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Par : le Il y a 58 minutes
Chapitre XIII — L’absence À dix-neuf heures quarante-cinq, Madame Thomas descendit l’escalier. René l’entendit avant de la voir. Le bruit de ses pas avait changé. Elle avait troqué la tenue qu’elle portait depuis leur retour de la clinique contre une robe noire, simple, ajustée, dont la longueur s’arrêtait juste sous les genoux. Mais surtout, elle avait tenu sa promesse. Du cuir. Les bottes montaient presque jusqu’aux genoux, noires, lisses, avec ce brillant discret que René connaissait trop bien. Une large ceinture de cuir structurait la robe à la taille. Il resta un instant à les regarder. Madame Thomas s’arrêta devant lui. — Je t’avais promis du cuir tous les jours. René releva les yeux. Elle souriait. — Je tiens mes engagements. Il aurait voulu lui répondre que la journée avait déjà largement dépassé tout ce qu’il avait imaginé lorsqu’elle avait prononcé cette promesse dans le cabinet de Caroline. Mais il se tut. Il avait appris sa première règle. Madame Thomas remarqua son silence. — Bien. Elle passa devant lui. — Suis-moi. René obéit. Elle traversa le salon, puis s’arrêta dans le corridor d’entrée devant une grande penderie intégrée au mur. René la connaissait évidemment. Manteaux, vestes, chaussures, quelques parapluies. Rien qui, jusque-là, eût mérité son attention. Les deux portes étaient constituées de fines lamelles de bois inclinées. Madame Thomas en ouvrit une. — Entre. René regarda l’intérieur, puis Madame Thomas. Elle ne donna aucune explication. Il entra. L’espace n’était pas particulièrement inconfortable, mais suffisamment étroit pour qu’il doive choisir soigneusement sa position entre les manteaux et les étagères. Madame Thomas observa son installation. — Tu restes ici jusqu’à ce que j’en décide autrement. René acquiesça. Elle posa deux doigts sous son menton. — Et puisque Sophie ne sait rien de ce qui s’est passé aujourd’hui, tu ne fais aucun bruit. Une seconde passa. — Compris ? René attendit. Le sourire de Madame Thomas reparut. — Réponds. — Oui, Madame. — Tu apprends vite. Elle lui caressa brièvement les cheveux. Puis elle referma la porte. René se retrouva dans la pénombre. Quelques traits de lumière traversaient les lamelles. En bougeant légèrement la tête, il découvrit qu’il pouvait voir une partie du corridor, l’entrée du salon et, plus loin, un angle de la salle à manger. Il entendit Madame Thomas marcher jusqu’à la cuisine. Ses bottes. Encore elles. La situation aurait presque pu le faire sourire. Elle lui avait effectivement promis du cuir tous les jours. Elle n’avait jamais promis qu’il pourrait le contempler confortablement. *** À vingt heures précises, la sonnette retentit. René se redressa instinctivement. Les pas de Madame Thomas traversèrent le corridor. La porte d’entrée s’ouvrit. — Sophie ! — Bonsoir ! J’espère que je ne suis pas en retard. — Absolument pas. Entre. Les deux Femmes s’embrassèrent. René connaissait Sophie. Pas intimement, mais suffisamment pour avoir partagé avec elle plusieurs repas et quelques soirées. Elle appartenait à cette partie de la vie de Madame Thomas à laquelle René avait jusque-là accès presque naturellement. — Donne-moi ton manteau. Sophie le retira. Madame Thomas s’approcha de la penderie. René vit apparaître son visage entre deux lamelles. Elle ouvrit la porte. Pendant une fraction de seconde, leurs regards se croisèrent. Elle ne dit rien. Elle déposa simplement le manteau dans les bras de René. Puis referma. — Merci, dit Sophie depuis le corridor. — Avec plaisir. René resta avec le manteau entre les mains. Quelque chose dans la banalité du geste le troubla davantage que beaucoup des événements de l’après-midi. Madame Thomas ne lui avait pas demandé de prendre le manteau. Elle le lui avait donné. Comme elle aurait déposé un objet dans un placard. René suspendit soigneusement le vêtement. De l’autre côté des lamelles, les deux Femmes s’éloignaient déjà. *** Pendant près d’une heure, il ne se passa rien. Ou plutôt, il se passa exactement ce qui se passait