La rubrique "Articles" regroupe vos histoires BDSM, vos confessions érotiques, vos partages d'expériences SM. Vos publications sur cette sortie de blog collectif peuvent aborder autant les sujets de la soumission, de la domination, du sado-masochisme, de fétichisme, de manière très générale ou en se contentrant très précisément sur certaines des pratiques quu vous connaissez en tant que dominatrice/dominateur ou soumise/soumis. Partager vos récits BDSM, vécus ou fantames est un moyen de partager vos pratiques et envies et à ce titre peut être un excellent moyen de trouver sur le site des partenaires dans vos lecteurs/lectrices. Nous vous rappelons que les histoires et confessions doivent être des écrits personnels. Il est interdit de copier/coller des articles sur d'autres sites pour se les approprier.
Par : le Il y a 6 heure(s)
Bonjour, " Annie Dominatrice " , c'était il y a deux semaines.... Hier, Samedi, c'était" Annie soumise". Après le tennis en doublé du matin, les Dames se sont rejointes à la maison pour le thé -gateau , vers 16 h ...elles habitent à trois kilomètres.  Causeries , ma Dame , en attente de revanche, ouvre le jeu :  " Annie, tu voulais expérimenter l'autre côté du D/s....tu veux toujours ? " " Pourquoi pas.... maintenant ? " " Tu auras peut-être les fesses sensibles ce soir... mais oui , maintenant ! Vas te déshabiller ! " Line l'accompagne dans une chambre...puis ma Dame part à son tour . Elle revient vêtue d'un catsuit en lycra , talons hauts, toute en noir , portant un petit sac en velours : " C'est nouveau , et c'est pour toi , le Monsieur ! " Assis dans un fauteuil , je ne suis que spectateur, mais doit enfiler une cage coudée, bien difficile, que ma Dame me boucle ... " Reste comme ça.... c'est très bien ! " Arrivée de Line et Annie, surprises de me voir en tee shirt, et en cage . Puis Alexandra , restée en retrait , intervient : " Et. Moi ?...je peux participer ? " Surprise de ma Dame.... " Ok !...tu n'étais pas prévue , mais vas te déshabiller ! " Quelques minutes. Les deux copines sont maintenant nues devant nous trois....Alex est plutôt filiforme, alors qu''Annie a de jolies formes , des hanches rondes et des seins lourds...qui me font de l'effet ! Châtain clair toutes les deux , petite toison pubienne... c'est la première fois que je les vois sans rien. Elles se passent toutes deux un collier : début du jeu. " J'ai bien fait de t'encager ! "....ma Dame s'adressant à moi... Mains par devant, elles sont ensemble ligotées vers les crochets d'une poutre , à 50 cm l'une de l'autre, bien tendues. " Line et moi avons nos ceintures de chasteté en cuir , mais elles sont perso ...on trouvera autre chose..." Malle à jouets avancée, ma Dame sourie... " J'ai trouvé !" Elle sort deux bâillons - boule que leur sangle Line , toujours active, puis deux ensembles de pinces à seins, reliés par une chaînette. Les copines protestent comme elles peuvent.... " Vous préférez peut être les avoir aux grandes lèvres ? " Un NON de la tête confirme : les pinces réglées, quatre pinces , quatre " Aïe " Line leur attache les chevilles serrées. Ma Dame prend le martinet, et c'est parti ! Les copines se tortillent à chaque fois , et accusent les coups , vifs.....les chaînette se baladent....sympa ! 10 coups chacune . " On change !.... cravache ! "" Ma Dame sais faire : les frappes  sont courtes , insisives....Annie demande grâce au bout du sixième : Line intervient : " pas de négociation ! Jamais ! " Quelques cris , et larmes aussi.. Huit , neuf , dix .... c'est fini ! Les yeux rougis , détachée, Annie avoue : " Je préfère manier le martinet..." Alexandra n'a rien demandé , juste accepté...on peut être surpris , parfois....la soumise , c'est elle... Line me deboucle , nous prenons un Asti bien frais , tous ensemble . Chouette après midi ! Ça promet..... Les dialogues retranscris ne sont qu'aproximatifs....la réalité étant plus crue...
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Par : le Il y a 11 heure(s)
A cette époque, il m’arrivait de faire des déplacements professionnels un peu partout en France pour chaque gros projet qui se mettait en place. Je devais me rendre sur Lyon du lundi 8mars au jeudi 11 mars 2021 pour le démarrage d’un projet, je savais que je n’aurais plus besoin de m’y rendre physiquement par la suite. Ayant cette date en tête, sur le site de rencontre, j’avais changé ma localisation dès le mois de janvier pour pouvoir discuter avec des personnes habitant sur Lyon. Principalement pour y trouver une femme, mais comme vous le savez déjà, j’ai accepté de rencontrer un homme. Le RDV était calé pour mardi 09 mars à 21h chez lui, on devait se parler sur le site à 20h45 pour se confirmer et me donner les derniers détails. Cette journée de mardi, j’ai essayé de la passer le plus normalement possible, mais j’avais cette petite boule au ventre. Je n’avais pas envie d’y aller, j’avais très envie d’annuler. Le soir je me fis un petit resto, puis je suis allé dans ma chambre d’hôtel, me relaxer, prendre une douche. Je me connecte comme convenu à 20h45, j’espérais qu’il n’y soit pas. Il était déjà connecté, à peine arrivé sur le site, j’ai reçu un message de lui. Il avait hâte me disait-il…. Il me donna son adresse, les codes d’accès, l’étage puis à droite, il laissera la porte entrouverte. RDV à 21h. Je regarde sur Maps, effectivement, pas loin, 7minutes à pied. J’essaie d’écarter toutes les pensées négatives qui m’envahissent (je ne le connais pas, il va vouloir me tripoter, je ne l’ai jamais vu, est-ce vraiment chez lui ? est-ce un traquenard ?) Je focalise mon esprit sur : je vais dans un spa pour me faire masser. Je suis au pied de l’immeuble, je tape le code, ça s’ouvre. 2eme code, ça s’ouvre. J’appelle l’ascenseur, j’appuis sur le 3eme étage. Je constate que c’est un immeuble de qualité. Je me dirige vers la droite, et j’aperçois une porte entrouverte. Bon… jusqu’ici tout correspond, et si j’ai osé venir, c’est aussi parce que la personne s’exprimait bien, elle semblait posée, rationnelle. Je pousse la porte, j’entre, et je referme. Bonsoir me dit-il. Je le vois enfin. Il m’avait dit qu’il mesurait 170 pour 60kgs, ça devait être cela. (moi c’est 176 76) Veux-tu boire quelque chose ? Non merci répondis je rapidement. J’étais mal à l’aise. Pourtant, l’appartement était cosy, lui était avenant, mais je savais pourquoi j’étais venu. Il me dit suis moi, je lui emboite le pas. Voici la chambre. C’était une pièce assez grande, bien décorée, avec un grand lit et des serviettes posées dessus. Il m’indique la salle de bain, si je voulais prendre une douche, puis enfiler une serviette et le rejoindre sur le lit. Je me dirige vers la salle de bain, en lui disant que j’allais me changer, que j’avais déjà pris ma douche avant de venir. C’était une belle salle de bain, avec douche à l’italienne, double vasque, je me sentais comme chez moi. C’était accueillant. Je me déshabille. J’enlève tout, sauf mon boxer et je mets une serviette autour de ma taille. Je n’ai pas envie de quitter cette salle de bain. Allez vas-y, il t’a bien dit, qu’à tout moment je peux demander d’arrêter et de partir. Je retourne dans la chambre. Il est allongé sur le lit, juste en boxer, il est assez poilu. Je suis vraiment gêné par la situation : un homme peu vétu sur un lit, me retrouver seul avec lui, et étant pudique, être si peu habillé devant lui. En me voyant, il se lève et dit : viens alonge toi sur les serviettes, ferme les yeux et laisse-toi aller. Je vais te masser aux huiles. Je m’allonge sur le ventre, il me demande de retirer la serviette… je le fais… Tiens : tu as gardé ton boxer ? tu devrais l’enlever, il va s’imbiber d’huiles sinon dit-il. Je préfère le garder répondis je. Je sentis de l’huile couler sur le haut du dos. Il se mit à califourchon sur mes fesses, et commença à me masser. Je fermais les yeux et essayais de profiter du massage. Il savait masser, il en avait l’habitude, ses gestes étaient techniques et précis. Il s’occupa bien de mon dos dans son intégralité, de mes bras et même de mes mains. Il avait commencé à califourchon pour pouvoir bien appuyer sur mon dos, mais par la suite il était mobile tout autour de moi. Quand il s’attaqua au bas du dos, plusieurs fois il glissait ses mains son mon boxer vers mes fesses. Il était gêné dans ses mouvements, il finit par tirer mon sous vêtement vers le bas, je relevai mes hanches afin de lui faciliter le retrait. Il le fit glisser tout le long de mes jambes jusqu’aux chevilles, et le retira complètement. Il saisit mes pieds, et les fit glisser chacun d’un côté. Je me trouvais jambes écartées. Il remonta entre mes jambes, puis ses genoux touchèrent le haut de mes cuisses, sur lesquelles il exerça une pression afin d’accentuer l’écartement de mes jambes. Il fit couler de l’huile sur mes fesses, puis me les massa. Tout comme il avait été attentif aux autres parties de mon corps, il s’attarda sur mon fessier. Il malaxait, triturait, écartait mes fesses. Il passait entre également, et descendit jusqu’à mes bourses, qu’il saisit, soupesa, tira un peu dessus, puis s’empara de mon sexe. Il le malaxa un peu, le tira vers le bas, et le posa. Il continua le massage en s’occupant d’une jambe, du haut jusqu’au bout des doigts pieds, quand il remontait, à chaque fois il caressait ma verge J’essayais de faire le vide dans ma tête, de ne pas penser à la situation sinon je me serais levé et je serai parti. Je tentais de me dire que c’était une femme qui me faisait cela, mais sans succès, j’étais trop connecté à la dure réalité. Quand il eut bien fini de me masser l’intégralité de mon dos de la tête aux pieds, il me demanda de me mettre sur le dos. J’ouvris les yeux, je constatai qu’il était nu, en érection. Quelle gêne de voir cela, je fis mine de rien. Je vis la serviette pas loin sur le lit, je la saisis, la plaça sur ma taille et me mis sur le dos. Je refermais les yeux. Il me mit de l’huile sur le torse, et commença son massage consciencieusement. Je ne sais pas si je psychotais, mais il me semblait qu’il venait souvent sur mes tétons. Il avait changé d’huile, je trouvais que cela sentait la fraise. Quand il arriva au niveau de mes hanches, il tira la serviette, et la mise de côté, puis me massa les cuisses. Puis il souleva ma jambe droite, la posa sur son épaule, et se plaça entre mes jambes. Il massait ma jambe relevée, et dit : j’apprécie vraiment ce spectacle. Je crois avoir bredouillé un merci. Il s’en hardi pour me saisir le sexe, et me le malaxa, le caressa. Je trouvais la situation indécente, très gênante : j’étais nu, une jambe en l’air, les jambes écartées, et mon sexe en train de se faire malaxer par un homme nu. Il a dû ressentir ma honte, il arrêta, posa ma jambe mais toujours un peu écartée, et repris le massage de mes jambes. Il alternait l’une puis l’autre, à chaque fois qu’il était vers le haut, il venait toucher mon sexe. Puis enfin cela cessa, j’ai cru qu’il avait terminé. J’avais presque raison, il avait fini son massage, mais il était parti se mettre au-dessus de ma tête. Je gardais les yeux fermés, je ne voulais surtout pas les ouvrir. J’ai deviné qu’il posait ses couilles sur mon front et qu’il jouait avec son sexe (se masturbait il ?) Puis il vint me saisir mes tétons et se mit à jouer avec. Je n’en suis pas sensible. Il finit par arrêter, se leva, et se mit sur mon côté droit, il me caressait mon téton droit avec sa main gauche et de sa main droite, me caressait le sexe. Il se pencha et vint me faire un bisou sur le front, sur la joue, il se dirigeait vers ma bouche, je tournais la tête à l’opposé. Il me lécha le téton, il joua avec sa bouche, me fit des bisous sur le torse, le ventre, et descendait vers mon sexe. Je savais que le moment tant redouté arrivait. Il jouait avec mes bourses avec sa main droite, et me faisait des bisous sur le sexe. Il me décalotta, et joua avec sa langue sur mon gland. Je gardais les yeux fermés, pour moi c’était horrible, je ne voulais surtout pas voir cela. Je ne sais pas combien de temps cela dura, mais mon sexe restait tout mou. J’étais dans le dégout, aucune envie ni idée sexuelle ne traversait mon esprit. Je ne voulais pas ouvrir mes yeux, ne pas avoir cette vision en mémoire qui m’aurait peut-être fait vomir. Au bout d’un moment, qui me semblait une éternité, il arrêta de jouer avec mon sexe. J’ouvris les yeux, il était à genoux à coté de moi et se masturbait. Ça durait… j’en avais assez, mais j’étais embêté pour lui, je n’osais pas lui dire c’est fini, je me rhabille. Il me demanda de le regarder dans les yeux, il se branlait lentement. Je compris qu’il profitait du moment, que je devais lui plaire et qu’il voulait faire durer son plaisir. Mais c’était trop long pour moi, trop gênant, 23h30 !! il était tard !! Je décidais de me lancer : toi tu es un petit cochon n’est-ce pas ? Oui me dit-il tout surpris. Oui qui ? dis-je fermement Il resta interloqué. Ne me fais pas répéter lui dis-je furieusement. Oui Monsieur bredouille t’il. Je n’ai rien entendu !! Oui Monsieur dit-il plus fort. J’ai l’habitude de diriger, je savais qu’il était à mes ordres, mais je n’avais vraiment pas envie de jouer avec lui. Mon terrain de jeu ce sont les femmes. Je voulais en finir et rentrer. Branle-moi plus vite ta petite queue ridicule, allez allez, tu sais que tu as une petite bite ? Oui monsieur. Il commençait à soupirer fort.  Vas-y jouis vite, dépêche-toi Aussitôt il éjacula. Je me rhabillais rapidement, je l’ai entendu dire merci monsieur, et je suis parti.
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Par : le Il y a 16 heure(s)
Sur la place Saint-Sulpice flottait un air doux et sucré. Il semblait contenir ainsi des provisions d'optimisme. La matinée s'épanouissait. Juliette pensait à Hemingway, à cause du printemps, du lieu. Elle l'aurait bien vu déboucher dans le soleil au coin de la rue Férou, tourner légèrement à droite pour descendre la rue Bonaparte et passer ainsi à coté d'elle près de la fontaine. Cette impression était si forte qu'elle aurait presque pu toucher sa chemise à gros carreaux. Il allait chez Lipp où l'attendait un cervelas à la vinaigrette. Absorbée dans ses songes, elle bouscula légèrement une jeune femme blonde. Elle s'excusa. L'inconnue sourit de son embarras. Juliette balbutia :   - "Je pensais à Hemingway ...c'est-à-dire ... il venait souvent ici, vous savez ... " Elle la regarda avec une expression pleine d'indulgence. Ce que Juliette remarqua d'abord ce fut sa grande beauté mais plus encore l'air de bonté qui émanait d'elle, de ses yeux rieurs. Était-ce le soleil qui l'éclairait, elle lui sembla lumineuse. Juliette eut l'impression de l'avoir déjà vue. Mais peut-être était-ce dans une autre vie ou dans un roman d'Hemingway. - "Savez-vous où se trouve la librairie La Procure ?" - "Oui, répondit Juliette, vous la voyez là-bas, on la distingue sous les arbres". - "Merci, dit-elle. Au revoir".    La jeune femme demeura abasourdie et stupide. Pourquoi n'avait-elle pas saisi l'occasion pour engager la conversation ? Elle finit par se rendre au café de la Mairie où elle avait rendez-vous. Elle commanda un café. La personne qu'elle attendait était en retard. Elle éprouva un malaise. Elle était mécontente d'elle-même. Quelle idiote était-elle ! Pourquoi ne pas l'avoir accompagnée à la librairie ? Peut-être y était-elle encore. Elle se leva et se précipita sur la place. Elle courut jusqu'à La Procure. À cette heure, les clients ne se bousculaient pas. Elle passa du rayon des sciences humaines à celui des livres d'art, sans apercevoir d'autres personnes que des vendeurs oisifs, empressés à la renseigner. Hélas, ils ne pouvaient rien pour elle. Sur le seuil de la librairie, elle se sentit soudain dépossédée, appauvrie: une promesse de bonheur venait de s'envoler. Elle regagna le café de la Mairie. La journée était gâchée. L'église et ses clochers inégaux avait pris un air patibulaire. Elle retrouva alors son café froid et la femme avec laquelle elle avait rendez-vous. Intellectuelle, grande bourgeoise qui s'était longtemps cherchée, si l'on en jugeait par le caractère hétéroclite de ses diplômes, elle ne semblait s'être jamais trouvée. Se disait volontiers mélancolique, plus distingué que déprimée. Convaincue d'avoir raté l'éducation de son fils unique du jour où elle sut que Ralph Lauren était son écrivain préféré. Elle savait beaucoup de choses mais rien de plus. Si elle n'avait pas entendu parler de l'amour, elle ne serait jamais tombée amoureuse. Son language était d'une grande précision. Chacun de ses mots restituait la réalité matérielle d'une chose. Au début, Juliette essaya de saisir ce qu'elle disait mais, très vite, elle perdit pied. Certains mots avaient beau avoir des consonances familières, leur association entre eux lui paraissait alors hermétique. Elle se voulait pourtant convaicante. Quand elle se leva pour lui serrer la main, et lui dire au revoir, elle comprit avec un grand soulagement que l'entretien se terminait.   Juliette avait été injuste avec cette femme. Elle ne l'avait pas beaucoup gênée. Tandis qu'elle lui parlait, elle aurait eu le temps de retourner plusieurs fois à La Procure, de recommencer la scène de la rencontre avec la jeune femme blonde en ménageant des suites favorables. Maintenant qu'elle s'en allait, qu'allait-elle devenir ? Elle ne pouvait tout de même pas retourner à la librairie. Elle décida de déambuler dans les petites rues creusées dans l'ombre de la grande église.   Peut-être s'était-elle attardée dans les parages ? Mais elle eut beau la chercher, elle avait disparue. Elle retrouvait à chaque coin de rue seulement son regret. Lasse de se faire souffrir, elle décida de rentrer chez elle. Le lendemain, son visage commença à s'effacer. La précision du souvenir s'estompait. Cela l'attrista. Deux jours plus tard, elle n'y pensait plus. La belle inconnue avait rejoint le cimetière des êtres croisés, des femmes manquées, des regards échangés sans lendemain, des promesses non tenues, des trahisons non consommées, des adultères virtuels, de tous ces rendez-vous qu'on manque pour une raison inexplicable et qui laissent dans le cœur un sentiment désolé. Faute à la malchance.   Une semaine passa ainsi. La vie avait repris le dessus avec son cortège d'insignifiantes médiocrités. Juliette ne pensait plus à l'inconnue. Quelques jours plus tard, le hasard la conduisit dans une librairie au carrefour de l'Odéon. Elle remonta la rue de Seine afin d'admirer les gravures exposées chez un marchand d'estampes. Ses pas l'entraînèrent. Elle se laissa glisser le long de la rue Saint-Sulpice. Elle déboucha sur la place et se dirigea vers la station d'autobus pour atteindre la ligne 63. C'est un bus qui l'inspirait toujours. Il avait beau avoir perdu sa plate-forme arrière, où dans la jeunesse, on livrait ses cheveux au vent, il conservait un air indéniable de nostalgie. Chaque jour, il emmenait les jeunes filles du XVIème arrondissement qui allaient fleurir les bancs austères de la Sorbonne et de la Faculté de droit.   Il les ramenait à la nuit tombante, grisées d'avoir entrevu les perspectives philosophiques que leur faisait miroiter François Chatelet ou Vladimir Jankélévitch, laissant un léger trouble dans leur regard, comme un écho de l'ineffable. Au moment où passant devant le café de la Mairie, elle allait atteindre la station de bus, elle se trouva face à l'inconnue, la jeune femme blonde. Elle lui sourit. Elle la regarda avec une expression d'incrédulité. On a beau croire à la providence,elle se manifeste plus rarement que la folie. Était-elle l'objet d'une hallucination ? Sa voix la ramena à la réalité.   - "J'étais certaine de vous rencontrer ici. J'en avais le pressentiment". Il y avait dans sa voix un mélange de douceur et d'assurance. Juliette sentit que dès lors les choses ne lui appartenaient plus. Il fallait s'abandonner au dieu tout puissant des circonstances. - "Je suis italienne, lui dit-elle, tandis qu'elles marchaient vers le jardin du Luxembourg".   Elle s'appelait Clara. Le lendemain soir, elle vint chez elle. Tout alla très vite. Il n'y a que les femmes légères qui hésitent à se donner. Elle ne l'était pas. Juliette l'aima aussi pour la gravité qu'elle mit dans l'amour, la laissant plus affamée d'elle encore qu'au début. Elle laissa alors filer la chaîne des jours passés, n'en conservant que le dernier chaînon disparu dans la nuit.   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 16 heure(s)
Une vie, une œuvre dont l'intégrité, la beauté et la poésie n'ont pas d'équivalent dans le cinéma moderne. JacquesDemy (1931-1990) n'a pas seulement bâti une filmographie audacieuse et cohérente, il a inventé de nouvelles formes cinématographiques, nées de sa passion pour le mélodrame et la musique, mais aussi de sa vision personnelle de la couleur, des sons, et de son rapport hors du commun aux personnages féminins, mélange de fascination, d'empathie et de fétichisme. Des premiers courts métrages au dernier long, Jacques Demy aura connu un destin de cinéaste unique dans l'histoire du cinéma français. De la vie de province à Hollywood, de la Nouvelle Vague à l'exil plus ou moins volontaire, des triomphes inattendus aux échecs cuisants, de la popularité au doute, des joies de la création aux blessures, Jacques Demy appartient à la famille des grands artistes à la fois adulés et incompris, qui unit Abel Gance à Jean-Luc Godard. Comme tous les cinéastes portés par leurs rêves, il n'a jamais rien fait comme les autres. Il révèle Catherine Deneuve grande actrice moderne en la faisant chanter avec la voix d'une autre ou en la transformant en fée, il fait repeindre les rues de Cherbourg et de Rochefort aux couleurs d'un Matisse ou d'un Dufy, il s'expatrie à Los Angeles, en Angleterre et dans son propre pays pour y tourner une production japonaise que personne ne verra en France. Il fait chanter des CRS et des manifestants dans un chef-d'œuvre malheureux, puis rate un film sur le thème d'Orphée qu'il aurait dû être le seul à réussir ("Parking"). La musique, signée Legrand et Colombier demeure incontournable dans l'œuvre de Demy, la peinture y joue un rôle essentiel. Ce sont cependant la poésie et la littérature, l'amour des mots et du romanesque qui dominent une filmographie placée sous le double signe de Cocteau et Balzac, auxquels on pourrait ajouter Prévert et Queneau, la légèreté du rêve et le poids de la société, l'humour et la gravité. Il naît le cinq juin 1931 à Pontchâteau en Loire-Atlantique, où sa grand-mère tient un café alors que son père, Raymond Demy est garagiste à Nantes et que sa mère est coiffeuse. Le jeune Jacques devient très tôt un praticien des arts du spectacle, dès quatre ans avec son propre théâtre de marionnettes, et, à partir de neuf ans, avec un petit projecteur decinéma. Un peu plus tard, il réalise quelques films d'animation par la technique de la peinture sur pellicule. Il achète sa première caméra, à la fin de la guerre, alors qu'il n'a que treize ans. Il réalise d'abord quelques films avec acteurs, ainsi que des documentaires, en particulier, en 1947, "Le Sabot". C'est à cette période qu'il rencontre pour la première fois Christian-Jaque, de passage à Nantes, qui l'encourage et pousse alors son père à accepter la vocation du jeune Demy.   Jacques Demy envisage d'abord son œuvre comme un vaste projet balzacien, avec des personnages récurrents, des figures secondaires que l'on retrouve de film en film, présents physiquement et interprétés par les mêmes acteurs, le personnage de Roland Cassard dans "Lola" et "Les parapluies de Cherbourg", Lola dans "Lola" et "Model Shop", parfois simplement évoqués dans les dialogues. Il déclare ainsi en 1964: "Mon idée est de faire cinquante films qui seront tous reliés les uns aux autres, dont les sens s'éclaireront mutuellement à travers des personnages communs." Cette ambition de construire une sorte de "Comédie humaine" cinématographique dépasse celle de François Truffaut, avec la Saga d'Antoine Doinel, ou de Jacques Rivette, mais elle se heurtera vite aux contingences du réel. La difficulté pour Jacques Demy d'avoir les acteurs à sa disposition quand il le souhaite, à l'exception d'Anouk Aimée qui acceptera de reprendre le rôle de Lola dans "Model Shop", scellera la fin de ce projet magnifique. Adolescent, Il fait des études de type primaire supérieur jusqu'à l'âge de quatorze ans et entre le premier octobre 1945 à l'école Leloup-Bouhier, aujourd'hui lycée Leloup-Bouhier à Nantes. Lui-même, qui envisageait déjà de devenir cinéaste, aurait préféré faire des études longues au lycée Clemenceau, mais il se heurte à un refus de la part de son père, pour les études classiques comme pour le cinéma. Malgré cela, il réussit bien dans toutes les matières, alors qu'il ne s'intéresse qu'aux lettres et au dessin. Il obtient le Brevet d'études industrielles et un CAP de mécanicien garagiste. En 1949, Jacques Demy, aidé par Christian-Jaque, part à Paris suivre les cours de l'ETPC (École technique de photographie et de cinématographie), située 85, rue de Vaugirard. Il retrouve ses condisciples des Beaux-Arts de Nantes, entrés à l'IDHEC ou aux Beaux-Arts de Paris. Il accomplit son service militaire puis à son retour, réalise des films publicitaires, d'animation et documentaires. Il est ensuite engagé parJean Masson pour un film d'actualité, "Le Mariage de Monaco", commande de la principauté, sur le mariage de Grace Kelly et de Rainier III de Monaco. Vient alors une longue série de courts métrages, dont "Le Bel indifférent", "Le MuséeGrévin", "La mère et l'enfant" et "Ars". C'est à partir des années soixante qu'il s'intéresse à des projets de long métrage.   L'entrée en cinéma de Jacques Demy est précoce et fulgurante, des premiers courts métrages au long métrage inaugural,"Lola". Nombreux sont les cinéastes dont la passion se manifeste au moment de l'enfance. Rares sont ceux qui réalisent des films dès leur plus jeune âge. C'est avant l'adolescence que la pratique du cinéma commence donc pour Jacques Demy, à travers des films d'animation, marionnettes ou grattage de pellicule, ou tournés avec des copains, témoignage del a persévérance du petit garçon d'origine modeste, apprenti cinéaste passionné autodidacte dont Agnès Varda évoquera la naissance de la vocation dans "Jacquot de Nantes". Sa première caméra achetée, il a l'idée fixe de rejoindre la capitale et de réaliser des films. Proche de l'équipe des "Cahiers du cinéma", il réalise son premier long métrage en 1960, grâce à Jean-Luc Godard qui lui a présenté le principal producteur de la Nouvelle Vague, Georges de Beauregard. "Lola" est un film profondément personnel, intime et original dans sa conception, son sujet et sa mise en scène. Il possède les qualités juvéniles des premiers longs métrages, la fougue et le besoin de raconter d'où l'on vient, Nantes en l'occurrence, mais surprend surtout, à l'instar des "Quatre Cents Coups" de François Truffaut, par sa maîtrise et son accomplissement. Le film suivant, "La baie des Anges", illustration fiévreuse de la passion du jeu et de la soif d'absolu, confirme le grand talent, l'exigence et la forte personnalité d'un cinéaste qui s'impose parmi les meilleurs du nouveau cinéma français des années1960, bouleversants, aux côtés de Truffaut, Godard, Chabrol, Rivette, Resnais, Varda et de quelques autres talentueux. Ces deux premiers films comptent moins pour Demy que celui qu'il n'a pas encore fait et dont il rêve depuis longtemps, un mélodrame musical d'un genre nouveau, entièrement chanté et d'une stylisation totale, poussant à leur paroxysme lesimages et les sons. Grâce à une productrice courageuse, Mag Bodard, et à la complicité du compositeur Michel Legrand, il atteint la perfection d'un cinéma nouveau avec "Les Parapluies de Cherbourg" en 1964. Trois ans plus tard, c'est le feud'artifice avec "Les Demoiselles de Rochefort" (1967), tourbillon de bonne humeur et de chansons, emporté par les deux sœurs du cinéma français, Françoise Dorléac et Catherine Deneuve, entourées également d'une distribution étincelante.   