consentit à condition qu'il soit plongé dans un sommeil éternel. C'est dans ces circonstances oppressantes que commencent les pratiques masturbatoires. L’onanisme décharge l’omniprésence de cet inceste latent. "La phobie de la solitude veut détourner la tentation d’une onanie solitaire" écrit Freud dans "Inhibition, symptôme, angoisse." La peur de l’obscurité a cette conséquence étrange de provoquer l’érection et la masturbation. Ainsi, tout se passe comme si l’impérieuse érogénéité du pénis ou du clitoris venait affirmer que le corps n’est pas le phallus. La masturbation est un mouvement de résistance et de protestation. Le corps dit non en jouant la partie contre le tout, en entamant une lutte du pénis contre le phallus. Mais la jouissance qui en résulte ne soulage rien, car l’orgasme est aussitôt suivi de la menace d’une retombée dans le néant. De sorte que la masturbation doit reprendre presque aussitôt. Parfois effrénée, l’excitation solitaire devient ainsi une modalité de la survie. Pas d’altérité dans cette excitation dont la jouissance signifie une chute en miroir. Cette frénésie de l’onanisme reste souvent une habitude de l’adulte. Elle peut se prolonger devant le miroir, et il arrive aussi parfois qu’elle trouve son équivalent dans l’amour les yeux fermés et la béatitude.
"La vie telle qu’elle nous est imposée est trop lourde pour nous, elle nous apporte trop de douleurs, de déceptions, de tâches insurmontables. Pour la supporter, nous ne pouvons nous passer de moyens palliatifs." Les réserves corporelles secrètes et la partie ténébreuse de l'âme infèrent la question de l'intime. Nous naissons, nous vivons et nous mourons au milieu du merveilleux. Ce qui force au secret, surtout lorsqu’il s’agit d’un secret touchant au corps, renvoie à une sorte de sacralisation de ce qui ne peut se dire, s’avouer, sacralisation dont l’enracinement peut se réclamer d’une culpabilité, d’une anormalité possible. Sacralisation d’une part de l’intime risquant de devenir religiosité, ritualisation privée ou cérémonie secrète n’appartenant qu’à soi. L’autre, son jugement, son regard prenant alors valeur de sanction redoutée. Sanction contre quelle jouissance ainsi cultivée ? Le secret du corps peut révéler paradoxalement une jouissance coupable qui, si elle devait être découverte ou révélée, ouvrirait au châtiment. La sublimation sexuelle, l’éclosion pulsionnelle est une fracture ressentie comme une violence, comme la source du travail de l’altérité au cœur de soi. Le corps, dans son désir naissant, est alors perçu comme l’œuvre de l’altérité en soi. Le corps semble trahir, ouvrir sur un langage dans lequel il est difficile voire dangereux de se reconnaître. Le secret apparaît alors comme un mode défensif qui permet le déplacement de la sexualité œuvrant le corps sur une sphère fantasmatique. Mais le secret génère aussi cet autre pendant qui est la honte, la peur d’être découvert. L'angoisse du corps inepte, impuissant et seul. Le malaise généré par la dissimulation de la jouissance se justifie par la quête d’une pureté qui doit être maintenue. L’abject serait alors la matière même du secret, sa fondation.
"Autrui joue toujours dans la vie de l'individu le rôle d'un modèle, d'un objet, d'un associé ou d'un adversaire, et la psychologie individuelle se présente dès le début comme étant en même temps, par un certain côté, une psychologie sociale, dans le sens élargi, mais pleinement justifié, du mot." Mais la force narcissique faisant emprise sur la vie intime en visant le corps dans une précipitation onirique n'est en fait pas l'ardeur mais un essai malheureux de rapprochement de l'autre en soi. Elle ne vise plus le corpus mais la psyché. Le narcissisme ne reconnaît que lui-même dans cette course-poursuite avec son double, qui va se poursuivre jusqu’à l’heure où la différence des sexes va se découvrir. Le narcissisme ne résulte pas d’un mouvement premier du moi ne pensant qu’à lui-même, il procède du désir de l’autre. Et lorsque l'on rêve très tôt de se marier, d’harmoniser de l’homme avec de la femme, c’est pour nous une façon de faire du un. Ce mariage de rêve enfantin ne connaît pas la différence sexuelle, il connaît une différence des genres masculin et féminin sans signification érotique. Sa cérémonie se déroule toujours en blanc. Promesse qui sera trompée la nuit de noces elle-même. Le blanc vire au rouge, lorsque la différence des sexes se découvre et que le rêve de soi explose. Le sexe métamorphose l’amour, lévite le prochain à la hauteur d’un semblable indifférent, cela grâce à la potentialité de l’identification phallique elle-même. Il y a là une profonde raison, qui explique pourquoi Freud a considéré que la différence du masculin et du féminin n’état pas faite d’abord grâce à l’anatomie mais s’établissait en termes d’activité ou de passivité. En ce sens, l’acte qui correspond à la masculinité est l’érection. Car la possession du pénis ne suffit pas en effet pour l’avoir en érection, état sans lequel il sert à peu de chose, sauf l’honneur masculin. Mais l'essentiel n'est-il pas d'écouter intimement son corps et d'oublier la métaphysique.