habituellement lorsque deux amies dînaient ensemble. Elles parlèrent. Sophie raconta une histoire concernant une collègue. Madame Thomas rit. Elles évoquèrent un restaurant qu’elles voulaient essayer. Puis une connaissance commune qui venait de changer de travail. À un moment, elles parlèrent d’un dossier particulièrement absurde que Madame Thomas avait traité dans la semaine. René écoutait. C’était peut-être cela qui lui paraissait le plus étrange. Sa journée avait bouleversé toutes les catégories à travers lesquelles il s’était défini pendant soixante ans. Quelques heures plus tôt, Caroline avait enregistré son identification. Madame Thomas possédait les documents. Un numéro lui avait été attribué. Il avait voyagé dans une cage. Puis son acte avait été transmis à un notaire afin qu’il soit inscrit dans l’inventaire patrimonial de Madame Thomas. Et maintenant elle discutait d’un restaurant. Le monde continuait. René commença à comprendre ce que Madame Thomas avait voulu lui faire sentir dans la voiture. Sa transformation n’était pas nécessairement un événement pour les autres. Elle pouvait devenir simplement une composante de l’organisation de la vie de sa propriétaire. Il changea légèrement de position. Une botte apparut dans son champ de vision lorsque Madame Thomas croisa les jambes sous la table. René la reconnut immédiatement. Il eut presque envie de rire. Même enfermé dans une penderie, elle avait réussi à placer du cuir dans son champ de vision. Comme si elle avait pensé jusque-là. Avec Madame Thomas, ce n’était jamais complètement impossible. *** Ce fut au dessert que Sophie posa la question. Elle arriva sans préparation. — Au fait, René n’est pas là ce soir ? Dans la penderie, René se figea. Madame Thomas ne répondit pas immédiatement. Il apercevait seulement une partie de son profil. Elle prit son verre. — Non. — Il est sorti ? — Non. Sophie sembla attendre. — Il travaille ? — Non plus. Un petit silence. Puis Sophie demanda : — Alors il est où ? Madame Thomas posa son verre. — René n’est plus là. Dans la penderie, quelque chose se contracta dans la poitrine de René. Il avait parfaitement entendu. Sophie aussi. Mais elle avait naturellement compris autre chose. — Oh. Un silence beaucoup plus long suivit. — Je ne savais pas. — C’est normal. — Je suis désolée. Madame Thomas eut un léger rire. — Ne le sois surtout pas. Sophie hésita. — C’est récent ? Cette fois, René vit clairement le sourire de Madame Thomas. — Très récent. — Ça va ? — Très bien. Puis, après quelques secondes : — C’est même exactement ce que je voulais. René ferma les yeux. René n’est plus là. Il connaissait Madame Thomas. Il connaissait son goût des mots précis. Il l’avait vue construire des raisonnements sur une nuance, retourner un argument sur une définition, obtenir un accord en obligeant son interlocuteur à comprendre ce qu'impliquait réellement sa propre réponse. Elle aurait pu dire qu’il était occupé. Qu’il n’était pas disponible. Qu’il ne dînerait pas avec elles. Elle n’avait choisi aucune de ces formulations. René n’est plus là. Et surtout, elle n’avait pas menti pour protéger un secret. Elle avait énoncé quelque chose. Sophie posa encore deux ou trois questions auxquelles Madame Thomas répondit sans jamais donner davantage d’explications. Puis la conversation dériva vers autre chose. Tout simplement. René resta dans le noir. Pour Sophie, René avait disparu. Et le plus étrange était qu’après quelques minutes, cela ne semblait plus avoir aucune importance. *** Il était presque vingt-trois heures lorsque Sophie annonça qu’elle devait partir. Les Femmes traversèrent le corridor. Madame Thomas ouvrit la penderie. La lumière frappa les yeux de René. Elle tendit la main. Pas vers lui. Vers le manteau. René comprit. Il décrocha le vêtement et le posa dans sa main. Aucun mot. Madame Thomas referma immédiatement la porte. — Tiens. — Merci. René entendit le froissement du tissu. Puis Sophie rire. — C’était vraiment une bonne soirée. — Oui. — On remet ça bientôt ? — Avec plaisir. Elles s’embrassèrent. — Bonne nuit. — Bonne