Après les triomphes des "Parapluies de Cherbourg" (prix Louis Delluc et Palme d'or à Cannes) et des "Demoiselles deRochefort", Jacques Demy va contre toute attente s'éloigner progressivement du cœur du paysage cinématographique français, préférant les voyages ou les projets excentriques. La tentation d'aller voir ailleurs et d'explorer des horizons nouveaux l'anime depuis sa jeunesse. Le succès lui permet alors cette opportunité puisque l'accueil très chaleureux des"Parapluie de Cherbourg" aux États-Unis lui ouvrent bientôt les portes d'Hollywood. Comme de nombreux cinéastes de sa génération, il est fasciné par le cinéma américain classique. Il est néanmoins le seul français à avoir engagé dans ses films un dialogue original avec un genre américain par excellence, la comédie musicale. Peu avare en paradoxes et en contradictions, Jacques Demy écrit et met en scène à Los Angeles en 1968 son film le plus intimiste et minimaliste, le sublime "Model Shop", où l'on retrouve Lola loin de Nantes et de ses rêves d'amour, sans chanson ni danse, mais empreinte d'une mélancolie déchirante. Par sa liberté et et son audace narrative, le film anticipe le "nouvel Hollywood", mouvement de rupture d'une génération de cinéastes américains cinéphiles avides de se confronter avec leurs maîtres européens et asiatiques tout en utilisant le système des studios comme un vaste terrain de jeu. De retour en France, Jacques Demy s'attelle à son projet le plus dispendieux, presque hollywoodien, une adaptation pop et musicale de"Peau d'âne", hommage à Jean Cocteau et à Walt Disney. Le film perpétue une forme de merveilleux à la française, traversé d'influence contemporaine, ressuscitant de manière éphémère une veine peu illustrée par le cinéma français, principalement réaliste. "Peau d'âne" (1970) au pouvoir enchanteur indéniable, est le digne successeur de la "La Belle et la Bête." C'est le rêve d'un cinéaste cinéphile, magicien et poète, plein d'humour qui retrouve son regard d'enfant mais ne s'adresse pas seulement au jeune public, comme le conte de Perrault. "Peau d'âne" rencontre un franc succès lors de sa sortie, et sa côte d'amour auprès du public ne fléchira jamais. Cela n'aide cependant pas Demy à poursuivre sur cette voie du rêve et de la fantaisie en France. Film d'auteur et film populaire, "Peau d'âne" fait figure d'exception parmi ses longs métrages de la décennie, à la distribution très discrète. Jacques Demy réalise des films trop chers, trop personnels et trop atypiques pour le cinéma français des années 1970, inapte et réticent à financer un cinéaste poétique et visionnaire. Son imagination et son perfectionnisme rivalisent avec ceux de Federico Fellini et de Stanley Kubrick, son style est à la croisée de la virtuosité de Max Ophuls et de la pureté de Robert Bresson. Demy est capable de concilier classicisme, baroquisme et trouvailles kitsch, à la différence de son contemporain Ken Russel, dont les élucubrations visuelles dans le domaine de la comédie musicale et de l'opéra rock finiront par lasser à force d'excès mal maîtrisés.   Le film suivant, "Le joueur de flûte", constitue le versant très sombre et politique du rayonnant "Peau d'âne". La célèbre légende est l'occasion d'une reconstitution stylisée et picturale du Moyen Âge, mais surtout d'une réflexion pessimiste sur les rapports de classes et la tyrannie. Malgré sa beauté, "Le joueur de flûte" ne rencontre qu'un faible écho critique et connaît une distribution confidentielle. Après ce film en anglais, Jacques Demy va tenter de s'intégrer au cinéma commercial français, avec l'ambition de réaliser une comédie populaire, comme celles de Philippe de Broca ou d'YvesRobert qui récoltaient les faveurs du public dans les années 1970. Deux vedettes du box-office qui sont aussi des amis, Catherine Deneuve et Marcello Mastroianni, un tournage très simple et rapide, un sujet farfelu mais en phase avec son époque, le féminisme, semblent garantir un succès facile à "L'Événement le plus important depuis que l'homme a marché sur la Lune". Un homme tombe enceint et devient un phénomène de société. En posant ce postulat, Jacques Demy va aussi loin que Marco Ferreri et ses multiples allégories sur l'infortune de l'homme moderne et la crise de la masculinité ("Break up", "La dernière Femme"), ou Jean-Pierre Mocky et ses farces grinçantes sur les mœurs et les tabous de la société française en voie de modernisation. Contrairement à ces deux cinéastes iconoclastes, Demy n'est pas un nihiliste ou un provocateur, et la violence de sa critique sociale est édulcorée par sa propre bonne humeur. Hélas, l'échec d'un film conçu comme un retour vers le grand public ne fera que le marginaliser davantage, définitivement mal à l'aise avec les contingences et les aléas du petit monde du cinéma français. Sous le couvert de films en apparence colorés et chantants, l’univers de Demy est sombre. Ses films ont pour la plupart des conclusions malheureuses, excepté pour"Les Demoiselles de Rochefort" bien que les deux amoureux principaux n'arrivent, jusqu'à la fin, jamais à se rencontrer.   Une nouvelle fois, c'est grâce à un producteur étranger, japonais cette fois-ci, que Jacques Demy peut tourner un autre long métrage, en attendant de réaliser ses projets personnels. Au-delà de son excentricité, cette adaptation d'une bande dessinée japonaise, dont l'action se déroule à Versailles juste avant la Révolution française, s'intègre parfaitement dans l'œuvre de Demy, metteur en scène idéal de l'histoire d'une femme travestie en homme. Le cinéaste abordera de front lethème de la bisexualité dans "Parking", un film beaucoup moins travaillé et satisfaisant. "Lady Oscar" connaît alors une distribution normale en Asie, mais est à peine montrée en France, s'ajoutant aux autres films invisibles, voire maudits du cinéaste après "Model Shop" et "Le joueur de flûte". Est-ce un hasard si c’est en voyant Marie-Antoinette acheter une série de robes somptueuses que Lady Oscar, dans le film du même nom, semble décider intérieurement de passer outre l’identité masculine que lui a imposée jusqu’alors un père privé d’héritier mâle ? Changer de costume, chez Jacques Demy, c’est sinon un espoir de changer de vie, du moins l’occasion d’envisager les possibles, comme le joueur de roulette à chaque fois que la bille est lancée. "Les demoiselles de Rochefort" voient dans la kermesse qui s’installe dans leur ville la chance de monter sur scène dans d’extravagantes tenues rouge pailleté. "Tu n’as pas peur qu’on fasse un peu putes ?"demande une sœur à l’autre, qui parlait au contraire de tenues de reines" :confusion soudaine entre un corps magnifié et dégradé dont la Lola de "Model Shop" faisait aussi l’expérience devant les appareils photo de ses clients. Que les hommes la regardent en la payant ou simplement en passant dans la rue, affirme-t-elle à George, ils la regardent de la même manière, sous-entendu, d'un regard lubrique. Jacques Demy, tout comme François Truffaut adoraient les femmes.   La fin prématurée de la carrière de Jacques Demy est placée sous le signe du retour, ou plutôt d'un triple retour en formes d'adieux récapitulatifs. Retour aux sources biographiques et esthétiques avec "Une chambre en ville"; retour aux mythes et influences littéraires qui marquèrent sa jeunesse avec "Parking", Cocteau, le surréalisme et le fantastique, retour enfin à un genre qu'il fut le seul, en France, à illustrer avec bonheur, la comédie musicale. "Une chambre en ville", longtemps rêvée, ajournée, est finalement réalisée dans des conditions optimales, malgré le désistement de Michel Legrand et de deux acteurs initialement pressentis pour les rôles principaux, Catherine Deneuve et Gérard Depardieu. Dominique Sanda a en effet présenté Demy à la productrice Christine Gouze-Rénal, le cinéaste parvient à surmonter de nombreux obstacles. Le résultat à l'écran est fulgurant. "Une Chambre en ville", sans doute son troisième chef-d'œuvre après "Lola" et "Les Parapluies de Cherbourg", est un des plus grands films français des années 1980, qui ose le mélange entre opéra et lutte des classes, tragédie, histoire contemporaine. On y retrouve la localisation nantaise de "Lola", le choix d'un film totalement chanté comme "Les Parapluies de Cherbourg", opéra populaire où les dialogues sont mis en musique de façon intelligible puisque chez Demy, chaque parole charrie du sens et des images poétiques. L'action se déroule en 1955 pendant les grèves de la construction navale de Nantes et Saint-Nazaire. L'explicitation de la relation sexuelle, la radicalisation de la passion amoureuse, qui débouche sur la mort. Cette fois-ci, c'est Michel Colombier qui compose la bande originale du film, Michel Legrand à qui Demy a demandé d'écrire la partition ayant refusé car il pense que le film ne marchera pas. À sa sortie, "Une chambre en ville" n’est pas un succès commercial. Cet échec est aggravé par l'affaire "Une chambre en ville". Un certain nombre de critiques de cinéma attribuent, dans la presse, cet insuccès de Jacques Demy à la sortie simultanée de "L'As des as", de Gérard Oury et s'attirent une réplique de l'acteur principal, Jean-Paul Belmondo. Jacques Demy, qui n'est pour rien dans cette polémique, exprime simplement ses remerciements aux critiques qui l’ont soutenu.   Que faire après un chef-d'œuvre ? Demy souhaite trouver un nouveau souffle, innover, élargir son univers. Il n'y parviendra pas. La volonté un peu forcée maladroite d'intégrer le cinéma commercial par le biais d'une superproduction internationale,"Louisiane", se solde par un nouvel échec et Demy abandonne rapidement le tournage, catastrophique, remplacé alors par Philippe de Broca pour un résultat médiocre. Les deux films qui suivront n'apporteront rien d'essentiel à la filmographie de leur auteur. "Parking" en 1985, est le seul véritable ratage de la carrière de Demy d'autant plus douloureux que le projet d'adapter le mythe d'Orphée et d'Eurydice au cœur des années 1980 était passionnant. Le résultat est une précipitation qui, ajoutée à une certaine insuffisance budgétaire, fait que le film est largement raté, notamment du point de vue de Jacques Demy lui-même qui l'exclut de sa filmographie. Demy déplore que l'acteur principal Francis Huster ait obtenu du producteur de pouvoir interpréter lui-même les chansons du film, avec un résultat que le réalisateur juge catastrophique. Sur le plan commercial, c'est un échec total. Il le regrettera jusqu'à la fin de sa vie, au point de renier "Parking" qui reste toutefois un film symptôme, où l'on devine la noirceur de l'époque, les années 1980, les années drogue et sida, ce mal de la fin du siècle, qui emportera Jacques Demy en 1990. En 1986, Jacques Demy propose à Yves Montand son scénario "Kobi", que Montand refuse, mais il intéresse Claude Berri à un autre projet de Demy, qui va être retravaillé pour se fonder pour une part importante sur la biographie de Montand. Claude Berri accorde à Jacques Demy des conditions de préparation et tournage tout à fait satisfaisantes. Ce film sera pourtant un demi-échec sur le plan commercial. "Trois places pour le vingt-six", dernier tour de piste nostalgique revisite son cinéma mais souffre cruellement de la comparaison avec "Les Parapluies de Cherbourg" et "Les Demoiselles de Rochefort". Le tournage du film est marqué par deux hospitalisations de Jacques Demy, celles-ci vont devenir fréquentes. Jacques Demy meurt le vingt-sept octobre 1990, à l'âge de cinquante-neuf ans. Officiellement d'un cancer. Il est enterré au cimetière du Montparnasse. Ce n'est qu'en 2008, lors de la promotion de son documentaire "Les Plages d'Agnès", qu'Agnès Varda révèle que la véritable cause de sa mort était le sida. Jacques Demy, qui n'a jamais assumé son attirance pour les hommes, n'avait pas souhaité que la réelle cause de son décès fût dévoilée. Malgré son demi-échec, "Trois places pour le vingt-six", permet cependant au cinéaste de clore de façon cohérente une œuvre qui a toujours mêlé l'intime et le spectacle, la vie, ses bonheurs et ses larmes, de façon grave mais poétique. Plus de trente ans après la disparition de Jacques Demy, le charme et la richesse de ses films sont intacts. Certains d'entre eux, les plus connus, les plus emblématiques, sont des madeleines, des mots de passe dont on murmure les dialogues ou fredonne les chansons quand on est triste ou joyeux, de génération en génération. Le projet Demy d’une "Recherche du temps perdu", du moins d’une cohérence romanesque de film en film, n’a pas pu être tenu jusqu’au bout. Demy s’est souvent entretenu, notamment avec le critique Serge Daney, des difficultés croissantes qu’il a rencontrées pour faire produire ses films à partir des années soixante-dix. Dans les années 1980, l’inflation des budgets pousse les cinéastes français à suivre une logique qui ressemble à celle imposée aux réalisateurs d’Hollywood : réussir à drainer un maximum de public sous peine de ne plus pouvoir tourner leur prochain film. C’est sans doute ce savant dosage qu’accomplit la magnifique séquence finale des "Parapluies de Cherbourg" : Geneviève, désormais épouse de Roland, arrête sa Mercedes un soir de neige à la station service de Cherbourg. Le patron n’est autre que Guy, l’amant qu’elle a quitté il y a des années pendant son séjour en Algérie. Alors, comme le pompiste qui sert Geneviève, on imagine que c’est Guy qui lui lance, l’interrogeant sur le choix de vie qu’elle a fait: "Super ou ordinaire ?". Toute la vie de Jacques Demy tient dans cette question : à quoi carburez-vous ?   Bibliographie et références:   - Costa-Gavras, "Le monde enchanté de Jacques Demy" - Camille Taboulay, "Le cinéma enchanté de Jacques Demy" - Jean-Pierre Berthomé, "Jacques Demy et les racines du rêve" - Philippe Colomb, "L'étrange Demy-monde" - Michel Marie, "Les Demoiselles de Rochefort" - Alain Philippon, "Peau d'âne" - Laurent Jullier, "Abécédaire des Parapluies de Cherbourg" - Raphaël Lefèvre, "Une chambre en ville" - Alain Naze, "Jacques Demy, l'enfance retrouvée" - Jacques Layani, "Jacques Demy, un portrait personnel" - Patrice Guillamaud, "Les Parapluies de Cherbourg" - Serge Toubiana, "Jacques Demy ou le bel entêtement"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 16 heure(s)
"La discrétion est la première des vertus. On lui doit bien des instants de bonheur. Il y a un moment dans les batailles, où, dans une lutte égale, les deux parties sentent l'inertie de leurs moyens et l'inutilité de leurs efforts, où l'épuisement des forces, et le sentiment de la conservation, inspirent aux combattants un même penchant vers la retraite. Ce moment de relâchement, saisi par l'homme supérieur qui sait profiter de cette disposition morale pour employer les moyens qu'ila su réserver, détermine toujours la victoire en sa faveur." "Un je-ne-sais-quoi-de-malicieux", c'est en ces mots qu'une de ses admiratrices décrivait le baron Dominique-Vivant Denon (1747-1825), séducteur sans beauté, collectionneur sans scrupules et touche-à-tout sans limites. Celui que ses contemporains qualifiaient d'"un des phénomènes les plus vivants de notre époque" est surtout resté dans les mémoires comme "l'œil de Napoléon". C'est en effet grâce à lui que le Louvre s'enrichit, pour quelques années, des plus belles œuvres d'art de l'Europe, le temps d'acquérir une légitimité et une ambition qui depuis n'ont pas faibli. Dominique-Vivant Denon sera aussi appelé Vivant-Denon ou baron Denon, d'après le titre à lui conféré par Napoléon. Séducteur, auteur d'un roman libertin à succès, "Point de lendemain", il collectionne les conquêtes féminines. Grand voyageur, il effectue des missions en Italie, en Russie et en Suisse où il rencontre Voltaire avant de parcourir l'Europe à la suite des troupes napoléoniennes. Ses très bonnes relations avec Joséphine de Beauharnais, épouse du général Bonaparte, lui valent d'être nommé par ce dernier à la tête de l'équipe scientifique destinée à l'accompagner en Égypte. Doyen à cinquante-et-un ans des savants de l'expédition d'Égypte, il ne s'en montre pas moins infatigable. Dessinateur et graveur talentueux, il publie en 1802 le recueil de son travail, soit pas moins de trois cents dessins et croquis, sous l'intitulé: " Voyage en basse et Haute-Égypte". Il vaut à son auteur d'être nommé directeur général du Musée central des Arts, futur musée Napoléon puis musée royal, aujourd'hui musée du Louvre. Dans cette fonction, le baron Denon amasse les œuvres d'art pour nourrir ce qu'il veut être "le plus beau musée de l'univers", et il y parvient.    "Il en est des baisers comme des confidences: ils s'attirent, ils s'accélèrent, ils s'échauffent les uns les autres. En effet le premier ne fut pas plutôt donné qu'un second le suivit. Voilà ainsi les lèvres des femmes". Libertin, auteur d'un conte licencieux "Point de lendemain" qui inspira Louis Malle dans "Les Amants", il nait à Givry en Saône-et-Loire, près de Chalon-sur-Saône le quatre janvier 1747 et il meurt à Paris le vingt-sept avril 1825. Il a traversé tous les régimes, Louis XV, Louis XVI, la Révolution, la Terreur, le Directoire, l'Empire et la Restauration au cours d'une vie bien remplie de soixante-dix-huit ans. Une existence tantôt calme, tantôt frénétique, méditative, ou bien à cheval, au milieu des canons. Il aura fréquenté Frédéric de Prusse, Pie VII, Robespierre, Napoléon, Joséphine, Diderot, Voltaire et Stendhal. À la chute de l'Empire, ayant remis à Louis XVIII sa démission de toutes les charges officielles qu'il occupait, Denon n'en continue pas moins de se consacrer aux arts, à sa collection. Il entreprend d'écrire son "Histoire de l'art" et y passe les dernières dix années de sa vie à préparer les planches de cet ouvrage. Ni historien ni archéologue, ni théoricien ni savant, Denon n'en fut pas moins estimé par les personnalités les plus éminentes de son temps. La richesse de son parcours, la diversité de ses expériences avaient fait de lui un personnage recherché et c'est certainement dans la conversation, art dans lequel, selon ses contemporains, il excellait, que l'on pouvait goûter le mieux la qualité de son esprit. Homme du XVIIIème siècle par son approche de l'art en "connaisseur", Denon fut aussi un pionnier par l'originalité de ses goûts et le désir qu'il avait de les faire partager. Sa vie est très bien résumée par lui-même: "Je n'ai rien étudié, parce que cela m'eût ennuyé. Mais j'ai beaucoup observé, parce que cela m'amusait. Ce qui fait que ma vie a été remplie et que j'ai beaucoup joui". Outre le droit qu’il étudia parce que ses parents le destinaient à la magistrature, il travailla le dessin et la gravure et trouva le temps d’écrire une comédie en trois actes et en prose, "Julie et le Bon Père" (1769), œuvre médiocre qui ne fut jamais jouée et à laquelle se borna sa carrière d’auteur dramatique. Il fréquente la Faculté de droit de Paris, tout en s'initiant, auprès de Noël Hallé, au dessin et à la gravure. Dans l'atelier il rencontre les frères de Saint-Aubin, Augustin et Gabriel. En 1768, Augustin fait son portrait. Dominique Vivant renonce à la magistrature et se tourne définitivement vers les arts, en particulier le dessin, pour lequel il a des dispositions. C'est le début d'une longue et brillante carrière "artistique".     "L'amour veut des gages multipliés: il croit n'avoir rien obtenu tant qu'il lui reste à obtenir. L'homme est un tissu de romans, voilà le secret de ma vie". Romanesque, son entrée foudroyante et énigmatique, à vingt-deux ans, à la cour de Louis XV, en intimité avec le roi. On ne sait comment il s’introduisit à la Cour, mais en 1769, il fut chargé de la conservation des pierres collectionnées par la marquise de Pompadour, puis devint gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi, ce qui l’amena à connaître Versailles dont il prit le bon ton. On ignore de même la route qui lui ouvrit la carrière diplomatique. Sa première mission le mena en 1772, à Saint-Pétersbourg, où il passa deux années. La seconde le conduisit à Stockholm où, pendant quatre mois, il fut le secrétaire de l’ambassadeur Vergennes, lequel restera son protecteur quand il deviendra ministre des Affaires étrangères. Une troisième mission, en Suisse, le fit passer par Ferney où il fut reçu par Voltaire, dessina son portrait qu’il grava et mérita son amitié. En 1777, il publia un conte galant bien dans le goût du temps, "Point de lendemain", œuvrette charmante, souvent rééditée, cependant que sa carrière se poursuivait à Naples où il avait été nommé, en 1776, attaché d’ambassade. Promu chargé d’affaires en 1782, il resta dans ce royaume jusqu’en 1785, tout en effectuant des voyages en Italie méridionale, à Rome, en Sicile et à Malte. Il observait les œuvres d’art, apprenait à bien les connaître, pratiquait le dessin, la gravure, s’y perfectionnant. Sa carrière diplomatique ayant pris fin à la demande de la reine des Deux-Siciles, il revint à Versailles en août 1785. Sa pension de diplomate s’ajoutant à la fortune héritée de son père, assurait son indépendance et lui permit de se consacrer entièrement aux beaux-arts. Il est élu en 1787, membre de l'Académie royale de peinture et de sculpture comme "artiste de divers talents" après la présentation de la gravure: "Adoration des bergers" d'après Luca Giordano. Il revient à Paris en 1793, en pleine Terreur, pour éviter la confiscation de ses biens. Il doit sa radiation de la liste des émigrés à l'intervention de son ami le peintre Jacques-Louis David. Pour lui complaire, il grave le Serment du Jeu de paume, pièce de dimensions exceptionnelles. II fait encore, à l'eau-forte et au lavis, un remarquable portrait de Bertrand Barère à la tribune, d'après un dessin de Jean-Baptiste Isabey. David lui confie la gravure de ses costumes républicains, ce qui lui donne l'occasion de s'attirer la sympathie de Robespierre.     "J'étais ingénu, je la regrettai, j'avais vingt ans, elle me pardonna et comme j'avais vingt ans, que j'étais ingénu, toujours trompé, mais plus quitté, je me croyais l'amant le mieux aimé, partant le plus heureux des hommes". Roman fabuleux et bizarre impunité qui le suit partout durant la terreur. Il subsistait grâce à son burin et devint graveur national. Le neuf thermidor changea tout cela et le rendit à la vie mondaine. Il semble avoir connu le général Bonaparte par l’intermédiaire de son épouse dont il fréquentait le salon. De toute façon, ayant été agréé, il s’embarque à Toulon en 1798 pour participer à l’expédition d’Egypte. Il devient alors membre de l’Institut fondé au Caire, dessine beaucoup de ruines, et accompagne Desaix en Haute-Egypte, jusqu’aux cataractes du Nil. Sa santé de fer, sa bonne humeur légendaire et son courage impressionnent si favorablement le général Bonaparte que Denon sera alors un des rares membres de l’expédition qu’il ramènera en France en 1799. Denon est bientôt membre de l'Institut d'Égypte. Il publie deux articles dans "La Décade égyptienne, journal de l'Institut et participe dans des commissions chargés de décrire les monuments égyptiens. Il est de retour en France en 1799, en même temps que Bonaparte. Sa contribution la plus importante aux travaux de la "commission des sciences et des arts" est certainement le récit de ses déplacement en Égypte: "Voyage dans la Haute et Basse Égypte, publié en 1802 et qui a connu quarante rééditions au cours du XXème siècle. Sur le plan scientifique, cet ouvrage ne peut pas être comparé avec la monumentale "Description de l'Égypte", produit par la totalité des savants de la Commission des sciences et des arts. Cependant, sa publication en 1802, les gravures, et leurs commentaires abondants, le "Voyage dans la Haute et Basse Égypte" joua un rôle majeur dans le développement de l'égyptomanie auprès du grand public et stimula certainement ensuite les premières tentatives de déchiffrement des hiéroglyphes.    "L’emplacement qu’occupent les pyramides de Sakkara, a environ deux lieues et demie de largeur, de l’est à l’ouest, sur sept de longueur, du nord au sud. On y trouve beaucoup de fragments de vases de purification en granit, en albâtre et en porphire, matières précieuses dont le goût s’était introduit au tems où existait Memphis". Un formidable personnage de roman, écrivant lui-même son roman, à la plume ou au burin. Il pourrait s'intituler "Histoired'un Faune", puisque "le Faune" était le surnom que lui avaient donné les femmes de sa jeunesse. Un faune qui finirait couvert de gloire, de titres et d'honneurs. Le coup d’État du dix-huit brumaire portant Bonaparte au pouvoir bénéficie à Denon. Le dix-neuf novembre 1802, le premier Consul le nomme directeur général du muséum central des arts, qui devient le musée Napoléon, puis le musée royal du Louvre, ainsi qu'administrateur des arts. Sont alors placés sous son autorité le musée des Monuments français, le musée spécial de l'École française de Versailles, les Galeries des palais du gouvernement, la Monnaie des médailles, les ateliers de la chalcographie, de gravures sur pierres fines et demosaïque, la manufacture de Sèvres, la manufacture de Beauvais et la manufacture des Gobelins. Pragmatique, Denon sait profiter des circonstances. Il prend part à toutes les grandes entreprises de Napoléon, et il l'accompagne dans ses grandes campagnes. C'est lui qui est l'initiateur de l'enrichissement du Louvre avec des dépouilles des musées des pays conquis. Lui qui avait signé en 1796 la pétition pour appuyer les thèses de Quatremère de Quincy contre le déplacement des œuvres d'art saisies à Rome, fait, sept ans plus tard, un discours flamboyant devant ses confrères de l'Institut pour saluer l'arrivée des antiques en provenance d'Italie. Vivant Denon fait une quête quasi obsessionnelle d'augmenter les collections, en repoussant les limites chronologiques et géographiques du musée. C'est aussi dans l'intention de faire du Louvre un véritable "outil" novateur au service de l'histoire de l'art, un instrument pédagogique pour tous les publics.    "J'allai ensuite visiter les ruines de Pompéia, les plus intéressantes qui existent dans l'univers. Pour remplir la tâche que je m'étais imposée, de faire dessiner et de dessiner moi-même tout ce qui avait été découvert, il fallait le faire à la dérobée, car je n'avais pu en obtenir la permission" .Vivant, que la Grande Armée appellera bientôt "l'huissier-priseur de l'Europe", va faire manœuvrer, pour une guerre qu'il est seul à mener sur un plan secret, des milliers de soldats. Elle sera un bataillon de conquête chargé de rapporter des trophées. Chateaubriand a eu ce raccourci de génie: "Bonaparte a dérangé jusqu'à l'avenir". En l'espace d'une dizaine d'années, Denon organise le plus grand rassemblement d'œuvres d'art qui ait jamais existé. Objets, tableaux, sculptures, dessins, antiques, ainsi que livres et manuscrits sont prélevés dans les collections princières des territoires conquis par Napoléon, afin de créer "le plus beau musée de l'univers". Au travers des manufactures placées sous son autorité et par le biais des commandes qu'il passe aux peintres, sculpteurs et graveurs, Denon suit et oriente la création artistique, en la soumettant pour une bonne part à la propagande impériale. Dans ce contexte, il est étonnant que le directeur des Arts ne se soit pas davantage engagé dans les débats esthétiques de son temps. Il n'intervient officiellement qu'une seule fois, à propos de la statue du Premier Consul commandée à Chaudet pour le Corps législatif. Elle fournit à Denon le prétexte à un vibrant plaidoyer en faveur du nu à l'antique dans la sculpture. Mais Denon, avant tout, est et restera jusqu’à la fin de l’Empire, le conseiller très écouté de Napoléon et l’exécuteur de ses idées, car l’Empereur en a beaucoup, souvent excellentes, parfois moins bonnes. Le cinq août 1812, Denon est récompensé par le titre de baron. C'est enfin la gloire.    "Sire, mon âge avancé, ma santé dérangée me commandent le repos immédiat. J'ose donc le demander à votre Majesté."La chute de l’Empire et la Première Restauration n’affectent pas la situation du Directeur du Musée, redevenu celui du Louvre. Il n’en sera pas de même après les Cent-Jours, car les coalisés, vainqueurs à Waterloo, exigeront la restitution des œuvres d’art conquises par la France: négociations que Denon mènera à bonne fin et qui seront les dernières de sa carrière. En octobre 1815, il adressera au roi Louis XVIII une démission devenue inéluctable. Denon n'en continue pas moins de se consacrer aux arts, à sa collection. Il entreprend d'écrire son "histoire de l'art" et y passe les dernières dix années de sa vie à préparer les planches de cet ouvrage. Les dernières années de sa vie s’écouleront paisiblement dans l’aisance matérielle, parmi ses collections d’œuvres d’art, de sculptures et de tableaux, véritable musée privé d’une très grande richesse. Il assiste aux séances de l’Institut, se montre assidu aux expositions et jouit de nombreuses amitiés. Dominique Vivant Denon meurt le vingt-sept avril 1825, à l'âge de soixante-dix-huit ans au huit quai Voltaire à Paris et est inhumé au cimetière du Père-Lachaise, dans la dixième division. Le peintre Antoine-Jean Gros et le géographe Edme François Jomard prononcent son éloge funèbre. En avril 1826 sa collection est vendue aux enchères. Son ampleur peut être évaluée en consultant la catalogue, qui comporte deux-cent-vingt-cinq pages. C’était un petit homme très laid, avecun menton en galoche et le front dégarni, débordant de vitalité, pétillant d’esprit. Son immense culture, le charme de sa conversation et ses manières affables, faisaient de lui un convive recherché et l’ornement des salons. Napoléon, qui avait découvert en Egypte son courage physique, ainsi que sa puissance de travail, se reposait sur son jugement artistique. Le Denon sut aussi se faire aimer des artistes de son temps qu’il aida de maintes façons, tout en se montrant exigeant surla qualité de leurs travaux. "La discrétion est ma vertu favorite, on lui doit bien des instants de bonheur." (Vivant Denon)    Bibliographie et références:   - Bernard Bailly, "Dominique Vivant Denon" - Catherine Bonfils, "Dominique Vivant Denon" - André Chastel, "L'art français, le temps de l'éloquence" - Marie-Anne Dupuy-Vachey, "Les itinéraires de Vivant Denon" - Albert de la Fizelière, "Œuvre originale de Vivant Denon" - Claude Lougnot, "Vivant Denon, un roman" - Jean Marchioni, "Vivant-Denon ou l'âme du Louvre" - Judith Nowinski, "Baron Dominique Vivant Denon" - Vicomte Révérend, "Armorial du Premier Empire" - Ulric Richard-Desaix, "Molière du cabinet de Vivant Denon" - Philippe Sollers, "Le Cavalier du Louvre"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir. 