"Nous ne sommes jamais aussi mal protégés contre la souffrance que lorsque nous aimons." Mais alors quelle est cette sente secrète autorisant après les premiers émois sensuels la délectation phallique ? C’est une satisfaction spécifiant la masculinité et l’érection. Il faut que la besogne soit transgressive, se heurtant ainsi à une barrière quelconque, fonctionnant comme un équivalent psychique de la loi. Le sentiment de faire ce qu’il ne faudrait pas aura alors l’inceste comme équivalent psychique. En ce sens, la punition sera ainsi le signe d’un péché excitant, et l’acte spécifique au masculin comporte cette violence, voire ce sadisme latent. Celui qui veut être maître de la jouissance phallique doit être violent. Pour obtenir l’érection, il faut la guerre. Dans le rapport du semblable au semblable, l’usage de la force décide de qui se trouve du côté féminin, et qui du côté masculin. La brutalité contre l’autre est le premier trait de masculinité, alors que le rapport sexuel est encore complètement méconnu. Cette activité brutale décide du choix du sexe et elle ne peut se faire sans la reconnaissance d’une altérité qu’elle fait naître. Elle instaure une dissemblance sur le fond d’une communauté d’appartenance. La masculinité s’impose par la lutte sur le fond de la féminité. La virilité n’est jamais gagnée d’avance, elle constitue une épreuve constante. Dompteur de fauves, symbole de la force physique, le héros Héraclès était infatigable.
"Ce qu’on appelle bonheur au sens strict résulte de la satisfaction plutôt soudaine de besoins accumulés et n’est possible, par nature, que comme phénomène épisodique." La déesse Artémis qui était puissamment bâtie ou qui découpait n'a pas toujours été l'illustration du complexe de castration, se manifestant chez la femme par l'inacceptation de son sexe et de sa fonction naturelle. Elle se laissa attendrir par Orion et Hippolyte qui sut lui aussi toucher son cœur. Mais cela ne résout pas pour autant notre problème. Dans la séduction et l'altérité, comment est fait le sexe féminin ? La nature du sexe féminin et son anatomie sont l’occasion d’une incertitude permanente. L’étrangeté de l’identité féminine se détache en effet. Les genres féminin et masculin se distinguent d’abord grâce aux oppositions activité/passivité, ou encore, érection ou pas d’érection. Quand bien même l’anatomie serait-elle vue de la manière la plus aveuglante, elle continue de receler un mystère. Le sexe féminin reste ainsi l’objet d’une fascination angoissée. Il annonce une altérité inquiétante dont il n’y a pourtant pas moyen de se passer, puisque c’est grâce à elle que la virilité s’affirme. L’incrédulité concernant le sexe féminin contamine l’ensemble de la vie psychique, non pas latéralement, mais à titre de fondement. Le doute se stratifie à partir de cette origine, jusqu’à son déploiement dans les fantasmes descènes de séduction. Le doute cartésien n’est que parent pauvre, c’est la pensée qui fuit infiniment ce qu’elle doit au sexe. Ce n’est pas simplement que l’homme aurait à découvrir la femme, et réciproquement. C’est en chacun d’entre eux, de la castration, de l’existence du féminin dont il s’agit. L’homosexualité n’invalidant pas cette reconnaissance de l’altérité. Cette découverte tardive du féminin expérimente l’hétérogénéité la plus redoutable, celle que chacun est d’abord pour lui-même.