nuit, Sophie. La porte d’entrée se referma. René inspira profondément. Il attendit. Naturellement. Madame Thomas allait maintenant ouvrir la penderie. Quelques secondes passèrent. Il entendit ses bottes. Elles approchèrent. René se prépara. Les pas arrivèrent devant lui. Puis continuèrent. René ouvrit les yeux dans l'obscurité. Madame Thomas traversa le corridor. Elle éteignit la lumière de la salle à manger. Puis celle du salon. Ses pas gagnèrent l’escalier. Une marche. Puis une autre. Le bruit des bottes s’éloigna progressivement vers l’étage. Une dernière lumière disparut sous les lamelles. La maison plongea dans le noir. René attendit encore. Une minute. Deux. Cinq peut-être. Puis il entendit, très loin au-dessus de lui, la porte de la chambre de Madame Thomas. Le silence revint. Elle était allée se coucher. René resta immobile. Elle ne l’avait pas oublié. Cette explication aurait été rassurante. Mais elle était impossible. Madame Thomas oubliait rarement quelque chose. Et certainement pas le bien qu’elle avait fait identifier quelques heures auparavant, transporté dans sa voiture, inscrit à son patrimoine puis personnellement placé dans cette penderie. Elle savait exactement où il était. René repensa alors à la conversation. René n’est plus là. Dans un premier temps, il avait cru comprendre la phrase. Maintenant, dans l’obscurité, il en découvrait une autre dimension. Pendant toutes ses années de soumission, même lorsqu’il attendait à genoux, même lorsqu’il servait, même lorsque Madame Thomas décidait pour lui, René avait continué à se percevoir comme une présence permanente dans leur relation. Un individu qui attendait une décision. Un homme qui attendait un ordre. Quelqu’un qui attendait qu’on vienne le chercher. Mais Madame Thomas venait de lui montrer autre chose. Elle pouvait avoir besoin de son intelligence. Alors René existerait comme interlocuteur. Elle pouvait vouloir son service. Alors elle lui donnerait une fonction. Elle pouvait désirer sa présence. Alors elle choisirait sa place. Elle pouvait même décider de jouer de cette fascination qu’elle connaissait si bien, enfiler ses bottes de cuir et regarder son attention se désorganiser avec cette satisfaction amusée qu’elle ne cherchait même plus à dissimuler. Mais ce soir, elle n’avait besoin de rien. Alors elle l’avait rangé. Il n’y avait là, du point de vue de Madame Thomas, aucune contradiction avec la promesse qu’elle lui avait faite. Elle prendrait soin de lui. Elle savait où il était. Il était à l’abri. Il était exactement à la place qu’elle avait choisie. Cela suffisait. René posa lentement sa tête contre la paroi de la penderie. Quelques heures auparavant, il avait cru que devenir un bien signifiait acquérir un nouveau statut. Un numéro. Un document. Une propriétaire. Il comprenait maintenant que cela signifiait également perdre quelque chose qu’il n’avait jamais imaginé pouvoir perdre : L’évidence de sa propre présence. Il n’existait plus nécessairement dans le monde de Madame Thomas simplement parce qu’il était là. Il y entrerait lorsqu’elle le déciderait. Dans le silence complet de la maison, René cessa progressivement d’écouter l’escalier. Et, pour la première fois, il ne se demanda plus : Quand viendra-t-elle me chercher ? Une autre question prit sa place. Quand aura-t-elle de nouveau besoin de moi ? René ferma les yeux. Et resta là où Madame Thomas avait rangé ce qui lui appartenait. Épilogue — Le précédent L’automne avait transformé la forêt. Les verts profonds de l’été avaient disparu au profit des ocres, des bruns et des ors. À chaque pas de Madame Thomas, les feuilles humides s’écrasaient doucement sous les semelles de ses cuissardes. René avançait derrière elle. À quatre pattes. La première fois qu’elle l’avait emmené ainsi, quelques semaines auparavant, chacun de ses mouvements avait été conscient. La position de ses mains. Celle de ses genoux. La tension de la laisse. La peur absurde de rencontrer quelqu’un. Maintenant, son corps avait appris. Madame Thomas aussi. Elle avait rapidement considéré que son équipement