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Par : le Il y a 16 heure(s)
"Celui qui n'a pas le goût de l'absolu se contente d'une médiocrité tranquille. Je fais tous les jours des progrès. L’essentiel est là. Peindre signifie penser avec son pinceau". Considéré comme l'un des pères de l'art moderne, Paul Cézanne (1839-1906) fut un précurseur. Peintre de paysage, membre éphémère de l'aventure impressionniste, il a révolutionné la peinture vers les lois de la géométrisation et la recherche d'un équilibre nouveau entre formes et couleurs. L'abolition de la frontièrere présentait alors une audace en France, où se sont toujours opposés partisans de la ligne et de la couleur. Pour Cézanne, la nature est un tout qu'il faut capter dans sa vérité, sans hiérarchie. S'il fut un solitaire, la redécouverte de son œuvre en1907 a considérablement influencé les jeunes peintres, notamment les cubistes, tels Picasso et Braque. Paul Cézanne, ou Paul Cezanne, né le dix-neuf janvier 1839 à Aix-en-Provence et mort le vingt-deux octobre 1906 dans la même ville, est un peintre, membre un temps du mouvement impressionniste et considéré comme le précurseur du post-impressionnisme et du cubisme. Par sa volonté de faire "du Poussin sur nature", il apparaît comme un continuateur de l'esprit classique français autant qu'un innovateur radical par l'utilisation de la géométrie dans les portraits, natures mortes et les nombreux paysages qu'il peint, d'Île-de-France et de Provence, particulièrement de la campagne d'Aix-en-Provence. Il a notamment réalisé une série de toiles ayant pour motif la montagne Sainte-Victoire. Il est considéré comme le "père de l'art moderne". "Je ne suis, peut-être, que le primitif d’un art nouveau". C'est un enfant né hors mariage de Louis Auguste Cézanne, âgé de quarante ans, qui le reconnaît, et d'Anne Élisabeth Honorine Aubert, ouvrière chapelière, vingt-quatre ans. Selon la théorie la plus connue, le père serait originaire d’une commune piémontaise appelée Cesana Torinese, tandis que selon Romano Pieri, ses origines seraient plutôt à rechercher à Cesena, comme rapporté sur une auto certification, conservée dans les archives du musée Cézanne, demandée par le galeriste Vollard, cependant une étude généalogique récente semble démontrer l'ascendance aixoise sur quatre générations et une plus ancienne dans la paroisse de Saint Sauveur du diocèse d'Embrun dans les Hautes-Alpes au début du XVIIème siècle. Son père est chapelier, d'origine pauvre et demeure sur le cours Lun, aujourd'hui le cours Mirabeau, où il travaille à la chapellerie Carbonel qu'il a fondée et que tient une parente d'Anne Aubert. L'enfant est baptisé le vingt-deux février à l'église de la Madeleine. Le trois juillet 1841 naît une sœur, Marie. Le deux janvier 1844, Louis Auguste Cézanne épouse Anne Aubert qui a pour dot ses économies d'ouvrière. En juin 1848, Louis Auguste Cézanne ouvre la banque Cézanne et Cabassol, de son nom et de celui de son associé. La famille est aisée. Paul Cézanne enfant suit les cours de l'école communale, puis de l'école catholique Saint-Joseph. Il s'y lie avec Henri Gasquet. Il fréquente le collège Bourbon, devenu le collège Mignet, où il se lie d'amitié avec Émile Zola, Jean-Baptiste Baille et Louis Marguery. Ils sont "les Inséparables". Un jour, Paul Cézanne défend dans la cour de récréation le jeune Zola. Le lendemain, pour le remercier de son action, Zola lui offre un panier de pommes. Les pommes sont un des motifs caractéristiques du peintre dans ses natures mortes pendant toute sa carrière. Il est reçu au baccalauréat ès lettres avec la mention assez bien le douze novembre 1858. En août 1859, Cézanne reçoit le second prix de peinture de l'école gratuite d'Aix-en-Provence pour une étude de la tête d'après le modèle vivant à l'huile et de grandeur naturelle. En 1860, Cézanne abandonne ses études de droit pour monter à Paris. "D'une timidité souffrante" selon le mot de Zola, "pudique jusqu'au malaise, Cézanne pouvait être très narquois et ironique, mais aussi sujet à de brusques colères, de plus, s'il était touché ou effleuré par inadvertance, ses réactions pouvaient être violentes". Louis Auguste Cézanne, réticent et souhaitant pour son fils Paul Cézanne qu'il devienne employé dans sa banque, refuse pendant longtemps que son fils parte pour Paris. Cependant au vu du repli surl ui-même de Cézanne qui ne s'épanouit pas dans ses études de droit, il cède alors et accepte. Zola, l'ami de Paul, qui l'a encouragé dans son choix, l'attend avec impatience. "Je fais tous les jours des progrès dans mon art. L’essentiel est là".    "Celui qui n'a pas le goût de l'absolu se contente d'une médiocrité tranquille. Le Louvre est le livre où nous apprenons à lire. Nous ne devons cependant pas nous contenter de retenir les belles formules de nos illustres devanciers. Sortons-en pour étudier la belle nature, tâchons d’en dégager l’esprit, cherchons à nous exprimer suivant notre tempérament personnel. Le temps et la réflexion d’ailleurs modifient peu à peu la vision, enfin la compréhension nous vient". C'est en 1861, que Paul Cézanne s'installe à Paris. Cependant cette excursion ne s'avère pas aussi payante qu'il le souhaitait et ayant échoué au concours d'entrée de l'École des beaux-arts, en raison d'un tempérament coloriste jugé excessif, il revient à Aix travailler dans la banque paternelle. En 1862, il retourne à Paris, assisté par le peintre Chautard, un aixois, qui lui corrige ses études à l'académie de Charles Suisse et alors qu'il est soutenu dans sa vocation par Zola. Il habite chez la mère de Zola. En 1863, il est inscrit, comme copiste, au Louvre. Là, il travaille d'après "La Barque" de Dante, de Delacroix, œuvre qu'il est incapable d'achever. Il copie "Les Bergers d'Arcadie", de Nicolas Poussin. Alors qu'il travaille à l'académie de Charles Suisse, il y rencontre Camille Pissarro, Auguste Renoir, Claude Monet, Alfred Sisley et un autre aixois, Achille Emperaire, dont il fera, plus tard, un portrait demeuré célèbre. En 1866, "Le Portrait d'homme" qu'il présente au Salon est refusé, bien que Daubigny l'ait défendu et à cette occasion, il rencontre Manet. Par l'intermédiaire du père Tanguy, Cézanne expose à Madrid en Espagne. Il entreprend des œuvres gigantesques dans le village de Bennecourt, non loin d'Auvers-sur-Oise. En 1869, Paul Cézanne rencontre Hortense Fiquet, modèle et ouvrière dont le surnom, Biquette, devient "La Boule" en étant sa compagne. Pendant la guerre de 1870, Cézanne s'installe dans une maison à l'Estaque, près de Marseille, avec elle. Cézanne est dénoncé comme réfractaire, la gendarmerie vient l'arrêter mais ne le trouve pas. Seul, il s'installe dans la bastide du Jas de Bouffan, résidence que son père a achetée en 1858. En janvier 1872, Paul, fils de Paul Cézanne et Hortense Fiquet, naît à Paris. Le peintre prévient sa mère mais pas son père, qui ignore tout de sa relation avec Hortense. En 1873, avec l'aide du docteur Gachet, Cézanne installe sa famille à Auvers-sur-Oise, dans des conditions difficiles. Il y travaille avec Pissaro et Guillaumin. Il aide Daumier, que soigne le docteur Gachet, qui leur prête son atelier de gravure.   "L’art est la révélation d’une sensibilité exquise. Peindre signifie penser avec son pinceau. Rien que cela. Tout le reste n'est que fadaise. Voir, c'est concevoir, et concevoir c'est composer". Cézanne peindra quarante-cinq portraits de sa femme pendant sa vie. Si les relations entre Hortense et la mère et la sœur de Cézanne sont difficiles, celles-ci lui reconnaissent toutefois une égalité d'humeur, une patience à toute épreuve. Quand Cézanne ne dort pas, elle lui fait la lecture la nuit et cela dure des heures. Elle lui lit des poèmes et écrit sur l'art de Baudelaire. En 1891, Cézanne installe Hortense, brouillée avec sa belle-famille, et son fils Paul au neuf, rue Frédéric Mistral à Aix-en-Provence, tandis que lui-même vit au Jas de Bouffan. En 1874, les impressionnistes organisent la Première exposition des peintres impressionnistes dans l'atelier du photographe Nadar et le public réserve un accueil peu encourageant, voire scandalisé, aux toiles de Cézanne, qui en présente trois, une Olympia qui appartient alors au docteur Gachet, "La Maison du pendu" qui est achetée par le comte Doria et "Étude, paysage d'Auvers". En 1875, le père Tanguy vend trois tableaux à Victor Chocquet, un collectionneur de Renoir. Il rencontre Forain, un élève de Degas. En 1876, il travaille dans le Midi, en particulier à L'Estaque, où il peint des tableaux pour Chocquet. S'il n'a présenté aucun tableau à la deuxième exposition impressionniste, il montre seize œuvres en 1877 à la troisième manifestation. À Paris, il peint un de ses chefs-d'œuvre: "Madame Cézanne à la robe bleue", avec une harmonie de tons bleus, verts et bleu-vert. Cézanne s'habille en ouvrier, cotte bleue et veste de toile blanche couverte de taches de peinture et participe aux soirées de Nina de Villard. Là, il rencontre Mallarmé, Manet, Verlaine. En 1878, le manque d'argent se fait sentir et la pension que verse son père ne suffit pas, aussi Zola envoie de l'argent. Son père découvre en lisant le courrier de son fils l'existence d'Hortense et de son petit-fils, il augmente son aide suivant les conseils du docteur Gachet dont il est l'ami depuis 1858. En 1880, Zola publie un article sur le naturalisme où il cite Cézanne. Hortense pose pour les peintres dont Armand Guillaumin, Camille Pissarro, Auguste Renoir dont elle est très proche. Cézanne, en septembre 1906, quelques jours avant sa mort, enverra une toile pour une exposition hommage à Pissarro avec, comme notice pour le catalogue, Cézanne, élève de Pissarro.   "J’ai fait un rêve l’autre jour. J’avais écrit un beau livre, un livre sublime que tu avais illustré de belles, de sublimes gravures. Nos noms en lettres d’or brillaient, unis sur le premier feuillet, et, dans cette fraternité de génie, passaient inséparables à la postérité. Ce n’est encore qu’un rêve malheureusement". Cézanne développe et met au point sa méthode de travail, axée surtout sur le motif. Dessiner par une succession de traits et de lignes disjointes qui décrivent géométriquement les objets ou le paysage en plans successifs suivant la perspective aérienne. La précision de la dégradation des couleurs par touches juxtaposées considérant l'ombre comme une couleur, généralement du bleu, accentue le clair-obscur. Le tout en prenant un soin méticuleux à la touche et à sa qualité. En 1881, son père lui fait construire un atelier au Jas-de-Bouffan. En 1882, Cézanne est admis au Salon, se déclarant élève d'Antoine Guillemet. En 1885, il demande à Zola de transmettre à une jeune femme une lettre d'amour dont il ne reste que le brouillon au dos d'une aquarelle. En 1886, il vit à Gardanne avec sa famille. Là, il commence son cycle de peintures sur la montagne Sainte-Victoire, qu'il représente dans près de quatre-vingts œuvres. Le vingt-huit avril, il épouse Hortense à Aix-en-Provence. Le vingt-trois octobre, son père décède. Cézanne et ses sœurs recueillent alors un héritage de plusieurs milliers de francs-or, qui les met à l'abri financièrement. En 1888, une série d'articles le mentionnent, il est admis à l'exposition de l'Art français pendant l'Exposition Universelle de Paris de 1889. Défendu par Durand-Ruel il expose à Bruxelles au salon. En novembre 1890, Paul Cézanne commence à souffrir de graves crises dues à son diabète. Il installe Hortense et son fils dans un appartement à Aix, pour éviter les disputes avec sa mère et sa sœur au Jas-de-Bouffan. Vers 1891, il devient fervent catholique. L’œuvre de Cézanne est reconnue par la critique unanime, en particulier par Huysmans. On le considère alors comme le précurseur d'un autre art.    "Il y a deux sortes de peinture: la peinture bien couillarde, la mienne, et celle des autres. On dit que rien n'est plus pénible qu'un souvenir heureux dans les jours de malheur. Pénible, oui, mais âprement voluptueux aussi, on rit et on pleure à la fois". En 1894, la collection Duret passe en salle des ventes, ses trois toiles font un prix honorable entre six cents et huit cents francs. En juin 1894, à la vente de la collection Tanguy, elles font un peu moins. Pendant l'été, Cézanne travaille à Barbizon et à l'automne séjourne à Giverny chez Monet, où il dîne avec Rodin et Clemenceau. En 1895, Ambroise Vollard devient le marchand de Cézanne. Cézanne est de plus en plus irritable envers ses amis impressionnistes. Débute son amitié avec Joachim Gasquet, le fils de son ami d'enfance, qui devient son confident. Zola, dans un article sur le Salon, parle de "son ami, son frère Paul Cézanne, dont on s'avise seulement de découvrir aujourd'hui les parties géniales de ce grand peintre avorté". Cézanne s'agace des reventes de ses tableaux dont les prix montent, de leurs plus-values réalisées par Gauguin et quelques autres qui en profitent, autour de la galerie Vollard. Cézanne se fait construire en 1901-1902 son "atelier de Cézanne" ou atelier des "Lauves" au nord d'Aix, où il travaille tous les matins de 1902 à sa mort. Il apprend la mort de Zola le vingt-neuf septembre. La collection de Zola passe en vente, le critique Henri Rochefort se déchaîne contre l'artiste dans un article "L'amour du laid". Cézanne souffre de violentes migraines qui l'empêchent de travailler aisément. Il se sait gravement malade et doute d'atteindre son but artistique avant sa mort. Une salle entière au Salon d'automne, dont il est un membre fondateur, lui est consacrée. Cézanne, malgré le succès, continue de travailler inlassablement, pensant cependant qu'il n'a pu, ni su, atteindre son rêve de peintre. Il souffre à cause de son diabète et d'un traitement "atroce" alors que son fils s'occupe de vendre ses tableaux à Paris. Le quinze octobre 1906, alors qu'il peint sur le motif, dans le massif de la Sainte-Victoire, un violent orage s'abat. Cézanne a un malaise et reste de longues heures sous la pluie. Il est ramené dans la charrette d'un blanchisseur chez lui à Aix. Le lendemain, il va travailler à son atelier. Fatigué, il s'installe le jour suivant pour peindre dans son appartement. Il y meurt le vingt-deux octobre 1906. Ses obsèques ont lieu à la cathédrale Saint-Sauveur deux jours plus tard. Sa tombe se trouve au cimetière Saint-Pierre d'Aix-en-Provence.   "Il faudrait peindre un compotier, comme on peint un visage. Peindre d'après nature, ce n'est pas copier l'objectif, c'est réaliser ses sensations. Vous devez vous dépêcher si vous voulez voir quelque chose, tout disparaît". Décrié à ses débuts, et encore assez tard dans sa vie, Cézanne est aujourd'hui une figure capitale de l'histoire de l'art. Sa participation au mouvement impressionniste, somme toute relativement mineure, compte moins que la place qu'il occupe entre le XIXème et le XXème siècle, entre d'une part le romantisme de Delacroix et le réalisme de Courbet, qui le marquèrent si fortement à ses débuts, et, de l'autre, les mouvements de la peinture contemporaine depuis le cubisme qui, à des degrés divers, se réclamèrent tous plus ou moins de lui. Il n'est pas sûr que le bruit fait maintenant autour de son œuvre aurait vraiment réjoui le Cézanne des dernières années, qui redoutait par-dessus tout qu'on le récupérât, qu'on lui mît "le grappin dessus". La peinture fut pour lui avant tout un travail d'ouvrier, un travail solitaire, sauf à de rares moments, presque pénible, pratiqué sans interruption. De même le dessin, dont on oublie souvent qu'il s'agit d'un élément essentiel de son processus créatif. Cézanne plaçait très haut les fins de l'art, voulant produire des tableaux "qui soient un enseignement". Aussi ceux-ci sont-ils de plus en plus réfléchis au fur et à mesure qu'il vieillit, mûris dans l'introspection d'un artiste qui, cependant, se donnait comme premier maître la nature: "On n'est ni trop scrupuleux, ni trop sincère, ni trop soumis à la nature, mais on est plus ou moins maître de son modèle, et surtout de ses moyens d'expression", écrivait-il en 1904. La tension entre la réalité objective et sa transposition esthétique est au cœur de son style. Ainsi s'explique pourquoi Cézanne a pu être un modèle pour les générations qui l'ont suivi, alors même qu'elles employaient des chemins divers et contradictoires entre eux. L'artiste vieillissant ne se laissait pas éblouir par cette tardive aurore de sa renommée. Quelles joies, du reste, pouvaient valoir pour lui celle que lui donnait l'étude de la nature ? Et il continuait à chercher, "étudiant éternel", dans l'espérance de faire enfin un tableau. Depuis des années retiré à Aix, riche, inconnu de ses proches, célèbre au loin, célébré et discuté, il travaillait dès les premières heures du jour, levé à six heures, et s'acharnant alors jusqu'au soir à "l'étude sur nature".   "Avec une pomme, je veux étonner Paris. La sensibilité caractérise l’homme, à son degré parfait, elle distingue l’artiste. Tout se résume en ceci, avoir des sensations et lire la nature. L’ombre est une couleur comme la lumière, mais elle est moins brillante. Lumière et ombre ne sont qu’un rapport de deux tons". Un des citadins de sa ville nous le dépeint ainsi."Très grand, des yeux lumineux, un regard d'une acuité troublante, timide, l'allure chavirante". Les gens de son quartier, qui le voyaient passer de très bon matin, avec son manteau couleur de terre, son feutre cabossé, sa cravate dénouée, citaient, quand on les interrogeait sur lui, le nom de son père, le banquier. Il vivait seul. Sa femme et son fils voyageaient. Il accueillait volontiers les jeunes gens: "Je ne peux plus maintenant, disait-il vers la fin, qu'essayer de faire comprendre aux jeunes ma méthode". Et toujours il parlait avec une passion extrême, s'emportant en termes violents, lui à l'ordinaire si doux, contre ceux qu'il appelait alors "les universitaires". Mais parfois il laissait échapper cette plainte: "Il me vient des doutes sur mon œuvre". Et puis, son regard clair se rallumait et il communiquait soudain, par un démenti tacite d'une irréfutable éloquence, la confiance absolue qui débordait de son cœur. Influencé dans sa jeunesse par Delacroix, Courbet et Manet, il peint au couteau dans la décennie 1860-70, technique conduisant à de fortes épaisseurs de peinture. Les couleurs sombres dominent. Cézanne appelait cette première manière "période couillarde", les historiens la qualifient de romantique ou baroque. Il rejoint le groupe des impressionnistes et participe aux première et troisième expositions impressionnistes en 1874 et 1877, mais à aucune autre ensuite. La décennie 1870-1880 sera son cycle impressionniste, marqué par une influence notable de Pissarro. Les couleurs claires et la luminosité apparaissent, ainsi que les multiples touches fines caractérisant l’impressionnisme. Mais le regard analytique que portent les impressionnistes sur la nature amène Cézanne à s’interroger sur les formes et les volumes sous-jacents. Il est en effet possible de décomposer tout objet en formes géométriques simples et définies mathématiquement: triangle, cercle, sphère, cylindre, par exemple. La structure interne de l’objet apparaît alors, mais comment la représenter sur la surface plane du tableau ? Cette question avait déjà été posée au début de la Renaissance italienne, pour la représentation réelle de la profondeur. La perspective linéaire avait apporté la réponse. Cézanne va, à partir de la fin de la décennie 1880, entamer une recherche sur sa vision de la nature qui repose sur la structuration géométrique des objets. Cette recherche le conduira aux portes du cubisme, développé par Picasso et Braque dès 1907, c’est-à-dire tout juste un an après la mort de Paul Cézanne.   "Tout se résume en ceci: avoir des sensations et lire la nature. Travailler sans souci de personne, et devenir fort, tel est le but de l’artiste. Le reste ne vaut même pas le mot de Cambronne. Il faut être ouvrier dans son art. Savoir de bonne heure sa méthode de réalisation. Être peintre par les qualités mêmes de la peinture. Se servir de matériaux grossiers." Une telle évolution constitue surtout une prise de distance de plus en plus importante avec la représentation fidèle de la nature. L’ambition profonde de Cézanne, jamais atteinte, était probablement d’autonomiser l’œuvre d’art par rapport à son objet. La naissance de la peinture non figurative, entre 1910 et 1920, permettra d’achever cette évolution, en germe dans la peinture de la fin du XIXème siècle. Initiateur, avec beaucoup d’autres, de cette transformation de l’approche picturale, Cézanne sera souvent qualifié, un peu abusivement, de père de la peinture moderne. Il en est sans aucun doute l’un des grands précurseurs. Après la mort de Cézanne, le Salon d'automne lui consacre une rétrospective de cinquante-six œuvres. Cette exposition a une influence considérable sur les peintres du temps et devient alors prépondérante pour le cubisme, le cubisme analytique et le post-cubisme, qui voient dans les recherches du peintre les sources des recherches de la géométrisation, mais aussi de l'impact des affects pour l'expressionnisme. Pour Picasso, l'influence de Cézanne pénétra partout. L'art de la composition, de l'opposition des formes et du rythme des couleurs se vulgarisa rapidement. Il a peint environ neuf cents tableaux et quatre cents aquarelles qui nous restent aujourd'hui, dont certains sont inachevés.Il a également détruit une partie de son œuvre. Les natures mortes sont un des grands thèmes qui permettent au peintre de construire ses tableaux, d'approfondir les rapports entre les vides et les pleins, les figures et les fonds. Pour Cézanne, la nature morte est un motif comme un autre, équivalent à un corps humain ou à une montagne, mais qui se prête bien à des recherches sur l'espace, la géométrie des volumes, le rapport entre couleurs et formes. "Quand la couleur est à sa puissance, la forme est à sa plénitude", disait-il. Dans ces natures mortes, il place des objets de peu, faits à la main par l'artisanat local et paysan, et il les peint plus grands que nature en en accentuant les défauts, avec des torchons,nappes, fruits ou fleurs, le tout placé sur un coin de table. Incomprises en leur temps, ses natures mortes sont ensuite devenues l'un des traits caractéristiques de son génie. "On ne devrait jamais dire modeler, on devrait plutôt dire moduler".   "Il n’y a pas de ligne, il n’y a pas de modelé, il n’y a que des contrastes. Ces contrastes, ce ne sont pas le noir et le blanc qui les donnent, c’est la sensation colorée. Du rapport exact des tons résulte le modelé. Quand ils sont harmonieusement juxtaposés et qu’ils y sont tous, le tableau se modèle tout seul". Les pommes sont un des éléments, avec les vases, qui forment ses obsessions picturales. Pour les philosophes, elles participent à l'établissement de sa personnalité et à sa quête de l'être. Les natures mortes, et notamment les pommes, sont le signe de sa nouvelle conquête picturale. Peinte près de quatre-vingts fois, autant à l'huile qu'à l'aquarelle, la montagne Sainte-Victoire est un des symboles de la peinture de Cézanne. Il aimait aller sur le motif dans sa campagne d'enfance. Cézanne s’engage toujours plus loin dans cette voie qui s'achève en 1906 sur "le motif", ne cessant de se recommander de la nature: "L’étude réelle et précieuse à entreprendre, c’est la diversité du tableau de la nature". Il ajoute: "Peindre d'après nature n'est pas l'objectif, c'est réaliser une sensation". Il ne s'agit pas de peindre "pour copier la nature". La recherche du motif est pour lui une expérience physique. Il se faisait accompagner en voiture à cheval jusque sur la route du Tholonet, puis randonnait jusqu'à trouver le bon endroit. Dormant à même le sol, sur une paillasse dans son cabanon, appréciant la vie simple des paysans, se nourrissant d'un morceau de fromage, de quelques noix et d'un vin rosé. Regarder un tableau de Cézanne, "c'est donc déjà partir en promenade. Il faut laisser son regard errer comme il faut marcher à la recherche du motif". L'artiste, à la fin de sa vie, entreprend un cycle de compositions dont la dernière toile est "Les Grandes Baigneuses". Il prend ainsi pour motif le thème des baigneuses, du déjeuner sur l'herbe, modèles et femmes des peintres se confondent dans le souvenir idyllique qu'il traite de manière totalement métaphorique, en frise comme un bas-relief éloge de la jeunesse et de la vie. Ces œuvres annoncent celles de Matisse, telles que "La Danse" (Fondation Barnes) et La "Danse inachevée" (musée d'art moderne de la ville de Paris).   "Lire la nature, c’est la voir sous le voile de l’interprétation par taches colorées se succédant selon une loi d’harmonie. Ces grandes teintes s’analysent ainsi par les modulations. Peindre c’est enregistrer ses sensations colorées. Dans le peintre il ya deux choses: l'œil et le cerveau, tous deux doivent s’entraider: il faut travailler à leur développement mutuel, à l’œil par la vision sur nature, au cerveau par la logique des sensations organisées, qui donne les moyens d’expression". Parmi ceux des peintres du XIXème siècle rangés sous l’étiquette "impressionnistes", Cézanne, dont l’œuvre est bien au-delà de l'impressionnisme, donc probablement la plus difficile, est celui qui fut, et reste encore aujourd'hui, le plus mal compris,voire le plus controversé. À la mort de Cézanne, certains peintres voulant créer de nouveaux mouvements se réclamèrent de lui. Le cas le plus notoire est celui des cubistes. Malgré tout ce qu’on a pu dire et écrire, il reste douteux que Cézanne eût reconnu cette paternité. Il n’est plus là pour répondre, mais sa correspondance conserve quelques phrases que l’on peut méditer, par exemple, celle-ci: "Il faut se méfier de l’esprit littérateur qui fait si souvent le peintre s’écarter de sa vraie voie, l’étude concrète de la nature, pour se perdre trop longtemps dans des spéculations intangibles". Viscéralement attaché à ses racines, ce qu'il aimait, c'était mener une vie calme et laborieuse, travailler sans relâche sur le motif ou dans son atelier, pour réaliser portraits, paysages ou natures mortes. L'aisance financière que lui procura l'héritage paternel en 1886 ne changea pas son attitude. Rien n'était mieux que la solitude de la Provence pour peindre, peindre et peindre encore. Aucun autre artiste ne s'est montré aussi viscéralement attaché à ses racines. "Quand on est né là-bas, écrit-il un jour, c'est foutu, rien ne vous dit plus". Il adorait cette région pour les souvenirs dont elle était le dépositaire, ceux de son enfance et de son adolescence, qui lui rappelaient les nuits blanches passées dans les grottes, en compagnie de son ami Zola, les promenades dans la garrigue, les baignades dans l'Arc, mais aussi pour son austère beauté, qui correspondait si bien à son tempérament. Au cours du XXème siècle, les plus grands musées du monde ont acquis des toiles du maître, de Washington à New York, de Berlin à Paris. Et le marché n'a cessé de le sanctifier, au point qu'il figure dans le club fermé des artistes les plus chers au monde. Chaque vente de tableau se chiffre en millions de dollars, surtout s'il s'agit d'un paysage ou d'une nature morte réalisés dans les années 1890, devenus icônes de la modernité. Revanche posthume.   "Silence les grillons sur les branches immobiles, les arbres font des rayons et des ombres subtiles. Silence dans la maison. Silence sur la colline. Ces parfums qu'on devine, c'est l'odeur de saison. Mais voilà l'homme sous son chapeau de paille, des taches plein sa blouse et sa barbe en bataille. Cézanne peint. Il laisse s'accomplir la magie de ses mains. Cézanne peint et il éclaire le monde pour nos yeux qui n'voient rien, si le bonheur existe, c'est une épreuve d'artiste, Cézanne le sait bien. Vibre la lumière, chantez les couleurs, il y met sa vie, le bruit de son cœur, et comme un bateau porté par sa voile, doucement le pinceau glisse sur la toile et voilà l'homme qui croise avec ses yeux, le temps d'un éclair, le regard des dieux".   France Gall et Michel Berger. "Cézanne Peint" (1984)   Bibliographie et références:   - Émile Bernard, "Sur Paul Cézanne" - Marianne Raymonde Bourges, "Itinéraires de Cézanne" - Marcel Brion, "La vie de Paul Cézanne" - Liliane Brion-Guerry, "Cézanne et l'expression de l'espace" - Paul Coudray, "Le bonheur de peindre" - Denis Coutagne, " Paul Cézanne et Paris" - Bernard Dorival, " Paul Cézanne, un génie incompris" - Jean-Claude Lebensztejn, "Études cézanniennes" - Erik Levesque, "Les leçons de peinture de Cézanne" - Rainer Maria Rilke, "Lettres sur Paul Cézanne" - Philippe Sollers, "Le paradis de Cézanne" - Lionello Venturi, "Cézanne, son art, son œuvre"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 16 heure(s)