"Toute prolongation d’une situation convoitée par le principe de plaisirs donne seulement un sentiment de tiède contentement. Nous sommes ainsi faits que nous ne pouvons jouir intensément que du contraste, et très peu d’un état." La distinction du sexe féminin dans le couple séduction/désir exige que cette disparité si charmante soit étudiée dans sa plus grande globalité. Car c’est seulement avec ce contraste que se rompt la solitude. Cette altérité de l’être féminin que les garçons craignent d’être, et que les filles n’acceptent que jusqu’à un certain point, distingue un genre de l’autre très abstraitement, car concrètement, les garçons comme les filles rejettent le féminin. C’est une altérité qui ne sera reconnue qu’avec la sexualité en acte. La sexualité impubère méconnaît le rapport sexuel sous l’angle de sa jouissance, et cette ignorance ne résulte pas d’une pudibonderie parentale ou de la répression sociale. Comment une altérité si traumatisante arrive-t-elle à s’imposer dans le vert paradis de l'adolescence ? La portée exacte du traumatisme sexuel se découvre autout début de l'âge adulte et elle refonde le sujet de fond en comble. Et lorsque cela lui arrive, il découvre la différence, à commencer par celle des sexes. Avant ce moment violent, le semblable existait sans doute, mais il était seulement l’autre du narcissisme, celui avec lequel on pouvait s’amuser, rire de la sexualité un peu grotesque des adultes. Tout change dans le cadre de la rivalité pour l’amour. L’amour fait sortir le sexe de son anonymat, il oblige à un choix contre un tiers, mettant en jeu l’interdit, la jouissance qui était d’abord masturbation va prendre un autre sens. La présence du tiers est implicite dans l’amour, de même que la demande d’exclusivité, cet amour introduit alors sa dimension dans la sexualité.
"Partout où je suis allé, un poète était allé avant moi." Le sexe de chaque femme a son rythme propre, sa palpitation et son émoi. Si l'on applique l'oreille dessus comme on procède avec les grands coquillages pour écouter la mer, on entend une longue plainte distincte, un frisson unique venu des profondeurs de l'être. C’est à l’occasion des jeux de la rivalité pour l’exclusivité que le deux de la reconnaissance de l’autre va s’établir à partir du trois, et non plus comme c’était le cas dans le rapport narcissique au service du un. C’est à partir de l’exclusion de la troisième personne que le deux de l’altérité apparaît. La jouissance sexuelle prend brusquement son sens à partir de cet interdit qui ne se découvre jamais si bien qu’à l’heure de la rivalité malheureuse. La division du corps par sa propre jouissance fait naître une altérité à partir de ce qui, au départ, était seulement rencontre sexuelle de deux personnes, ou plutôt de deux fois une personne, chacune isolée dans les suites de ses rêves onanistes. Du côté féminin comme du côté masculin, le tiers se dégage à partir du deux. La troisième dégage l’altérité de la femme, alors que du côté masculin, le désir de sexualité éloigne l'idée de mort. L’altérité est ainsi doublement ce que découvre la rencontre de l’autre sexe. Chaque fois que nous regardons un être de notre espèce, il tombe sous le coup de notre propre division, il prend rang au regard de notre obsession sexuelle. C’est de lui dont nous nous abritons lorsque nous fermons notre chambre. Sans doute ne s’occupe-t-il pas de nous, ni nous de lui, mais nous ne l’oublions pas quand se clôt la porte derrière laquelle arrive, cette étrangeté. Dans l'éloignement du regard du tiers, règne alors la nuit propice.