initial était insuffisant. — Si je veux que tu marches ainsi régulièrement, avait-elle déclaré, tu dois être correctement protégé. Elle lui avait donc acheté des gants renforcés, des genouillères adaptées et une tenue en similicuir suffisamment épaisse pour le protéger du froid, de l’humidité et des frottements. Elle avait choisi elle-même chaque élément. Comme elle choisissait désormais beaucoup de choses pour lui. René avait compris que la propriété, selon Madame Thomas, ne signifiait jamais la négligence. Bien au contraire. Ce qui lui appartenait devait être entretenu. Protégé. Éduqué. Et présenté conformément à ses exigences. Madame Thomas, elle, avait tenu une autre promesse. Le cuir. Ce jour-là, elle portait un long manteau sombre dont les pans accompagnaient chacun de ses pas et de magnifiques cuissardes de cuir noir. René les suivait depuis près d’une heure. La laisse partait de son collier, remontait avec une légère courbe et disparaissait dans la main gantée de Madame Thomas. Elle n’avait presque pas parlé. Elle n’en avait pas besoin. René savait maintenant maintenir la bonne distance. Il ralentissait lorsqu’elle ralentissait. S’arrêtait lorsqu’elle s’arrêtait. Attendait lorsqu’elle observait quelque chose. La laisse n’était presque jamais tendue. Madame Thomas semblait apprécier particulièrement cela. Elle disait qu’une autorité qui devait constamment tirer sur sa laisse était une autorité mal comprise. René avait retenu la leçon. *** Ils arrivèrent à une bifurcation lorsqu’une sonnerie troubla le silence de la forêt. Madame Thomas s’arrêta. René s’immobilisa immédiatement. Elle sortit son téléphone de la poche de son manteau. Son expression changea lorsqu’elle lut le nom. — Élise. Elle décrocha. — Bonjour. René reconnut immédiatement la voix de la Docteure Morel, bien qu’il ne distinguât pas les mots. Madame Thomas reprit sa marche. — Très bien. Et toi ? Quelques secondes. — Oui. Beaucoup de travail cette semaine. Elle écouta encore. Puis elle rit. — Non, tu ne me déranges pas. Je suis en promenade. Un silence. Madame Thomas regarda René. — Oui. Avec lui. René baissa légèrement les yeux. Ils arrivèrent quelques minutes plus tard à un banc installé au bord du chemin. Madame Thomas s’assit. René resta un instant devant elle. Elle n’eut pas besoin de parler. Il se déplaça sur le côté et se coucha près de ses bottes. Madame Thomas croisa les jambes. L’une de ses cuissardes se trouva à quelques centimètres du visage de René. Il sourit intérieurement. Même après toutes ces semaines, certaines choses ne changeaient pas. Madame Thomas posa distraitement une main sur sa tête. — Et toi, comment vas-tu ? Morel répondit longuement. Madame Thomas écoutait en faisant lentement glisser ses doigts dans les cheveux de René. Puis elle sourit. — Je savais que tu finirais par me poser la question. Silence. — René ? Sa main s’arrêta. Elle baissa les yeux vers lui. — Il va très bien. Morel répondit quelque chose qui fit rire Madame Thomas. — Oui, évidemment que j’ai regardé. Nouveau silence. — Parce qu’il est sous ma responsabilité, Élise. Cette fois, elle ne souriait plus. — Je voulais cela. Il serait assez incohérent de ma part de revendiquer la propriété de quelqu’un et de considérer ensuite que son état ne me concerne pas. Elle recommença à caresser les cheveux de René. — Il s’adapte remarquablement. Une pause. — Mieux que je ne l’avais prévu, même. René sentit une satisfaction étrange l’envahir. Madame Thomas poursuivit : — Il a encore parfois tendance à réfléchir depuis son ancienne position. Mais de moins en moins. Morel posa vraisemblablement une question. — Non. Je ne cherche pas à supprimer son initiative. Ce serait idiot. René reste René. Elle regarda le chemin devant elle. — Son intelligence m’est utile. Son jugement aussi. Je veux simplement qu’il comprenne que disposer d’une capacité ne signifie plus disposer de l’autorité finale sur son utilisation. René écoutait. Il connaissait cette idée. Il la vivait désormais. — Exactement, conclut Madame Thomas. Puis le ton de la conversation changea. René le