"La vie est une côte. Tant qu'on monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux mais, lorsqu'on arrive en haut, on aperçoit tout d'un coup la descente, et la fin, qui est la mort. Ça va lentement quand on monte, mais ça va vite quand on descend. À votre âge, on est joyeux. On espère tant de choses, qui n'arrivent jamais d'ailleurs. Au mien, on n'attend plus rien que la mort". "Il a le faciès d'un petit taureau breton", disait de lui Flaubert. Il en avait la force en tout cas, les épaules, le regard fier. Comme lui, il n'a vécu que pour créer. Il n'a pas aimé une femme, mais toutes les femmes, et avant tout sa mère. Il a été formé par la femme, a vécu d'elle et pour elle, a été poussé à la célébrité par des milliers de lectrices bourgeoises, genre nouveau qui apparut en France vers 1848. Disgrâce suprême enfin, il est mort de la femme sans avoir réellement cru en elle. La Manche brasse ses galets, détrempe le pays de Caux, province de craie et d’aquarelle. Celles de Gustave de Maupassant révèlent un tempérament d’artiste qui trompa vite ses espérances, à défaut d’un génie qui échoit à son fils. Guy de Maupassant naît le cinq août 1850 en Normandie, sans qu’on sache encore si ce fut à Fécamp, au Bout-Menteux, ou au château de Miromesnil à Tourville-sur-Arque, ou enfin à Sotteville, près d’Yvetot. Laure, sa mère, cavalière émérite, férue de littérature, fume des cigarettes qui n’apaisent pas ses nerfs délicats, passe pour une excentrique, de grèves en pommeraies, bref ne semble pas être n’importe qui et ne saurait se résoudre à vivre n’importe où. Elle voulait une particule, une demeure imposante où poser son berceau, la voilà servie. Le soleil chauffe la pierre grise et les briques roses du château, détache sur fond d’azur les feuilles des hêtres qui bordent l’allée quand Guy pousse ses premiers cris, à huit heures du matin. Dans la chambre ronde baignée de lumière, le docteur Guiton s’empare du nouveau-né, le place alors entre ses genoux puis commence à lui pétrir le crâne avant de déclarer à la jeune accouchée dont les grands yeux bleus le considèrent:"Vous voyez, madame, je lui ai fait la tête ronde comme une pomme qui, soyez sûre, donnera plus tard un cerveau très actif, et sûrement une intelligence de premier ordre". En attendant de mûrir, Guy, ondoyé, baptisé, n’égaie pas longtemps le bonheur de seconde zone où s’enlisent ses parents. Lorsqu'ils décidèrent de se séparer à l'amiable, alors qu'il était encore tout enfant, c'est à sa mère que Guy, avec son jeune frère Hervé, fut confié, et c'est sa mère qui veilla, un peu jalousement, sur sa première éducation. Elle avait été la compagne de jeux de Gustave Flaubert et la sœur de cet Albert Le Poittevin, jeune poète très tôt disparu, qui lui avait donné une passion des lettres qu'à son tour elle transmit à son fils, dont elle facilita de son mieux la vocation littéraire. Dans sa propriété des Verguies, à Étretat, où elle s'était retirée et où Maupassant passa son enfance, elle dirigea minutieusement ses premières lectures, lui révélant en particulier William Shakespeare. Mais, pour tout le reste, elle lui laissa la plus grande liberté, et les premières années de l'écrivain, qui était doué d'une vigueur physique remarquable, furent certainement les plus heureuses et même les seules vraiment heureuses de sa vie. Sans contrainte, seul ou en compagnie d'une mère indulgente pour toutes ses fantaisies, il courait à travers les champs, faisait de longues promenades sur les falaises ou en mer, dans les barques de pêcheurs, et c'est dès cette époque qu'il acquit cette connaissance directe et profonde du pays et du peuple normands qu'on retrouvera dans tant de ses nouvelles. C'est au cours de ces promenades qu'il croise avec chance et intérêt le peintre Jean-Baptiste Camille Corot et rencontre pour la première fois Claude Monet. "La conquête des femmes est la seule aventure exaltante dans la vie d’un homme".   "Je n’attends rien, je n’espère rien. Je vous aime. Quoi que vous fassiez, je vous le répéterai si souvent, avec tant de force et d’ardeur, que vous finirez bien par le comprendre. Je veux faire pénétrer en vous ma tendresse, vous la verser dans l’âme, mot par mot, heure par heure, jour par jour, de sorte qu’enfin elle vous imprègne comme une liqueur tombée goutte à goutte, qu’elle vous adoucisse, vous amollisse, vous force, plus tard, à me répondre: Moi aussi je vous aime". Lorsque son fils eut treize ans, Madame de Maupassant se résigna cependant à le placer comme pensionnaire au séminaire d'Yvetot. Guy y travailla fort peu. Il s'y sentit isolé, froissé par des camarades grossiers. L'internat lui était insupportable et plus encore les manières ecclésiastiques, qui lui donnèrent un dégoût de la religion qu'il devait garder toute sa vie. Sa seule consolation était d'écrire des vers. Certains d'entre eux, qui raillaient ses maîtres, furent un jours aisis par le directeur du séminaire, et le jeune homme, renvoyé, dut entrer, toujours comme pensionnaire, au lycée de Rouen, où il se montra assez brillant élève et passa aisément son baccalauréat. Il y a pour professeur de littérature le philologue Alexandre Héron. À cette époque, il côtoie alors Louis Bouilhet et surtout Gustave Flaubert, dont il devient le disciple. En 1868, en vacances à Étretat, il sauve de la noyade le poète anglais Charles Algernon Swinburne qui l'invite à dîner dans sa chaumière de Dolmancé en remerciement pour son courage. Mais, ce qu'il voit lors de ce repas l'effraie. Une tête de mort dans une coquille rose sur une table, des tableaux étranges, une guenon habillée, la main écorchée et momifiée d'un supplicié. Maupassant comprend, au bout de trois visites, les mœurs de la maison. Il en tirera la nouvelle "La Main d'écorché", qu'il modifie, publie en 1883 sous le titre de "La Main". Bachelier ès lettres en 1869, il part étudier le droit à Paris sur le conseil de sa mère et de Flaubert. La guerre qui s'annonce va contrarier ces plans. Ayant à peine 20 ans, Guy de Maupassant s’enrôle comme volontaire pour la guerre franco-prussienne. Affecté d’abord dans les services d’intendance puis dans l’artillerie, il participe à la retraite des armées normandes devant l’avancée allemande. Après la guerre, il paie un remplaçant pour achever à sa place son service militaire et il quitte Rouen pour s'installer durablement à Paris. Si les balles prussiennes ne l’ont pas tué, le ministère pourrait bien avoir sa peau. Maupassant tourne comme un lion en cage dans cet univers confiné, que régissent les chefs et les sous-chefs, que baigne une lumière d’aquarium. Tout ça sent mauvais. Sent la sueur, les vieux papiers, les vieux garçons. Son emploi dans la bibliothèque du ministère de la marine et des colonies le fait vivre, mais à quel prix, et d’ailleurs pas tout de suite. Il n’y a pas de poste vacant et Maupassant commence par travailler sans percevoir de salaire, en mars 1872, vivotant avec les cent dix francs par mois que lui donne son père. L’attaché à la bibliothèque est du moins dans la place, et le dix-sept octobre, il est nommé surnuméraire en titre à la direction du personnel, au bureau des équipages et de la flotte. Cette position lui offre une sécurité nouvelle et lui promet des appointements modestes, que cependant il doit encore attendre. Aussi réclame-t-il à son père de l’aider une fois de plus, pour payer son chauffage. Gustave lui refuse les cinq francs dont il a besoin, une violente dispute éclate entre les deux hommes un samedi matin. Guy se précipite alors dans sa chambre, prend la plume et raconte en détail l’incident à sa mère."Le silence de la nuit est le lac le plus profond de la terre".   "Le peuple est un troupeau imbécile, tantôt stupidement patient et tantôt férocement révolté. On lui dit: "amuse-toi". Il s’amuse. On lui dit: "Vote pour l’Empereur". Il vote pour l’Empereur. Puis, on lui dit: "Vote pour la République. Et il votepour la République. Ceux qui le dirigent sont sots, mais au lieu d’obéir à des hommes, ils obéissent à des principes, c’est-à-dire des idées réputées certaines et immuables, en ce monde où l’on n’est sûr de rien, puisque la lumière est une illusion, puisque le bruit est une illusion". Vigoureux, en pleine santé, très gai, adorant les farces, ne donnant encore aucun signe de la maladie nerveuse qui devait l'emporter prématurément, il se jetait alors avec gourmandise sur tous les plaisirs de la capitale. Sa passion principale, c'est toutefois le canotage sur les bords de la Seine, en compagnie de joyeux camarades et de demoiselles peu farouches, parties hebdomadaires que rien n'aurait pu lui faire sacrifier et dont on retrouvera l'atmosphère dans la nouvelle intitulée "Mouche". Il va à Bezons, Argenteuil, Chatou, Bougival et le plus souvent se rend à l’auberge Poulin, à la "Maison Fournaise" et à "La Grenouillère", un radeau-établissementde bains située face à Croissy-sur-Seine. En compagnie de ses quatre amis, Henri Brainne, Léon Fontaine, Albert de Joinville, et le peintre Robert Pinchon, Maupassant forme une joyeuse confrérie, et emmène en promenade des filles dociles sur la yole achetée en commun et baptisée "Feuille de rose'". Lui se fait alors appeler "Maistre Joseph Prunier, canoteur ès eaux de Bezons et lieux circonvoisins". Auparavant, fin janvier 1877, le romancier russe Tourgueniev le rencontre et le trouve usé et vieilli, bien qu'il n'aura que vingt-sept ans en août. Le diagnostic tombe: syphilis. Cette maladie, il en mourra, ne cessera d'empoisonner l'existence du jeune homme, même s'il s'en gausse alors dans une lettre écrite le deux mars 1877 à son ami Pinchon: "Tu ne devineras jamais la merveilleuse découverte que mon médecin vient de faire en moi, la vérole. J'ai la vérole, la vraie, pas la misérable chaude-pisse, pas l'ecclésiastique christalline, pas les bourgeoises crêtes de coq, les légumineux choux fleurs, non, non, la grande vérole, celle dont est mort le roi, François Ier. Et j'en suis fier, Alléluia, j'ai la vérole, par conséquent, je n'ai plus peur de l'attraper !" En mars 1877, Maupassant prend un traitement à base d’arsenic et d’iodure de potassium. Mais cela lui occasionne des troubles digestifs. Il doit l’arrêter. Ladreit de la Charrière, médecin au ministère de la marine, l’envoie alors faire une cure d’eaux sulfatées. En 1877 toujours, Guy Maupassant se plaint à Tourgueniev de perdre ses cheveux par poignées,ce qui est le signe d'une syphilis secondaire. Il se plaint également, de migraines tenaces qui lui broient la tête et quil’empêchent de lire plus d’une heure de suite. Une autre activité de Maupassant est la chasse. Il ne la manquera que rarement dosant la poudre de ses cartouches et sélectionnant ses chiens d'arrêt. L'activité cynégétique de l'auteur est surtout présente dans l'imaginaire des contes. Aux antipodes des écrivains ou des philosophes qui affirment la supériorité de l'homme sur le règne naturel, l'animal Guy de Maupassant, "machine à sentir et à jouir", s'abandonne littéralement aux rythmes de la nature qui le traverse et qui le constitue. "Avec les femmes, c'est un lapin, quand vient la nuit, il devient chouette, quand il écrit, c'est un caméléon", selon Zola. Loin des bons sentiments religieux, loin de l'emphase romantique, il préfère la vraie bassesse à la fausse grandeur, l'individu au groupe, la précision aux fioritures.   "Ce que l'on aime avec violence finit toujours par vous tuer. On finirait par devenir fou, ou par mourir, si on ne pouvait pas pleurer. On pleure parfois les illusions avec autant de tristesse que les morts. Le silence de la nuit est le lac le plus profond de la terre". Il travaillait aussi, pourtant. Non pas dans le bureau du ministère, mais auprès de Flaubert, auquel sa mère l'avait confié et qui, de 1873 à 1880, veillera alors avec le plus grand soin sur les années d'apprentissage du jeune écrivain, lui conseillant telle ou telle lecture, l'exhortant à tout sacrifier à la seule cause de l'art, lisant et corrigeant ses premiers manuscrits, le prenant même pour collaborateur, puisqu'il le chargea de diverses recherches nécessitées alors par la rédaction de "Bouvard et Pécuchet". Flaubert imposa à Maupassant les minutieuses exigences de l'esthétique réaliste. Il lui apprit à regarder le monde, à s'exercer à la description précise, à rechercher patiemment l'exactitude du détail vécu. C'est encore lui qui introduisit Maupassant dans la société littéraire de l'époque, qui lui fit ainsi connaître Alphonse Daudet, Joris-Karl Huysmans, Émile Zola, Ivan Tourgueniev, et le présenta également à la princesse Mathilde Bonaparte. Grâce à cette protection et à ces amitiés, Maupassant commença à collaborer à divers journaux: "Le Gaulois" et "Gil Blas" notamment. Cette activité de chroniqueur fut extrêmement importante. Maupassant n'a pas écrit moins de trois volumes de chroniques sur les sujets les plus divers: littérature, vie sociale, événements politiques. Ses écrits sur l'Algérie sont d'une grande perspicacité. Certaines des idées agitées dans ces pages furent assez souvent reprises dans les contes ou les romans, de sorte qu'on a pu dire à juste titre qu'elles constituaient un réel "laboratoire d'écriture".Cette expérience de la vie des salles de rédaction, il en tira profit dans "Bel-Ami" (1885). À cette époque, il pensait avoir une vocation de poète, dans laquelle Flaubert l'encourageait d'ailleurs, et les nombreux vers qu'il composa de 1872 à 1880 lui fournirent la matière de son premier livre, "Des vers" (1880), qui s'ouvre sur une fervente dédicace au maître de Croisset. Cette œuvre, délaissée en dehors de quelques morceaux d'anthologie ("Nuit de neige"), mérite cependant l'attention. Maupassant y apparaît comme l'un des rares, sinon le seul, représentant du naturalisme en poésie. En même temps, il se livrait à des essais de théâtre, représentés en privé dans sa propriété d'Étretat ou dans des salons parisiens amis. Même si ses œuvres, "La Paix du ménage", "Musotte", "Une répétition", "Histoire du temps" n'ont pas toujours rencontré le succès escompté, Maupassant a, sa vie durant, gardé un faible pour le genre dramatique. L'adaptation théâtrale, cinématographique ou audiovisuelle de plusieurs de ses nouvelles le prouve. Ce n'est guère que vers 1875 qu'il s'orienta vers la nouvelle. Il travailla d'abord pendant quelque temps à un roman historique, qui fut abandonné, puis, pendant l'été de 1879, au cours d'une réunion chez Maupassant, fut alors décidée la publication du fameux recueil des"Soirées de Médan" (1880), auquel il apporta sa nouvelle "Boule de Suif". Le grand succès de cette œuvre le décida à se mettre en congé du ministère, qu'il ne quittera officiellement, avec un soulagement immense, qu'en 1882, et, dèslors, jusqu'au moment où la maladie ne lui laissera plus de répit, il n'allait plus vivre que pour la rédaction de ses livres. "La vie si courte, si longue, devient parfois insupportable, elle se déroule, toujours pareille, avec la mort au bout. On naît, on grandit, on attend, puis on meurt. Adieu, tu ne reviendras point sur la terre".   "Le baiser frappe comme la foudre, l’amour passe comme un orage, puis la vie, de nouveau, se calme comme le ciel, et recommence ainsi qu’avant. Se souvient-on d’un nuage ? L'œil. En lui, il y a l'âme, il y a l'homme qui pense, l'homme qui aime, l'homme qui rit, l'homme qui meurt, la conquête des femmes est la seule aventure exaltante dans la vie d’un homme". Devenu très rapidement un écrivain à la mode, il se vit alors sollicité par les salons, mais il leur résista farouchement, car il y avait en lui un profond dégoût de la vie mondaine qui lui a inspiré son roman "Notre cœur" ( 1890). Son travail n'était pas distrait par les passions. Il eut des liaisons, courtes, nombreuses, mais il n'a jamais rencontré un autre amour que l'amour physique, ou du moins, s'il exista, comme c'est vraisemblable, lui et ses amis prirent grand soin d'en masquer l'existence. Il fut, comme l'a dit Edmond de Goncourt, un "véritable homme de lettres", mais dans le meilleur sens du mot, dans sa plus totale exigence. Il refusait la réclame facile, il cachait sa vie, allait même jusqu'à interdire qu'on publiât des portraits de lui, s'indignait lorsqu'il voyait livrées à la curiosité publique les correspondances privées des grands écrivains, et tenait qu'un artiste digne de ce nom ne doit compter pour s'imposer que sur son œuvre. Les horloges du ministère de l’Instruction indiquent trois heures et demie. C’est un samedi après-midi comme un autre rue de Grenelle, ce huit mai 1880. Guy de Maupassant vient de prendre connaissance du télégramme qui lui est adressé: "Flaubert, frappé d'apoplexie, sans espoir, partons, six heures, venez si possible". Signé Commanvile. Quand Maupassant arrive à Croisset avec les Commanville, Flaubert est mort. Il ne s’est pas vu partir. Il se réjouissait d’achever "Bouvard et Pécuchet", de prendre le train pour Paris le lendemain, plus que tout se réjouissait du succès de Maupassant. Son "chéri", son "fils" est accablé de chagrin. Il fait la toilette du mort, le coiffe, l’habille, le veille. L’enterrement a lieu le onze mai. C’est un mardi et il fait beau. Goncourt et Zola, Daudet et Charpentier sont venus. Commanville joue les vautours, songe à l’argent qu’on peut tirer des œuvres du défunt. La messe est dite dans l’église de Canteleu. Muni de son viatique pour l’au-delà, Flaubert descend dans la fosse au cimetière monumental de Rouen. Sous le soleil de la mi-journée, on distingue Catulle Mendès, Théodore de Banville, François Coppée, Céard, Hennique, Huysmans. Alexis Tourgueniev se trouve en Russie et Renan, malade, n’a pu faire le voyage. Hugo et Dumas n’ont pas ces excuses. L’inhumation pourrait être une page de Flaubert. Quatre fossoyeurs doivent agrandir le trou, trop petit pour le cercueil du grand homme. Laure, en Corse pour se refaire une santé, passe deux jours à pleurer. Celui qui ne craignait pas de le sermonner n'est plus: "Il faut, entendez-vous, jeune homme, il faut travailler plus que cela. J'arrive à vous soupçonner d'être légèrement caleux. Trop de putains, trop de canotage, trop d'exercice. Monsieur, le civilisé n'a pas tant besoin de locomotion que prétendent les médecins. Vous êtes né pour faire des vers, faites-en ! Tout le reste est vain, à commencer par vos plaisirs et votre santé. Foutez-vous cela dans la boule".   "La vie si courte, si longue, devient parfois insupportable. Elle se déroule, toujours pareille, avec la mort au bout. On ne peut ni l’arrêter, ni la changer, ni la comprendre. Et très souvent une révolte indignée vous saisit devant l’impuissance de notre effort. Quoi que nous fassions, nous mourrons. Quoi que nous croyions, quoi que nous pensions, quoi que nous tentions, nous mourrons". À cette occasion, il écrit un peu plus tard: "Ces coups-là nous meurtrissent l'esprit et y laissent une souffrance continue qui demeure en toutes nos pensées. Je sens en ce moment d'une façon aiguë l'inutilité de vivre, la stérilité de tout effort, la hideuse monotonie des évènements et des choses et cet isolement moral dans lequel nous vivons tous, mais dont je souffrais moins quand je pouvais causer avec lui". Il resta fidèle avec intransigeance à l'éthique littéraire de son maître Gustave Flaubert, alors que commençait sa véritable carrière. Celle-ci fut alors d'une fécondité prodigieuse. En dix ans, de 1880 à 1890, Maupassant publia régulièrement trois, et parfois quatre et cinq volumes chaque année, au total six romans, seize volumes de nouvelles, livres de voyage et de très nombreux articles dans les journaux et les revues. Le sens des affaires joint à son talent lui apporte la richesse. Voyant le succès obtenu par "Boule de Suif", il avait immédiatement abandonné ses projets de poèmes et, puisant soit dans les souvenirs de son enfance normande, soit dans ses premières expériences de la vie parisienne, utilisant souvent avec une féroce exactitude des faits divers qui lui avaient été contés par des amis d'Étretat, d'Yvetot ou de Fécamp, il écrivit les huit nouvelles qui parurent en 1881 avec "La Maison Tellier". Le succès fut immense et, l'année suivante, Maupassant écrivait "Mademoiselle Fifi" (1882), inspirée comme "Boule de Suif" par la guerre de 1870. À l'inspiration normande, dominante chez Maupassant jusqu'à1885, se rattachent en particulier: "Une vie" (1883), qui fut son premier roman, "Les Contes de la bécasse" (1883), "Clair de lune" (1884), "Les Sœurs Rondoli" ( 1884) et "La Bête à Maît'Belhomme" ( 1886). Parmi son abondante production, dans ces années de maturité pendant lesquelles l'auteur jouissait encore de toute sa santé, il faut également citer: "Mon oncle Jules" (1884), "Miss Hariett", "Les Contes du jour et de la nuit" (1885), "Yvette" (1885), "Toine" (1885), "Bel-Ami"(1885), "Monsieur Parent" (1885), "La Petite Roque" (1886), "Pierre et Jean" (1888), ainsi que "La Main gauche" (1889).   "On naît, on grandit, on est heureux, on attend, puis on meurt. Adieu ! homme ou femme, tu ne reviendras point sur la terre. Et pourtant chacun porte en soi le désir fiévreux et irréalisable de l'éternité, chacun est une sorte d'univers dans l'univers, et chacun s'anéantit bientôt complètement dans le fumier des germes nouveaux". Maupassant était maintenant célèbre. Sans transiger en rien avec son idéal littéraire, il avait toujours pensé qu'il était juste que son œuvre lui apportât l'aisance et même la richesse. Il surveillait de très près ses droits d'auteur, les bénéfices de ses traductions, les chiffres de tirage des rééditions, et bientôt fut à la tête d'une des plus grandes fortunes du monde littéraire de l'époque. Toujours attiré par sa terre natale, il se fit construire à Étretat une jolie villa et venait très souvent en Normandie, soit pour travailler dans un isolement farouche, soit pour chasser. C'était chez lui une passion dont on trouve les échos dans "Les Contes dela bécasse". Poussé par un mystérieux besoin de fuite augmentant avec les années et où l'on peut voir un des premiers signes de sa maladie mentale, il entreprit également des voyages plus lointains en Corse (1880), en Algérie (1881), en Bretagne (1882), en Italie et en Sicile (1885), en Angleterre (1886), en Tunisie (1888), dont il rapporta de passionnantes impressions recueillies dans les volumes intitulés "Au soleil" (1884), "Sur l'eau" (1888) et" La Vie errante" (1890). Enfin, un séjour en Auvergne, à l'occasion d'une cure, pendant l'été 1885, lui donna le cadre de son roman "Mont-Oriol" (1887). En 1884, il vit alors une liaison avec la comtesse Emmanuela Potocka, une mondaine riche, belle et spirituelle. Il fait une croisière sur son yacht privé, nommé "Bel-Ami", d’après son roman de 1885. Cette croisière, où il passe par Cannes, Agay, Saint-Raphaël et Saint-Tropez lui inspire "Sur l'eau". Il y aura également un "Bel-Ami II" à bord duquel il visite alors la côte italienne, la Sicile, navigue d'Alger à Tunis puis vers Kairouan. Il retrace son périple dans "La Vie errante". Une plaque, toujours existante, apposée sur le môle, par les amis de l'auteur commémore le court séjour de Maupassant à Portofino. L'écrivain jette alors ses dernières forces dans l'écriture. En mars 1888, il entame la rédaction de "Fort comme la mort" qui sera publié en 1889. Le titre de l'œuvre est tiré du Cantique des cantiques: "L’amour est fort comme la mort, et la jalousie est dure comme le sépulcre". Le soir du six mars 1889, Maupassant dine chez la princesse Mathilde. Il y croise le docteur Blanche ainsi qu'Edmond de Goncourt, leurs rapports restent distants. En août 1889, Hervé de Maupassant est de nouveau interné à l'asile de Lyon-Bron. La vie de Maupassant est toujours plus handicapée par ses troubles visuels. Durant ses dernières années, se développent alors en lui un amour exagéré pour la solitude, un instinct de conservation maladif, une crainte constante de la mort et une certaine paranoïa, dus à une probable prédisposition familiale, sa mère étant dépressive et son frère mort fou, mais surtout à la syphilis, contractée pendant ses jeunes années. Maupassant se porte de plus en plus mal, son état physique et mental ne cesse de se dégrader, et ses nombreuses consultations et cures à Plombières-les-Bains, Aix-les-Bains ou Gérardmer n'y changent rien. Après avoir caressé quelques espoirs de guérison, Guy de Maupassant, vers la fin de l'année 1891, se rendit compte qu'il allait inéluctablement vers la folie. Dans la nuit du premier au deux janvier 1892, après avoir rendu visite à sa mère établie à Nice depuis plusieurs années, il s'ouvrit la gorge avec un coupe-papier en métal, mais ne se fit alors qu'une blessure sans gravité. Laure de Maupassant consulta le psychiatre Émile Blanche, qui jugea nécessaire de faire rapatrier l’écrivain à Paris pour l’interner, à Passy.   "L'âme a la couleur du regard. L'âme bleue seule porte en elle du rêve, elle a pris son azur aux flots et à l'espace. Le voyage est une espèce de porte par où l'on sort de la réalité comme pour pénétrer dans la réalité inexplorée qui semble un rêve. On pleure les illusions avec autant de tristesse que les morts". La clinique du docteur Blanche, établissement de grand renom, est située au dix-sept, rue Berton, dans l’ancien hôtel particulier de la princesse de Lamballe, à Passy. Dans la rue, des journalistes attendent, font le siège pour savoir ce qu’est devenu Maupassant, ce romancier célèbre jusqu’en Russie. C’est une rue pavée, paisible, au charme provincial. De l’autre côté se trouve une des entrées de la maison où vécut Balzac, qui mourut treize jours après la naissance d’un petit garçon pourvu d’une tête ronde comme une pomme. Le petit garçon devint l’un des écrivains les plus célèbres du siècle sous le nom de Guy de Maupassant. Maupassant fit son œuvre en dix ans et, rongé par la syphilis, devint l’ombre de lui-même. C’est une histoire brève, implacable comme ses nouvelles. On l'interne à Paris, le sept janvier, dans la chambre quinze, qui sera désormais son seul univers. Il meurt de paralysie générale un mois avant son quarante-troisième anniversaire, après dix-huit mois d’inconscience presque totale, le six juillet 1893, à onze heures quarante-cinq du matin. Sur l’acte de décès figure la mention "né à Sotteville, près d’Yvetot", ce qui ouvre alors la polémique sur son lieu de naissance. Le huit juillet, les obsèques ont lieu à l'église Saint-Pierre-de-Chaillot à Paris. Il est enterré au cimetière du Montparnasse à Paris. Émile Zola prononce l'oraison funèbre: "Je ne veux pas dire que sa gloire avait vraiment besoin de cette fin tragique, d'un retentissement profond dans les intelligences, mais son souvenir, depuis qu'il a souffert de cette passion affreuse de la douleur et de la mort, a pris en nous je ne sais quelle majesté souverainement triste qui le hausse à la légende des martyrs de la pensée". Quelques jours après l'enterrement, Émile Zola propose alors à la Société des gens de lettres d'élever un monument à sa mémoire. Le monument fut inauguré le vingt-cinq octobre 1897 au parc Monceau. En 1891,Guy de Maupassant avait confié à José-Maria de Heredia: "Je suis entré dans la littérature comme un météore, j’en sortirai comme un coup de foudre". Maître français incontesté de la nouvelle, pour rester fidèle à l'idéal d'attachement intransigeant à la réalité, il ne s'est pas encombré, comme Émile Zola, d'aspirations sociales humanistes. Chantre de la sensation, il s'apparente souvent aux impressionnistes, à Claude Monet notamment, qu'il avait vu peindre du côté d'Étretat et qu'il évoque dans une de ses chroniques. Disciple de Flaubert, il est exigeant sur son style qu'il veut d'une telle simplicité qu'on a pu la confondre avec de la platitude ou de la banalité. C'est que, par une rhétorique savante, toute d'illusion, Maupassant sait rendre la grisaille dont s'enveloppe souvent la vie humaine. Il sait ainsi en peindre les pulsions irraisonnées, inquiétantes, les déviations, les courts bonheurs comme les grandes misères. Il sait dire surtout qu'il n'existe pas, à ses yeux, ni espoir, ni d'au-delà pour l'homme. Pessimiste, Maupassant ? Sur le genre humain, incontestablement. Soucieux de sa santé, de l'état de ses finances, de sa famille en détresse, mais pas malheureux.   "Il faut être, en effet, bien fou, bien audacieux, bien outrecuidant ou bien sot, pour écrire encore aujourd'hui. Nos yeux, nos oreilles, notre odorat, notre goût diffèrent, créent autant de vérités qu'il y a d'hommes sur la terre. J'aime la chair des femmes, du même amour que j'aime l'herbe, les rivières, la mer". Maupassant était un homme naturel, charnel, presque solaire, acharné dans son travail et dans sa quête de l'autre. On l'a décrit souvent comme excessivement solitaire. Pourtant, il était plutôt sociable et bon vivant. Il faisait partie du cercle de Médan, aimait à canoter sur la Seine avec de jolies filles, fréquentait les dîners parisiens, recevait beaucoup dans sa villa "La Guillette" à Etretat. C'était un ami fidèle, chérissant toujours son maître Flaubert, sorte de substitut d'un père absent. Mais il n'était pas très expansif, restait discret en société, écoutait et observait. Pour nourrir ses œuvres, sans doute. En réalité, c'était un homme qui travaillait beaucoup, qui avait besoin de s'abstraire souvent de la société pour écrire. Maupassant n'était pas dément. Du moins jusqu'à son internement, qui le conduisit en dix-huit mois de la paralysie à la mort et correspondit à la phase finale de la maladie contractée très jeune, la syphilis. Le diagnostic tomba en 1877, alors qu'il n'avait que vingt-sept ans. Les médecins étant alors complètement désarmés face à cette infection sexuellement transmissible inguérissable, Maupassant fit contre mauvaise fortune bon cœur, essaya d'oublier son mal, perdit quasiment la vue, mais nullement ses esprits. Les dépressions de son oncle Alfred, l'ami de Flaubert, et de sa mère, Laure, l'internement de son frère, Hervé. On a trop vite fait le lien entre ces drames familiaux et la santé de Maupassant. De même, ce n'est pas parce qu'il écrivit sur la folie dans certains de ses contes, comme "Le Horla", qu'il en était lui-même atteint. Pendants du réalisme, le fantastique et les dérèglements de l'esprit étaient pour lui, seulement une matière littéraire. Rien de plus calculé que ce récit. S’il en était encore besoin, la ferme et belle écriture du manuscrit du second “Horla” visible à la Bibliothèque Nationale, est une preuve de plus que cette narration n’est pas faite par un écrivain en état de folie. La syphilis avec l’absinthe et ses ravages, était la maladie du siècle. Artistes, écrivains, tous ou presque en étaient alors atteints. Maupassant fanfaronne, comme pour exorciser une mort qu’il sait inéluctable. C’est déjà l’esquisse de l’idée maîtresse qui habite l’œuvre en devenir, le pessimisme comme antidote du désespoir, s’attendre toujours au pire pour n’être jamais déçu et dont le romancier accusera la noirceur jusqu’à ses derniers écrits. On trouve alors là l’influence schopenhauerienne. Et cette propension au catastrophisme, qui a exalté la lucidité et le talent de cet écrivain hors pair, a également inspiré les toiles fulminantes d’un Van Gogh. Le déclin de sa santé mentale, avant même l’âge de trente ans, le porte à s’intéresser aux thèmes de l'angoisse et de la folie. Passant du réalisme au fantastique, il refuse toutes les doctrines littéraires. Comptant parmi les écrivains majeurs du XIXème siècle, il se rattache à une tradition classique de mesure et d’équilibre et s'exprime dans un style limpide, sobre et moderne. L’influence de Flaubert a été déterminante quant à sa vocation. Elle est aussi très grande à travers la vision et l’approche désabusée du monde, caractéristique de l’aîné et que son cadet lui emprunte alors. Flaubert révèle à Maupassant les ridicules de la société bourgeoise contemporaine, devant lesquels l’artiste n’a d’autre choix que d’observer et de raconter, d’être celui "qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut". Dès lors, son pessimisme apparaît lié à sa méthode comme écrivain, tout en reflétant les mouvements de sa conscience. Dans son œuvre, le panorama de la détresse humaine se transforme à mesure qu'il appréhende alors sa propre capacité à comprendre ses semblables, à les dénoncer ou à leur pardonner.   "Les sentiments sont des rêves dont les sensations sont les réalités. Le baiser est la plus sûre façon de se taire en disant tout. C'est par l'écriture toujours qu'on pénètre le mieux les gens. La parole éblouit et trompe parce qu'elle est mimée par le visage, parce qu'on la voit sortir des lèvres, et que les lèvres plaisent et que les yeux séduisent. Mais les mots noirs sur le papier blanc, c'est l'âme toute nue". L’ensemble de son œuvre romanesque se présente comme une fable tragique sur le temps, comme une mise en intrigue des ravages de celui qui est, pour Maupassant comme pour Baudelaire, l’"Ennemi" par excellence. De la chronologie intime et quasi linéaire d’"Une vie", où l’histoire privée tend à se substituer à l’histoire collective, aux derniers romans, où l’analyse psychologique s’accompagne d’une critique biaisée de la mondanité, en passant par ces deux romans de conquête que sont "Bel-Ami" et "Mont-Oriol", situés pour leur part dans une actualité récente et parfois brûlante, Maupassant ne cesse de s’interroger sur la distance qu’il convient alors de prendre avec le temps de l’histoire. Même lorsque celle-ci apparaît très en retrait, notamment par rapport aux modèles balzacien puis zolien, elle fait toujours l’objet d’une mise en question implicite, soulignant le passage d’une force dynamique à une fatalité écrasante où prédomine le retour du même. Mais c’est d’un poids bien plus lourd encore que pèse le passé dans ses romans. En lui se matérialise ainsi tragiquement le sentiment d’une perte fatale, prenant la forme du regret ou de l’assimilation nostalgique du maintenant au jadis."Une vie" se termine, il ne finit pas. Avec l’image de Jeanne tenant dans ses bras "la fille de son fils", la vie, de toute évidence, continue. L’émotion exubérante de l’héroïne et la parole mémorable pleine de bon sens de la domestique promue au rang de sa maîtresse ont de quoi satisfaire le lecteur sentimental comme celui qui attend du roman un enseignement moral. Le contentement exprimé par Jeanne signe assurément l’accomplissement du contrat narratif mais l’œuvre reste ouverte. Il serait vain de prétendre conclure. Les romans de Maupassant sont longtemps restés dans l’ombre des récits courts, contes ou nouvelles. Admirés par les écrivains et par un vaste public, ceux-ci ont même réussi à se frayer une voie au sein de la critique savante, acquérant ainsi le rare privilège de plaire au plus grand nombre tout en satisfaisant le lecteur érudit. Les multiples adaptations cinématographiques qu’ils ont suscitées, en France comme à l’étranger, et une large pénétration du domaine scolaire ont contribué à accroître leur popularité ainsi que le renom de Maupassant nouvelliste. Le romancier demeure plus secret, comme lui avait enseigné Flaubert, l'ultime ambition de l'auteur est l’effacement de sa personne au bénéfice de son œuvre.   Bibliographie et références:   - Pierre Bayard, "Maupassant, juste avant Freud" - Mariane Bury, "La poétique de Maupassant" - Philippe Bonnefis, "Comme Maupassant" - Gérard Delaisement, "La modernité de Maupassant" - Pierre Borel, "Le vrai Maupassant" - Léon Gistucci, "Le pessimisme de Maupassant" - Algirdas Julien Greimas, "Maupassant, la sémiotique du texte" - Gisèle d'Estoc, "Cahier d'amour, suivi de Guy de Maupassant" - Jacques-Louis Douchin, "La vie érotique de Guy de Maupassant" - Laurent Dubreuil, "De l’attrait à la possession, Maupassant" - Marlo Johnston, "Guy de Maupassant" - Frédéric Martinez, "La vie de Maupassant" - Fabrice Thumerel, "Les romans de Maupassant"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 16 heure(s)
"Un roman, même une épopée, il faudrait bien Homère pour la raconter. Je vis dans un monde si curieux, si étrange. Du rêve que fut ma vie, ceci est le cauchemar. Ma pauvre tête est bien malade, et je ne puis me lever ce matin. Ce soir, j'ai parcouru (des heures) sans te trouver nos endroits, que la mort me serait douce ! et comme mon agonie est longue. Pourquoi ne m'as-tu pas attendu à l'atelier, où vas-tu ? A quel douleur j'étais destinée. J"ai des moments d'amnésie où je souffre moins, mais aujourd'hui, l'implacable douleur reste. Je ne puis te convaincre et mes raisons sont impuissantes. Ma souffrance tu n'y crois pas, je pleure et tu en doutes. Je ne ris plus depuis longtemps, je ne chante plus, tout m'est insipide et indifférent. Je suis déjà morte et je ne comprends pas le mal que je me suis donnée pour des choses qui m'indiffèrent maintenant. Laisse-moi te voir tous les jours, ce sera une bonne action et peut être qu'il m'arrivera un mieux, car toi seul peut me sauver pr ta générosité". Quelle bizarre facétie du destin. Après des décennies d’une amnésie qui s’effrite dans les années 1980, la gloire de l’aînée semble aujourd’hui faire de l’ombre à celle de son cadet de quatre ans, le grand écrivain Paul Claudel. D'aucuns y verront peut-être un juste retour des choses. En effet, le dix-neuf octobre 1943, une femme de soixante-dix-huit ans s'éteint dans un asile d'aliénés du sud de la France. Après trente longues années de détresse, d'angoisse et de solitude, c'est dans la précarité et l'anonymat le plus complet qu'elle disparaît. Oubliée par sa famille qui ne réclamera même pas son corps enseveli dans la fosse commune, oubliée de ses amis qui la croyait morte depuis longtemps. Cette inconnue était pourtant l'un des plus grands sculpteurs de son temps et une artiste de génie, Camille Claudel. "Ne laisse pas prendre à la hideuse et lente maladie mon intelligence, l'amour ardent et si pur que j'ai pour toi enfin pitié mon chéri, et toi-même en sera récompensé". Son visage nous est pourtant familier, ses sculptures sont connues de tous, et pourtant. Ceux qui l'ont côtoyée se souviennent bien moins de son œuvre que de la tumultueuse liaison avec Auguste Rodin, dont elle fut, cinquante ans plus tôt, l'élève, le modèle, la muse et la maîtresse. Se jetant tous deux à corps perdu dans la passion artistique, les amants vivront pendant dix ans un amour si intense qu'il décuplera leur puissance créatrice, tout en les dévorant lentement. Leur rupture, tout comme la tentative désespérée de Camille de se soustraire à l'emprise de son maître pour accéder enfin à une véritable reconnaissance, conduiront inexorablement la jeune femme vers la démence. Un caractère hors du commun, une volonté inébranlable, un don artistique unique. "Je couche toute nue pour me faire croire que vous êtes là mais quand je me réveille, ce n’est plus la même chose". "Oui, mais il faut vivre ! Et bien elle ne vit pas de son art, tu le penses ! Alors le découragement la prend et la terrasse. Chez ces natures ardentes, dans ces âmes bouillonnantes, le désespoir a des chutes aussi profondes que l’espoir leur donne d’élan vers les hauteurs. Un roman, même une épopée, il faudrait bien Homère pour la raconter. Je vis dans un monde si curieux, si étrange, du rêve que fut ma vie, ceci est le cauchemar qui me tourmente".   "Il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente. Ce n'est pas ma place au milieu de tout cela, il faut me retirer de ce milieu, après quatorze ans, aujourd'hui d'une vie pareille, je réclame la liberté à grands cris". C'est dans un petit village de l'Aisne que Camille Claudel, fille aînée d'une famille bourgeoise de trois enfants, voit le jour en 1864. Son tempérament violent lui assure toujours le dessus dans les disputes familiales où elle ne se prive pas de donner des gifles à son cadet, Paul. Ce frère, dont la réputation atteindra son paroxysme quelques années plus tard, est un élève brillant, révèlant déjà de solides prédispositions pour l'écriture. Sa célébrité d'écrivain lui permettra d'entrer à la prestigieuse Académie française. Leur sœur, Louise, douée pour la musique, est pianiste. Camille, quant à elle, trouve une véritable source de réconfort dans les arts plastiques pour lesquels elle se passionne. Bien qu'elle dessine très bien, elle est davantage attirée par la sculpture et passe ses temps libres à modeler de la terre glaise. La jeune femme n'a pas quinze ans lorsqu'un sculpteur, Alfred Boucher, repère en elle une évidente fibre artistique et un talent prometteur. En 1881, le père de Camille, haut fonctionnaire, fière de sa fille et de son implacable détermination à devenir sculpteur, accepte que la famille aménage à Paris pour que la jeune prodige, alors âgée de dix-sept ans, puisse suivre les cours de Boucher. Mais à cette époque, l'École des Beaux-Arts n'accepte pas encore les filles. Camille est donc inscrite dans une école privée, l'Académie Colarossi. Dans le même temps, elle partage un atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs avec des anglaises dont l'une d'elles, Jessie Lipscomb, deviendra sa meilleure amie et sa confidente. Confrontée à d'autres élèves férus d'art et tout aussi talentueux, la jeune fille doit se démarquer. Camille s'impose alors rapidement comme la cheville ouvrière du groupe. Elle reçoit les visites régulières d'Alfred Boucher, qui constate semaine après semaine les progrès fulgurants de son élève. Mais en 1883, le sculpteur doit quitter la capitale pour rejoindre l'Italie. Il mandate alors son ami Auguste Rodin auprès de ses élèves, lui recommandant tout particuilèrement Camille. "Il a fallu que je te connaisse et tout a pris une vie inconnue, ma terne existence a flambé dans un feu de joie. Merci, car c’est à toi que je dois toute la part de ciel que j’ai eue dans ma vie".   "Ma pauvre tête est bien malade, et je ne puis me lever ce matin. Ce soir, j'ai parcouru des heures sans te trouver nos endroits, que la mort me serait douce ! et comme mon agonie est longue. Pourquoi ne m'as-tu pas attendu à l'atelier, où vas-tu?". Alors âgé de quarante-deux ans, Rodin vient d'acquérir, une notoriété nouvelle, en recevant la commande du secrétariat d'État aux Beaux-Arts de "La Porte de l'Enfer". Dès ses premières visites, le maître reconnaît en Camille Claudel une artiste dotée de toutes les qualités d'un grand sculpteur. Il est également fasciné par la beauté de la jeune fille, ses incroyables yeux bleu foncé, sa grande bouche sensuelle, son front bombé et son abondante chevelure châtain. En 1884, Rodin obtient la commande d'un colossal monument de bronze, "Les Bourgeois de Calais", pour laquelle il doit engager du personnel. C'est donc tout naturellement qu'il fait appel à Camille pour l'épauler dans cette tâche délicate. Le travail est fastidieux et harassant, mais la jeune fille impressionne tout le monde par son courage et sa volonté. Silencieuse et appliquée, elle demeure concentrée sur sa mission. Elle occupe un rôle de plus en plus prépondérant dans l'atelier du sculpteur, qui n'a d'yeux que pour elle, la consulte sans cesse. Elle apporte au monumental et à la présence des corps de Rodin l'intime et les sentiments. Rarement une collaboration aura été aussi féconde. Il devient désormais évident que leur relation se transforme peu à peu en intense passion, où la différence d'âge, loin de constituer un obstacle, produit même une bénéfique complémentarité. Dans la force de l'âge, Rodin est littéralement happé par sa passion pour la jeune fille, autoritaire et capricieuse, qui se plaît à le tourmenter avant de se réfugier dans ses bras protecteurs. Mais si belle que soit leur histoire d'amour, celle-ci doit demeure secrète, car Rodin a une autre femme dans sa vie. Rose Beuret est sa compagne officielle depuis plus de vingt ans. Concubine entièrement dévouée à son compagnon, Rose prend soin des moules et des matériaux du sculpteur, veille sur son père souffrant et fait office de secrétaire personnelle. Spectatrice impuissante, Camille souffre de cette situation, car elle voit bien que Rodin continue à éprouver pour sa compagne légitime une affection profonde. Très contrariée, elle finit par s'exiler en Angleterre durant le printemps 1886, afin de mettre de la distance entre eux.   "À quelle douleur j'étais destinée. J"ai des moments d'amnésie où je souffre moins, mais aujourd'hui, l'implacable douleur reste". Cette première séparation plonge le sculpteur dans une terrible angoisse, révélatrice de l'intensité de ses sentiments envers son élève. Pour tenter d'adoucir sa souffrance, il lui écrit de longues lettres enflammées et, dès qu'il le peut, il s'empresse de la rejoindre. Quelques mois après leur retour en France, Rodin va jusqu'à signer un document insolite afin de regagner la confiance de son amante, une quasi-demande en mariage, dans laquelle le sculpteur s'engage à rester à jamais le protecteur de Camille, qui demeurera son unique élève et aura l'exclusivité de ses sentiments. Rassurée par cette promesse, la jeune fille continue de travailler aux commandes du maître et se lance parallèlement dans son premier grand projet personnel: "Sakountala". La sculpture sera exposée en 1888 et connaîtra un certain succès public et critique en obtenant le prix du Salon. En réalité, la jeune artiste endure l'opportunisme de Rodin, qui s'attribue la paternité de ses œuvres ou en revendique l'inspiration. La force épique à la fois sensible et tragique, comme son extraordinaire souci du détail font toute son originalité dans ses créations, qui se démarquent de plus en plus nettement du classicisme parfois un peu grossier de l'académisme de Rodin. Aussi décide-t-elle, en 1888, de quitter l'atelier de la rue Notre-Dame- des-Champs pour s'installer boulevard d'Italie. Soucieux de ne pas laisser s'échapper sa maîtresse, le sculpteur loue, à quelques centaines de mètres de là, une vieille demeure du XVIIIème siècle. Baptisée la Folie-Neubourg, la bâtisse abritera leur dialogue amoureux, qui oscille invariablement entre passion charnelle et disputes houleuses. En dépit de cet amour qui doit rester caché, Camille espère toujours secrètement que son amant abandonnera sa compagne Rose, pour elle, comme il lui en a fait maintes fois la promesse. Ils parviennent toutefois à se ménager des temps de retrouvaille en toute quiètude, loin de cette vie mondaine que déteste tant la jeune femme. "Dans une maison de fous, il y a des règlements établis, il y a une manière de vivre adoptée, pour aller contre les usages, c'est extrêmement difficile". "Parle-moi, de ta voix pareille à l’eau courante, lorsque s’est ralenti le souffle des aveux".   "Camille ma bien aimée malgré tout, malgré la folie que je sens venir et qui sera votre œuvre, si cela continue. Pourquoi ne me crois-tu pas ?J'abandonne mon Salon, la sculpture. Si je pouvais aller n'importe où, un pays où j'oublierai, mais il n'y en a pas. il y a des moments où franchement je crois que je t'oublierai. Mais en un seul instant, je sens ta terrible puissance". C'est lors d'une escapade en Touraine qu'ils dénichent un lieu paisible et secret, à deux kilomètres d'Azay-le-Rideau, le château de l'islette, où ils peuvent travailler et se retrouver enfin seuls. Ces instants de bonheur seront pourtant de courte durée car, après dix ans de liaison, les amants sont au bord de la rupture. Rodin a beau être fou de Camille, il lui est proprement impossible de se séparer de Rose Beuret, la mère de son fils. De son coté, exclusive et jalouse, la jeune femme ne supporte plus la double vie que mène le maître et n'accepte plus de le partager. Commence alors un processus de séparation, long et douloureux, où chacun va se perdre peu à peu. Rose étant devenue sa pire ennemie, Camille va jusqu'à envoyer à Rodin un dessin satirique féroce dans lequel elle le représente enchaîné, subissant les sévices de sa compagne, vieillie et enlaidie. c'est finalement un drame qui va précipiter de manière irréversible la fin de leur relation, en 1892. Lors d'un séjour à l'Islette, Camille, alors enceinte de Rodin, est contrainte d'avorter. Dévastée par cette douloureuse perte, la jeune femme projette alors l'amour de cet enfant perdu sur Marguerite Boyer, la petite-fille des propriétaires du château de l'Islette dont elle concevra un buste, magnifique et émouvant, baptisé "La Petite Châtelaine. Ce choc lui fait prendre brutalement conscience que Rodin ne quittera jamais Rose Beuret. Camille Claudel choisit alors de mettre un terme définitif à leur histoire. Elle s'installe seule alors dans un appartement, avenue de La Bourdonnais, tout en conservant son atelier boulevard d'Italie. "Il s'agit de tenir en respect toutes sortes de créatures énervées, violentes criardes, menaçantes".   "Ma Camille sois assurée que je n'ai aucune femme en amitié, et toute mon âme t'appartient. Je ne puis te convaincre et mes raisons sont impuissantes. Ma souffrance tu n'y crois pas,je pleure et tu en doutes". Dorénavant, l'artiste ne travaillera plus que pour elle-même. L'une de ses premières réalisations sera bien évidemment inspirée par sa rupture avec Rodin. Intitulée "L'Âge mûr", la sculptrice met en scène trois protagonistes. Le personnage central est un homme agripé par une vieille femme effrayante, tandis que, de l'autre côté, une jeune femme nue implore celui qu'elle aime, en le retenant, dans une ultime tentative. Illustration bouleversante et impudique de la fin de sa relation avec le maître. La première version en plâtre de la sculpture, exécutée au moment même de la séparation, et celle réalisée en bronze quatre ans plus tard, diffèrent légèrement. Sur la seconde, l'homme s'est éloigné de la jeune implorante, entraîné par la vieille femme. Leurs mains ne se touchent plus. Au début, Rodin semble souffrir de l'absence de Camille, qui fut pendant dix ans son obsédante égérie, qu'il ressent comme une véritable déchirure, le privant de sa principale source d'inspiration. Hanté par son visage, il la représente une dernière fois dans un buste qu'il baptise simplement "L'Adieu." Finalement, il choisit une maison à Meudon où il s'installe avec Rose, en 1893, ne laissant plus aucun espoir à Camille. La rupture est désormais pour les deux consommée. Comme l'écrira plus tard Paul Claudel, "La séparation fut une nécessité pour Rodin, une catastrophe pour Camille. Elle avait tout misé avec Rodin, elle perdit tout avec lui. "La jeune artiste se retrouve très vite confrontée à d'importantes difficultés financières, la sculpture étant un art particulièrement coûteux. Elle n'a pas les moyens de reproduire ou d'agrandir ses productions et doit elle-même dégrossir la pierre et réaliser les finitions. Un travail harassant. Fière et pugnace, la jeune femme expérimente néanmoins des matériaux rares et peu utilisés en France, comme l'agate ou l'onyx, et découvre les arts décoratifs japonais.   "Je ne ris plus depuis longtemps, je ne chante plus, tout m'est insipide et indifférent. Je suis déjà morte et je ne comprend pas le mal que je me suis donné pour des choses qui m'indiffèrent maintenant". Elle puise son inspiration dans les scènes de la vie quotidienne. Parallèlement à son art, Camille noue une forte amitié avec le compositeur Claude Debussy. Un journaliste, Mathias Morhardt, tente alors de la faire connaître du grand public. Il lance des souscriptions pour les créations de la jeune artiste et rédige sa première biographie, qu'il achève par cette phrase: "Elle est de la race des héros." Grâce à lui, Rodin et Camille reprennent brièvement leur correspondance. Le maître, qui continue d'aider financièrement son ancienne élève, sollicite son avis sur la sculpture de "Balzac" qui a provoqué un véritable scandale. Au début de l'année 1896, l'annulation de la commande par l'État à Camille d'un exemplaire en bronze de "L'Age mûr" pour 1500 francs la bouleverse. Elle est persuadée que Rodin est à l'origine de cette volte-face. Camille s'isole peu à peu et ne voulant plus voir personne, ne quitte plus son atelier. Son frère Paul débute à ce moment-là une carrière d'ambassadeur et, conscient du drame qui se noue, tente de maintenir avec elle un lien épistolaire. Exténuée par son travail, fatiguée jusqu'au désespoir, elle néglige sa santé et son hygiène. Il ne lui reste plus rien de sa légendaire beauté. Son état ne cesse d'empirer. Camille se croit persécutée, convaincue que toutes ses idées on été pillées par Rodin. Sa rancune envers le sculpteur ne cesse de grandir et de s'envenimer. Elle rassemble pourtant ses dernières forces pour livrer une dernière œuvre, en marbre, monumentale, "Persée et la Gorgone." Cette sculpture sera son chant du cygne. Car dès 1905, Camille sombre dans une psychose paranoïaque inextricable. Elle déchire ses tapisseries, brise plusieurs de ses moules et cesse définitivement de sculpter.   "Laisse-moi te voir tous les jours, ce sera une bonne action et peut être qu'il m'arrivera un mieux, car toi seul peut me sauver pour ta générosité. Ne laisse pas prendre à la hideuse et lente maladie mon intelligence, l'amour ardent et si pur que j'ai pour toi enfin pitié mon chéri, et toi-même en sera récompensé". Le drame ultime survient en mars 1913 avec la perte brutale de son père, son unique et véritable allié, tout au long de sa vie, le seul de sa famille à la comprendre. Sa famille, quelques jours seulement après cette perte soudaine, surtout soucieuse de faire disparaître un sujet de scandale, décide de la faire interner de force dans l'asile d'aliénés de Ville-Évrard , en Seine-Saint-Denis. Sa mère et son frère Paul ordonnent que toute visite et toute sortie lui soient formellement interdites. Un an plus tard, en raison de la guerre, Camille Claudel est transférée à l'asile de Montdevergues, près de Villeneuve-lès- Avignon. Elle y restera enfermée jusqu'à la fin de ses jours, en 1943, sans jamais plus voir personne. Dans la détresse, elle ne sculptera plus et ne recevra jamais de visite de sa mère, qui meurt en 1929, ni de sa sœur. Seul son frère Paul viendra la voir à douze reprises durant ces trente années. Contrairement à certains de ses amis, Rodin ne s'opposa pas à cet internement et sembla même en éprouver un certain soulagement. En 1917, il épousa Rose Beuret, après cinquante-trois ans de vie commune, quelques mois seulement avant de mourir. Camille fut bien sûr informée du décès de son grand amour, mais elle ignora toujours que dans le caveau de la maison du sculpteur, à Meudon, le corps de Rose Beuret repose aux côtés de son mari. Cruel épilogue pour celle qui était toute dévouée à celui qui fut l'homme de sa vie, tant par son charisme que par son art. Pendant ses trente ans de solitude, Camille Claudel a-t-elle peut-être modelé farouchement et inlassablement le Néant. "Je voudrais bien être chez moi et bien fermer la porte. Je ne sais pas si je pourrai réaliser ce rêve, être chez moi". (Camille Claudel à Paul claudel, son frère, Montdevergues le 3 mars 1930).   Bibliographie et références:   - Odile Ayral-Clause, "Camille Claudel: sa vie" - Dominique Bona, "Camille et Paul, la passion Claudel" - Sophie Bozier, "Camille Claudel" - Jacques Cassar, "Dossier Camille Claudel" - Anne Delbée, "Une femme" - Michèle Desbordes, "La robe bleue" - Michel Deveaux, "Camille Claudel à Montdevergues" - Paola Ferrantelli, "Camille Claudel" - Florence de la Guérivière, "La main de Rodin" - Antoinette Lenormand-Romain, "Camille Claudel et Rodin" - Véronique Mattiuss, " itinéraire d'une insoumise" - Jean-Paul Morel, "Camille Claudel, une mise au tombeau" - Reine-Marie Paris, "Chère Camille Claudel" - Claude Pérez, "L'Ombre double" - Anne Rivière, "L'Interdite"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 16 heure(s)
"Adieu, plaisant pays de France, O ma patrie, la plus chérie qui a nourri ma jeune enfance. Adieu, France, adieu mes beaux jours. Adieu France, adieu, hélas, je ne te reverrai plus jamais. N'y ayant si pauvre, vil et abjet, criminel et prisonnier à qui cette permission, de faire l'aumône à sa cousine, me soit à jamais par aucune loi refusée. Elle ne pouvait s’empêcher d’être troublée de sa vue, et d’avoir pourtant du plaisir à le voir. Mais, quand elle ne le voyait plus, et qu’elle pensait que ce charme qu’elle trouvait dans sa vue était le commencement des passions, il s’en fallait peu qu’elle ne crût le haïr, par la douleur que lui donnait cette pensée. Vous m’avez donné de la passion dès le premier moment que je vous ai vue. Vos rigueurs et votre possession n’ont pu l’éteindre. Elle dure encore. Je n’ai jamais pu vous donner de l’amour, et je vois que vous craignez d’en avoir pour un autre. Et qui est-il, madame, cet homme heureux qui vous donne cette crainte ? Depuis quand vous plaît-il ? qu’a-t-il donc fait pour vous plaire ? " Le huit février 1587, dix heures du matin. Marie Stuart, ancienne reine d’Écosse et de France et légitime reine d’Angleterre pour les catholiques, est décapitée sur les ordres de sa cousine Élisabeth d’Angleterre. La raison. Elle aurait comploté l’assassinat de cette dernière dans le but de la remplacer sur le trône. L’exécution est terrible. Marie n’a pas droit au glaive, pourtant réservé aux personnes de la noblesse, mais à la hache, et on lui arrache sa croix catholique. Le premier coup de hache s’abat sur l’occiput. Pas encore morte, on lui assène un second coup sur la nuque qui ne l’achève toujours pas. Il faudra scier ce qui reste pour que le calvaire de Marie Stuart s’arrête enfin. Cette exécution est entrée dans la légende. L’horreur des faits ne fait qu’accentuer l’image d’une Marie Stuart martyre, image que les catholiques souhaitent à tout prix lui octroyer. Mais Marie Stuart est-elle réellement la pauvre victime innocente d’une Élisabeth intransigeante et inhumaine ou bien a-t-elle vraiment attenté à la vie de sa cousine anglaise ? Pour tenter de répondre à cette question, il faut tout d’abord remonter à l’enfance de la reine écossaise au destin tragique et replacer alors les faits un contexte historique plus large.   "Quel chemin a-t-il trouvé pour aller à votre cœur ? Je m’étais consolé en quelque sorte de ne l’avoir pas touché, par la pensée qu’il était incapable de l’être. La confiance et la sincérité que vous avez pour moi sont d’un prix infini. Vous m’estimez assez pour croire que je n’abuserai pas de cet aveu. Vous avez raison, madame, je n’en abuserai pas, et je ne vous en aimerai pas moins. Vous me rendez malheureux par la plus grande marque de fidélité que jamais une femme ait donnée à son mari. Si vous jugez sur les apparences, vous serez souvent trompée. Ce qui paraît n'est presque jamais la vérité. La magnificence et la galanterie n'ont jamais paru en France avec tant d'éclat que dans les dernières années du règne de Henri second. Les autres règnes furent entachés par tant de guerres". Marie Stuart naît le huit décembre 1542 au palais de Linlithgow, en Écosse. Son père, le roi Jacques V d’Écosse meurt six jours après. Marie se retrouve alors reine. Sa mère, la française Marie de Guise-Lorraine, assure la régence. Dès lors, la petite fille va devenir l’objet de convoitises de la part du roi Henri VIII d’Angleterre. Alors qu’elle n’a qu’un an, il émet le souhait de la marier à son fils Edouard. Son objectif est d'annexer l’Écosse à son royaume. Soutenue par le Parlement écossais, Marie de Guise refuse la proposition d’Henri VIII. Ce dernier, furieux, tente alors d’enlever la petite reine lorsqu’elle n'a que quatre ans. C’est un échec, mais un événement révélateur pour Marie de Guise. Elle doit protéger l’Écosse des désirs impérialistes de l’Angleterre, donc sa fille. Elle prend la décision de l’envoyer en France, sa terre natale, avec laquelle elle négocie alors un engagement. Pour resserrer l’alliance entre les deux gouvernements, Marie Stuart devra épouser le futur roi de France, François, de deux ans son cadet. Débute alors pour elle une vie de bonheur. En effet, jamais elle ne sera plus heureuse que lorsqu’elle fut en France. La reine Catherine de Médicis prend grand soin de son éducation et de son instruction. Elle est aimée et choyée, elle grandit auprès de François, son fiancé, avec lequel elle entretient une complicité. Ils se marient dans la cathédrale Notre-Dame le vingt-quatre avril 1558, alors qu’ils sont respectivement âgés de seize et quatorze ans. En juillet 1559, le roi de France Henri II meurt suite aux blessures subies lors d’un tournoi quelques jours plus tôt. François hérite de la couronne et prend le nom de François II, Marie se retrouve alors reine. Le destin semble être parti sous de bons augures pour la jeune fille.   "Quoi madame, une pensée vaine et sans fondement vous empêchera de rendre heureux un homme que vous ne haïssez pas ? Quoi ! J’aurais pu concevoir l’espérance de passer ma vie avec vous. Ma destinée m’aurait conduit à aimer la plus estimable personne du monde. J’aurais vu en elle tout ce qui peut faire une adorable maîtresse. Elle ne m’aurait pas haï, j'aurais trouvé dans sa conduite tout ce qui peut être à tendrement désirer". Environ au même moment, en Angleterre, Élisabeth, fille du roi Henri VIII, monte sur le trône après la mort de sa demi-sœur, la reine Marie Tudor. Fidèle aux désirs de son père qui avait rompu avec le Pape opposé à son divorce avec Catherine d’Aragon, créant alors ce que l’on va appeler l’anglicanisme, son régime est protestant. Pour les catholiques, Élisabeth est donc une souveraine hérétique mais aussi illégitime. Elle est en effet la fille qu’Henri VIII a eue de Anne Boleyn, sa seconde épouse et surtout la femme pour laquelle il y a justement eu schisme religieux. Pour les catholiques, Élisabeth est donc en réalité une usurpatrice. Pour eux, la véritable reine d’Angleterre est Marie Stuart. Mais par quel lien familial peut-elle prétendre au trône ? Car tout simplement la grand-mère de Marie Stuart, Marguerite Stuart qui épousa en 1503 Jacques IV, roi d’Écosse, n’est autre que la sœur aînée du roi Henri VIII. Marie Stuart, aux yeux d’Élisabeth, représente donc alors un véritable danger.    "Car enfin, madame, vous êtes peut-être la seule personne en qui ces deux choses se soient jamais trouvées au degré qu’elles sont en vous. Tous ceux qui épousent des maîtresses dont ils sont aimés, tremblent en les épousant, et regardent avec crainte, par rapport aux autres, la conduite qu’elles ont eue avec eux. Mais en vous, Madame, rien n’est à craindre, et on ne trouve que des sujets d’admiration. N’aurais-je envisagé, dis-je, une si grande félicité, que pour vous y voir apporter vous-même des obstacles ? Mais je voudrais qu’elle ne fût pas seule à s’en apercevoir. Il y a des personnes à qui on n’ose donner d’autres marques de la passion qu’on a pour elles, que par les choses qui ne les regardent point. Et, n’osant jamais leur faire paraître qu’on les aime, on voudrait du moins qu’elles vissent que l’on ne veut être aimé de personne. Aimer, c'est également se taire". D'autant plus que son pouvoir, remis en cause par les papistes, est fragile. En effet, le début de son règne est difficile. Elle doit se montrer ferme dans ses décisions et faire sans cesse ses preuves pour renforcer sa légitimité aux yeux non seulement de son pays, mais aussi de l’Europe tout entière. Les choses deviennent encore plus ardues lorsque Marie Stuart, soutenue par l’Église et le Pape et déjà forte de ses titres de reine d’Écosse et reine de France, revendique officiellement le trône d’Angleterre. La guerre entre les deux femmes est déclarée. Mais alors que la position de Marie Stuart semblait bien confortable, un événement imprévu va précipiter son destin. De santé déjà fragile, le roi François II meurt le cinq décembre 1560 d’une otite mal soignée. Son frère Charles lui succède. Marie se retrouve veuve et sa vie bascule. Catherine de Médicis, qui détient la réalité du pouvoir, ne veut plus d’elle à la cour de France. Marie ressent une solitude absolue. Elle n’a qu’un seul recours, retourner en Écosse qu’elle a quittée, rappelons-le, alors qu’elle n’avait que six ans. C’est pour elle un pays inconnu.    "L’on voudrait qu’elles sussent qu’il n’y a point de beauté, dans quelque rang qu’elle pût être, que l’on ne regardât avec indifférence, qu’il n’y a point de couronne que l’on voulût acheter au prix de ne les voir jamais. Les femmes jugent d’ordinaire de la passion qu’on a pour elles, continua-t-il, par le soin qu’on prend de leur plaire et de les chercher. Mais ce n’est pas une chose difficile, pour la plupart, pour peu qu’elles soient tendres et très aimables". Marie n’est pas préparée au pouvoir. Son retour s’annonce difficile, d’autant plus que les protestants, menés par John Knox, sont à la tête du gouvernement. Son titre de reine d’Écosse est par conséquent plus formel que réel. Pourtant, elle va tenter de faire basculer la situation. Pour cela, elle songe à un mariage qui renforcerait sa position. Elle pense alors à son cousin Lord Darnley, qui a alors le double avantage d’être un successeur potentiel au trône d’Angleterre et d’être catholique. Au départ mariage de raison, cette union va se révéler pour elle un véritable désastre sentimental. Marie tombe folle amoureuse de son époux qui lui rend son amour par coups d’infidélités et de maltraitances. Humiliée, déprimée malgré la naissance d’un fils, Marie prend un amant, Lord Bothwell, un de ses conseillers. Dès lors, l’image de la reine Marie Stuart, déjà négative, va être de plus en plus dépréciée.   "Ce qui est difficile, c’est de ne s’abandonner pas au plaisir de les suivre, c’est de les éviter, par la peur de laisser paraître au public, et quasi à elles-mêmes, les sentiments que l’on a pour elles. Et ce qui marque encore mieux un véritable attachement, c’est de devenir entièrement opposé à ce que l’on était, et de n’avoir plus d’ambition, ni de plaisir, après avoir été toute sa vie occupé de l’un et de l’autre. Je ne me trouve plus digne de vous. Vous ne me paraissez plus digne de moi. Je vous adore, je vous hais. Je vous offense. Je vous demande pardon. Je vous admire, j'ai honte de vous admirer. Enfin, voyez-vous, Monsieur, il n'y a plus en moi ni de calme, ni de raison". On lui attribue les maux féminins que sont la passion des sens et la légèreté sexuelle. Par ailleurs, Lord Bothwell n’est pas apprécié par une grande partie de la noblesse écossaise. Marie, qui voulait consolider son pouvoir, se voit de plus en plus discréditée. Mais les choses ne s’arrêtent pas là et sa passion amoureuse va l’amener à empirer la situation. En effet, Lord Bothwell est extrêmement ambitieux. Il désire épouser Marie Stuart pour accéder au trône d’Écosse. Il doit alors éliminer l’époux de cette dernière, Lord Darnley. Le neuf février 1567, il le fait étouffer dans son jardin après avoir incendié sa demeure. Marie Stuart est accusée de complicité, bien qu’il n’y ait jamais eu de preuves de sa participation à ce crime. Et, comble de l’intolérable pour ses ennemis, elle finit par épouser Lord Bothwell le quinze mai 1567. Cette union fait scandale, à tel point qu’un soulèvement populaire a lieu. Les protestants, menés par des nobles écossais, profitent de ce désordre pour tenter d’évincer Marie du trône. Dans leur lutte, ils sont soutenus par Elisabeth d’Angleterre. Les deux armées s’affrontent et la défaite est cuisante pour Marie. Arrêtée, elle est enfermée au château de Lochlaven. Bothwell l’abandonne à son malheur et s’enfuit.   "Eh bien! Monsieur, lui répondit-elle en se jetant à ses genoux, je vais vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait à son mari. Il est vrai que j'ai des raisons de m'éloigner de la cour et que je veux éviter les périls où se trouvent quelquefois les personnes de mon âge. Conduisez-moi, ayez pitié de moi, et aimez-moi encore si vous le pouvez". Le deux mai 1568, Marie parvient à s’échapper de la forteresse de Lochlaven. Ne sachant où aller, elle décide de trouver refuge chez sa cousine Élisabeth d’Angleterre. Cela semble fort paradoxal, mais Marie se sent confiante. En effet, depuis des années, sans l’avoir jamais rencontrée, elle entretient une correspondance avec la souveraine anglaise qui, malgré qu’elle soit son ennemie politique, se montre fort courtoise et bienveillante. Marie n’a pas conscience du danger. Or, la reine Élisabeth ne sait que faire d’elle. Elle décide alors de la placer en résidence surveillée. Cette détention va durer dix-neuf ans. Élisabeth n’ayant pas un mauvais fond, les débuts de la captivité sont assez dorés. Marie a des serviteurs, des dames de compagnie, elle chasse, se promène. En bref, elle mène une vie agréable. Cependant, au bout de quelques années, la tension monte. Marie se sent prisonnière et n’a toujours pas renoncé à ses prétentions au trône d’Angleterre. Sous l’influence du duc de Norfolk qui souhaite renverser Élisabeth et ensuite épouser Marie qui deviendrait par conséquent reine d’Angleterre, elle accepte le complot. C’est un échec. Norfolk est alors arrêté et exécuté. La surveillance vis-à-vis de Marie se restreint drastiquement. Elle n’a notamment plus le droit de correspondre et ses conditions de vie ne sont plus celles des débuts. La belle jeune femme élancée vivra désormais dans des forteresses glaciales, sans aucun confort.   "J'ai de la force pour taire ce que je crois ne pas devoir dire. L'aveu que je vous ai fait n'a pas été par faiblesse. Et il faut plus de courage pour avouer cette vérité que pour entreprendre de la cacher. Comme je n’avais plus rien alors qui me partageât, la reine était assez contente de moi. Mais comme les sentiments que j’ai pour elle ne sont pas d’une nature à me rendre incapable de tout autre attachement, et que l’on n’est pas amoureux par sa volonté, je le suis devenu de Madame. Les personnes galantes sont toujours bien aises qu'un prétexte leur donne lieu de parler à ceux qui les aiment. Les hommes conservent-ils de la passion dans ces engagements éternels ?". Les choses s’accélèrent dans les années 1584-1585. Une partie de l’entourage d’Élisabeth, dont son plus proche conseiller William Cecil, considère Marie Stuart comme une menace permanente dont il faut se débarrasser. En effet, elle pourrait fort rallier les catholiques et les mécontents du régime anglais. Mais Élisabeth, qui n’est pas une sanguinaire, répugne à exécuter une personne de sang royal.  Elle refuse, ou plutôt repousse toujours à plus tard une décision qui se fait pressante. Devant tant de tergiversations, ses conseillers décident alors, et sans la mettre au courant, de monter un complot contre Marie Stuart. Ils envoient des hommes, dont un certain Guilford, auprès d’elle, afin de lui faire croire qu’ils souhaitent l’aider à renverser sa cousine et s’emparer de son trône. Leur but, faire conspirer Marie Stuart contre Élisabeth afin de créer des preuves. Marie Stuart, pour son plus grand malheur, tombe dans le piège. Elle écrit alors des lettres à destination de la France et de l’Espagne, dont elle espère un soutien, et correspond avec un groupuscule catholique qui lui offre de faire assassiner Élisabeth. Marie accepte la proposition. Elle signe là son arrêt de mort, ces lettres sont interceptées par les services secrets anglais.   "Dois-je espérer un miracle en ma faveur ? Et puis-je me mettre alors en état de voir certainement finir cette passion dont je ferais toute ma félicité ? Ma destinée n’a pas voulu que j’aie pu profiter de ce bonheur. Peut-être aussi que sa passion n’avait subsisté que parce qu’il n’en aurait pas trouvé en moi. Mais je n’aurais pas le même moyen de conserver la vôtre. Je crois même que les obstacles ont fait votre constance. Mais l’innocence de ma conduite et de mes intentions m’en donne la force. Il est vrai que j’ai des raisons de m’éloigner de la cour, et que je veux éviter les périls où se trouvent quelquefois les personnes de mon jeune âge. Je n’ai jamais donné nulle marque de faiblesse". Pourtant, lorsqu’Élisabeth apprend la nouvelle, elle hésite encore quant à l’exécution de sa cousine. Mais, pressée encore une fois par ses conseillers et le Parlement, son incertitude ne dure pas longtemps. Marie Stuart est alors arrêtée et un procès a lieu. Il est naturellement inutile de dire que ce procès n’est qu’une formalité. Car dans la loi anglaise, comploter contre le souverain équivaut à la peine de mort. Marie maintient pourtant son innocence, tentant d’expliquer qu’elle n’a été que la victime d’une conspiration. Déclarée coupable, elle est condamnée à la décapitation. Seule Élisabeth peut alors encore lui faire grâce. On sait qu’elle mit un très long moment à signer l’ordre d’exécution. Dans les semaines qui précèdent sa mort, la foi catholique de Marie Stuart se ravive et elle fait preuve d'un courage admirable. Elle confie à ses proches qui pleurent sa fin prochaine: "Non, non, ce terrible pèlerinage de ma vie prend fin." Le huit février 1587, à dix heures du matin, après avoir écrit une longue lettre de pardon à Élisabeth, elle monte à l'échafaud, drapée de noir. Elle prie en latin. Avant de mourir, Marie Stuart a eu une formule qui semblait ne rien vouloir dire à ses contemporains: "En ma fin est mon commencement". Or, à la tragique lumière de son exécution, qui laisse d'elle un souvenir impérissable, cette phrase prend tout son sens. Marie Stuart entre effectivement dans la légende comme une reine martyre, victime de la politique et de ses ambitions. Le seul tort qu’elle eut, au regard de l'Histoire, outre son innocence, ce fut alors d’être plus légitime aux yeux des catholiques que sa cousine anglaise.    Bibliographie et références:   - Josie Rourke, "Marie Stuart, reine d'Écosse" (film 2018, avec Saoirse Ronan) - Antoine Monchrestien de Watteville, "La reine d’Écosse" - Joseph Brodsky, "Vingt sonnets à Marie Stuart" - Antoine de Baecque, "Marie Stuart" - Thierry Crépin-Leblond, "Marie Stuart, Le destin français d'une reine d'Écosse" - Michel Duchein, "Marie Stuart, la femme et le mythe" - Irène Fasel, "Les écrits en vers de Marie Stuart" - Antonia Fraser, "Marie Stuart, reine de France et d'Écosse" - Jean de Marlès, "Marie Stuart" - Luc Mary, "Mary Stuart, la reine aux deux couronnes" - Anka Muhlstein, "Élisabeth d'Angleterre et Marie Stuart" - Stefan Zweig, "Marie Stuart" - Alexandre Notario, "La légende de Marie Stuart" - Richard Verstegen, "Marie Stuart"    Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir. 