Bibliographie et références:
- Élisabeth Badinter, "L’un et l’autre"
- Sigmund Freud, "Inhibition, symptôme, angoisse"
- Emmanuel Levinas, " Altérité et transcendance"
- Jean-Paul Jacquet, "Altérité et performance"
- Gilles Ferréol, "Dictionnaire de l'altérité"
- Jean Lombard, "Philosophie de l'altérité"
- Denise Jodelet, "Formes et figures de l'altérité"
- Éric Bailblé, "La notion d'altérité"
- Jean-François Staszak, "L'altérité et le sexe"
- Johann Jung, "Le double et l'altérité"
- Marc Weber, "De l'autre côté du miroir"
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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La mer n'avait pas changé. Sa rumeur et son odeur étaient les mêmes, les vagues allaient et venaient comme celles de jadis. Vingt ans plus tôt, Juliette avait contemplé l'océan depuis cette même plage en songeant à la vie qu'elle avait devant elle, et à présent. Elle sentait le sable râpeux sous ses pieds et la brise iodée emmêler ses cheveux. Elle inspira profondément et ferma les yeux. Le noir derrière ses paupières l'aidait mieux que celui de la nuit à se perdre dans le passé pour éviter de penser à l'avenir. En ces derniers jours du mois de mai, le fonds de l'air était encore frais, et son chemisier et sa jupe de coton ne lui tenaient pas très chaud. Elle croisa les bras sur sa poitrine pour se réchauffer, en pensant, cependant, que ses frissons étaient une réaction appropriée aux souvenirs de cet été désormais si lointain qui revenaient en trombe. Les souvenirs qu'elle avait de lui, jeune écrivain d'une force et d'une précocité monstrueuses. Vingt ans durant, elle avait essayé de l'effacer de sa mémoire, pour se retrouver, de retour sur la plage de Donnant, tout aussi incapable de l'oublier qu'elle l'avait toujours été. Elle leva le visage, et la brise repoussa ses cheveux en arrière. Elle ouvrit la bouche pour l'avaler et s'en régaler. L'odeur iodée emplit ses narines et enveloppa sa langue, saisissant son esprit comme s'il s'agissait d'une friandise. Elle était stupide et trop âgée pour croire aux contes de fée. Et les voyages dans le temps n'existaient pas, il n'y avait aucun moyen de retourner en arrière, aucun moyen, même de rester simplement au même endroit. Son seul choix, le seul choix que quiconque avait, c'était d'aller de l'avant. Cette pensée en tête, elle avança. Un pas, puis un autre. Ses pieds s'enfoncèrent dans le sable et elle se tourna pour regarder la terrasse de sa maison et la bougie solitaire qui y luisait. Un coup de vent agita la flamme et la fit vaciller, et Juliette s'attendait à ce que cette frêle lumière s'éteigne, mais celle-ci résista vaillamment derrière sa cloche de verre. La maison se trouvait pratiquement isolée à l'époque, se rappela-t-elle, tandis qu'à présent, il fallait supporter la joie bruyante des enfants et celle des surfeurs en herbe osant affronter les rouleaux de Donnant. Elle avait découvert à son arrivée la villa tapageuse de trois étages construite juste derrière la maison centenaire, aussi nouvelle pour elle que les dunes tachetées d'algues, inexistantes vingt ans plus tôt. Cependant, au mois de mai, les vacanciers n'avaient pas encore pris leurs quartiers d'été, et, à l'exception d'un bungalow au loin dont elle voyait les fenêtres éclairées, les autres habitations acadiennes semblaient vides. Envahie de bonheur, elle jouissait de cette solitude sauvage.
Elle fit encore un pas. La mer était trop froide pour nager, sans compter que le reflux risquait d'être puissant. Pourtant, poussée par les souvenirs et le désir, elle ne résista pas à son envie d'avancer vers les flots. L'océan lui avait toujours donné une conscience aiguë de son corps et de ses cycles. Les marées soumises à la force d'attraction de la lune, lui avaient toujours paru un phénomène très féminin. Elle n'avait jamais été une grande nageuse, mais lorsqu'elle se trouvait au bord de la mer, Juliette se sentait plus vivante et plus sensuelle. Elle avait connu les eaux chaudes des Bahamas et les vagues froides de la côte bretonne, la douce houle du golfe du Morbihan, mais aucun de ces lieux ne l'avaient autant ensorcelée que ce bout de terre et les eaux qui le baignaient. Belle île en mer était unique dans la cartographie de sa mémoire. Et vingt-ans après, de façon heureuse, le charme était plus fort que jamais Elle sentit sous ses pieds le sable compact et humide que la dernière vague venait de lécher. L'écume blanchissait ici et là le rivage, mais l'eau ne touchait pas encore sa peau. Elle avança avec précaution en tâtonnant avec ses orteils pour ne pas trébucher sur un rocher ou se couper avec un coquillage. Un pas de plus, et elle sentit le sable plus mouillé, doux et fuyant. Elle rouvrit la bouche pour aspirer les gouttelettes invisibles que l'air charriait, et les savoura comme elle l'avait fait avec la brise. Avant qu'elle ait fait un autre pas, une nouvelle vague échoua sur ses chevilles et la tiédeur enveloppa ses mollets en éclaboussant ses jambes nues. Juliette s'accroupit lentement et les flots embrassèrent son corps tel un millier de baisers, l'écume trempant son short. Elle frissonna de plaisir, et se laissa aller en arrière pour que l'eau couvre son visage de sa volupté iodée. Elle contint sa respiration jusqu'à ce que la vague se retire. Elle ouvrit les bras, mais l'océan ne se laissait pas étreindre, et elle referma les paupières, ses yeux la brûlaient à cause du sel de la mer et du soleil. Ils avaient fait l'amour sur cette plage, leurs cris couverts par la clameur de l'océan. Il l'avait caressée et embrassée jusqu'à la faire trembler. Elle avait guidé son sexe en elle, croyant lier leurs corps pour toujours. Elle s'était fourvoyée. Peu importait qu'ils aient vécu un été de passion, leur histoire n'avait pas tenu.
