La rubrique "Articles" regroupe vos histoires BDSM, vos confessions érotiques, vos partages d'expériences SM. Vos publications sur cette sortie de blog collectif peuvent aborder autant les sujets de la soumission, de la domination, du sado-masochisme, de fétichisme, de manière très générale ou en se contentrant très précisément sur certaines des pratiques quu vous connaissez en tant que dominatrice/dominateur ou soumise/soumis. Partager vos récits BDSM, vécus ou fantames est un moyen de partager vos pratiques et envies et à ce titre peut être un excellent moyen de trouver sur le site des partenaires dans vos lecteurs/lectrices. Nous vous rappelons que les histoires et confessions doivent être des écrits personnels. Il est interdit de copier/coller des articles sur d'autres sites pour se les approprier.
Par : le Il y a 28 minutes
Souvent des images me reviennent. Chaudes, épicées, elles se superposent aux visages et au corps. Les amantes que j'évoque m'apparaissent alors dans l'éclairage violent de leur autre vie, celle ardente du lit, de la volupté et des étreintes. Ces souvenirs familiers me sont devenus aussi étrangers que la mémoire d'anciens accès de folie. Pourtant un rien les ressuscite: un mot, une anecdote, un parfum. Aussitôt s'éveille et s'anime alors le théâtre de la jouissance, de l'extase. C'était une île sous l'archipel des étoiles. Le matelas posé à même le sol sur la terrasse chaulée semblait dériver dans la nuit obscure de Pátmos. La douce brise de mer tiède comme une haleine étreignait un figuier dans un bruit de papier froissé, diffusant une odeur sucrée. Le ronflement du propriétaire s'accordait aux stridulations des grillons. Dans le lointain, par vagues, parvenait le crincrin d'un bouzouki. Le corps hâlé de Charlotte semblait aussi un îlot; majestueux, longiligne et hiératique comme un kouros de Náxos, il paraissait tombé d'une autre planète sur ce matelas mité. Aucun luxe ne pouvait rivaliser avec la splendeur qu'offrait ce dénuement. Quel lit de duvet, quelle suite royale des palaces de la place Syndagma, de l'hôtel d'Angleterre ou du King George, pouvait dispenser de la magnificence d'un plafond aussi somptueux que cette voûte étoilée ? Que de péripéties, d'efforts, de fatigues, devenus subitement lointains, nous avaient jetées dans cet asile sans murs, sans fenêtres et sans toit. C'était le charme de ces voyages d'île en île où les bateaux se délestent de leurs lots de passagers abandonnés sur le port; à eux de se dénicher un gîte au hasard de la chance. Plus de chambre à l'hôtel, ni chez l'habitant, alors on trouve refuge n'importe où, sur le parvis d'une église, sur les marches d'un escalier. Cette fois, faute de mieux, on m'avait proposé ce toit en terrasse où le propriétaire devait venir chercher un peu de fraîcheur par les nuits de canicule. Ni la couverture râpeuse qui sent le bouc, ni le matelas en crin, ni les oreillers confectionnés avec des sacs de voyage enveloppés dans des foulards ne font obstacle à la féerie de la nuit grecque. Charlotte acceptait sans rechigner ces vicissitudes du voyage. À la palpitation des étoiles éclairant le temps immobile des sphères répondait le frémissement des corps. J'étreignais Charlotte, j'embrassai son ventre avec le sentiment de saisir cet instant, de le fixer, de l'immortaliser. Ce que je détenais entre mes bras, ce n'était plus seulement elle, son monde de refus obstiné, son orgueil aristocratique, mais la nuit intense et lumineuse, cette paix de l'éternité des planètes. Le mécanisme du temps a quelque chose de démoniaque.   Le plaisir me rejeta dans un bonheur profond. Je ne m'éveillai que sous la lumière stridente du jour qui, dès l'aube, lançait ses feux. Une violence aussi brutale que doit l'être la naissance qui nous projette sans ménagement dans la vie. Je maudissais ce soleil assassin, tentant vainement d'enfouir mes yeux sous la couverture à l'odeur de bouc. Le paysage des maisons cubiques d'un blanc étincelant qui s'étageaient au-dessus de la mer me fit oublier la mauvaise humeur d'une nuit écourtée. Des autocars vétustes et brinquebalants transbahutaient les touristes dans des nuages de poussière. Une eau claire, translucide, réparait les dégâts de la nuit. Nous étions jeunes et amoureuses. Au retour de la plage, j'échangeai notre toit contre une soupente aux portes et aux solives peintes dans un vert cru. Nous dînerions dans une taverne enfumée, parfumée par l'odeur des souvlakis, d'une salade de tomates, de feta, de brochettes, en buvant du demestica, un vin blanc un peu râpeux. Et demain ? Demain, un autre bateau nous emporterait ailleurs. Notre sac sur l'épaule, nous subirions le supplice de ces périples sur des navires à bout de souffle. Tantôt étouffant de chaleur dans des cabines sans aération, tantôt allongées contre des bouées de sauvetage dans les courants d'air des coursives humides d'embruns. Où irions-nous ? À Lesbos, à Skiatos, à Skyros, dans l'île des chevaux sauvages, d'Achille et de Rupert Brooke ? Je me souviens à Skyros d'une chambre haute et sonore des bruits de la ruelle maculée de ce crottin des petits chevaux qu'on laissait sur le sol blanchi comme s'ils provenaient des entrailles sacrées de Pégase. Des ânes faisaient racler leurs sabots d'un air humble et triste, écrasés sous le faix, chargés non pas de la légende mais des contingences du monde. Tout semblait hors du temps.   La chambre meublée de chaises noires caractéristiques de l'île était couverte de plats en faïence. La propriétaire, méfiante, s'en revenait de traire ses chèvres et d'ausculter ses fromages, parfumée de leurs fragrances sauvages, regardait nos allées et venues avec un œil aiguisé de suspicion comme si l'une et l'autre, nous allions lui dérober ses trésors. Que de soleils roulèrent ainsi. Chaque jour l'astre éclairait une île nouvelle, semblable à la précédente. Les jours de la Grèce semblaient s'égrener comme les perles des chapelets que les popes barbus triturent de manière compulsive. Charlotte aimait ses paysages pelés, arides. La poussière des chemin ne lui faisait pas peur. Elle ne manifestait aucun regret devant la perte de son confort. Cette forme de macération qui la coupait de ses habitudes et de ses privilèges, lui montrait le saphisme comme un nouveau continent. Un continent intense tout en lumières et en ombres, éclairé par la volupté et nullement assombri par la culpabilité. L'amour n'avait pas de frontières. Nous protégions ainsi notre amour hors des sentiers battus, dans des lieux magiques qui nous apportaient leur dépaysement et leurs sortilèges. En marge de la société, condamné à l'errance, ce fruit défendu loin de nous chasser du paradis semblait le susciter chaque fois sous nos pas. Mais la passion saphique qui fuit la routine où s'enlise et se renforce l'amour pot-au-feu n'a qu'un ennemi, le temps. Ce temps, il est comme la vie, on a l'impression quand on la possède qu'on la gardera toujours. Ce n'est qu'au bord de la perdre qu'on s'aperçoit combien elle était précieuse. Mais il est trop tard. Nous étions alors deux jeunes femmes, innocentes et amoureuses.   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 29 minutes
"Pourquoi ne m’avez-vous pas dit qu’il y avait du danger avec les hommes ? Pourquoi ne m’avez-vous pas avertie ? Les dames savent contre quoi se défendre parce qu’elles lisent des romans qui leur parlent du danger qu’il y a avec les hommes. Je ne peux réfléchir en plein air, toutes mes pensées s'envolent. Son amour était aussi entier que celui d'un enfant et, quoique chaud comme l'été, il avait la fraîcheur du printemps. Et pourtant, même confronté à l'horreur, il y a toujours pire. Avez-vous pas dit que les étoiles étaient des mondes, Tess ? Oui. Tous pareils au nôtre ? Je ne sais pas. Mais je le pense. Elles ont l’air quelquefois de ressembler aux pommes de notre vieil arbre du jardin. La plupart saines et splendides, quelques-unes tachées. Sur laquelle est-ce que nous vivons, une belle ou une tachée ? Une tachée. C’est très malheureux que nous soyons pas tombés sur une bonne, quand il y en avait tant d’autres". Le premier roman publié par Thomas Hardy (1840-1928), "Desperate Remedies" (1871), pèche par ses excès sensationnalistes et son intrigue aussi touffue que décousue. Mais dès cette première publication qui peinait encore à trouver son style et sa voie, les critiques, par ailleurs assez féroces, s’accordèrent à louer l’art de la description et la vivacité des évocations rurales, qui rappelaient "the paintings of Wilkie and still more perhaps those of Teniers". Le rapprochement entre le peintre écossais David Wilkie (1785-1841) et le peintre flamand du XVIIème siècle David Teniers s’explique par la parenté d’inspiration des deux artistes, amateurs d’images joviales de fêtes villageoises et de paysages de campagne. Horace Moule, ami et mentor de Hardy, poursuivit ce jeu comparatif et citationnel en voyant dans le roman "the same sort of thing in written sentences that a clear fresh country piece of Hobbema’s is in art". "L'athée du village contemplant avec morosité l'idiot du village": cette description de Thomas Hardy par Gilbert Keith Chesterton est injuste, mais elle attire l'attention sur trois aspects essentiels de l'œuvre. Hardy nous a en effet donné des romans populaires, profondément ancrés dans les paysages et la société paysanne du sud-ouest de l'Angleterre, mais aussi des romans cosmiques, où les aventures banales d'une laitière ou d'un tailleur de pierre prennent une dimension tragique, et enfin des romans noirs où tout mouvement du héros est une fuite en avant, qui se termine souvent par une mort violente. Hardy est avant tout un homme de contrastes: un romancier régional qui traite de l'univers. Un tragique doué d'un riche talent comique. Un écrivain que l'on a prétendu autodidacte, et dont l'univers culturel est un des plus riches de la littérature anglaise. Un prosateur, enfin, qui au sommet de sa carrière abandonna définitivement le roman et devint un grand poète lyrique. Sa vie longue et sans histoire contraste avec celle de ses personnages. Thomas Hardy est né à Higher Bockhampton, près de Dorchester. Il était fils d'un artisan maçon, et son enfance se passa dans le cadre rural du Dorset. Il fréquenta la grammar school locale, reçut l'enseignement d'un maître d'école, William Barnes, qui était aussi poète dialectal, et eut pour mentor un intellectuel de Cambridge, Horace Moule. Il entra dans un cabinet d'architecte, spécialisé dans la restauration des églises de campagne. C'est en dessinant les plans de l'église de St. Juliot, en Cornouailles, que Thomas Hardy devait rencontrer sa première femme, Emma. Le tournant de sa vie fut l'année 1867, au cours de laquelle il décida alors de faire profession de littérature. Le succès ne tarda guère, et les trente années qui suivirent devaient voir la publication de quatorze romans. Les rapports de Hardy avec sa femme devinrent très difficiles, mais, lorsqu'elle mourut en 1912, la découverte de son journal bouleversa Hardy. Il retomba amoureux de sa femme morte, et cette passion romantique post mortem donna naissance à de superbes poèmes d'amour. Enfin, un poète était né.    "Qu'est-ce qu'un homme honnête ? Et plus important encore, qu'est-ce qu'une femme honnête? La beauté ou la laideur d'un être résidait non seulement dans ses accomplissements, mais dans ses aspirations et ses désirs, sa vraie histoire se déroulait non pas dans ce qu'il avait fait, mais dans ce qu'il voulait faire". Par une ironie du sort qui semble sortir droit de son œuvre, certains des plus beaux poèmes lyriques de la langue anglaise ont été écrits par un homme de soixante-dix ans pour une femme qu'il n'aimait plus depuis trente ans. L'œuvre de Thomas Hardy est romanesque. Après deux romans d'apprentissage, il trouva le succès avec "Under the Greenwood Tree" (1872), roman pastoral, où le chœur des paysans joue un rôle essentiel. Mais c'est "Loin de la foule déchaînée" (1874) qui devait établir son talent auprès du grand public. Dans cette tragi-comédie, dont la fin heureuse n'est en rien caractéristique, les thèmes essentiels de l'œuvre font leur apparition: l'erreur de l'héroïne, qui provoque la tragédie en épousant en premières noces un homme indigne d'elle, le rôle du hasard et de l'ironie dramatique. Par la suite, Hardy a écrit cinq autres grands romans. Trois romans tragiques, "Le Retour au pays natal" (1878), "Le Maire de Casterbridge" (1886), "Les Forestiers" ("The Woodlanders", 1887), surtout ces deux chefs-d'œuvre que sont "Tess d'Urberville" (1891) et "Jude l'Obscur" (1896). La tragédie de la petite paysanne qui préserve son innocence bien qu'elle ait eu un enfant illégitime, et qui finit sur l'échafaud, victime de la moralité conventionnelle, et celle du fils du peuple, rejeté par la société dans sa tentative d'entrer à Oxford, et désespéré par les contraintes du mariage bourgeois, constituent le reflet le plus fidèle et la critique la plus féroce d'une société victorienne à son déclin. La violence des critiques que suscitèrent ces deux livres poussèrent Hardy à abandonner la forme romanesque. Hardy est aussi l'auteur de quatre recueils de nouvelles ("Les Petites Ironies de la vie", 1894), où se manifeste son goût prononcé pour le bizarre, le grotesque, les coïncidences et les coups du sort. Parfois tragiques, ces nouvelles révèlent aussi une veine comique qui n'est jamais totalement absente de l'œuvre de Thomas Hardy. Ses premiers textes furent poétiques, et restèrent inédits. S'il cessa d'écrire de la poésie pendant quarante ans, il s'y consacra totalement après 1896, publiant cinq recueils entre 1898 et 1917. À cela il faut ajouter une tentative théâtrale: "The Dynasts" (1903-1908) est une représentation,sur le mode historico-épique, de la période napoléonienne. L'univers de Thomas Hardy, c'est d'abord le Wessex, nom qu'il donne au Dorset et à ses environs. Presque tous ses romans se déroulent dans ces paysages, décrits avec une précision de géographe. Mais cet univers est aussi une prison et les héros, comme Tess, ne le quittent que pour mourir. "Le Retour" réduit cette prison aux limites d'une lande, Egdon Heath. Mais le Wessex est autre chose qu'une toile de fond. C'est un monde vivant, avec ses traditions, car il y a un folkloriste chez Hardy, capable de transformer en fiction vivantes de vieilles coutumes populaires, comme l'inoubliable danse de mai dans "Tess".    "Si un chemin peut conduire au meilleur, il passe par un regard attentif sur le pire. La véritable histoire d'un être n'est pas dans ce qu'il a fait mais dans ce qu'il a voulu faire. Honorable monsieur, veillez sur votre femme si vous l'aimez autant qu'elle vous aime. Car elle souffre à cause d'un ennemi qui a l'apparence d'un ami. Monsieur, il y a quelqu'un près d'elle qui devrait être loin. On ne devrait pas tenter une femme au-delà de ses forces, et les larmes, comme l'eau qui coule continuellement, peuvent user une pierre et plus, un beau diamant". Et il possède son langage: un dialecte campagnard, avec sa prononciation, ses tournures, dont l'écrivain excelle à tirer des effets comiques ou dramatiques, ses proverbes. Un dialecte menacé par le développement du système scolaire et de l'anglais standard, et plus proche non seulement de la vie quotidienne des habitants du Wessex, mais aussi de l'anglais de Shakespeare. Le Wessex, c'est aussi une société. Hardy sait décrire avec précision la grande diversité des couches sociales de la campagne, leur imbrication et une société menacée. Le chemin de fer, note Hardy, a atteint enfin Dorchester, la société rurale est profondément bouleversée par les conséquences de la révolution industrielle et urbaine. La tragédie de Tess et celle du maire de Casterbridge auront pour cause ultime ce bouleversement, où "tout ce qui était solide se dissout dans l'air". Ce dernier aspect montre que Thomas Hardy n'est pas seulement un romancier régional. À travers le Dorset, ce sont les changements affectant la campagne anglaise qu'il dépeint alors. Mais l'horizon est encore beaucoup plus large. Une des contradictions les plus fertiles de Hardy est que ce Wessex si précisément situé devienne le symbole de l'univers, le théâtre de la lutte du chaos et du cosmos. L'histoire des amours d'une paysanne, qui se termine par un crime passionnel, prend valeur cosmique. La référence à la tragédie antique, celle d'Eschyle, est explicite, et l'intrigue est parfois construite sur le modèle aristotélicien ("Le Retour"). D'ailleurs, cette vision tragique ne se limite pas à un schéma narratif. Elle inspire également l'attitude du narrateur, sa distance ironique vis-à-vis des événements, du point de vue de dieux indifférents, qui fait place alors, lorsque la catastrophe est survenue, à une rage sardonique.    "Au dessous de la toiture de la meule, et à peine visible encore, se trouvait le rouge tyran que les femmes étaient venues servir. Une charpente de bois munie de roues et de courroies : la batteuse, dont l'exigence despotique allait mettre à dure épreuve l'endurance de leurs nerfs, de leurs muscles. À peu de distance, on apercevait une autre forme distincte, toute noire, d'où partait un sifflement continu indiquant la force en réserve". Tous les analystes ont souligné l’acuité du regard de Thomas Hardy, clair, curieux, pénétrant, ainsi que son exceptionnelle qualité de perception. Sa formation et sa longue pratique d’architecte vinrent de toute évidence renforcer ces pouvoirs d’observation, en leur fournissant les outils techniques et formels qui servent à organiser bien des descriptions au sein des romans. Pourtant l’art descriptif chez Hardy n’est pas simple effet de compétence professionnelle. Car à celle-ci se joignait une véritable fascination pour les arts visuels. Lors de son apprentissage londonien chez l’architecte Arthur Blomfield entre 1862 et 1867, Hardy s’était fixé un programme d’études très exigeant, consistant à se rendre presque quotidiennement à la "National Gallery", pour s’y absorber dans la contemplation d’une œuvre à chaque fois bien déterminée. C’est dans le courant du XIXème siècle que les britanniques, abandonnant la référence préférentielle à l’école idéale italienne, commencèrent à se tourner vers les scènes plus réalistes des Écoles du Nord, flamande et hollandaise. De grands industriels tels que Henry Tate ou John Sheepshanks consacrèrent une grande partie de leur fortune à la formation d’impressionnantes collections picturales, dont certaines furent léguées à la nation, offrant ainsi au grand public la possibilité de découvrir des peintres et des styles jusque-là méconnus. On peine à réaliser aujourd’hui que la mention de "L’Avenue à Middleharnis de Meyndert Hobbema", que Hardy cite comme l’une de ses œuvres de prédilection, était alors d’une brûlante actualité, le tableau étant entré à la National Gallery en 1871 seulement. L’autobiographie de Hardy cite aussi la Royal Academy of Arts, la "Grosvenor Gallery" et autres lieux d’exposition que se devait de fréquenter ce qu’il nommait alors avec fierté "a London man". Avec toute l’application du jeune provincial ambitieux conscient de l’utilité d’une culture artistique, il commença à tenir des carnets de notes, tels que celui intitulé "Schools of Painting", destinés à consigner des informations factuelles sur les grands maîtres et les principales écoles de peinture européennes depuis la Renaissance. Sa formation l’amena alors également à visiter assidûment le South Kensington Museum, d’abord pour l’Exposition Internationale de 1862, puis à la recherche d’éléments techniques pour un essai "On the Application of Coloured Bricks and Terra Cotta to Modern Architecture", qui lui valut la médaille du Royal Institute of British Architects en 1863. Il n’est pas indifférent non plus que le jeune artiste ait choisi Paris comme destination de son voyage de noces, l’année suivante, Bruxelles, si importants dans son imaginaire artistique.    "La longue cheminée qui se dressait près d'un frêne et la chaleur qui rayonnait de cet endroit suffisaient à faire deviner la machine à vapeur, dans quelques instants le primum mobile de ce petit univers. Tout contre se tenait un être sombre et immobile, une petite statue, noire de suie, dans une sorte de léthargie, avec un morceau de charbon à ses côtés. C'était le mécanicien". Ce sont ces connaissances, soigneusement glanées dans des exercices où l’amateur rejoignait le professionnel, qui nourrissent l’art de la description chez Hardy. Mais les effets de cet apprentissage artistique parfois trop conscient ou trop appliqué peuvent s’avérer pervers, et le style de l’auteur se trouve parfois entravé, ou alourdi, par son désir de bien faire, plutôt qu’enrichi par une culture variée mais discrète, car suffisamment sûre d’elle-même pour ne pas avoir à se mettre en avant. Bien des critiques ont noté le caractère disjonctif du style de Hardy qui paraît fonctionner selon deux régimes distincts: le pompeux, et le poétique. Le premier a été épinglé comme son "Grosvenor Gallery style", par opposition aux moments d’expression plus personnelle et sincère. En effet, lorsque l’auteur tente de faire montre de toute sa culture artistique en citant explicitement un peintre, une œuvre, un mouvement esthétique, l’effet est souvent trop figé, voire trop pédant, pour pouvoir devenir pleinement évocateur. Lorsque, à l’inverse, la référence picturale se fait plus indirecte et sert à composer une image ou à inspirer une atmosphère, elle évite l’effet de monstration trop évidente et trop agressive, pour acquérir un véritable pouvoir de suggestion. John Bailey a parlé à ce sujet du mélange d’"attention" et d’"inattention" caractéristique de la prose hardyenne, intuition plus tard reprise par J. B. Bullen en termes d’effets "conscients" ou "inconscients". Le rapport de Hardy à l’art pictural paraît suivre cette logique d’opposition du procédé conscient et du jaillissement inconscient, que l’on pourrait schématiser, à la suite de Liliane Louvel, comme deux modes opposés de l’insertion du visuel dans le texte. Celui de la citation explicite, par opposition à celui de l’allusion plus diffuse. Ce qui pourrait se gloser aussi comme opposition du procédé référentiel, renvoyant à une œuvre, un tableau ou une sculpture existant hors du monde de la fiction, et du procédé poétique, capable de construire un effet pictural interne au roman, quoique selon des méthodes empruntées à l’histoire de l’art. C’est donc un autre mode de présence et de travail du pictural dans le texte qu’il faut envisager chez Hardy, un mode plus diffus, moins conscient de soi et de ses effets. Si Hardy est violemment critiqué pour sa noirceur, le succès est au rendez-vous. Dès 1897, son roman "Tess d'Urberville" est un tournant. L'ouvrage est alors adapté au théâtre et joué à Broadway, puis porté au cinéma en 1913, 1924 et, bien plus tard, en 1979 par Roman Polanski et en 2008 par David Blair. Tous ses romans, marqués par une prose riche, un humour corrosif, sont ancrés dans un cadre régional. Sans exception, ils se déroulent dans le sud-ouest de l'Angleterre. Le Dorset et les comtés voisins se trouvent transmués en royaume littéraire que Hardy appelle le Wessex, du nom de l'ancien royaume des Saxons de l'Ouest. L'écrivain était passionné d'histoire britannique.    "D'abord elle ne voulut pas le regarder en face, mais elle leva bientôt les yeux, et ceux d'Angel sondèrent la profondeur des pupilles changeantes, avec leurs fibrilles radiées de bleu, de noir, de gris et de violet, tandis qu'elle le contemplait comme Êve à son second réveil avait du contempler Adam". Le Wessex apparaît comme une province aux localités imaginaires et à la nature préservée, Arcadie opposée au Londres de la société victorienne. Peintre acerbe du milieu rural, Hardy accorde un souci pointilleux à rendre le climat, la beauté et la rudesse de la nature anglaise du XIXème siècle, terreau d'histoires tragiques où les protagonistes, pris en étau, deviennent les victimes des conventions et de l'hypocrisie sociales avant de connaître une mort brutale. Après le scandale déclenché par la critique radicale du mariage et de la religion qu'est "Jude", dont les exemplaires sont vendus cachés dans du papier d'emballage à cause de l'exposé qu'y fait l'auteur de l'"érotolepsie", Thomas Hardy abandonne le roman. Il se consacre alors à ce qu'il considère comme son chef-d'œuvre, "Les Dynastes" ("The Dynasts"), vaste pièce de théâtre dramatique composée de trois parties, publiées respectivement en 1903, 1906 et 1908. Sorte de "Guerre et Paix" en vers, cette Illiade des temps modernes utilise alors l'épopée napoléonienne afin d'élaborer des scènes qui présentent tantôt les conflits intimes des gens ordinaires et de personnages historiques mus par une soif darwinienne du pouvoir, tantôt des batailles qui se déroulent dans des paysages immuables et indifférents, sous le regard d'un chœur allégorique incarnant les vaines tergiversations du destin. Réputé trop difficile à mettre en scène et mal accueilli à l'époque, "Les Dynastes" préfigure à bien des égards le genre cinématographique mais ne bénéficie toujours pas de l'estime de la critique. Hardy écrit, au long de sa carrière, près d'un millier de poèmes inégaux, dans lesquels cohabitent ainsi satire, lyrisme et méditation. Les élégies de "Veteris Vestigia Flammae", écrites après la mort de sa première femme, survenue en 1912, retracent chacun des lieux qu'ils connurent ensemble. Elles forment un groupe d'une perfection rare. Remarié alors en 1914 avec sa secrétaire, Florence Dugdale, de trente-neuf ans sa cadette, il s'entiche en 1924, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, de l'actrice Gertrude Bugler qu'il identifie à son héroïne Tess et pour laquelle il projette une adaptation dramatique de son roman. Thomas Hardy commence à souffrir de pleurésie en décembre 1927 et en meurt en janvier 1928 à Dorchester, après avoir dicté son tout dernier poème à son épouse et secrétaire sur son lit de mort. Les lettres du défunt et les notes qu'il a laissées sont détruites par ses exécuteurs testamentaires. Sa veuve, qui meurt en 1937, fait paraître les siennes la même année. Après ses funérailles à l'abbaye de Westminster, sa dépouille, à l'exception de son cœur, fut incinérée et les cendres enterrées. Son cœur fut transféré à Dorset et enterré à Stinsford avec Emma Gifford. Le nom de Thomas Hardy fut proposé et examiné vingt-cinq fois en vingt-six ans pour le prix Nobel de littérature, mais fut systématiquement rejeté parce que son œuvre était jugée trop pessimiste. À la fin de sa vie, Thomas Hardy se consacra à la poésie.    "La beauté ou la laideur d'un caractère n'est pas seulement dans les actions accomplies, mais dans les aspirations et les désirs. La véritable histoire d'un être n'est point dans ce qu'il a fait, mais dans ce qu'il a voulu faire. Malheureusementla résolution d'éviter un mal est presque toujours formée trop tard, c'est à dire quand ce mal est déjà arrivé". Ce n’est donc pas par la citation, la référence, ou le renvoi explicite à des œuvres d’art que Hardy utilise le plus efficacement la puissance de suggestion du modèle pictural mais plutôt par le dépli progressif d’un paradigme visuel qui sous-tend le texte, et relance à intervalle régulier le travail de la métaphore. C’est pourquoi la lecture référentielle et la tentative d’identification des sources achoppent. La meilleure méthode pour lire ces scènes, c’est ainsi le recours aux outils de l’iconologie. Le lecteur est alerté tout d’abord par la composition visuelle insistante d’une scène, ou par un simple mot qui vient s’apposer sur cette composition à la manière d’une légende ("Vanity"). Sensibilisé par ces signaux, il découvre, entrevoit des fragments d’images, de scènes esquissées, décomposées puis recomposées, disséminées dans le texte, tandis que le mot suggestif qui a lancé la rêverie déploie sans fin ses connotations, de telle sorte qu’il serait difficile de dire quelle œuvre, quel tableau exactement est convoqué. Ce sont plutôt des éclats d’image, à la manière des éclats de lumière de l’orage, qui font scintiller à travers le texte un réseau métaphorique à la fois dense, élégant et chaotique. "Reading Hardy can at times be like walking through a field. Unlikely shapes will explode through what had seemed tobe familiar territory. Even at calmer moments, every page is like a magician’s crystal ball: a shape will rise to a surface." Comme toute sa poétique, la poétique de Hardy repose sur des séries d’impressions fuyantes. Elle est anti-systématique et en appelle essentiellement à la suggestion. Mais ces chaos d’images créent aussi l’intensité du texte, ainsi que la montée en puissance de la description qui tend, toujours tangentiellement, et toujours éphémèrement, vers un autre régime de sens, vers un autre système de représentation, visuel celui-ci. Peut-être est-ce une aptitude à l’abandon critique qu’exige la lecture de Hardy, pour savoir se laisser porter par le texte qui tressaille entre-deux lorsque l’image se lève d’entre les lignes, encore voilée et imprécise. Loin de viser un but réaliste, il invente une poétique personnelle.    Bibliographie et références:   - Yorick Bernard-Derosne, "Tess d'Urberville" - Mathilde Zeys, "Far from the madding crowd" - Madeleine Rolland, "Tess of the d'Urbervilles" - Firmin Roz, "Jude l'Obscur de Thomas Hardy" - Ève Paul-Margueritte, "La Bien-aimée" - Georges Goldfayn, "Les yeux bleus" - Antoinette Six, "Les Forestiers" - Philippe Néel, "Le Maire de Casterbridge" - Roman Polanski, "Tess d'Urberville" - Edmond Jaloux, "Jude l'Obscur d'Hardy" - Marshall Ambrose Neilan, "Tess d'Urberville" - J. Searle Dawley, "Tess of the d'Urbervilles" - David Blair, "Tess d'Urberville"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 30 minutes
"Je me sens toujours heureux, savez vous pourquoi ? Parce que je n'attends rien de personne. Les attentes font toujours mal, la vie est courte. Aimez votre vie, soyez heureux, gardez le sourire et souvenez vous. Avant de parler, écoutez. Avant d'écrire, réfléchissez. Avant de prier, pardonnez. Avant de blesser, considérez l'autre. Avant de détester, aimez et avant de mourir, Vivez. Il aimait la mort, elle aimait la vie. Il vivait pour elle, elle est morte pour lui. Doute que les étoiles soient de feu, doute que le soleil se meut, doute que la vérité mente elle-même, mais ne doute pas que je t'aime". Considéré comme le plus grand dramaturge de la culture anglo-saxonne, William Shakespeare (1564-1616) est issu de la bourgeoisie de Stratford-upon-Avon, dans le Warwickshire, une situation confortable qui lui permet d'étudier pendant quelques années avant un mariage précipité. On le suppose établi à Londres en 1588. Cette période de sa vie demeure mystérieuse pour les historiens qui retrouvent alors sa trace en 1592, citée dans des chroniques théâtrales. Son premier mécène est le comte de Southampton à qui il dédie ses "Sonnets" en 1609. Contemporain et collaborateur occasionnel de Christopher Marlowe et de Ben Jonson, l'écrivain joue ses propres pièces à la cour d'Elisabeth 1re et de Jacques 1er. Il acquiert un peu plus d'indépendance en devenant actionnaire du théâtre du Globe et du Blackfriars en 1608. Quatre ans plus tard, le poète met fin à sa carrière et rentre à Stratford. Auteur d'une œuvre unique et intemporelle, il s'attache à décrire les jeux du pouvoir et les passions humaines, mêlant joie et douleur avec "une poésie illimitée", selon Victor Hugo. Surtout connu pour ses tragédies: "Roméo et Juliette" (1595), "Hamlet" (1603), "Le Roi Lear" (1604) ou "Macbeth" (1606), Shakespeare déploie ses talents dans de nombreux registres comme la comédie, "Beaucoup de bruit pour rien", "La Mégère apprivoisée", et la tragédie historique "Richard III", "Henri V", "Henri VI". La virtuosité stylistique et la richesse de ses intrigues font de l'œuvre de William Shakespeare un monument de la littérature qui ne cesse d'inspirer les écrivains et les artistes d'hier et d'aujourd'hui. "Les poètes sont les législateurs non reconnus du monde". "Totus mundus agit histrionem". Le monde entier fait l’acteur. Cette occurrence de la métaphore théâtrale, qui vient de Pétrone, est très riche de la tradition antique, chrétienne, médiévale et humaniste d’un topos que Shakespeare et ses contemporains connaissent bien. Que signifie-t-elle à l’entrée d’un théâtre ? Plus que la reprise d’un lieu commun, l’usage qui en est fait dans le contexte emblématique du seuil, ou de la frontière, entre un théâtre réel et le monde, actualise sa signification de manière singulière. Chacun des termes qui composent ainsi la devise qualifie aussi bien le théâtre que le monde, dont elle indique la troublante réversibilité. À des spectateurs qui entrent et sortent d’un théâtre où ils ont vu des acteurs interpréter une fable fictive, sous l’apparence illusoire de personnages qu’ils ne sont pas, elle rappelle que la fiction, l’apparence, et peut-être le faux ne sont pas enclos dans l’enceinte du théâtre qu’ils rejoignent ou qu’ils quittent, mais qu’ils caractérisent le monde, et leur mode d’être dans le monde, que le théâtre ne fait que refléter.   "L'enfer est vide, tous les démons sont ici. Quand la neige fond, où va le blanc ? Ce qui n'est pas exprimé, reste dans le cœur, et peut le faire éclater. Rien n'est bon ou mauvais en soi, à part si la pensée le rend tel". Des signes lisibles se manifestent, dans le monde naturel, de la surveillance divine. Il n’est que de se remémorer, avec Macbeth, le désordre de la nature entière qui accompagne la nuit de l’assassinat de Duncan. Les morts surveillent les vivants. Les spectres des assassinés, Banquo, Hamlet père, les victimes de Richard III, regardent ainsi les assassins, et les conduisent à leur perte. Le théâtre de Shakespeare est problématique, non démonstratif. Il expose les échecs ou défaillances de la surveillance, plus que son fonctionnement régulier. Les filles déjouent la surveillance des pères dans les comédies, les usurpateurs celle des rois dans les tragédies et pièces historiques. Les rois veillent mal sur leur royaume et s’en font déposséder, les sentinelles ne protègent pas leurs remparts de l’irruption des spectres. William Shakespeare naît en 1564 et meurt cinquante deux ans plus tard, en 1616. Malgré les très nombreuses inconnues de sa biographie et les incertitudes persistantes qui continuent encore aujourd'hui, de passionner ses biographes et d’entretenir toutes sortes d’hypothèses, on ne se trompe pas en dégageant le fil rouge juridique qui la parcourt. Le père de William, John Shakespeare, homme d’affaires avisé, exerce des responsabilités importantes dans la petite ville qu’il habite, Stratford-upon-Avon, dans le Warwickshire, au cœur de l’Angleterre, dont il sera élu échevin en 1565, puis bailli trois ans plus tard. Il revêt la toge rouge et est précédé d’un huissier portant la masse, ce qui ne devait pas manquer de ravir le jeune William. Il exerce également des fonctions de juge et de président du greffe. En 1577, pour des raisons alors inconnues, il se retire brusquement et définitivement des affaires. On s’accorde généralement à penser que ses sympathies présumées pour le catholicisme désormais proscrit sont à l’origine de ce retrait et du renoncement à tous les honneurs qui accompagnaient ses fonctions. Il est en effet porté sur la liste locale des "récusants" qui refusaient obstinément d’assister aux offices anglicans. Sa situation est d’autant plus délicate qu’il est lié par mariage aux Arden, une famille notoirement catholique du Warwickshire. Cettegloire, puis ce brusque échec du père, allaient durablement marquer le fils. Ses pièces sont remplies de rois, de princes et de notables en proie au doute, ou encore déchus, comme si le poids des responsabilités les inhibait ou les écrasait. On songe à "Hamlet", "Prospero", "Timon d’Athènes", "Coriolan", "Lear", "Richard II", et tant d’autres.   "Notre corps est notre jardin et notre volonté est le jardinier. Gémir sur un malheur passé est le plus sûr moyen d'en attirer un autre. Nos doutes sont des traîtres et nous privent de ce que nous pourrions souvent gagner de bon parceque nous avons peur d'essayer". C’est dans ce contexte local, à la fois prospère et troublé, que William poursuit sa formation. A-t-il travaillé au service du greffier de Stratford ou comme clerc d’un notaire du lieu ? On le soutient très fréquemment. Dans les rares manuscrits de sa main dont nous disposons, les graphologues reconnaissent une écriture de juriste, ce qui confirmerait qu’il a étudié le droit ou du moins recopié des actes officiels. On relève aussi que c’est sans doute comme clerc qu’il a pu connaître de l’intérieur, et dans tous ses détails, l’affaire réelle qui l’inspirera plus tard pour décrire le suicide d’Ophélie: la mort par noyade, en 1580 et dans des circonstances très mystérieuses, d’une certaine Katherine Hamlett, que sa famille s’efforça, comme dans la pièce, de faire échapper à l’accusation de suicide afin de lui assurer une sépulture chrétienne. Une noyade, dans l’Avon, en un endroit bordé de saules et de couronnes. Plus important que l’écriture ou la bibliothèque. Les critiques ont souvent noté l’esprit juridique de Shakespeare, sa capacité de peser très soigneusement le pour et le contre de chacun des points qu’il aborde. Et lorsque, parvenu à maturité, il sollicita et obtint le droit de porter blason, il choisit une devise éloquente. "Non sans droit". Mais ses rapports au droit ne sont pas qu’honorifiques ou livresques. Tout au long de sa carrière. L’avènement de Jacques I allait consacrer le sommet de son ascension sociale. En 1603, le nouveau monarque l’autorise, par lettre patente, "à se produire pour la récréation de nos sujets bien-aimés comme pour notre réconfort et plaisir dans sa nouvelle demeure du Globe ainsi que dans les autres villes du royaume". Désormais la troupe de Shakespeare portera le nom envié de "Comédiens du roi". Shakespeare lui-même est alors nommé valet de la chambre du souverain, ce qui lui donnait le droit de participer en livrée à ses cortèges lors des cérémonies officielles. Il jouera jusqu’à quatorze fois la même année devant le roi. Du saltimbanque itinérant des débuts au notable couvert d’argent et de privilèges, il aura mis trente ans à parcourir tous les échelons de la réussite sociale.   "Pour bien connaître un homme, il faudrait d'abord se connaître soi-même. Pardonner est une action plus noble et plus rare que celle de se venger. L'amour est une fumée formée des vapeurs de soupirs". Mais cette ascension ne s’opère pas sans heurts. Croiser le droit, c’est aussi, pour lui, hanter les prétoires. ses démêlés judiciaires sont incessants. Son père déjà avait été mêlé, à titre de demandeur ou de défendeur, à une cinquantaine de procès de toute nature. En 1580, John fut même alors condamné à une très sévère amende par le Queens Bench de Wesminster pour refus de fréquenter l’église. Les registres attestent que, très souvent, dès qu’il eut atteint l’âge de la maturité, William agissait aux côtés de son père, n’hésitant pas à faire témoigner des amis comédiens en sa faveur. Mais le fils ne demeure pas en reste. Il est impliqué dans toutes sortes de litiges civils ou pénaux. On le retrouve devant des juridictions religieuses ou civiles, locales ou royales. Il assigne ou est alors assigné pour non paiement de dettes, pour des questions d’héritages, des litiges fonciers, des problèmes liés à l’exploitation de ses théâtres. À l’époque d’Elisabeth et de Jacques Ier, le théâtre anglais allait connaître un engouement sans précédent et une transformation fondamentale, au point qu’il n’est pas exagéré de soutenir ainsi que les années1560-1620, soit la durée vie de Shakespeare, furent véritablement celles de la naissance du théâtre moderne. Au cœur de ces mutations, quatre enjeux: le contrôle policier, la censure, le mécénat et le statut de l’auteur.William Shakespeare, qui est le troisième de huit enfants, fait alors ses études à la Grammar School de Stratford, d'excellente renommée, et selon certains, suit même pendant un trimestre ou deux les cours de l'université d'Oxford. Mais, à l'âge de dix-huit ans, il épouse Anne Hathaway, fille de cultivateurs, de huit ans son aînée, et, au cours des trois années qui suivent, a avec elle trois enfants, si bien qu'il doit renoncer à poursuivre ses études. Avant 1592, on ne possède guère d'indications sur sa vie. On ignore comment et où il vit. Une tradition qui remonte au XVIIème siècle rapporte qu'il est maître d'école à la campagne, et on considère aujourd'hui que cette tradition est encore digne de crédit. Quant à l'autre tradition selon laquelle Shakespeare a dû quitter Stratford pour échapper à sir Thomas Lucy dans la chasse duquel il aurait volé un daim, elle est abandonnée de nos jours. Sir Thomas Lucyne possédait tout simplement pas de parc renfermant des daims au moment de la jeunesse de Shakespeare.   "Faites concorder l'action et la parole, la parole et l'action, avec une attention très particulière, celle de ne pas outrepasser la modestie de la nature. Car tout ce qui surjoue ainsi s'éloigne du propos du théâtre, dont la seule fin,du premier jour jusqu'au jour d'aujourd'hui, reste de présenter comme un miroir à la nature". Il est possible que Shakespeare ait écrit ses premières pièces pour des compagnies de province: en 1592, il se trouve à Londres,et jouit d'une certaine renommée en tant qu'acteur et dramaturge, comme le prouvent l'allusion dédaigneuse faite par Robert Greene dans "Deux liards d'esprit" et l'appréciation favorable de Henry Chettle, datant de la même année, où il est dit que Shakespeare est protégé par diverses "personnes de qualité". Au vrai, il s'est lié dès 1594, l'on ignore de quelle façon, avec le jeune comte de Southampton, Henry Wriothesley, auquel il dédie deux poèmes,"Vénus et Adonis" (1593) et "Le Viol de Lucrèce" (1594), ainsi que la plus grande partie des "Sonnets", écrits peut-être entre 1593 et 1597. La première date marquante de sa carrière dramatique est l'année 1591, la seconde et la troisième partie d'"Henri VI". En effet, dans le remaniement qui a été fait de ce drame, on trouve des traits d'un caractère à la fois sentimental et comique qui semblent bien dans sa manière. Outre le drame historique alors en vogue, Shakespeare aborde la comédie, qui en est encore à ses débuts, avec "La Comédie des erreurs"et le drame sombre avec "Titus Andronicus" et "Richard III", première de ses pièces imprimée, sous l'anonymat,en 1594. "Titus Andronicus" et "Richard III" témoignent de l'influence de Marlowe, alors que Marlowe s'inspire lui-même de l'"Henri VI" de Shakespeare pour son "Edouard II". Le génie de Shakespeare transparaît alors à peine dans ce premier groupe de pièces de théâtre. On suppose parfois que le jeune dramaturge séjourne uncertain temps dans le nord de l'Italie entre 1592 et 1594, peut-être en compagnie de Southampton. Ces années coïncident d'ailleurs avec la désorganisation du théâtre londonien, à la suite de l'épidémie de peste. Mais au vrai, cette supposition ne repose que sur le fait que Shakespeare écrit ensuite une série de drames qui se déroulenten Italie et où abondent des détails géographiques assez précis. En fait, il est possible que Shakespeare ait appris ces détails d'un italien résidant à Londres, Giovanni Florio, auteur de manuels de conversation italienne,d'un dictionnaire italien-anglais, et célèbre traducteur de Montaigne, qu'il rencontre alors chez Southampton.   "De montrer son visage à la vertu, sa propre image au ridicule. Au corps et à l'âge même du temps sa force et son reflet. Mais surjouer, ou jouer trop faible, même si cela fait rire les ignorants, ne pourra qu'affliger les hommes de goût, dont l'opinion d'un seul doit avoir plus de poids pour vous que celle d'une salle entière". Le comte se montre extrêmement munificent à l'égard de Shakespeare et il est possible que ce soit grâce à sa générosité qu'il devienne actionnaire de la compagnie du lord chambellan. La carrière de Shakespeare s'identifie en effet à l'histoire de ces Chamberlain's men qui, sous Jacques 1er, prennent le nom de "King's Men", serviteurs du roi. La compagnie, en honneur à la cour, connaît une prospérité continue. Shakespeare ne cesse d'écrire des drames, sans faire tort à sa production poétique, puisqu'il compose en tout au moins mille six cents sonnets. Le ton des sonnets, bien qu'ils fassent leur part aux conventions alors à la mode, atteint à un pathétique que l'on ne trouve généralement pas dans ce genre de poésie, et permet de découvrir un aspect de Shakespeare que l'on ne soupçonne pas chez cet auteur de drames à succès tel que le montrent les documents biographiques qui nous sont parvenus. En 1596, les archives contiennent des indications d'après lesquelles Shakespeare est revenu à sa famille et à son pays natal: on trouve consignées la mort de son fils Hamnet, et une pétition adressée par lui au collège des hérauts pour que celui-ci lui accorde les armoiries à sa famille. En 1597, Shakespeare achète une propriété à Stratford, bien qu'il continue de résider à Londres au cours des années suivantes. La période qui va de la moitié de 1599 à 1601, c'est-à-dire depuis le départ du comte d'Essex pour l'Irlande jusqu'à l'échec de sa conspiration, coïncide avec une période d'incertitude dans la production de Shakespeare. Conscient de sa force, il semble hésiter à se lancer dans de grandes entreprises, et se contente de donner trois comédies: "Beaucoup de bruit pour rien", "Comme il vous plaira" et "La Nuit des rois". Vers la fin du règne d'Elisabeth, ildonne toute sa mesure dans le drame historique, atteignant ainsi aux plus parfaites réussites avec "Richard II","Henri IV", "Henri V", et dans la comédie avec "Les Joyeuses Commères de Windsor". Mais il n'est pas encore parvenu à écrire des tragédies dignes de lui, bien qu'il se soit essayé au drame sanglant, avec "Titus Andronicus",car il se contente encore, même s'il les transforme selon son génie propre, de se servir des anciennes méthodes.   "J'en connais qui rient tout seuls pour entraîner le rire de quelques spectateurs pauvres d'esprit au moment même où telle ou telle question cruciale de la pièce se trouve en jeu. C'est là une chose vile, qui montre la plus pitoyable des ambitions chez le fou qui s'en sert". C'est ce qu'il fait encore dans Roméo et Juliette et dans Jules César. Mais une nouvelle tragédie, "Hamlet", dont la version devait être conçue comme une imitation des premières tragédies de Sénèque, brise ce cadre. Ce que l'auteur veut faire entendre, ces protestations passionnées d'Hamlet devantles sophismes inévitables que produit la pensée, lui impose une forme neuve et plus libre. La terrible répression qui suit la révolte avortée d'Essex et qui a lieu l'année (1601) où il écrit Hamlet, bouleverse pendant quelque temps la vie du protecteur du poète. D'ailleurs, Shakespeare prête la main au complot, en ce sens qu'il accepte de réciter Richard II la veille du jour où éclate la révolte. Le parti qui s'oppose à la reine met en circulation un parallèle entre Élisabeth et Richard. La scène de la déposition du roi doit déclencher, de l'avis des conjurés, celle de la reine.Toutefois, la compagnie de Shakespeare n'est pas inquiétée lors de la découverte du complot. Mais les paroles d'adieu qu'Horatio adresse à Hamlet mourant: "Bonne nuit, doux prince, et que des vols d'anges te conduisent enchantant à ton repos", paraissent, aux yeux du grand critique Malone, faire allusion à celles que prononce Essex lorsqu'il monte sur l'échafaud le vingt février 1601: "Quand ma vie se séparera de mon corps, envoie tes anges bienheureux pour recevoir mon âme et la transporter jusqu'aux joies du ciel". De toute évidence, les pièces que Shakespeare compose au début du règne de Jacques 1er, c'est-à-dire vers 1603, montrent qu'il est en proie à un grand trouble. L'ironie et le dégoût transparaissent à travers "Troïlus et Cressida", Tout est bien qui finit bien. Mesure pour mesure. Mais il n'existe plus aucune de ces ambiguïtés dans les trois grandes tragédies, "Othello","Le Roi Lear" et "Macbeth", qui mettent en lumière le mystère d'un mal objectif et qui présentent un tableau de l'existence accommodée, telle "une fable racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien".   "La douleur rebondit où elle tombe, non qu'elle soit vide et creuse, mais à cause de son poids. Surveille ta langue aussi longtemps que tu vivras. Conquête trop aisée est bientôt méprisée. À Noël je n'ai pas plus envie de rose que je ne voudrais de neige au printemps. J'aime chaque saison pour ce qu’elle apporte". Dans ces trois tragédies ,les passions sont étudiées à travers des caractères primitifs, ceux de "Lear" et de "Macbeth", barbares qui viventà une époque très lointaine, celui d'"Othello", un africain. L'influence qu'a "Macbeth" sur Antoine et Cléopâtre est indéniable. C'est une tragédie presque romantique, où l'on voit alors deux amants, de caractère et de mentalité absolument opposés, s'entre-déchirer jusqu'à ce que l'un des deux réussisse à donner à l'autre une sorte de grandeur, mais au prix de sa perte. Coriolan contient une autre étude de caractère primitif, tout d'une pièce et presque puéril dans la générosité de sa nature, avec laquelle contraste le caractère machiavélique de sa mère. Dans "Timon d'Athènes", Shakespeare reprend le thème de l'ingratitude humaine qu'il a déjà traité dans le "Roi Lear". Mais cette pièce n'est qu'ébauchée, peut-être parce que Shakespeare est atteint d'une maladie soudaine, sur laquelle on ne possède aucune précision, mais qui transforme profondément le poète. Il traverse alors une crise religieuse et l'inspiration de ses derniers drames, en particulier de "La Tempête", peut alors être considéréecomme chrétienne. Richard Davis, un prêtre, déclare vers la fin du XVIIème siècle que Shakespeare est mort"papiste", c'est-à-dire catholique romain. Il semble en tout cas que son père était catholique, car il figure dans une liste de "recusants", c'est-à-dire de personnes ordinairement catholiques qui tentaient de s'opposer alors à l'influence croissante de l'église anglicane. En 1599, la compagnie de Shakespeare ouvre un théâtre appelé"The Globe" à cause du globe terrestre qu'Hercule porte sur son dos, et de cette phrase: "Totus mundus agithistrionem". Au cours de l'automne 1609, il occupe le théâtre de Blackfriars, qui devient le siège de son activité.   "Cet amour pleurnicheur est comme un grand idiot qui court en tirant la langue, pour cacher son joujou dans un trou. Les poignards qui ne sont pas dans les mains peuvent être dans les paroles. Les hommes font parfois sans réfléchir des actes." Il a une part d'actionnaire dans la gestion de l'un de ces théâtres, ou même des deux. Il faitpartie, selon le terme alors en usage, des "housekeepers" de la compagnie. On ne trouve pas son nom parmi ceux des acteurs après 1603, il est possible que le fait d'écrire des drames et d'en faire régler la mise en scène,soit considérée comme une participation suffisante aux activités de la compagnie. C'est en 1610 que l'on peut placer de façon approximative son installation définitive à Stratford, où il passe en paix les dernières années de sa vie. En 1613, il écrit, en collaboration avec le jeune dramaturge John Fletcher, son dernier drame, "Les Deux Nobles Cousins". La tradition et le testament qu'il rédige nous montrent Shakespeare en bons termes avec les paysans et les familles aristocratiques de l'endroit. S'il a du déplaisir, c'est peut-être à cause de ses filles, Susan et Judith. D'aucuns prétendent que Shakespeare est mort à la suite de trop grandes libations faites en compagnie de Ben Jonson et de Drayton, mais, par ailleurs, sa tempérance est si nettement attestée qu'il faut tenir pour aumoins très douteuse cette hypothèse. Il est alors probable que Shakespeare ne meurt pas subitement puisqu'il commence à rédiger son testament en janvier, l'achève et le signe le vingt-cinq mars, soit un mois avant la date officielle de sa mort, le vingt-trois avril 1616. Sa femme et ses deux filles lui survivent. L'aînée, Susanna, s'est mariée au docteur John Hall en 1607, tandis que Judith a épousé un marchand de vin, Thomas Quiney, deux mois avant la mort de son père. Susanna hérite de la majeure partie des biens de Shakespeare, qu'elle est censée transmettre intacts à l'aîné de ses éventuels fils. Les Quiney ont trois enfants qui meurent sans descendance.Les Hall n'ont qu'une fille, Elizabeth, qui meurt en 1670 sans avoir eu d'enfant de ses deux maris. Sa mort marque l'extinction de la descendance du dramaturge. Shakespeare est alors inhumé dans le chancel de l'église de la Sainte-Trinité de Stratford-upon-Avon deux jours après sa mort. Sa tombe porte l'épitaphe suivante: "Mon ami, pour l’amour du Sauveur, abstiens-toi de creuser la poussière déposée sur moi. Béni soit l’homme qui épargneraces pierres mais maudit soit celui violant mon ossuaire". Un monument funéraire est aussi édifié en sa mémoire.   "L’amour ne voit pas avec les yeux, mais avec l’âme, et voilà pourquoi l’ailé Cupidon est peint aveugle. L’âme de l’amour n’a aucune idée de jugement. Des ailes, et point d’yeux, voilà l’emblème d’une précipitation inconsidérée, et c’est parce qu’il est si souvent trompé dans son choix, qu’on dit que l’amour est un enfant". La publication des œuvres de Shakespeare a été faite sans aucune surveillance. Un groupe d'éditeurs peu scrupuleux publia ainsi plusieurs drames au format in-quarto. Quelques-uns sont conformes au textes originaux, l'auteur étant plus oumoins consentant, alors que d'autres sont incomplets et remplis d'erreurs, le texte en ayant été établi à partir de notes prises pendant les représentations, des reconstitutions faites ainsi de mémoire, et des copies non revues par l'auteur. En 1619, Thomas Plavier publie dix drames ans autorisation. Peu après, deux acteurs, des collègues de Shakespeare, Sir John Heminge et Henry Condell, entreprennent alors une édition complète qui, en dépit des difficultés, est rendue publique en 1623 par les soins de l'éditeur William Jaggard et qui est connue comme le premier in-folio. Elle renferme l'unique version que l'on ait de dix-huit drames. Quant aux autres, si l'on excepte "Périclès", elle donne des textes qui, pour n'être pas toujours meilleurs que ceux des in-quarto, ont malgré toutune importance considérable. Outre les critiques malveillants, qui ont prétendu que les drames de Shakespeareont été écrits par celui-ci en collaboration avec d'autres dramaturges, bon nombre de spécialistes se sont entêtés dans l'idée que Shakespeare n'était qu'un acteur ignorant, un prête-nom, et que son oeuvre a été écrite par un homme extrêmement cultivé, tel que le philosophe Francis Bacon ou le comte d'Oxford. On peut tout au plus s'étonner que dans son testament, il ne soit fait aucune mention de ses œuvres. Mais si les dates de la vie de Shakespeare ne satisfont pas notre désir de connaissances précises, il faut cependant reconnaître qu'elles sont abondantes au regard de celles que nous possédons sur d'autres écrivains de l'époque élisabéthaine, à l'exception peut-être de Ben Jonson. De son vivant, l'œuvre de Shakespeare est l'objet de commentaires élogieux, mais il n'est pas pour autant considéré comme un génie. Au XIXème siècle, l'admiration pour Shakespeare confine à l'adoration. Le courant moderniste du début du XXème siècle ne rejette pas ses œuvres, bien au contraire. Ses pièces sont mises à contribution par le théâtre d'avant-garde. Elles sont mises en scène aussi bien par lesexpressionnistes allemands que par les futuristes russes, et Bertolt Brecht développe l'idée du théâtre épiqueen s'inspirant de Shakespeare. T. S. Eliot prend le contrepied de la critique de Shaw en déclarant que c'est trèsprécisément le caractère "primitif" de Shakespeare qui le rend moderne. "La joie de l'âme est dans l'action".   Bibliographie et sources:   - Hélène Frouard, "Les dix jours qui n'existèrent pas" - Susan Willis, "The BBC Shakespeare Plays" - Harold Bloom, "Shakespeare" - John Madden, "Shakespeare in Love" - Frederick S. Boas, "Shakespeare" - Charles Boyce, "Dictionary of Shakespeare" - A. C. Bradley, "Shakespearean tragedy" - E. K. Chambers, "William Shakespeare" - Mario Praz, "William Shakespeare" - Wolfgang Clemen, "Shakespeare's imagery" - Samuel Schoenbaum, "William Shakespeare" - Michael Wood, "Shakespeare" - George T. Wright, "William Shakespeare"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.    