sentit avant même de comprendre pourquoi. Madame Thomas cessa de caresser sa tête. — Pourquoi me demandes-tu ça ? Long silence. Elle écouta. Son regard se fixa quelque part entre les arbres. — Tu as relu ton rapport ? Morel parla. — Plusieurs fois ? Madame Thomas sourit légèrement. — Cela devient intéressant. Elle décroisa les jambes. René releva les yeux vers elle. — Quelle question ? La réponse de Morel fut suffisamment longue pour que Madame Thomas se penche en arrière contre le dossier du banc. Puis : — Je me suis posé exactement la même. Silence. — Oui. Elle écouta. — Non, Élise. Je ne pense plus que René soit juridiquement un cas aussi exceptionnel que nous l’avions cru. René sentit quelque chose changer. Il ne bougea pas. — Psychologiquement, peut-être. Tu es mieux placée que moi pour en juger. Juridiquement, c’est différent. Morel parla. Madame Thomas sourit. Le sourire de l’avocate. René le connaissait. Celui qui apparaissait lorsqu’elle avait trouvé quelque chose. — Une lacune ? Elle réfléchit. — Non. Une seconde. — Plusieurs. René fixa ses bottes. Madame Thomas reprit : — C’est justement le problème. Aucun des mécanismes que nous avons utilisés n’avait été conçu pour produire ce résultat. Elle marqua une pause. — Mais aucune disposition pertinente ne l’interdit expressément dans la configuration que nous avons construite. Morel intervint. — Exactement. Consentement d’un adulte capable, transfert volontaire, délégations, obligations de protection, identification, enregistrement patrimonial… Pris séparément, rien n’était particulièrement intéressant. Elle regarda René. — C’est leur combinaison qui l’est. Quelques feuilles tombèrent devant eux. Morel parla de nouveau. Cette fois, Madame Thomas ne répondit pas immédiatement. — Reproductible ? Elle prononça le mot lentement. René sentit sa main revenir sur sa tête. — Théoriquement, oui. Morel demanda quelque chose. Madame Thomas eut immédiatement un mouvement de désapprobation. — Certainement pas avec n’importe qui. Son ton était devenu ferme. — C’est précisément là que ton travail devient indispensable. Je n’accepterais jamais de construire pour une autre Femme ce que j’ai construit avec René sans savoir que l’homme comprend réellement ce qu’il demande. Elle regarda René. — Il faut distinguer le fantasme de la volonté stable. Nous l’avons fait. Elle écouta. — Oui. Et il faut aussi évaluer la Femme. Morel sembla surprise. Madame Thomas eut un petit rire. — Évidemment. Posséder crée davantage d’obligations que jouer à posséder. Elle reprit plus sérieusement : — Si une Femme veut disposer d'une autorité aussi étendue sur un homme, il faut s'assurer qu'elle soit capable d'assumer ce qui va avec : protection, entretien, décisions, conséquences. Morel parla longuement. Madame Thomas acquiesça plusieurs fois. — Caroline pourrait effectivement formaliser la partie sanitaire. Une pause. — Toi, l’évaluation psychologique. Puis son sourire reparut. — Et moi, le droit. René comprit alors que quelque chose venait de se produire. Il ignorait encore quoi. Mais il connaissait suffisamment Madame Thomas pour savoir reconnaître le moment où une idée cessait d’être une simple hypothèse. *** La conversation continua. Morel semblait réfléchir à voix haute. Madame Thomas répondait par phrases courtes. Des critères. Des contrôles. Des responsabilités. La nécessité de protéger l’homme contre une décision prise sous l’effet d’une crise ou d’une fascination passagère. La nécessité, inversement, de protéger une propriétaire contre un engagement dont elle n’aurait pas mesuré les conséquences. Puis Morel prononça quelque chose qui fit froncer les sourcils à Madame Thomas. — Une association ? Elle réfléchit. — Peut-être. Morel poursuivit. — Non. Pas militante. Elle regarda René. — Surtout pas. Quelques secondes. — Une structure d’étude et d’encadrement serait plus intelligente. Morel répondit. — Oui. Des demandes pourraient être examinées. Elle écouta. — Et si nous en refusons certaines, tant mieux. Le but ne serait pas de fabriquer des propriétaires et des propriétés. René