Dans ma mémoire, j'ai souvent cherché à me rappeler comment avait raisonné pour moi sur ce rivage, entre lande et sable, le nom de cette passion, encore incertaine alors dans sa forme que j'avais mal distinguée, et aussi quant à sa signification, en somme de ces vagues et de ses rochers, quand ce nom était devenu le lieu de ces sentiments les plus doux. Sans ces périodes de basse eaux de l'existence, on ne mesurerait pas son étiage. Sentir le vide autour de soi, la solitude, cela a l'effet bénéfique d'un bon élagage. On a toutes les chances de mieux reverdir. Le plaisir était éphémère, elle le savait, et tout avait une fin. Elle commença par se caresser. Le sable érafla sa peau lorsqu'elle pressa ses seins. Juliette écarta ses cuisses pour que la mer lèche son sexe et elle souleva ses hanches, nostalgiques du poids qui répondait à son mouvement, autrefois. Les eaux se retirèrent, laissant son corps exposé à l'air froid de la nuit. D'autres vagues bercèrent son corps. Cela faisait très longtemps qu'elle ne s'était pas donné du plaisir, si longtemps que ses mains semblaient appartenir à une autre femme. Il n'avait pas été son premier amant, ni le premier homme à la conduire à l'orgasme. Il n'avait même pas été son premier amour. Mais il avait été le seul à la renverser rien qu'avec un sourire, et le seul à la faire douter d'elle-même. Son immense talent littéraire et sa grande modestie. Pour lui, la vie était un roman. C'était un personnage de roman. C'était avec lui qu'elle avait plongé au plus profond de la passion, pourtant elle ne s'y était pas noyée. Pourquoi cet amour d'une saison continuait-il à l'habiter ? Ce n'avait été qu'un chapitre dans le livre de sa vie, à peine quelques pages. Elle avait passé plus d'années sans lui qu'avec lui, beaucoup plus. Mais rien de cela ne comptait. Lorsqu'elle se caressait, c'était à son sourire qu'elle pensait, à sa voix murmurant son prénom, à ses doigts enlacés aux siens. La main qui saisit sa cheville était aussi tiède que l'eau, et le temps d'une seconde, elle pensa qu'il s'agissait d'une algue. Le poids d'un corps, un poids solide, la recouvrit. Elle ouvrit la bouche et ses lèvres rencontrèrent un vrai baiser. Elle aurait dû crier et se défendre de cet inconnu qui arrivait de nulle part, sur la plage de Donnant dans le noir. Mais ses mains ne lui étaient pas inconnues. Ce n'était qu'un fantasme, une simple chimère, mais peu lui importait. Elle s'ouvrit à lui comme elle s'était ouverte à la mer. Demain, lorsque le soleil se lèverait sur sa peau écorchée et rougie par le sable, elle aurait le temps de se traiter de folle, mais, cette nuit, l'appel du désir était trop fort pour s'y soustraire, son corps la poussait à céder. Elle sentit ses mains puissantes s'enfoncer dans ses cheveux, il l'attira contre lui pour s'emparer de sa bouche. Sous elles, elles pouvait sentir le relief de ses vertèbres. Les vagues allaient et venaient, mais la marée baissait et les flots ne les couvraient plus. La mer le lui avait ramené, et elle accepta ce don sans se poser de questions. Tout ce qui venait de se passer lui sembla irréel à la lumière du jour, et tant mieux. Alors elle se relèverait pour quitter la plage de Donnant et regagner son lit. Mais ce moment qui n'avait pas existé, lui sembla aussi réel que le ciel et le sable, elle ne voulut plus penser à rien d'autre de peur que tout disparaisse à jamais.