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Par : le Il y a 30 minutes
"Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers, picoté par les blés, fouler l’herbe menue: rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds. Je laisserai le vent baigner ma tête nue. Je ne parlerai pas, je ne penserai rien, mais l’amour infini me montera dans l’âme, et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien, par la nature, heureux comme avec une femme. Assez vu, la vision s’est rencontrée à tous les airs. Assez eu, rumeur de ville, le soir, et au soleil, et toujours. Assez connu, les arrêts de la vie. Ô Rumeurs et Visions. Départ dans l’affection et le bruit neufs". "Départ". Ce titre de poème hante le destin de Rimbaud, lu volontiers comme l'annonce de ce qui sera un geste sans retour, l’abandon de la poésie. Pourtant, ce jeune homme résolu aura inscrit, au cœur même de son œuvre, une mise en mouvement, dont sa vie témoignera comme une poésie en acte. Feuilleter ainsi l’œuvre de Rimbaud peut revenir à mettre ses pas dans les formulations: "Je m’en allais, j’irai en avançant". "Départ" récuse le connu au sein même des "Illuminations", Il est la forme la plus fidèle d’une vie marquée par l’itinérance, forme épurée, lapidaire, emblématique d’une vie à l’intérieur de laquelle l’écriture s’insérera comme un aspect, privilégié certes, d’une aventure qui demeure exceptionnelle, placée sous le signe de la fulgurance. L’infatigable marcheur a largué les amarres. "Bateau ivre", il se livre à une attitude de scandale, interpelle quelques interlocuteurs, rédige rageusement une série de poèmes qui seront livrés à la publication, brocarde ses pairs, décide d’une rupture sans retour pour parcourir le monde. Écrire se révèle comme l’une des facettes d’une quête radicale, sans concession, visant l’affirmation d’une vraie vie. Lorsqu’il se donne congé de l'activité littéraire, Rimbaud se met en partance. Pour cela, il s’adonne à l’apprentissage de langues étrangères afin de sillonner des pays, ainsi qu’à l’exercice de métiers hétéroclites. Sans doute a-t-il pressenti combien l’aventure artistique ne pouvait aucunement constituer pour lui un cadre d’inscription pour son énergie désirante. Mallarmé a dit qu’il s’opéra vivant de la poésie. Certes, il quitte le cercle des poètes, mais précisément en accomplissant les prescriptions de Ronsard par le corps. Ce qui le porte excède la poésie. Œuvre et biographie se fondent, s’aventurent. Un beau matin de l’année 1854, le vingt octobre plus précisément, naît Jean Nicolas Arthur Rimbaud ou "l’homme aux semelles de vent", de Frédéric Rimbaud et Marie Catherine Cuif. Le jeune homme, dès son plus jeune âge, s’illustre par ses succès scolaires et son caractère rebelle. Il écrit, alors âgé de sept ans, "À mort Dieu" sur un mur d’église. Alors que ses réussites semblent lui promettre un avenir radieux, son professeur de quatrième, Mr Perette, pressent déjà toute la complexité du garçon: "Il finira mal. Rien de banal ne germera dans sa tête. Ce sera alors le génie du Bien ou du Mal".   "J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges. La nature est un spectacle de bonté. Le sommeil d'amour dure encore, sous les bosquets l'aube évapore". Il est le deuxième enfant d'une paysanne, Vitalie Cuif, venue vivre à Charleville, et d'un militaire qui longtemps servit en Afrique, le capitaine Frédéric Rimbaud. Arthur a un frère aîné, Frédéric. Deux sœurs, Vitalie et Isabelle, compléteront cette famille vite appelée à se défaire. Le capitaine abandonne son foyer. Les enfants désormais vivent alors sous la sévère tutelle de leur mère, que Rimbaud appelle la"mère Rimbe", "la daromphe" ou la "bouche d'ombre" en souvenir du poème homonyme de Victor Hugo. Petite ville, petits esprits. Comment sortir de ce monde du second Empire sur lequel Napoléon III, surnommé Badinguet, exerçait son pouvoir ? Rimbaud découvre le milieu scolaire et, par là, paradoxalement, une certaine forme d'évasion, celle qui passe par les livres et les langues. Il s'évade dans les narrations qu'on lui donne et surtout dans ces étranges compositions en vers latins, exercices imposés aux collégiens de cette époque. Il brille dans ces morceaux imitatifs où, à sa manière, il réinvente le langage. On reconnaît ses mérites, et pour la première on le publie alors dans le très sérieux "Bulletin de l'Académie de Douai". Puis ce sont ses premiers poèmes en langue française, "Les Étrennes des orphelins". Dès l'âge de huit ans, Rimbaud fréquente l'Institut privé Rossat, à Charleville. En 1865, il entre au collège. C'est sur les bancs du collège qu'il rencontre Ernest Delahaye. Né un an avant Rimbaud, Delahaye noue avec le jeune Arthur des liens d'amitié qui se prolongeront toute sa vie. Certaines des lettres échangées entre les deux hommes ont été conservées et sont importantes pour retracer la vie du jeune poète, mais surtout aussi pour comprendre son rapport à la création littéraire. Au collège, Arthur se révèle vite être un "fort en thème" peu commun, remarqué et encouragé alors par ses professeurs. En 1869, Rimbaud a quinze ans. Toujours collégien, c'est un excellent latiniste: "Jugurtha", publié avec trois autres de ses compositions latines dans "Le Moniteur de l'Enseignement Secondaire" lui vaut alors le premier prix du concours académique. Entré en classe de rhétorique, il rencontre Georges Izambard. Cet enseignant lui fait lire Victor Hugo,Théodore de Banville, Rabelais et lui ouvre sa bibliothèque. La mère de Rimbaud n'apprécie pas l'amitié entre le jeune garçon et le professeur qui ne correspond pas à l'éducation stricte qu'elle entend donner à ses enfants. Izambard jouera un rôle important pour Rimbaud. il conserve notamment ses premiers textes dont l'ouvrage "Un cœur sous une soutane".   "Ah, quel beau matin, que ce matin des étrennes. Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes. De quel songe étrange où l'on voyait joujoux, bonbons habillés d’or, étincelants bijoux, tourbillonner, danser une danse sonore, puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore". En mai 1870, Rimbaud envoie à Banville trois poèmes, espérant leur publication dans la revue du "Parnasse contemporain": "Sensation", "Ophélie, et "Credo in unam", intitulé plus tard "Soleil et Chair". Ces vers ne seront pas publiés mais une revue, "La Charge" , lui ouvre deux mois plus tard ses pages pour "Trois Baisers", connu sous le titre "Première Soirée". À la fin du mois d'août, Rimbaud quitte Charleville pour gagner Paris. Le dix-neuf juillet, la France est entrée en guerre contre la Prusse. Rimbaud espère sans doute assister à la chute de l'empereur, affaibli par la bataille de Sarrebruck. Il est arrêté dès son arrivée dans la capitale. Il appelle Izambard à l'aide. Le professeur parvient à gagner Paris, fait libérer le jeune homme et le reconduit à Charleville à la fin du mois de septembre. En octobre Rimbaud fugue une nouvelle fois. Il part pour Bruxelles, puis Douai où il débarque dans la famille de Georges Izambard. Il y recopie plusieurs de ses poèmes. Ce recueil que Rimbaud confiera au poète Paul Demeny, ami d'Izambard, est connu sous le nom de "Cahier de Douai". Il participe probablement aux événements de la Commune de Paris pour laquelle il semble s'être passionné. C'est sans doute à ce moment qu'il compose "Les déserts de l'amour", où mûrit déjà ce qui fera le corps de la "Saison en enfer". Cette année-là, Rimbaud rencontre Auguste Bretagne. Cet employé aux contributions indirectes de Charleville a connu Paul Verlaine à Arras. Bretagne, passionné de poésie, féru d'occultisme, buveur d'absinthe encourage le jeune poète à écrire à Verlaine. Rimbaud, aidé de Delahaye qui joue les copistes, envoie quelques poèmes. Verlaine s'enthousiasme pour ces textes qu'il diffuse dans son cercle d'amis. Il prie Rimbaud de le rejoindre à Paris. À la fin du mois de septembre, il débarque dans la capitale. C'est sans doute juste avant ce voyage qu'il compose le "Bateau Ivre". À Paris, Rimbaud loge d'abord chez les parents de Mathilde, la femme de Verlaine, mais il se rend indésirable, et est bientôt contraint de se réfugier chez Charles Cros, Forain et Banville. Le jeune poète participe avec Verlaine aux dîners des "Vilains Bonshommes" et aux réunions du "Cercle Zutique" au cours desquelles la joyeuse bande compose alors des pastiches dont certains sont consignés dans un cahier, désigné par ses quatre éditeurs sous le nom d'"Album Zutique".   "On s'éveillait matin, on se levait joyeux, la lèvre affriandée, en se frottant les yeux, on allait, les cheveux emmêlés sur la tête, les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête". Les deux poètes hantent les cafés du Quartier latin. Ils mènent une vie dissolue, de provocation en beuverie. Mathilde Verlaine, excédée, quitte alors Paris pour Périgueux avec son fils. Verlaine, troublé par ce départ, écrit à sa femme une lettre suppliante. Mathilde lui fait savoir qu'elle n'acceptera de rentrer que si Rimbaud est renvoyé. En mars 1872, Rimbaud regagne les Ardennes. Mais Verlaine parvient à le faire revenir à Paris en mai. Il ne loge plus chez les Verlaine, mais dans une chambre rue Monsieur-le-Prince, puis à l'hôtel de Cluny. Début juillet, Rimbaud et Verlaine partent pour la Belgique. Mathilde découvre alors à Paris les lettres que Rimbaud a adressées à son mari de février à mai. Elle part aussitôt pour Bruxelles pour tenter de récupérer Paul. Verlaine accepte dans un premier mouvement de rentrer à Paris mais s'esquive au dernier moment. Début septembre, Rimbaud et Verlaine sont en Angleterre. Leur misère est grande et Verlaine est préoccupé par le procès en séparation de corps que Mathilde vient de lui intenter. Les deux poètes se séparent, Rimbaud retrouvant les Ardennes à la fin du mois de décembre. À la mi-janvier 1873, Rimbaud reçoit une lettre de Verlaine qui se dit malade et mourant de désespoir à Londres. La mère de Paul, toujours prompte à tout faire pour son fils, se rend à son chevet. Elle offre à Rimbaud l'argent du voyage. En avril, Verlaine et Rimbaud passent d'Angleterre en Belgique. Peu après, il rentre à la ferme familiale de Roche. Il commence à rédiger" Une saison en enfer". Mais Rimbaud s'ennuie. il rencontre de temps en temps Delahaye et Verlaine à Bouillon, à la frontière franco-belge. C'est là que Verlaine entraîne à nouveau Rimbaud vers l'Angleterre, à la fin du mois de mai. Les deux hommes se querellent et Paul prend au début du mois de juillet l'initiative d'une rupture. Il laisse Rimbaud sans un sou à Londres et gagne la Belgique, espérant renouer avec sa femme. L'échec de la tentative de réconciliation le conduit à rappeler Rimbaud auprès de lui à Bruxelles, mais les deux hommes se querellent encore. Verlaine tire deux coups de feu sur son ami qu'il blesse au poignet. Rimbaud est conduit par Verlaine et sa mère à l'hôpital Saint-Jean où il est soigné.   "Et les petits pieds nus effleurant le plancher froid, aux portes des parents tout doucement toucher, on entrait, puis alors les souhaits en chemise, Les baisers répétés, et la gaieté permise". Madame Verlaine persuade son fils de laisser partir Rimbaud mais, sur le trajet qui mène le trio à la gare du Midi, Verlaine porte la main à la poche où se trouve son revolver. Rimbaud s'affole et trouve la protection d'un agent de police. Arthur ne souhaite pas porter plainte, mais l'affaire est aux mains de la justice belge, Verlaine écope de deux ans de prison. Rimbaud n'est que légèrement blessé. Il sort de l'hôpital le vingt juillet et passe l'hiver dans la ferme familiale de Roche. En mars 1874, Rimbaud se trouve à Londres en compagnie de Germain Nouveau, un ancien du cercle zutique qui l'aide à copier des poèmes des "Illuminations", mais ce dernier décide bientôt de rentrer à Paris. Rimbaud se retrouve seul et désemparé. Il donne alors des leçons de français puis se résigne à retourner dans les Ardennes. Un an plus tard, il part pour l'Allemagne. Il est embauché comme précepteur à Stuttgart. Fin mars 1875, Rimbaud quitte Stuttgart avec, maintenant, le désir d'apprendre l'italien. Pour ce faire, il traverse la Suisse en train et, par manque d'argent, franchit le Saint-Gothard à pied. À Milan, une veuve charitable lui offre alors opportunément l'hospitalité. Il reste chez elle une trentaine de jours puis reprend la route. Victime d'une insolation sur le chemin de Sienne, il est soigné dans un hôpital de Livourne, puis est rapatrié le quinze juin à bord du vapeur "Général Paoli". Débarqué à Marseille, il est à nouveau hospitalisé quelque temps. Après avoir mûri des projets pour découvrir d'autres pays à moindres frais, Rimbaud reprend la route en mars 1876, pour se rendre en Autriche. Le périple envisagé tourne court. Dépouillé en avril à Vienne par un cocher puis arrêté pour vagabondage, il est expulsé du pays et se voit contraint de regagner Charleville. Désormais, il mène une vie de vagabondage, avec l'idée de trouver un emploi dans ce monde moderne. Ingénieur, agent de cirque, mercenaire. On le verra successivement dans tous ces rôles en Europe et même à Java, qu'il atteint en 1876 avec d'autres légionnaires volontaires recrutés par l'armée coloniale holandaise. Il déserte, revient sous un nom d'emprunt, Edwin Holmes, à bord d'un bateau de faible tonnage qui manque de naufrager.   "La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde. La vie est la farce à mener par tous. Ah, voici la punition. En marche. Votre cœur l'a compris, ces enfants sont sans mère. Plus jamais de mère au logis et le père est bien loin". La suite de ces pérégrinations le mènera par deux fois à Chypre, en 1879 et 1880. Il doit interrompre ce deuxième séjour pour une cause qui reste peu claire, mais on peut croire qu'il prit la fuite à la suite de la mort, accidentelle ou motivée, de l'un des ouvriers qu'il avait sous sa coupe. Après avoir fait escale dans plusieurs ports de la mer Rouge, il se fixe à Aden où, pour le compte de l'agence des frères Bardey, il surveille un atelier de trieuses de café. Mais très vite il va servir, comme employé d'abord, comme directeur ensuite, dans leur factorerie de Harar, cette importante ville de quarante mille habitants au sud de l'actuelle Éthiopie. Harar n'appartenait pas encore aux Abyssins, mais était administrée par des égyptiens. Là, Rimbaud fait alors du commerce, achetant de l'ivoire, du café, de l'or, du musc, des peaux, en vendant ou échangeant des produits européens manufacturés. Il reconnaît aussi quelques régions jusque-là inexplorées, comme l'Ogadine, et transmet régulièrement un rapport à la Société Française de Géographie. En 1885, il signe en janvier un nouveau contrat d'un an avec Bardey. Lorsque, en juin, il entend parler d'une affaire d'importation d'armes dans le Choa, il dénonce son contrat et s'engage dans l'aventure. Il s'agit de revendre cinq fois plus cher à Ménélik, roi du Choa, des fusils d'un modèle devenu obsolète en Europe, achetés à Liège. Parti en novembre pour Tadjourah prendre livraison des fusils et organiser une caravane qui les acheminera jusqu'au roi, Rimbaud est bloqué plusieurs mois par une grève des chameliers. Il en profite pour nouer de nouveaux contacts.   "L'étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles, l'infini roulé blanc de ta nuque à tes reins, La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles et l'homme saigné noir à ton flanc souverain". En avril, la caravane est enfin prête à partir quand Rimbaud apprend l'ordre transmis par le gouverneur d'Obock. À la suite d'accords franco-anglais, toute importation d'armes est interdite dans le Choa. Rimbaud cache son stock dans le sable afin d'éviter une saisie. Il se plaint auprès du Ministère des affaires étrangères français, fait diverses démarches. Apprenant en juin qu'une expédition scientifique italienne est autorisée à pénétrer dans le pays, il s'arrange pour se joindre à elle. Malgré l'abandon de Labatut, principal instigateur de l'affaire et la mort de l'explorateur Soleillet, il prend en septembre la tête de la périlleuse expédition. Une chaleur de soixante-dix degrés pèse sur la route qui mène à Ankober, résidence de Ménélik. Il ignore que, pendant ce temps, "La Vogue" publie en France des vers de lui et une grande partie des "Illuminations". Il arrive à Ankober le six février, mais le roi est absent. Il doit gagner Antotto à cent-vingt kilomètres de là. Le roi l'y reçoit, accepte les fusils mais fait des difficultés au moment de payer. Il entend déduire de la facture les sommes que Labatut mort récemment d'un cancer lui devait, et invite Rimbaud à se faire régler le reste par Makonen, le nouveau gouverneur de Harar.   "J'ai tendu des cordes de clocher à clocher, des guirlandes de fenêtre à fenêtre, des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse. Un soir, j’ai assis la beauté sur mes genoux et je l’ai trouvée amère". Rimbaud fait donc route vers Harar, avec l'explorateur Jules Borelli. Il parvient à se faire payer par Makonen, mais il n'a rien gagné sinon, comme il l'écrit au vice-consul de France à Aden le trente juillet, "vingt et un mois de fatigues atroces". À la fin du mois de juillet, il part au Caire pour se reposer. Rimbaud est épuisé, vieilli, malade. "J'ai les cheveux absolument gris. Je me figure que mon existence périclite", écrit-il à sa famille. Dans une lettre au directeur d'un journal local, "Le Bosphore égyptien", il raconte son voyage en Abyssinie et au Harar. Les lettres envoyées à la fin de cette année témoignent de ce découragement. Rimbaud se plaint de rhumatismes et son genou gauche le fait souffrir. Il a pourtant assez de courage pour faire paraître dans le journal "Le Bosphore égyptien" une étude traitant de l'intérêt économique du Choa. Ce travail sera transmis à la Société de Géographie. Rimbaud songe un moment à se rendre à Zanzibar, puis à Beyrouth, mais un procès, lié à l'affaire Ménélik, le rappelle en octobre à Aden où il tente sans succès de faire du commerce. Rimbaud est à Aden au début de l'année 1888. En mars, il accepte de convoyer une cargaison de fusils vers Harar, mais renonce alors à une seconde expédition. Peu de temps après, il fait la connaissance d'un important commerçant d'Aden, César Tian, qui lui offre un poste de représentation à Harar. Rimbaud accepte, d'autant plus qu'il pourra en même temps travailler à son compte. Pendant trois ans, Rimbaud importe, exporte, mène ses caravanes à la côte. Mais il souffre de plus en plus.   "Les soirs d’été, sous l’œil ardent des devantures, quand la sève frémit sous les grilles obscures, irradiant au pied des grêles marronniers, hors de ces groupes noirs, joyeux ou casaniers, Je songe que l’hiver figera le Tibet, d’eau propre qui bruit, apaisant l’onde humaine, et que l’âpre aquilon n’épargne aucune veine". En 1891, Rimbaud est atteint d'une tumeur cancéreuse au genou droit, aggravée par une ancienne syphilis. Le quinze mars, il ne peut plus se lever et se fait transporter à Zeilah sur une civière. Il s'embarque pour Aden: "Je suis devenu un squelette, je fais peur", écrit-il à sa mère le trente avril. Le neuf mai, il se fait rapatrier et arrive le vingt-deux mai à Marseille où il entre à l'hôpital de la Conception. L'amputation immédiate de la jambe s'avère nécessaire. La mère de Rimbaud accourt alors à Marseille. Le vingt-cinq, l'opération a lieu. Rimbaud est désespéré. "Notre vie est une misère, une misère sans fin. Pourquoi donc existons-nous ?", écrit-il à sa soeur Isabelle le vingt-trois juin. À la fin du mois de juillet, Rimbaud, en a assez de l'hôpital. Il retourne à Roche où sa sœur Isabelle le soigne avec dévouement. Mais la maladie progresse et l'incite a revenir à Marseille où il compte sur les bienfaits du soleil et aussi sur la possibilité d'un retour en Afrique où ses amis l'appellent. Il arrive à Marseille à la fin août, en compagnie d'Isabelle qui l'assistera jusqu'à sa mort. Son état empire, il se désespère. Après une courte période de rémission, Rimbaud connaît plusieurs semaines d'atroces souffrances. Sa sœur parvient à lui faire accepter la visite d'un aumônier qui conclura bien légèrement à la foi du moribond. Il meurt le dix novembre. Il est âgé de trente-sept ans. Son corps est ramené à Charleville. Les obsèques se déroulent le quatorze novembre dans l'intimité la plus restreinte. Il est inhumé dans le caveau familial. Il n'y eut qu'un seul article dans la presse faisant alors état du décès d'Arthur Rimbaud, dans la rubrique nécrologie du journal "L'Écho de Paris" du six décembre 1891.   "J'ai embrassé l'aube d'été. Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombres alors ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes. Et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit". "Le malheur a été mon dieu", écrivait-il dans "Une saison en enfer". Ce bouillonnement intérieur, cette tempête faisant rage dans ce crâne abîmé, l’a suivi depuis l’éveil de ses sens et de sa conscience, et l’a conduit dans les strates les plus profondes de l’esprit humain. Toute sa vie, ce malheur, causé par le saisissement d’une réalité infernale, l’a poursuivi jusqu’à sa mort. Grâce au "dérèglement des sens" qu’il opérait à travers alcools, haschisch ou expériences sexuelles débridées, le jeune homme brillant est passé de modèle à fauteur de troubles. Refusant courbettes et génuflexions aux normes sociétales, cherchant l'épanouissement avec pour seul but de se déclarer "voyant" et de tirer la substance de son âme à travers la poésie, le dessein de Rimbaud semble avoir été de débusquer le sens profond d’une réalité décevante et affreusement dérisoire. Toute son œuvre, Arthur Rimbaud l’a écrite en six ans, entre l’âge de quinze et de vingt-et-un ans, puis il s’est tu à jamais. Ce silence, devenu mythe, ce mutisme poétique et quotidien reflète sans doute l’impossibilité ou le renoncement d’un poète torturé à communiquer ses sentiments et ressentis. En six ans, c’est comme si toute l’absurdité de l’existence lui était apparue dans sa poésie, une vérité saisie entre deux bouteilles d’eau de vie à la Alfred Jarry, de nombreux épisodes délirants marqué de jeux, ou autres provocations obscènes et blessantes vis à vis de ses pairs. En six ans, Rimbaud a ouvert tant de portes tellement larges sur la présence d’une réalité enfouie dans celle que l’on perçoit, qu’il arrive parfois que l’on doute de leur légitimité. Mais ses écrits demeurent, et nous rappellent à chaque instant la complexité de la vie qui fourmille dans nos corps, et le paradoxe de l’existence, miracle passé dans une prison sans gardien ni barreaux. Rimbaud se dépossède du verbe à vingt-et-un ans pour ouvrir d’autres pistes. Il a utilisé toutes les clefs du trousseau de l’écriture. Pour ouvrir de nouvelles portes, il lui faut d’autres outils. Il n’appartient pas à la République des lettres, et déclare aux poètes de son temps: "Je ne suis pas des vôtres". Il devient alors "l’homme aux semelles de vent" décrit par Verlaine.   "La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom. Je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins et à la cime argentée je reconnus la déesse. Alors je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. Au réveil il était midi". Il l’a toujours été, il n’a jamais tenu en place, c’est un bohémien dans l’âme. La route est omniprésente dans ses poèmes:"Je suis le piéton de la grande route". "J’ai dans la tête des routes dans les plaines souabes, des vues de Byzance, des remparts de Solyme". Il cherche les cités splendides, la voie blanche, la brèche. Il décline le verbe aller à tous les temps. "J’allais sous le ciel, dans ma bohème". "J’irai dans les sentiers". Il écrit en marchant: "Petit Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course des rimes". Adolescent, il a gagné Paris à pied en six jours. En Abyssinie, il écrit à sa sœur Isabelle, qu’il parcourt entre quinze et quarante kilomètres par jour. Il cherche sans fin le lieu de l’illumination, dans la brousse par le sentier des éléphants, au désert en tête des caravanes qu’il mène des montagnes du Harar aux côtes de la mer Rouge. C’est le grand pèlerin du XIXème  siècle. Un concentré de Lawrence d’Arabie et de Charles de Foucauld. Il aurait parcouru soixante mille kilomètres. Paul Verlaine, le sédentaire qui s’échappait dans l’absinthe, le surnommait avec admiration "le voyageur toqué". Rimbaud voulait se tenir libre. Toute sa vie, il a désiré l'invisible.   "Elle était fort déshabillée, et de grands arbres indiscrets, aux vitres jetaient leur feuillée, malignement, tout près, tout près. Assise sur ma grande chaise, mi-nue, elle joignait les mains. Sur le plancher frissonnaient d’aise, ses petits pieds si fins, si fins". A-t-il saisi ce qu’il voulait saisir ? A-t-il eu la vision du sens profond de ce qui l’entourait ? Ce jeune homme a-t-il, seul, compris la vie ? La réponse à ces questions figure dans ses poèmes, et chacun peut y voir ce qu’il désire appréhender. La réalité d’une strate supérieure au prosaïsme du monde, ou sa dimension purement illusoire. "Le talent, c’est le tireur qui atteint un but que les autres ne peuvent toucher. Le génie, c’est celui qui atteint un but que les autres ne peuvent même pas voir", a écrit un jour Schopenhauer. Arthur Rimbaud était ces deux tireurs. Son autodestruction, souhaitée, ne fut-elle pas une étape obligatoire dans l’affirmation de son talent ? La souffrance qu’il s’est infligée, avec laquelle il se mutilait en écrivant sur ce qui germait en lui, n’était-elle pas nécessaire pour entrevoir l’invisible ? Rimbaud incarne une génération artistique, et peut-être même humaine. Les tabous, ou plutôt verrous, imposés par les normes des sociétés occidentales furent explosés par la volonté du poète, et ce besoin irrépressible d’expérimenter les facettes de l’existence, bien trop précieuse et courte pour passer à côté. La renaissance, ou plutôt la naissance, voilà ce qu’était le véritable objectif de Rimbaud. Naître spirituellement pour pallier à une naissance physique et matérielle sans grand intérêt. Ses dernier vers et sa prose en général laisse penser que cette tentative d’accouchement fut vaine. Il reste seulement à espérer que ce grand personnage de la poésie française réussit à percevoir alors ce qui l’obsédait tant.   "Je regardai, couleur de cire un petit rayon buissonnier papillonner dans son sourire et sur son sein, mouche ou rosier. Je baisai ses fines chevilles. Elle eut un doux rire brutal qui s’égrenait lentement en claires trilles, un joli rire de cristal". Au seuil de sa vie se produit la catastrophe, une douleur au genou contraint au retour en France. La suite est connue, il est amputé et meurt. Sa folie ambulatoire n’a pas trouvé "le lieu et la formule". Le sans limite des terres d’Arabie n’a pas fait cadre au sans limite énergétique de cet homme qui a fini par échouer dans le désastre du retour. Cet homme n’a eu de cesse d’intriquer l’écriture à sa manière si personnelle de parcourir le monde qu’il nous laisse sur la question de savoir ce que la pratique d’écriture n’écrit pas, au sens où un écrit permet l’oubli, un oubli structurant qui offre de tourner la page pour s’orienter vers l’avenir. Quête jamais démentie d’un désir si farouche de s’avancer aux confins d’une vie à inventer, résonne comme un cri, cri jamais entendu car il n’avait pas de lieu où s’adresser. La méthode du voyant au blanc de lapage, le travail harassant au sol d’Arabie, nomadisme revendiqué s’abîment d’un corps défaillant, par défaut d’un autre corps, du corps d’un autre sur lequel sculpter, graver. L’ambiguïté du personnage achève de le rendre captivant. Pour Paul Claudel, Rimbaud fut touché par la grâce. Pour André Breton, préfigurant l’écriture automatique, il fut le précurseur du surréalisme. En menant jusqu'à leurs plus extrêmes conséquences les recherches de la poésie romantique, Rimbaud n'aura pas seulement bouleversé la nature de la poésie moderne, il aura aussi interverti l'ordre de la création poétique. Désormais, l'exigence lyrique précède l'œuvre, qui trouve alors son aboutissement, et non sa légitimité, dans la seule vie.   Bibliographie et références:   - Alfred Bardey, "L’archange, Arthur Rimbaud" - Georges Izambard, "Rimbaud tel que je l’ai connu" - Ernest Delahaye, "Mon ami Arthur Rimbaud" - Jean-Baptiste Baronian, "Dictionnaire Rimbaud" - Jean-Marie Carré, "La vie aventureuse d'Arthur Rimbaud" - Marcel Coulon, "La vie de Rimbaud et son œuvre" - Claude Jeancolas, "Arthur Rimbaud l'africain" - Jean-Jacques Lefrère, "La vie d'Arthur Rimbaud" - Henri Matarasso, "La vie d'Arthur Rimbaud" - Jean-Philippe Perrot, "Rimbaud, Athar et liberté libre" - Pierre Petitfils, "Arthur Rimbaud" - Enid Starkie, "La vie d'Arthur Rimbaud" - Jean-Luc Steinmetz, "Arthur Rimbaud"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 31 minutes
"Les sanglots longs des violons de l'automne blessent mon cœur d'une langueur monotone. Tout suffocant et blême, quand sonne l'heure, je me souviens des jours anciens et je pleure". Partagé entre sensualité et mysticisme, Paul Verlaine (1844-1896) connaît une vie difficile et parfois violente, qui s’achève prématurément dans l’alcool. Mais l’inventeur des "poètes maudits" sait aussi chanter les amours rêveuses et la naïveté de l’enfance. Il donne à lire une poésie tantôt nostalgique et crépusculaire, tantôt vive et libre, animée par le ton parlé et par l'imprévu des rythmes impairs, qui contribua largement à libérer le vers. Par l’importance accordée à la musique et aux images,son œuvre porte en elle, une réforme de la poésie française. Son talent, son originalité fascineront, et les écoles d'avant-garde se réclameront toutes de lui. Père originaire du Luxembourg, capitaine du génie: mère originaire du Pas-de-Calais. La famille, qui s’installe à Paris en 1851 après la démission du père, a recueilli en 1836 une cousine orpheline de Paul, qui est fils unique. Bachelier en 1862, Paul Verlaine entre à l’administration de l’Hôtel de ville de Paris, où il occupe un poste subalterne d’expéditionnaire. Il fréquente les milieux littéraires et contribue à la revue poétique "le Parnasse contemporain" (Poèmes saturniens, 1866). La mort de son père (1865) et celle de sa cousine (1867) l’affectent durement. Son fort penchant pour l’alcool, signalé dès 1863, s’accentue. En 1869, il s’éprend d’une jeune fille, Mathilde Mauté, et caresse l’espoir d’un mariage et de jours meilleurs ("Fêtes galantes",1869; la" Bonne Chanson", 1870). Mais son équilibre reste menacé. Il est secoué par des crises d’anxiété au cours desquelles il brutalise sa mère, avant de perdre son emploi à la suite de sa participation à la Commune de Paris (1871). Marié en 1870, Verlaine se détourne de Mathilde lorsqu’il rencontre Arthur Rimbaud. Les deux hommes quittent la France pour l’Angleterre puis la Belgique, où ils mènent une vie scandaleuse et misérable. Après avoir tiré avec un revolver sur son ami (dix juillet 1873), Verlaine est condamné à une peine de deux ans de prison, qu’il purge à Bruxelles puis à Mons. L’influence de Rimbaud est vive ("Romances sans paroles", 1874) même si Verlaine, qui souhaite renouer avec sa femme dont il est séparé (1874), traverse une crise religieuse qui aboutit à sa conversion ("Sagesse", 1881). À sa sortie de prison (1875), il devient professeur en Angleterre puis à Rethel dans les Ardennes, où il se lie avec un de ses élèves, Lucien Létinois. La fin de la vie de Verlaine est marquée par une ruine physique et sociale, l’échec du projet d’exploitation d’une ferme qu’il achète avec l’argent de sa mère et la mort de Lucien (1883). Cette déchéance s’accomplit en dépit d’une notoriété grandissante. Verlaine publie plusieurs recueils de vers ("Jadis et naguère", 1884 ;"Parallèlement", 1884) mais aussi un ouvrage d’hommage et de critique, les "Poètes maudits" (1884; augmenté en 1888), dans lequel il revient sur l’évolution poétique des Parnassiens jusqu’à Rimbaud et Mallarmé. Célébré par ses pairs le proclamant "prince des poètes". Usé et vieilli, rendu à l’état de clochard, il s’éteint d’une congestion pulmonaire à l'âge de cinquante-et-un ans.   "Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main et fais-moi des serments que tu rompras demain". Paul Marie Verlaine est né le trente mars 1844 à Metz. Son père, fils d'un notaire, était originaire de Bertrix, près de Paliseul, dans le Luxembourg belge, alors incorporé à la France. Sa mère, Élisa Dehée, était née aux environs d'Arras, à Fampoux, le vingt-trois mars 1809. Après diverses garnisons, Metz, au deuxième génie sous le colonel Niel, Montpellier, Nîmes, de nouveau Metz, le capitaine Verlaine démissionne et installe son ménage à Paris, rue des Petites-Écuries, puis rue Saint-Louis, aujourd'hui rue Nollet. Paul apprend alors à lire à l'école de la rue Hélène. Il est ensuite pensionnaire à l'institution Landry, rue Chaptal, d'où il va suivre les cours du lycée Bonaparte, devenu lycée Condorcet. Il a pour condisciple en seconde Edmond Lepelletier, son futur et dévoué biographe. Reçu en 1862 au baccalauréat, il passe des vacances à Fampoux et dans les Ardennes, et s'inscrit dès la rentrée à l'école de droit. C'est l'époque de ses premières lectures de poésie et de prose modernes, Victor Hugo, Charles Baudelaire, Théophile Gautier, Sainte-Beuve, Joseph de Maistre, Aloysius Bertrand, Pétrus Borel, Albert Glatigny, et de son premier poème conservé, "Chanson d'automne", où il est déjà tout entier. Il en donne bientôt d'autres à la Revue du Progrès, fondée par L.-X. de Ricard, de qui la mère, générale et marquise, tient un salon littéraire boulevard des Batignolles; il y rencontre Théodore de Banville, Villiers de L'Isle-Adam, José-Maria de Heredia, François Coppée, Emmanuel Chabrier, Catulle Mendès. Un poste dans les assurances, un autre à l'Hôtel de Ville pourvoient successivement à sa subsistance. Il collabore au "Hanneton", la feuille républicaine d'Eugène Vermersch, à "L'Art, de Ricard", qui insère quelques-uns de ses vers et sa longue et remarquable étude sur Baudelaire, que l'intéressé n'approuve pas. Il participe au "Parnasse contemporain", recueil de vers nouveaux, fondé par Catulle Mendès. Il y voisine alors avec nombre de médiocrités, mais aussi avec Baudelaire, "Nouvelles Fleurs du mal), Mallarmé, Villiers, Heredia. Lors d'un voyage à Bruxelles, Verlaine est généreusement accueilli et félicité par Victor Hugo, qui a appris des vers du jeune poète. Les "Poèmes saturniens" paraissent chez Alphonse Lemerre, éditeur des "Parnassiens", grâce aux subsides de sa cousine Élisa Dehée, et en même temps que "Les Exilés", dernier grand livre de Banville; un élogieux article, des lettres flatteuses leur viennent d'Anatole France, Sainte-Beuve, Banville. Verlaine est présenté par le compositeur Charles de Sivry aux parents de sa future femme, Mathilde Mauté de Fleurville. Il retrouve ses confrères du Parnasse rue Chaptal, chez Ninade Villard, excellente musicienne et poète, amie et inspiratrice de Charles Cros. À Bruxelles encore, sous le manteau et le pseudonyme de Pablo de Herlagnez, Poulet-Malassis, l'éditeur des Fleurs du mal, imprime à cinquante exemplaires "Les Amies", scènes d'amour saphique (1868), sonnets qui ne reparaîtront, avec quelques modifications, que vingt ans plus tard, en tête de "Parallèlement". Lemerre édite "Fêtes galantes", dont plusieurs pièces ont passé à L'Artiste d'Arsène Houssaye. Le poète se fait connaître par le public et ses pairs.   "La poésie, c'est de la musique avant toute chose. Et pour cela préfère l'Impair. Plus vague et plus soluble dans l'air". Fiancé à Mathilde Mauté, Verlaine compose les premières pièces de "La Bonne Chanson". Leur mariage est célébré le onze août 1870, lendemain de la déclaration de guerre. Verlaine est mobilisé dans la garde nationale. Peu de jours après, Arthur Rimbaud prend connaissance des "Poèmes saturniens" et des "Fêtes galantes", et communique son enthousiasme à Georges Izambard, son professeur à Charleville. Installé chez ses beaux-parents, rue Nicolet, Verlaine y reçoit le premier message de Rimbaud, accompagné de poèmes, et y répond par une invitation pressante à le joindre. L'arrivée du génial et sauvage adolescent, fin septembre 1871, ne contribue pas à l'entente du jeune ménage, déjà désuni et que ne raccommoderont ni la naissance du petit Georges, ni la mise en vente de "La Bonne Chanson", que les événements ont contraint Lemerre à différer. En janvier 1872, après de violentes altercations auxquelles l'abus de l'alcool n'est pas étranger, Verlaine quitte son foyer pour cohabiter avec Rimbaud, rue Campagne-Première, d'où celui-ci regagne Charleville, pour revenir à Paris au bout de quatre mois. Bien qu'ayant obtenu le pardon de Mathilde, Verlaine part en compagnie de Rimbaud pour Arras, en est expulsé par la police, puis emmène son ami vers les Ardennes et la Belgique. Ils séjournent deux mois à Bruxelles et à Charleroi avant de s'embarquer pour Londres. Une instance en séparation de corps est introduite par Mathilde. Pendant que Rimbaud est rentré à Paris et retourne à Charleville, Verlaine, tombé malade, appelle sa mère à son chevet. Les deux "compagnons d'enfer" reprennent à Londres leur vie commune et y vivent misérablement de leçons de français. Verlaine y laisse bientôt Rimbaud sans ressources, revient à Bruxelles, y fait venir sa mère et sa femme, puis Rimbaud. À la suite d'une querelle et de la menace d'abandon par ce dernier, il tire sur lui deux coups de revolver qui le blessent légèrement (dix juillet 1873). Arrêté sur déposition de la victime, Verlaine est écroué à la prison des Petits-Carmes et condamné alors à deux ans de détention par le tribunal correctionnel. Transféré à la prison de Mons, il y demeurera en cellule jusqu'au seize janvier 1875. En octobre 1873, Rimbaud a fait imprimer à Bruxelles "Une saison en enfer", transposition poétique de l'aventure. L'année suivante, les "Romances sans paroles", d'abord intitulées "La Mauvaise Chanson", sont tirées sur les presses d'un journal de Sens grâce à l'intervention de Lepelletier; distribuées à la critique, elles sont tout à fait passées sous silence.   "Il ne faut jamais juger les gens sur leurs fréquentations. Judas par exemple avait des amis irréprochables". En apprenant, fin avril 1874, la décision judiciaire de sa séparation d'avec Mathilde, Verlaine abjure ses erreurs dans le sein de l'aumônier de la prison, qui lui donne à lire le catéchisme et le fait communier. Il commence alors la composition, sous l'exergue provisoire de "Cellulairement", les plus beaux vers alternativement mystiques e tprofanes qui figureront un jour dans "Sagesse": "Jadis et Naguère", "Parallèlement". Sa peine purgée, il se retire à Fampoux et fait une retraite à la trappe de Chimay. Un essai de réconciliation avec Mathilde étant resté infructueux, il tente de renouer avec Rimbaud sous le prétexte de le convertir. Une rencontre sans lendemain a lieu à Stuttgart le deux mars 1875. Il obtient ensuite un poste de professeur dans une école de Stickney dans le Lincolnshire, dirigée par Mr. Andrews. Il y exercera jusqu'à la fin de l'année scolaire 1875-76. Dans l'intervalle, des fragments du futur Sagesse sont écartés par le comité du Parnasse contemporain, que préside Anatole France, comme "mauvais vers" dus à un "auteur indigne". Rimbaud demande en vain des subsides à Verlaine, qui lui écrit le dix décembre 1875 pour la dernière fois. Depuis la rentrée, Verlaine enseigne alors au St. Aloysius Collège de Bournemouth, tenu par Mr. Remington. Au bout d'un an, il remplace son ami Ernest Delahaye, comme professeur chez les jésuites de Rethel; il occupera cette chaire sans incident jusqu'en juillet 1879. C'est durant cette période qu'il se prend d'un fort tendre attachement pour l'un de ses élèves, sans doute cérébralement peu doué, Lucien Létinois, fils de paysans ardennais. Il l'emmène par la suite outre-Manche, à Lymington, où il vient de trouver un nouvel emploi pédagogique chez Mr. Murdoch. Dès leur retour en France, à Coulommes, pays de Lucien, Verlaine, grâce aux subsides maternels, fait emplette de la ferme de Juniville et se lance dans une exploitation vouée à un rapide et désastreux échec. Rentré de Coulommes avec sa mère, le poète se met en rapport avec Victor Palmé, éditeur très catholique de la rue des Saints-Pères, qui accepte d'imprimer Sagesse (toujours à compte d'auteur), soit cinq cents francs. Malgré quelques articles élogieux, Lepelletier, Blémont, Claretie et une active propagande de Verlaine auprès de la petite presse confessionnelle, le volume n'a aucun succès. Presque tout le tirage, mis en cave, en sera racheté en juin 1888 par Léon Vanier, devenu l'éditeur attitré. Ayant en vain sollicité, par l'entremise de Lepelletier, sa réintégration dans les bureaux de la ville, Verlaine obtient par Delahaye un poste de professeur à l'institution Esnault de Boulogne-sur-Seine, tandis que Létinois est casé dans un modeste emploi industriel, sa famille ayant émigré à Ivry. Paris moderne, que vient de fonder Vanier, insère alors plusieurs poèmes, dont l'extraordinaire "Art poétique", en vers de neuf syllabes, composé à Mons en avril 1874 et qui s'affirme soudain l'un des actes de foi du symbolisme naissant. Mais Lucien, atteint de typhoïde, meurt le sept avril 1883 à l'hospice de la Pitié, entre les bras de son "pater dolorosus". Ce cruel événement inspire à celui-ci, privé de son fils légitime, une suite d'élégies qui s'égalent, dans l'expression de la douleur, au thrène voué par Hugo à sa fille dans "Les Contemplations". Elles seront le plus bel ornement du second recueil catholique de Paul Verlaine: "Amour". "Et je m'en vais, au vent mauvais".   "Tout suffocant et blême, quand sonne l'heure, Je me souviens des jours anciens et je pleure". Le nom du poète, jusque-là inconnu et bafoué, commence à se répandre au-delà des milieux de la jeune poésie, jusque dans lessalons littéraires et même parmi les universitaires. Le premier livre que Vanier consent à publier, et à ses frais, est un triptyque d'études en prose, "Les Poètes maudits", consacrées à Tristan Corbière, que Verlaine vient de découvrir presque seul, à Mallarmé et à Rimbaud (1884). Une réédition neuve, accrue d'articles sur Marceline Desbordes-Valmore, Villiers de L'Isle-Adam et Pauvre Lelian (anagramme de Paul Verlaine), paraîtra quatre ans plus tard. Or le poète, à ce moment, mène une existence des plus troubles à Coulommes et à Attigny. Le divorce d'avec Mathilde, qui bientôt convolera pour devenir Mme Delporte, est prononcé en février 1885, et l'époux condamné à verser une pension alimentaire. Au printemps suivant, Verlaine, pris de boisson, a une violente querelle avec sa mère, tente de l'étrangler et, inculpé de coups et blessures, passe trois mois dans la prison de Vouziers. Il n'en continue pas moins aussitôt élargi ses "repues franches", plutôt louches, dans la campagne avoisinante. Cependant, Vanier vient de donner "Jadis et Naguère", l'avant-dernier beau livre, qui est formé d'éléments d'époques disparates, et qui apporte au moins le sonnet "Langueur", autre credo des "Décadents", et "Crimen Amoris", hymne à la gloire de Rimbaud, l'"époux infernal", et merveille du mètre de onze syllabes. Verlaine transporte ses pauvres pénates dans un galetas de la cour Saint-François, rue Moreau, étiqueté hôtel du Midi. Mais il fera par la suite de fréquents et longs séjours dans les hôpitaux, surtout à Broussais, pour y soigner une vieille arthrite, favorisée par l'abus d'alcools et les traces d'une affection vénérienne. La mort de sa mère, le vingt-et-un janvier 1886, accentue encore la précarité de son existence, secourue, il est vrai, par plusieurs amis, exploitée, en revanche, par deux pauvres créatures, plus misérables qu'intéressées, pas toujours insensibles au fait d'être les compagnes d'un grand homme déchu, mais déjà honoré: Eugénie Krantz et Philomène Boudin méritent, à ce titre, de passer à la postérité, plutôt que pour avoir inspiré les versiculets égrillards des "Chansons pour elle", des Odes en son honneur, des Elégies. L'auteur des "Fêtes galantes", des "Romances sans paroles" et de "Sagesse" jouit en effet d'une renommée et d'un respect désormais incontestés parmi les adeptes batailleurs mais fervents des récentes écoles, symbolistes et décadents de la première heure, cinq ans avant que ne lui surgisse un rival en la personne remuante de Jean Moréas, quand celui-ci publiera, à grand fracas, "Le Pèlerin". "Je m'en vais au vent mauvais qui m'emporte deçà, delà, pareil à la feuille morte".   "Il pleure dans mon cœur, comme il pleut sur la ville. Quelle est cette langueur qui pénètre mon cœur ?" De garnien garni, d'hôpital en hôpital, de café en café, il traîne la jambe et, en somme, s'accommode assez bien, non sans humour gentil, de cette vie de bohème, en proie à des alternances de mysticisme et de lubricité également sincères. En 1888 et 1889 paraissent "Amour" et "Parallèlement", dont les épreuves sont corrigées pendant une cure à Aix-les-Bains, qui reflètent cette déconcertante dualité de nature. "Parallèlement" est en partie constitué du reliquat de "Cellulairement", le manuscrit des prisons. Cet ouvrage brille encore de pages de premier ordre dont "Loeti et Errabundi", suprême écho d'une passion révolue. La célébrité de Verlaine dépasse nos frontières. Elle lui procure des tournées de conférences qui, sans l'enrichir, aident quelques mois à sa subsistance. C'est ainsi que, de novembre 1892 à décembre 1893, il est invité en Hollande, en Belgique (Charleroi, Liège, Bruxelles), en Lorraine (Nancy et Lunéville), en Angleterre (Londres, Oxford, Manchester), où il est chaleureusement accueilli par l'élite des jeunes écrivains. Un important Choix de poésies, paru chez Charpentier, a répandu le meilleur de son œuvre. Un banquet triomphal lui a été offert par "La Plume", vaillante revue qui draine toute la littérature significative du temps. Succès qui l'enhardit au point de se présenter à l'Académie (au fauteuil de Taine). Une compensation au retrait de cette candidature lui est donnée par son élection, en août 1894, au principat des Poètes à la mort de son vieil ennemi Leconte de Lisle. Un comité de quinze admirateurs, dont Maurice Barrès et Robert de Montesquiou, se fonde sous la présidence de la duchesse de Rohan afin de lui assurer une rente mensuelle. Il a encore pu rassembler plusieurs recueils de vers et de prose, le plus souvent circonstanciels etfort plats, de "Bonheur et Liturgies intimes", très pâles séquelles de "Sagesse" et de "Amour", aux "Dédicaces"et aux "Épigrammes", sans compter les petits livrets amoureux dont nous avons parlé ni les priapées, parues sous le manteau, de "Femmes", dont l'étonnante virtuosité voile à demi l'audace. Enfin, une autobiographie, restée inachevée mais pleine de précieux souvenirs et de charmante bonhomie, paraît sous le titre de "Confessions".   "Ô bruit doux de la pluie, par terre et sur les toits, pour un cœur qui s'ennuie, Ô le chant de la pluie". Mais sa santé, déjà fort ébranlée, rongée par la misère et l'alcoolisme, décline de jour en jour. Hébergé depuis quelques mois par Eugénie, qu'il avait failli épouser, au neuf de la rue Descartes, Verlaine y est trouvé mort, le huit janvier 1896, sur le carreau de sa misérable chambrette. On lui fait de fort belles funérailles à Saint-Étienne-du-Mont, puis au cimetière des Batignolles dans son caveau de famille. Le cortège comporte l'élite des lettres et des arts et une foule considérable en grande partie composée d'étudiants. Le deuil est conduit par Vanier et le jeune F.-A. Cazals, l'inlassable iconographe du poète, qui l'appelait "ma plus belle amitié, ma meilleure". D'émouvants discours sont prononcés par Mallarmé, Moréas, Barrès, Coppée, et Gustave Kahn. Pour la partie durable, c'est-à-dire vraiment neuve, de sa longue production, on la peut évaluer à un quart environ, et sans égard pour des proses pratiquement négligeables et le plus souvent dépourvues de style, Paul Verlaine occupe, dans la poésie française, et même, on peut l'affirmer, dans celle d'autres pays, une place éminente et sans équivalent. Il ne s'est pas borné, en effet, à une époque d'inquiétante déficience de notre lyrisme, soit aussitôt après la mort de Baudelaire et à l'heure où Hugo jetait ses derniers éclairs, à vivifier, à réhabiliter notre poésie. Il a créé une nouvelle sensibilité, une musique inouïe, tout un univers d'expression gratuite dans un art où la littérature, l'histoire, la morale ne devraient jamais s'immiscer sous peine de le dessécher ou de le corrompre. Il a été aussi peut-être, depuis Ronsard et après les conquêtes de Marceline Desbordes-Valmore, de Hugo, de Baudelaire et de Banville, notre plus étonnant et riche inventeur de rythmes, et a préparé, fût-ce à son corps défendant et même à regret, les voies de l'affranchissement de la prosodie, qui lui a succédé. Certes, il lui a manqué d'être aussi, comme le furent Alfred de Vigny, Victor Hugo, Alfred de Musset, Charles Baudelaire surtout, un grand écrivain. Mais, en vers, quand Verlaine se montre tout à fait original, nul d'entre ses aînés ou rivaux anciens et modernes, de son premier précurseur François Villon à ses égaux et contemporains Stéphane Mallarmé et Arthur Rimbaud, ne mérite de lui être préféré. S'il n'est pas niable que, des "Poèmes saturniens" à "Parallèlement", il ait toujours subi, plus ou moins, l'emprise de ses maîtres, Baudelaire, Valmore, Banville et quelques autres, que "La Bonne Chanson" puisse être aisément confondue avec les meilleures pages des Intimités de Coppée, que "Sagesse et Amour" soient pour une bonne part gâtés par trop de mesquine et fausse théologie, un génie entièrement personnel, de ton parfaitement reconnaissable et authentique, de plus, çà et là, autochtone jusqu'à l'ingénuité de la poésie populaire, se manifeste et luit d'un éclat sans second dans "Les Sanglots longs", les "Fêtes galantes" tout entières, la majorité des "Romances sans paroles", les lieder de "Sagesse" et de "Parallèlement", et à maintes pages de "Jadis" et "Naguère" e td'"Amour". Il faut tout pardonner à cet homme, parce que ses rimes furent un moment incomparable de l'âme et de la chair transposées en la plus ingénue, la plus subtile, la plus intime et secrète des mélodies. "Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant d’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime, et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend".   Bibliographie et références:   - Jacques-Henry Bornecque, "Verlaine par lui-même" - Thomas Braun, "Paul Verlaine en Ardenne" - Alain Buisine, "Verlaine, histoire d'un corps" - Francis Carco, "Verlaine, poète maudit" - Frédéric-Auguste Cazals, "Derniers Jours de Paul Verlaine" - Christophe Dauphin, "Verlaine ou les bas-fonds du sublime" - Solenn Dupas, "Poétique du second Verlaine" - Guy Goffette, "Verlaine d'ardoise et de pluie" - Edmond Lepelletier, "Paul Verlaine sa vie, son œuvre" - Gilles Vannier, "Paul Verlaine ou l'enfance de l'art" - François Porché, "Verlaine tel qu’il fut"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 31 minutes