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Par : le Il y a 16 heure(s)
"Il est des cas où l'esprit consiste à n'en avoir pas. Rares sont les personnes qui le savent". "Si quelqu’un écrit ma vie, qu’il l’intitule la dernière Bonaparte car je le suis. Mes cousins de la branche impériale ne sont que Napoléon. Freud me dit quand je lui montrai cette page: "Ce crayon de bouche me semble suspect. Vous avez dû voir, enfant, une fellation. Mais ici s'ouvre une parenthèse, ainsi que je l'ai dit dans l'introduction aux cahiers". Étonnant destin, celui de la princesse de Grèce et de Danemark, née Bonaparte, dont elle se disait "la dernière." La nombreuse descendance de Lucien et ses liens avec Sigmund Freud, furent ses deux fiertés, ainsi qu’elle le proclamait en 1939: "Descendant moi-même d’une lignée qui donna au monde l’un de ses plus grands conquérants, mais fille d’un petit-neveu de l’Empereur, qui se voua aux œuvres de pensée, j’ai, depuis l’enfance, appris à estimer au plus haut les conquêtes spirituelles et c’est sans doute ce qui me porta, sur le déclin de ma vie, vers Freud, dont je m’enorgueillis d’être la disciple." Nul ne pouvait prévoir que cette arrière-petite-nièce de l'empereur, allait être la représentante française d'une science qui a bouleversé les mentalités du XXème siècle. Une psychanalyste envoyant chercher ses patients à domicile, avec chauffeur et limousine, puis les recevant allongée sur une chaise-longue dans le jardin de son hôtel particulier, en faisant du crochet. Telle est la figure singulière de Marie Bonaparte, qui fut très décriée en son temps, et jusqu'à nos jours. Pourtant, elle a beaucoup fait pour la diffusion de l'œuvre de Freud. Lorsque, en octobre 1925, Sigmund Freud reçoit une descendante de Napoléon mariée au fils du roi de Grèce, il se méfie beaucoup. Cette riche héritière risque de considérer la psychanalyse comme une mondanité. Fut-il séduit par la belle femme issue de la lignée d'un héros ? Toujours est-il qu'il accueillit Marie Bonaparte, dont la longue analyse intermittente lui a inspiré sans doute un de ses derniers textes: "Analyse terminée et analyse interminable "(1937). Freud ne devait pas regretter ce choix, tant sa patiente multiplia les égards pour son illustre analyste, malade et désargenté. Elle lui trouve un médecin, Max Schur, pour soigner son cancer, un chien chow-chow pour égayer sa solitude, des dollars pour renflouer sa maison d'édition et, plus tard, pour payer sa "rançon", exigée par le gouvernement issu de PAnschluss, quand il faut fuir l'Autriche nazie (1938). Malgré ses démarches auprès de Romain Rolland et de Thomas Mann, elle ne parvient toutefois pas à obtenir le prix Nobel de littérature pour son protégé. Tous ces cadeaux n'étaient sans doute pas désintéressés. À quarante-trois ans, Marie Bonaparte demandait beaucoup à Freud. la guérir d'une frigidité à laquelle les chirurgiens ne pouvaient rien, d'un mal de vivre lié à la disparition de sa mère, morte en couches, et d'un "complexe de virilité" non sans rapport avec un père homosexuel. Sur tous ces plans, l'analyse sera apparemment un échec. Plus tard, exerçant à son tour la psychanalyse, Marie Bonaparte doutera d'ailleurs de son utilité et notera sobrement dans ses carnets: "Freud s'est trompé. Il a surestimé sa puissance, la puissance de la thérapie."   "Il ne s'agit plus de vivre ma vie, mais de la comprendre". La découverte de leur contenu fut effectuée par Freud avant même que je ne les lui lise, d'après un rêve de couleurs très intenses que j'avais fait, et où, sur les rives herbues et en pente du lac du Bois de Boulogne, j'observais, d'un petit lit bas où je me trouvais, un ménage que je connais couché dans un grand lit d'adultes, après, le début de mon analyse". Cependant, le jugement de la princesse mérite toutefois avec du recul d'être nuancé. Car en même temps, l'analyse lui permettra de s'apaiser et de mener une vie professionnelle très active en réglant ses comptes avec sa famille. Sur les Bonaparte, elle n'avait déjà plus d'illusions: "Mon arrière-grand-oncle Napoléon, quel assassin monumental !" Mais elle se montrait plus indulgente avec son arrière-grand-père Lucien, frère de l'Empereur, et même fascinée par son grand-père Pierre-Napoléon, qui avait tué d'un coup de pistolet, en 1870, le journaliste Victor Noir, venu lui demander réparation d'un article injurieux. Depuis l'adolescence, son obsession était la frigidité. Marie Bonaparte, arrière-petite-fille du frère de Napoléon, Lucien Bonaparte, voulait connaître le plaisir suprême et ne supportait pas d’en être privée. La princesse ne trouvait la félicité érotique ni dans le lit de son mari Georges de Grèce, ni dans les bras de ses amants, le chirurgien Émile Troisier ou l’homme politique Aristide Briand. Marie Bonaparte ne jouissait pas mais ne renonçait pas davantage à son plaisir. Elle en vint à penser que son incapacité orgasmique devait être liée à un mauvais positionnement de son clitoris. Passionnée d’anatomie, celle qui avait voulu être médecin, se demanda si elle était la seule à souffrir de cet handicap. Elle entreprit alors de le savoir en menant une étude morphologique auprès de deux-cents femmes. De ses observations, elle publia en 1924 à l’âge de quarante-deux ans, un article documenté, intitulé "Considérations sur les causes anatomiques de la frigidité chez la femme" qui fut publié dans la revue "Bruxelles Médical." Sous le pseudonyme de A. E. Narjani, elle y expliquait que la frigidité féminine était liée à une malformation anatomique, la distance trop grande entre le clitoris et le vagin. Mais Marie Bonaparte ne se contenta pas de ces conclusions et alla plus loin. Elle décida de remédier aux erreurs de dame nature et se fit opérer. En 1927, elle passa sous le scalpel du professeur Halban, chirurgien viennois qui prétendait pouvoir déplacer le clitoris. Mais l’opération ne fut pas une réussite mais la princesse s’entêta et demanda une deuxième et même une troisième opération qui seront effectuées en 1930 et 1931. Elles ne furent pas plus efficaces.   "Fantasmes de désir comme des rêves, les œuvres d'art constituent pour leur créateur, comme ensuite pour ceux qui en jouissent, une sorte de soupape de sécurité à la pression trop forte des instincts refoulés". "La psychanalyse peut tout au plus donner la résignation et j’ai quarante-six ans. L’analyse m’a apporté l’apaisement de l’esprit, du cœur, la possibilité de travail, mais rien du point de vue physiologique. Dois-je renoncer à la sexualité ? Travailler sans cesse, lire, écrire, analyser ? Rien que cela ? La chasteté absolue m’effraie." "Freud me déclara avec assurance que j'avais sûrement vu dans l'enfance des scènes de coït. Je ne les aurais pas seulement entendues, comme tant d'enfants curieux, mais je les aurais vues, et il ajouta alors bientôt, en plein jour". Dépourvue de formation universitaire mais dotée d'une grande intelligence et d'une volonté tenace, elle continua ses travaux analytiques. C’est en 1923, que Gustave Le Bon, rencontré deux ans après son mariage et qui fut longtemps son maître à penser, lui conseilla "l’Introduction à la psychanalyse", qui venait d’être traduite et qu’elle lut au chevet de son père mourant, qui lui inspira de belles pages (Bonaparte, 1951), alors que sa liaison avec Aristide Briand était sur ses fins et qu’elle venait de subir quelques opérations de chirurgie esthétique. Ce fut son chemin de Damas, mais son intérêt pour la psychanalyse remontait déjà à quelques années. Peu de temps après, en 1923, elle entra en relation avec René Laforgue, qui venait d’être chargé d’une consultation de psychanalyse à Sainte-Anne. Celui-ci put, selon ce qu’il écrivit à Sigmund Freud, régler quelques conflits, mais, estimant ne pouvoir conduire, à Paris, une analyse conséquente avec elle, il l’orienta vers Otto Rank, alors à Paris, où il était venu faire des conférences à la Sorbonne. Elle les reçut tous deux à dîner, en février 1925 et demanda à René Laforgue d’écrire à Sigmund Freud, ce qu’il fit, le neuf avril, avec le diagnostic de "névrose obsessionnelle assez prononcée." Elle préférait, sans doute, s’adresser à Dieu plutôt qu’à l’un de ses saints. Cependant, déjà, préoccupée de sa frigidité, elle avait envoyé, à Sigmund Freud, son article sur la frigidité chez la femme. La rencontre eut lieu le trente septembre 1925. Ce fut, selon ce qu’elle écrivit à René Laforgue, "le plus grand événement de ma vie." À cette époque, où, en France, la psychanalyse n’avait intéressé que les surréalistes et quelques médecins, ce fut également, un événement capital pour le développement du mouvement psychanalytique français, sur lequel elle exercera longtemps, selon ses propres termes, sa "dictature."   "Nous ne sommes jamais aussi mal protégés contre la souffrance que lorsque nous aimons". "Je protestai, je n'avais pas eu de mère ! Mais Freud objecta que j'avais eu une nourrice. Or j'avais entendu dire par la vieille Lucie, la bonne qui avait autrefois succédé à ma nourrice, et qui vivait encore que Pascal, le piqueur corse de mon père, au sujet duquel elle avait alors perdu sa place auprès de moi, aurait été, non son propre amant. Elle le niait avec trop d'indignation pour que ce ne fût pas aussi vrai, mais celui de ma nourrice. Ma mère avait un amant". Mais sa vie ne se résume pas à sa passion pour l'analyse. En effet, éprise de justice et de compassion pour les plus démunis, elle ne cessa de se montrer généreuse et altruiste, quitte à s'attirer les foudres de sa belle-famille. Peut-on expliquer par là sa commisération pour les meurtriers présumés ? Elle intervint en effet, sans succès, en faveur de nombreux condamnés à mort du monde entier, notamment les anarchistes italo-américains Sacco et Vanzetti (1927) et le cambrioleur californien Caryl Chessmann (1960). Elle rendit aussi visite à l'épouse de Gaston Dominici, le paysan provençal condamné pour le triple meurtre de touristes anglais (1952). Mais la pitié de la princesse s'exerçait à l'égard de tous les proscrits, et surtout des juifs. Auteur d'une étude sur les causes psychologiques de l'antisémitisme (1951), elle avait, en 1939, demandé à un diplomate américain que les États-Unis créent un État juif pour tous les exilés d'Europe centrale en achetant, au Mexique, le désert de Basse-Californie. Fille de dreyfusard, elle perpétue, en ce domaine, la tradition tolérante des Bonaparte, particulièrement de Napoléon, auteur d'un statut libéral en faveur de la communauté juive (1806). Dans son milieu aristocratique et catholique, Marie Bonaparte, psychanalyste et philosémite, excommuniée à cause de son mariage avec un prince orthodoxe, le prince Georges de Grèce et de Danemark, n'était donc guère en odeur de sainteté. Sa vie privée contribuait à l'exclure de son milieu social. Elle eut plusieurs amants, dont, durant les "années folles", Aristide Briand, qui sortait à peine d'un procès en adultère. Être la maîtresse d'un président du Conseil pacifiste, rapporteur de la loi de séparation des Églises et de l'État, c'était, pour l'opinion catholique, coucher avec le diable. Ce rôle de mécène n'allait pas sans ambiguïtés. Il créait une dépendance des psychanalystes à son égard, et Jacques Lacan critiquera très vivement son "prestige social" en la traitant de "cuisinière" et de "cadavre ioneskien." Il est vrai que la princesse analyste surprenait ses collègues quand elle envoyait chercher ses patients à domicile avec chauffeur et limousine, qu'elle les recevait souvent sur une chaise-longue, dans le jardin de son hôtel particulier, tout en faisant du crochet. En fait, Marie Bonaparte jouait le rôle contradictoire d'une rentière prodigue.   "Aucun mortel ne peut garder un secret. Si les lèvres restent silencieuses, ce sont les doigts qui parlent. La trahison suinte par tous les pores de sa peau". "Je le rapportai alors à Freud, mais sans y attacher d'importance et sans croire moi-même que j'eusse pu rien voir, s'il y eut ébats, de ces ébats amoureux. Freud persista dans son affirmation, à laquelle j'opposai cette timide résistance". Bon sang ne saurait mentir, noblesse oblige, dit-on sauf exception. Chez la princesse, cela fut vrai. Un rôle qu'occupait déjà sa grand-mère maternelle, Marie-Félix Blanc, mariée au propriétaire de la Société des bains de mer et du casino de Monte-Carlo. L'aïeule, "vraie femme phallique", selon sa petite-fille, qui lui ressemblait tant, dépensait à profusion le produit de ce qu'on appellerait aujourd'hui de "l'argent sale." Cette fortune prélevée sur les jeux, Marie Bonaparte ne la considérera jamais comme honnêtement gagnée ni dignement héritée. Elle l'écornera beaucoup au profit d'institutions diverses. Elle subventionna notamment le laboratoire des chimpanzés de l'Institut Pasteur grâce auquel Albert Calmette et Camille Guérin pourront mettre au point, en 1927, le vaccin appelé BCG (bacille Calmette-Guérin). Mais la princesse n'eut pas une vie plus facile au sein du milieu analytique. Cofondatrice de la Société psychanalytique de Paris (1927), elle se heurta vite à son futur président, Édouard Pichon, membre de l'Action française, antisémite bien que freudien. Entre le légitimiste et la bonapartiste, les rapports furent tendus, d'autant que Marie Bonaparte entretenait une liaison avec le secrétaire-trésorier de la société, Rodolphe Lœwenstein, futur analyste de ses deux enfants. Pourtant, Marie Bonaparte se dépensait sans compter pour la cause analytique. Germanophone, elle traduisit, seule ou en collaboration, de nombreux ouvrages de Freud, dont "Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci" et "L'Avenir d'une illusion." C'est grâce à elle que furent connus, en France, les cas célèbres de l'homme aux loups ou du petit Hans. Surtout, elle mit sa fortune au service de la "cause." En 1934, elle participe au financement d'un Institut de psychanalyse situé boulevard Saint-Germain et, en 1949, cofinance avec Guy de Rothschild sa réouverture au rue Saint-Jacques. Pour les analystes désargentés, elle crée un système de bourses grâce auquel Françoise Dolto pourra poursuivre alors son analyse.   "Les poètes et les romanciers sont de précieux alliés. Ils sont, dans la connaissance de l'âme, nos maîtres à tous, hommes vulgaires, car ils s'abreuvent à des sources que nous n'avons pas encore rendues accessibles à la science". "Je suis alors assise très bas, sur une petite chaise ou une petite caisse, au Cours la Reine, dans la chambre de ma nourrice. Elle est debout devant la glace de la cheminée, dans laquelle le feu flambe. Je la regarde. Elle est en train de se mettre de la pommade sur ses bandeaux de cheveux noirs. La pommade, dans un petit pot blanc, est sur le marbre de la cheminée. Je trouve cela dégoûtant. Ma nourrice a un long visage jaunâtre et ressemble à un cheval. Elle aborda avec courage et détermination le second conflit mondial, dénonçant sans relâche l'odieuse hydre nazie." En effet, malgré les critiques, des mérites de Marie Bonaparte, deux au moins lui sont généralement reconnus. Le premier concerne son exil volontaire en Afrique du Sud durant la seconde guerre mondiale et le refus d'exercer toute activité analytique dans la France occupée. Bien que cette décision ait entraîné l'abandon de ses patients, elle permit d'éviter la constitution d'une psychanalyse "aryanisée", sur le modèle allemand. Le second mérite concerne l'achat à un marchand d'art de la correspondance de Freud et de Wilhlem Fliess, l'ami d'enfance avec lequel le jeune docteur Sigmund avait fait son "autoanalyse." Une fois publiées, ces lettres se révélèrent un document capital, sans lequel la genèse de la psychanalyse serait incompréhensible. Elle dut en revanche faire face à une hostilité de principe. Dans l'entre-deux-guerres, nombre de ses collègues se plaignaient qu'elle ne fût ni homme ni médecin, alors qu'ils l'étaient presque tous. Elle dut batailler sur ces deux fronts, plaider pour l'analyse "profane", pratiquée par un non-médecin puis écrire, en 1951, un ouvrage à propos de "La sexualité de la femme." Mais c'est précisément ce profil atypique qui avait séduit Freud, agacé par le conservatisme du "clergé" médical et par les incessantes rivalités "phalliques" au sein de ce club masculin qu'était alors le cercle étroit des analystes. Comme Lou-Andréa Salomé, Marie Bonaparte fut pour Freud une égérie parmi les intrigants. Elle sera présidente d’honneur de la Société psychanalytique de Paris, vice-présidente d’honneur de l’Association internationale de psychanalyse, membre d’honneur de la Société danoise de psychanalyse. Son mariage l’alliait à toutes les familles royales et princières d’Europe, mais, dans le monde de l’aristocratie internationale, on savait que sa grand-mère paternelle, Éléonore Ruflin, était fille d’un fondeur de cuivre et d’une brodeuse et que, du côté maternel, son grand-père, Edmond Blanc, à qui elle devait réellement sa fortune.   "L'interprétation des rêves est, en réalité, la voie royale de la connaissance de l'inconscient, la base la plus sûre de nos recherches, et c'est l'étude des rêves, plus qu'aucune autre, qui vous convaincra de la valeur de la psychanalyse et vous formera à sa pratique". "La cheminée, elle, est un symbole du cloaque féminin. Elle est noire comme l'intérieur du corps. On la ramone, comme on ramone les femmes dans le coït. Les ramoneurs me fascinaient, ainsi qu'ils font de tous les enfants. Et les feux de cheminée, symbolisant la femme qui flambe alors dans le plaisir sexuel quand il y en avait chez nous". C'est pour ces différentes raisons qu'elle donna toute sa vie sans compter. Sans doute même trop, selon sa propre belle-famille. Une enfance cheminant "entre la surabondance, l’excitation, et le morne de l’absence" marquée par trois événements: la mort de sa mère, la vision répétée de scènes sexuelles entre six mois et deux ans entre la nourrice et son demi-oncle, Pascal Sinibaldi et un chantage exercé à son encontre par le secrétaire de son père, Antoine Léandri ont réveillé l’ambivalence de son passé. Marie Bonaparte, elle-même, a écrit sur son enfance malheureuse, sur sa mère "séquestrée", la mainmise de sa grand-mère, "fille du bas-peuple, dont elle avait gardé la puissante et raffinée verdeur" sur sa mère. De plus, mariée à un homme qui sera "un vieux compagnon », mais, qui, à son épouse, préférait son oncle Valdemar de Danemark, elle avait aussi une "difficulté d’être", dont elle pouvait penser que la psychanalyse la soulagerait. Elle-même écrira qu’elle était venue chercher chez Sigmund Freud "le pénis et la normalité orgastique." Retirée à Athènes, puis au Cap, pendant l’Occupation, elle rentre à Paris en février 1945, mais ses liens avec la "Société psychanalytique de Paris" se relâchent, du fait de la baisse de ses moyens financiers, des discordes qui surgissent entre les psychanalystes parisiens et de ses déplacements à l’étranger. Néanmoins, elle reste très active, participe aux congrès de psychanalyse et se bat en faveur de l’analyse par les non-médecins, en particulier lors du procès intenté, en 1950, à Margaret Clark-Williams, psychothérapeute d’enfants, pour exercice illégal de la médecine, qui sera condamnée en appel à une peine symbolique, bientôt amnistiée, mais aussi, en 1952, pour Elise Mc Breuer, poursuivie pour le même chef d'accusation par la justice.   "Les illusions nous rendent le service de nous épargner des sentiments pénibles et de nous permettre d'éprouver à leur place des sentiments de satisfaction"."On peut même se demander si le pot qui, sur la cheminée, la contient, ne figurerait pas le trou de l'anus où les fèces demeurent en réserve comme dans un pot. Le large orifice de la cheminée où flambe le feu représenterait alors plus électivement le large orifice vaginal que mes yeux d'enfant auraient aperçu et que j'aurais imaginé, à l'instar de l'anal, barbouillé d'excrémentielle saleté, noire comme de la suie. D'après mes conceptions cloacales infantiles, le coït, même si je l'avais saisi comme étant vaginal, devait alors m'apparaître tout imprégné d'anal". En dehors de ses travaux analytiques et de ses activités de mécenat, la princesse se consacra tout au long de sa vie à l'écriture. L’importance de son œuvre littéraire est marquée par la présentation d’une vingtaine de ses livres et manuscrits. Marie Bonaparte devrait plutôt faire figure de précurseur dans la France d'aujourd'hui, où la majorité des psychanalystes sont des femmes non médecins. Mais on lui reproche ses faiblesses de théoricienne. En effet, dépourvue de formation universitaire, elle ne pourra pas rivaliser avec les intellectuels français de l'après-guerre. Il est significatif que le séminaire de Jacques Lacan sur "La Lettre volée d'Edgar Poe" soit devenu célèbre et qu'on ait oublié l'étude analytique en trois volumes de Marie Bonaparte, "Edgar Poe, sa vie, son œuvre, étude analytique" (1933). Ses "Mémoires" (1958), ne rencontrèrent guère d'écho: "On préfère Françoise Sagan", expliqua-t-elle. Quant à l'unique et sérieuse biographie qui lui ait été consacrée, la B.N.F l'a injustement exilée au rayon des "éliminables." Un espace est consacré à l’enfance de Marie Bonaparte et à ses résidences. Si elle mourut à Saint-Tropez, où elle avait fait construire, entre 1930 et 1932, le "Lys de la mer", c’est dans la maison de Saint-Cloud, où elle passa la plus grande partie de sa jeunesse. Son autre demeure fut l’hôtel, le "palais" de l’avenue d’Iéna, œuvre de l’architecte Ernest Janty, où la famille vint s’installer en 1899 et qui abrita la célèbre bibliothèque de Roland Bonaparte et son herbier, dont des spécimens sont exposés en compagnie d'objets ethnographiques, au musée du quai Branly. La vie et l'œuvre d'une femme qui accompagna le fondateur de la psychanalyse jusqu'à son dernier voyage, lui offrant le vase grec dans lequel furent recueillies ses cendres, devraient-elles donc être tenues pour négligeables ? Marie Bonaparte mourut le vingt-et-un septembre 1962 à l'âge de quatre-vingt ans. Suivant ses dernières volontés, ses cendres furent transportées à Tatoï et placées dans la tombe du prince Georges, où elles reposent encore.   Bibliographie et références:   - Rémy Amouroux, "Marie Bonaparte" - Célia Bertin, "Marie Bonaparte" - Jean-Pierre Bourgeron, "Marie Bonaparte" - Annette Fréjaville, "La vie de Marie Bonaparte" - Jacques de Luzy, "Marie Bonaparte" - Jacqueline de Mitry, "Marie Bonaparte" - Pierre Martin-Bellot, "La princesse Bonaparte" - Michelle Moreau Ricaud, " La vie de Marie Bonaparte" - Germaine de Bissy, "Marie Bonaparte" - Bodil Folke Frederiksen, " Marie Bonaparte" - Serge Lebovici, "À propos de l'œuvre de Marie Bonaparte" - Alain de Mijolla, "Marie Bonaparte"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 16 heure(s)
"Il n'est pas plus surprenant de vivre deux fois qu'une. La politique, c'est de l'histoire en train de se faire, bien ou mal". Pour beaucoup, le nom Bibesco évoque en France celui de la princesse Marthe Bibesco, aussi dite Lucile Decaux, historienne et femme de lettres française de la première moitié du XXème siècle, née à Bucarest en Roumanie le vingt-huit janvier 1886 et décédée à Paris le vingt-huit novembre 1973, à l'âge de quatre-vingt-sept ans. Elle était la troisième fille de Jean Lahovary, président du Sénat, ministre des affaires étrangères et ambassadeur en Roumanie, et de Ema Mavrocordat, pianiste, descendante d’une famille grecque. Elle grandit dans le domaine de Balotesti en Roumanie et surtout à Biarritz où elle passait ses vacances. Ses romans étaient en partie écrits en français, dont les plus célèbres et les plus vendus, "Katia", immortalisée au cinéma par Danielle Darieux et Romy Schneider, et "Le Perroquet Vert", paru en 1924. Rapidement suivis par toute une série d’œuvres littéraires, récits, contes, nouvelles, articles et essais, comme "La vie d’une amitié: ma correspondance avec l’abbé Mugnier 1911/1944", paru en 1951 en trois volumes. La même année, Martha fut élue membre étranger à l’Académie royale de Belgique. Son père fut nommé diplomate à Paris quand Marthe a six ans. Mais la petite fille n’avait aucun effort à faire pour parler le français car elle le devait à la solide culture française de sa mère. Quant à sa vie privée, après un an d’une liaison secrète avec le prince Ferdinand de Roumanie, elle épouse dès ses seize ans un lointain cousin, play-boy, l’une des figures de l’aéronautique naissante, qui en 1912 fonda la "Ligue nationale roumaine aéronautique", et co-fondateur de l’Automobile club romain" et du "comité olympique roumain", mais hélas pour la très jeune femme, un époux volage et adultère. Le prince George Valentin Bibesco (1880-1944), fils de Iorgu Bibescu et de Valentine de Riquet, famille des plus dignes et nobles de Roumanie. En 1903, naît leur unique fille, Valentina. Unie alors sans amour avec son richissime et infatigable voyageur de mari, son mariage fut un échec. Mais le divorce à l’époque n’était pas bien vu chez les gens bien nés ou les bourgeois. Un mariage à la dérive qui prit la forme d’une amitié affective et cordiale, permettant à chacun d’aller voir ailleurs. Et le prince sans embarras, multipliait les conquêtes. Quant à Marthe, elle prendra pour amant le Prince Charles-Louis Beauvau-Craon qui partagera son existence durant six années. Une vie affective gâchée due à sa mésentente conjugale. Une grande solitude et un cœur alors en jachère au fil d’une existence romanesque. En 1912, reconnaissant, son époux lui offre le Palais familial de Mogosoaia. La princesse, triste et affligée par ses déboires sentimentaux, ne croit plus aux sentiments d’amour, quelle que soit la cause. Elle veut trouver un peu de joie et de réconfort en s’occupant de sa sœur cadette Marie, comme son propre enfant, un enfant de presque vingt ans au moment de son veuvage. "Au moment où elle est née, c’était déjà vrai, je ne voulais plus rien, je m’étais démise de ma volonté et je vivais absolument sans désir, ce qui équivaut à ne pas vivre. C’est cet état de renoncement, joint à des avantages naturels, qui devait me procurer dans la suite une existence pleine de succès qui, n’étant escomptés ni poursuivis, m’ont laissé indifférente et détachée au point que je me demandais comment je pourrais faire pour vieillir, n’ayant rien eu qui marquât ma vie. Marie était mon petit ange blond bouclé".   "Une seule timidité nous est commune, nous n'osons pas ouvertement avoir besoin les uns des autres. Les lettres d'amour, on devrait pouvoir les dessiner, les peindre, les crier". Elle cesse ses allers et retours en Roumanie pour se fixer à Paris en 1945 et, en 1948, élit domicile Quai de Bourbon. Ruinée, ses biens ont été confisqués par les communistes, il lui faudra toute sa pugnacité et le soutien de personnalités pour que sa fille puisse elle aussi quitter la Roumanie avec mari et enfants. Pour subsister, la princesse se consacre alors pleinement à l’écriture. Sous la protection de sa belle-mère Valentine Bibesco, née princesse de Camaran Chimey, issue de l’une des familles franco-belges, elle trouve le réconfort, la consolation et la joie dans la lecture et l’écriture, fréquentant les salons littéraires parisiens, et cherche à plaire, mais toutefois sans faste ni apparat. Elle s’engoue pour l’histoire française et européenne, spécialement sur la période napoléonienne, mais aussi pour le folklore roumain. Son éloquence, son humour fin, son vif esprit et sa grande culture lui font rencontrer de grands noms de la littérature, du monde politique, de la royauté et certains deviendront des amis tels que Marcel Proust, Paul Claudel, Neville Chamberlain, homme politique britannique, Ramsay Mac Donald, premier ministre du Royaume-Uni, Roosevelt qui l’invite à la Maison Blanche, Winston Churchill à qui elle a dédié une monographie. Dans son salon, elle reçoit l’éditeur Bernard Grasset, François Mauriac, Gabriel Fauré, Léo Delibes, Anatole France, George V, Pierre Loti, Louis Jouvet, Jean Cocteau, Camille Saint-Saëns, Aristide Briand, le Duc de Windsor (Edouard VIII), Clémenceau, Louise de Vilmorin, Anna de Noailles. Et le général De Gaulle voyait en elle une Européenne qui amalgamait les deux genres. L’ancien et le nouveau et qui, en 1968, lors de son voyage présidentiel en Roumanie, lui dit: "Vous personnifiez l’Europe à moi". Elle commença à écrire ses sentiments sur la vie dans un journal lors d’un voyage en bateau en Perse en compagnie de son mari, représentant l’État roumain pour le sacre du Shah Mozafaredin. Là, sur la même embarcation, elle fait la connaissance de l’écrivain russe Maxime Gorki, alors en exil. La critique est chaleureuse. Des contes sont publiés sous le nom de "Les Huit Paradis" (1903) et récompensés par l’Académie française, pour son travail doté d’une force nouvelle et d’un style personnel de phrases courtes, relayant de longs épisodes lyriques. Une rencontre va influencer sa destinée: lors d’un dîner, son voisin de table est l’abbé Mugnier.    "Moi, c'est mon corps qui pense. Il est plus intelligent que mon cerveau. Il ressent plus finement, plus complètement que mon cerveau. Toute ma peau a une âme. Atypique, il l’était en tout. Ame angélique, mais de nature robuste, il se montre aussi curieux que charitable. Un prêtre du Dieu vivant. Un homme de douleur, un fils consacré de l’Église, un ecclésiastique du diocèse de Paris, séminariste pendant le siège, ordonné au lendemain de la Commune. Il meurt  à quatre-vingt-dix ans dans sa ville diocésaine, le premier mars 1944, tandis que les puissances ennemies occupaient encore Paris. Elle lui consacrera trois tomes intitulés "La vie d’une amitié: ma correspondance avec l’abbé Mugnier".Tout comme Marthe, c’était un passionné de Chateaubriand. Ainsi l’homme d’église eu l’occasion d’apprécier la jeune roumaine, chez qui l’esprit le dispute à la beauté. Devenue l'une des personnalités mondaines les plus marquantes de Paris, amie de Paul Claudel, Marcel Proust, Rainer Maria Rilke, Paul Valéry, Jean Cocteau, Francis Jammes, François Mauriac, Max Jacob, ou encore de l'abbé Mugnier dont elle fait son directeur de conscience, portraiturée par Giovanni Boldini, très liée à ses cousins Antoine et Emmanuel Bibesco eux-mêmes intimes de Marcel Proust, son œuvre présente un versant mémorialiste dépeignant l'aristocratie cosmopolite parisienne. Dans quelque soixante-cinq volumes, elle témoigne de son époque et de tous ces personnages, intellectuels, artistes, écrivains, aristocrates, hommes politiques, liés à elle par l'amitié et les relations mondaines. En 1955, elle est élue membre étranger de l'Académie royale de Belgique, au siège tenu auparavant par sa cousine, la poétesse Anna de Noailles. En 1962, elle est nommée chevalier de la Légion d'honneur. Elle aura des amitiés importantes. L’Europe est à la veille d’émeutes sanglantes et de la dispersion des grandes familles qui ont leurs attaches dans tous les pays. Marthe est déchirée entre l’Occident et les Balkans. Elle rencontre alors le kronprinz Guillaume, fils de l’Empereur d’Allemagne, pour lequel elle voue une grande amitié et avec lequel elle échangera une correspondance affectueuse et passionnée. Mais la première guerre mondiale interrompt cette entente, car l’ami est devenu l’ennemi. Il y aura Henry de Fontenelle que Marthe volera à la romancière Colette. "Ce fut de l’une de ces laides maisons où l’on faisait le ménage la fenêtre ouverte, qu’au moment précis ou nous passions, s’échappa alors un perroquet vert. Il m’apparut en plein vol, les ailes déployées, éblouissant et rapide, comme un ange pourvu d’un bec, comme un aigle vert qui fonce sur moi. Moi, si pareil à ce que j’imagine d’un messager divin, que j’en perds la respiration. C’est ainsi que m’arriva ce qui ne m’était encore jamais arrivé: un bonheur ! Je le voulais comme compagnon".    "Il faut avec les mots de tout le monde écrire comme personne. Faites des bêtises, mais faites-les toujours avec enthousiasme". La princesse Bibesco avait sa table au restaurant appelé en 1900 "Chez Tonton". En 1924, il fut alors baptisé "Au Perroquet Vert", toujours situé dans le XVIIIème arrondissement de Paris au sept rue Cavallotti, par le propriétaire des lieux pour rendre hommage à la romancière. À cette adresse particulièrement parisienne, aussi gourmande qu’inspirante, de nombreux artistes y venaient soit déjeuner soit dîner, Jean Gabin, Fernandel, EdithPiaf, Marlène Dietrich, Yves Montand, Pablo Picasso. Et dans ce lieu, jour après jour, la romancière jetait sur ses petits carnets, les bases de son livre qui aura pour titre 'Le Perroquet Vert. C’est un roman qui se veut touchant et saisissant par les drames presque invraisemblables, et qui témoigne une forte composition autobiographique. Le thème principal, l’amour fraternel poussé à ses extrêmes. Il fut édité en 1924, une écriture sagace et lucide, un style maitrisé et une élégance unique, l’histoire d’une famille russe vivant à Biarritz, à la veille de la guerre de quatorze-dix-huit, et au cours de ce même conflit, la narratrice nous raconte comment ses parents furent expulsés de leur pays peu après leur mariage. Honnis d’être cousins germains et époux dans un lieu et à une époque qui avait horreur de tout ce que pouvait suggérer, même de loin, l’inceste. La naissance en France d’un fils unique semblait au couple, à la fois une bénédiction du Ciel et son approbation pour le chemin d’exil qu’ils ont suivi. Mais aussi la mort de ce fils, due à une maladie survenue lorsqu’il avait neuf ans, leur a semblé une sentence divine. Toute la famille ainsi que la narratrice, âgée de six ans à la mort du frère chéri, souffrira de ce deuil profond. Et ce perroquet vert vu chez un oiseleur de Biarritz devient pour la romancière privée de joie, un symbole d’amour et d’allégresse. Qui rêve de posséder ce bel oiseau. Mais son père est convaincu que le volatile pourrait provoquer des maladies comme celle qui a emporté son fils. La princesse Bibesco fait la connaissance en mars 1915 de Christopher Thomson, attaché militaire de l'ambassade du Royaume-Uni à Paris. Il s'occupait alors de favoriser l'entrée en guerre de la Roumanie aux côtés des Alliés, bien que le petit royaume ne fût prêt ni politiquement ni militairement. Le diplomate restera attaché à la princesse toute sa vie et correspond avec elle régulièrement, tandis qu'elle dédicace certains de ses livres à C.B.T. Plus tard, il deviendra pair du parti travailliste, et secrétaire d'État de l'Air. La princesse écrit tous les jours, surtout le matin, et son Journal intime ne comporte pas moins de soixante-cinq volumes. Elle écrit en Suisse, "Isvor, pays des saules", considéré comme l'un de ses meilleurs livres, où elle décrit les habitudes et traditions de son peuple, qui, malgré la renaissance culturelle roumaine, reste profondément illettré, notamment en milieu rural, imprégné de superstitions ancestrales mélangées à une foi orthodoxe fervente, comme au Moyen Âge. Sa fille épouse en octobre 1925 le prince Dumitru Ghika. Trois reines assistent alors au mariage. La reine Sophie de Grèce, née princesse de Prusse, la reine Marie de Yougoslavie, née princesse de Roumanie et la princesse Aspasie de Grèce, épouse du roi des Hellènes. Elle est très proche du roi Alphonse XIII et a une courte liaison avec Henry de Jouvenel, ce qui lui inspire son livre "Égalité", Jouvenel étant alors proche des idées socialistes. Elle se rend souvent de Paris en avion privé avec son mari qui parfois pilote, dont c'est la passion, ainsi que dans diverses villes européennes, comme Rome, où elle rencontre Benito Mussolini en 1936, Raguse, Belgrade, Athènes, Constantinople qui vient d'être rebaptisée Istanbul et diverses villes de Belgique et d'Angleterre. Elle va même en avion en Afrique italienne, en Tripolitaine. Elle est invitée en juillet 1934 aux États-Unis, où elle est reçue par le président Franklin Delano Roosevelt et son épouse Eleanor.    "Mon ami, mon amant, mon cher compagnon des heures furieuses où nous n'entendions d'autre bruit que celui de nos souffles écrasés l'un dans l'autre, je vous le demande, cela est-il possible ?" Mais ses besoins financiers augmentent au fur et à mesure de la restauration de son palais de Mogoșoaia, aussi écrit-elle également des romans plus populaires et des articles dans les journaux féminins, comme le Vogue français, sous le pseudonymede "Lucile Decaux". Elle remplit aussi les rubriques mondaines de Paris-Soir et The Saturday Evening Post. Mogoșoaia devient le rendez-vous d'hommes politiques qu'elle invite dans les années de l'entre-deux-guerres, comme Louis Barthou, qui appelle l'endroit "la seconde Société des Nations". Elle y reçoit des ministres, des diplomates et des écrivains, Paul Morand ou Antoine de Saint-Exupéry et aussi Gustave V de Suède et la reine de Grèce, les princes de Ligne, de Faucigny-Lucinge, les Churchill ou les Cahen d'Anvers. Lorsque la montée de périls commence à bouleverser l'Europe, la princesse se prépare. Elle se rend en 1938 aux Pays-Bas auprès de son ami l'ex-empereur allemand Guillaume, qui n'a plus aucune influence politique, et elle est présentée à Hermann Göring. En 1939, elle se rend en Angleterre, où elle rend visite à George Bernard Shaw. L'aîné de ses petits-enfants, Jean-Nicolas Ghika, est envoyé étudier en Angleterre la même année. Il ne reverra plus la Roumanie avant cinquante-six ans. Après avoir été le théâtre d'une quasi-guerre civile entre le régime carliste pro-Allié et la Garde de fer nationaliste et antisémite, la Roumanie est dépecée l'été 1940 par le Pacte germano-soviétique et le deuxième arbitrage de Vienne, puis est satellisée par le Troisième Reich, entre en guerre en 1941 contre l'URSS et participe aux crimes contre les juifs. Les Alliés occidentaux lui déclarent la guerre à leur tour en février 1942. Elle se trouve dès lors au ban des nations et sera traitée en pays vaincu, livré à l'URSS à l'issue de la guerre. George-Valentin Bibesco, l'époux de Marthe, meurt en 1941. Dans les dernières années, surtout pendant la maladie du prince, une tendre complicité était revenue entre eux. Pendant la plus grande partie de la guerre, Marthe vit dans Paris occupé, puis à Venise, puis secrètement, en 1943, à Ankara en Turquie avec son cousin Barbu Știrbei qui tente d'y négocier, depuis la bataille de Stalingrad, le retour de la Roumanie dans le camp des Alliés, qui se produit le vingt-trois août 1944. Marthe est alors à Mogoșoaia. L'armée rouge est désormais l'alliée de la Roumanie, mais s'y comporte tout de même comme en pays ennemi occupé. À mesure que le parti communiste roumain et sa police politique, la Securitate investissent le pouvoir, la noblesse ainsi que la bourgeoisie et les classes moyennes sont de plus en plus persécutées.    "Et si vraiment cela est, si vous n'êtes plus à mes côtés qu'une ombre tendre, qu'une image pâle et voûtée de mon amour, quelle aberration me défendit de prévoir ce qui arrive ?" En 1958, Marthe parvient à faire libérer sa fille la princesse Ghika et son mari Dumitru des camps de travaux forcés du Bărăgan, la Sibérie roumaine où ils étaient détenus en tant qu'aristocrates. Elle les installe en Cornouailles dans une maison, Tullimaar, qu'elle a acheté pour eux. La princesse Bibesco vit désormais de sa plume. Elle est élue en 1955 au siège de l'Académie de Belgique tenu auparavant par sa cousine la poétesse Anna de Noailles et elle est nommée chevalier de l'ordre national de la Légion d'honneur en 1962. "La Nymphe Europe", livre en grande partie autobiographique,rencontre un grand succès en 1960. Elle est alors devenue une "grande dame" de la littérature française, reçue par le général de Gaulle qui l'apprécie. Elle assiste ainsi en 1963 au dîner donné à l'Élysée en l'honneur du roi et de la reine de Suède. Lorsqu'en 1968 le général de Gaulle se rend en visite d'État en Roumanie communiste, il emporte avec lui un exemplaire d’"Isvor, pays des saules" et déclare à la princesse: "Vous êtes l'Europe pour moi". Intelligence, grâce, beauté, charme et séduction, Marthe Bibesco riche de toutes ces qualités, se jugeait presque trop comblée. "Je suis humiliante sans le savoir", disait-elle. À travers un mariage tempétueux et des liaisons chimériques, elle chercha longtemps son alter égo mais ne rencontra que des miroirs ou des semblants. De tous les hommes qu’elle a cru aimer, seul l’abbé Mugnier, son confident, ne l’a déçoit pas. Elle a vécu dès son adolescence pour écrire ses Mémoires et retrouver le temps perdu. Elle devint à son tour une de ces reines immortelles qui séduisait Marcel Proust et subjuguait Paul Claudel. La princesse Bibesco meurt à Paris le huit novembre 1973, elle avait quatre-vingt-sept ans. Elle repose au cimetière de Menars dans le Loir-et-Cher.   Bibliographie et références:   - Ghislain de Diesbach, "La Princesse Bibesco" - Anna de Noailles, "La Princesse Bibesco" - Mihail Dimitri Sturdza, "Aristocraţi români în lumea lui Proust" - Marcel Proust, "Portrait de la Princesse Bibesco" - Abbé Mugnier, "Correspondances avec une amie" - Charles de Noailles, "Une femme de lettres" - Antoine de Saint Exupéry, "Une princesse courageuse" - Winston Churchill, "Lettres à mon amie" - Sonia Rachline, "Une princesse moderne" - Philippe Sollers, "Une princesse hors du commun" - George Bernard Shaw, "La Princesse Bibesco"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 16 heure(s)
"Méprise les hommes, ces impitoyables bourreaux de l'âme douce et chercheuse d'illusions. Une courtisane ne doit jamais pleurer, jamais souffrir. Elle doit étouffer toute forme de sentimentalité et jouer une comédie héroïque et continue,car le bonheur se raconte encore moins bien que la beauté." Les uns l'appelaient ange, les autres démon, d’aucuns bénissaient son apparition, d’autres affirmaient qu’elle était la pire œuvre du créateur. Ainsi pourrait se résumer le regard tourmenté porté par l’homme fin-de-siècle sur le mystère de l’éternel féminin, oscillant sans cesse selon les lois contradictoires du désir entre attraction et répulsion, mépris et fascination. Une dualité présente en chaque femme que personnifiait à merveille le personnage de Liane de Pougy, tour à tour courtisane puis religieuse, passant d’un stéréotype à un autre avec toute la gracieuse nonchalance d’une élégante de la Belle Epoque. Anne-Marie Chassaigne, de son vrai nom, était née à La Flèche dans la Sarthe, le 2 juillet 1870. Elle avait grandi sans histoires en Normandie, puis en Bretagne, au sein d'une famille très catholique. Elle sortit du couvent de Sainte-Anne d'Auray à l'âge de seize ans pour épouser un fils de bonne famille. Le mariage fut un échec et ne dura que deux ans, le temps de donner naissance à un garçon prénommé Marc. Anne-Marie rencontra un jeune poète qui lui récitait des vers et lui fit croire au grand amour. Mais le mari revint plus tôt que prévu d'une croisière et trouva sa femme en galante compagnie. Le lieutenant voulut venger son honneur bafoué, par les armes, et Anne-Marie fut légèrement blessée au dos. La jeune mariée profita de cet incident pour prendre son envol, et s’enfuit à Paris, abandonnant mari et enfant. À peine arrivée à Paris, Anne-Marie semble déjà décidée à emprunter la voie rapide de la courtisanerie. Elle se rebaptise Liane de Pougy. Comme dans tout roman initiatique, elle croisa le chemin d’un mentor en la personne de Valtesse de la Bigne, qui accueillît dans son boudoir les grands hommes du Second Empire et inspira le personnage de Nana à Zola. Retirée de la vie galante, c’est Liane qu’elle choisit pour transmettre son savoir et partager ses secrets d’alcôves. Elle fit de Liane de Pougy, un chef d’œuvre libertin, lui apprenant à se montrer partout dans des toilettes élégantes. Les débuts sont durs, mais les pensions minables se muent bientôt en coquets hôtels particuliers, les bourgeois s’effacent au profit des noblesses d’Europe. "Je possède, en mes doigts subtils, le sens du monde, car le toucher pénètre ainsi que fait la voix, l'harmonie et le songe et la douleur profondefrémissent longuement sur le bout de mes doigts".   "J'étais ardente et toujours attirée par les femmes, craintive et dégoûtée près des hommes". Liane est maintenant lancée, à vingt-ans, sa liste de protecteurs ne cesse de gonfler. Belle et longiligne, mais femme de tête et bien éduquée, elle maniait avec virtuosité l'art de la conversation. L'élève surpassa rapidement son professeur. De l'éminent égyptologue, Lord Carnavon, elle reçut en récompense de coups de cravache, une perle de valeur. Elle absorba la fortune du neveu du Duc de Magenta, Charles de Mac-Mahon ainsi que celle de sa femme. Voyant en elle, la femme idéale, le malheureux avait décidé d'avoir l'exclusivité de ses charmes. Menant désormais grand train, elle loua deux hôtels particuliers y donnant alors d'incessantes fêtes somptueuses. Elle alla même jusqu'à refuser les avances d'un maharadja qui voulait l'emmener en Inde. En 1894, elle fit la connaissance de deux hommes qui allaient beaucoup compter dans sa vie: Henri Meilhac et Jean Lorrain. Le premier, auteur dramatique et librettiste d'opérettes, célibataire amateur de jolies femmes, succomba à ses charmes, et fit engager Liane de Pougy aux Folies Bergères. Le second, journaliste caustique de la Belle Époque, entretint avec elle une profonde amitié. Jouissant d’une liberté impensable pour les femmes, elle n'hésitait pas à afficher ses tendances saphiques, sans craindre de décourager ses soupirants qui, au contraire, semblaient attirés par le défi d’une conquête apparemment impossible, oubliant ou faisant semblant d’oublier que leurs relations se fondaient sur l’argent. Parvenant à s'échapper des bras d'Henri Meilhac et des étreintes d’Émilienne d'Alençon, elle se jeta au genoux d'un comte polonais, pair héréditaire de l'Empire austro-hongrois, beau et surtout très fortuné, Roman Potocki. L’année 1894 la vit débuter aux Folies-Bergères. Le jour de ses débuts, Liane eut l'audace d'écrire au plus célèbre des Parisiens d'adoption, le prince de Galles: "Monseigneur, je débute ce soir, si vous daigniez me faire l'insigne honneur de venir m'applaudir, j'en serais flattée et ma réussite serait assurée". Intrigué par cette supplique inattendue, le futur Edouard VII loua deux loges qu'il occupa avec trois jolies femmes. En entrant sur scène, Liane alla droit vers le fils de la reine Victoria et jeta à ses pieds les fleurs qu'elle portait dans une corne d'abondance. Flatté, le prince Edouard tendit son gant à la jeune artiste en signe de remerciement. Toute la presse parla de l'incident, et Liane de Pougy devint célèbre du jour au lendemain. Après son succès aux Folies-Bergères, elle courut à Saint-Pétersboug retrouver un milliardaire russe, qui, le soir de sa nuit de noces, s'était rendu compte de son impuissance, et depuis la compensait par des pratiques masochistes. Satisfait de ses services, il lui offrit pour plus d'un million et demi de bijoux.   "Pour satisfaire ses besoins de mâle, l'homme sacrifie vraiment tout sentiment humain ! Pour accorder une minute de joie à son égoïste plaisir, il risque sans remords d'engendrer des misères infinies". De retour à Paris, elle se lia d'amitié avec Sarah Bernhardt qui lui donna quelques courts d'art dramatique, tout en lui faisant comprendre, qu'elle n'avait aucun don dans ce domaine. Plus réaliste, elle décida alors de se tourner vers des rôles de pantomime, où, à défaut d’expressivité, sa beauté lui garantissait le succès. Comme Nana, Liane de Pougy triompha au théâtre sans aucun talent, par la seule force de la séduction: plutôt qu’une femme de spectacle, on pouvait ainsi voir en elle une femme spectacle, s’offrant au public, anticipant la femme objet du XXème siècle. Les critiques la comparèrent aux sept grâces, aux fées, à Aphrodite elle même. Sa loge déborda de corbeilles de fleurs et d'amis, notamment le Prince d'Orléans, le Prince Tcherbakoff, le peintre Jean Béraud et Edmond de Goncourt. C'est ce dernier qui reçut l'accueil le plus chaleureux pour avoir qualifié Liane de "la plus jolie femme du siècle". Outre celui de la séduction galante, s’il y un domaine où Liane excella réellement, c’est dans celui de l’écriture. Elle ne se contentait plus d'être une courtisane en se lançant dans la publication de romans autobiographiques. "L'insaisissable" publié en 1898, fut un succès de librairie. Peu importe, les détracteurs, Liane se voulait polyvalente. "La Mauvaise part", son second livre, qui porta le titre définitif de "Myrrhille" fut le roman de l'été 1899. Consécration aussitôt reprise par les critiques qui virent en elle, une artiste accomplie. Dans son cercle amical, beaucoup d'écrivains: Jean Cocteau, Max Jacob, Apollinaire, Henri Bataille, Colette et Marcel Proust. Ce dernier s’inspira d’elle pour créer Odette de Crécy, l’obsession amoureuse de Swann. Autant de succès attisa les jalousies, notamment celle de la Belle Otero avec laquelle Liane entretenait une concurrence féroce.Toutes ses consœurs ne furent pas des rivales, elle succomba à de suaves et langoureuses liaisons saphiques. L’androgyne Liane fit autant de ravages chez les hommes que chez leurs compagnes, telle Valtesse de la Bigne ou Émilienne d'Alençon. En 1899, elle rencontra la femme de sa vie, incarnée par Natalie Clifford Barney. Cette jeune romancière d’origine américaine se déguisa en page florentin pour se présenter à son domicile. Liane de Pougy fut conquise par tant de fraîcheur et d’audace.   "Je t'ai trompé partout, toujours, toutes les fois que j'en ai eu l'occasion, en quête d'une vraie passion purifiante qui m'aurait lavée de tes souillures, en désir des caresses sublimes qui auraient effacé les tiennes". Elle éprouva une intense passion pour elle. Née le 31 Octobre 1876 dans l'Ohio, Natalie reçut autant de dons que la nature pouvait lui offrir: la beauté, l'intelligence, la séduction, et la fortune. Elle tiendra à Paris l'un des derniers salons littéraires. Dès leur rencontre, Natalie tenta d'arracher Liane à son métier, de la sauver de son abjection dorée. Ne comprenant pas son refus d'abandonner sa carrière de courtisane, peu encline à la fidélité, elle ne tarda pas à s'éprendre d'autres femmes, dont la poétesse Renée Vivien. Cet amour déçu inspira à Liane l’écriture d’un roman "Idylle saphique" publié en 1901. Ce livre au parfum sulfureux devint un grand succès de librairie. En 1910, la reine de Paris rencontra enfin le grand amour de sa vie en la personne du prince Gikha, de quinze ans son cadet, un aristocrate roumain sans fortune. Le coup de foudre fut immédiat et réciproque. Quelques mois plus tard, Liane de Pougy devenait la princesse Gikha. Elle vendit son hôtel particulier de la rue de la Néva, ses bijoux, ses objets d'art et ses pièces d'orfèvrerie. Elle acheta un domaine au Maroc, près de Tanger, pour y vivre un bonheur paisible. Mais ce bonheur fut endeuillé par la mort au combat, en novembre 1914, du lieutenant aviateur Marc Pourpe, le fils que Liane avait eu de son premier mariage. Une fois la paix revenue, le prince Ghika et son épouse quittèrent le Maroc et vinrent s'installer en Bretagne.Tous deux vécurent seize années heureuses. Elle entreprit la rédaction de ses pensées journalières, les fameux  "Cahiers Bleus", où l'on découvre, une Liane humaine, lucide, souvent acide et ironique, pensant avoir trouvé en Georges son âme-sœur. Mais au détour d’une réunion mondaine, les Ghika tombèrent sous l’emprise de la jeune Manon Thiébaut, artiste bohème au charme insolent, qui fit une entrée fracassante dans leur couple. Si Liane s’épanouissait dans cette liaison amicale, Georges se montra cependant nettement plus insistant,en proposant un ménage à trois. Le couple illégitime s'en alla filer le parfait amour dans le Midi laissant la princesse effondrée. Pour tromper sa solitude, elle renoua avec Natalie qui lui présenta sa dernière conquête, la passionnelle Mimy Franchetti, pour la consoler. Peu après, le prince dut se rendre à l'évidence: la jeune Manon était frivole et ne pouvait rivaliser avec Liane.   "Habillé, l'homme se revêt de ses principes. Nu, c'est un animal perfide, presque toujours dangereux. Petite courtisane, ma mie, ris aux beaux billets bleus et souris au généreux amant de passage, sois propice à sa bestialité. La lesbienne doit également se méfier de la fatigue nerveuse qu'apportent , en elle, des vibrations trop prolongées, des voluptés trop répétées et trop fréquentes qui peuvent finir par provoquer, en elle, un détraquement cérébral complet et incurable". Mais il était trop tard. Liane de Pougy avait demandé et obtenu le divorce.Toutefois, un an plus tard, ce fut la réconciliation, un nouveau départ vers la Bretagne et un second mariage. En 1930, le couple s'installa à Paris, dans le quartier des Batignolles. Jusqu'à la mort du prince, en 1945, le couple voyagea beaucoup, notamment aux Antilles et en Amérique du Sud. Devenue veuve, la princesse Ghika resta entourée d'amis fidèles, dont Jean Cocteau et Max Jacob. Ce sont ces derniers qui aidèrent l'ancienne reine de Paris devenue pauvre et désabusée. Ne goûtant désormais que les plaisirs de l’esprit, la princesse Anne-Marie Ghika, se tourna vers la spiritualité, et se lia d’amitié avec la mère supérieure de l’asile Sainte-Agnès, à Saint-Martin-le-Vinoux, près de Grenoble. Sa foi, qui ne l'avait jamais quittée, fut ravivée. C’est au décès du prince le 19 avril 1945 que Liane, septuagénaire entra comme novice dans le Tiers-ordre de Saint-Dominique. Devenue sœur Anne-Marie-Madeleine de la Pénitence, l’ancienne étoile des Folies Bergères, la courtisane scandaleuse et mondaine, prononça ses vœux au monastère d’Estavayer-le-Lac. La mort l’emporta à quatre-vingt-deux ans, le vingt-six décembre 1950. Elle repose dans l'enclos des sœurs de l'asile Sainte-Agnès à Saint-Martin-le-Vinoux, dans le département de l'Isère, en région Auvergne-Rhône-Alpes.    Bibliographie et sources:    - Katy Barasc, "L'incomparable Liane de Pougy" - Max Jacob, "Lettres à Liane de Pougy" - Natalie Clifford Barney, "Souvenirs indiscrets" - Béarice Bailly, "Liane de Pougy, la grande vie" - Robert Greene, "L'art de la séduction" - Patrick Bollet, "Liane de Pougy" - Jean Chalon, "Chère Natalie Barney, Portrait d'une séductrice" - Virginie Girod, "Mémoires d'une grande horizontale" - Philippe Martin-Horie, Liane de Pougy : L'insaisissable ou les chemins de la rédemption" - Jean Chalon, "Liane de Pougy, courtisane, princesse et sainte" - Georges Montorgueil, "Liane de Pougy" - Éric Mandel, "Païva, Liane de Pougy, la revanche des belles de nuit" Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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