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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Entre esthétique, technique et psychologie
Le Shibari (littéralement « l'action de lier ») est une pratique issue du BDSM qui consiste à attacher un partenaire à l’aide de cordes en fibres naturelles. Bien plus qu’une simple contrainte physique, cet art puise ses racines dans l'histoire japonaise pour devenir aujourd'hui une discipline mondiale alliant rigueur technique et connexion émotionnelle.
1. Origines et évolution historique
Le passage d'une technique de capture à une forme d'expression artistique.
Du Hojojutsu au Kinbaku
À l’origine, le Hojojutsu était un art martial utilisé par les samouraïs pour ligoter les prisonniers de manière sécurisée et esthétique, reflétant le rang social du captif. Au XXe siècle, cette pratique a évolué vers le Kinbaku (ligotage érotique), privilégiant la recherche de beauté, de sensations et d'échanges entre le « rigger » (celui qui attache) et le « modèle » (celui qui est attaché).
L'influence de l'école Akechi
C’est sous l’influence d'artistes comme Itoh Seiu que le Shibari a commencé à intégrer une dimension théâtrale et visuelle forte, posant les bases des structures complexes que l'on observe dans les performances contemporaines.
2. Matériel et principes techniques
La pratique repose sur une connaissance approfondie des outils et de la physique du corps.
La corde : vecteur de sensation
Le matériau de prédilection reste le jute ou le chanvre, appréciés pour leur "mordant" et leur odeur caractéristique. Les cordes sont généralement traitées (flambées et huilées) pour être douces contre la peau tout en conservant une solidité optimale. Leur longueur standard varie souvent entre 7 et 8 mètres.
La structure des nœuds
Le Shibari ne repose pas sur une multitude de nœuds complexes, mais sur l'utilisation répétée de structures de base :
Le Single Column Tie : Pour attacher un membre.
Le Takate Kote : Le harnais de buste emblématique qui immobilise les bras dans le dos.
3. Sécurité et physiologie
La sécurité est l’aspect le plus critique de la discipline, nécessitant une vigilance constante.
Risques nerveux et circulatoires
Le ligotage peut comprimer des nerfs (comme le nerf radial ou cubital) ou entraver la circulation sanguine. Les praticiens apprennent à identifier les signes de fourmillements ou de changements de température cutanée pour éviter des lésions à long terme.
L’importance du consentement et du "Safety Shear"
Toute session de Shibari impose la présence de ciseaux de sécurité (coupe-cordes) à portée de main pour libérer instantanément le modèle en cas d'urgence. Le dialogue continu, par le biais du consentement enthousiaste et de codes (comme le système des couleurs), est la pierre angulaire de l'expérience.
4. La dimension psychologique et méditative
Pourquoi cette pratique attire-t-elle autant de passionnés ?
L'état de "Rope High"
Le modèle entre souvent dans un état modifié de conscience appelé Rope High, provoqué par la libération d'endorphines. Cet état apporte un sentiment de calme profond, de lâcher-prise et une déconnexion du monde extérieur.
La connexion Rigger-Modèle
Le Shibari est souvent décrit comme une conversation non-verbale. Le rigger doit être attentif à la respiration et aux micro-réactions du modèle, créant une bulle d'intimité et de confiance réciproque où chaque tension de corde est un message transmis.