"La seule façon de renforcer notre intelligence est de n'avoir d'idées arrêtées sur rien, de laisser l'esprit accueillir toutes les pensées. Je rêve que nous sommes des papillons n’ayant à vivre que trois jours d’été. Avec vous, ces trois jours d’été seraient plus plaisants que cinquante années d’une vie ordinaire. La mer de ma vie a été cinq ans à sa marée basse. De longues heures ont laissé rouler le sable par flux et reflux. Depuis que je fus enlacé dans les rets de ta beauté, que je fus séduit par le dégantement de ta main". Ici repose celui dont le nom était écrit dans l’eau. "Here lies one whose name waswrit in wate". La simple épitaphe sur la tombe de John Keats (1795-1821), écrite et voulue par lui, dit tout de son passage "liquide" parmi nous. Il s’en va flottant dans les fleuves patients du temps, John Keats, basculé dans l’autre rive avant son temps, avant les fruits mûrs même. Pour lui Shelley, son ami, son protecteur, qui se noya dix-huit mois après la mort de Keats, et sur qui l’on retrouva un recueil des poèmes de Keats aura écrit: "Paix, paix, il n’est pas mort, il n’est pas endormi, il s’est réveillé, de ce rêve qu’est la vie". Ils reposent côte à côte désormais au cimetière protestant de Rome. John Keats fut le poète de l’effacement, l’amoureux de l’obscur. Celui d’une étrange alchimie entre une douce mélancolie et l’attrait de la douce mort. Il fut aussi un poète profondément épris d’éthique et de morale, d’affects romantiques et de visions transcendantes. Le poète d’Endymion et d’Hypérion aura inspiré les sagas éponymes de Dan Simmons. Il flotte comme l’aérien de la voix d’Alfred Deller sur ses vers ailés. Comme tout poète lyrique anglais romantique, il aura aimé célébrer la solitude, et la nuit, la nature immuable, le sommeil et le pays d’or à jamais perdu de la Grèce, ses dieux et ses titans ombrageux, ses amants de la Lune et ses légendes. Pourtant sa voix, longtemps méconnue de son vivant, est unique et singulière, admirée presque à l’égal de Shakespeare. Il reste celui que l’on aime tendrement, tant il semble fragile et évanescent, une sorte de frère cadet en poésie. Il est difficile de percevoir en notre langue, sans le déflorer, son univers vibrant à l’écoute du rouge-gorge et du vent tendre. Les insectes et les rossignols se mêlent aux dieux et aux automnes mélancoliques. Ses vers semblent s’évaporer. Il nous parle souvent entre rêverie et effacement. D’une voix douce venant des bords de l’oubli, il donne à boire aux lecteurs, une eau fraîche de mémoire puisée dans les ruisseaux de l’innocence.   "Et maintenant je ne fixe plus le ciel à minuit, sans que m'apparaisse la lueur de tes yeux restée vivace en moi. Jamais je n'admire la couleur d'une rose, sans que mon âme prenne son élan vers ta joue. Il m'est impossible de regarder une fleur en bouton, sans que mon oreille passionnée, en pensée à tes lèvres, et guettant un amoureux soupir, se rassasie". Sa recherche éperdue de la beauté semble indolente, évidente, malgré son affirmation péremptoire: "La beauté est la vérité, et la vérité est la beauté". Cet axiome réducteur, il ne se l’appliquera pas à lui-même. Il fera plutôt sienne cette phrase de Valéry. "L’amour a la puissance du chant, si vous ne le savez pas, allez le demander au rossignol". Keats le savait, il était lui-même rossignol. John Keats, éternel adolescent, semble ne jamais avoir eu son content d’hirondelles, elles passent encore en lui, entraînant la nappe du ciel avec elles. Sa poésie semble un doux périple dans un chemin bordés de saules et de noisetiers, de fantômes et de visages de femmes enfuies. Des dieux endormis sont les bornes où se glisser. Elle est gorgée d’images et de désirs, de formules magiques d’un autre temps et de deuils jamais cicatrisés. Comme brume monte de ses mots une profonde mélancolie. Elle est une alchimie des regrets, des espérances. Ses odes, partie centrale de son œuvre, sortent de la terre et flottent dans la fumée. Lui le fragile, le passant éphémère, l’orphelin, l’amoureux mal récompensé, ne trouvait de réconfort qu’en se projetant dans la nature éternelle. Il avait soif de transcendance et prenait son envol vers l’ailleurs par ses mots. "S’effacer, se dissoudre, surtout oublier ce que toi tu n’as jamais su parmi les feuilles. La lassitude, la fièvre et le souci, ici, là où se tiennent les hommes et s’écoutent chacun gémir. ("Ode au rossignol"). Telle semblait être son aspiration, avec cette sourde fascination pour cette mort douce et tendre, qui lui tenait déjà compagnie depuis si longtemps et lui mettra la main sur l’épaule fermement dès 1820, après avoir fauché ses proches. Cette tentation de cesser d’être, à minuit, sans aucune souffrance, sera en filigrane dans ses vers et dans sa courte vie. Il était lumineux, idéaliste. Lui le pauvre, l’autodidacte, le roturier parmi ses pairs poètes d’une autre classe sociale, il avait la tête dans les nuées et ses visions allaient vers un envol dans ces mots et par ses mots. Comme un somnambule, il traverse dans un rêve éveillé ce monde, se demandant s’il dort encore ou s’il est éveillé. Adorateur des sensations, "Ô qu’on me donne unevie de sensation plutôt qu’une vie de pensée". Il fut exaucé, mais dans la brièveté. Il est passé, elfe perdu dans ses visions.   "De sa douceur en sens inverse: - Tu éclipses, avec ton souvenir toutes les autres délices, et mélanges de chagrin mes plaisirs les plus chers. Beauty is truth, truth beauty, that is all. Ye know on earth, and all ye need to know". Au lieu du monde des sensations, il hume tous les parfums de l’imagination. Il s’y dilue, il fait passer l’intensité du monde dans l’intensité de ses vers. Mais cette intensité ne sert qu’à mieux s’effacer. Comme ses mots il est devenu une réminiscence. Sa très courte vie, son encore plus brève vie créatrice, aura eu l’éternité de la beauté. lI naquit à Londres, le trente-et-un octobre 1795. Il était fils d’un palefrenier. Orphelin de père à dix ans, il perd sa mère à l’âge de quinze ans. Il est plongé dans le monde de la littérature antique et celle de son temps, et il se voue au culte de la beauté, il fait allégeance au transcendant. En fait Keats "découvre qu’il ne peut exister sans poésie, sans poésie éternelle". Au travers uniquement de traductions, et de dictionnaires illustrés, il se recrée l’harmonie grecque sans connaître cette langue. Son éducation se fera à Enfield dans une petite école tenue par un pasteur. Il interrompit des études de médecine en 1814, alors qu’il avait près de vingt ans, préférant se tourner vers la poésie que vers la dissection. Ses premiers poèmes les sonnets  "Oh, Solitude if I withThee Must Dwell" et "Après une première lecture de l’Homère de Chapman", parurent en 1816. Son premier véritable recueil de poèmes, intitulé simplement "Poèmes" est publié en 1817. Shelley se disait alors son grand ami et Byron son admirateur, malgré une certaine réserve de classe envers le "cockney", le londonien de basse couche. Et puis cette sensualité et ce paganisme au milieu de la société victorienne, cela faisait mauvais genre. Son génie précoce est encore un mystère. Ses contemporains ne l’aimèrent guère. Son deuxième recueil, 1818, "Endymion", est une allégorie sur les amours d’un homme et de la déesse Lune. Il fut totalement incompris, tant sa novation était grande et son sens obscur. Sa pleine maturation poétique se situe entre 1818 et 1820. Mais déjà la phtisie et une maladie héréditaire le poursuivent. La mort de son frère Tom en 1818, l’accable. Son troisième et dernier recueil à paraître de son vivant contient ses plus belles œuvres, les odes dont "Ode à l’automne", "Ode sur une urne grecque", "Ode sur la mélancolie" et "Ode à un rossignol". Mais aussi le poème inachevé "Hypérion", la "Veille de la Sainte-Agnès", et d’autres poèmes sur des thèmes mythiques de l’Antiquité, de la chevalerie du Moyen Âge. Son amour passionné pour Fanny Brawne, restera inaccompli, en tout cas peu compris. Ses lettres à Fanny sont totalement déchirantes, il l’idéalisa et l’aima jusqu’à la plus profonde souffrance.   "Dites, mon amour, s'il n'est pas cruel à vous de m'avoir pris dans vos filets, d'avoir détruit ma liberté. L'avouerez-vous dans la lettre que vous devez sur-le-champ m'écrire et où vous devez par tous les moyens me consoler". Keats, issu d'un milieu londonien très humble, menacé très tôt par la tuberculose, disparut avant sa vingt-sixième année. Il s'était voué très jeune au culte de l'absolue beauté. Il salua les Grecs, qu'il ne connaissait que par des traductions, comme ses inspirateurs et sut faire revivre leur mythologie. Plus tard, Milton fut son modèle. Il redonna une vie originale à la poésie narrative, et ses fragments épiques constituent l'une des très rares réussites romantiques dans le genre si périlleux de l'épopée. Surtout, dans plusieurs sonnets et dans cinq ou six grandes odes, Keats réalisa une œuvre d'une plénitude et d'une perfection qui le placent non loin de Shakespeare. Sa gloire n'a plus été mise en question après sa mort, alors qu'il avait été méconnu ou méprisé de son vivant. Sa courte et tragique existence, sa maîtrise de la forme et l'incroyable maturité de ses idées sur la poésie exprimées dans ses lettres, qui ont fasciné nombre de modernes, font de lui le génie le plus précoce de toute la littérature anglaise, comparable à Mozart ou à Rimbaud. À la différence de ses deux aînés, Wordsworth et Coleridge, qui appartenaient à la classe bourgeoise et venaient de l'Angleterre provinciale, de Byron et de Shelley, tous deux aristocrates, élèves des "public schools", de Cambridge et d'Oxford, John Keats était londonien, pauvre, fils aîné d'un palefrenier qui mourut en 1804 d'une chute de cheval. Sa mère semble avoir été une femme de caractère gai, affectueuse, très attachée à son premier enfant. Le second fils, George, émigra plus tard aux États-Unis, le troisième, Tom, mourut en 1818, ce dont John eut un immense chagrin. Une jeune sœur, Frances, née en 1803, s'efforça de comprendre son frère et correspondit avec la fiancée de celui-ci, alors qu'il se mourait de tuberculose en Italie. L'argent manquait pour envoyer l'enfant à l'une des écoles renommées de l'Angleterre. Il reçut néanmoins une éducation convenable dans une petite école d'Enfield tenue par un pasteur, y apprit le latin, ne sut jamais le grec, mais semble déjà s'être passionné pour la mythologie hellénique à travers des dictionnaires illustrés. Autodidacte de génie, la grâce s'abattit alors sur lui, pour ne jamais le quitter.   "Quelle soit aussi envoûtante qu'une bouffée de pavots et me fasse tourner la tête, tracez les mots les plus doux et baisez-les, que je puisse du moins poser mes lèvres là où les vôtres ont été". En 1813, il commença des études de médecine, s'en lassa au bout d'un an et demi, ne ressentant nul attrait pour la dissection. Il avait alors près de vingt ans et la lecture de "La Reine des fées" de Spenser lui avait révélé sa passion pour la poésie. Il se lia d'amitié avec un cercle littéraire à idées politiques avancées pour l'époque, un peu vulgaire de sensibilité et d'expression, dont l'animateur était Leigh Hunt. Shelley, qui plus tard aida financièrement. Leigh Hunt, apparaissait quelquefois parmi eux. Mais, peut-être en raison de leur origine sociale différente, Keats et Shelley ne se prirent pas alors d'une vive sympathie mutuelle. Byron se montra encore plus dédaigneux du poète "cockney" qu'il croyait voir en Keats. Dès sa vingt et unième année, Keats écrivit l'un des plus parfaits sonnets de la littérature anglaise, sur sa découverte de la traduction d'Homère par Chapman. Il y comparait son émotion devant ce monde merveilleux de la Grèce primitive, rendu par un poète élisabéthain, à celle d'Hernán Cortés et de ses compagnons apercevant le Pacifique: "Muets, sur un pic à Darién". Il traduisit alors dans d'autres sonnets son émerveillement à la visite des marbres du Parthénon que lord Elgin avait rapportés d'Athènes. Une note de joie intense en présence de la nature et des légendes de la chevalerie médiévale aussi bien que de la Grèce résonne dans le premier volume de Keats, "EarlyPoems" (1817). Le plus long poème de ce recueil juvénile "Sleep and Poetry" (Sommeil et poésie), ne traite guère du sommeil, thème favori des poètes anglais, sinon comme prétexte à des visions de rêve, mais affirme un credo poétique opposé à Boileau, à Pope, à tout classicisme aride. "Ce que l'imagination saisit comme beauté doit être la vérité", affirmera plus tard, ce jeune poète qui louera l'imagination avec plus de ferveur encore que Coleridge. Les maîtres de Keats étaient alors Spenser, les lyriques du XVIème siècle et Shakespeare, qu'il lut et médita envoyageant. La sensualité des poèmes de Shakespeare ("Vénus") et de Marlowe ("Héro et Léandre") le séduisait.   "Quant à moi j'ignore la manière de témoigner mon ardeur à une personne d'une telle beauté. Il me faudrait un mot plus éblouissant qu'éblouissante, plus magnifique que magnifique". Voir en Keats un pur esthète serait un singulier contresens, largement répandu d’ailleurs par la critique victorienne et celle du début du XXe siècle. Certes l’art, en ce qu’il est fabrication du bel objet poétique, occupe une place essentielle dans son œuvre. Inventer le beau poème, trouver les schémas métriques, les textures phoniques et les structures strophiques permettant de le façonner, voilà qui a toujours été pour lui une préoccupation quotidienne, en quelque sorte nouée à l’existence, à la profondeur du sujet, à son étrangeté et, donc, à son mystère. Pour reprendre les deux notions sur lesquelles vient se conclure la célèbre "Ode on a Grecian Urn", beauté et vérité sont indissociables, jusqu’à tisser un lien étroit d’identité. La vérité du sujet, que celui-ci parle en son nom ou pas, vient se dire dans les effets de la lettre, dans le travail dusignifiant, dans le rapport, parfois angoissé, que l’artisan entretient avec le matériau de la langue et avec ceux qui l’ont déjà pétri. Déclaration aussi subtile que profonde, lestée de significations, tout à fait dans la manière keatsienne. "Allêgoria" (agoria allos): "parler autre", soit parler pour signifier autre chose. Peut-être aussi parler aux autres tout en signifiant un noyau de vérité relevant de ce que l’intériorité contient de plus secret, puisque le verbe "êgorein" suggère l’idée d’un discours tenu à la foule rassemblée. On le voit, Keats ressent obscurément le caractère foncièrement intime de la poésie. Socialisée, ouverte aux autres, elle s’enlève néanmoins sur ce qu’il y a de plus enfoui à l’intérieur du sujet. Il affirmait qu’il ne pouvait exister en dehors de la poésie, mais celle-ci, par sa nature de chant lyrique, par ses règles codifiées et ses conventions, par la fabrication même de l’objet de beauté qu’est le poème à lire, ne peut alors que se placer dans le champ de l’intersubjectivité, du dialogue et du plaisir partagé. Il n’aura d’ailleurs, tout au long de sa courte existence, le désir d'un lectorat, de vouloir, avec acharnement, se faire reconnaître en tant que poète authentique. Marque, certes, de narcissisme, mais non point d’égotisme.   "J'en viendrais presque à souhaiter que nous fussions papillons dotés seulement de trois journées d'été à vivre, ces trois jours avec vous, je les emplirais de plus de délices que n'en pourraient jamais receler cinquante années ordinaires". S’il est vrai que la vie d’un homme s’éploie sur un secret, que la trajectoire de son existence tisse le texte allégorique d’un mystère, texte sacré et figuré semblable à celui des Écritures, texte parabolique s’il en est, pour le moins à double face, la poésie de l'homme sera alors, même inconsciemment, "aimantée" par ce mystère, mue par "les forces secrètes qui animent en profondeur le sujet". Le texte, avec ses entours para textuels, devient "la réalité première qui détermine la vie ou qui tout au moins la préinscrit". Le destin de Keats ne sera pas de jouer un rôle, mais d’exister dans et par l’écriture. Il s’agira pour lui, accompagné, guidé par ces géants que furent à ses yeux Dante, Shakespeare, Milton ou Wordsworth, de figurer en un autre sens, de tisser la langue des figures pour se dire et, ce faisant, de rendre explicite le désir intense de produire l’œuvre. La vie de Keats est donc, tout à la fois, bien réelle et imaginaire. Reconnaître cette dimension d’une authentique existence poétique, c’est, fondamentalement, faire une biographie littéraire, une biographie qui rende compte du processus créateur. Dans le cas de Keats, la mort de la mère est l’événement traumatique permettant une interprétation aussi féconde que cohérente de la pratique poétique. Il n’échappera à aucun lecteur quelque peu informé des thèmes essentiels de son œuvre. La beauté, le désir et la poursuite amoureuse, l’oralité s’attachant au matériau des signifiants, la recherche d’une plénitude ici-bas dans cette forme d’éternité substantielle, et non point transcendante, qu’est l’instant gonflé d’intensité du poème se configurant, s’écrivant, cette belle chose dont Endymion nous dit qu’elle est une joie perpétuelle, que le mode poétique keatsien de l’existence s’origine dans le manque et donc qu’il consiste souvent à fantasmer les objets pouvant se substituer, fréquentes, en effet, sont les métonymies jouant cette fonction, à la "Chose qui a pour destin d’être perdue". Véritable approche psychanalytique, s'il en est.   "Si je devais être heureux avec vous ici-bas l'existence la plus longue serait ô combien brève, je voudrais croire en l'immortalité. Je voudrais vivre éternellement avec vous. Pour qui est demeuré longtemps confiné dans la ville, il est bien doux d'absorber son regard, dans le visage ouvert et beau du ciel, d'exhaler une prière, en plein sourire du firmament bleu". Le recueil de 1817 a quelque chose d’initiatique dans la carrière de Keats. Moment clé où s’élabore la singularité d’un lyrisme, son véritable registre. Le poète y cherche sa voix, y dessine l’espace propre à sa parole en se confrontant aux contraintes formelles. Il se prépare, mais l’on sent naître et déjà monter un style. C’est sans doute à ce moment qu’il se forge sa langue propre, cette langue qui ne plonge que dans la mythologie personnelle et secrète de l’auteur, où s’installent une fois pour toutes les grands thèmes verbaux de son existence, langue qui se libère, pourrait-on dire, à partir "des profondeurs mythiques". Pan, Endymion, Apollon, puis Saturne et Hypérion sont les figures mythologiques autour desquelles se construit le scénario de l’avènement de la parole de beauté et de vérité. Stases mélancoliques, refuges dans l’Imaginaire, nécessité d’ourdir la trame de la parole symbolique raccordant le sujet au Réel. Telles sont, alors, les étapes du sujet keatsien fabriquant une langue, travaillant à "se faire parler" à travers les formes poétiques. Travail pour ainsi dire scandé et éclairé par ses marges, par ces textes lyriques courts qui illuminent alors la correspondance, mais aussi par une authentique théorisation paradoxale de la poésie, du poète et du poétique attestée par cette même force correspondance. Le trois février 1820, alors que s'accentue la fréquence des crachements de sang, Keats offre à Fanny de lui rendre sa parole, ce qu'elle refuse. En mai, alors que Brown voyage en Écosse, il demeure à Kentish Town près de Leigh Hunt, puis chez Hunt même. De plus en plus, les médecins recommandent un climat clément, celui de l'Italie. Shelley, qui se trouve à Pise, invite le malade à le rejoindre, mais il répond sans enthousiasme. Ce n'est que le cinq novembre que commence l'ultime étape vers Rome dans une petite voiture de louage. Son ami peintre Joseph Severn passe son temps à distraire au mieux son compagnon de voyage. Arrivés le dix-sept novembre, les deux voyageurs s'installent au vingt-six Place d'Espagne, au pied des escaliers de la Trinité des Monts dans un appartement donnant sur la Fontaine Barcaccia. Keats sombre dans la mort, le vingt-quatre février 1825, si doucement que Severn, qui le tient dans ses bras, le croit toujours endormi. Il avait vingt-cinq ans. Ses dernières volontés sont à peu près respectées. Keats repose au cimetière protestant de Rome. Comme il l'a demandé,aucun nom ne figure sur sa tombe et y est gravée l'épitaphe "Ici repose celui dont le nom était écrit sur l'eau".    Bibliographie et références:   - Hermione De Almeida, "La médecine romantique et John Keats" - Grant F. Scott, "The sculpted word: Keats" - Stephen Coote, "John Keats, a Life" - Ayumi Mizukoshi, "John Keats" - Greg Kucich, "Keats and english Poetry" - Christine Berthin, "Keats entre deuil et mélancolie" - Marc Porée, "Keats, au miroir des mots" - Alain Suied, "John Keats et le sortilège des mots" - Bernard-Jean Ramadier, "Le périple poétique dans Endymion" - Robert Davreux, "Seul dans la splendeur de John Keats" - Christian La Cassagnère, "John Keats: les terres perdues" - Jean-Marie Fournier, "L'hypersensibilité de la poésie keatsienne" - Denis Bonnecase, "Keats revisité: Melencolia II" - John Strachan, "The Poems of John Keats"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 32 minutes
"Voilà, cela pourrait être une définition de plus de la poésie: l'art de nous rapprocher de ce qui nous dépasse. Elle existe pour que la mort n'aie pas le dernier mot. Belle mais étrange patrie que celle qui m’a été donnée. Elle jette les filets pour prendre des poissons et c’est des oiseaux qu’elle attrape. Grecque me fut donnée ma langue. Humble ma maison sur les sables d’Homère. Mon seul souci ma langue sur les sables d’Homère. La nature crée ses propres parentés, parfois bien plus puissantes que celles que nous forge le sang. Deux mille cinq cents ans en arrière, à Mytilène, je crois voir Sappho comme une cousine lointaine avec qui je jouais dans les mêmes jardins, autour des mêmes grenadiers, au-dessus des mêmes puits. À peine plus âgée que moi, brune, avec des fleurs dans les cheveux et un cahier plein de poèmes qu’elle ne m’a jamais permis de toucher. Il est vrai que nous avons vécu sur la même île. Avec cette même sensation de la nature qui depuis les temps anciens jusqu’à aujourd’hui continue à suivre les enfants d’Eolie. Mais, avant tout, nous avons travaillé, chacun à sa mesure, avec les mêmes notions, pour ne pas dire avec les mêmes mots: avec le ciel et la mer, le soleil et la lune, les végétaux et les jeunes filles, l’amour. Ne m’en veuillez pas si je parle d’elle comme d’une contemporaine. Dans la poésie comme dans les rêves, personne ne vieillit". C’est ainsi qu’Odysseus Elytis commençait alors son introduction au livre qu’il consacra à Sappho de Mytilène. Dans cet ouvrage, il nous offre non seulement une magnifique traduction en grec moderne, mais il prend surtout la liberté de composer des fragments en poèmes. C’est sa manière de "toucher" à ce cahier interdit. En reconstituant, en restaurant les poèmes de Sappho, il nous la rend si familière, si vivante, si touchante, qu’on ne peut que ressentir de la reconnaissance pour son audace. L’œuvre d’Elytis (1911-1996) est immense. Les poètes ne meurent pas, bien sûr. Nous en avons tous la preuve. Ils nous accompagnent et donnent un sens à notre vie. "Utopie ?" demande encore Elytis dans ses "Autoportraits". "Peut-être, et alors ? Utopique ne veut pas dire forcément impossible. On dénigre les poètes en disant qu’ils n’ont pas la force de faire face à la réalité, et qu’à cause de cela, ils se contentent de rêver. Mais ils ont raison d’être ainsi". Pour imaginer des choses qui choquent notre sensibilité et en plus être capable de les présenter sous un tout autre jour ne faut-il pas de la force ! Et la nature elle-même, quand elle nous plonge dans le malheur, n’est-elle pas aussi indifférente et cruelle ? N’arrive-t-il pas que cette nature exige de nous des choses impossibles, sans se laisser ébranler par les battements de notre cœur ?  "Car dès que je te vois un instant, plus aucun son ne me vient, mais ma langue se brise alors, un feu léger aussitôt court dans ma chair, avec mes yeux je ne vois rien".   "Elle construit des bateaux sur terre et des jardins sur l’eau, belle mais étrange patrie que celle qui m’a été donnée". L’enfant de l’union entre Sapho, la poétesse de Lesbos, et Paul Eluard pourrait s’appeler Odysseus Elytis. Mais Elytis est bien plus que cela encore. Son ombre radieuse mais complexe plane au-dessus de la Grèce, ses mots apportent fraîcheur et eau claire à tous les voyageurs de la poésie. Certains de ses textes continuent à faire l’objet de savantes exégèses, tant ils sont ouverts à bien des interprétations. Et on a le sentiment parfois d‘entrer avec crainte dans certaines parties de son œuvre comme dans une cathédrale. On s’y perd parfois, pris dans le flux incantatoire de ses métamorphoses, de ses analogies. Il a tant voulu retrouver le véritable visage de la Grèce que les lecteurs grecs ne se retrouvent pas toujours dans sa restauration sans fard, eux qui voudraient une image plus banale. Peut-on admettre que les statues antiques étaient outrageusement peintes, et non de ce blanc immaculé que l’on nous présente ? Aussi est-il très admiré, mais aussi parfois discuté. Séféris ni Cavafy ne posent pas ces problèmes par leur limpidité absolue. Elytis utilise ainsi le scalpel du réel, et l’éclairage des symboles issus de civilisations immémoriales. Il est homme du Logos, passionné de sciences mais au filtre absolu de l’imaginaire. Il est aussi l’homme du Cosmos. Au travers de sa "métaphysique solaire" de sa lumière qui a pris son envol dans les replis de la Mer Égée, de ceux de la peau des filles, se propose la recherche continue du paradis perdu de la Beauté. Mais aussi une véritable cosmogonie. Comme pour Mahler dans sa troisième symphonie, il part de la nature pour faire tourner les astres. En Grèce le mystère se place en pleine lumière, en Occident dans l’obscurité. Et Elytis est celui qui enferme le mystère dans la lumière. Il définit simplement la poésie par "l’art de nous rapprocher de ce qui nous dépasse". Et toute son œuvre aura été chemins vers cette part inconnue en nous, qu’une langue inconnue tente de transcrire avec des signes secrets. Lire Elytis n’est pas simple, son écriture est assez difficile. Souvent il s’agit d’un déchiffrage de mots cachés, de mots de passe vers d’autres portes donnant sur l’essentiel de la condition humaine. "J’ai habité un pays surgissant de l’autre, le vrai, tout comme le rêve surgit de ma vie".   "Elle baise le sol en pleurant et puis elle s’exile aux cinq chemins elle s’épuise puis toute sa vigueur reprend". Il semble tracer sur les plages de la vie des lettres que la mer du temps veut effacer de suite, mais qui reste graverdans la mer qui s’en retourne. Cette renaissance, au sens de la Renaissance à la fin du Moyen Âge qui retrouvait le monde grec, ne le conduira pas à un classicisme figé, lui l’homme des images les plus folles. Il fut un homme de son temps, un révolté. Il a su: "L’usure et la mort que nous constatons chaque jour autour de nous, ou dans cette propension à croire que le monde est indestructible et éternel". La beauté n’était pour lui que l’autre mot pour dire Vérité. Pourtant avant de recevoir le prix Nobel de littérature en 1979, Elytis était très peu connu hors de sa maison natale, la Grèce. Il fut le second et à ce jour le dernier écrivain grec à avoir ce prix, donc cette reconnaissance. Elle lui fut attribuée "pour sa poésie prenant appui sur la tradition grecque avec une force sensuelle et une lucidité de la condition de l’homme moderne". Ce qui rendit Elytis connu dans son pays est son monument poétique "Axion Esti" ("chant de louange"), son "livre-monument" comme le dit son meilleur passeur en langue française, Xavier Bordes. Ce chant rituel bâti sur les modes de prières anciens avec ses psaumes, ses cantiques et ses laudes sera magnifié par le communiste Mikis Théodorakis qui avait perçu le message universel de ce texte fondateur de la poésie grecque contemporaine. Car Elytis touche à l’universel lui embarqué sur "le bateau fou de la Grèce". Il dit vouloir "la revanche des rêves". Mais la connaissance d’Elytis est récente et il faut se rappeler que jusqu’en 1948 qu’un seul poème d’Elytis avait paru hors de Grèce ! La connaissance, ou plutôt la reconnaissance d’Odysseus Elytis, dans sa "deuxième patrie", la France, doit beaucoup surtout à la chanteuse Angélique Ionatos, ("Paroles de Juillet", "Marie des Brumes", "Monogramme", Sappho de Mytilène reconstitué par Elytis) qui fera claquer cette langue belle et terrible jusqu’au fond de nous. "J’ai souvent dit que pour moi, grecque de la diaspora, ma vraie patrie, c’est ma langue. En effet, je crois que si la poésie n’existait pas, je ne serais pas devenue musicienne. Cela semble un paradoxe, mais il n’en est rien. C’est la poésie qui a engendré mon chant. Et je suis convaincue que tous les arts, sans exception, sont les enfants de la poésie. Je sais que cette langue n’a pas d’alphabet puisque aussi bien le soleil que les vagues ne sont qu’une écriture syllabique qu’on ne déchiffre qu’au temps de la tristesse et de l’exil".    "Elle menace de prendre une pierre. Elle renonce aussitôt. Elle fait mine de la tailler et des miracles naissent. Belle mais étrange patrie que celle qui m’a été donnée". Elytis est l’homme d’une langue. De ce pauvre abri il va faire une flamboyante demeure pour la lumière et la Mer Égée viendra s’y reposer. Il est viscéralement attaché à la langue grecque, à la mer qui déborde en elle, à la lumière qui en sourd. Ses mots et ses verbes qui "vibrent sous le vent" s’écrivent sur l’azur. "Le poète ne prend pas forme dans le monde, c’est le monde qui prend forme dans le poète". Il est aussi un homme de révolte et il fait souffler grand vent de mots sur la langue grecque. Il s’est longtemps posé la question d’Hölderlin "à quoi bon des poètes dans ces temps si sombres ?". Il a donné sa réponse: à témoigner à la fois et des mystères et de la lumière. Et pour lui "la poésie est le seul espace où le pouvoir des nombres ne sert à rien". La poésie ne sert à rien qu’à vivre, vivre en toute lucidité. Homme éthique, homme debout il faut rencontrer les mots d’Elytis. Lui qui a clamé ceci: "Oui le paradis n’est pas une nostalgie, encore moins une récompense. Le paradis est simplement un droit". Odysseus Alepoudhélis était son nom, il prit pour pseudonyme celui de Odysseus Elytis. Le prénom du marin errant, sage et paria à la fois lui fut donné par ses parents Panagiotis Alepoudhélis et Maria Vanna. La seconde partie qu’il s’est choisie est une allusion à plusieurs notions d’après les hellénisants. Il s’y mêle des références au nom de la Grèce antique, à l’espoir, à l’Éros et au héros, à Hélène de Troie (Eleni) et surtout à la liberté. Donc plus qu’un nom il s’agit d’une proclamation, d’un acte de foi. Il était né à Héraklion en Crète le deux novembre 1911, comme Nikos Kazantzakis, dans une très vieille puissante faille crétoise qui venait de Lesbos, l’île de Sappho. Il était le dernier de six enfants. Ses vacances et sa jeunesse se seront passées au bord de la mer Egée. Puis la famille s’installa à Athènes ou Elytis commença des études de droit, travaillant en parallèle dans l’usine d’huiles et de savon de ses parents. Comme d’autres jeunes hommes de sa génération il découvre le surréalisme et publie en 1935 son premier recueil de poésie, encouragé par Georges Séféris. Puis vint hélas la deuxième guerre mondiale et l’occupation par les nazis de la Grèce. Elytis rejoindra la résistance sans hésiter.   "Devant la crête de l'île de Sérifos, quand monte le soleil, les canons de toutes les grandes théories du monde échouent dans leur mise à feu. L'intelligence est vaincue par quelques vagues et une poignée de pierres, chose étrange peut-être, et pourtant capable d'amener l'homme à ses véritables dimensions". Il servira comme lieutenant dans la guerre contre l’Albanie de 1940-1941. Au matin du 28 octobre 1940, les troupes de Mussolini envahissent la Grèce par la frontière avec l'Albanie. C'est la mobilisation générale. Elýtis est alors rattaché, avec le grade de sous-lieutenant, à l'état-major du 1er Corps d'Armée, puis incorporé au 24ème Régiment d'Infanterie. Il est transféré sur la zone des combats le 13 décembre 1940, au moment où un froid sibérien s'abat sur l'ensemble du front albanais. Sous le feu des batteries d'artillerie italiennes qui pilonnent les lignes grecques, Elýtis reste cloué au sol pendant deux heures, blessé au dos par des éclats d'obus. Puis, dans les conditions d'hygiène déplorables qui prévalent dans cette guerre, il est victime d'un cas sévère de typhus. Évacué sur l'hôpital de Ioannina le 26 février1941, il lutte pendant plus d'un mois contre la mort. Il a témoigné lui-même de cet épisode dramatique: "Faute d'antibiotiques à cette époque, la seule chance de salut contre le typhus résidait dans la résistance de l'organisme. Il fallait patienter, immobile, avec de la glace sur le ventre et quelques cuillerées de lait ou de jus d'orange pour toute nourriture, pendant les jours interminables où durait une fièvre de 40° qui ne baissait pas. Après une phase d'inconscience et de délire, où les médecins l'ont cru perdu, Elýtis se rétablit. À partir d'avril 1941, la Grèce, occupée par les allemands, les italiens et les bulgares, sombre dans la guerre et la famine. Les pelotons d'exécution et les déportations achèvent de ravager la population. Intellectuels et poètes ont à cœur de résister avec les armes de l'esprit. Elýtis, poursuivant sa convalescence, participe à de nombreuses réunions, clandestines ou publiques, visant à exalter dans le peuple les valeurs helléniques. Il assure également la promotion de l'avant-garde littéraire. C'est ainsi qu'à l'initiative du professeur Constantin Tsatsos et de Georges Katsimbalis est fondé, au début de 1942, le Cercle Palamas. Ce mouvement réunit des professeurs d'Université et des hommes de lettres, parmi lesquels Elýtis, tout juste âgé de trente ans, est le plus jeune. Il donne là une lecture publique de son essai sur "La véritable figure d'Andréas Kalvos" et son audace lyrique. L’expérience douloureuse cette guerre en Albanie, de la violence infinie et de la mort, le marquera à jamais et changera sa vision dionysiaque du monde. "Le monde est un espace où nous tentons de survivre, mais avec un tout petit peu de fierté cela vaut le coup d’y vivre".    "En effet, qu'est-ce qui, sinon, lui serait plus utile pour vivre ? S'il aime commencer de travers, c'est qu'il ne veut pas entendre. Sans qu'il en prenne conscience, la mer Égée dit et redit sans cesse, depuis des milliers d'années, par la bouche du clapotis de ses vagues, sur l'immense étendue de ses côtes: voilà qui tu es !" En juin 1943, les réunions clandestines, en petit comité chez des amis, connaissent aussi un grand succès: derrière les fenêtres fermées aux vitres occultées par du papier, une jeunesse privée de tout vibre à la voix grave de Katsimbalis lisant les vers de Kostis Palamas. C'est dans ces instants qu'elle éprouve le plus intensément la fierté de l'hellénisme. Le même sentiment s'exprime à la mort de ce grand poète: il reçoit des funérailles nationales le 28 février 1943, auxquelles Elýtis assiste au milieu de la foule. Sur sa tombe, Angelos Sikelianos déclame un poème en hommage au défunt, puis tous les participants entonnent l'hymne national grec, transformant ainsi les funérailles en une manifestation d'hostilité à l'occupant allemand. En ces temps de malheur, la poésie n'est pas un jeu futile, mais le dernier refuge de l'espérance. Face à l'occupant allemand, les vers de Friedrich Hölderlin sur la Grèce prennent une résonance particulière dans l'esprit d'Elýtis, tandis qu'Eluard et Aragon offrent un exemple encourageant de Résistance qui dépasse les frontières. Elýtis découvre à cette époque la poésie de Federico Garcia Lorca, auquel il consacre un article. Il compose alors aussi de nouveaux poèmes: "Dans la nuit de l'Occupation, "Soleil Premier", publié en 1943, adopte un titre symbolique, et est suivi de "Variations sur un rayon". En 1944, il publie le "Chant héroïque et funèbre pour un sous-lieutenant tombé en Albanie". Ce long poème de près de 300 vers, inspiré par son expérience personnelle des combats durant la guerre italo-grecque, soulève dans le public l'enthousiasme réservé aux grands poètes nationaux. En 1946, sept poèmes inspirés par l'Occupation sont réunis sous le titre "La Grâce dans les voies du loup", mais ils passent presque inaperçus. Ayant participé à la libération de son pays il se tourne vers la littérature et publie de nombreux recueils et s’occupe alors de la radio nationale et du théâtre. Fuyant la guerre civile qui ravage son pays il s’installe en 1948 à Paris et il devient l’ami de Picasso, Matisse, Giacometti, Eluard, Reverdy, de Char. Il engage des discussions sur la situation de la poésie.    "Parmi les trouvailles des fouilles archéologiques que nous, les européens d'aujourd'hui, avons omis de recueillir et d'étudier, se trouvent aussi quelques concepts qui gisaient dans cette même terre aux côtés des objets d'art. L'humilité par exemple". Mais celle-ci a bien changé. C'est maintenant Jacques Prévert qui est à la mode, au grand désespoir de Pierre Reverdy et de Pierre-Jean Jouve. Au domicile de Paul Éluard, Elýtis constate que ce dernier a enrôlé sa poésie sous la bannière du Parti communiste français, qui le sollicite directement par téléphone. Cette poésie engagée au service d'un parti politique met André Breton en fureur. C'est à ses yeux une trahison des buts du Surréalisme. Quant à Breton lui-même, Elýtis considère qu'il ne s'est pas adapté au nouveau contexte littéraire, ce qui le met dans une impasse. La poésie française, en déclin, n'offre donc aucune perspective à sa quête de renouveau. La mode est en effet à l'existentialisme et à la philosophie de l'absurde. Elýtis voit alors de pseudo-intellectuels flâner dans Saint-Germain-des-Prés avec un snobisme frivole qui l'indispose profondément. Rien, décidément, dans le Paris de 1948, ne parvient à le retenir. Il s'enferme dans sa chambre, pour échapper à un climat général qui lui est totalement étranger, et il lit le Phédon de Platon. "Je traversais en plein une crise, écrit-il, dont les premiers symptômes étaient apparus quatre ans plus tôt vers la fin de l'Occupation, lorsque le grec s'éveillait en moi. Cet esprit grec, tout à l'opposé de l'existentialisme sartrien, deux écrivains français l'admirent profondément. C'est René Char, qui à cette époque a déjà composé son "Hymne à voix basse" en faveur des insurgés grecs, et Albert Camus, qui a fait de la Grèce la patrie de son âme et le symbole le plus pur de la "pensée de midi". Tous deux manifestent à Elýtis leur fraternelle amitié et leur compréhension. Ils lui proposent de rédiger un article pour la revue "Empédocle", fondée en avril 1949, dans laquelle ils mènent ensemble le combat en faveur d'un humanisme grec, baigné par la lumière de la nature méditerranéenne. L'article d'Elýtis, qui devait s'intituler "Pour un lyrisme d'inventions architecturales et de métaphysique solaire", n'a jamais été achevé, mais l’idée d’accorder dans sa poésie une place centrale à la lumière et au soleil est désormais acquise. La réflexion d'Elýtis sur ce que doit être la structure d'un poème commence aussi à faire son chemin. Cette réflexion se développe sur l'art et de la peinture, complémentaires de la poésie selon Elýtis.    "La distance infinie qui sépare une statuette cycladique d'un galet, il nous est impossible de la mesurer avec la même aisance que nous le faisons quand il s'agit de centaines d'années-lumière". Il retourne en Grèce en 1953 où il reprend d’importantes responsabilités culturelles. Son long silence d’écrivain se rompt avec la publication en 1959 d’"Axion Esti", livre porté en lui pendant quatorze ans et qui sera un événement considérable en Grèce. Toute l’histoire passée et à venir de la Grèce s’y trouve. Ce mélange d’hymne païen à la Walt Whitman et de rituel de liturgie byzantine est l’acte fondateur de la poésie grecque contemporaine. Il est un nouvel évangile. Il s'installe dans le quartier de Kifissia, à Athènes, et travaille pour le théâtre. Il devient membre du conseil d'administration du Théâtre d'Art, fondé par le metteur en scène grec Karolos Koun, auquel il consacre un article, en 1959, pour fêter ses vingt-cinq ans de théâtre. Pour Karolos Koun, il traduit  "Le cercle de craie caucasien" de Bertolt Brecht. Il traduit aussi "Ondine" de Jean Giraudoux, pièce représentée en 1956 au Théâtre National d'Athènes. Il préside également le conseil d'administration du Ballet-Théâtre. Parallèlement, il poursuit la rédaction de deux importantspoèmes: "Six plus un remords pour le ciel", achevé dans sa seconde version en juin 1958, et surtout "Axion Esti",monument poétique qui l'occupe depuis plus de sept ans. Des extraits d'"Axion Esti" sont d'abord publiés dansla Revue d'Art, mais l'accueil des critiques est très défavorable, et Elýtis en est profondément déçu. Achevé en décembre 1959, le poème est publié en 1960, et marque le début de la gloire d'Elýtis et à présent l'opinion a évolué, d'importants critiques littéraires manifestent un intérêt grandissant pour son œuvre et multiplient les études à son sujet. Axion Esti est couronné la même année par le Grand Prix National de Poésie. La vie privée du poète est cependant marquée par deux deuils qui l'affectent douloureusement. Après une grave maladie, son frère Constantin meurt le quinze juillet 1960, et enfin sa mère décède le dix-neuf septembre de la même année.    "Cela précisément constitue notre talon d'Achille et c'est pourquoi nous rivalisons désespérément avec le savoir". Devant le coup d’état en Grèce de 1967, Elytis s’exile en France jusqu’en 1972. En 1978 il publie "Maria Nepheli", Marie des Brumes, dialogue entre une jeune fille et un antiphoniste, sans doute lui-même. Les dernières années de la vie d'Elýtis sont marquées par un retrait progressif de la vie publique, dû à la maladie. Il souffre depuis plusieurs années d'anémie hémolytique et d'infections pulmonaires qui l'obligent à de fréquentes hospitalisations. Ainsi, en 1988, il doit renoncer à se rendre à Paris pour l'inauguration d'une exposition qui lui est consacrée au Centre Georges Pompidou. Il reste néanmoins entouré par ses plus proches amis, et par la compagne des treize dernières années de sa vie, la poétesse Ioulita Iliopoulou. Et il ne cesse pas d'écrire. En 1990, la prose poétique de "Voie Privée" s'accompagne de 81 gouaches, aquarelles et dessins. En 1991, paraît le poème "Dit de Juillet" avec des photographies de la jeunesse d'Elýtis. En 1993, dans une lettre rendue publique, il apporte son soutien à Antónis Samarás qui vient de créer un nouveau parti politique, le "Printemps politique". L'œuvre du crépuscule de sa vie, toute de méditation et de contemplation devant la nature, laisse s'exhaler, malgré lui, un parfum de tristesse dont témoignent les titres des derniers recueils: "Les Élégies d'Oxopétra", "À l'ouest du chagrin", et  "Lejardin des illusions", publiés en 1995. Homme solitaire, jamais marié, il s’enferme à Athènes et meurt d’une crise cardiaque le dix-huit mars 1996 après des années de maladie, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. "Je considère la poésie comme une source d’innocence emplie de forces révolutionnaires. Ma mission est de concentrer ces forces sur un monde que ne peut admettre ma conscience, de telle manière qu’au moyen de métamorphoses successives, je porte ce monde à l’exacte harmonie de mes rêves. Je me réfère à une sorte de magie moderne dont la mécanique nous conduit à la découverte de notre vérité profonde. C’est pourquoi je crois, par idéalisme,que j’évolue vers une direction encore jamais atteinte. Espérant obtenir une liberté délivrée de toute contrainte, une justice qui puisse être confondue avec l'absolu, je suis un idolâtre, qui sans le vouloir, parvient à la sainteté".    "Est-il vrai qu'à la lumière, il arrive de jaillir de l'intensité suprême du noir ? L'amour le confirme d'une autre façon. Quand deux corps nus parlent, la part anecdotique de leur histoire, son côté accablant, s'efface". Et Elytis procède bien par métamorphoses, par analogies de lumière. Lui qu’on a facilement catalogué enfant du surréalisme français et de la Grèce Antique s’est toujours défendu de cela, le mariage entre l’influence de la mer Égée et de Paul Eluard et André Breton. Mais cela n’est pas si évident et il avouera que le surréalisme a contribué "à vaincre sa timidité naturelle". Certainement plus que cela en l’ouvrant sur l’inconscient. D’ailleurs le surréalisme a changé complètement la poésie grecque en brisant l’académisme ambiant, et en prêchant l’amour fou et la joie de la vie. Cela Elytis ne pourra le nier, ni tous les autres poètes grecs à sa suite. Elytis comme bien des poètes grecs dit "le ciel et de la mer, le soleil et la lune, les végétaux, les filles, l’amour". Enfant d’Éolie, il est dans la chair de son monde, avec tout son corps et toute sa lucidité. Sa filiation profonde avec sa terre, son île de Lesbos, la mer Egée, dont sa famille était issue, lui fait revivre et traverser dans ses mots les figures du Héros et d’Éros, et aussi recomposer et restituer les poèmes de Sapho de Mytilène, sa lointaine cousine. Celle, la brune, la sensuelle, 2500 ans plus tôt avec qui il aurait pu jouer dans les mêmes jardins, se baigner dans les mêmes fontaines, courir dans la même île. Le mystère de la lumière que chante Elytis, il le trouve dans la danse d’un lézard sur une pierre pour célébrer le soleil, dans la danse des dauphins dans la mer, dans un papillon qui se pose sur la nuque fragile d’une jeune fille, "dans les sources du jardin et dans l’horloge qui se trompe sans arrêt d’heure". On peut, surtout en langue en grecque, trouver toute l’odeur du sel dans ses mots, les embruns de l’amour, la dérive des îles, les reflets mouvants du sable et de la mer, le soleil englouti en elle, la vie frémissante, le sexe des femmes et des coquillages, un banc de poissons qui s’enfuit, un volcan sous l’eau. Au plus près des racines des choses et de la nature, Elytis s’enveloppe aussi d’une forêt d’ombres, d’une forêt de symboles. Utopie et magie, espoir dans l’existence humaine sont sous-jacents. Besoin de tenter de se fondre dans l’harmonie dumonde et de la création telle est la direction de ce qu’il appelle sa mission. Elytis a un souffle messianique.    "Le baiser, qui n'a pas subi la moindre évolution depuis la nuit des temps, se trouve être la chose la plus nouvelle et la plus neuve dont nous disposions". Odysseus Elytis se revendique comme un poète de la "métaphysique solaire". Il cherche non pas "la belle clarté de la raison", mais la limpidité magique et irrationnelle qui sourd au dedans et au dehors des choses et des êtres. Il aura cherché une immense transparence, et chaque mot se veut translucide et lucide à la fois. Une large part d’irrationnel baigne ses poèmes et l’émergence de l’inconscient en Grèce, terreau du surréalisme, lui doit beaucoup, comme à celle de sa génération des années vingt. Et sa poésie a d’abord été formée à l’étranger, en France notamment avant d’être retrempée puissamment dans le sol grec et ses mythes. Il a en lui du sculpteur de statues antiques et du peintre d’icônes byzantines. Sa suggestion de la transcendanceet du divin, il l’opère par la lumière, la sensualité. Il y a un sens profond du sacré chez Elytis, comme un amour profond du trivial de la vie humaine. Il ne faut point oublier qu’Elytis était également peintre et tout procéder en lui par visions et par images, par collages aussi issus de chers amis surréalistes parisiens. Mais il était avant tout le poète de l’exil de la lumière, de celui qui recherche l’harmonie des tensions opposées. Finalement il n’aura que poli et repoli que quelques mots: ciel, mer, éther, pierres, jeune fille, bleu vif, soleil et liberté. Et ces mots sont encore vibrants et mouillés sortis de l’onde. Elytis a replacé la poésie grecque dans son héritage certes occidental, mais aussi profondément oriental. Et bien des allusions alors nous restent obscures. Sa langue très riche est imbibée d’histoires et de mythes, de rituels antiques ou byzantins, et d’arrière-plans difficiles à transcrire. Lui le natif de Crète a une forme labyrinthique et peu de fils d’Ariane nous sont donnés, pourtant la lumière est déjà là, même si nous ne comprenons pas ce qui l’amène. Il y a une part de magique dans l’écriture d’Elytis, de chamanisme des mots comme une Pythie. Comment rendre les messages des Dieux ? Dans son discours de Prix Nobel, il concluait ainsi: "Tenir le soleil dans ses mains sans être brûlé, le transmettre comme une torche à ceux qui viendront après nous, est un acte douloureux, mais je crois, un acte béni. Nous en avons toujours besoin. Un jour les dogmes qui maintiennent enchaînés les hommes seront dissous devant une conscience tant inondée de lumière qu’elle fera qu’un avec le soleil, et il adviendra alors l'immensité des rivages idéaux de la dignité humaine et de la liberté".    Bibliographie et références:   - Odysseus Elytis, "Six plus un remords pour le ciel' - Odysseus Elytis, "Orientations" - Odysseus Elytis, "Les clepsydres de l’inconnu" - Odysseus Elytis, "Marie des Brumes" - Odysseus Elytis, "Le monogramme" - Odysseus Elytis, "Belle et étrange patrie" - Odysseus Elytis, "Temps enchaîné et Temps délié" - Odysseus Elytis, "Axion Esti" - Odysseus Elytis, "Vingt-quatre heures pour toujours" - Odysseus Elytis, "Le petit navigateur" - Odysseus Elytis, "En avant lente" - Odysseus Elytis, "Les Élégies d'Oxopetra" - Angélique Ionatos, "De Sappho à Elytis" - Yannis E. Ioannou, "Odysséas Elýtis"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 32 minutes