vit son expression devenir plus attentive. — Le but serait de déterminer dans quelles circonstances une relation de ce type peut réellement fonctionner. Morel dit quelque chose. Madame Thomas eut un petit rire. — Tu vas beaucoup trop vite. Nouveau silence. — Une société ? Cette fois, le mot sembla retenir son attention. Elle regarda autour d’elle comme si la forêt pouvait lui fournir une réponse. — Une société consacrée à quoi ? Morel parla. Madame Thomas ne répondit pas. René attendit. Puis elle répéta lentement : — Aux relations fondées sur l’autorité féminine et l’appartenance masculine volontaire… Elle regarda René couché à ses pieds. Ses doigts reprirent leur mouvement dans ses cheveux. — C’est une définition terriblement clinique. Morel répondit quelque chose qui la fit rire. — Non, je n’ai pas mieux. Silence. Puis Madame Thomas observa son Bien. Son regard descendit vers le collier. La laisse. La tenue protectrice. Les genouillères. Puis remonta vers sa propre main qui tenait l’autre extrémité de la laisse. — Enfin… Elle hésita. — Nous pourrions parler d’un modèle gynarchique. Morel répéta probablement le terme. — Oui. Gynarchique. Un nouveau silence. — Non, Élise. Je ne suis pas en train de proposer de réorganiser la société. Elle rit. — J’ai déjà suffisamment de travail. Morel répondit. Madame Thomas leva les yeux au ciel. — Caroline dira exactement la même chose que toi. Puis son expression changea. — Mais nous pouvons nous retrouver toutes les trois. Elle réfléchit. — La semaine prochaine. Morel parla. — Chez moi. Une dernière pause. — D’accord. Je t’envoie quelques notes avant. Madame Thomas raccrocha. *** La forêt retrouva immédiatement son silence. Pendant quelques secondes, Madame Thomas resta assise. René demeurait couché contre ses cuissardes. Il réfléchissait à tout ce qu’il venait d’entendre. Madame Thomas regardait devant elle. Puis elle baissa les yeux. — Tu as tout entendu ? René attendit. Un sourire apparut. — Tu peux répondre. — Oui, Madame. — Et qu’en penses-tu ? La question le surprit. Quelques semaines auparavant, il aurait probablement commencé par analyser les implications juridiques. Puis les risques. Puis les conséquences sociales. Cette fois, il réfléchit autrement. — Je pense que la Docteure Morel vous a téléphoné pour savoir comment j’allais. — C’est exact. — Et qu’elle a terminé en envisageant avec vous quelque chose qui pourrait concerner beaucoup d’autres personnes. Madame Thomas sourit. — Continue. René regarda la laisse. Puis les cuissardes de cuir devant lesquelles il était couché. Il repensa au cabinet de Morel. À Caroline. À la cage qu’il avait lui-même assemblée. À son numéro. Aux documents. À la penderie. À cette nuit où il avait compris qu’il pouvait être présent sans nécessairement exister dans le monde de Madame Thomas tant qu’elle n’avait pas besoin de lui. Et maintenant à cette conversation. Il releva les yeux. — Je pense surtout que vous avez encore plusieurs coups d’avance sur moi. Madame Thomas resta silencieuse. Puis elle éclata de rire. Un rire véritable. Elle se pencha et lui caressa longuement la tête. — Enfin une chose que mon Bien a parfaitement comprise. Elle se leva. René se remit naturellement à quatre pattes. Madame Thomas ajusta son manteau. Puis elle reprit correctement la laisse dans sa main. Elle fit un pas. René suivit. Devant eux, le chemin disparaissait progressivement entre les arbres aux couleurs d’automne. Ni Madame Thomas, ni René, ni même Élise Morel ne pouvaient encore savoir où il conduirait. Pour l’instant, il n’existait qu’une Femme. Un Bien. Une psychiatre qui avait posé une question. Une vétérinaire qui avait accepté d'explorer l'impossible. Et quelques lacunes dans la loi qu’une avocate avait eu l’intelligence de réunir. Ce n’était pas encore un système. Encore moins une société. C’était simplement un précédent. Madame Thomas continua d’avancer. René suivit sa propriétaire sous les feuilles d’automne. Et la laisse, entre eux, resta presque parfaitement détendue. FIN
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