MUNIMEN
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L'homme impatient et pressant avait enfin décidé de bousculer sa femme. Pourtant, autour d'elle, tout à l'air étrangement calme et inanimé, les fenêtres sur la cour sont restées ouvertes et le silence s'est engouffré dans l'appartement, s'installant dans les moindres recoins, tout en résonnant différemment de pièce en pièce. Jamais l'endroit ne lui a paru si vaste et si abandonné. Le temps lui-même semble figé, inerte, exactement comme si cet instant de sa vie, ce morceau d'après-midi, s'était tout entier contracté et que rien ne lui succéderait jamais. La jeune femme n'est pas seulement fantaisiste, elle est un bloc radical de liberté, menant une vie totalement affranchie des convenances et rythmée par des tribulations luxurieuses aux inclinaisons sensuelles exotiques. Ses embardées érotiques ne sont jamais en demi-teinte. Charlotte est une amante unique, passionnée, ambivalente et infatigable. Coulée d'un bloc, elle n'en est pas moins diablement féminine, gracieuse, aguicheuse. Car elle aime les hommes. Elle adore plaire et séduire, elle veut avant tout se sentir désirable et désirée. Quand elle le veut bien, ses yeux coquins ne font aucun quartier. Peu bavarde sur ses pratiques sexuelles, elle n'en demeure pas moins très ouverte d'esprit et même si elle n'a jamais essayé la chose, elle est une bisexuelle convaincue. C'est sa religion, son credo. C'est lorsqu'elle se met sur les genoux et les coudes que je préfère alors Charlotte Inconditionnellement. Moi positionné derrière, avec une vue imprenable sur ses atouts éclairés par une lumière tamisée. Ses formes harmonieuses sont alors projetées en ombres voluptueuses sur les draps frais. Entre ses atouts et ses courbes vénérables, ce sont ses fesses musclées que je préfère devançant de peu, ses seins superbes et hauts placés. Tout comme sa poitrine, ses reins sont délicieusement attirants, ils s'abandonnent parfois lorsqu'elle est amoureusement passive et qu'un désir primitif se réveille en moi. Alors il n'y a pas meilleur sort pour moi que de les admirer, juste avant de les embrasser et de les lécher, pour y frotter mes joues, ma barbe naissante ou mes lèvres gourmandes. C'est ainsi que commence un doux ballet sensuel, durant lequel son corps unique ondule sur mon visage. Après un long examen de son fessier qui satisfait mes yeux curieux, j'embrasse son anus comme s'il s'agissait d'une seconde bouche, d'abord doucement avant d'y impliquer ma langue. Je prends parfois une pause pour contempler ses fesses luisantes de ma salive, à son grand mécontentement, car Charlotte se met à grogner de protestation, en dodelinant ses fesses de gauche à droite. Je les recueille dans mes mains pour les calmer, tandis que je replonge ma langue le plus loin possible dans son rectum caverneux et humide, entre ses reins offerts.
Elle se montrerait amoureuse et consentante. Elle est prête. Son mari a besoin d'avoir une histoire. Tous les hommes, à un moment donné, ont sans doute besoin d'avoir une histoire à eux, pour se convaincre qu'il leur est arrivé quelque chose de beau et d'inoubliable dans leur vie. Cette conviction, son mari continue à se répéter qu'il a épousé la plus intelligente et la plus aimante des femmes, la plus à même de le rendre heureux, et que si c'était à refaire, il n'hésiterait pas une seconde. En réalité, son affection conjugale n'a jamais été aussi véhémente qu'il le prétend, et leur relation, en dépit de liens de complicité et de tendresse intermittente, est devenue à peu près incompréhensible. C'est une relation sans explication logique, comme dans les histoires fabuleuses. N'ayant pas besoin d'une forte dose d'apparence pour vivre, le réel lui suffit. Elle gémit alors, en reprenant ses lents mouvements d'avant en arrière pour mieux y faire pénétrer ma langue. J'aime particulièrement la sentir réagir, frémir quand je lèche le profond sillon de ses reins, quand je me rapproche de cet épicentre que représente son anus extensible et succulent, tel un festin royal, un buffet divin. Au moment où je suce son muscle, Charlotte agite frénétiquement ses grands pieds, telle une Lolita diabolique, sortie tout droit de l'imagination de Nabokov, rien de plus sensuel et de plus délicat. Ses gémissements se font aigus, perçants, totalement différents de ceux qu'elle peut émettre quand elle est pénétrée traditionnellement. Je me sers de ma langue pour dilater, agrandir et ramollir les intimes sphincters couronnant son orifice étroit. Doucement, j'enfonce mon index, suscitant chez elle un long grognement, une plainte d'approbation qui m'amène bientôt à extirper mon doigt de son logis pourtant très accueillant pour y substituer ma langue besogneuse. Charlotte s'arc-boute. Je pose mes mains sur son dos large, admirablement bâti. Puis, je reprends mes mouvements pour la dilater, toujours plus, jusqu'à ce que son anus friand de caresses forme un grand cercle ouvert, dans lequel je peux désormais insérer trois doigts sans forcer. Bientôt, elle ne pousse que des gémissements plaintifs, étouffés. Avec une seule main, je pénètre ses deux orifices, mon pouce dans son vagin et quatre doigts dans son cul offert. Quand elle se cambre, j'éprouve l'envie pressante de la plaquer contre moi, pour étreindre son corps fabuleux, en plaçant une main en coupe sous son ventre, ma queue massive logée entre ses fesses, à l'orée de son sillon anal pour la sodomiser. Toutefois, sachant ce qu'elle préfère, je résiste à la tentation en conservant mes doigts toujours actifs dans ses deux orifices, ma bouche posée sur son rectum, prête à prendre son tour. Charlotte adore prendre son temps avant de se rendre.