"Le secret de tout est d'écrire dans l'instant, le battement de cœur, le flot du moment, laisser les choses sans délibération, sans se soucier de votre style, sans attendre un moment ou un lieu approprié. J'ai toujours travaillé de cette façon. J'ai pris le premier papier, la première porte, le premier bureau, et j'ai écrit, j'ai écrit, j'ai écrit. En écrivant dans l'instant, le battement de cœur de la vie est pris". Né à Long Island, dans l’État de New York, en 1819, cet homme du peuple, menuisier à ses heures, produisit une œuvre novatrice, brillante, exprimant l’esprit démocratique du pays. C’était un autodidacte qui avait abandonné l’école à l’âge de onze ans pour travailler. Il lui manqua donc l’instruction traditionnelle qui faisait de la plupart des auteurs américains des imitateurs respectueux des anglais. Son recueil, "Feuilles d’herbe" (1855), qu’il réécrivit, révisa pendant toute sa vie, contient le "Chant de moi-même", poème le plus original qu’ait jamais écrit un américain. Les éloges enthousiastes d’Emerson et de quelques autres pour ce volume audacieux confirmèrent au poète sa vocation, même si le livre ne connut pas un grand succès auprès du public. Son œuvre visionnaire, qui célèbre toute la création, a été largement inspirée par les écrits d’Emerson, en particulier son essai "The Poet" qui annonçait une sorte de barde, robuste, sincère, universel, étrangement proche de Whitman lui-même. La forme novatrice du poème, vers libres et absence de rimes, sa libre célébration de la sexualité, sa vibrante sensibilité démocratique et son affirmation parfaitement romantique de l’identité du poète avec ses vers, avec l’univers et avec son lecteur, changèrent définitivement le cours de la poésie américaine. Plus que tout autre écrivain, Whitman inventa le mythe de l’Amérique démocratique. "De toutes les nations, les américains possèdent probablement la nature poétique la plus complète. Les États-Unis sont certainement le plus grand des poèmes". En écrivant ces mots, il avait la hardiesse de prendre le contre-pied de l’opinion généralement admise selon laquelle l’Amérique était trop brutale et trop neuve pour comprendre la poésie. Il inventa une Amérique intemporelle de la liberté de l’imagination, peuplée d’esprits pionniers venus de toutes nations. Le romancier et poète britannique, D.H. Lawrence, le décrivit comme le poète de "la grand-route". "Feuilles d’herbe" est aussi immense, énergique et naturel que le continent américain. C’était l’épopée que des générations de critiques américains appelaient de leurs vœux, même s’ils ne lecomprirent pas. La pulsation du mouvement que l’on perçoit dans le "Chant de moi-même" est comme une incessante musique: "Mes attaches et mon lest m’abandonnent, je borde d'immenses sierras, mes paumes couvrent des continents, je chemine avec ma vision". La voix de Walt Whitman électrise le lecteur moderne par sa proclamation de l’unité et de la force vitale de toute la création. Il fut incontestablement un extraordinaire novateur. C’est lui qui a créé le poème autobiographique, qui a fait de l’américain ordinaire un barde, du lecteur un créateur, c’est de lui que vient la découverte toujours actuelle, de la forme "expérimentale", de la libre versification, de la poésie de l'Amérique démocratique.   "Le chemin de la sagesse est pavé d'excès. La marque d'un véritable écrivain est sa capacité à mystifier le familier et à familiariser l'étrange. Un écrivain ne peut rien faire pour les hommes si ce n'est simplement leur révéler la possibilité infinie de leur propre âme. J'existe tel que je suis, cela suffit, si personne d'autre au monde ne le remarque, je me sens heureux, et si tout le monde le remarque, je me sens heureux". On sait assez que "Feuilles d’Herbe" représente l’œuvre d’une vie. Cette œuvre, de 1855 à 1891, a connu de multiples métamorphoses, pour, finalement, s’imposer comme le chant de la conquête de soi, et une manière de mode d’emploi lyrique du nouveau monde. Elle célèbre le corps vivant de l’individu-citoyen, la foi dans le progrès humain, par delà les épreuves subies par la nation en marche vers son destin. Elle construit à vrai dire ce que, sans doute, Walt Whitman considérait comme le monument littéraire destiné à prouver la grandeur de la tâche entreprise par son pays, au sortir de la guerre civile, et sous le patronage de la grande ombre du Président martyr qui avait su et libérer la partie asservie du corps social et réunifier les deux parties de l’empire enformation, au seuil de l’ère industrielle. L’œuvre poétique de Whitman vise à l’édification d’une nouvelle civilisation, apte à former une espèce neuve d’êtres et à donner au monde l’exemple d’une réussite enfin indiscutable, qui puisse servirde modèle à tous les peuples, l’enthousiasme dont cette civilisation serait porteuse constituant le meilleur des ferments pour l’avenir. Walt Whitman est né le trente-et-un mai 1819 à West Hills aux États-Unis. Son père, charpentier, est quaker, libre penseur et partisan convaincu du parti démocrate. L'aîné de ses quatre frères meurt syphilitique et aliéné, le cadet est alcoolique et tuberculeux, et le benjamin handicapé physique et mental, tandis que sa plus jeune sœur souffrira toute sa vie d'hypocondrie. En 1823, sa famille s'installe à Brooklyn, ce qui n'empêche pas le tout jeune Walter de rendre de nombreuses visites à ses grands-parents, à Long Island, où il aime marcher au bord de l'océan. Il quitte l'école très tôt, vers onze ans, exerce tour à tour les métiers de garçon de courses, apprenti typographe, ce qui lui permettra de réaliser lui-même la première édition de "Feuilles d'herbe" en 1855, maître-instituteur, et enfin journaliste à partir de 1838.   "Avez-vous appris les leçons uniquement de ceux qui vous admiraient, étaient tendres avec vous et vous mettaient à l'écart ? N'avez-vous pas appris de leçons de ceux qui se sont préparés contre vous et ont contesté des passages avec vous ? Et l'invisible est testé par le visible, jusqu'à ce que le visible devienne invisible et soit testé à son tour". Ses premières œuvres sont des articles assez insipides et sacrifiant aux codes journalistiques de l'époque, ainsi que des nouvelles et un roman médiocre décrivant les méfaits de l'alcoolisme. Rien n'y fait pressentir l'émergence ultérieure du poète. En revanche, le jeune Whitman est déjà fasciné par la ville de New York, ses foules immenses, son bouillonnement culturel. Il est en particulier grand amateur d'opéra. Son activité de journaliste le conduit à devenir rédacteur en chef de plusieurs journaux, et à faire une tentative, malheureuse, de transplantation à La Nouvelle-Orléans et à Saint-Louis (1848). Il se métamorphose pendant trois ans (1851-54) en charpentier sur les chantiers de son père. Cependant, il lit goulûment toutes sortes de livres, qui vont de La Bible à Nathaniel Hawthorne, en passant par les classiques grecs ou romains et les ouvrages scientifiques. Il commence également (depuis 1847) à prendre des notes sur des sujets divers, dans des carnets qui deviendront le laboratoire du futur poète. En 1855, paraît la première édition de "Feuilles d'herbe", composée de douze poèmes précédés d'une véritable profession de foi démocratique. L'ouvrage connaîtra de nombreuses éditions corrigées et amplifiées tout au long de la vie de l'auteur. Pendant la guerre de Sécession, Whitman se rend à Washington, où il soigne des blessés des deux camps. Nommé en 1865, à un poste subalterne, dans un bureau ministériel, il perd cet emploi lorsque l'un de ses supérieurs découvre qu'il est l'auteur d'un livre scandaleux. Mais à la suite d'une campagne de ses amis célébrant la générosité du "bon poète aux cheveux gris", il peut occuper un autre poste dans un ministère, qui lui laisse de nombreux loisirs. La permanence du thème démocratique, dans nombre de poèmes de "Feuilles d'herbe", contraste avec le pessimisme et l'amertume d'un ouvrage au titre trompeur: "Perspectives démocratiques", publié en 1871. Whitman y dénonce la trahison des idéaux révolutionnaires par l'Amérique de "l'âge doré". Deux ans plus tard, après une sérieuse attaque de paralysie, il s'installe à Camden (New Jersey), dans la maison de son frère. Il y passera le reste de savie, à compléter et corriger ses Feuilles et à rédiger un livre autobiographique, publié en 1882-83 sous le titre "Jours exemplaires". Sa réputation commence à croître au cours des années 1870 et 1880, en Amérique et surtout en Europe, il vit dès lors comme une sorte de gourou, entouré de disciples qui célébreront sa mémoire après sa mort. Ses dernières années sont marquées par la maladie, suprême ironie pour ce chantre inlassable de la santé. Il meurt le vingt-six mars 1892 à Camden, à l'âge de soixante-douze ans. Il repose aux côtés de sa famille, au Harleigh Cemetery, dans le New Jersey.   "Les batailles se perdent dans le même esprit dans lequel elles sont gagnées. Je fais la fête et je chante pour moi-même. Et ce que je dis de moi maintenant, je le dis de vous, parce que ce que j'ai est à vous, et chaque atome de mon corps est à vous aussi". Le chant est une chose, et Whitman indiscutablement a créé, d’un même élan, une manière étonnante d’en concevoir et la modulation et le contenu, et la forme et les échos, et inauguré une lignée de poètes qui, prenant appui sur son œuvre, en ont poursuivi les intentions, dire la réalité de cette nouveauté-là, et bien sûr apporter à l’entreprise tous les correctifs, nécessaires sans aucun doute. Ainsi, pour ne prendre qu’une seule formule tirée du "Song of Myself", comment ne pas voir la filiation, ou la dérivation, et la déviation à la fois, du "All truths wait in all things" de Whitman au "No ideas, but in things" de Williams ? On passe d’une foi absolue en une sorte de pertinence accordée à l’ensemble du donné de la réalité, de cette conviction, cette ardente certitude, que les réalités sensibles du monde contiennent ainsi leurs vérités en puissance, que l’idéal demande à se réaliser dans les faits, à une exigence de réalisme tout autrement objectif, au sens le plus fort, et quasi-systématique. Les "vérités" que Whitman voyait "en attente", en suspens dans les "choses" du monde, l’homme, et surtout l’aède whitmanien, étant là pour parfaire ces vérités des choses en les disant, Williams, lui, n’enconsidère plus que la face visible, en quelque sorte. Les choses sont là, les faits existent. En ces choses et ces faits ilexiste des "idées", nous dit-il, et par conséquent si le poète a une mission, mais disons plutôt un réel travail à accomplir, c’est d’aller tirer de cette considération des choses les idées qui s’y trouvent, parce qu’elles sont telles qu’elles sont, leschoses. Plus loin encore dans le siècle suivant Whitman, George Oppen dira, dans "Of Being Numerous", au tout début de sa méditation: "There are things, we live among and to see them/Is to know ourselves". "Il est ainsi des choses parmi lesquelles nous vivons “et les voir, c’est nous connaître nous-mêmes, en toute liberté et de façon très harmonieuse. Whitman s’est attelé le premier en tant que poète à chanter les êtres qui doivent constituer le peuple où la chose trouverait à exister, et à penser la chose telle qu’en attente de soi. Il a rédigé un long essai, très étonnant car à la fois débordant de cet enthousiasme qu’on lui connaît et plein d’une sorte d’amertume devant les obstacles qui freinent l’ampleur de la tâche à accomplir et que ses contemporains ne soupçonnent pas, occupés qu’ils sont à copier l’ancien monde dans ses travers les plus ridicules au lieu de se mettre à inventer ce qui doit être inventé pour que le nouveau monde soit la terre de l’avenir advenu, et cet essai, il l’intitule, tout simplement, de façon docte, "Democratic Vistas".   "Les héros inconnus infinis valent autant que les plus grands héros de l'histoire. La plus petite feuille d'herbe nous apprend que la mort n'existe pas. Que s'il a jamais existé, ce n'était que pour produire la vie. L'art de l'art, la gloire de l'expression et le soleil des lettres c'est la simplicité". Ces "Perspectives démocratiques" ont été conçues par Walt Whitman comme un texte destiné à évoluer en s’étendant dans le temps d’une vie. Il s’agissait de traiter du présentet du futur des États-Unis sous leurs aspects religieux, social, politique et artistique. Whitman voyait le texte se développer selon le principe d’une "accumulation successive". Le projet n’ayant jamais été réalisé sous cette forme idéale, la version finale du texte a été publiée en 1876 et il est la juxtaposition, arrangée, mise en forme, de plusieurs articles successifs publiés dans des journaux. Le titre de l’essai est devenu célèbre, tel un lieu commun, au point de servir de signe de ralliement pour nombre d’ouvrages visant à mettre en valeur la perpétuation d’une sorte de sentiment national unanimement partagé. Ainsi le New York Times, récemment, l’utilisait pour fêter l’élection de Barack Obama. Les États-Unis regardent aisément l’avenir comme l’horizon vers lequel chacun des citoyens doit porter son regard. Il est remarquable de constater que ce titre est utilisé pour l’accession d’un africain-américain au poste de vigie présidentiel, alors que Whitman évite, précisément, lui, d’aborder de front le problème de l’égalité raciale, malgré l’adoption alors des quatorzième et quinzième amendements qui garantissent cette égalité. "Toute personne née ou naturalisée aux États-Unis, et soumise à leur juridiction, est citoyen des États-Unis et de l’État dans lequel elle réside" dit l’un, en 1868. "Le droit de vote des citoyens des États-Unis ne sera refusé ou limité par les États-Unis, ou par aucun État, pour des raisons de race, couleur, ou de condition antérieure de servitude", dit l’autre, en 1870. Whitman se garde de s’appuyer jamais sur ces textes constitutionnels, et s’en tient à quelques fortes obsessions personnelles, qui font l’originalité de son essai. Derrière le poète, se cachait un grand démocrate. Bref, le poète-lettré apprendrait à lire à son multiple concitoyen, lequel deviendrait ainsi un lecteur athlétique, un adepte de la lecture active conçue comme une lutte de gymnaste, le texte offert étant en quelque sorte le soutien, actif lui aussi, de l’exercice. Ainsi le lecteur, comme l’auteur du poème, écrirait l’à-venir de l’idéal démocratique.   "L'avenir n'est pas plus incertain que le présent. Arrêtez avec moi jour et nuit et vous posséderez l'origine de tous les poèmes, vous posséderez le bien de la terre et du soleil. Il reste des millions de soleils, vous ne prendrez plus les choses de seconde ou de troisième main. Tu ne regarderas pas non plus à travers les yeux des morts. Tu ne te nourriras pas des spectres des livres, tu ne regarderas pas non plus à travers mes yeux, ni ne me prendrez des choses, les écouterez partout et les filtrerez de vous-même". Un des principes sur lesquels s’appuie Whitman pour soutenir son idéal est la déclaration de principe de Lincoln. Whitman n’a que peu croisé Lincoln, mais il a eu des relations de fait plus suivies avec l’administration du successeur de celui-ci, Andrew Jackson. Le poète a fait pendant le conflit qui a mis le pays en péril l’expérience des hôpitaux militaires et il travaille désormais au service du département de la Justice, de 1865 à 1869. La scène politique était alors assez agitée. Le Président a eu à lutter contre le Congrès. C’est Jackson qui a permis la ratification du treizième amendement, abolissant l’esclavage sur tout le territoire des États, et qui, donc a rendu la "Proclamation d’Émancipation" de Lincoln permanente. Les réels problèmes allaient dès lors commencer. Lincoln, comme Harriet Beecher Stowe par exemple, la romancière de "La Case de l’Oncle Tom", avait été partisan, avant la guerre civile, de renvoyer les esclaves libérés en Afrique ou dans les Caraïbes, afin que leur présence ne perturbe pas le développement de la nation blanche. La guerre avait changé les données, puisque Lincoln avait finalement, avec l’Émancipation, permis aux esclaves libérés de s’engager dans l’armée du Nord. Les "Perspectives démocratiques" sont nées de cette nécessité de plaider pour la réalisation de l’idéal dont le nouveau monde était porteur, sans en être encore pleinement conscient. C’était donc une idée en sommeil dans les choses, et sa vérité demandait à être dite, ainsi le concevait Whitman. De même il considérait qu’il était de son devoir de donner à ce plaidoyer une voix, celle du "Lettré" du futur dont il brosse le portrait idéal. Un composé de Shakespeare, des bardes sacrés, des juifs, d’Eschyle, de Juvénal, dit-il, mais "pour les desseins futurs et démocratiques, des poètes d’un ordre plus élevé que chacun de ceux-là", une "classe de bardes qui fassent concorder, maintenant et pour toujours, l’être physique rationnel humain avec les ensembles de l’espace et du temps, et avec ce vaste et multiforme spectacle de Nature, qui l’environne", et dont, à l’évidence, l'auteur des "Feuilles d’Herbe" est le pendant réel, convaincant dans la forme originale qu’il a donnée à son œuvre.   "Reposez-vous avec moi dans l'herbe, lâchez le haut de votre gorge. Ce que je veux, ce ne sont ni des mots, ni de la musique ou des rimes, ni des coutumes ou des conférences, pas même le meilleur; Seul le calme que j'aime,le bourdonnement de ta précieuse voix. Le livre le plus sale de tous est le livre effacé". On sait fort peu de chose sur la gestation des douze poèmes qui constituent la première édition de "Feuilles d'herbe" (1855). Aucun des poèmes n'a de titre, et le titre de l'œuvre n'est pas précédé du nom de l'auteur. En revanche, le frontispice consiste en un daguerréotype d'un homme barbu, à la pose nonchalante, habillé comme un ouvrier. Ces bizarreries sont peu de chose, comparées à la manière dont le premier poème, qui sera plus tard intitulé "Walt Whitman", puis"Chant de moi-même", impose au lecteur une "persona" envahissante et l'invite, dès le premier vers, à être témoin d'une inlassable autocélébration: "Je me célèbre et me chante moi-même." C'est peu dire que cette poésie est narcissique. Elle fait du narcissisme un mode de percevoir et de penser, et les récritures du poème au fil des années amplifieront les accents de ce grand orgue. La seconde section est une déclaration d'amour auto-érotique, fondée sur les rythmes biologiques de l'inspiration et de l'expiration, sur le battement du cœur et le son de la voix perçu par le locuteur même. Le narcissisme fonde également un contrat de lecture inédit. Il apparaît très vite, en effet, que ce "Moi" intarissable est aussi infiniment hospitalier, puisqu'il ne tire sa puissance visionnaire que de la communion quasi mystique posée dès les premiers vers. Comme Victor Hugo, Whitman pourrait s'écrier:"Insensé, qui crois que je ne suis pas toi!" Cette capacité de fusion, le mot de Whitman est "absorption", conduit à un processus kaléidoscopique: témoin insatiable de la vie collective, ouïe infiniment réceptive aux bruits de la ville, œil sans cesse en alerte, la persona de "Chant de moi-même" se déplace en une suite de glissements vertigineux. Bientôt, la subversion devient explicite, lorsque le moi omniprésent fait écho aux "voix depuis longtemps muettes", celles des prisonniers et des esclaves, des malades et des désespérés, puis aux "voix interdites des sexes et des appétits de la chair". Vainqueur des censures, le "Je" échappe à l'espace et au temps et devient l'incarnation de toutes les existences, de la plus modeste à la plus héroïque, prêtant son "oreille attentive" au moindre signe de vie.   "Je rencontre de nouveaux Walt Whitman tous les jours. Il y en a une douzaine à flot. Je ne sais pas qui je suis. Comme c'est étrange, si vous venez me rencontrer et que vous voulez me parler, pourquoi ne me parlez-vous pas ? Et pourquoi ne devrais-je pas te parler ?" Cette première version de "Feuilles d'herbe", qui se présente alors comme un mince quarto, passe quasi inaperçue n'obtenant qu'un petit succès de scandale, le poète John Greenleaf Whittier jette même au feu l'exemplaire qu'il vient de lire. Certains poèmes, les "Enfants d'Adam", qui chantent ouvertement la sexualité, embarrassent, au point qu'Emerson ne parvient pas à faire rencontrer à l'auteur les gloires littéraires du temps, Henry Longfellow, James Russell Lowell, et Oliver Wendell Holmes. Aucun d'eux n'accepte un contact aussi compromettant. Seul des écrivains reconnus, Ralph Waldo Emerson salue l'apparition d'un grand créateur, dans une lettre personnelle à l'auteur dont ce dernier ose publier un extrait dans la deuxième édition amplifiée du livre, en 1856. Cette deuxième édition contient outre les douze poèmes originaux, dont certains ont été révisés, vingt autres nouveaux textes dont le très beau "Sur le bac de Brooklyn", véritable méditation poétique sur le flux et la stase. Le sautres poèmes de 1856 traduisent une volonté "prophétique" de plus en plus affirmée. Le Whitman de 1856 est celui qui cite en Quatrième de couverture la lettre d'Emerson le saluant "au commencement d'une grande carrière" et celui qui développe dans le "Chant de la terre qui tourne" une version très personnelle de la doctrine transcendantaliste, complétée dans le "Chant de la grand-route" par une mystique de la camaraderie et de l'errance. Après une période de crise, une troisième édition de l'ouvrage suit en 1860, beaucoup plus ample et publiée à Boston. Curieusement, l'indignation des moralistes devait se concentrer sur le premier groupe, comme si le second n'avait pas été lu, ou pas compris. Chaque poème est un organisme autonome, dont on peut suivre la gestation et la maturation, mais l'œuvre tout entière laisse également deviner la présence de strates successives. La croissance organique de l'œuvre a d'ailleurs inspiré à la critique diverses métaphores végétales qui font ainsi écho au livre. Le gros volume que nous pouvons lire aujourd'hui est d'une densité très inégale. Il y a aussi chez Whitman un poète-lauréat autoproclamé, thuriféraire d'une Amérique trop lisse, créateur d'images d'Épinal, qui a enchanté nos ancêtres mais qui laisse froid le lecteur contemporain. En revanche, si le barde national a pâli, le chantre de l'amour et de la mort n'a cessé de s'imposer à la critique moderne. Pour beaucoup, Walt Whitman et Emily Dickinson sont les deux piliers de la poésie américaine du XIXème siècle. En France, Walt Whitman a eu une grande influence sur les poètes symbolistes.   Bibliographie et références:   - Gustav Theodore Holst, "Ouverture Walt Whitman" - Fernando António Nogueira Pessoa, "Salut à Walt Whitman" - Jim Jarmusch, "Down by Law" - Peter Weir, "Le Cercle des poètes disparus" - Patrizia Lorenzi Danitti, "Walt Whitman" - Basil de Sélincourt, "Walt Whitman" - Yves Carlet, "Walt Whitman" - John Burroughs, "Walt Whitman, a study" - John Bailey, "Walt Whitman" - W.S. VanDyke, "Walt Whitman, a study" - Kevin C. Shelly, "The Fred Gray Association" - Matthew Wills, "Walt Whitman"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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"Mon cœur, pourquoi ces noirs présages ? Je suis triste à mourir. Une histoire des anciens âges hante mon souvenir. Déjà l'air fraîchit, le soir tombe, sur le Rhin, flot grondant. Seul, un haut rocher qui surplombe brille aux feux du couchant. Là-haut, des nymphes la plus belle, assise, rêve encore. Sa main, où la bague étincelle, peigne ses cheveux d'or. Le peigne est magique. Elle chante, timbre étrange et vainqueur, tremblez fuyez, la voix touchante ensorcelle le cœur". Né à la charnière de deux siècles, allemand de naissance et français d’adoption, Heinrich Heine illustre par sa vie et son œuvre une double tension entre révolution et romantisme, entre contestation des idées dominantes et désir d’intégration. Héritier des Lumières mais se considérant lui-même comme le dernier roi de l’école romantique, l’artiste n’a cessé de cultiver le mépris pour le prosaïsme et le matérialisme bourgeois tout en rêvant de s’intégrer socialement et culturellement aux couches supérieures de la bourgeoisie. Son existence est alors ainsi faite de dissonances et de contradictions. Tout à la fois écrivain engagé et ennemi farouche de la littérature à thèse, poète mais aussi dramaturge, nouvelliste, essayiste et journaliste, Heine s’est intéressé à tous les domaines, des arts à la philosophie en passant par la politique et l’histoire. Son œuvre constitue aujourd’hui une référence pour comprendre le premier XIXème siècle. Harry Heine naît à Düsseldorf le treize décembre 1797. Il est l’aîné de quatre enfants. Sa famille, de confession juive, appartient à la bourgeoisie locale. Le père, Samson, qui vient d’un milieu de marchands, tient un commerce de draps. La mère, Betty, issue d’une famille très respectée de banquiers et d’érudits, envoie ses fils étudier dans des lycées humanistes catholiques afin de faciliter leur assimilation à la société allemande. Destiné en tant qu’aîné à reprendre le commerce paternel, Harry reçoit une formation intellectuelle supérieure. En 1809, il entre au lycée de Düsseldorf, établi par Napoléon dans un ancien couvent franciscain. En 1811, Heine, âgé de treize ans, assiste à l'entrée de Napoléon dans Düsseldorf. En 1806, le roi Maximilien Ier de Bavière avait cédé sa souveraineté sur le duché de Berg à l'empereur des français. Certaines biographies avancent l'hypothèse infondée, selon laquelle Heine aurai tpu, pour cette raison, prétendre à la citoyenneté française. Contrairement aux assertions ultérieures de Heinrich von Treitschke, il ne le fit jamais. Son pays natal devint le grand-duché de Berg, gouverné par le beau-frère de Napoléon, Joachim Murat, de 1806 à 1808, puis par Napoléon lui-même jusqu'en 1813. État membre de la Confédération du Rhin, le grand-duché subissait une forte influence de la France. Durant toute sa vie, Heine admire l'Empereur pour l'introduction du Code civil, qui fit des juifs et des non-juifs des égaux aux yeux de la loi. En 1816, il entre dans la banque de son oncle Salomon Heine, à Hambourg. Salomon, qui, contrairement à son frère Samson, a vu prospérer ses affaires et, plusieurs fois millionnaire, il prend en charge son neveu. Jusqu'à sa mort en 1844, il lui apporte un soutien financier, bien qu'il n'ait que peu de compréhension pour ses penchants littéraires.  Au cours de sa scolarité au lycée, Harry Heine s'était déjà essayé à la poésie. Depuis 1815, il écrit régulièrement. En 1817, pour la première fois, des poèmes de sa main sont publiés dans la revue "Hamburgs Wächter". Les amours malheureuses de Heine avec sa cousine Amalie (1800-1838) troublent la paix familiale. Par la suite, il fait de cet amour non partagé, le sujet de poèmes amoureux romantiques dans "Le Livre des chants". "Les parfums féminins sont les sentiments des fleurs".   "Dans sa barque, l'homme qui passe, pris d'un soudain transport, sans le voir, les yeux dans le ciel, vient sur l'écueil de mort. L'écueil brise, le gouffre enserre, la nacelle est noyée, et voila le mal que peut faire Loreley sur son rocher". Écrire sur Heine en Allemagne reste encore une chose délicate et périlleuse. Celui qui dit qu’on le surestime, qui le remet en question ou même le rejette, ne tient pas pour superflu, aujourd’hui encore, de prendre ses distances, ne serait-ce qu’en passant, avec ceux qui combattirent surtout le juif Heine. Inversement, celui qui évoque sa grandeur et son caractère exceptionnel doit toujours craindre qu’on le confonde avec ceux qui, pour quelque raison que ce soit, mènent une politique de réparation par des moyens littéraires. Ainsi, aujourd’hui encore, semble-t-il, la fumée des autodafés et des chambres à gaz continue d’obscurcir notre vue. En tout cas, les premiers auspices sous lesquels on recommença à s’intéresser à Heine après 1945 étaient loin de la sobriété critique et de l’objectivité scientifique. Car, bien sûr, pas plus que la haine des juifs, la réparation n’est une catégorie adaptée à l’élucidation d’un phénomène littéraire. En revanche, il est frappant de constater qu’il y a cinquante ou cent ans déjà, les discussions autour de Heine ne se caractérisaient en général pas par la sobriété ni l’objectivité, mais par des émotions exacerbées et un ressentiment profond. Depuis toujours en Allemagne, Heine déclenche des propos très enflammés. Même avant Auschwitz, son cas se trouvait toujours sur le fil du rasoir. Mais ce qui autrefois compliquait considérablement la discussion sur Heine et la complique encore actuellement, est, comme tout ce qui le concerne, inséparable de sa judéité, tout en cherchant à un autre niveau, par-delà toute forme de diabolisation antisémite et toute glorification philosémite. Aucun écrivain allemand n’a suscité de réactions aussi violentes de son vivant que Heinrich Heine. À l’exception de Goethe, aucun poète allemand, de loin, n’a bénéficié d’une popularité aussi grande. De même, l’histoire de la littérature allemande ne connaît pas de semblable exemple d’une réception posthume si agitée, ni si passionnée, ni bien sûr si ambivalente. Aucun des poètes allemands n’a été plus copieusement insulté, n’a été combattu avec plus d’obstination. Aucun n’a donné plus souvent prise à des polémiques si acharnées, où il en allait de questions aussi décisives pour le cours du monde que de savoir s’il fallait donner son nom à une rue ou à une université ou s’il fallait l’honorer par un monument ou une simple plaque commémorative. Aucun poète allemand n’a trouvé pareil écho à l’étranger, aucun n’a été si souvent ni si radicalement attaqué ou défendu au moyen d’arguments démagogiques et de citations tronquées. En ce qui le concerne, la raison devient déraison.    "Là où l’on brûle des livres, on finira par brûler des hommes. C’est une étrange chose que la musique. Je dirais volontiers qu’elle est un miracle. Elle est entre la pensée et le phénomène: comme une médiatrice crépusculaire, elle plane entre l’esprit et la matière, apparentée à tous deux, et pourtant différente de tous deux. Elle est esprit mais esprit qui a besoin de la mesure du temps. Elle est matière mais matière qui peut se passer de l’espace". Mais rien ne serait plus inconsidéré que de prétendre que tout cela témoigne de sa grandeur. Car la popularité de Heine ne prouve en aucun cas la qualité de ses vers. Il est arrivé que ce soient précisément les plus faibles, les vers complaisants et routiniers, qui soient les plus aimés et les plus imités. Quant au succès de sa poésie à l’étranger, il le doit en grande partie au fait qu’elle est facilement traduisible en langues étrangères. En faire le reproche à Heine est tout bonnement insensé. D’un autre côté, cependant, la traductibilité d’un poème peut difficilement être un critère de qualité. L’échelle de sa poésie va du poème génial au pur produit d’artisanat. En outre, il ne faut pas perdre de vue que si la violence et la démagogie qui caractérisent la lutte autour de Heine ne peuvent certainement pas être justifiées par ses défauts manifestes, ils n’y sont toutefois pas étrangers. Les plus belles pièces de l'Intermezzo, qui est de 1823, et du "Retour" ("Heimkehr"), qui est de l'année suivante,sont des déclarations de passion sans espoir, des malédictions de l'indifférence ou des moqueries contre le monde, qui ne s'aperçoit de rien. "La Lorelei", la plus touchante création et le poème le plus populaire de Heine, éblouit d'abord celui dont elle va faire le malheur. Dans la solitude et le désespoir, Heine, un des premiers, invoque la mer. Il aimait la mer du Nord, il y est retourné chaque année, en particulier à l'île de Norderney: la Mer du Nord ("Die Nordsee") forme la dernière partie du "Livre des chants" ("Das Buch der Lieder"), où le poète, en 1827, a rassemblé toute sa production de jeunesse. C'est le premier volume des "Reisebilder" ("Tableauxde voyages", 1826-1827) qui a établi la renommée de Heine. Il réunissait les cents poèmes du "Retour", la première partie de la "Mer du Nord" et, en prose, le "Voyage dans le Harz" ("Die Harz reise"). Heine y créaitune manière de genre nouveau: récit actuel, impressionniste, artiste et en même temps critique où la prose et les vers se mêlent à tout moment. La suite des "Reisebilder" (1830-1831) allait offrir de beaux exemples de ce genre, qui marie la fantaisie et la vérité, dans "Tambour Le Grand", où le poète a alors transfiguré ses souvenirs d'enfance, et dans les "Bains de Lucques" et les autres récits italiens, rhapsodies à perdre haleine.   "Dans le Nord, un pin solitaire se dresse sur une colline aride. Il sommeille, la neige et la glace l'enveloppent de leur manteau blanc. Il rêve d'un beau palmier, là-bas, au pays du soleil, qui se désole, morne et solitaire, sur sa falaise de feu". Ce fut un provocateur né et un éternel fauteur de troubles. Il mit le doigt sur les blessures les plus douloureuses de ses contemporains sans réfléchir aux conséquences qui allaient nécessairement en découler pour lui. Cela le préoccupait très peu de savoir qu’il offrait aux autres une cible très facile, et ceci pas seulement parce qu’il adorait les jugements extrêmes et donc souvent contestables. Il n’assurait jamais ses arrières, les mesures de précaution étaient peu compatibles avec son ­tempérament. De fait, il se battait à visage découvert. On pourrait même dire. Il partit en exil pour ne jamais avoir à se mettre à couvert. Il fut un virtuose de la polémique. Mais de tact et de tactique, il ne voulut rien savoir. Il semblerait presque qu’il fût incapable de séparer le sujet traité de la personne impliquée. En tout cas, cela ne lui a jamais importé. Il aurait pu se permettre de renoncer aux plaisanteries puériles et aux mots d’esprit méchants, aux arguments faciles et aux piques malveillantes. Mais il ne cessait d’y avoir recours, même là où on ne l’avait pas provoqué. Rien ne le retenait d’accuser ses ennemis d’impuissance et d’homosexualité, d’énumérer toutes les sortes d’infirmités physiques dont ils souffraient selon lui. Aussi injustement qu’on l’eût traité, de son vivant mais aussi plus tard, lui-même ne fut pas moins injuste. C’est ainsi qu’il pourvut d’un matériau riche et souvent efficace presque automatiquement tous ceux qu’il avait attaqués et tous ceux qui, pour d’autres raisons, voulaient écrire contre lui. Cet admirable buteur réalisa nombre de buts contre son propre camp et s’en accommoda placidement. À cela s’ajoute alors le goût louable de Heine pour la concision aphoristique, les formulations spirituelles et acérées, consciemment outrées et, par-là, particulièrement marquantes. Elles font de ses vers et de sa prose une matière que l’on peut extraordinairement bien citer. Et avec des citations de Heine, on peut sans peine prouver beaucoup de choses. Seulement, en règle générale, justement parce qu’il est si facile de se servir de ses déclarations, on n’y gagne pas grand-chose. L'homme savait se faire des ennemis.   "La mer a ses perles, le ciel a ses étoiles, mais mon coeur, mon cœur a son amour. Le peuple français estcomparable à un chat. Même s'il tombe de très haut, il retombe en bonne posture. Napoléon souffla sur la Prusse, et la Prusse cessa d'exister". Car si les réactions contradictoires et souvent agressives par rapport à Heine ont été favorisées et intensifiées par des circonstances nombreuses et très diverses, elles tirent leur origine profonde de son caractère particulier qui, cependant, et c’est surtout cela qui est important, ne se manifeste pleinement dans aucun de ses écrits. Il n’y a aucun livre de Heine qui serait aussi représentatif que,par exemple Faust, ou "La Montagne magique", ou "Le Procès pour leurs auteurs". Si l’on veut lui rendre justice, il faut absolument voir son œuvre trouble et inégale, ambivalente et incomparable, semblable en cela du reste à celle de Brecht, comme un tout. Elle consiste en de nombreuses, pour la plupart petites, parties et se révèle finalement être une réelle unité. Parfaite, l’œuvre de Heine ne l’est certainement pas. Mais elle représentait à son époque une chose inouïe, parfaitement scandaleuse. Ses écrits forment les fragments d’une seule et unique provocation. La biographie de Heine va du moyen-âge juif à la modernité européenne. L’œuvre de Heine nous conduit du romantisme allemand à la modernité des allemands. Lui seul réussit ce qui après l’ère Goethe et Schiller, Kleist et Hölderlin était absolument nécessaire: la "dépathétisation" radicale de la poésie allemande. Il la libéra du sublime et du digne, de l’hymnique et du solennel et aussi de l’obscur. Et il lui donna ce dont elle avait privé le plus le lecteur allemand: la légèreté et la grâce, le charme et l’élégance, l’humour et l’esprit, la rationalité et l’urbanité et, à l’occasion, aussi la frivolité. Que le chant et la pensée ne s’excluent pas forcément, on le savait déjà avant Heine, et d’autres avaient déjà démontré que, même dans les contrées germaniques, il est possible d’être un poète et en même temps un penseur. Mais Heine fut le premier à réaliser la synthèse impeccable de poésie et d’intellect sans surcharger la poésie de philosophie, comme c’était le cas la plupart du temps en Allemagne. Il a renouvelé et enrichi le vers allemand par le langage courant, le vocabulaire du quotidien, sans lui ôter pour autant son caractère poétique. Il a vivifié et intensifié la prose allemande avec des sonorités, des images et des rythmes lyriques, sans pour autant la poétiser.    "Tous les arbres résonnent et tous les nids chantent. Qui donc tient la baguette dans le vert orchestre de la forêt ? Est-ce là-bas le vanneau gris, qui sans cesse hoche la tête, l'air important ? Ou est-ce le pédant qui tout là-bas lance toujours en rythme son coucou ?" En modernisant la langue de la littérature allemande et en lui ôtant ses oripeaux, Heine créa la condition préalable la plus importante à la démocratisation qu’il fut lui-même, comme aucun autre écrivain du dix-neuvième siècle, en mesure de réaliser. Ce dont les meilleurs de ses prédécesseurs avaient rêvé, il le réussit brillamment. Surmonter l'immense fossé entre l’art et la réalité, entre la poésie et la vie.C’est dans ce contexte que s’inscrivent aussi les mérites de Heine en matière de journalisme. Il est vrai que, précisément sur ce terrain, le nombre de ses péchés semble particulièrement grand et qu’il a répandu plus d’une habitude fâcheuse dont souffre la presse allemande encore aujourd’hui. Mais il est celui qui a montré qu’un seul et même homme pouvait être, dans le même temps, poète génial et un journaliste de presse écrite professionnel. Lui, le journaliste le plus important parmi les poètes allemands et le poète le plus célèbre parmi les journalistes du monde entier, fut, du moins en Allemagne, le premier à avoir reconnu les possibilités offertes par la presse moderne et à avoir su constamment en faire usage. C’est précisément cela qui lui a valu le plus d’ennemis. On craignait ses pensées et ses opinions, c’est certain, mais on craignait encore plus sa capacité à exprimer ces opinions d’une manière telle qu’elles devinssent plausibles et très intéressantes pour d’innombrables lecteurs. Le journalisme d’aujourd’hui continue d’utiliser nombre des moyens et formes éprouvés par lui et vit pour une grande part de ses trouvailles. Et de même qu’on ne peut plus penser le drame allemand moderne sans ce que Büchner a accompli, de même il est difficile de se représenter la poésie allemande du vingtième siècle, de Brecht et Benn à Grass et Enzensberger, sans l’influence de Heine. Que les écrivains qui lui doivent beaucoup parmi ceux qui sont venus après lui n’en aient souvent pas été et n’en soient toujours pas conscients, ne change rien à la chose. Depuis des années et des décennies, communistes et anticommunistes se réclament de Heine. Dans ce cadre, on se réfère à ses écrits tardifs, notamment à ses "Aveux" de 1854 et à l’avant-propos au "Lutetia" de 1855. Dans ces deux écrits on trouve des propos hautement dignes d’être suivis, si ce n’est que chaque parti aime choisir ce qui l’arrange, et lorsqu’il arrive que les deux partis citent les mêmes passages, c’est pour y souligner des membres de phrases différents. Le poète allemand était en avance sur son temps.    "Est-ce cette belle cigogne qui, la mine sérieuse, et comme si elle dirigeait, craquette avec sa longue jambe, pendant que tous jouent leur musique ? Non, c'est dans mon propre cœur qu'est le chef d'orchestre de la forêt,et je le sens qui bat la mesure, et je crois bien qu'il s'appelle amour". Il prouva, et à l’époque, c’était quelque chose de neuf et d’étonnant, que, depuis sa position d’écrivain indépendant, il était possible de combattre efficacement ce qu’aujourd’hui nous appelons l’establishment. En d’autres termes, qu’il était possible d’être un écrivain politique sans devenir un homme politique écrivant de la poésie. C’était un homme de lettres engagé mais qui ne voulait rien savoir de la littérature à thèse. Il se moquait d’elle parce qu’il la tenait pour inutile. Même là où une influence politique directe et rapide lui importait, il ne consentait pas alors à des ­concessions artistiques. Son œuvre contredit l’affirmation selon laquelle il est nécessaire de se retirer dans sa tour d’ivoire pour rester un véritable artiste. De même que Heine se battit toute sa vie pour des réformes sociales, il ne se lassa pas de défendre le plaisir contre la morale de la société et l’hypocrisie, et de réclamer qu’on libère l’éros d’une contrainte contre nature. C’est précisément à notre époque, alors que l’émancipation érotique commencée le siècle passé semble achevée, qu’il ne faut pas oublier que Heine fait partie de ceux qui ont alors initié ce processus contre la très forte résistance de l’opinion publique, notamment des Églises chrétiennes, et qui l’ont soutenu de manière efficace. Mais quoi qu’il revendiquât et combattît, on ne pouvait jamais l’accuser de dogmatisme, jamais il n’était intolérant ou fanatique. C’est peut-être à mettre en rapport avec le fait qu’il partageait pour l’essentiel les objectifs de Marx et Engels tout en rejetant leurs moyens d’yparvenir. Il était, malgré la diversité de ses déclarations sur cette question, sans aucun doute un adversaire de la révolution. Son véritable élément était l’ambivalence, celle qui n’a rien à voir avec la réconciliation, ni même l’hésitation. C’était une ambivalence militante, agressive. Il était un génie de l’amour-haine, et il nehaïssait et n’aimait personne tant que les allemands et les juifs. Peut-on s’étonner qu’il soit alors entouré d’ennemis ? Il les rendait littéralement fous parce qu’il ne cessait de leur faire la démonstration de ce à quoi ils ne parvenaient la plupart du temps pas à s’élever: l’indépendance. Qu’il ait reçu de l’un ou de l’autrecôté des subsides est chose certaine et on le lui a souvent reproché. Mais personne n’a pu prouver qu’il ait jamais fait la moindre concession en échange. Non, Heine n’était pas au service d’un prince, d’un gouvernement ou d’une autorité, il ne faisait allégeance à aucun parti, aucune Église ni aucun journal, il n’avait ni seigneur ni commanditaire. Bien qu’il soit un auteur politique et porte un regard critique sur son époque, il était uniquement responsable devant lui-même. Le poète ne se réfugiait pas derrière l'homme.    "Ne dis pas que tu m'aimes. Je le sais bien. Les plus belles choses au monde. Le printemps et l'amour sont condamnées à disparaître. Je me promenais sous les arbres, seul avec ma mélancolie". Bien sûr, il y avait déjà eu avant lui des écrivains indépendants. Heine fut cependant le premier à comprendre l’existence de l’écrivain indépendant comme une fonction, une institution. Et à faire considérer et respecter cette institution dans l’opinion publique allemande. Mais c’était là une scandaleuse provocation, d’autant plus s’agissant d’un juif qui, de surcroît, exercera son activité pendant de nombreuses années depuis l’étranger. À l’époque, c’était une provocation. À l’époque seulement ? Nulle part la solitude du juif Heine parmi les allemands n’apparaît plus fortement, nulle part son désespoir ne transparaît plus clairement que précisément dans cette partie de son œuvre où il n’est absolument pas question de juifs, dans sa poésie érotique. Elle parle sans cesse, contrairement à la poésie de Goethe, de dépit amoureux et d’amour malheureux, de souffrances de celui qui est dédaigné et éconduit. Se distinguent-elles donc des tourments d’un amoureux non juif ? Non, évidemment pas. Le seul fait que des générations entières d’allemands, de français et de russes, qui, on le sait, dans leur très grande majorité n’étaient pas des juifs, aient pu reconnaître dans son "Livre des Chants "leurs expériences les plus intimes et que pendant un siècle, les amoureux se soient laissés conduire, ou séduire par les vers de Heine, prouve qu’il avait trouvé comment exprimer les sentiments de millions de personnes. Mais cela n’a rien à voir avec sa judéité. À sa judéité est liée aussi l’histoire contradictoire et hautement ambivalente de la réception de son œuvre en Allemagne. Ne nous faisons pas d’illusion. Son œuvre n’a été que partiellement reçue, de manière très limitée, pour finir par n’être justement pas intégrée.    "Je t'ai aimée, et je t'aime encore ! Et le monde s'écroulerait, que de ses ruines s'élanceraient encore les flammes de mon amour. Quelles que soient les larmes qu'on pleure, on finit toujours par se moucher". La judéité du compositeur Mendelssohn n’a jusqu’en 1933 pas fait obstacle à la popularité de son concert pour violons ni à sa musique pour le "Songe d’une nuit d’été". Berthold Auerbach fut, bien que juif, l’un des plus grands écrivains à succès de son temps. Finalement, beaucoup de vers de Heine, notamment ceux que Schubert et Schumann, Mendelssohn-Bartholdy, Brahms et Hugo Wolf avaient mis en musique, furent acceptés avec enthousiasme par le public allemand. Mais, autant il est certain que, par quelques-uns deses écrits, Heine correspondait aux attentes des lecteurs et répondait, d’une manière parfois extrêmement douteuse, à leur goût, autant il est sûr que pour la partie la plus grande et de loin la plus importante de son œuvre, sa poésie tardive et toute sa prose, il suivit une voie propre et originale. Il ne prêta pas attention aux habitudes de réception du public allemand. Ce qu’il lui imposait, le public le ressentit manifestement comme une chose étrangère et très choquante. Il refusait qu’on le brusque. Ce n’est donc pas le juif qu’on rejetait, mais le juif provocateur, l’éternel fauteur de troubles. Il faudrait cependant être aveugle pour ne pas voir que l’originalité et la particularité de l’œuvre de Heine allaient de pair avec son origine et sa situation en tant que représentant de la première génération de juifs allemands émancipés. En Allemagne,écrire sur Heine, c’est toujours écrire pour ou contre Heine. On ne l’a pas encore remisé au musée, le débat n’est pas encore terminé. Ainsi, Heine, comme Karl Marx, comme Richard Wagner, continue d’exercer une influence jusque tard dans le vingtième siècle. Il semble à propos de comparer l’importance qu’exerce pour la littérature le poète et auteur satirique, l’auteur politique et le journaliste qu’a été Heine avec celleque continuent d’avoir Marx pour la philosophie allemande et Wagner pour la musique allemande. À cette différence près que le génie de Heine n’a pas encore été tout à fait reconnu. Mais que son œuvre continue d’inquiéter, qu’elle soit encore ce qu’elle était, une provocation et un scandale, n’est pas la moindre de ses qualités. En février 1848, alors que la révolution éclate à Paris, Heine fait une très grave crise. Presque totalement paralysé, il doit passer ses huit dernières années alité, dans ce qu'il appelle lui-même son "matelas-tombeau". Depuis 1845, une maladie neurologique le ronge, s'aggravant de façon dramatique par crises successives. En 1846, il est même déclaré mort. Le dix-sept février 1856, Heinrich Heine meurt au trois avenue Matignon à Paris. Trois jours plus tard, il est enterré au cimetière de Montmartre. Selon ses dernières volontés, Mathilde, dont il avait fait sa légataire universelle, sera enterrée avec lui, après sa mort.    Bibliographie et références:   - Augustin Cabanès, "Henri Heine" - Armand Colin, "Heine le médiateur" - Gerhard Höhn, "Heine, un intellectuel moderne" - Marie-Ange Maillet, "Heinrich Heine" - Camille Mauclair, "La vie humiliée de Henri Heine" - Eugène de Mirecourt, "Henri Heine" - François Fejtö, "Henri Heine, biographie" - Jan-Christoph Hauschild, "Heinrich Heine" - Lucien Calvié, "Le soleil de la liberté, Henri Heine" - Norbert Waszek, "Heine et les périodiques français" - Michael Werner, "Henri Heine, biographie"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 32 minutes
"Nous nous aimions comme deux fous. On s'est quittés sans en parler. Un spleen me tenait exilé. Et ce spleen me venait de tout. Que ferons-nous, moi, de mon âme, Elle de sa tendre jeunesse ! Ô vieillissante pécheresse, Oh ! que tu vas me rendre infâme ! Des ans vont passer là-dessus.  On durcira chacun pour soi. Et plus d'une fois, je m'y vois. On ragera: "Si j'avais su ! Oh ! comme on fait claquer les portes. Dans ce grand hôtel d'anonymes ! Touristes, couples légitimes, ma Destinée est demi-morte !. Si on ne tombe pas d'un même ensemble à genoux, c'est factice, c'est du toc. Voilà la justice selon moi, voilà comment j'aime". Quelquefois, notre astéroïde, comme l'appelait affectueusement Antoine de Saint-Exupéry dans "Le Petit Prince", nous fait des pieds de nez, en créant des similitudes dans le Parnasse. Ainsi, il a voulu que deux poètes, Jules Laforgue (1860-1887) et Isidore Ducasse plus connu sous le nom de Lautréamont (1846-1870), soient tous deux natifs de Montevideo (Uruguay) et aient connu une trop brève existence. Mais la comparaison s'arrête là, car si "Les Complaintes" du premier nous offrent une vision ironique et onirique de l'existence, les "Chants de Maldoror" du second nous plongent dans les affres sans fond de l'âme. Mais les deux œuvres portent aussi loin dans le fabuleux et une sensibilité extrême. Les deux poètes étaient des écorchés vifs, traumatisés par l'inanité de l'existence. Jules Laforgue, naquit à Montevideo le seize août 1860 dans une famille qui avait émigré en Uruguay comme bon nombre de ses congénères, souhaitant trouver fortune. Le poète est le second d'une fratrie de onze enfants. Son père, Charles Laforgue y avait ouvert une modeste école privée, délivrant des cours de français, de latin et grec. Tout juste après son union avec la fille d'un boutiquier français, Pauline Lacolley, il se fit employer comme receveur à la banque Duplessis où il finit par être accepté comme associé gérant. Bientôt, à l'âge de six ans, Jules migre en France avec sa mère, ses grands-parents et ses cinq frères et sœurs, pour s'installer dans la ville de Tarbes d’où est originaire le père. Toujours, tout comme son contemporain, Isodore Ducasse. Des cousins assurent alors bientôt son éducation. Entre 1868 et 1875, il est interne au lycée Théophile Gautier de Tarbes et se montre assez bon élève, mais sans précellence. Il a pour instituteur, Théophile Delcassé, qui deviendra ministre des  Affaires étrangères de France, et sera l'artisan de l'Entente Cordiale avec le Royaume-Uni. Fin 1876, il regagne Paris pour rejoindre sa famille, rentrée de Montevideo en avril 1875. Il connaît alors un drame personnel qui le marquera longtemps et qui influencera largement la noirceur de son œuvre. En effet, sa mère, Pauline meurt en avril 1877, en donnant naissance à un douzième enfant qui ne survécut pas. Son père, malade, rejoint Tarbes, tandis que Laforgue demeure toujours à Paris, installé rue des Moines dans le dix-septième arrondissement de Paris. Inscrit au au lycée Fontanes, aujourd'hui lycée Condorcet, Il est recalé au baccalauréat de philosophie, à cause de sa gaucherie à l'épreuve d'oral. Ce sera alors le tournant de sa vie. Il se passionne pour la littérature et la découverte des écrivains et poètes, en fréquentant assidûment la bibliothèque de son quartier, en tirant le diable par la queue. Disposant de très peu de ressources, c'est à peine si il se nourrit à sa faim. Comme beaucoup d'artistes, il connaît une existence difficile. "Comme la vie est triste ! Et triste aussi mon sort, seul sans amour, ni gloire. Je ne tiens que des mois, des journées et des heures, dès que je dis oui, tout est exil".   "Et la peur de la vie, aussi ! Suis-je assez fort ? Je voudrais être enfant, avoir ma mère encore. Oui, celle dont on est le pauvre aimé, l'idole, 
celle qui, toujours prête, ici-bas nous console ! Maman ! Maman ! oh ! comme à présent, loin de tous". Dans les années suivantes, il participe à la rédaction du journal toulousain, "La Guêpe", et fin 1880, il fait imprimer ses trois premiers poèmes dans le catalogue "La vie moderne" sous la direction du dramaturge et homme de lettres prolifique, Émile Bergerat qui n'aura de cesse de le soutenir financièrement. Puis, aidé par Gustave Kahn et Paul Bourget, il décroche le titre d'assistant rédacteur du collectionneur et critique d'art très en vogue à l'époque, Charles Ephrussi qui tels les riches Rothschild et les fameux Camondo amasse alors les tableaux de Degas, de Monet et de Manet. Jules Laforgue gagne bientôt une sapidité certaine pour la peinture en travaillant en particulier sur une expertise portant sur Albrecht Dürer. Par hasard, il devient lecteur de l’Impératrice Augusta, princesse libérale et amoureuse de la France, âgée de soixante et onze ans et grand-mère du futur kaiser Guillaume II. (1881). Il sera alors employé à Berlin pendant cinq ans dans cette situation honorifique. Ce sont véritablement pour lui ses années d'apprentissage et de révélation pour Schopenhauer. Il rencontre l'amour avec une jeune anglaise, Miss Leah Lee. Elle sera sa femme et mourra presque immédiatement après lui. Vie d'errance et de vagabondage, mais de succès. Il occupera même un bel appartement au Prinzessinen-Palais. Sa charge de répétiteur consiste à traduire et à lire la quintessence de la littérature et de la presse française, en particulier, la "Revue des deux Mondes", poursuivant ainsi la tradition prussienne, initiée par Frédéric II de Prusse, dit Frédéric le Grand, le premier des francophiles. Jules Laforgue suit alors l'impératrice dans tous ses déplacements à l'étranger, à travers l’Europe. Le poète écrit durant cette période faste une suite d'articles détaillés sur la vie berlinoise et celle de la cour impériale, dont la plupart sera publiée dans la "Gazette des beaux-arts". Au cours du mois d'avril 1885, il édite dans la publication "Lutèce" une dixaine de ses "Complaintes" qui seront imprimées ensuite par Léon Vanier, à compte d'auteur, et dédiées à Paul Bourget. Ses premières relations amicales avec des Français résidant à Berlin sont exceptionnelles. Il fait toutefois la connaissance du spécialiste musical de la gazette du "Temps", Théodore Lindenlaub, qui lui présente le critique Teodor de Wyzewa et le tout jeune pianiste belge prometteur, Théo Ysaÿe. Mais, il ressent le mal du pays, le poids du déracinement, du désœuvrement et de l'amertume, comme l'atteste sa correspondance avec son camarade, le mathématicien Charles Henry (1859-1926). En 1886, il renonce à  sa charge de répétiteur. En février de cette année-là, à Berlin, il se rapproche d'une jeune anglaise très séduisante, Leah Lee, qui l'initie à la langue anglaise . Elle devient sa compagne, puis il se marie à Londres. Il rentre alors à Paris à la fin de la même année. Sa santé se délabre bientôt. Victime de la tuberculose, il nous quitte le 20 août 1887 à son domicile de la rue de Commaille, située dans le quartier Saint-Thomas-d'Aquin dans le septième arrondissement de Paris. Il repose dans la huitième division du cimetière de Bagneux. "Dans cent ans vous serez en la fosse noire, loin des refrains de bal des vivants. Tout n'est plus, torrent universel des choses, s'entretenant dans leurs suaires".   "Elle s’assied, hébétée, regarde ses chairs piteuses et ruisselantes, épluche sa toison des brins d’algues que cette douche y a emmêlées. Et puis elle se jette décidément à l’eau. Elle bat les flots comme d’un moulin, plonge, et remonte, et souffle, et fait la planche. Une nouvelle bordée de vagues arrive, et voilà la petite possédée qui, d’abord bousculée, fait des sauts de carpe, veut enfourcher ces crêtes !" Jules Laforgue de nos jours ? Il est vain de se risquer à rédiger quelques élégies ou "lamentations" sur le poète des "Complaintes". Jules Laforgue a pourtant été momifié par de nombreux essais et thèses universitaires, alors qu’il est le poète de la moquerie et de l'amertume, sans prétention égocentrique de laisser une trace dans la Littérature. "Je croupis dans les Usines du négatif". Il demeure si contemporain que son œuvre se boit comme un alcool très réconfortant et indispensable. L'écrivain est un poète majeur du XIXème siècle, mais il est demeuré de notre temps, novateur, immensément actuel. Son spleen s’abat de façon majestueuse encore sur nous. "Mon cœur est gonflé d’amour, d’éternelle douleur. Il m’étouffe, ma poitrine s’ouvre, mon cœur bout, énorme et rouge. Il monte dans l’azur solennel du Couchant, il monte et grandit en s’éloignant, et les Mondes viennent graviter au tour, et le consoler par des chants infinis !". Dans "Les Complaintes", le décor prend forme dans un cadre psychique, centré pour l'essentiel, autour de deux métaphores: le soleil et la lune, suivant ainsi une discordance inspirée sans doute de sa profonde admiration pour Schopenhauer: "Lorsqu’on se représente, autant qu’il est possible de le faire d’une façon approximative, la somme de misère, de douleur et de souffrances de toute sorte que le soleil éclaire dans sa course, on accordera qu’il vaudrait beaucoup mieux que cet astre n’ait pas plus de pouvoir sur la terre pour faire surgir le phénomène de la vie qu’il n’en a dans la lune, et qu’il serait préférable que la surface de la terre comme celle de la lune se trouvât encore à l’état de cristal glacé". Dans le monde intérieur du poète, l'astre de la lumière n’a de cesse de s'étioler à l'horizon, symbolisant un temps arrêté, sans postérité, une décrépitude sans fin. L'objet ne parvient pas à se soustraire de cette vision morne, qu’il matérialise. Piteux engrenage de rescousse finalement. Dans cette vision intellectualisée de l’espace, l'objet chez le poète symboliste avoue la perte sans retour d’un rapport authentique au monde. Il désigne des métaphores sans rien exiger. Il évoque la futilité du monde dans lequel il subsiste. Il récuse la distanciation littéraire, refuse au sujet sa situation de simple témoin, lui refuse sa dernière compensation: la posture d’un pestiféré approchant sa destinée. Perspective fractionnée, il collationne des morceaux d’espace. "Que la vie est quotidienne !" se lamente ce profond mélancolique mort à la fleur de l'âge à vingt-sept ans et qui n'a eu de cesse de se moquer et de délirer. Il aura fait s’entrechoquer son sentimentalisme à sa féroce dérision. "Dans quel but venons-nous sur ce vieux monde, et d’où ?. Pourquoi l’éternité stupide ? Pourquoi tout ?" Il jouait avec les mots. Il dessinait. Il adorait la musique. Il refusait toute règle pour ses vers. "Chantez ! la vie est brève, tout est vain, là-haut, voyez, la Lune rêve".   "Méthode, méthode, que me veux-tu ? Tu sais bien que j'ai mangé du fruit de l'inconscient. Avez-vous entendu? Oh ! ce cri déchirant. C’est le sifflet aigu, désolé, solitaire d’un train noir de damnés qui va dans le mystère des pays inconnus, à jamais s’engouffrant". La peur de l’automne et de ses morts de feuilles mortes, de ces "couchants mortels d’automne" le tiraillait. Il détestait ces temps d'averses et de bruines, il s'imaginait périr et inhumé. Il nous a quitté pourtant au beau milieu du beau mois d'Août. Ces misérables bassesses de fin de saison, les plaintes des arbres, le torturent. Seuls les flocons de neige semblent l'inspirer dans sa nonchalante décadence. Il est de ces braises qui s'embrasent. Il charrie toute la charge des abîmes. "La mort ! La mort ! Ah ! est-ce qu’on a le temps d’y penser, si bien doué que l’on soit ? Moi, mourir ! Allons donc ! Nous en recauserons plus tard, nous avons le temps. Mourir ! C’est entendu, on meurt sans s’en apercevoir comme chaque soir on entre en sommeil".  À peine campé sur le papier, le décor onirique rêvé est condamné. Tout comme chez Rimbaud, les paysages rêvés, institués par l'esprit, gomment la réalité. les éléments du décor, simplement plantés, masquent la vérité. Sans doute, est-ce une façon de les préserver. Le poète est le flâneur sauvage et esseulé des éclipses "lunaires" et des si longs dimanches mornes. Indifférent à l'absolu, au perdurable et surtout à la postérité de son œuvre, il oppose son désespoir railleur à l’univers qui se moque. Sa prose se lit comme une réprobation de la destinée humaine. L’éternité est parsemée d'austères et désenchantés lampadaires et se moque de son utopique destin. "Je suis un réverbère qui s’ennuie", nous avoue cet étrange poète dont l'œuvre s'apparente à celle de Beckett et de Kafka. Jules Laforgue tout au long de sa brève existence cherche l’infini mais connaît l’impossibilité de cet infini pourtant si près de ses songes, de ses rêveries. Ce très attachant bambocheur parcourant sans relâche les allées des cités aura composé une poésie avant-gardiste et actuelle entre les distilleries et les larmes. Cet immense sauvage, a su restituer les vapeurs de la cité et la solitude des ténèbres. Un dénigrement acerbe de l'élite intellectuelle et de l'affairisme parisien par des railleries foudroyantes, des caractères au couteau. Lui le timide et le pudique, est sans indulgence: "Seul le vice amène la misère et qu’on est vertueux si l’on a bien dîné". Oui, ce monde est bien plat; quant à l'autre, sornettes. Moi, je vais résigné, sans espoir, à mon sort, et pour tuer le temps, en attendant la mort, je fume au nez des dieux de fines cigarettes." Il a vécu sous bien des déguisements. Le plus conséquent de ses masques fut celui de Shakespeare et d'Hamlet, sanctifiant la tragédie du néant de l'existence.   "Trente siècles d’ennui pèsent sur mon épaule, dont j’ai pris pour moi seul les rages, les remords. Si je rime au Néant c’est pour jouer mon rôle. La nuit, je pleure et sue en songeant á ma mort ! Et je vais, énervé de lassitudes, n’enviant même plus la foi des multitudes, lâche, espérant toujours, pourri, plus bon à rien. Et toi tu seras loin alors, terrestre îlot, toujours roulant, toujours poussant ton vieux sanglot". Le poète symboliste, réclame pourtant son dû à ce mauvais temps. "Les mondes roulent assoupis dans les flots épais du silence." Tout poudroie au soleil, l’air sent bon le printemps. Les femmes vont au bois sous leurs ombrelles claires. Chiens, rats, bourgeois et voyous, chacun a ses affaires". Ses railleries sont d’une sagacité féroce, un grondement contre le genre humain. Son désenchentement obscurcissant son regard, il flânait seul dans les impasses de la destinée, mais il demeurait lucide malgré la maladie qui devait l'emporter dans la fleur de l'âge. La méditation enfièvre l’inaccessible. "Et tout n'est plus, torrent des choses s'entretenant sans fin dans leurs métamorphoses que le déroulement de la nécessité. L'homme entre deux néants qu'un instant de misère et le globe orgueilleux qu'un atome éphémère dans le flux éternel au hasard emporté !" La prose est indescriptible, tant son univers est en germination. Sa poésie associe les vocables savants et tropicaux, aux excentriques allégories. L'écrivain éconduit donc natuellement et implicement l'agencement oublié de son univers natal. "Je ne suis qu'un viveur lunaire qui fait des ronds dans les bassins, et cela, sans autre dessein que devenir un légendaire". Jules Laforgue est absolument unique, aussi bien écrivain que nouvelliste. Sa création est maigre mais riche et inspirée et se compose de trois ouvrages. Son œuvre est un pied de nez à l'humanité, une bravade à la bienséance. Artiste esseulé du crépuscule et de la mort, Jules Laforgue est définitivement le magnifique rêveur de la littérature française. "Tout dort. Je ne dors pas, moi, le cœur de la Terre. Pour regarder au ciel, j’écarte mon rideau, la lune est rouge ainsi qu’un grand coquelicot, au loin les toits sont blancs comme aux plis d’un suaire". "De sa fenêtre préférée, si chevrotante à s'ouvrir avec ses grêles vitres jaunes losangées de mailles de plomb, Hamlet, personnage étrange, pouvait, quand ça le prenait, faire des ronds dans l'eau, dans l'eau, autant dire dans le ciel". "Ni jour, ni nuit, messieurs, ni hiver, ni printemps, ni automne, et autres girouettes. Aimer, rêver, sans changer de place, au frais des imperturbables cécités. O monde de satisfaits, vous êtes dans la béatitude silencieuse, et nous, nous desséchons de fringales supra-terrestres. Pourquoi les antennes de nos sens, à nous, ne sont-elles pas bornées par l'Aveugle et l'Opaque et le Silence." Jules Laforgue vivait sa poésie comme un écorché vif, tel un fantôme à la recherche de son ombre. "L'homme n'est pas méchant, ni la femme éphémère. On pleure tous un jour. L'homme, ce pou rêveur d'un piètre mondicule, quand on y pense bien est par trop ridicule, et je reviens aux mots tant de fois médités. La nuit est chaude. La ville et la campagne dorment gelés de lune. Mais le jour est froid comme la pierre"   Bibliographie et références:   - Jean-Pierre Bertrand, "La poésie de Jules Laforgue" - Pierre Bruner,  "Les complaintes de Jules Laforgue" - Léon Guichard, "Jules Laforgue et ses poésies" - Marie-Jeanne Durry, "La poésie de Jules Laforgue" - Lisa Block de Behar, "Découvrir Jules Laforgue" - Gustave Kahn, "Symbolistes et Décadents" - Rémy de Gourmont, "Les Complaintes de Laforgue" - Henri Guilbeaux, "Portrait de Jules Laforgue" - Philippe Dufour, "La poésie de Jules Laforgue" - Laurent Nunez, "Si je m'écorchais vif" - Alvaro Guillot-Muñoz, "Lautréamont et Laforgue" - Jean-Jacques Lefrère, "Jules Laforgue" - François Ruchon, "Jules Laforgue, sa vie, son œuvre" - Warren Ramsey, "Découvrir Jules Laforgue"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Il y a 16 heure(s)
Il la dresse. Ce simple mot la fait trembler. Et elle rectifie la position. A genoux. Le dos droit et les reins creusés. La tête baissée. Elle sait qu'elle doit mettre en valeur ses seins et ses fesses. Les bras légèrement écartés, paumes tournées vers le ciel. Dans cette position d'attente. Mais qui devient vite douloureuse. C'est ce qui fait bander le Maître, elle le sait. Quand elle est dans l’inconfort. La gêne.    Le Maître l'observe. Il la surveille. Elle sait que si elle s'agite, se dandine pour soulager ses muscles endoloris, elle sera punie. Elle le craint. Parce que les punitions du Maître sont particulièrement redoutables. Mais elle le désire aussi. Être l'objet de toutes les attentions du Maître. Quelles qu'elles soient. Qu'il la caresse ou la flagelle. Qu'il la fasse jouir ou la frustre.   Pour l'heure, elle tente de tenir, résister. Ose jeter des coups d'œil par en-dessous pour voir si le Maître est bien là, s'il la regarde.  Elle est à la fois pleine de bonne volonté, fière de le satisfaire mais aussi tenter de tricher, bouger un peu, s’avachir, laisser reposer ses reins en prenant appui des fesses sur ses pieds. Mais le Maître est intransigeant. Au moindre relâchement, elle sait qu'il va sévir. Se saisir de la badine pour lui fustiger la plante des pieds. Ça la redresse aussitôt. Mais la correction ne s'arrête pas là. Et d'autres coups s'abattent sur ses fesses, ses reins, ses épaules, son dos. Parfois même sur ses seins. Alors la douleur est terrible.  Et comme instinctivement, elle ne peut empêcher ses mains de tenter de la protéger, ce sont aussi ses mains et ses bras qui dégustent. Jusqu'à ce que, domptée, elle s'abandonne, offre sa nudité aux coups. Alors le Maître lâche la badine. Pour reprendre sa place, assis dans son dos. Parfois aussi, quand la correction l’a terriblement excité, il s'agenouille derrière elle, l’empoigne aux hanches, la soulève et la fout. Par la chatte ou par le cul. Il la fout pour en jouir. Pour se vider de toute cette tension accumulée dans ses couilles. Il la bourre rudement. Jusqu'à ce qu'il crache son foutre en criant. Alors elle est vraiment véritablement heureuse d'avoir satisfait les désirs de son Maître.  
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Par : le Il y a 16 heure(s)
Dans cet univers, on dit souvent que la vérité est la seule monnaie d'échange. On joue avec les rôles, on simule des pouvoirs, on porte des masques de cuir ou de dentelle, mais tout cela ne tient que par un fil invisible : la confiance absolue. Hors du jeu, le masque doit tomber. Sinon, ce n'est plus du BDSM, c'est une simple imposture. Le mensonge, ici, a une résonance particulière. C’est une rupture de contrat. Il y a ceux qui utilisent cet espace pour s'inventer une vie d'ombres, pensant que l'obscurité des alcôves effacera la lumière de la réalité. Ils construisent des alibis comme on dresse des décors de théâtre, jurant n'être jamais sortis du rôle, prétendant que les traces laissées dans le monde réel ne sont que des mirages. Et puis, il y a les complices. Celles qui acceptent de porter le mensonge d'un autre, croyant que leur loyauté les rend fortes. Elles ignorent que mentir pour couvrir la trahison d'un partenaire, c'est se soumettre à une forme de manipulation qui n'a rien d'érotique. C'est devenir le bouclier d'une lâcheté. Quand la réalité finit par s'inviter dans le jeu, le château de cartes s'effondre. On préfère alors qualifier la lucidité de "folie" plutôt que d'admettre que le décor est tombé. Mais la magie du BDSM, la vraie, c'est la mise à nu. Et quand les masques tombent sous le poids des faits, il ne reste plus de jeu, plus de plaisir, plus de secret. Il ne reste que deux personnes nues face à leur propre malhonnêteté, devant une vérité qui, elle, ne porte jamais de masque. Le rideau se ferme. La lumière est crue. Le jeu est terminé.
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Par : le Hier, 06:06:30
Quand je la pris dans mes bras alors qu'elle montait l'escalier de la place d'Espagne, j'étreignis Rome, la nuit, le souvenir de la place Furstenberg, et la crainte que tout cela ne fût qu'une illusion. Nous allâmes dîner à la terrasse d'un restaurant du Trastevere. Mais nous étions absentes de la conversation. Nous nous parlions mais nous nous projetions déjà dans la chambre mauresque. Nous dévorions le temps qui nous séparait. Nous voulions nous rertouver. Tout ne conspirait-il pas déjà à notre perte ? Je garde l'image de Charlotte se promenant nue dans la pénombre, belle comme "l'Odalisque" d'Ingres dans le harem. Les carreaux de faïence donnaient une impression de fraîcheur et d'exotisme. Charlotte s'accouda au rebord de la fenêtre ouverte. Je la rejoignis. Je sentais contre moi son dos nu, j'embrassai sa nuque tandis que devant moi la ville se dessinait dans des ténèbres piquetées d'étoile. Nous respirions avec le souffle de Rome. Je l'étreignis. Soudain, un éclair cingla le ciel. Hélas à l'aube, je la raccompagnai à la porte de l'hôtel où un taxi l'attendait. Le taxi s'éloigna me laissant seule sur le terre-plein. Devant moi, au tout premier plan, la vasque peinte par Corot sur fond de ville m'apparut comme un signe amical, un peu comme une madeleine de Proust. Cette idée que Corot, Ingres, Léopold Robert avaient tous hanté ces lieux m'enthousiasmait. Tant d'ombres chères et de pinceaux s'étaient mêlés pour peindre le ciel pourpre de Rome. S'y ajoutait ce sentiment de triomphe sur la banalité, sur l'ennui, celui que j'éprouvais à dix-huit ans après l'amour et le départ de la femme aimée. Un sentiment de triomphe mêlé de tristesse, qui je ne sais pourquoi, m'a toujours fait pensé à la phrase de l'illustre général Wellington : "Je ne connais rien de plus triste qu'une bataille gagnée, sinon une bataille perdue". Où allait me mener tout cela ? Encore une fois, nulle part. Je ne resterais pas à Rome. Charlotte devait rejoindre Paris où l'attendait la Sorbonne. Cet amour était construit sur du sable. Il n'avait pas d'avenir. Il était condamné d'avance. Je l'emmenai à l'église Saint-Louis-des-Français. Bien sûr l'église était fermée. Je tambourinai à la porte de la cure. Un prêtre ensommeillé entrebâilla l'huis. Je lui tins un discours si véhément qu'il consentit à nous laisser entrer. Il alluma les projecteurs dans l'église. Quand je lui demandais où se trouvaient les sépultures du cardinal de Bernis et de Pauline de Beaumont, il s'exclama avec une ironie tout ecclésiastique : "Je vais vous conduire où reposent ces illustres chrétiens pas très recommandables." Le cardinal de tous les plaisirs, célébré sous Louis XV, et l'égérie de Chateaubriand, face à face, cheminaient dans le silence de l'éternité, non loin d'un tableau du Caravage, un autre chrétien, pas très recommandable, également. L'après-midi, dans la voiture noire de Charlotte, un fringant cabriolet suédois, nous partîmes pour Garraviccio, au nord de Rome, pour voir les curieux monuments et les sculptures édifiées par Niki de Saint Phalle dans le jardin du prince Caracciolo. Inspirées par les lames du tarot, ces statues monumentales faisaient penser aux grotesques d'une autre folie italienne, les monstres de Bomarzo. Puis nous allâmes nous baigner au pied des dunes de Forte di Marmi qui évoquaient pour moi le souvenir de Malaparte à l'époque où il était l'ami du beau Ciano et qu'ensemble, ils faisaient assaut de séduction auprès des jeunes filles sans savoir que l'histoire était en marche. Ces baisers et ces plaisirs à l'ombre du fascisme, imaginaient-ils qu'ils les conduiraient chacun vers leur destin tragique : l'exil dans les îles Lipari et le poteau d'exécution. L'enthousiasme de la jeunesse mène parfois au désastre.    Pendant que nous déjeunions dans un restaurant du port de Forte di Marmi, j'interrogeai Charlotte sur ses projets. Où irait-elle, cet été là ? Aurions-nous la possibilité de nous voir ? "- Je serai dans l'île d'Elba. - L'île d'Elbe, répétais-je incrédule. - Oui, dit-elle, mes parents possèdent une maison là-bàs." Et elle me parla de ce couvent qu'ils avaient acheté et qu'ils restauraient sur les hauteurs de San Martino. "- Cette maison est devenue le but de leur vie. Mais j'ai l'impression qu'elle a également besoin de moi. Il y a une vue splendide. J'ai planté beaucoup d'orangers. Croyez-vous que les maisons sont comme les personnes, qu'elles ont besoin de nous, de notre amour ? Vous me trouvez folle ?". Comme nous nous levions de table pour rejoindre sa voiture, elle saisit mon bras et me dit avec un regard plein de ferveur : "- Je ne sais pas si vous aurez le courage d'attendre, mais cette maison, j'aimerais que vous veniez un jour. C'est trop tôt maintenant. Il ne faut pas brûler les étapes. Je dois mettre de l'ordre dans ma vie, ajouta-t-elle avec un sourire plein de mélancolie. Mais un jour, il faudra absolument que vous veniez. Cela voudra dire qu'il n'y aura plus d'obstacle entre nous." Puis tout se passa très vite. Je quittai la chambre mauresque. La villa Médicis et la fameuse vasque de Corot s'estompèrent. Puis il eut Capri. Capri, c'est Malaparte qui m'en ouvre toujours les portes. Combien de fois je suis allée en rêve avec lui ? Il me guidait. Il me semblait entendre sa voix théâtrale et sa façon aristocratique de se mêler au petit peuple des pêcheurs et des paysans. J'en sentais l'odeur d'humidité et de moisi, l'hiver, quand il vente sur les villas désertes et qu'on ne trouve pour se réchauffer que quelques brindilles rares dans ce paysage lunaire, sans arbres. Je voyais la mer blanchie par ses moutons d'écume à l'assaut de cet éperon rocheux que le ferry de Naples a du mal à approcher par gros temps. L'été, cette île vibre d'une énergie mystérieuse : dans son cœur brûle encore de la lave. On y sent que des eaux brûlantes et souffrées sont prêtent à jaillir. D'où cette luxuriance qui s'empare des bougainvillées, des jasmins, des hibiscus, qui jettent dans le paysage leurs couleurs vives. Capri a toujours été un refuge pour les originaux. Dans l'Antiquité déjà. Gorki s'y est installé avec la délicieuse baronne Moura Boutberg, une intrigante, moitié espionne, moitié courtisane, cararactère d'acier et cœur d'or. L'écrivain russe balançait entre les délices du monde capitaliste et l'austère gloire que lui promettait Staline inquiet de voir un esprit libre hors de son pouvoir. C'est en Œdipe qu'il revient à Moscou : il s'est crevé les yeux pour ne pas voir les crimes qu'on y commet chaque jour. Depuis, une faune de pseudo-artistes, de milliardaires, y prolifère, avec une bonne proportion de capitaines d'industrie en cavale, et d'anciens mafiosi méritants en retraite. C'est là que je retrouvais Charlotte. Elle avait réservé une suite à l'hôtel Tchertozella, avec vue sur les Faragioni. Un hôtel presque vide en ce début juin. Dans la journée, nous nous tordions les chevilles dans les chemins escarpés pour entrevoir la maison de Malaparte : curieux édifice qui tient du bunker, de la piste d'atterrissage pour aéronefs extraterrestres, de bâtiment d'une cité future imaginé par De Chirico. La mer n'est pas l'amie de Capri. C'est une mer difficile, sauvage et indomptable. Auprès de Charlotte, il me semblait interrompre une migration mystérieuse. Les instants que je passais avec elle dans ce paradis fleuri de la Tchertozella me semblaient si brefs. Combien y aurait-il de semaines avant que je ne la revoie ? Combien de temps pouvait durer encore un amour dévoré par l'imagination, iréel à force d'absence ? C'est le propre de l'amour comme de la vie elle-même de donner l'illusion que tous deux n'ont jamais de fin.    Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Hier, 06:02:20
J'ai cru longtemps m'être trompée. Encore aujourd'hui. Sirène blonde, tu t'es dérobée des années, et puis des mois encore tu as joué avec mes rêves. Le rayon bleu de tes iris a passé sur nos jours, et le myosotis a fleuri dans ma vie quand je n'y croyais plus. Il n'y a qu'une heure qu'elles sont couchées, chacune dans une chambre, quand Charlotte perçoit du mouvement dans le couloir, puis dans sa chambre. Le clair de lune jette son halo fantomatique dans la pièce. Bien qu'elle tourne le dos à la porte, Charlotte aperçoit dans la glace Juliette qui s'avance vers son lit. Elle est nue, ses seins fermes et hauts placés ainsi que ses jambes galbées et bronzées lui confèrent une silhouette indéniablement désirable. Elle soulève le drap et se glisse dessous. Une légère brise tiède agite le rideau à la fenêtre. Juliette se blottit dans le dos de son amie, telle une amante. Charlotte peut sentir ses cuisses brûlantes et ses mamelons durs contre sa peau. - Tu voulais enfin que je te l'avoue ? J'ai très envie de te faire l'amour. Charlotte se retourne brusquement, Elle porte juste un tanga en soie noir. - Juliette ! - Quoi ? Ne me dis pas que tu ne t'en doutais pas, quand même ! Charlotte s'allonge dans le lit en ramenant le drap sur sa poitrine. - Je croyais que c'était un jeu, Juliette. - Eh, bien non, je n'ai jamais été aussi sérieuse de ma vie. Charlotte examine Juliette pour s'assurer qu'elle est sincère. - Je ne suis pas lesbienne, affirme-t-elle au bout d'un moment. - Comment tu le sais ? - J'ai un amant. - Et alors ? Tu as déjà essayé ? s'amuse Juliette. - Tu sais bien que non. - Alors, laisse-moi faire .. Après, tu prendras ta décision. Les mains de Juliette lui prodiguent des caresses d'une douceur infinie. Elle accueille d'abord passivement le baiser de son amie, avant de s'abandonner pour de bon et de lui rendre fougueusement la pareille. Bientôt Juliette faufile une main entre les fesses de Charlotte, puis son index suit la fente de sa vulve. Profitant de la réceptivité de son amie, Juliette le pousse à l'intérieur, où elle découvre son sexe ouvert et humide. Ses cuisses sont moites et ses fesses, très chaudes.   Et si elle avait cherché, elle aussi de son côté ? Et si elle avait haleté dans l'ombre en brandissant, pour une brune trop absente, une cravache ? Incertitude est beaucoup dire. Etonnement serait plus juste. Le corps de son amante trésaille, ses grognements sont sourds, sa tête totalement rejetée en arrière. D’une brusque contraction, elle comprend que sa belle jouit. Les spasmes qui enferment ses doigts en elle se font plus forts et désordonnés. Elle n’est plus que frissons. Elle vibre. Elle gémit. Elle râle. Elle crie. C’est beau, une femme s’abandonnant à l’orgasme. Après un instant de calme, ses convulsions reviennent avec plus de force. La respiration de Charlotte se bloque. L’air de ses poumons est expulsé dans un long cri de plaisir. Un silence s’est fait dans la pièce. Contraste saisissant avec les sons de nos ébats. Ce calme est reposant. On est bien, dans les bras l’une de l’autre. Le réverbère éclaire légèrement la chambre. Une pénombre agréable noie la pièce et je devine plus que je ne vois le visage de Charlotte. Et, bercées par les caresses douces et régulières, le sommeil a fini par nous saisir. Bientôt, je me réveille. J’ai soif. Je me décolle du corps de mon amante de la nuit en tentant de ne pas la réveiller. Je reste quelques instants appuyée contre le chambranle de la porte. Je regarde sa silhouette, seulement éclairée maintenant par le halo de la lune qui éclaire faiblement la chambre au travers des volets. Elle est belle. Plus grande que moi, plus musclée aussi. Ses courts cheveux bruns lui donne un air androgyne irrésitible. J’entends son souffle. Son corps bronzé s’étale lascivement sur le drap blanc. Je souris en m’écartant de la porte pour gagner la cuisine. Il fait assez clair dans la petite pièce pour que je puisse me servir d’eau sans allumer la lumière. Je n’ai pas envie que les néons brisent la quiétude de la nuit. J’ouvre deux placards avant de me saisir d'un verre. J’ouvre le robinet et me sers un grand verre. Je sursaute. Un corps chaud se colle au mien.   Que le comportement de Charlotte vint d'une autorité en dehors d'elle, et ne fut pas le résultat d'une élémentaire stratégie, Juliette était à mille lieux d'y songer. Des bras se nouent sous ma poitrine. Ses lèvres se posent contre ma jugulaire. Je ne peux m’empêcher de frissonner. Sa bouche est si douce. Je pose le verre au fond de l’évier et m’appuie sur elle, en murmurant: - Je connais ton corps, mais je ne connais rien de toi. Je la sens rire gaiement alors qu’elle pose son front contre mon épaule et que ses mains descendent contre mon pubis. - Tu apprendras à me connaître. Je frémis sous ses doigts. Je ferme les yeux. Mes doigts, au dessus de ma tête, se perdent dans les cheveux bruns de mon amante. Les siens s’égarent dans ma fente encore moite et ouverte de nos plaisirs de la nuit. Humide, je le suis. Son souffle dans mon cou, ses mains sous mes seins, je frémis de ses caresses. Charlotte me retourne dans ses bras. Elle se colle contre moi. Son corps est chaud et doux. Je tends mes lèvres en fermant les yeux. Sa bouche se pose sur la mienne dans un baiser plein de tendresse. Elle pose ses lèvres à de multiples reprises juste au dessus de ma bouche et sourit de mon agacement quand je veux les capturer. Elle retire son visage quand je cherche à établir un contact. Un affectueux sourire se dessine sur sa figure. - Tu es toujours trop pressée. Mes mains jusqu’alors posées sagement sur ses fesses attrapent ses joues qui me fuient. Nos langues se nouent. Sans hâte, mais dans une fièvre conviction.   On ne pouvait pas dire que Charlotte se défendit, ni se méfia. Elle était à la fois provocante et fuyante, d'une incroyable habilité à l'esquive, s'arrangeant sans jamais une faute pour ne donner prise ni à à un geste, ni à un mot, ni même un regard quit permit de faire coïncider cette triomphante avec cette vaincue, et de faire croire qu'il était facile de forcer sa bouche. Je pose mes bras sur ses épaules. L’attire encore plus contre moi. Ma langue se fait plus fougueuse. On s’écarte à regret mais à bout de souffle. - J’ai raison d’être pressée ! Tu n’aimes pas mes baisers ? Son rire mélodieux me répond. Je fixe ses yeux. Un nouvel éclat transparait dans son regard sombre. Elle frémit dans mes bras. J'y vois du désir, de l’excitation, de l’appétit. Je devine dans son regard une soif inépanchable de plaisir et de passion. Son bras me décolle de l’évier. Elle me soulève pour me poser sur la table de cuisine. J’écarte les cuisses. Elle s'insère entre elles. Le haut de ses jambes frotte contre mon sexe ouvert. Un doux baiser sur mes lèvres et bientôt elle s’agenouille. Sa bouche est à la hauteur de ma vulve. Je suis trempée. Je la regarde. Elle est belle, comme cela. Cette vision m’électrise. D’un souffle, elle me fait me cambrer. Sa langue sort lentement de sa bouche et commence à me lécher. Charlotte écarte mes nymphes de ses lèvres. Ses légers coups de langues remontent vers mon clitoris déjà tendu. Elle tourne autour, sans jamais le toucher. Redescend vers mon sexe moite qui implore une pénétration. Je sens les contractions désordonnées. Sa langue me pénètre. Elle fouille mon intimité docile. Elle lèche l’intérieur de mon vagin. Je rejette la tête en arrière. Un gémissement de plaisir passe mes lèvres ouvertes, elles aussi. Son organe lingual remonte vers mon clitoris. Il est dur et elle le lape, l'aspire, le pince et le mordille. D’un geste saccadé, je maintiens sa tête entre mes cuisses. Je gémis. Mon bas ventre s'enflamme.   Avec ce qu'il faut bien appeler de la reconnaissance, plus grande encore lorsque la demande prend la forme d'un ordre, par une espèce de langue de flamme, j'ai été atteinte et brûlée, je geins. Une longue plainte m’échappe. Le bonheur m’empêche de respirer. Je lance mon ventre contre sa bouche. Je me déchaîne. Deux doigts me pénètrent profondément. C’en est trop. Je pousse un dernier cri avant d’être prise de tremblements. Chavirée de secousses, je jouis. Elle se relève, alors que son index et son majeur continuent à me fouiller. Elle me soutient le dos en passant un bras derrière mes épaules. Ses doigts en moi ont trouvé mon point G. M'amollissant avant de partir dans de longs soubresauts, je m'abandonne en giclant dans un orgasme parcourant mon corps tendu. Quand je rouvre les yeux, je suis allongée dans le lit de ma fabuleuse amante. Ses yeux brillants dans la nuit me fixent. Je l’enjambe, mon corps encore lourd de l’abandon s’écrase contre le sien. Nos lèvres se joignent encore. Son ventre et ses abdominaux que j’avais deviné au premier regard. Ma bouche s’écarte, je m’en vais agacer le bas de sa côte droite. Mes mains lâchent ses adorables seins pour découvrir ses flancs. Ma bouche découvre pour la seconde fois de la nuit ce sexe épilé, ce clitoris érigé et le goût si particulier de cette cyprine. Je donne un bref coup de langue sur ce bouton tendu qui fait frémir mon amante et poursuit mon inlassable descente. Le vagin qui a avalé une partie de ma main tout à l’heure m’appelle de nouveau. Je le pénètre, de ma langue, de mes doigts, suivant la respiration de Charlotte. Elle gémit, se tend, vibre. Je quitte ce lieu humide pour continuer la voie des délicieuses découvertes, non sans laisser mon index au chaud. Je lèche avidement le périnée. Je touche enfin mon but: le petit orifice entre ses fesses musclées.   Elle se prête alors de son mieux, se décontracte et s'offre sans honte, en sentant que l'anneau de ses reins se serre autour de mes doigts. La forçant à peine, je la bascule brutalement sur le ventre en écartant son genou pour pouvoir lui dispenser ma caresse buccale. Je lèche consciencieusement, passe sur l’anus qui se détend peu à peu, tourne, contourne et retourne. Mon doigt pénètre toujours plus profondément son intimité. Mon plaisir me guide entre ses reins, dans la vallée chaude de ses fesses, à l'entrée de l'étroit pertuis. Elle se cambre pour aller à la rencontre de mes doigts inquisiteurs. Je souris aux encouragements de ma belle et fais tournoyer ma langue sur les pourtours de son anus pénétré. Quand je la sens complètement détendue, un second doigt entre en elle. Elle se redresse et se cambre encore plus en émettant une longue plainte. À genoux devant moi, soumise et débauchée. Le spectacle est beau et jouissif. Elle s'offre à moi. Le corps de mon amante trésaille, ses grognements sont sourds, sa tête totalement rejetée en arrière. D'une brusque contraction, je comprends qu'elle jouit. Les spasmes qui enferment mes doigts en elle se font plus forts et désordonnés. Elle crie. Elle n’est plus que frissons. Je continue mes mouvements de va-et-vient pour que perdure sa jouissance anale. Après tant de jouissances, nos esprits sont brumeux. Sa main douce contre mon flanc, mes lèvres contre les siennes. Des jolis moments tendres en attendant le sommeil, de nouveau. Réveillée, elle se lève, m’embrasse tendrement et m’entraine vers la salle de bain. Elle m’enlace en me faisant rentrer dans la douche. L’eau chaude coule sur nos corps amoureux. Rapidement, la buée envahit la petite pièce. La proximité que nous impose l’étroitesse de la douche est mise à profit. Mes mains redécouvrent ce corps magnifique. Sa bouche aspire mes seins tendus. Ses doigts agacent mon clitoris. De lents mouvements en douces caresses, je suis surprise par la jouissance qui me saisit. Je me retiens à elle, me sentant vacillante. Je dépose un baiser au creux de ses reins avant de me relever. D’une pression sur son épaule, Charlotte se retourne. Je prends du gel douche et poursuit amoureusement mon massage. L'intérieur de ses cuisses, ses fesses et le pourtour de son anus; je masse la zone sous les seins, si érogène. Je saisis sa poitrine, frictionne et agace les pointes. Elle gémit sous la caresse. Je souris. Je pose mes genoux contre la faïence du bac de douche. Je suis juste à la hauteur de son sexe qui semble toujours aussi demandeur. Mes mains jouent avec ses abdos et son pubis lisse. Je m’égare sur l’aine, j’embrasse le clitoris qui dépasse de ses lèvres. Elle s’appuie contre le mur. Ma langue écarte ses petites lèvres, guidée par les mouvements de bassin, j’amène mon amante à la jouissance. Je me relève pour l’embrasser tendrement. Une bien belle nuit, en somme.   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Hier, 05:43:24
"J'ai au fond de l'âme le brouillard du Nord que j'ai respiré à la naissance. Je porte en moi la mélancolie des races barbares, avec ses instincts de migrations et ses dégoûts innés de la vie qui leur faisaient quitter leur pays comme pour se quitter eux-mêmes". "Il est dans le Midi des fleurs d'une rose pâle dont le soleil d'hiver couronne l'amandier. On dirait des flocons de neige virginale rougis par les rayons d'un soleil printanier." En juin 1846, lors d’un voyage à Paris, Gustave Flaubert, âgé tout juste de vingt-quatre ans, rencontre dans le salon du sculpteur Pradier la poétesse Louise Colet, de onze ans son aînée. Lui n’a encore rien publié, elle est déjà reconnue et admirée. S’ensuit alors une relation amoureuse et épistolaire qui durera jusqu’en 1855, année précédant la parution de son illustre roman, "Madame Bovary" dont le personnage est librement inspiré de celle qu’il appelle alors sa “muse”. Si Flaubert (1821-1880) reste un des auteurs incontournables de la littérature française, Louise Colet (1810-1876), elle, semble aujourd’hui injustement tombée dans l’oubli. De son vivant, elle eut pourtant son heure de gloire, et pas la moindre. Il faut dire que la nature avait été très généreuse à son égard. Une grande beauté, un esprit fin et un talent d’écriture incontestable ne pouvaient que servir son ardent désir de reconnaissance. La femme passionnée que fut Louise Colet a souvent été victime de la misogynie de la critique littéraire. On a fait de cette femme auteure, qui eut des liaisons avec nombre de célébrités de l'époque, notamment Musset, Cousin, Vigny, Hugo, le prototype du "bas-bleu"arriviste à la plume incontinente, un des modèles d'Emma Bovary, une caricature de George Sand. Certes, son œuvre poétique et romanesque, autobiographique, parfois indiscrète et perfide, comme "Une histoire de soldat" (1856) ou "Lui"(1860), mettant en scène Flaubert et Musset est mineure mais elle était connue et célébrée en son temps. N'a-t-on passouligné sa vanité, ses comportements extravagants, ses outrances sentimentales ou sa faiblesse littéraire que pour mieux masquer en quoi, avec sa revendication véhémente à être reconnue en tant que femme et en tant qu'auteure. Louise Colet pouvait symboliser un passage dans l'histoire de l'émancipation féminine. Il est très révélateur de voir que cette femme de gauche, qui ne cacha pas ses sympathies pour 1848 et pour la Commune, finit pauvrement ses jours, oubliée et méprisée de cette élite qui trente ans plus tôt, fréquentait assidûment son salon et recherchait ses faveurs."Mais pour flétrir les fleurs qui forment ce beau voile, si la rosée est froide, il suffit d'une nuit. L'arbre alors de son front voit tomber chaque étoile, et quand vient le printemps il n'a pas un seul fruit." Née Louise Révoil à Aix-en-Provence, le quinze août 1810, la future femme de lettres grandit dans la vaste propriété des "Servannes" acquise au XVIIème siècle par son aïeul maternel Joseph Leblanc de Luveaune, conseiller au Parlement de Provence. C'était une propriété entourée de montagnes au milieu des oliviers. À l'âge de dix-neuf ans, influencée par le romantisme alors en vogue, elle compose des vers avec le désir de venir à Paris. C’est vers cette époque, en 1828, qu'elle apprend l’arrestation et l’emprisonnement de Silvio Pellico, un auteur dramatique piémontais, partisan des Carbonari contre les autrichiens. Elle en tombe alors amoureuse. Il aurait pu combattre au coté d'Angelo Pardi, le jeune colonel aristocrate qui fuyait fougueusement son Piémont natal après avoir tué en duel un officier, le baron Schwartz, soignant toute une nuit durant, avec tendresse et acharnement la courageuse Pauline de Théus dans le si beau roman de Giono mêlant aventure et amour parfaitement chaste où la sensualité est dépassée. La mort n’a rien à prendre à ceux qui ont tout donné. En 1832, Louise Colet est invitée par Julie Candeille, une amie de la famille, dans son salon littéraire à Nimes. Elle est déjà connue comme "la perle des Bouches-du-Rhône" ou encore "la muse des Bouches-du-Rhône." À vingt-trois ans, elle commence à s’inquiéter de ne pas être mariée. En 1834, Julie Candeille meurt à Paris, où elle était allée se faire soigner d’une maladie grave. Bientôt, c’est au tour de la mère de Louise de disparaître. Louise vit alors avec la famille de Servannes. Toujours désireuse de quitter Aix et de s’en aller à Paris, Louise décide d’y rejoindre Hippolyte Colet, musicien flûtiste qu'elle avait connu dans le salon de Julie Candeille et qui la courtisait depuis un certain nombre d’années, mais pour l'épouser. C'était la condition posée par Hippolyte Colet, son aîné de trois ans. Hippolyte n’était pas vraiment à la hauteur, mais ils partageaient le même goût pour le romantisme, la politique républicaine progressiste, et avaient tous deux une insatiable ambition.   "Ils ont aimé le soleil, tous les barbares qui sont venus mourir en Italie. Ils avaient une aspiration frénétique vers la lumière, vers le ciel bleu, vers quelque existence chaude et sonore. Ils rêvaient des jours heureux, pleins d'amours, juteux pour leurs âmes comme la treille mûre que l'on presse avec les mains"."Ainsi mourront les chants qu'abandonne ma lyre au monde indifférent qui va les oublier. Heureuse, si parfois une âme triste aspire le parfum passager de ces fleurs d'amandier." En 1833, Hippolyte s’était présenté au concours du Prix de Rome pour la composition musicale. Il remporta le second prix et obtint un poste de professeur de musique à Paris. Il fit alors sa demande de mariage qui fut repoussée par la famile de Louise. Jean-Jérôme, le frère de Louise le provoqua même en duel. Louise s’interposa en concédant alors de renoncer au mariage. Après une tentative de fuite, Louise accepta de ne recevoir que vingt-quatre mille cinq cents francs de dot au lieu des trente-mille francs laissés en héritage par sa mère. Bien que la cérémonie fût boycottée par sa famille, Louise se maria le trois décembre 1834 dans l’église de Saint-Jacques de Mouriès. Trois jours plus tard, les jeunes mariés quittaient Aix et s’installaient au six bis rue des Petites-Écuries, à Paris, non loin du Conservatoire implanté rue Bergère. Grâce à des lettres de recommandation, les Colet eurent leurs entrées dans le monde littéraire parisien de l’époque. Ils fréquentèrent le salon de Charles Nodier où la beauté de Louise impressionna son futur amant, Alfred de Musset. Pour un besoin d’argent, Louise édite ses poèmes "Fleurs du midi" en 1835. Cherchant le soutien d’une figure littéraire de choix parmi les grands dumoment, Louise approcha Sainte-Beuve auprès duquel elle possédait une lettre d’introduction. Mais ce dernier trouva ses vers trop prosaïques et refusa. Il ne lui restait plus que Vigny, Hugo et Chateaubriand. Elle rendit visite à Chateaubriand dans son appartement de Montparnasse, mais celui-ci fut plus réservé au sujet des poésies. Néanmoins, elle publia en introduction du livre une de ses lettres. Puis elle força Sainte-Beuve à lui accorder une critique dans la "Revue des Deux Mondes", ce qu’il accepta avec réticence. Le livre fut finalement publié. Elle reçu une avance de deux cents francs. Mais son mariage allait de mal en pis. Hippolyte s’était transformé en un personnage jaloux et avare. Ils commençaient à voirles faiblesses de l’un et de l’autre. Il y eut de fréquentes scènes de ménage. Hélas, la situation allait bientôt s'aggraver. "Mais hélas, le peuple, cet éternel et rude travailleur, n'a pas le temps de lire. L'Histoire, et surtout la science qui seule l'affranchira un jour, lui restent étrangères". En 1839, François Mignot d’Aix propose à Louise de se présenter à la compétition de poésie de l’Académie Française. Elle remporte le prix pour le poème "Le Musée de Versailles." En 1841, Louise ouvre, rue de Sèvres, un salon littéraire qui succède à celui de Mme Récamier. Parmi ses premiers invités, Victor Cousin, Paul Lacroix, Abel François Villemain. Début d’une longue liaison avec Victor Cousin. Elle écrira plus tard "Penserosa" en souvenir de ces jours-là. Tombée enceinte, ledoute s’installe sur la paternité de son enfant, ce que dénonça Alphonse Karr dans son journal satirique "Les Guêpes."Louise l'agresse avec un couteau de cuisine qu'elle lui plante dans le dos. Il s'en tire avec une égratignure. Avec élégance, il renonce à porter plainte au grand soulagement de Victor Cousin. À la suite de cette tentative, Karr lui dédia une apologie admirative dans l’édition suivante des "Guêpes." Une fille naquit en 1840. Elle fut nommée Henriette, du nom de la mère de Louise. En 1842, elle reçut d’un admirateur anonyme un coffret de ses poèmes, la poésie de Mme Colet. C’est le début de la reconnaissance. Elle commence à correspondre avec George Sand au sommet de sa gloire. Après "La Jeunessede Mirabeau" qui connaît un certain succès, Louise s’attaque à d’autres figures féminines de la Révolution Française: Charlotte Corday et Mme Roland. George Sand la rabroue après en avoir reçu les manuscrits. La relation George Sand Louise Colet était complexe. George Sand était fascinée par le talent de Louise, mais préférait la tenir à l’écart et finalement refusa son amitié. En revanche, cette amitié fut mieux reçue de Pierre-Jean de Béranger, le polémiste, dont elle devint la protégée. En 1842, Louise est de nouveau enceinte. Elle écrit un recueil poétique: "Les cœurs brisés", dédiés aux femmes dont elle raconte l’histoire tourmentée entre des amants débauchés et des maris sadiques. Elle reçoit alors le soutien de Juliette Récamier, l’amie de Chateaubriand, et de James Pradier, sculpteur fasciné par la mystique de la Femme et dont l’épouse, Ludovica, fut à l’origine de la rencontre de Louise et de Flaubert. Elle donne naissance à un fils qui mourra quelques mois plus tard. En 1843, elle brigue de nouveau le prix de l’Académie Française. Elle remporte la compétition pour la seconde fois pour "Le Monument de Molière", et empoche deux mille francs. Louise se sépare alors de fait de son mari Hippolyte.   "J'ai toujours eu pour eux une sympathie tendre, comme pour des ancêtres. Ne retrouvais-je pas dans leur histoire bruyante toute ma paisible histoire inconnue ?". "On livra l'éducation publique au clergé, c'est-à-dire le soin de développer la virilité des âmes à des faiseurs de castrati." Déjà en mai 1838, ils avaient obtenu une séparation de biens. Cette séparation allait accentuer la liberté d’action des deux époux qui commencèrent à vivre chacun de leur côté. C’est le début de sa liaison avec Flaubert et d’un échange de lettres, révélant le caractère des deux amants. Dès la deuxième lettre, on sent déjà les désaccords entre eux. D’un côté, la passion dévorante de Louise et de l’autre, la froideur réticente de Flaubert. Louise apparaît alors comme La pionnière féministe. La première au XIXème siècle à avoir dénoncé le rôle soumis de la femme, endurant les offenses misogynes de son amant. C’est une "nouvelle femme" qui proclame son appétit pour la vie et pour l’art. L’été 1847, Louise est de nouveau enceinte. Elle accouchera d’un fils, Marcel, en 1848 qui mourra lui aussi peu après. L’année 1848 fut marquée par le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte auquel ont assisté Victor Hugo et Louise Colet qui fut blessée sur les barricades. Début de la correspondance entre Victor Hugo et de Louise Colet. Colet et Flaubert se séparent au début de 1847. De 1849 à 1851, le romancier rouennais et Maxime Du Camp voyageront de l’Égypte à Jérusalem en passant par Damas, puis en Grèce eten Italie. À plusieurs reprises, Louise essayera de reprendre leur liaison, mais Flaubert résiste. Louise Colet est une femme libre en vérité. Cela lui vaut l’inimitié de certains des misogynes les plus célèbres de son époque: Jules Barbey d’Aurevilly, dans "Les Bas-bleus", qui voit en elle "le bas-bleu même", "union claudicante d’une Gorgone et d’une Madame Trissotin", et va jusqu’à écrire de Louise que sa beauté "ne manquait ni d’éclat tapageur ni d’opulence charnue", mais qu’elle "n’avait ni distinction idéale, ni chasteté." Théophile Gautier, qui fréquenta un temps son salon "tant qu’il espérait son aide pour sa propre candidature à l’Académie française, et qui prit ingratement ses distances ensuite. Alexandre Dumas fit de même. "Au début de la Révolution de 89, la bourgeoisie avait fait cause commune avec le peuple dont elle était issue." Si elle compte "des amies dans la vraie vie", ses "meilleures amies" sont des "amies imaginaires": Madame du Châtelet, Madame Roland, Charlotte Corday. Quant à ses amis hommes, ceux qui la soutiennent et l’estiment, ils existent bien sûr. Ils se nomment Victor Hugo, Leconte de Lisle, dont Louise Colet aimait "la poésie et l’âme républicaine." Ils lui seront toujours fidèles. Ils se nomment aussi Pierre-Jean Béranger et Philarète Chasles. Mais certainement pas Gustave Flaubert, l’autre passion de sa vie, à l’égal de l’écriture. Cette rivale, sa passion pour Flaubert, malgré tout le mal qu’il lui a fait endurer, continue de la tourmenter à travers son fantôme dont elle n’est jamais parvenue à se détacher. C’est la correspondance abondante entre les deux amoureux, l’une vivant à Paris, l’autre à Rouen qui donne le ton. Leurs échanges épistolaires commencent dès le lendemain des premiers ébats sexuels. C’est contre l’amour que Louise Colet ne cesse de se cogner, elle frappe, elle crie, elle menace, rien n’y fait. Elle n’ira jamais à Croisset, elle n’approchera jamais madame Flaubert mère. "Je la prierai de faire que vous vous voyiez. Quant au reste, avec la meilleure volonté du monde, je n’y peux rien. La bonne femme est peu liante". Et de son côté, les visites de Flaubert manquent d’empressement, elles sont intenses certes, mais trop peu fréquentes pour Louise. Elle lui parle de gloire, il l’espère mais la croit inatteignable. Puis, les causes s’étendent et les querelles s’intensifient, Louise lui reproche d’être sous l’influence de son ami écrivain polygraphe Maxime Du Camp.   "Il y a douze heures, nous étions encore ensemble. Hier, à cette heure-ci, je tenais dans mes bras, t'en souviens-tu? N'importe, ne songeons ni à l'avenir, ni à nous, ni à rien". Les lumières de celle-ci aidèrent l'ignorance de celui-là. Le peuple, éternel hécatombe de la guerre et du travail meurtrier, était resté misérable et sans culture." Quatre mois plus tard, en mars 1848, il passe du "tu" au "vous", la distance est de mise. Entre temps, Louise se pense enceinte d’un amant de passage. Flaubert lui signifie qu’il sera toujours là, "un lien qui ne s’effacera pas", malgré "ma monstrueuse personnalité comme vous le dites." Flaubert part en Orient avec Du Camp. On saisit en creux que la colère de sa maîtresse, ses griefs contre Du Camp pouvaient être liés à ce voyage. À son retour, en Juillet 1851, Louise le sollicite, leur liaison reprend et avec elle, leur correspondance. Flaubert est alors fort de son écriture avant tout, il est tout entier à son roman, sa Bovary règle son temps et sa vie. Les lettres sont de plus en plus longues, mais elles sont consacrées à l’évolution de l’écriture. C’est à la muse, à l’amie qu’il fait le récit de son cheminement, et cela lui est nécessaire. Les visites sont rythmées par le travail, tandis que les reproches de Louise sont invariables et constants. Louise lui envoie les pièces de théâtre qu’elle écrit en vers. C’est là que se produit tout à coup quelque chose qui s’apparente à la chute. Si elle écrit de bons vers, cela ne fait pas d’elle un réel auteur et il le lui dit sans ménagement: "Les bons vers ne font pas les bonnes pièces." La lettre d’adieu en suspens depuis toujours bien que l’on ne puisse pas douter que Gustave ait aimé et peut-être continua d’aimer Louise. "Madame, J’ai appris que vous vous étiez donné la peine de venir, hier, dans la soirée, trois fois chez moi. Je n’y étais pas. Et dans la crainte des avanies qu’une telle persistance de votre part pourrait vous attirer de la mienne, le savoir-vivre m’engage à vous prévenir que dorénavant, je n’y serai jamais. J’ai l’honneur de vous saluer. GF." "La bourgeoisie que la Restauration avait imprudemment dédaignée fit donc cause commune avec le peuple dans l’insurrection de Juillet et doubla sa force pendant le combat." Hippolyte Colet meurt en avril 1851. En décembre 1859, Louise qui soutient la révolution italienne visite ce pays. Elle séjourne à Milan en février 1860, à Turin d’avril à août, puis Venise et Gênes en septembre. C'est également le début d'une longue amitié avec les Hugo et l'occasion de nombreux séjours à Guernesey. Le vingt-sept octobre, Victor Emmanuel met fin à Naples à l’avancée garibaldienne. Louise s’y rend de décembre 1860 à janvier 1861 puis à Rome en février. Après quelques années passées dans un couvent en Normandie, Henriette, la fille de Louise, se marie, à vingt-trois ans, avec le docteur Émile Bissieu. Louise retourne à Paris et s’installe rue Vavin dans le sixième arrondissement. Sa fille Henriette habite à deux pas de là. Elle est maintenant grand-mère, et devenue la voisine de Sainte-Beuve. Presque tous ses amiset ses soutiens sont morts. En octobre 1869, elle s’embarque sur un navire à destination de l’Égypte pour l’ouverture du canal de Suez. À bord, elle rencontre la délégation française. Et c’est en qualité de journaliste, correspondante du Siècle, qu’elle fut invitée en 1869 par le Khédive Ismaïl-Pacha à assister à l’inauguration du canal de Suez et d’en profiter pour visiter Alexandrie, Le Caire et la Haute-Égypte. En réalité, la voyageuse n’envoya que quatre reportages à son journal.   "Penser, c'est le moyen de souffrir. Laissons-nous aller au vent de notre cœur tant qu'il enflera le voile et qu'il nous pousse comme il lui plaira, et quant aux écueils, ma foi tant pis! Nous verrons". "Mais après la victoire, elle trahit les aspirations populaires, aspirations justes qui on ne saurait plus le nier ont leur raison d’être car, depuis quatre-vingts ans, les promesses faites au peuple et ses droits reconnus ont toujours été violés." Mais elle avait pris beaucoup de notes qui lui permettront de rédiger la relation de son voyage en Orient, qui paraîtra posthume, et inachevée, puisque la cérémonie de l’inauguration n’y figure pas. Physiquement, Louise Colet n’était plus la beauté sculpturale que Pradier avait choisie pour modèle. Sa santé chancelait, elle avait grossi, la ménopause avait masculinisé sa voix et elle s’accoutrait comme une extraterrestre pour affronter le soleil d’Afrique, les mouches diurnes et les moustiques nocturnes. On comprend donc que ses compagnons de voyage ne lui faisaient guère d’avances, même qu’ils lui infligèrent quelque canular méchant. Son appartenance, contrairement à celle de la grosse majorité des invités, à la presse républicaine d’opposition, n’était pas faite pour arranger les choses. Il y a de belles descriptions de paysages. Surtout les levers et les couchers de soleil nilotiques sont bienvenus. La voyageuse s’est intéressée plutôt à la nature qu’à l’archéologie. Elle est sensible aussi au pittoresque des quartiers populaires des villes égyptiennes et aux conditionsde vie des fellahs. Plus que par sa valeur littéraire, "Les Pays lumineux" présentent donc une importance documentaire. "De là ses révoltes sanglantes dont la dernière a failli anéantir Paris. La crainte du retour de ces guerres intérieures n’entra pour rien, au point de vue de l’humanité, dans la politique des hommes d’État de la monarchie de Juillet." Elle regagne Marseille où elle rencontre l’écrivain, journaliste et homme politique Alphonse Esquiros, chargé par Gambetta de la gestion des Bouches-du-Rhône. Esquiros lui propose de faire une conférence à la Faculté des Sciences de Marseille. Son discours provoque l’enthousiasme de dizaines de femmes. En revanche, son second discours suscita un tollé, et elle fut accusée de fomenter une révolte. Elle tombe malade et rentre à Paris en mars 1871 au moment de la Commune. Elle comprit immédiatement que les Versaillais allaient entrer dans Paris et que tout se terminerait dans un bain de sang. C'est"La Vérité sur l’anarchie." En cela, elle déplore que les hommes politiques qui gouvernent son propre pays, fassent passer leurs intérêts particuliers avant l’intérêt collectif. Elle dénonce avec verve et ferveur les bassesses et les compromissions des hommes de pouvoir. Elle réprouve, se mettant en cela au diapason de la voix d’Edgar Quinet, cette "République sans républicains" qui se vautre dans le luxe, oublieuse, dès les lendemains de la Commune, du sang versé. Les causes qu’elle défend, c’est haut et fort qu’elle le fait. Sans mâcher ses mots. Ainsi, Louise Colet est-elle une femme plurielle, comme tant d’autres femmes méconnues. Sans doute imparfaite, pas vraiment une mère idéale, ni une épouse modèle. Mais elle est volontaire, enthousiaste et insoumise. Comment admettre que quarante-trois années de vie de plume puissent se réduire à néant ? De son temps, elle s’était attachée à semblable défi: "J’ai toujours cru en la mission de l’écrivain et j’ai cherché à mettre mon talent au service de mes sœurs reléguées dans l’ombre." En janvier 1872, elle subit une opération chirurgicale pour l’ablation d’un abcès à la tête. Départ vers le sud de la France, puis l’Italie. Elle envoie "La Vérité" à Edgar Quinet depuis San Remo. Rentrée à Paris, elle meurt le huit mars 1876, à l'âge de soixante-cinq ans, à son domicile parisien de la rue des Écoles, revenant de Verneuil où elle était allée passer quelques jours. Elle fut enterrée à Verneuil-sur-Avre où sa fille, mariée au Dr Bissieu, avait une maison à Piseux. "Qui n'a pas un amour sans limites n'aime point" ("Lui" 1859).   Bibliographie et références:   - Pierre Barillet, "Gustave et Louise" - Micheline Bood, "L’Indomptable Louise Colet" - Jean-Paul Clébert, "Louise Colet, la muse" - Gustave Flaubert, "Lettres à Louise Colet" - Joëlle Gardes, "Louise Colet, du sang, de la bile, de l'encre et du malheur" - Serge Grand, "Louise Collet" - Francine du Plessix Gray, "La vie passionnée de Louise Colet" - Étienne Kern, "Les haines d'écrivains de Chateaubriand à Proust"- - Yvan Leclerc, "Madame Bovary" - Thierry Poyet, "Relire Louise Colet" - Claude Quétel, "Edgar Quinet" - Claire de Luzy, "Louise Colet"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Hier, 05:42:53
"Si tu n'as pas perdu cette voix tendre promenant mon âme au chemin des éclairs ou s'écoulait limpide avec les ruisseaux clairs, éveille un peu ta voix que je voudrais entendre. Tu grondes ma tristesse, et, triste de mes larmes, de tes doux accents tu me redis les charmes, j'espère car ta voix, plus forte que mon sort, de mes chagrins profonds triomphe sans effort". Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859), pendant près d’un quart de siècle, embrassa la carrière de comédienne. Montée sur les planches en 1797, elle eut des engagements jusqu’en 1823. Des fragments de sa correspondance, quelques poèmes, des documents sur la vie des théâtres, des témoignages fournissent de précieux éléments sur cette activité moins connue de la postérité que celle de poète mais qui mérite qu’on s’y intéresse. Que révèle cette carrière de la personnalité de la grande poétesse appréciée de Hugo, Vigny, puis de Rimbaud, de Verlaine ou d’Aragon? Dont leparcours s’étend de la période postrévolutionnaire, du Consulat et de l’Empire, jusqu’à la Restauration et la Monarchiede juillet ?. Les années qui précèdent la Révolution voient se multiplier les salles de théâtre auxquelles de nombreux emplois sont associés, de celui de costumière à celui de machiniste. Mais cette prospérité ne dure pas. L’État, après1789, intervient sans cesse dans la vie des théâtres, par des lois, des arrêtés, des décrets destinés à réglementer leur organisation, ou en arbitrant les conflits entre les comédiens et l’administration. Il n’est pas rare que les théâtres de province, d’une saison à l’autre, voient leur existence menacée. Née à Douai le 20 juin 1786 dans une famille d’artisans bientôt ruinée, Marceline Desbordes a connu, pendant la période révolutionnaire, une enfance bouleversée par des drames familiaux. Ceci ne l’empêchera pas d’évoquer plus tard dans ses poèmes l’enfance au pays natal comme un "éden éphémère" auquel elle aspire toute sa vie à retourner. Sa mère quitte la maison conjugale pour rejoindre son amant, emmenant avec elle Marceline, sa plus jeune fille, qui n’a alors que dix ans, et la fait précocement entrer au théâtre. C’est le début d’une vie incertaine, parfois très proche de la misère, et d’une errance sans fin de ville en ville. En 1801, les deux femmes s’embarquent pour la Guadeloupe, à la recherche d’un parent et d’une hypothétique fortune. Elles arrivent en pleine épidémie de fièvre jaune et pendant l’insurrection contre le rétablissement de l’esclavage. Sa mère, Catherine Desbordes meurt de la fièvre jaune, la très jeune fille rentre bientôt seule en France, non sans dangers. Marquée par cette expérience, Marceline Desbordes-Valmore conservera toute sa vie l’angoisse obsédante de la perteet de la séparation, qui marque ses poèmes, mais aussi une indignation souvent exprimée contre l’esclavage sous toutes ses formes. À son retour, en 1802, elle reprend le métier d’actrice qu’elle va exercer avec succès pendant vingt ans, avec quelques interruptions, à l’Opéra-Comique, à l’Odéon, à Bruxelles. De relations amoureuses éphémères naissent deux enfants illégitimes, qui vivent peu. La mort du petit Marie-Eugène, à l’âge de cinq ans, en 1816, est un déchirement dont elle ose parler dans ses vers. Elle rencontre au théâtre de la Monnaie, à Bruxelles, le tragédien Prosper Valmore, qu’elle épouse et dont elle a quatre enfants, Junie, morte à trois semaines, Hippolyte, Hyacinthe, appelée Ondine et enfin Inès.   "Elle manque à ma peine, elle aiderait mes jours. Dans leurs cent mille voix je ne l'ai pas trouvée. Pareille à l'espérance en d'autres temps rêvée, ta voix ouvre une vie où l'on vivra toujours !". Le couple s’installe à Paris où Marceline fait la connaissance grâce à son oncle, le peintre Desbordes, de Hyacinthe de Latouche, écrivain romantique qui la conseille dans ses débuts littéraires, et devient son amant. Cet amour passion laisse des échos dans toute l’œuvre, bien après la séparation, et jusqu’aux derniers vers. Le premier poème connu de Marceline Desbordes est une romance, "Le Billet". À partir de 1813, elle publie régulièrement dans des keepsakes et des périodiques. Son premier recueil, "Élégies, Marie et Romances", signé du nom de Desbordes, paraît en 1819, un peu avant les "Méditations" de Lamartine, livre généralement considéré comme marquant le renouveau du lyrisme romantique en France. Ce premier recueil est suivi en 1820 des "Veillées des Antilles" de Mme Desbordes-Valmore, chez le même éditeur. Plusieurs éditions modifiées et augmentées (1822, 1825, 1830) vont ensuite asseoir son renom poétique. Des élégies amoureuses, des romances, des fables, des poèmes sur l’enfance y font entendre une voix qui touche directement les contemporains. Les mises en musique sont nombreuses et inventent des façons de dire libres et singulières. Bien des poètes viendront y puiser par la suite, de Verlaine à Aragon. Sa poésie était avant-gardiste. Appréciée, Marceline Desbordes-Valmore entretient de nombreux liens avec le monde littéraire et théâtral. Mais elle pâtit dans sa carrière de nombreux soucis familiaux et financiers, et de son fréquent éloignement de Paris. Le métier d’acteur de son mari impose en effet des installations répétées en province, notamment à Bordeaux (1823-1827), où elle cesse de monter sur scène et à Lyon (1821-1823, puis 1827-1832, et 1834-1837). C’est là qu’elle assiste aux insurrections des canuts, seul poète à prendre publiquement la parole pour dénoncer la répression de la seconde, en des vers bouleversants. Autodidacte et travailleuse, elle a un tempérament romantique et mélancolique, exacerbé par les coups de la vie. Elle écrit des vers très modernes, originaux, spontanés, pleins de sensibilité et de musicalité. Ses contemporains, Hugo, Lamartine mais aussi Baudelaire, Verlaine, Rimbaud l’admirent. Balzac exaltait son talent et la spontanéité de ses vers, qu'il associait à des "assemblages délicats de sonorités douces et harmonieuses et qui évoquent la vie des gens simples." On lui doit l'invention révolutionnaire de plus d'un rythme, celui des onze syllabes.   "Souffle vers ma maison cette flamme qui seule a su répondre à mes yeux. Inutile à la terre, approche-moi des cieux. Si l'haleine est en toi, que je l'entende encore !". "La vraie vie est absente." On ne peut manquer de rapprocher cette formule d’une phrase dont elle est probablement issue, une expression si dynamique et si profondément rimbaldienne qu’elle a pu, entre autres, inspirer Camus ?Ou donner son titre à un beau livre sur Rimbaud. "Prends-y garde, ô ma vie absente." Il s’agit d’un vers, ou d’un fragment, que les éditeurs isolent dans les œuvres complètes de Rimbaud avec d’autres bribes, traces fragiles de projets nonaboutis ou tronçons de vers échappés de quelque poème oublié, rassemblés au hasard des différents témoignages. Rimbaud lecteur de Marceline Desbordes-Valmore ? Quoique le nom de la poétesse de Douai n’apparaisse pas dans son œuvre, nous savons par le biais de Verlaine qu’il devait bien connaître ses vers. Rimbaud, au contraire des gaminsde son âge, possédait, à quatorze ans, toute l’antiquité, tout le moyen âge, toute la Renaissance, savait par cœur lespoètes modernes, les plus raffinés comme les plus ingénus de son époque, de Desbordes-Valmore à Baudelaire,par exemple, et cet exemple montre bien le goût déjà infaillible de ce jeune garçon. Marceline Desbordes-Valmore,Charles Baudelaire, Rimbaud, sous des formes différentes, percevaient déjà à merveille la même âme douloureuse, comme une parenté dans ces trois génies si dissemblables à première vue. Cette femme prétendument ignorante était une savante méconnue. De plus, elle inspira Anna de Noailles, Renée Vivien, Cécile Sauvage ou Louis Aragon. Ainsi faut-il peut-être reculer de quelques années le terme indiqué par Verlaine, spécialement dithyrambique envers Marceline Desbordes-Valmore et trop enclin à la fin de sa vie à dresser le portrait d’un Rimbaud déjà en passe d’être mythifié. En effet, c’est en mai ou en juin 1872 que Rimbaud prend note du vers de Marceline, à une époque où il écrit ses "derniers vers" et Verlaine ses "Ariettes oubliées." Les deux amis sont alors sensibles à une certaine naïveté faussement voulue, à des rythmes nouveaux, à des genres paralittéraires comme la chanson ou la romance. Le poème de la poétesse a d’ailleurs été intitulé "Romance", comme tant d’autres dans son œuvre, et il a été plusieurs fois misen musique. Rimbaud, dans "Une saison en enfer", présentait sa "Chanson de la plus haute tour" comme une "espèce de romance" choisie parmi d’autres exprimant son adieu au monde. Il songeait aux "Fêtes de la patience", cet ensemble regroupant "Bannières de mai", "Chanson de la haute tour", "L’Éternité" et "Âge d’or". Rapprochement fortuit, peut-être, mais qui s’impose. Baudelaire présentait Desbordes-Valmore comme une âme d’élite qui sera toujours un grand poète.   "Elle manque à ma peine, elle aiderait mes jours. Dans leurs cent mille voix je ne l'ai pas trouvée. Pareille à l'espérance en d'autres temps rêvée, Ta voix ouvre une vie où l'on vivra toujours ! Quand je me sens mourir du poids de ma pensée, quand sur moi tout mon sort assemble sa rigueur, d'un courage inutile affranchie et lassée, je me sauve avec toi dans le fond de mon cœur !" Sa poésie était il y a cinquante ans dans les recueils de récitation destinés aux élèves des classes primaires. Époque révolue. Son nom, qui réunit presque toutes les voyelles de la langue française, demeure comme pour nous assurer qu’il ne saurait être que celui d’une poétesse, mais y a-t-il quelque autre trace de cette poétesse dans nos mémoires ? Hugo savait, comme elle, la tristesse des parents qui ont perdu un enfant et elle, comme Hugo, détestait ce Napoléon III en qui elle aussi avait cru quand il n’était encore que Louis-Napoléon. Verlaine partageait avec elle le goût de l’impair et la mélancolie du temps qui passe, le refrain du poème intitulé "Les Cloches et les larmes", "Sur la terre où sonne l’heure, tout pleure, ah mon Dieu, tout pleure", n’a-t-il pas des allures de "Chanson d’automne" ? Sans doute vaut-il mieux cependant éviter, dans son intérêt même, de trop confronter les poèmes de Marceline Desbordes-Valmore à ceux de poètes comme ces deux grands qu’on vient tout juste de citer. On est même conduit à penser, parfois, que l’intérêt qu’ils manifestaient à son égard n’était rien d’autre qu’une bienveillance condescendante. Elle mérite bien mieux que tout cela. Dans sa gravité joyeuse et sereine, bien éloignée des conventions qui pèsent sur les mélodies en action, sa création témoigne cependant d’une fidélité créatrice à ces formes atypiques qui ont marqué la formation poétique de Marceline Desbordes-Valmore. Et pourtant, elle est injustement méconnue. Peu étudiée, trop peu lue aujourd’hui, elle est un secret bien gardé, mais une vraie figure de la littérature. Elle est la première des poètes du romantisme. Sainte-Beuve, le plus célèbre des critiques littéraires français, son contemporain, dira d’elle: "Elle a chanté comme l’oiseau chante" et parlera de sa poésie comme d’une poésie passionnée, tendre et unique en son temps. Victime de la désaffection générale donts ouffrent à partir des années 1840 les poètes romantiques, et plus encore les femmes parmi eux, elle trouve hélas plus difficilement à publier ses livres. Après "Les Pleurs" (1833), "Pauvres Fleurs" (1839), "Bouquets et prières" (1843), elle continue à écrire, malgré une vie assombrie par les soucis matériels et les deuils. Elle perd sa fille Inès en 1846, Ondine en 1853. Elle meurt à Paris, le vingt-trois juillet 1859. C’est à titre posthume, que paraît son dernier livre de poèmes, sous le titre de "Poésies inédites". Surnommée "Notre-Dame-des-Pleurs" en référence aux nombreux drames qui jalonnèrent sa vie, la poétesse avant-gardiste est inhumée dans la vingt-sixième division du cimetière de Montmartre.   Bibliographie et références:   - Sainte-Beuve, "Portraits contemporains" - Lucien Descaves, "La vie de Marceline Desbordes-Valmore" - Stefan Zweig, "Marceline Desbordes-Valmore" - Jacques Boulenger, "Marceline Desbordes-Valmore" - Manuel Garcia Sesma, "Le secret de Marceline Desbordes-Valmore" - Georges-Emmanuel Clancier, "Marceline Desbordes-Valmore" - Robert Sabatier, "Marceline Desbordes-Valmore" - Marc Bertrand, "Une femme à l'écoute de son temps" - Lucie Desbordes, "Marceline Desbordes-Valmore" - Auguste Bleton, "Marceline Desbordes-Valmore" - Giorgia Sogos, "Marceline Desbordes-Valmore ou le génie inconnu"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.  
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Par : le Hier, 05:42:26
Le tableau de François Boucher représente Marie-Louise O’Murphy à l’âge de quatorze ans. Née à Rouen le vingt-et-unoctobre 1737, elle devient par un enchaînement de circonstances la petite maîtresse du roi Louis XV (1710-1774). Lafamille de Marie-Louise est d’origine irlandaise. Son grand-père, Daniel Morfil était un soldat du roi d’Angleterre Jacques II(1633-1701), roi catholique battu par le roi protestant Guillaume III d’Orange (1650-1702) à la bataille de la Boyne, le dixjuillet 1690. Jacques II et son armée s’exilent alors en France. Daniel Morfil deviendra plus tard maître cordonnier. Son fils,également prénommé Daniel, épouse en 1714, à Rouen, Marguerite Iquy. Douze enfants naîtront de cette union, dont septsurvivront. Marie-Louise est la dernière. L’orthographe du nom de famille varie selon des documents d’archive: Morfil, Morfiou Morphy. Quant à O’Murphy, appellation la plus courante aujourd’hui, elle correspond au nom irlandais d’origine de lafamille. Murphy est l’un des patronymes les plus fréquents en Irlande. Les parents de Marie-Louise étaient bien connusdes services de police. Son père fut embastillé le 23 février 1735 pour une affaire de chantage à l’encontre de Jacques IIIStuart, fils de Jacques II et prétendant au trône d’Angleterre, qu’il n’obtiendra jamais. Sa mère est connue pour se livrerà la prostitution. Les sœurs aînées de Marie-Louise suivent le même chemin. Giacomo Casanova est à Paris vers 1750-51.Il revendique dans ses mémoires la découverte de Marie-Louise O’Murphy. Subjugué par la beauté de la jeune fille, il auraitdemandé à un peintre de faire son portrait et d’écrire en-dessous O-Morphi qui, selon lui, "veut dire belle" en grec. Maisles "Mémoires" de Casanova ne constituent pas un document historique fiable. En réalité, Madame de Pompadour quin’avait plus de relations intimes avec le roi, mais entendait rester la favorite, organisait avec son entourage les plaisirs deLouis XV. Son frère, le duc de Marigny, eut une part importante dans l’ascension de la petite Louison, diminutif familialutilisé pour Marie-Louise O’Murphy. Marigny est en effet le commanditaire du tableau et ce sont probablement les sœursde Marie-Louise qui ont présenté le modèle à François Boucher. C’est la seconde version du tableau, exécutée en 1752,qui est montrée au roi. Louis XV est saisi par la beauté de la jeune fille mais pense que le peintre a flatté son modèle etdemande donc à voir la "petite Morfi". Dominique-Guillaume Lebel, son premier valet de chambre, est chargé de la luiramener. Il procèdera par l’intermédiaire d’une "couturière-maquerelle", La Fleuret, liée à la mère de la petite Louison.   La petite Louison ayant réussi son examen de passage dans l’entresol de la Fleuret, peut désormais aller "servir" le roi.Les premières rencontres entre Marie-Louise et Louis XV sont situées dans les derniers mois de l’année 1752 dans lesjardins du château de Choisy, où Louis XV reçoit normalement ses favorites. On montre la "petite Morfi" au roi sur sonpassage pour s’assurer qu’elle lui plait. Le roi fait donner deux cents louis aux parents de la petite fille et cent louis àl’entremetteuse et se fait maître de la jouvencelle. Ainsi il aura les prémices de la virginité de Marie-Louise. Les premiersmois de la passion amoureuse entre Louis XV et Marie-Louise se passent dans le plus grand secret hormis quelquesmémorialistes tels que le duc de Cröy qui sont au courant. Les autres courtisans ne mettront au jour cette idylle qu’auprintemps 1753. Elle devient alors une "petite maîtresse", ne bénéficiant pas du privilège d'être présentée à la cour. Ensuite, le roi installe sa maîtresse dans une maison bourgeoise à Versailles avec une gouvernante. Cette demeureest située dans le quartier dit du Parc-aux-Cerfs dans l'actuel quartier Saint-Louis. Outre sa beauté, Marie-Louise séduitégalement Louis XV par sa gaîté, sa naïveté, ses grâces enfantines, sa douce timidité ainsi que son innocence. Aussitôtla "petite Morfi" connue, elle suscite la curiosité chez certains y compris la Reine. Elle gagne aussi dans les maisonscloses parisiennes, le surnom de "Sirette", le féminin de Sire. Le roi devient de plus en plus épris de sa "petite maîtresse"au point d’imiter ses mots parfois "vulgaires." Pour rejoindre le roi au moment où il la réclame, Marie-Louise a à sadisposition deux chevaux et une voiture. Lorsqu’il est question des voyages de la cour, la petite Murphy fait partie des"bagages" suivant le roi dans tous ses déplacements. Pour elle, le roi déplace plusieurs voyages quotidiens de la cour. Celle qui est surnommée "Morphise" par les courtisans cause bien des inquiétudes chez la marquise de Pompadour. Maîitresse en titre de Louis XV, même si elle ne partage plus son lit depuis 1750, la marquise de Pompadour est celle quiveille sur la sexualité du roi. Elle lui pourvoie quelques belles et neuves filles sans danger puisque sans éducation. Maiscette fois, le roi a pris une nouvelle maîtresse sans la consulter.   Les courtisans de leur côté, en bons serviteurs de saMajesté présentent leurs hommages à la "Morphise". D’autres comme le marquis d’Argenson, ennemis jurés de laMarquise voient en elle la disgrâce prochaine de la favorite royale. Outre son père qui meurt de "joie" le 18 Juin 1753à Paris, sa mère et ses sœurs peuvent vivre de façon bourgeoise à Paris. Ainsi la mère de Morphise est-elle installéeconfortablement rue Sainte-Apolline où elle occupe un appartement composé de six pièces, chose rare pour l’époque. Dans le mois de Décembre 1753, "Morphise" se retrouve enceinte du roi et les premiers symptômes apparaissent."Morphise" se voit privée du voyage de la cour à Fontainebleau. Durant sa grossesse, elle reçoit des visites du roi,venant prendre des nouvelles de l’état de santé de la jeune fille. Quelques jours avant l’accouchement, "Morphise"quitte Versailles pour Paris et accouche finalement le 30 Juin 1754 d’une fille baptisée le même jour par le curé de laParoisse de Saint-Paul et ayant pour parents Louis Saint-Antoine, ancien officier d’infanterie, et Louise-Marie deBerhini, personnages imaginaires, et prénommée Agathe-Louise de Saint-Antoine de Saint-André en raison de la rueoù demeurent ses prétendus parents. Lorsque le roi répudie ses petites maîtresses, il les marie moyennant finances. Peu après son accouchement, la belle "Morphise" revient à la cour mais sans sa fille, qui a été mise en nourrice dès lanaissance. Alors que le roi semble de plus en plus épris d’elle, en novembre 1755, Marie-Louise reçoit l’ordre de quittersa demeure du Parc-aux-Cerfs pour Paris et de s’y marier selon les vœux de Louis XV. Cette soudaine disgrâce peut êtredue à une récente requête de la petite maîtresse. Manipulée par la maréchale d’Estrées, "Morphise" aurait fini par exigerde son royal amant qu’il l’installe à Versailles et renvoie la marquise de Pompadour qu’elle surnomme "la vieille." Celaaurait déplu au monarque, qui n’a jamais envisagé de faire de Marie-Louise sa favorite officielle, ni de se séparer de lamarquise de Pompadour. Le roi aurait alors décidé de mettre un terme à la relation qu’il entretenait avec Marie-Louise.En réalité, la mise à l’écart de "Morphise" est probablement due au contexte politique et religieux. En effet, la marquisede Pompadour se montre de plus en plus pieuse, suite à la mort de sa fille en 1754, et Louis XV tient à se rapprocherdu clergé. Son sacrifice est donc lié aux états d'âme spirituels du monarque. Il semblerait qu'elle n’ait jamais pu fairepartie de la vie de sa fille naturelle, placée au couvent avant d’être mariée par le roi, décédée prématurément en 1774.   Le vingt-sept novembre 1755, Marie-Louise épouse, selon les vœux de Louis XV, un officier du régiment de Beauvaiset major général d’infanterie, Jacques de Beaufranchet d’Ayat. Par cette union, Morphise acquiert une certaine positionsociale. Quant au seigneur d’Ayat, ce mariage lui apporte une rentrée d’argent car sa famille, bien que de vieille noblesse,manque d'aisance. Louis XV a fait doter Marie-Louise de 200.000 livres et son ancienne maîtresse conserve 1.000 livresde bijoux. Mais hélas, Jacques de Beaufranchet est tué à la bataille de Rossbach à l’âge de vingt-huit ans. En février 1759,Marie-Louise se remarie avec François Nicolas Le Normand, comte de Flaghac et recommence à fréquenter Paris. Lecinq janvier 1768, la jeune femme met au monde une fille, Marguerite-Victoire. Cette naissance, survenue après neufannées de mariage, tient au miracle. Néanmoins, il semblerait que Marguerite-Victoire ait pour père Louis XV. Celui-ciaurait rappelé Marie-Louise auprès de lui, avant d’officialiser finalement sa liaison avec la comtesse Du Barry en 1768. Entre 1765 et 1768, on ne connaît pas de "petite maîtresse" à Louis XV qui se tourne de plus en plus vers la religion.Nostalgique, le monarque a très bien pu rappeler auprès de lui "Morphise", qui est encore jeune. Argument en faveurd’un second enfant illégitime donné au roi par Marie-Louise, les dons du souverain à son ancienne maîtresse. Entre1771 et 1772, la comtesse de Flaghac reçoit du roi 350.000 livres. Quant à Marguerite-Victoire Le Normand, lorsqu’ellese marie en 1786, toute la famille royale est présente lors du contrat de mariage. Enfin, sous la Restauration, Charles Xlui fera verser une indemnité annuelle sur sa propre cassette. La destinée fabuleuse de la belle Marie-Louise perdurera. Vers 1772, Marie-Louise voit entrer dans sa vie Joseph-Marie Terray, ministre, contrôleur général des Finances et abbé.Ce dernier vient en effet de marier son neveu à la fille issue du premier mariage de François Le Normand. Marie-Louisedevint sans doute la maîtresse de l’Abbé Terray.   Les fortes sommes dont Joseph-Marie Terray fait don à Marie-Louise,jusqu’à sa mort en 1778, attestent de leur liaison discrète mais connue, puisque la police révolutionnaire en fera mentionplus tard, accusant le ministre des Finances d’avoir accordé trop de faveurs à Marie-Louise. De plus, dans son testamentrédigé en 1776, Joseph-Marie Terray lègue à la jeune femme “sa maison de la rue Notre-Dame-des-Champs” et lui octroie 6000 livres “de rente viagère à prendre sur la succession”. En 1783, Marie-Louise est de nouveau veuve. Le fils uniquedu défunt, Jean-Jacques Le Normant, tente de s’approprier les biens laissés par son père, au détriment de Marie-Louise. Celle-ci obtient finalement gain de cause. C’est à cette période qu’elle rencontre Antoine-Claude de Valdec de Lessart,contrôleur général, puis ministre des Finances. Marie-Louise et lui deviennent amants et ne cachent plus leur liaison. En1792, Valdec de Lessart est arrêté et Marie-Louise fuit la capitale avec sa fille et ses petits-enfants pour se réfugier auHavre et attendre que le calme revienne à Paris. Cependant, en 1793, elle apprend la mort de son amant, gravementblessé lors des massacres de septembre 1792 et décédé quelques mois plus tard d’une fièvre maligne. En janvier 1794,Marie-Louise rentre à Paris, afin de prouver qu’elle ne cherche pas à quitter la France. Elle est arrêtée en février. Lacomtesse de Flaghac ne sera pas condamnée à l’échafaud en grande partie grâce à son fils, Louis de Beaufranchet,qui a adhéré très tôt aux idées révolutionnaires. Au bout de cinq mois de prison, Marie-Louise est heureusement libérée. Elle contracte alors un mariage, en juin 1795, avec Louis-Philippe Dumont, "représentant à la Convention nationale”,qui a près de trente ans de moins qu’elle. Marie-Louise devait sans doute voir dans ce mariage, avec un député de lanation, une protection face à la Terreur. Quant au jeune Dumont, il se trouvait marié à une femme possédant uneimmense fortune. Les troubles révolutionnaires calmés, le couple divorce en mars 1798. Marie-Louise s’éteint chez safille, à Paris, le onze décembre 1814, âgée de soixante-dix-sept ans. Celle qui avait commencé sa vie comme "petitemaîtresse" et qui inspira François Boucher mourut en femme respectable. La messe d’enterrement eut lieu à Saint-Roch.La cérémonie fut digne et sans faste particulier, elle n’en coûta que 1 200 francs avec la livrée de deuil des domestiques.   Bibliographie et références:   - Duc d'Albert de Luynes, "Mémoires sur la cour de Louis XV" - Camille Pascal, "Le goût du roi" - Alexander Schulz, "Marie-Louise O'Murphy" - Jacques-Antoine Zeller, "Les maîtresses de Louis XV" - Joseph Valynseele, "Les enfants naturels de Louis XV" - Jean Hervez, "Le parc-aux-cerfs et les petites maisons galantes" - Bernard Hours, "Louis XV et sa cour" - Jacques Dumaine, "Louis XV et le Parc-aux-cerfs" - Patrick Wald Lasowski, "L'Amour au temps des libertins" - Sylvia Saudan-Skira, "De folie en folie" - Alastair Laing, "Madame de Pompadour et les enfants de Boucher"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Hier, 05:41:12
Un an après la mort du cardinal de Fleury, le vingt-neuf janvier 1743, la popularité de Louis le Bien-Aimé est encore à son zénith. La maladie qui le frappe, à Metz, émeut le peuple qui se répand en prières pour son salut. Hélas, le premier aumônier à l'idée saugrenue d'exiger du roi, pour son absolution, une confession publique. Le roi dit tout. Le peuple n'en croit pas ses oreilles. Le charme est rompu. La popularité de Louis ne finira plus de baisser. Quant au royal malade, à peine remis sur pied, il retrouve, avec la santé, ses plus chers plaisirs. L'un deux s'appelle la Pompadour. Maîtresse officiellement déclarée en 1746, elle va jouer jusqu'en 1764, le rôle de ministre officieux. Elle commence par renvoyer le ministre Orry. C'est le dix mai de cette année que la France remporte la fameuse victoire de Fontenoy où les anglais furent priés, fort civilement, de "tirer les premiers"! La France s'était engagée à l'étourdie dans des guerres folles, ces célèbres "guerres en dentelles", inutiles mais coûteuses. Elle n'en retire rien et, à la paix d'Aix-la-Chapelle, elle restitue toutes ses conquêtes. Le premier mai 1756, le traité de Versailles consacre un renversement des alliances, fruit de fâcheuses intrigues. L'entente franco-prussienne est rompue, la France se met aux côtés de l'Autriche et se lance, contre l'Angleterre et la Prusse, dans la "Guerre de Sept ans". Ce sera une des entreprises les plus désastreuses que la France ait connues. Elle aurait pourtant pu bien tourner si Louis XV avait consacré ses efforts contre l'Angleterre. Hélas, après dix-huit mois de succès en Méditerranée et au Canada, la France lançait cent mille hommes en Westphalie contre le roi Frédéric II. Elle n'allait pas être en mesure de combattre ainsi sur deux fronts. Le cinq janvier, l'attentat de Damiens contre Louis XV trahit le retournement de l'opinion. L'incapacité politique de Louis, sa vie privée, les gaspillages de la cour ont fait grossir le nombre des mécontents. À l'instigation de la marquise de Pompadour, le roi renvoie le comte d'Argenson et Machault, les deux principaux ministres et fait appel au duc de Choiseul à qui il confie le portefeuille des Affaires étrangères. Le cinq novembre, la défaite de Rosbach, infligée à la France par Frédéric II, sonne le début des revers militaires. Les efforts de Choiseul, toutefois, qui vient d'être nommé Premier ministre, vont assurer à la France, durant une dizaine d'années encore une réelle prospérité économique. Maître de la France pendant douze ans, de 1758 à 1770, le duc de Choiseul a été longtemps malmené et mésestimé par les historiens. Ce libertin fastueux, trop souvent confondu avec le personnage de théâtre qu'il avait inspiré à Beaumarchais, le comte Almaviva des "Noces de Figaro", seigneur abusif et prodigue, a été ainsi la victime des préjugés de l'historiographie républicaine de monarchistes nostalgiques et des jésuites qu'il avait fait bannir. Le complot qui avait provoqué sa disgrâce en 1770 a hélas survécu de nos jours. Le traité de Paris, en février 1763, termine la guerre de Sept Ans avec l'Angleterre, il marque le début d'un véritable âge d'or économique qui va durer autant que le ministère Choiseul, c'est-à-dire jusqu'en 1770. Visage rond et souriant, front dégagé, yeux bleus transparents, nez retroussé, lèvres épaisses et sensuelles, le portrait du duc de Choiseul par Louis Michel Van Loo présente bien le personnage: un homme à bonne fortune, disgracieux, séduisant et désinvolte à la fois, avec ce côté mirobolant de l’aristocrate libertin qu’a su à merveille saisir l’artiste. Son ami le baron de Gleichen le décrivait comme "d’une taille assez petite, plus robuste que svelte et d’une laideur fort agréable; ses yeux petits brillaient d’esprit; son nez au vent lui donnait un air plaisant". "Il avait une figure parfaitement désagréable, même repoussante, notait pour sa part le prince de Montbarey, mais son esprit, également fin, agréable et léger, réparait facilement l’impression fâcheuse qu’inspirait son premier abord". Il était préoccupé par la modernisation de l'État et son renforcement face au pouvoir de l'Église, symbolisant l'alliance entre la frange libérale de la noblesse européenne et la bourgeoisie progressiste d'affaires,tout comme William Pitt en Grande-Bretagne. À la différence des secrétaires d’État de Louis XV qui se succédèrent sans laisser la moindre trace dans l’Histoire, Etienne François de Stainville, duc de Choiseul, était loin d’être un médiocre. Né à Nancy le vingt-huit juin 1719 d’une famille remontant au XIème siècle, il avait choisi de servir la France en s’engageant dans les armées du roi, où il fit une carrière brillante. Lieutenant à dix-huit ans, colonel à vingt-quatre, brigadier à vingt-sept, maréchal de camp à vingt-neuf. Comme bien des membres de cette noblesse de vieille roche qui affectaient de toiser les banquiers, traitants et autres publicains, il avait épousé une riche héritière d’origine roturière, issue de leurs rangs, Louise Honorine Crozat du Châtel, petite-fille d’Antoine Crozat, le financier le plus riche de France. Mais c'est le couple qu'il forma avec la marquise de Pompadour, voluptueusement léger, aérien et subtilement provocant, qui donna au gouvernement de la France, sous les apparences de la frivolité, une consistance qui a permis à la monarchie bourbonienne de jeter ses derniers feux, aux confins des flambeaux du désir et de la dégénérescence sénile. Lorsqu'il se défit, par la mort de son ange tutélaire, ce fut un peu de l'âme de la France qui s'évanouit, l'inspiration du régime, son charme et ses séductions. Quelques années plus tard, Choiseul à son tour écarté, le gouvernement tombera malheureusement dans la violence, la sécheresse, la brutalité qui lui vaudront l'accusation de despotisme et une image négative dont il ne se relèvera jamais.   Choiseul est difficile à peindre car il est pétri de contradictions. Très à l'aise pour jouer les don Juans, quoique court et laid, il avait le front large et dégarni, les yeux petits et brillants, les lèvres épaisses, le nez au vent, les cheveux roux, la taille bien prise et la jambe bien faite. Le monde craignait ses mots acérés et son persiflage cruel. On le donnait parfois comme l'original du "Méchant" de Gresset, mais ses amis vantaient sa bonté, sa générosité, sa franchise. Emporté comme un page, il aimait les femmes avec frénésie, par goût et par perfidie, pour les conquérir, les humilier et les quitter. Avec cela, plein de feu, d'une intelligence apte aux conceptions générales, magnifique, se souciant de l'argent "comme de colin-tampon", mais incapable de se plier aux détails, audacieux, prodigue, jouant à la bonhomie et à la hauteur avec un art égal, ignorant la fatigue, méprisant le repos, menant avec la même fougue travail et plaisir, sensible à la gloire, ambitieux, toujours gai, ferme et dispos. "Jamais, écrit un de ses familiers, le baron de Gleichen, jamais je n'ai connu un homme qui ait su comme lui répandre dans son entourage la joie et le contentement. Quand il entrait dans un salon, il fouillait dans ses poches, semblait en tirer une abondance intarissable de plaisanterie et de gaieté". Cette bonne humeur décèle une confiance imperturbable en sa fortune, tout autant que la constance et l'énergie. Bernis lui écrivait: "Vous avez du nerf, vous avez du courage et les évènements ne vous font pas tant d'impression qu'à moi". Il avait l'art de solliciter. Comme il était à Rome depuis quelques semaines, il souhaitait fort recevoir le cordon du Saint-Esprit. On accusait Choiseul d'âtre athée. Il s'en défendait bien en accomplissant l'essentiel de ses devoirs religieux. Mais ce respect était de convenances. L'expédient qu'il imagina pour se concilier les Parlements porte la marque de la légèreté, car pour un résultat éphémère, il l'obligea à mettre en mouvement toute la diplomatie française. Toutefois, on doit reconnaître qu'il lui était difficile de trouver un parti satisfaisant. En faisant échouer le vingtième, le clergé avait mis l'État à la discrétion des Parlements. Pour soutenir la guerre, grâce aux emprunts, même ruineux, Choiseul était obligé, pour ne pas effrayer les prêteurs, d'obtenir au moins la neutralité des magistrats. Il pensa l'acheter en leur abandonnant les jésuites, leurs ennemis. Ses talents pour la diplomatie l’amènent à accéder au Secrétariat aux Affaires étrangères. Il y remplace le cardinal de Bernis (1715-1794). Quelques mois plus tard, son pouvoir s’accroît encore des portefeuilles de la Guerre et de la Marine. Ce cumul des postes fait de facto du duc de Choiseul un premier ministre, avec l’autorité de cette fonction, mais sans toutefois le titre officiel. Cette situation dure douze ans, à une époque où le changement rapide des ministres est plutôt la règle. En accord avec l'opinion dominante, il consacre toutes ses forces à la lutte contre l'Angleterre. Ententes avec les clans écossais et la Suède mais ses projets sont déjoués par nos défaites maritimes devant Lagos et Belle-Île. Choiseul négocie le "pacte de famille" avec les Bourbons de Madrid et de Naples, mais il doit se résigner aux préliminaires de paix de Fontainebleau qui aboutissent au traité de Paris en 1763. Louis XV et Choiseul avaient compris qu'il était vain de posséder des colonies sans avoir construit et équipé de nombreux navires pour y aller et pour les conserver. Cette œuvre immense se compléta par l'acquisition de la Corse. Le roi avait avec Gênes, suzeraine de l'île, un traité de subsides qui n'était pas prêt de finir. Les corses de leur côté s'étaient révoltés à plusieurs reprises contre leur maîtres et depuis 1729, l'occupation génoise se réduisait à quelques misérables garnisons péniblement maintenues dans huit bourgades du littoral. Sur le moment, l'acquisition ne parut pas d'un grand intérêt. Mais envisagée sous le point de vue militaire et politique et comme une possession qui couvre les côtes de Provence, procurant d'excellents port et qui peut faciliter le passage en Italie, elle est d'une grande importance. Mais Choiseul ne sait visiblement pas prendre toutes les mesures s’imposant pour remédier au désordre des finances. Toutefois servi par les événements, il sait à plusieurs reprises tirer les choses à son profit et à celui du royaume. Ainsi, la mort du roi de Pologne, Stanislas Ier (1677-1766), lui permet par exemple d’annexer le Barrois et surtout, la Lorraine, terre d’Empire à la France, en 1766. Mais la marque la plus connue de la politique étrangère de Choiseul est celle consécutive à la guerre de Sept ans. Celle-ci, qui s’étend de 1756 à 1763, peut être considérée comme une première véritable guerre mondiale avant l’heure, en ce qu’elle concerne tous les continents. Pour la France, la guerre de Sept ans entraîne de désastreuses conséquences en termes de politique étrangère, avec la perte de ses possessions au Canada, les "quelques arpents de neige" décrits par Voltaire et dans les Indes, actée par le traité de Paris, en février 1763. Ce traité consacre de fait la prééminence du Royaume-Uni comme première puissance mondiale, pour un siècle et demi, jusqu’à l’émergence de la puissance américaine. Et au-delà de sa perte d’influence dans le monde, la France aggrave également de manière considérable sa situation financière, en prenant part à ce conflit. La gestion financière constitue, à tout le moins, le plus notable échec de la politique de Choiseul.    Il s'est rendu coupable d'une faute plus grave encore. Préparant la guerre, il n'a pas mis le royaume en état de la soutenir. Sans doute, il avait bien rétabli l'armée et la marine, mais la victoire exigeait d'autres conditions et quelques-unes des plus essentielles manquaient à la fois: l'argent, la force morale, l'unité spirituelle et le commandement. Il avait cru apaiser les Parlements en leur livrant les jésuites, mais le calcul s'était vite trouvé faux. Les Parlements n'avaient renoncé à aucune de leurs prétentions. Comme souvent, le Parlement refuse d’enregistrer les édits relatifs à de nouveaux impôts. Mais cette fois-ci, le contexte est plus tendu encore. Les magistrats démissionnent, et suspendent le cours de la justice. Hésitant, le roi capitule finalement contre les robes rouges. Cet apaisement voulu par le roi n’empêche pas l’opinion de l’accuser, ainsi que ses ministres, de conspiration. Le petit peuple craint alors que le roi veuille établir une sorte de monopole du commerce des grains pour spéculer sur la misère. C’est la légende dite du "Pacte de famine". En réalité, les réserves gouvernementales ne sont pas destinées à être privatisées, mais servent à parer aux disettes éventuelles et cette opération n’enrichit personne. La défaite française nécessite de même une réforme militaire. Choiseul décide donc de réduire les effectifs, renvoie des officiers roturiers et des officiers nobles de province. Mais la réforme la plus spectaculaire est celle de la Marine royale, dans une volonté évidente de revanche contre le Royaume-Uni, après la guerre de Sept ans. En effet, au terme de celle-ci, le royaume ne possède plus que quarante-quatre vaisseaux de ligne et dix frégates. Grâce à des contributions volontaires de différentes villes, la France peut aligner soixante-quatre vaisseaux de ligne et cinquante frégates en 1770. La reconstitution de l’Empire colonial français est plus hasardeuse. Les territoires français outremer sont repris aux compagnies privées qui en avaient la gestion. Mais le projet de constitution d’une armée coloniale échoue, de même que la tentative française de coloniser la Guyane, en Amérique centrale. Les ennemis de Choiseul voulaient d'autant plus sa disgrâce qu'il avait, l'année précédente, abandonné les jésuites au Parlement. On le tint pour responsable de leur suppression. La cabale dévote, qui avait à sa tête La Vauguyon et Mme de Marsan, jugea le moment favorable pour se débarrasser d'un impie qui se riait de leur hypocrisie et de leurs intrigues. La mort du dauphin, survenue en 1765, bientôt suivie de celle de la dauphine, avait été pour ses détracteurs une cruelle épreuve certes, mais en même temps une aubaine inespérée car elle permettait de mettre le ministre en accusation de la façon la plus odieuse et d'une manière qui pouvait être sensible à la délicatesse du roi. En 1769, le monopole de la Compagnie des Indes est aboli. En politique intérieure, le conflit dont l'issue approche ne met pas seulement en compétition des personnalités irréconciliables et des ambitions contradictoires, mais deux conceptions de la souveraineté, du fonctionnement des institutions et de l'avenir de l'État. Choiseul progressivement à partir de la mort de madame de Pompadour, doit utiliser de manière permanente son habileté à maintenir son pouvoir et son influence sur Louis XV, tant celui-ci était l’objet de stratégies concurrentes pour supplanter son influence. Par le moyen de la faveur royale, les coteries et autres clans investissaient en utilisant le moyen d’intrigantes, à un destin similaire à celui de madame de Pompadour. Choiseul sans cesse écrivit à Louis XV pour devancer les attaques et éviter la disgrâce. L’autre stratégie déployée par Choiseul était de prévenir de manière raffinée les attaques d’intrigantes, jouets, pour la plupart, des diverses coteries de la cour de Versailles. Ce fut le cas dans l'affaire de madame d'Esparbès. Cette dernière, parente de Madame de Pompadour, accordait ses faveurs à de nombreux princes, dont Louis-Henri-Joseph, prince de Condé, puis, Madame de Pompadour étant absente, au roi lui-même. À la mort de la Pompadour, le 15 avril 1764, Louis XV réserva à Madame d'Esparbès un appartement à Marly, un autre à Versailles, au point de la faire presque passer pour sa maîtresse déclarée. Sa disgrâce se dessine progressivement. L’affaire La Chalotais mécontente Louis XV sur l'orientation libérale du ministre dont la pratique s'apparentait à une cogestion implicite avec les adversaires de la monarchie absolue. La connaissance d’une négociation menée secrètement par Choiseul avec Charles III d’Espagne pour une reprise de la guerre contre l’Angleterre, guerre dont le roi ne voulait pas, accéléra la disgrâce du ministre à la fin de 1770. À cette première cause idéologique s'ajoute une raison liée à l'intimité de Louis XV. Ses ennemis, menés par la comtesse du Barry, maîtresse du roi, et le chancelier Maupeou, eurent raison de lui. Ce dernier se rapproche en effet du clan du Barry et dénonce au roi la politique de soutien de Choiseul envers les parlementaires. Courroucé, le roi le fut davantage encore en voyant le duc de Choiseul travailler à susciter une guerre au dehors. En 1771, à la suite d'humiliations répétées contre Madame du Barry, Louis XV décide le renvoi de Choiseul et des siens, et le fait remplacer par le duc d’Aiguillon. Il reçut l’ordre de se retirer dans son château de Chanteloup près d’Amboise. Durant son bannissement, Choiseul fut visité par des personnages puissants et apparut comme un véritable chef de l’opposition. Courtisé par les philosophes et les parlementaires, il jouit paradoxalement d’une grande popularité après son renvoi. Il meurt le huit mai 1785. Personnage ambivalent, il est tant décrié pour ses échecs en politique intérieure que sa vision géostratégique d’avant-garde contre le Royaume-Uni, et le parachèvement de l’unité française par l’annexion de la Corse, quelques mois avant sa disgrâce. Archétype de la chute en politique, Choiseul peut être comparé à une figure majeure du Grand siècle: Fouquet, surintendant des Finances de Louis XIV. Tous deux partagent, au demeurant, le fait d’avoir été partiellement réhabilité après leurs ministères respectifs.    Bibliographie et références:   - Michel Antoine, "Le roi Louis XV" - Monique Cottret, "Le ministère Choiseul" - Jean-Louis von Hauck, "L'irrévérencieux duc de Choiseul" - Alfred Bourguet, "Étude sur le ministère du duc de Choiseul" - Annie Brierre, "Le duc de Choiseul" - Guy Chaussinand-Nogaret, "Choiseul" - Jean de Choiseul, "Les Choiseul et l'histoire" - Eugène Théodore Daubigny, "Choiseul et la France" - Jacques Levron, "Choiseul, un sceptique au pouvoir" - Anne Moreau, "Chanteloup, un moment de grâce de Choiseul" - Eugène Théodore Daubigny, "Choiseul et la France d'outre-mer"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Hier, 05:40:45