Démoniaquement impudique, elle se serait allumée toute seule, comme une des torches vivantes des jardins de Néron. Elle a chaud partout: devant le feu lui brûle le visage, les seins, les jambes. Derrière, je l'incendie. Elle s'appuie à moi comme à un vaste mur de chair et de muscles. C'est voluptueux, car c'est maudit. Je substitue donc ma langue à mes doigts dans son rectum en m'attendant à ce que Charlotte crie grâce à tout instant, en se livrant, mais elle s'accroche, tenant à pousser son orgasme jusqu'au bout, à prolonger le plaisir, à tirer le maximum de sa jouissance. Comme dans un rêve, j'entends son feulement monter peu à peu vers l'aigu et un parfum déjà familier s'exhale de sa chair sur laquelle mes lèvres se posent. La source qui filtre de son ventre devient fleuve. Elle se cambre de tous ses muscles. Un instant ses cuisses se resserrent autour de ma tête puis s'écartent dans un mouvement d'abandon brutal. Elle devient outrageusement impudique, ainsi plaquée contre moi, les seins dressés, les jambes ouvertes et repliées dans une position d'offrande totale, me livrant les moindres recoins de sa chair la plus étroite. Quand elle commence à trembler de tout son être, je viole de nouveau de ma langue précise l'entrée de ses reins et l'orgasme s'abat sur elle avec une violence inouïe. Charlotte est une amoureuse accomplie. Elle a des désirs immodérés comme des rages et des concupiscences monstrueuses. Elle sait aimer jusqu'au sang, mais ce sang-là, c'est celui qu'elle a dans les veines. Celui qui perle parfois sur la chair de son corps. Car pour jouir réellement de tout son être, elle demande souvent à son mari de l'attacher, nue et debout dans leur chambre, les poignets menottés au-dessus de sa tête, et reliés à une chaîne qui descend du plafond. Il n'y alors plus besoin de lui ordonner de se taire. Il devient alors la main qui lui bande les yeux et le martinet tant attendu. Il l'embrasse et avant de la flageller, la prend tendrement et lentement, allant et venant dans les deux voies qui lui sont offertes, pour finalement se répandre sur son ventre. Il la regarde se balancer lascivement tel un pendule divinatoire, oscillant autour de la chaîne. Elle est alors plus que consentante mais ne peut parler. Cette volonté que son mari lui demande, c'est la volonté de faire abandon d'elle-même, de dire oui d'avance à tout ce quoi elle désire assurément dire oui, et à quoi son corps supplie et conjure, surtout pour le fouet. La souffrance lui va bien. Il lui avait promis de la déchirer. La première fois, elle ne crie pas. Il s'y reprend plus brutalement, et elle crie. Son mari la voit sourire. Elle crie de bonheur autant que de douleur, et il ne s'y trompe pas. Lorsqu'il a fini, et après l'avoir libéré, il lui fait remarquer que ce que de lui était répandu sur elle allait se tenter du sang des blessures. Charlotte s'agenouille à ses pieds, et il se sert de sa bouche comme celle d'une putain. Elle accomplit cette fellation avec application et déférence. Il est bientôt temps de la satisfaire, Il s'enfonce entre ses reins, cette fois sans préliminaire pour la faire jouir.
Bonne lecture à toutes et à tous.
Méridienne d'un soir.
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