"Dépêchez vous de succomber à la tentation avant qu’elle ne s’éloigne. Qu'est-ce qu'un baiser ? Ce n'est autre chose que le véritable effet du désir de puiser dans l'objet qu'on aime. Je ne suis heureux que par le souvenir. Quels goûts dépravés ! dira-t-on. Et quelle honte de se les reconnaître et de ne pas en rougir". On croit connaître Casanova. Souvent, on se trompe. On a pas voulu admettre qu'il soit un grand écrivain. Il hante les imaginations, mais il les inquiète. On veut bien raconter ses exploits galants mais à condition de priver leur héros de sa profondeur. On le traite trop souvent avec un ressentiment diffus et pincé. C'est oublier que l'aventurier Vénitien était surtout un homme cultivé, séduisant, complexe et un fin mémorialiste. Depuis plus de deux siècles, Giacomo Casanova, est un des plus grands aventuriers du XVIIIème siècle. Il est l'objet de tous les fantasmes. De ses innombrables conquêtes et de ses frasques amoureuses émane encore aujourd'hui un parfum de soufre et de scandale. Sa vie est pourtant mal connue, à tel point que certains se demandent si cet homme n'est pas un personnage de fiction. Mais Casanova a bel et bien existé. Et de la façon la plus intense qui soit. Le Vénitien, qui a parcouru l'Europe, ses cours impériales et ses tripots, l'a clairement dit: "J'ai aimé les femmes à la folie, mais je leur ai toujours préféré ma liberté. Lorsque je me suis trouvé dans le danger de la sacrifier, je ne me suis sauvé que par hasard." En quelques mots, celui que Barbey d'Aurevilly appelait le "faune en bas de soie" fut, en vrac, jeune abbé, charlatan patenté, alchimiste et ésotériste, grand trousseur de jupons, suborneur, écornifleur de cœurs, escroc, espion, mythomane, délateur, bretteur à la fine lame, guérisseur, violoniste à l'opéra, parieur insensé, prisonnier plus d'un an, mais aussi poète, dramaturge, admirateur d'Horace et de Rousseau, traducteur lettré et conteur hors pair.    "Cette critique me fait rire. Car, grâce à mes goûts, je me crois plus heureux qu’un autre, car je suis convaincu qu’ils me rendent susceptible de plus de plaisir. Heureux ceux qui, sans nuire à personne, savent s’en procurer, et insensés ceux qui s’imaginent que le Grand-Être puisse jouir des douleurs, des peines et des abstinences qu’ils lui offrent en sacrifice, et qu’il ne chérisse que les extravagants qui se les imposent. La vie, rien qu'elle". Casanova se jette dans la vie sans rien attendre d'autre en retour que le plaisir. Pour l'obtenir, le Vénitien est doté de nombreuses qualités indispensables. C'est un très bel homme d'un mètre quatre-vingt-sept, il a de l'allure, s'exprime merveilleusement bien et sait faire des femmes ses complices. On connaît les dimensions intéressantes de son membre viril, entre vingt-deux et vingt-trois centimètres, car il nous a donné la taille de ses préservatifs qui, à l'époque, sont de petits étuis de soie. Ainsi avantagé, ce libertin s'adonne sans compter, et ne trouve son plaisir que si celui-ci est partagé. Pour les femmes, Casanova est un homme disponible, à l'écoute de leurs requêtes et de leurs moindres désirs. Ses conquêtes, estimées par ses soins à plus de cent vingt, sont issues de tous les milieux, de toutes les classes sociales: soubrettes et aristocrates, comédiennes et religieuses. Cette vie incroyablement libre et dissolue n'est possible que dans le contexte du XVIIIème siècle, siècle des Lumières et du libertinage, durant lequel règne dans certains milieux une grande liberté des mœurs.    "Malgré le fonds de l’excellente morale, fruit nécessaire des divins principes enracinés dans mon cœur, j’ai été toute ma vie la victime de mes sens. Je me suis plu à m’égarer, j’ai continuellement vécu dans l’erreur, n’ayant d’autre consolation que celle de savoir que j’y étais. Vous rirez lorsque vous verrez que souvent je ne me suis pas fait scrupule de tromper des étourdis, des fripons et des sots, parfois sans loi, quand j’ai été dans le besoin". Giacomo Girolamo Casanova est né à Venise, le deux février 1725. Son père, Gaetano Casanova, un comédien, a épousé la fille d'un cordonnier, Zanetta Farussi, elle aussi comédienne. Premier enfant de cette famille roturière, il aura trois frères, dont deux, Francesco et Giovanni, seront peintres, et une sœur qui épousera un maître de clavecin à Dresde. Giacomo Casanova est d'abord élevé par sa grand-mère maternelle, Marsia Farusso, qu'il adore. Son père meurt en 1733. Sa mère, enceinte de son cinquième enfant, continue sa carrière de comédienne hors de Venise. De 1735 à 1742, il suit des études de théologie à l'université de Padoue. Remarquablement doué, s'intéressant à tout, grammaire, prosodie, mathématiques, droit, théologie, cosmographie, musique, il dévore les auteurs anciens et modernes: savants et philosophes et poètes. Comme on le destine à l'état ecclésiastique, on le place dans un séminaire de Venise où il reçoit la tonsure et les ordres mineurs, mais sa carrière de prédicateur tourne court après un sermon catastrophique. Ses mœurs déjà libertines ne tardent pas à le faire renvoyer du Séminaire. Il effectue des stages dans des cabinets d'avocat et passe son Doctorat de droit. Une liaison avec la favorite du sénateur Malipiero lui fournit l'occasion de faire connaissance avec les prisons de la République, au fort San Andrea. Relâché, il erre alors pendant plusieurs mois à travers l'Italie profitant de sa chère liberté.    "Pour ce qui regarde les femmes, ce sont des tromperies réciproques qu’on ne met pas en ligne de compte, car, quand l’amour s’en mêle, on est ordinairement dupe de part et d’autre. Quant à l’article des sots, c’est une affaire bien différente. Je me félicite toujours quand je me rappelle d’en avoir fait tomber dans mes filets, car ils sont insolents et présomptueux jusqu’à défier l’esprit. On le venge alors quand on entourloupe un sot". Cherchant toujours à se faire admettre dans le clergé, il réussit à obtenir chez le cardinal Acquaviva, à Rome,une place de secrétaire qui le met en relations avec le pape Benoît XIV. Il rejoint en Calabre l'évêque Bernardo de Bernardis mais il est rapidement congédié à la suite d'une étourderie, emprisonné quelque temps à Ancône, et regagne Venise où il prend du service dans l'armée. Après une escale à Naples, Casanova s'installe à Rome au mois de juin 1744. Il y trouve un travail auprès de l'ambassadeur d'Espagne, le cardinal Acquaviva. Mais l'année suivante, à la suite d'une affaire de rapt dont il a été complice, il doit quitter quitter Rome et abandonne tout espoir de carrière dans l'Église. Il gagne la Turquie puis revient à Venise en 1746. Il doit alors se contenter d'un emploi de violoniste dans l'orchestre du théâtre San Samuele, et mène une vie médiocre jusqu'au jour où le sénateur Bagradino, ayant été frappé devant lui d'apoplexie, il parvient à le ranimer et à le ramener chez lui où il opère en quelques jours une guérison d'allure miraculeuse. Il achève de gagner la confiance absolue du rescapé en faisant mine d'être initié aux sciences occultes en lui promettant rien de plus que la fameuse pierre philosophale.   "La fourberie est un vice, mais la ruse honnête peut être prise pour la prudence de l’esprit. C’est une vertu qui ressemble, il est vrai, à la friponnerie, mais il faut alors en passer par là. Et celui qui dans le besoin ne sait pas l’exercer avec noblesse est un sot. J’en ai trouvé de fort honnêtes, et qui dans le caractère de leur bêtise ont une sorte d’esprit, un bon sens droit qui, bien malgré eux, les éloigne fort du caractère des sots". Casanova peut alors commencer à tenir le train fastueux d'un grand seigneur accaparé par les soupers fins, le jeu, les intrigues et surtout les femmes. Il fait la connaissance du sénateur Bragadin qui devient son protecteur. Il est mêlé à des affaires de jeu et se fait rapidement une réputation sulfureuse dans la Sérénissime. Au début de l'année 1749, il voyage dans le Nord de l'Italie et en Suisse. Vérone, Milan, Crémone, Genève. À l'automne, il rencontre et enlève la Provençale Henriette dont il est très amoureux. Le couple s'installe à Parme, mais Henriette est contrainte de le quitter au début de l'année suivante. La grande aventure ne commence qu'en 1750, avec le départ de Casanova pour la France. À Lyon il est reçu dans la franc-maçonnerie, puis séjourne deux ans à Paris dans les coulisses de la Comédie Italienne, en particulier de la famille Balletti, faisant lui-même du théâtre. Cherchant le plaisir auprès de femmes mariées de la haute société, de jeunes filles sortant à peine du couvent, mais aussi bien auprès de servantes et de souillons, accumulant les scandales galants et les dettes de jeu, il estbientôt contraint de fuir la colère des dupes et des jaloux, passant alors en Allemagne, recommençant les mêmes fredaines et les mêmes indélicatesses à chacune de ses étapes. En 1754 arrive le nouvel ambassadeur de Louis XV, l'abbé de Bernis, futur cardinal et académicien. Casanova devient son ami, et les deux hommes se partagent pendant plusieurs mois les faveurs d'une religieuse libertine. Alors, autour de lui le scandale redouble d'intensité.   "La théorie des mœurs et son utilité sur la vie de l’homme peuvent être comparées à l’avantage qu’on retire de parcourir l’index d’un livre avant de le lire. Quand on l’a lu, on ne se trouve informé que de la matière. Telle est l’école de morale que nous offrent les sermons, les préceptes, que nous débitent alors ceux qui nous élèvent". L’aventure avec Bellino, jeune castrat rencontré durant un voyage, est très significative. Casanova en devient amoureux et s’en étonne, lui qui n’eut, semble-t-il, que peu d’expériences homosexuelles et qui n’éprouvait guère de sympathie pour "les chevaliers de la manchette." Amoureux jusqu’au délire, Casanova se fit pressant et finit par découvrir, malgré la résistance de Bellino, qu’il s’agissait d’une femme, appelée Thérèse, travestie et appareillée pour donner le change, Il fallait un tel retournement pour que Casanova conserve son statut d’homme à femmes et pour montrer que la nature finit toujours par réclamer son dû. Fervent pratiquant du sexe, Giacomo Casanova le mêle à presque toutes ses activités. Le sexe est un moyen dont il use pour duper en satisfaisant son goût du plaisir, encore qu’il s’en défende, en prétendant qu’il lui faut aimer pour jouir. Ce que contredisent nombre de ses conquêtes et sa fréquentation des prostituées. Il présente certains de ses excès sexuels comme autant de curiosités naturelles.   "Nous écoutons tout avec attention, mais, lorsque l’occasion se présente de mettre à profit les avis qu’on nous adonnés, il nous vient envie de savoir si la chose sera comme on nous l’a prédite. Nous nous y livrons, et nous nous trouvons punis par le repentir. Ce qui nous dédommage un peu, c’est que dans ces moments-là nous nous reconnaissons pour savants et possesseurs du droit d’instruire les autres. Mais ceux que nous endoctrinons ne font ni plus ni moins que ce que nous avons fait, le monde reste toujours au même point, ou il va de mal en pis". Il est arrêté et condamné à cinq ans de prison pour impiété, libertinage, exercice de la magie et appartenance maçonnique. Incarcéré aux "Plombs" du Palais ducal, dans une cellule étouffante située sous un toit composé de lamelles de plomb, il réussit à s'évader le deux novembre 1756, quitte Venise, où il ne reviendra que dix-huit ans plus tard. Il reprend sa course à travers l'Europe qui lui sert désormais de patrie. De nouveau à Paris, il trouve le moyen de s'introduire dans la meilleure société, devient un familier du duc de Choiseul. Il fait la connaissance de la Marquise d'Urfé, passionnée d'occultisme, qu'il escroque sans scrupule, pendant qu'il vit un amour platonique avec Manon Balletti. Il effectue des missions pour le compte du gouvernement français, fonde une manufacture d'étoffes et, ayant séduit plusieurs financiers, organise une loterie dont les produits considérables permettent à l'État d'achever la construction des bâtiments de l'École militaire. Cette loterie fonctionnera jusqu'en 1836.   "En qualité de grand libertin, de hardi parleur et d'homme qui ne pensait qu'à jouir de la vie, je ne pouvais pas me trouver coupable. Mais en me voyant malgré cela traité comme tel, j'épargne au lecteur tout le détail de ce que la rage, la fureur, la tristesse ou le désespoir m'a fait dire et penser contre le despotisme qui m'opprimait". Tour à tour financier, diplomate, magicien, charlatan, il n'est pas une grande ville d'Europe que Casanova ne traverse, de Madrid à Moscou, de Londres à Constantinople. De sa propre autorité, il se décerne le titre de "Chevalier de Seingalt". Toujours homme à bonnes fortunes, car ce séduisant garçon plaît aux dames et par elles il s'introduit auprès des gens en place et même des souverains, il passe de la cour de Georges II à Londres à celle de Frédéricle Grand à Berlin ou de celle de Catherine II à Saint-Pétersbourg à la prison. De discussions avec Voltaire et Jean-Jacques Rousseau à la promiscuité avec des ruffians et des prostituées. De l'amitié de Souvaroff à celle de Cagliostro. D'un duel avec le général polonais Braniski à une rixe de cabaret. À Paris il se fait présenter à Mme de Pompadour et réussit à paraître à la Cour de France. À Dresde, le théâtre royal donne sa traduction du "Zoroastre" de Cahuzac avec la musique de Rameau. À Rome, le pape le décore, tout comme Gluck ou Mozart, de l'ordre de l'Eperon d'or. En Espagne, il intéresse les ministres, comme le fera un peu plus tard Beaumarchais, à de grands projets de mise en valeur des territoires déshérités. Bientôt, le voilà devenu alors, chef d'entreprise.    "La noire colère cependant et le chagrin qui me dévorait et le dur plancher sur lequel j'étais ne m'empêchèrent pas de m'endormir. Ma nature avait besoin du sommeil, et lorsque l'individu qu'elle anime est jeune et sain, elle sait se procurer ce qu'il lui faut alors sans avoir besoin de son consentement. On meurt sans avoir jamais pensé". Les moyens d'existence de cet infatigable aventurier ne sont pas toujours avouables. Il use cyniquement de ses charmes auprès des dames vieillissantes, sait fort bien, quand il le faut, corriger au jeu la fortune, paie ses créanciers au moyen de chèques sans provision, et utilise auprès des naïfs et des esprits faibles les secrets de la Kabale. Il est connu de toutes les polices de l'Europe, mais sa séduction personnelle, ses talents d'homme à projets, d'homme d'esprit et de causeur emportent tout. "Dans tout ce que Casanova produit, dit de lui le prince de Ligne, il y a du trait, du neuf, du piquant et du profond." Aussi est-il en commerce d'amitié et de correspondance avec quantité de savants et de littérateurs des deux sexes. Lui-même fait partout figure d'homme de lettres et aborde en des livres, brochures, articles de journaux les sujets les plus divers. À la fin de l'année 1758, lors d'un séjour de quelques mois aux Pays-Bas, il fait la connaissance de la belle Esther. En août 1759, il est incarcéré pendant deux jours au For-l'Evêque pour de fausses lettres de change. En 1763, il effectue un séjour désatreux à Londres, puis se prend d'une passion suicidaire pour la Charpillon, épisode qui inspirera le récit de Pierre Louÿs, "La Femme et le pantin." En 1765, il se soigne à Wesel d'une maladie vénérienne. Toute l'histoire de sa vie est ponctuée par des maladies vénériennes, qui se soignent alors très mal. La plus grave est la syphilis, dite "mal de Naples", ou "mal français". On la traite par le mercure et des fumigations enrichies en soufre et en arsenic.    "Ceux qui disent que la vie n’est qu’un assemblage de malheurs veulent dire que la vie même est un malheur. Si elle est un malheur, la mort donc est un bonheur. Ces gens-là n’écrivirent pas ayant une bonne santé, la bourse pleine d’or, et le contentement dans l’âme, venant d’avoir entre leurs bras des Cécile, et des Marine, et étant sûrs alors d’en avoir d’autres dans la suite. Si le plaisir existe, on ne peut alors en jouir qu’en vie". En 1767, chassé de Paris par une lettre de cachet, il se rend à Munich, puis passe en Espagne où il échoue dans une prison de Barcelone. C'est là qu'en 1769, pour se concilier les bonnes grâces des autorités de la Sérénissime République, il rédige sa "Réfutation de l'Histoire du gouvernement de Venise d'Amelot de la Houssaye." En octobre 1772, il s'installe à Trieste, aux portes de la Vénétie, attendant son retour en grâce. En septembre 1774, il est autorisé à rentrer dans sa ville natale. C'est, dans sa vie aventureuse, une de ces pauses pendant lesquelles Casanova, qui n'a rien d'un philosophe ni d'un esthète, qui se garde bien d'autre part de hausser son cynisme jusqu'à une critique générale de l'état social, mais qui, cependant, a touché un peu à tout dans les arts, les lettres et les sciences, se délasse en se consacrant à des tentatives littéraires.    "Si les femmes donnent en des extravagances, c'est parce que, leur nature étant plus faible que la nôtre, elles sont rendues plus faibles encore par l'éducation. Malgré cela, il serait facile de démontrer qu'elles font dans le monde plus de bien que n'en font les hommes, et moins de mal et que, quand leur utérus travaille, elles sont à ce moment agitées, irritées et dignes de pitié. Mais que cela influe sur l'origine de leur faculté de penser, ce n'est pas plus croyable que l'influence du sperme sur la nature de l'âme. La vie est sans conteste ainsi faite." Déjà il a composé une cantate à trois voix, "Le Bonheur de Trieste", il s'est essayé au roman historique avec ses "Anecdotes vénitiennes d'amour et de guerre du XIVème siècle, sous le gouvernement des doges Giovanni Gradenigo et Giovanni Dolfin." En 1775, il rapporte à Venise son "Histoire des troubles de Pologne." Il rencontre Lorenzo Da Ponte, traduit "L'Iliade d'Homère", publie des "Éloges de M. de Voltaire par différents auteurs" et un"Opuscoli miscellanei" qui contient notamment la récit intitulé "Le Duel." En 1780, il s'improvise imprésario d'une troupe de comédiens français et lance une revue de critique dramatique, "Le Messager de Thalie."    "J’ai eu des amis qui me firent du bien, et je fus assez heureux de pouvoir en toute occasion leur donner des marques de ma reconnaissance. Et j’eus aussi de détestables ennemis qui m’ont persécuté, et que je n’ai pas tués parce que je ne l’ai pas pu. Je ne leur aurais jamais pardonné, si je n’eusse oublié le mal qu’ils m’ont fait". De 1783 à 1784, nouvelle période d'errance. On voit Casanova à Francfort, Aix-la-Chapelle, Spa, Amsterdam, Anvers, Bruxelles, Paris, Berlin, Dresde, Vienne, où il est secrétaire de l'ambassadeur de Venise Foscarini et se lie d'amitié avec le comte de Waldstein-Wartenberg, neveu du prince de Ligne, qui, par charité, le recueille en 1785 dans son château de Dux, en bohême, comme bibliothécaire. C'est pendant ces dernières années assez humiliantes, en l'absence de son hôte, qui d'ailleurs l'exhibe comme une curiosité devant ses invités, il est obligé, par exemple, de prendre ses repas à l'office, en compagnie des valets, que l'extraordinaire aventurier entretient une dernière correspondance tendre avec une jeune fille, Cécile de Ruggendorf, qu'il ne rencontrera jamais. C'est surtout là qu'il écrit son roman fantastique "Icosameron ou Histoire d'Édouard et d'Élisabeth" (1788), un travail sur les mathématiques," Solution du problème déliaque", et surtout ses deux livres autobiographiques, "Histoire de ma fuite des Plombs de Venise" et "Histoire de ma vie." Une œuvre majeure qui le fait entrer à jamais au panthéon des mémorialistes. Sur plus de trois mille pages, Casanova nous livre son incroyable vie, sans complaisance.   "L’homme qui oublie une injure ne l’a pas pardonnée, il l’a oubliée. Car le pardon part d’un sentiment héroïque d’un cœur noble et d’un esprit généreux, tandis que l’oubli vient d’une faiblesse de mémoire, ou d’une douce nonchalance amie d’une âme pacifique, et souvent d’un besoin de calme et de paix. Car la haine, à la longue, tue le malheureux qui se plaît à la nourrir. La vie est comme une coquine que nous aimons, à laquelle nous accordons à la fin toutes les conditions qu'elle nous impose, pourvu, bien entendu, qu'elle ne nous quitte pas". Ces Mémoires, dans lesquels le vrai et le moins vrai sont habilement dosés, feront alors les délices d'un Musset, d'un Stendhal, d'un Delacroix et de tous ceux enfin qui veulent y retrouver, sous les récits trop souvent érotiques de Casanova, les prestiges libertins du XVIIIème siècle. Témoin de la fin d'une époque, l'aventurier Vénitien, par sa liberté d'être et de pensée, demeure une figure emblématique des Lumières. Il meurt au château de Dux, le quatre juin 1798, à l'âge de soixante-treize ans. Seule une plaque dans la chapelle du château évoque son souvenir.   Bibliographie et références:   - Hermann Hesse, "La conversion de Casanova" - Charles Samaran, "Giacomo Casanova" - André Suarès, "Casanova" - Stefan Zweig, "Casanova" - Jos Jullien, "Casanova à Nîmes" - Félicien Marceau, "Une insolente liberté" - Lydia Flem, "Casanova ou l'exercice du bonheur" - Chantal Thomas, "Casanova, un voyage libertin" - Alain Buisine, "Casanova l'européen" - Marie-Françoise Luna, "Casanova mémorialiste" - Michel Delon, "Casanova, histoire de sa vie" - Philippe Sollers, "Casanova l’admirable"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Hier, 05:40:27
"Les enfants ? Je préfère en commencer cent que d'en terminer un seul. Pauline était trop prodigue. Elle avait beaucoup trop d’abandon. Elle aurait dû être immensément riche par tout ce que je lui ai donné mais elle donnait tout à son tour, sa mère la sermonnait souvent à cet égard, lui prédisant qu’elle pourrait mourir à l’hôpital. L'art le plus difficile n'est pas de choisir les hommes, mais de donner aux hommes qu'on a choisis toute la valeur qu'ils peuvent avoir". Quand on demandait alors à Pauline Bonaparte si elle n'avait pas été gênée de poser nue pour le sculpteur Canova, elle répondait d'un ton mutin: "Mais non, il y avait du feu !" On ne sait si Napoléon, pudibond en diable, a réprimandé sa sœur pour cette statue dévêtue qui fit scandale en Europe. Sans doute non. Il l'aimait tendrement, à tel point que des journaux anglais suggéraient entre eux une intimité incestueuse. Elle aussi aimait son frère. Elle fut la seule de la famille à lui rendre visite à l'île d'Elbe après la première abdication (avril 1814), proposant ses bijoux pour financer sa fuite. Son pied était petit, qu'elle exhibait fièrement, mais son cœur était grand. Elle collectionnait autant les amants que les parures, mariée à un riche aristocrate italien, le prince Borghèse, qui fermait les yeux et ouvrait sa bourse pour l'une des plus belles femmes de son temps et l'une des plus dépensières. Elle est la sœur frivole et généreuse de l'Empereur, personnage sympathique et léger dans cette famille à qui il prodigua tant d'attention et tant d'avantages, sans être souvent payé de retour. Marie Paule Bonaparte, dite Pauline, née à Ajaccio le vingt octobre 1780, était la sœur cadette de Napoléon. C'était une femme d’une beauté et d’un charme remarquables, universellement reconnus et souvent peints par les plus grands artistes de l’époque. Après avoir refusé sa main à Jean-Andoche Junot et au conventionnel Louis-Marie-Stanislas Fréron, Napoléon Bonaparte l'accorde enfin en 1797 au général Charles Victor Emmanuel Leclerc, un de ses meilleurs officiers. Le mariage religieux a lieu le quatorze juin à Mombello, près de Milan.   "L'homme est très difficile à connaître. Pour ne pas se tromper, il faut ne le juger que sur les actions du moment, et seulement pour ce moment. Une belle femme plaît aux yeux, une bonne femme plaît au cœur, l'une est un bijou, l'autre un vrai trésor. Dieu, lui aussi, a essayé de faire des ouvrages. Sa prose, c'est l'homme. Sa poésie, c'est la femme". Napoléon Bonaparte. Napoléon est un homme seul au destin unique. Bonaparte est le nom d'un clan. Ce clan bigarré, avide, incongru, tiré vers les sommets par un frère sans pareil, a régné sur l'Europe. Fidèle, exclusif, familial comme on l'est en Corse, l'Empereur plaça ses frères et sœurs sur les trônes comme on procure une place de receveur des postes à un cousin nécessiteux. Nourri des Lumières, patriote français et ancien jacobin, chef d'un État autoritaire qui assure, par la propagande et la police, l'unité de la société, le règne de la loi et la gloire de l'Empire, Napoléon était resté corse dans un seul domaine, la famille. Le Code Napoléon porte la marque de cette tradition en établissant le pouvoir du père, la relégation des femmes, le caractère sacré de la propriété familiale. Profrançais, le clan Bonaparte avait échoué à s'imposer en Corse, chassé en 1793 par les paolistes. Il prendra sa revanche à l'échelle d'un pays, puis d'un continent. La marmaille débraillée qui jouait sur le seuil de la maison austère d'Ajaccio sous l'oeil noir de Letizia compterait ainsi un empereur, trois rois, une reine, un prince, une princesse et une grande-duchesse. L'Empereur s'était fait lui-même. Les autres ont été faits par lui, selon les règles du clan, telles qu'elles prévalaient sur l'île de beauté.   "Pour une femme qui nous inspire quelque chose de bon, il y a en cent qui nous font faire des sottises. Il y a chose qui n'est pas française, c'est qu'une femme puisse faire toujours ce qui lui plaît. L'infortune est bien la sage femme du génie". Pour les corses de l'ancien temps, l'individu vaut peu et la famille est tout. On est d'une lignée qu'on défend, qu'on illustre, dont on est solidaire par définition, qui vous aide et qu'on promeut en échange dès qu'on le peut. Ainsi fit en tout cas l'Empereur, le corse suprême, qui plaça ses parents, ses alliés et ses clients à tous les échelons de l'Empire, la famille proche, à qui il distribua les couronnes pour gouverner ses conquêtes, mais aussi l'oncle Fesch, cardinal investi de grandes missions, et les familles associées: Joséphine, impératrice, ses enfants, Hortense, reine de Hollande, Eugène, vice-roi d'Italie, les Murat, les Leclerc, les Junot, les Borghèse et même Baciocchi, mari d'Élisa, officier médiocre, le vilain petit canard néanmoins promu. L'avancement dans la Grande Armée tenait au mérite, mais aussi à la fidélité des officiers au destin de l'Empereur, qui se méfiait des soldats indépendants. Le sens du clan était une seconde nature chez Napoléon. À l'apogée du Grand Empire, les Bonaparte gouvernent l'Europe. Napoléon, la France et la Belgique, directement. Louis, la Hollande. Jérôme, une grande partie de l'Allemagne. Eugène, Élisa et Murat, l'Italie. Joseph, l'Espagne. Marmont, une partie de l'actuelle Yougoslavie et Junot, le Portugal, le tout alors sous l'autorité brusque et vétilleuse de l'Empereur.   "Le meilleur moyen de tenir sa parole est de ne jamais la donner. N'interrompez jamais un ennemi qui est en train de faire une erreur. L'art de gouverner consiste à ne pas laisser vieillir les hommes dans leur poste. Dans les révolutions, il y a toujours deux sortes de gens: ceux qui les font, ceux qui en profitent. Le vrai courage, c'est celui de trois heures du matin". La France impériale comptant jusqu'à cent-trente-deux départements et des États vassaux, impose, par famille interposée, des réformes plutôt progressistes à tous ces pays jusque-là soumis aux lois d'ancien régime: l'égalité civile, le recul de l'emprise cléricale, l'émancipation des juifs, la rationalité administrative. Mais le clan est aussi avide, s'enrichissant sur le pays conquis, et soumis aux seuls intérêts de l'Empire. Quand un frère ou une sœur plaide pour le pays qu'on lui a confié, Napoléon leur rappelle sèchement qu'ils lui doivent tout et n'ont d'autre devoir que d'exécuter ses ordres. Ce contrôle étroit indispose vite les peuples. Napoléon sera vaincu d'abord par l'insurrection des nationalités, en Espagne, en Allemagne, en Italie, excitées par la domination d'une famille certes formée par les Lumières. Les Bonaparte étaient presque tous francs-maçons, mais aussi mue par l'esprit de clan et l'habitude de la tyrannie. Ainsi se termina l'aventure. Louis est un roi de Hollande incertain et dépressif, obsédé par les infidélités supposées de sa femme, Hortense, à qui il fait vivre un enfer. C'est encore un général calamiteux quand il est intégré dans la Grande Armée, ne saisissant rien des vues stratégiques de son frère, vite mis sous la tutelle d'un général ou d'un maréchal expérimenté. Jérôme est roi de Westphalie, royaume allemand fait de bric et de broc, qu'il gouverne médiocrement. À Waterloo, il commande l'aile gauche, qui échoue à prendre Hougoumont, ce qui permet à Wellington de résister aux assauts de l'infanterie sur son centre et laisse le temps au général prussien Blücher de le rejoindre, consommant ainsi la déroute de l'armée française.   "Il est dans le caractère français d'exagérer, de se plaindre et de tout défigurer dès qu'on est mécontent. Je sais, quand il le faut, quitter la peau du lion pour prendre celle du renard. Si vous n'aimez pas les chiens, vous n'aimez pas la fidélité. Vous n'aimez pas qu'on vous soit fidèle, donc vous n'êtes pas fidèle. L'armée c'est d'abord la nation". Pauline est surtout connue pour ses charmes indiscutables et ses frasques sentimentales mais aussi pour sa fidélité à son frère Napoléon. Caroline Bonaparte, avide et avare, suit son mari, Murat, aux uniformes baroques et aux charges légendaires, au long d'une carrière éclatante et tourmentée. Inconstant, impulsif, Murat trahit Napoléon pour garder son trône en 1814, puis se rallie à lui avant Waterloo, déclenchant son offensive en Italie. Il sera battu, déchu, exilé, et tentera lui aussi un retour, pour finir fusillé, après avoir alors toutefois instillé dans la péninsule cette idée d'unité italienne qui fera alors son chemin. Élisa fait exception dans ce tableau de famille décevant. Elle est intelligente et cultivée, quoiqu'elle soit desservie par un physique sec et disgracieux. "Jamais femme ne renia comme elle la grâce de son sexe", raille méchamment la duchesse d'Abrantès. Femme de tête, en tout cas, elle seconde son auguste frère avec efficacité. Nommée grande-duchesse de Toscane après avoir reçu en apanage la principauté de Lucques, elle réside au palais Pitti, à Florence, et gouverne avec sagesse. Elle ménage ses sujets, ranime l'économie et réforme les institutions tout en défendant sans relâche les intérêts de son frère, qui l'encadre de ses lettres sans réplique. "Vous êtes sujette, lui écrit-il, et, comme tous les français, vous êtes obligée d'obéir aux ordres des ministres." Somme toute, le plus capable des frères fut le moins employé. Lucien, sauveur du 19 Brumaire, est une excellence du Consulat en 1800, ministre de l'Intérieur, à ce titre truqueur du référendum qui avalise le coup d'État. Mais il se marie sans l'aval de son frère et fricote avec les jacobins. C'est la rupture. Retiré en Italie puis aux États-Unis, le plus politique des Bonaparte ne reparaîtra qu'en 1815, au retour de l'île d'Elbe, pour tenter d'amadouer les assemblées et proposer trop tard et en vain, après Waterloo, une dictature de salut public.   "Sachez écouter, et soyez sûr que le silence produit souvent le même effet que la science. La bravoure procède du sang, le courage vient de la pensée. On n'est jamais si grand qu'à genoux devant Dieu. En amour, la seule victoire, c'est la fuite". Pauline a épousé en premières noces le général Leclerc, ami de Napoléon, et l’a suivi lors de l’expédition dans la colonie française de Saint-Domingue. Lorsque Leclerc est mort, en 1802, Pauline a accepté les projets de son frère bien-aimé, prévoyant son mariage avec le prince romain, Camille Borghèse. En tant que princesse Borghèse, Pauline a été la dame absolue de la vie de cour effrénée dans la résidence romaine des princes et elle a été peinte par Canova en Vénus Victrix. La seule parmi les frères de Napoléon à lui rendre visite pendant l’exil sur l’île d’Elbe, Pauline, suite à la fuite de ce dernier, s’est rendue au printemps de 1815 dans la résidence de Compignano, dans la province de Lucques, la propriété de sa sœur Élisa. Après le mariage en 1803 à Mortefontaine dans la propriété de leur frère aîné Joseph, Napoléon achète la collection d'art des Borghèse qu'il destine au musée du Louvre. Pauline se lasse vite de Rome et vient très rapidement habiter le château de Neuilly, où elle tient une espèce de cour, tandis que son mari Camille Borghèse part pour l'armée. Égérie de la société parisienne qui célébrait sa grande beauté, ses charmes sont aussi vantés à Rome. Le pauvre Camille, mari trompé s’il en est, est le premier à reconnaître les délicieux attraits de sa femme. Rapidement désillusionnée sur un homme qu’elle a pourtant choisi, la jeune femme enchaine les conquêtes. Nymphe à la poitrine menue et au visage sculptural, Pauline promène sa fine silhouette dans les rues de Rome, vivant une existence fantasque qui fait jaser. Mais la sœur de Napoléon n’a que faire du scandale, elle ne va pas tarder à le prouver. Pauline et Camille décident de commander à Canova, l’artiste à la mode, une statue célébrant la beauté de la jeune femme. Sous quels traits représenter la princesse ? Canova est passé maître dans l’art de traiter les sujets mythologiques, alors quoi de mieux qu’une déesse. Il songe à Diane, déesse de la chasse. Mais Pauline n’a que faire de cette déesse réputée chaste et pudique. Qui peut, mieux que Vénus, déesse de l’amour et de la beauté, exalter ses charmes ? Canova cède au caprice de la princesse. Ce sera Vénus. La statue de marbre blanc poli, commencée en 1804, ne sera achevée qu’en 1808. Le modèle en plâtre cependant, est terminé dès juillet 1804, et les curieux, très nombreux, ne se privent pas de venir l’admirer en toute hâte.   "Dans tout ce qu'on entreprend, il faut donner les deux tiers à la raison, et l'autre tiers au hasard. Augmentez la première fraction, vous serez pusillanime. Augmentez la seconde, vous serez téméraire. La France, c'est le français quand il est bien écrit. Le sot a un avantage sur l'homme d'esprit. Il est toujours content de lui-même. Ce qui est grand est beau." Cette statue grandeur nature présente Pauline vêtue, telle une bacchante, d’un simple drap cachant le bassin et les hanches. Elle dévoile ses jambes élancées et parfaites, ses épaules et ses bras d’albâtre, ses seins menus et ronds ainsi que ses pieds dont elle est si fière. La princesse trône sur un divan, froide et sensuelle à la fois, son bras droit reposant sur des coussins empilés. Soutenant sa tête d’une main, elle tient, dans l’autre, posée sur sa cuisse, la célèbre pomme permettant d’identifier Vénus. La légende raconte que le Troyen Pâris, arbitrant alors un concours de beauté entre Héra, Athéna et Vénus, doit offrir une pomme d’or à celle des trois déesses qui le subjugue. C’est à Vénus que revient le fruit sur lequel est gravé, "à la plus belle de toutes." Il est certain que Pauline prit un malicieux plaisir à éclipser ses sœurs Elisa et Caroline en célébrant ainsi sa propre beauté. Au cours de l’été 1804, ceux qui découvrent le moulage de plâtre dans l’atelier de Canova sont scandalisés par la quasi nudité de la princesse, le buste, les bras, le ventre et les jambes. Mais Pauline ne se soucie pas le moins du monde de sa réputation. À ceux qui sont curieux de savoir comment elle a pu poser ainsi nue pour l’artiste, elle répond avec ambiguïté et mépris, quelque chose de différent à chaque fois: "Tout voile peut choir devant Canova", ou "Oh, il y avait du feu." Ce non conformisme de la princesse choque autant qu’il fascine.   "Vous devez tout voir, tout entendre et tout oublier. Le mensonge n'est bon à rien, puisqu'il ne trompe qu'une fois. La plus vraie des sagesses est la détermination. En guerre comme en amour, pour en finir, il faut se voir de près. Qui sait flatter sait aussi calomnier". La statue quitte Rome pour Turin, où elle est exposée au palais Chiablese, résidence du prince Borghèse, et chaque visiteur peut venir admirer à loisir les courbes parfaites du modèle. Après la chute de l’Empire, la Vénus regagne Rome et le palais Borghèse. "La nudité de la statue frise l’indécence. Elle fut créée pour votre plaisir. Maintenant, elle ne remplit plus cette fonction, et il est bon qu’elle demeure cachée aux yeux d’autrui." Ces phrases, la princesse les écrit à Camille en 1818. Un sursaut de pudeur, notre Pauline ? Pas du tout. Cette volonté subite d’interdire de montrer la statue en public est causée par les ravages du temps. Le corps de Pauline se transforme. Pas celui de la statue, figé dans le marbre pour l’éternité, mais celui fait de chair et de sang, tourmenté par la situation de la famille Bonaparte, en exil depuis la chute définitive de l’Empire en 1815. Pauline, en effet, se fait beaucoup de souci pour son frère, dont la santé de détériore sur son rocher de Sainte-Hélène. La princesse prend peu à peu sa statue en grippe. Elle maigrit, perd confiance en son apparence. Son teint jaunit, conséquence des multiples "fièvres putrides" contractées jadis à Saint-Domingue, alors qu’elle s’y trouvait avec son premier mari, le général Leclerc, et dont elle ne cesse de souffrir depuis. Quand les mauvais jours arrivent, elle n'hésite pas à suivre son frère sur l'île d'Elbe où elle devient pour lui une précieuse collaboratrice, à lui sacrifier ses diamants pendant les Cent-Jours ou à demander, sans succès, l'Angleterre s'yétant opposée, à partager son exil à Sainte-Hélène. Après la chute définitive de l'Empire, elle s'installe à Rome, à la villa Borghese, et y reprend sa vie galante. En 1822 elle achète la villa de Monte San Quirico, et, en même temps, elle a fait commencer les travaux de la villa de Viareggio, les deux résidences ont été la scène de la liaison passionnée avec le dernier de ses amants, le musicien Giovanni Pacini. Pauline Bonaparte Borghèse décède le neuf juin 1825, d’une tumeur de l’estomac, à l'âge de quarante-quatre ans, sans postérité. Son jeune fils Dermide alors âgé de six ans étant décédé à Paris en 1804. Depuis 1838, la statue de Canova est de nouveau exposée dans la Villa Borghèse. Pauline, dont la beauté tant célébrée est ainsi immortalisée dans une aguichante perfection, accueille à nouveau les visiteurs, en maîtresse de maison divine et intemporelle. Son cercueil repose dans la Cappella Paolina de la basilique Sainte-Marie-Majeure de Rome.   Bibliographie et références:   - Duchesse d'Abrantès, "Mémoires" - Laurence Peretti, "Pauline Bonaparte" - Claire-Clémence de Maillé, "Mémoires sur la famille impériale" - Flora Fraser, "Pauline Bonaparte, la Vénus de l’Empire" - Maria-Teresa Caracciolo, "Pauline Bonaparte" - Antonio Spinoza, "Pauline Bonaparte, princesse Borghèse" - Janine Boissard, "Pauline Bonaparte" - Jean Tulard, "L'empereur Napoléon" - David de Thiais, "Mémoires inédites de la princesse Borghèse" - Geneviève Chastenet, "La fidèle infidèle" - Alexis Chassang, "Pauline Bonaparte" - Marie-Nicolas Bouillet, "Pauline Bonaparte" - Marthe Arrighi de Casanova, "Paolina de Buonaparte" - Alejo Carpentier y Valmont, "Pauline Bonaparte"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Hier, 05:40:02
"Le visible étant en lui-même suffisamment riche pour constituer un langage poétique évocateur de mystère. Il faut que la peinture serve à autre chose qu’à la peinture. Tout homme a droit à vingt-quatre heures de liberté par jour. Peintre, dessinateur et photographe belge, René Magritte (1898-1967) est l'une des figures majeures du surréalisme. Son œuvre, qui joue avec des rapprochements incongrus d'objets familiers et des modifications d'échelles et de perspectives, provoque des associations métaphoriques inattendues teintées d'humour et d'érotisme. Jeux de mots et titres à double sens invitent le spectateur à s'interroger. Pour Magritte, qui a significativement intitulé une de ses œuvres "L'Alphabet des révélations" (1929), l'art était un moyen de dévoiler le monde et d'en approfondir alors sa connaissance. L'inattendu et l'absurde contribuaient à le rendre visible. Personnalité originale au sein du surréalisme international, l'artiste ne fut pas toujours bien compris et ne connut la célébrité qu'à la fin de sa vie. Le vrai succès vint après sa mort, son œuvre rencontrant une vraie popularité, notamment auprès des jeunes générations d'artistes issus du pop art et de l'art conceptuel qui se réclament de lui, qui ne s'est depuis lors jamais démentie. L’art de Magritte nous enseigne un autre artifice que celui de la métaphore. Il use en effet de la métamorphose impossible de l’objet, fait apparaître deux représentations contradictoires pour en révéler une troisième dans son caractère de leurre. Il est passé maître dans l’art du paraître et du visible caché, est un des artistes dont l’iconographie a été la plus largement répandue. Doit-il alors son succès monté sur l’escabeau des idéaux de la culture, à cette idolâtrie de l’image et de la jouissance du regard que les progrès de la science au XXIéme siècle ont érigé en œil absolu ? L’usage des semblants et de l’arbitraire du signe chez Magritte détermine un mystère des origines du monde, mystère de l’assomption du sujet ancré dans le langage dont les arcanes sont fermés à l’inconscient-savoir. Le choc de l’esthétique ressentie par le tableau de Giorgio de Chirico, "Le chant d’amour" (1914) qui l’émeut aux larmes, inclinera le peintre à orienter ses recherches du côté de la beauté poétique ressortissant aux contrefaçons de l’image. Derrière alors la rigueur mathématique des lignes de perspectives et du jeu d’opposition des signifiants, qui alternent dans un théâtre d’ombre et de lumière, de chair et de pierre, de présence et d’absence, se dessine un réel qui, dans sa répétition lancinante revient toujours à la même place. La question du regard, fondée sur un cogito enclin à douter de l’existence prend une dimension singulièrement consistante. Le surréalisme est souvent considéré comme un snobisme intellectuel, une dépravation de l’esprit ou une plaisanterie d’artistes désireux d’étonner à tout prix, tant il est plus facile de jeter l’anathème contre les novateurs qui s’élancent hors du cercle des préjugés que d’essayer de les suivre dans leurs aventures insolites ! Or le but des Surréalistes est extralittéraire car il ne vise à rien moins qu’à libérer l’homme des contraintes d’une civilisation trop utilitaire. Pour le secouer de sa torpeur il fallait insister sur tout ce qui pouvait le dérouter, il fallait délibérément tourner le dos à l’intelligence et retrouver les forces vitales de l’être pour que leurs flots tumultueux le soulèvent vers un horizon enfin élargi. La notion de Surréalité a évolué, mais ses différents sens convergent vers un thème central: a réalisation de l’homme intégral. L’humour en ouvrira la porte, l’automatisme en procurera les matériaux, l’art en sera le langage, les images et les mots, en seront les transmetteurs esthétiques.   "Les titres des tableaux ne sont pas des explications et les tableaux ne sont pas des illustrations des titres. Le mot Dieu n'a pas de sens pour moi, mais je le restitue au mystère, pas au néant". René-François-Ghislain Magritte est né le vingt-et-un novembre 1898 à Lessines, au dix rue de la Station. Il est mort le quinze août 1967 en début d’après-midi à son domicile. Dans le désert médiatique d’un été ensoleillé que sa disparition ne rompra que de façon marginale. Deux dates qui déterminent une étendue. Une vie dont le biographe aurait à remplir les cases. Le conditionnel est ici requis tant il est vrai que le peintre dont l’œuvre trône désormais aux endroits clés des parcours historiques que livrent les plus grands musées au monde s’est évertué à en effacer les traces comme si ne devait subsister que l’insignifiance d’un passage limité par ces deux dates reprises sur la pierre tombale du  peintre au cimetière de Schaerbeek : 1898-1967. Dates aussi insignifiantes que l’année 1923 gravée sur la stèle baignée de lumière du "Sourire" peint en 1943. "Insignifiance" n’est en fait pas le bon terme. Magritte n’a jamais douté ni sous-estimé son œuvre. Sous le masque du bourgeois universel et anonyme se fait jour une irrépressible volonté de résister par tous les moyens à une interprétation qui épuiserait le sens qui n’est jamais déposé dans l’image, avec ce que ce geste présuppose de préméditation, mais qui surgit de l’évidence qui, présidant celle-ci, détermine celui-là. Irréductibilité assumée à l’interprétation doublée d’un refus de tous les psychologismes qui, aux yeux de Magritte, sont toujours réducteurs et abusivement simplificateurs. Complexe et masqué, tel est ainsi l’homme que le biographe accompagne tout en sentant en permanence sa désapprobation peser sur un travail d’écriture qui fait du traducteur d’une vie un imposteur. S’il rejette volontiers la figure paternelle dont il fera mine d’avoir oublié jusqu’au prénom, s’il tente régulièrement de minimiser l’incidence sur son œuvre du suicide de sa mère, Magritte éprouvera toutefois un plaisir non dissimulé à déployer la généalogie de ces Magritte venus deFrance vers 1710 pour s’installer dans le Hainaut sous domination autrichienne. Si René Magritte descend en ligne directe d’un certain Jean-Louis Margueritte dit "de Roquette", d’après le nom de la ferme que les trois frères occupaient au XVIIIème siècle à Pont-à-Celles, c’est au héros de la guerre de 1870, fauché lors de la charge de la cavalerie française à Sedan et qui succombera en Belgique, le général Jean-Auguste Margueritte ainsi qu’à ses fils, Paul et Victor, connus comme romanciers et auteurs de pantomimes que Magritte fera le plus volontiers référence. Et en particulier au second qui, après avoir composé des Charades pour la scène, publiera en 1922 une nouvelle intitulée "La Garçonne" qui causa un tel scandale que l’auteur se vit alors retirer sa Légion d’honneur. Les origines de Magritte se révèlent toutefois moins littéraires. Sa famille, dont le nom se contracte de Margueritte en Magritte, se compose d’agriculteurs dont l’un, Nicolas Joseph Ghislain, le futur grand-père du peintre, né en 1835, quittera la ferme pour devenir "tailleur d’habits". Il aura trois enfants : deux filles, Mariaet Flora, nées en 1869 et 1872, et un fils, Léopold, né en 1870. Celui que l’histoire n’a pas encore retenu comme étant le père de René est inscrit comme "voyageur de commerce", il connaîtra une certaine fortune.   "La bêtise est un spectacle fort affligeant mais la colère d’un imbécile a quelque chose de réconfortant. Aussi jetiens à vous remercier pour les quelques lignes que vous avez consacrées à mon exposition". "S’il n’existait pointd’esprit prophétique ou poétique, l’esprit philosophique et expérimental serait vite à la résultante de toutes choseset demeurerait immobile, incapable alors de faire quoi que ce soit excepté tourner toujours dans le même cercle monotone". Cette remarque de William Blake que cite Paul Éluard s’applique particulièrement aux chercheurs passionnés de vérité. La révélation ne leur est donnée que parce qu’ils se sont élevés au-dessus de leur horizon limité. Les êtres qui s’évadent des normes de la société pour essayer d’atteindre l’ineffable ressentent cet appel qui, selon Bergson, n’est que la prise de conscience de l’ "élan vital" qui porte l’ "âme ouverte" à sortir alors de ses limites. Aussi artistes et héros, cherchent-ils à descendre en eux pour communiquer avec cette vie totale qu’ils pressentent. Peintres et artistes commencent donc par mourir au monde. Ils s’abandonnent à l’inspiration et se laissent glisser dans les ténèbres au-delà desquelles la lumière de la révélation les éblouira. René Magritte est le fils de Léopold Magritte, tailleur, et de Régina Bertinchamps, modiste. La famille emménage d'abord à Soignies puis à Saint-Gilles, Lessines, là où naît René Magritte, et en 1900 retourne chez la mère de Régina à Gilly, où naissent ses deux frères Raymond et Paul. En 1904, ses parents s'installent à Châtelet où, après avoir exercé divers métiers, le père du peintre s'enrichit alors en devenant l'année suivante inspecteur général de la société "De Bruyn" qui produit huile et margarine. René Magritte y fréquente ainsi pendant six ans l'école primaire et la première année de ses études secondaires, y suit aussi en 1910 un cours de peinture dans l'atelier de Félicien Defoin, établi à Châtelet. Il s'intéresse particulièrement aux aventures de Zigomar, Buffalo Bill, Texas Jack, Nat Pinkerton, des Pieds nickelés, et se passionne beaucoup, à partir de 1911 pour le personnage de Fantômas. À l'Exposition de Charleroi, il découvre la même année le cinéma, impressionné par les affiches des films mais également des publicités, ainsi que la photographie. Le père de René Magritte est coureur, violemment anticlérical, dépensier, alors que sa mère est une catholique fervente. Dépressive, elle se suicide par noyade dans la Sambre en février 1912. Mais Magritte, contrairement à ses fréquentations surréalistes ultérieures, notamment Salvador Dalí et André Breton, sera toujours opposé, pour ne pas dire résistant, à la psychanalyse. L'art n'ayant pas besoin selon lui d'interprétations mais de commentaires, l'enfance de l'artiste ne saurait donc être ainsi convoquée pour comprendre ses productions. Tous quatre tenus par leur entourage pour responsables de ce drame du fait de leurs frasques, Magritte et ses deux frères quittent avec leur père Châtelet pour s'installer en mars 1913 à Charleroi. L'éducation des enfants est alors confiée à une gouvernante, Jeanne Verdeyen, que Léopold Magritte épousera en 1928. René Magritte poursuit médiocrement ses études à l'athénée de la ville et lit Stevenson, Edgar Allan Poe, Maurice Leblanc et Gaston Leroux. Son père lui ayant offert un appareil Pathé, il crée de petits films dessinés. Lors de ses vacances dans la famille de son père qui tient une boutique de chaussures à Soignies, il aime y jouer avec une petite fille dans un cimetière désaffecté dont ils visitent les caveaux souterrains. À la foire de Charleroi, il fait la connaissance en août 1913 d'une fille de douze ans, Georgette Berger, qui habite Marcinelle. Ils se rencontrent régulièrement sur le chemin de l'école mais se perdent de vue au début de la guerre 1914-1918.   "Monsieur Richard Dupierreux, critique d’art au journal "Le Soir". Tout le monde m’assure que vous n’êtes qu’une vieille pompe à merde et que vous ne méritez pas la moindre attention. Il va sans dire que je n’en crois rien et vous prie de croire cher monsieur Dupierreux en mes sentiments les meilleurs". Charleroi étant occupée par l'armée allemande, la famille retourne à Châtelet où le père de Magritte poursuit des activités de représentant pour le bouillon Kub de Maggi. C'est sur la fin de 1914 ou au début de 1915 que Magritte réalise une première peinture de plus d'un mètre cinquante sur près de deux mètres d'après un chromo représentant des chevaux fuyant une écurie en flammes, offrant ses tableaux ultérieurs à ses amis. En octobre 1915, il abandonne alors ses études et s'installe à Bruxelles, rue du Midi, non loin de l'Académie des beaux-arts dont il a le projet de suivre les cours en auditeur libre. Avant d'y entrer il peint alors des tableaux de style impressionniste. D'octobre 1916 à 1919, Magritte fréquente plus ou moins régulièrement l’Académie royale des beaux-arts de Bruxelles où il suit alors les cours d'Émile Vandamme-Sylva, de Constant Montald et de Gisbert Combaz, affichiste du style "Art nouveau". Parmi les élèves figure Paul Delvaux. Magritte participe également aux cours de littérature donnés par Georges Eekhoud, qu'il soutiendra après son renvoi. Sa famille installée à Bruxelles en décembre 1916, il travaille, après un retour en 1917 de quelques mois à Châtelet, en 1919, dans un atelier loué avec Pierre-Louis Flouquet qu'il a connu, tout comme Charles Alexandre, à l'Académie. En juillet 1920, il présente à l’Exposition technique des arts appliqués à l’industrie qui se tient à Châtelet deux fusains ainsi qu’une nature morte et un paysage. Les deux dessins s’inscrivent dans la pure tradition académique tandis que le paysage, représentant le pont de Sambre, rend compte des sites que le jeune peintre fréquente lors de ses retours à Châtelet. Parmi les fusains, le thème de la lionne blessée s’inspire des statuettes produites industriellement qui ornent les dessus de cheminée ou les appuis de fenêtres des intérieurs bourgeois de l’époque. Debout, la patte levée, tournant la tête vers son côté transpercé d’une flèche, la figure témoigne des stéréotypes formels ancrés dans la culture populaire. En octobre, alors que l’occupation pèse sur Bruxelles avec son cortège de privations, Magritte s’inscrit à l’Académie dont il suivra les cours "par intermittence", selon la formule qu’il emploiera. L’Académie demeure un des rares établissements scolaires ouvert sous l’occupation pour autant que les conditions matérielles le permettent. Parmi les quelque deux cent soixante-quinze nouveaux étudiants, Magritte se retrouve au côté d’un jeune homme timide qu’une éducation dominée par la figure maternelle a conduit à vivre dans la crainte des femmes et qui, sous l’ascendant d’un ami peintre, a multiplié les dessins de squelettes croisés au Muséum d’histoire naturelle. Il n’appréciera jamais ce condisciple introverti, Paul Delvaux et qu’il tournera en dérision en le rebaptisant "Delvache".   "L'idée de progrès est liée à la croyance que nous nous rapprochons du bien absolu, ce qui permet à beaucoup de mal actuel de se manifester". Disposant de beaucoup d'argent grâce aux activités plus ou moins douteuses de son père et aux peintures décoratives ou affiches dont il décroche les commandes, il le dépense, multipliant aventures, blagues et frasques, avec ostentation, dans un climat bohème et anarchiste. Avec Flouquet et les frères Pierre Bourgeois et Victor Bourgeois, il collabore aux trois numéros, d'avril à juin 1919, de la revue "Au volant" que dirige alors Pierre Bourgeois. Auprès de ses amis il découvre le cubisme et le futurisme. Des œuvres de Flouquet et des affiches puis des peintures non figuratives de Magritte sont exposées en 1919 et 1920 au Centre d'art de Bruxelles dirigé par Aimé Declercq. À cette seconde exposition Magritte rencontre en janvier E. L. T. Mesens, qui sera engagé comme professeur de piano pour son frère Paul. Au printemps 1920 René Magritte retrouve par hasard au Jardin botanique de Bruxelles Georgette Berger qu'il n'a pas revue depuis 1914. De décembre 1920 à octobre 1921 il effectue son service militaire au camp de Beverloo, près d'Anvers, où se trouve également Pierre Bourgeois, puis de Bourg-Léopold, plus tard au ministère de la guerre. Son père désargenté et poursuivi pour escroquerie, Magritte travaille à partir d'octobre 1921, et jusqu'en 1924, comme dessinateur, avec le peintre Victor Servranckx qu'il a connu à l'Académie, également dans l'usine de papier peint Peters-Lacroix à Haren. Le vingt-huit juin 1922 Magritte épouse Georgette Berger, en août le couple s'installe à Laeken. En 1922, Magritte rencontre Marcel Lecomte et en décembre 1923 Camille Goemans qui, avec Mesens, l’introduisent dans le milieu dada. Il doit alors à Lecomte, ou selon Louis Scutenaire à Mesens, sa plus grande émotion artistique : ladécouverte d’une reproduction du "Chant d'amour" de Giorgio De Chirico (1914). "Mes yeux ont vu la pensée pour la première fois", écrira-t-il en se souvenant de cette révélation. En février 1924 Magritte, abandonnant son emploi à l'usine de papiers peints Lacroix, séjourne à Paris à la recherche d'un nouveau travail. De retour à Bruxelles il s'installe à son compte, créant des projets pour des films, des théâtres, des sociétés automobiles, Alfa Romeo et Citroën, ou d'autres entreprises, la Maison Norine, les Établissements Minet, le chocolatier Neuhaus, la Maison Vanderborght, Primevère, la lingerie Thila Naghel. En octobre 1924, Magritte, par des aphorismes, et Mesens participent à la revue, dirigée par Francis Picabia et projettent de lancer, avec Goemans, une revue dadaïste, "Période", calquée sur celle de Picabia mais coulée dès avant sa naissance par un tract lancé par Paul Nougé, puis fonderont en mars 1925 la revue "Œsophage". L’opinion négative que Léopold nourrissait à l’encontre de son fils aîné et dont il fit part à Georgette aura été contredite par les faits. Magritte travaille beaucoup. Et pas seulement dans la fabrique de Vilvorde ou pour les peintures qu’il exécute en dehors de ses heures de service. Depuis 1919, il multiplie aussi les projets pour l’Agence Meunier dirigée par Aimé Declercq. En 1924, année où il vendra sa première toile pour cent francs à la chanteuse Évelyne Brélia, P.-G.Van Hecke et la couturière Norine lui commanderont illustrations et affiches. Métamorphosé, c’est un Magritte travailleur acharné qui aspire désormais à la reconnaissance d’une œuvre qu’il sent alors, elle aussi, en pleine mutation.   "On a trop souvent l'habitude de ramener, par un jeu de la pensée, l'étrange au familier. Moi, je m'efforce de restituer le familier à l'étrange". Alors qu’il se positionne contre l’art abstrait, l’année 1923 a assisté à l’exécution des tableaux quis’inscrivent peut-être le plus résolument dans cette esthétique. S’il est prêt pour d’autres aventures artistiques, Magritte n’a pas encore découvert le sésame qui lui en ouvrira la porte. Il n’aura pas à attendre longtemps. À l’automne 1923, Marcel Lecomte, qu’il a rencontré un an plus tôt, lui révèle le tableau de Giorgio De Chirico "Le Chant d’amour", d’après une reproduction tirée du numéro de mai-juin de la revue parisienne "Les Feuilles libres". À la même époque, la revue"Sélection" publie un article de René Crevel consacré alors au fondateur de la peinture métaphysique et illustré de six reproductions. L’influence décisive de De Chirico sur l’œuvre de Magritte sera sensible dès 1925. Le rapprochement du groupe de Correspondance qui réunit en 1924 et 1925 Nougé, Goemans et Lecomte, avec Mesens et Magritte, leur confection d'un tract commun en septembre 1926 contre Géo Norge et Jean Cocteau, auquel s'associe alors le musicien André Souris, leur participation commune en 1927 au dernier numéro de la revue "Marie". Journal bimensuel pour la jeunesse, marquent les débuts de la constitution du groupe surréaliste de Bruxelles, que rejoignent en juillet Louis Scutenaire et Irène Hamoir. Dès 1926 Magritte conclut un contrat avec Paul-Gustave Van Hecke, mari de la créatrice de mode Norine et ami de Mesens, qui lui achète sa production et écrira en mars 1927 dans la revue "Sélection" un premier article consacré au peintre. Il expose en mars 1927, préfacé par Van Heck et Nougé, à la galerie "Le Centaure", dans laquelle travaille Goemans, une cinquantaine de ses peintures dont "Le Jockey perdu", l'une de ses premières toiles surréalistes, peinte en 1926. Il rencontre à cette occasion Scutenaire dont Goemans et Nougé ont peu auparavant fait la connaissance. En septembre 1927, Magritte quitte la Belgique et séjourne au Perreux-sur-Marne (Val-de-Marne) jusqu'en juillet 1930. Il rencontre les surréalistes, André Breton, Paul Éluard, Max Ernst, Salvador Dalí, participe à leurs activités. À Paris il expose à la galerie qu'il a ouverte, Goemans et à Bruxelles en janvier 1928 à la galerie "L'Époque", dirigée par Mesens, la préface du catalogue étant écrite par Nougé et contresignée par Goemans, Lecomte, Mesens, Scutenaire et Souris. Il publie en 1929, "Le Sens propre", suite de cinq tracts reproduisant chacun l'un de ses tableaux avec un poème de Goemans, et "Les Mots et lesimages" dans "La Révolution surréaliste". Durant l'été, il rend visite à Dalí à Cadaqués où il retrouve Éluard et Gala. André Breton préconisant l'adhésion au parti communiste et Nougé s'y opposant les rapports entre les surréalistes bruxellois et parisiens restent cependant difficiles. Pour Magritte, le surréalisme se perd hors de l'art.   "Les images et les mots trahissent. L'art n'a pas plus à être wallon que végétarien". La crise de 1929 arrivant en Europe, René Magritte doit retourner en Belgique en 1930, les différents contrats qui lui permettaient de vivre ayant été rompus. Il présente à Bruxelles en 1931 une exposition organisée par Mesens, avec une préface de Nougé. Il adhère au parti communiste belge et rencontre Paul Colinet. Entre 1931 et 1936, il participe à une petite entreprise de publicité, une activité alimentaire qu’il n'exerce certainement pas par vocation et qui s’est étendue sporadiquement entre 1918 et 1965. Les jours sombres s’amoncellent. En avril 1930, alors que le marché de l’art s’effondre en Europe, Yvonne Bernard, sa maîtresse, quitte alors Goemans pour Rott, son partenaire financier. La rupture précipite la chute de la galerie que Goemans ferme avant de quitter Paris. Après avoir été hébergé un moment par les Magritte, il reviendra s’établir à Bruxelles pour y trouver un emploi de directeur adjoint à l’Office belgo-luxembourgeois du tourisme. Le projet d’exposition que Magritte caressait s’évanouit en même temps que le contrat qui lui assurait un salaire mensuel. La correspondance que le peintre entretient avec ses amis restés à Bruxelles révèle un Magritte inquiet. Isolé, sans ressources, il renonce à la peinture et, comme en 1924,se met en chasse d’un emploi dans la publicité. La survie du couple dépend alors entièrement des livres que Magritte revend chez des bouquinistes parisiens et de l’aide matérielle apportée par le père de Georgette. Une lettre de mai 1930, adressée à Nougé, rend compte de son dénuement. "Ma situation n’est pas très facile pour le moment. Depuis mon retour ici, je cherche un emploi sans rien trouver. Je compte alors retourner à Bruxelles, définitivement, si à la fin de ce mois les démarches que j’ai faites n’aboutissent pas. Il le faudra, car je ne puis compter sur personne ici pour m’aider". Magritte expose alors en 1933 au Palais des beaux-arts de Bruxelles et dessine en 1934 "Le Viol" pour la couverture de "Qu'est-ce que le surréalisme ?", d'André Breton. Il réalise en 1936 sa première exposition à New York, à la galerie "Julien Levy", fait la connaissance l'année suivante de Marcel Mariën et séjourne à Londres où il expose en 1938 à la London Gallery de Mesens. Après avoir dirigé,de février à avril 1940, avec Ubac la revue "L'Invention collective", seulement deux numéros, Magritte, après l'invasion allemande de la Belgique, quitte Bruxelles le 19 mai 1940, et séjourne trois mois à Carcassonne, où il rencontre le poète Joë Bousquet et où le rejoignent Scutenaire, Irène Hamoir, puis rentre alors à Bruxelles.   "Toutes ces choses ignorées qui parviennent à la lumière me font croire que notre bonheur dépend lui aussi d’une énigme attachée à l’homme et que notre seul devoir est d’essayer de la connaître". De 1943 à 1945, Magritte utilise alors la technique des impressionnistes durant sa période du surréalisme "en plein soleil" ou"période Renoir". Entre 1943 et 1947, paraissent ainsi les premiers livres qui lui sont consacrés: "Les Images défendues de Nougé", "Magritte" de Mariën et "René Magritte" de Scutenaire. Malgré le climat délétère qui montre que tout conduit à la guerre, Magritte poursuit sa carrière de peintre. Il peint, expose et vend sans autre souci que d’assumer sa recherche en plus de ses servitudes publicitaires. Le Palais des beaux-arts présente une exposition de ses œuvres récentes : dix toiles et vingt-quatre gouaches sont ainsi réunies. Sur la série de gouaches qui est exposée dans une salle particulière, une dizaine propose alors au public des compositions originales qui, à l’instar de sa gouache intitulée "Le Témoin", dont la juxtaposition d’un obus et de boyaux traduit l’antimilitarisme et le pacifisme de Magritte, ne connaîtront pas une transposition à l’huile. Contraint de répondre dans l’urgence aux nécessités de l’exposition, il a privilégié la gouache, d’exécution plus rapide. Il semble aussi que cette technique obéisse à une exigence dont la correspondance avec Mariën s’est faite l’écho. En mars 1948, il peint en six semaines une quarantaine de tableaux et de gouaches aux tons criards ("période vache "), destinées, en un acte typiquement surréaliste, à dérouter les marchands parisiens et scandaliser le bon goût français. De 1952 à 1956, Magritte dirige la revue "La Carte d'après nature", présentée sous forme de carte postale. Il réalise en 1952 et 1953 "Le Domaine enchanté", huit panneaux pour la décoration murale du casino de Knokke-le-Zoute. En 1957, "La Fée ignorante" pour le palais des beaux-arts de Charleroi, en 1961, "Les Barricades mystérieuses" pour le palais des congrès de Bruxelles. Une première exposition rétrospective de son œuvre est ainsi organisée en 1954 par Mesens, au palais des beaux-arts de Bruxelles. Le succès de Magritte vient lentement grâce au marchand Iolas, à partir de 1957, et aux États-Unis. En avril 1965, il part pour Ischia en Italie pour améliorer sa santé et passe par Rome, avant de se rendre en décembre pour la première fois outre Atlantique, à l'occasion d'une exposition rétrospective au MOMA, présentée par la suite à Chicago, Berkeley et Pasadena. Il met en évidence notre difficulté à faire coïncider la réalité du monde avec nos images mentales. Il a développé un véritable alphabet pictural en usant de motifs récurrents : la pomme, l’oiseau, l’homme au chapeau melon, les corps morcelés. Ses images sontcachées derrière ou dans d’autres images, alliant deux niveaux de lecture possibles, le visible et l'invisible.   "Je suis tellement blasé de la peinture que pour me stimuler il faut une association d’idées pas nécessairement sensationnelle, mais qu’un je-ne-sais-quoi parvient à isoler et à lui donner comme une qualité précise. Celle de me faire marcher, ainsi "L’Aiglon au veston", "La Terre dans le ciel", "Le Témoin par exemple". Ses peintures jouent souvent sur le décalage entre un objet et sa représentation. Par exemple, un de ses tableaux les plus célèbres est une image de pipe sous laquelle figure le texte: "Ceci n’est pas une pipe". Il s’agit en fait de considérer l’objet comme une réalité concrète et non pas en fonction d’un terme à la fois abstrait et arbitraire. Pour expliquer ce qu’il a voulu représenter à travers l'œuvre, Magritte a déclaré: "La fameuse pipe, me l’a-t-on assez reprochée ! Et pourtant, pouvez-vous la bourrer ma pipe ? Non, n’est-ce pas, elle n’est qu’une représentation. Donc si j’avais écrit sous mon tableau "Ceci est une pipe", j’aurais menti !" La peinture de Magritte s’interroge sur sa propre nature,et sur l’action du peintre sur l’image. La peinture n’est jamais une représentation d’un objet réel, mais l’action de la pensée du peintre sur cet objet. Magritte réduisait la réalité à une pensée abstraite rendue en des formules que lui dictait son penchant pour le mystère : "Je veille, dans la mesure du possible, à ne faire que des peintures qui suscitent le mystère avec la précision et l’enchantement nécessaire à la vie des idées", déclara-t-il. Son mode de représentation, qui apparaît volontairement neutre, académique, voire scolaire, met en évidence un puissant travail de déconstruction des rapports que les choses entretiennent dans la réalité. Alors que Magritte veut tuer la peinture en retournant contre elle ses moyens propres en un éclat libérateur d’une couleur qui fait rage, Iolas met en place le cadre de ses relations commerciales avec lui. Au début du mois de mai 1948, il a présenté à la"Hugo Gallery" une exposition réunissant des œuvres récentes. Quatre mois plus tard, onze peintures nouvelles ainsi que six tableaux plus anciens et douze gouaches figurent à l’exposition inaugurale de la "Copley Gallery "ouverte à Beverly Hills. Alors qu’il se donne totalement à ses créations "vaches" dans un anarchisme dadaïste affirmé, il échange avec Iolas une correspondance où s’échafaude une stratégie commerciale, sinon vénale. Il réalise une production en série qui doit répondre à la multiplication d’une demande désormais internationale."Je veille, dans la mesure du possible, à ne faire que des peintures qui suscitent le mystère avec la précision et l’enchantement nécessaire à la vie des idées". Magritte s’isole et travaille à ses projets d’exposition pour New York. Une orientation à long terme s’esquisse au fil de la correspondance qu’il échange avec celui qui deviendra alors bientôt son marchand privilégié. Sans se départir de sa réserve, voire d’une certaine méfiance, Magritte se met à l’écoute de son interlocuteur. "Je crois", lui écrit-il en date du deux novembre 1948, "que la part de hasard serait réduite au minimum, car les expériences précédentes et vos renseignements me permettent de viser juste", tout en se dédouanant d’ambitions commerciales pourtant bien réelles. Alors que les surréalistes pratiquent un langage codé qui fait référence à l'inconscient, aux pensées cachées, aux rêves, Magritte semble laisser complètement aller son esprit. Penser à Magritte, c’est en premier lieu se souvenir de ses images un brin austères, baignées d’une lumière froide, souvent habitées d’objets triviaux et de personnages anonymes au chapeau melon. C’est voir des mots parmi les images, et des images parmi les mots. Pourtant, il n’a pas toujours été ce peintre cartésien à l’humour froid et aux questionnements déconcertants. Qui se souvient de ses toiles où règnent émerveillement, magie de l’enfance et poésie du quotidien ? De 1943 à 1947, en réaction à l’atmosphère sombre et funeste de la seconde guerre mondiale, Magritte s’attache à ne peindre que le beau côté de la vie. Il multiplie alors les portraits de jeunes gens rêveurs, les somptueux bouquets de fleurs, les champs foisonnants, tous teintés d’un ravissement solaire. Loin de rejeter son appartenance au Surréalisme, le peintre s’applique surtout à la réconcilier avec la douceur impressionniste pour réinventer le genre, plus onirique et insouciant, moins lugubre et inquiétant. Il retrouve les roses de Signac, les orangés de Monet, s’inspire du charme et de la légèreté des scènes ensoleillées de Renoir. Bien que la "période Renoir" soit souvent délaissée au profit de sa célèbre pipe et de ses réflexions sur la trahison des images, elle n’en demeure pas moins primordiale dans l’œuvre de Magritte. Le peintre va jusqu’à rédiger un projet de réforme du Surréalisme qu’il juge trop systémique, souvent porté sur la connaissance d’un mystère indéchiffrable et frileux de "toute lumière un peu vive". L'artiste iconoclaste mais si attachant meurt chez lui, rue des Mimosas à Schaerbeek, le quinze août 1967 en début d'après-midi, à soixante-huit ans. Il est inhumé dans le cimetière communal de Schaerbeek. Son épouse morte en 1986 repose à son côté. Symbole de sa théorie sur l’illusion, sa science des objets fait naître une philosophie hédoniste, où joie et plaisir demeurent la promesse de jours meilleurs, de couleurs ensoleillées. "L'intelligence de l'exactitude n'empêche pas le plaisir de l'inexactitude".   Bibliographie et références:   - Nicole Everaert-Desmedt, "Magritte au risque de la sémiotique" - Didier Ottinger, "Magritte, la trahison des images" - Xavier Canonne, "Le surréalisme en Belgique" - Michel Draguet, "René Magritte" - Marcel Mariën, "L’activité surréaliste en Belgique" - Jacques Meuris, "René Magritte" - Patrick Roegiers, "Magritte et la photographie" - Jacques Roisin, "Ceci n'est pas une biographie de Magritte" - Georges Roque, "Ceci n'est pas un Magritte" - Harry Torczyner, "Magritte, le véritable art de peindre" - Patrick Waldberg, "Le monde selon René Magritte"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir.
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Par : le Hier, 05:39:46
  "Peut-être les très grands hommes, et je le crois tout à fait, sont-ils ceux qui ont conservé à l'âge où l'intelligence a toutesa force, une partie de cette impétuosité dans les impressions, qui est le caractère de la jeunesse. Dans la peinture, il y adeux choses que l'expérience doit apprendre: la première, c'est qu'il faut beaucoup corriger; la seconde, c'est qu'il ne fautpas trop corriger". Chef de file du romantisme français, Eugène Delacroix (1798-1863) est l'un des premiers à traiter, aprèsThéodore Géricault, au même titre que la mythologie ou les épisodes de l'Antiquité, d'évènements contemporains à traversle genre de la peinture d'histoire. Romantique, Delacroix l'est par sa palette, mais aussi par son goût pour le mouvement,l'arabesque, les compositions non symétriques. Il est aussi l'un des grands noms de l'orientalisme traversant le XIXèmesiècle. Dans ses œuvres, l'artiste n'hésite pas à exprimer des idées politiques. On doit à Delacroix quelques-unes des plusgrandes pages de la peinture française de cette époque. Élève à l'École des Beaux-arts, il nait le vingt-six avril 1798 etse montre très tôt hostile à l'académisme et s'enthousiasme pour la nouvelle impulsion donnée par Géricault. En 1822, "LeDante et Virgile" le révèle au public. Admirations enthousiastes et déchaînement de critiques injustes se succèdent. Deuxans plus tard, il expose au Salon "Les Massacres de Scio", qui le propulse chef de file de la nouvelle école romantique, ceque confirme en 1827 "La Mort de Sardanapale", véritable apogée brillante et sanglante du romantisme pictural. L'art deDelacroix est toujours animé de souffles épiques, qu'ils soient issus de la littérature et abordent les tourments de l'hommeface à la mort et à la nature ou directement politiques. Son voyage au Maroc marque cependant un tournant décisif de sonœuvre. L'Orient rêvé se concrétise dans ses carnets de croquis, plus tard utilisés pour des compositions sensuelles ouétincelantes de fougue. De retour en France, l'artiste reçoit d'importantes commandes, qui l'occupent en grande partiejusqu'à la fin de ses jours en 1863. Le peintre, quatrième enfant de Victoire Œben et de Charles-François Delacroix, naîtau deux, rue de Paris à Charenton-Saint-Maurice, près de Paris, dans une demeure bourgeoise des XVIIème et XVIIIèmesiècles, qui existe toujours. Son père, Charles-François Delacroix, avocat à Paris à partir de 1774, devient député sous laConvention. Fin 1795, il devient ministre des affaires extérieures, puis ambassadeur dans la république batave du quatrenovembre 1797 au trois juin 1798. Rallié à l’Empire, il est nommé préfet de Marseille, le deux mars 1800, puis trois ans plustard, préfet de la Gironde. Sa mère, Victoire, de dix-sept ans plus jeune que son mari, descend d'une famille d'ébénistes derenom, les Œben. Victoire Œben meurt le trois septembre 1814. Le règlement de la succession maternelle ruine la familleDelacroix. Ce désastre engloutit toute la fortune des enfants. Une propriété que la mère de l'artiste avait achetée afin decouvrir une créance doit être vendue à perte. Les Verninac recueillent le jeune Eugène resté dans un grand dénuement.   "Dans les arts en particulier, il faut un sentiment profond pour maintenir l'originalité de sa pensée en dépit des habitudesauxquelles le talent lui-même est fatalement enclin à s'abandonner. Qu'est-ce que la peinture dans sa définition la pluslittérale ? L'imitation de la saillie sur une surface plane". Remarquant que le père du peintre souffrait depuis quatorze anset jusqu'à quelques mois avant la naissance d'Eugène, d'une volumineuse tumeur testiculaire, certains auteurs en ontdéduit que son géniteur aurait été un autre homme, Talleyrand, crédité de nombreuses liaisons féminines, qui a remplacéCharles-François Delacroix aux Affaires extérieures le trois juillet 1797. Cette opinion est vigoureusement contestée. S'ilexiste des raisons de penser que Charles-François Delacroix n'a pas pu être son géniteur, les conjectures qui font del'artiste un fils naturel de Talleyrand sont peu fondées. Talleyrand est en tous cas un proche de la famille Delacroix et l'undes protecteurs occultes de l'artiste. Il aurait facilité l'achat par le baron Gérard de la "Scène des massacres de Scio",présenté au Salon de 1824 et aujourd'hui au musée du Louvre, pour une somme de six mille francs. Le petit-fils adultérinde Talleyrand, le duc de Morny, président du corps législatif et demi-frère utérin de Napoléon III, fit de Delacroix le peintreofficiel du Second Empire, bien que l'empereur lui préférât Winterhalter et Meissonnier. Au-delà de l'intérêt de curiosité,les opinions dans la controverse reflètent l'importance que les commentateurs veulent attribuer, soit au talent individuelet au caractère, soit aux relations sociales et familiales, soit même à l'hérédité, dans le succès de Delacroix. Dès sonenfance, Eugène Delacroix ne révéla pas comme tant d'autres des dispositions spéciales et exclusives pour la peinture.Après de solides études au lycée Louis-le-Grand, il montra, ce qui est plus intéressant, un don général pour l'art, c'est lamusique qui sembla l'attirer de préférence, et toute sa vie il resta amoureux de cet art, auquel sa violente passion pourla peinture, qui se manifesta bientôt, put seule l'arracher. En 1815, il avait dix-sept ans, il souhaitait, en faisant de lamusique, son étude préférée, acquérir quelques notions de peinture, et par son oncle Henri Riesener, il se fit présenterà Guérin. Mais il inspira peu de sollicitude à son maître, et les palmarès de l'École des beaux-arts furent sur son nomd'un mutisme peu encourageant. Pourtant une toile, "Dames romaines se dépouillant pour la patrie" (1818), offre déjàun certain intérêt. Vers cette époque, il gagnait quelque menu argent à faire des lavis industriels et en 1819, devenuorphelin, il tomba dans les plus grands embarras pécuniaires. En 1825, il voyage en Angleterre. Il découvre le théâtrede Shakespeare en assistant aux représentations de "Richard III", "Henri IV", "Othello", "Le Marchand de Venise" avantqu'une troupe anglaise se déplace à Paris. À partir de ce voyage, la technique de l'aquarelle acquiert une importancedans son œuvre. Ce sera une aide lors de son voyage en Afrique du Nord, pour pouvoir en restituer toutes les couleurs.   "Dans la peinture, il s'établit comme un pont mystérieux entre l'âme des personnages et celle du spectateur. On voit demauvais généraux gagner des bataille. La chance y a autant et plus de part que le talent. On ne voit jamais de mauvaisartistes faire de beaux ouvrages". En 1822, Delacroix, désireux de se faire un nom dans la peinture et de trouver uneissue à ses difficultés financières, paraît pour la première fois au Salon avec "La Barque de Dante" ou "Dante et Virgileaux Enfers" que l’État lui achète pour deux mille francs, pour les deux mille-quatre cents qu'il en demandait. La réactionde la critique est vive, voire virulente. Théodore Géricault a influencé considérablement Delacroix, particulièrement audébut de sa carrière. Il lui emprunte sa manière: de forts contrastes d’ombres et de lumières donnant du relief et dumodelé. Il utilise également certaines de ses couleurs, des vermillons, du bleu de Prusse, du brun, des blancs colorés.L'influence de Michel-Ange apparaît avec les musculatures imposantes des damnés. Avec "Scène des massacres deScio", que Delacroix présente en 1824 au Salon Officiel, comme avec "La Grèce sur les ruines de Missolonghi" deuxans plus tard, Delacroix participe au mouvement philhellène. Il obtient la médaille de seconde classe et l’État l'achètesix mille francs, pour l'exposer ensuite au musée du Luxembourg. Durant son voyage en Angleterre en 1825, Delacroixa visité Hampstead et l’abbaye de Westminster, dont il s’est inspiré pour "L'Assassinat de l'évêque de Liège" (1831).Il rencontre Sir David Wilkie, peintre d’histoire et de genre, ainsi que Thomas Lawrence, qu’il a pu voir dans son atelier.En parallèle et dès 1823, les amis de Victor Hugo forment une sorte d'école autour du poète. De plus en plus nombreux,ce second groupe constitue à partir de 1828 et en 1829 le second cénacle. Hugo devenant le chef de file du mouvementromantique auquel se rallieront les membres du premier cénacle. Mais en 1830, les rapports entre Delacroix et Hugo sedétériorent, le poète lui reprochant son manque d’engagement vis-à-vis du romantisme. À cette époque, il entretient denombreuses liaisons amoureuses avec des femmes mariées, Eugénie Dalton, Alberthe de Rubempré ou Elsa Boulanger.   "Il faut, dans les arts, se contenter, dans les ouvrages même les meilleurs, de quelques lueurs, qui sont les moments oùl'artiste a été inspiré. En peinture, la première impression est la plus forte". Au Salon de 1827-1828, Delacroix exposeplusieurs œuvres. La critique rejette unanimement "La Mort de Sardanapale" (musée du Louvre). Le déchaînement quesuscite la présentation du tableau gêne ses amis, qui n’interviennent pas pour le défendre. Victor Hugo ne prend paspubliquement son parti. Le peintre est également victime des bons mots des humoristes, qu’il n’apprécie pas, malgré songoût pour les calembours. Après cet échec, Delacroix conserve son tableau dans son atelier. En 1844, il se décide à lemettre en vente. En 1845, un collectionneur américain, John Wilson l'achète pour six mille francs. Les Trois Glorieuses,les vingt-sept, vingt-huit et vingt-neuf juillet 1830, entraînent la chute de Charles X et portent au pouvoir Louis-Philippe.Le nouveau gouvernement organise le trente septembre trois concours pour la décoration de la salle des séances de lanouvelle chambre des députés qui sera reconstruite au palais Bourbon. Delacroix se présente alors aux deux derniers.En 1831, Delacroix présente au Salon, qui avait ouvert ses portes cette année-là le quatorze avril "La Liberté guidant lepeuple". Le tableau est intitulé "Le vingt-huit juillet ou La Liberté guidant le peuple", titre qu’il conservera par la suite.Delacroix a peint ce tableau pour deux raisons. La première tient à son échec au salon de 1827. Il souhaite l'effacer ets'attirer les faveurs du pouvoir en place en créant une œuvre d'art représentant les idées libérales qu'il partage avec lenouveau roi des français Louis-Philippe Ier. En effet, Delacroix n'était pas favorable à l'instauration d'une République,il souhaitait que la monarchie française soit une monarchie modérée respectant les libertés mais également le droit despeuples de disposer d'eux-mêmes. Par ailleurs, lors de la révolution des Trois Glorieuses, Delacroix est enrôlé dans lesgardes de collection du musée du Louvre. Il n'a pu participer à cette révolution. Sa peinture n’y est présentée que cinqmois. La critique accueille le tableau avec froideur. Son réalisme dérange, la nudité de son torse, la pilosité des aisselles.Son absence du musée pendant des années en fait une icône républicaine. Le sculpteur François Rude s’en inspirerapour son "Départ des volontaires sur l'Arc de triomphe de l'Étoile". Maurice Denis, aussi pour orner la coupole du PetitPalais. Elle sert d’affiche à la réouverture en 1945 du musée du Louvre et orne ensuite l’ancien billet de cent francs.   "Il faut, dans les arts, se contenter, dans les ouvrages même les meilleurs, de quelques lueurs, qui sont les moments oùl'artiste a été inspiré. L'art du peintre vraiment idéaliste est aussi différent de celui du froid copiste que la déclamation dePhèdre est éloignée de la lettre d'une grisette à son amant". En 1831, Eugène Delacroix accompagne pendant sept moisla mission diplomatique que Louis-Philippe a confié à Charles-Edgar, comte de Mornay (1803-1878) auprès du sultan duMaroc, Moulay Abd er-Rahman. Mornay doit porter un message de paix et rassurer le sultan et les britanniques, inquietsaprès la conquête de l'Algérie par la France. Ce voyage allait marquer profondément le peintre. Il découvre l'Andalousieespagnole et l'Afrique du Nord, le Maroc, et l'Algérie: leurs paysages, architectures, leurs populations tant musulmanesque juives, leurs mœurs, leurs arts de vivre et costumes. Le peintre note inlassablement, réalise dessins et aquarelles,constituant un des premiers carnets de voyage où il décrit ce qu'il découvre. Ce voyage est essentiel pour sa techniqueet son esthétique. Il en rapporte sept carnets formant son journal de voyage, dont seulement quatre sont conservés.Par la suite tout au long de sa vie, il reviendra régulièrement au thème marocain dans plus de quatre-vingt peintures surle thème oriental, notamment "Les Femmes d'Alger dans leur appartement" (1834), "La Noce juive au Maroc" (1841),"Le Sultan du Maroc". C’est ensuite, le trente-et-un août 1833 que Thiers, ministre des Travaux publics de l’époque, confiaà Delacroix, sa première grande décoration: la "peinture sur muraille" du salon du roi ou salle du Trône, au palais Bourbon.En 1838, il présente au Salon la toile "Médée" qui est achetée par l'État et attribuée au musée des Beaux-Arts de Lille. Àpeine son œuvre fut-elle achevée dans le salon du roi, qu'en juin 1838 le ministre de l'Intérieur Camille de Montalivet luiconfie le décor de la bibliothèque de l'Assemblée nationale, toujours dans le palais Bourbon. Pour réaliser ces grandescommandes Delacroix ouvre, en 1841, un atelier avec des élèves, assistants qui doivent adopter l'écriture du peintre dansune abnégation totale. Ils sont chargés de la réalisation des fonds ainsi que le racontent Lasalle-Borde et Louis de Planet.   "Il faut une grande hardiesse pour oser être soi, c'est surtout dans nos temps de décadence que cette qualité est rare.Le soir, dans l'atelier, j'ai fait un fusain d'après un torse de la Renaissance, pour un essai du fixatif que Riesener emploie".À partir de 1844, Delacroix loue à Draveil au lieu-dit Champrosay, une "bicoque" ou un chalet où il se fait installer un atelierde dix m2. En pleine campagne accessible par le train directement Delacroix vient s'y reposer à l'écart de Paris, où sévit lecholéra. Là il peut, accompagné de sa gouvernante Jenny, entrée à son service vers 1835, faire de longues promenadesdans la campagne pour soigner sa tuberculose. Il achète la maison en 1858. Il travaille de nombreux paysages, plusieursvues de Champrosay tant au pastel qu'à la peinture à l'huile. Il réalise de nombreux tableaux de mémoire suivant sesnotes et carnets du Maroc, interprétant des scènes à la mode orientale. Son travail se fait plus intimiste, les tableaux depetite taille sont vendus par les marchands parisiens. Il fait régulièrement des séjours sur la côte normande à Étretat, àFécamp mais surtout à Dieppe où il peint aquarelles et pastels. Il peint également des natures mortes, souvent des fleursimaginaires, comme des lys jaune à cinq pétales. Les relations avec George Sand quoique suivies, se distendent. Aprèsavoir réalisé le portrait de l'écrivain en 1834, Delacroix vient régulièrement à Nohant-Vic où il peint pour l'église de Nohantune "Éducation de la Vierge". Il offre un "Bouquet de fleurs dans un vase" à l'écrivain, qui l'accroche au-dessus de son lit,mais quand celle-ci tombe amoureuse du graveur et élève de Delacroix, Alexandre Manceau, Delacroix en prend ombraged'autant qu'il est opposé à la révolution de 1848 dont Sand a été une des figures. L'artiste était un monarchiste modéré.À partir des années 1850, Delacroix s'intéresse à la photographie. En 1851, il devient membre fondateur de la Sociétéhéliographique. Il pratique les cliché-verres et commande au photographe Eugène Durieu une série de photographies demodèles nus masculins et féminins. Tant que la demande des collectionneurs reste faible, sa carrière dépend alors descommandes officielles. Pour se concilier les faveurs du pouvoir, il fréquente tous les cercles politiques à la mode et nerefuse jamais une visite pouvant s’avérer fructueuse. Durant toute sa vie, à l'exception des dernières années marquéespar la maladie, il a une vie mondaine intense mais en souffre, se pliant à ces obligations afin d'obtenir des commandes.   "Ce fanatisme presque toujours aveugle qui nous pousse tous à l'imitation des grands maîtres et à ne jurer que par leursouvrages. Le génie d'ailleurs sait employer avec un égal succès les moyens les plus divers". En 1851, il est élu conseillermunicipal de Paris. Il garde cette fonction jusqu'en 1861. Delacroix trouve des appuis auprès de la presse, des revues d’artet de certains critiques de l’époque. Ainsi Baudelaire considère que le peintre n’est pas seulement "excellent dessinateur,prodigieux coloriste, compositeur ardent et fécond, tout cela est évident", mais qu’il "exprime surtout l’intime du cerveau,l’aspect étonnant des choses". Un tableau de Delacroix, "c’est l’infini dans le fini". Théophile Gautier n’hésite pas à critiquercertaines toiles mais au fil des ans son admiration ne se dément jamais. Victor Hugo est beaucoup moins convaincu. Aussison génie ne sera que tardivement reconnu par le milieu officiel de la peinture. Il ne triomphera qu’en 1855 à l’Expositionuniverselle. À cette occasion Ingres expose quarante toiles, Delacroix trente-cinq, rétrospective comprenant quelques-unsde ses plus grands chefs-d'œuvre prêtés par différents musées. Il est l'homme qui sait dépasser la formation classiquepour renouveler la peinture. Le quatorze novembre 1855, il est fait commandeur de la Légion d'honneur et reçoit la grandemédaille d'honneur de l'Exposition universelle. Il ne sera élu à l’Institut de France que le dix janvier 1857 au siège de PaulDelaroche, après sept candidatures infructueuses, Ingres s'opposant à son élection. Il n'est pas entièrement satisfait, carl'Académie ne lui donne pas le poste de professeur aux Beaux-Arts qu'il espérait. Ingres lui vouait une haine sans borne.   "Les talents nés trouvent d'instinct le moyen d'arriver à exprimer leurs idées. Le secret de n'avoir pas d'ennuis, pour moidu moins, c'est d'avoir des idées". En 1849, Delacroix reçoit la commande de fresques pour la chapelle des Anges del’église Saint-Sulpice de Paris, travail qu'il conduira jusqu'en 1861. Ces fresques "Le Combat de Jacob" et "l'Ange etHéliodore chassé du temple" accompagné de la lanterne du plafond "Saint Michel terrassant le Dragon" sont le testamentspirituel du peintre. Pour les réaliser le peintre s'installe rue Furstenberg à deux pas. Il met au point un procédé à base decire et de peinture à l'huile pour peindre ses fresques dans une église à l'humidité endémique qui provoque la destructiondes fresques par le salpêtre. Malade, il est épuisé par le travail dans le froid et les conditions difficiles. À l'inauguration desfresques, aucun officiel ne sera présent. Le plafond présente le combat victorieux de saint Michel contre le dragon, troiscombats qui font écho à celui de Delacroix avec la peinture : "La peinture me harcèle et me tourmente de mille manièresà la vérité, comme la maîtresse la plus exigeante. Depuis quatre mois, je fuis dès le petit jour et je cours à ce travailenchanteur, comme aux pieds de la maîtresse la plus chérie. Ce qui me paraissait de loin facile à surmonter me présented’horribles et incessantes difficultés. Mais d’où vient que ce combat éternel, au lieu de m’abattre, me relève, au lieu deme décourager, me console et remplit mes moments, quand je l’ai quitté". Son labeur dure plusieurs années. Il l’interromptplusieurs fois, le reprend, s’épuise dans un corps à corps avec la matière. S’inscrivant ainsi dans une tradition artistique,Delacroix s’empare du récit de la Genèse pour en faire le théâtre iconique de sa relation à la peinture. À cette fin, ilmobilise les personnages de la scène, pris dans un combat qui n’en finit pas, c’est du reste cette lutte qui a été, le plussouvent, au cœur de la réception de l’une des peintures monumentales les plus connues du XIXème siècle. Le combatdes deux protagonistes est de toute évidence le sujet iconographique de l’œuvre. Pourtant, le peintre inscrit tout autantson récit dans le cadre de la scène. Le détail révèle l’entièreté de l’image, image de peinture, image de vie et de déraison.   "Le premier mérite d'un tableau est d'être une fête pour l'œil. Ainsi le tableau d'un grand homme est un compromis entre lelecteur et lui. Le beau est le fruit d'une inspiration persévérante qui n'est qu'une suite de labeurs opiniâtres". En juin 1862,il reprend le thème de "Médée". Mais ses dernières années sont ruinées par une santé défaillante, qui le plonge dans unegrande solitude. Ses amis accusent sa servante, Jenny d'avoir eu un sentiment affectif, jaloux et exclusif voire intéressée,renforçant sa méfiance, son caractère ombrageux. Il meurt lui tenant la main à sept heures du soir d'une crise d'hémoptysiedes suites d'une tuberculose, le treize août 1863, au six rue de Furstemberg à Paris, appartement-atelier où il s'est installéen 1857. Il repose au cimetière du Père-Lachaise. Sa tombe, un sarcophage en pierre de Volvic, est alors, selon son désir,copiée de l'antique puisque sa forme reproduit fidèlement le modèle antique de tombeau "dit de Scipion". Elle est réaliséepar l'architecte Denis Darcy. Son ami le peintre Paul Huet prononce son éloge funèbre qu'il ouvre par les mots de Goethe:"Messieurs. Les morts vont vite", que Delacroix aimait citer. À sa mort, il laisse cinquante-mille francs à Jenny ainsi quedes portraits en miniature de son père et de ses deux frères. Elle sera enterrée au côté du peintre suivant la volonté de cedernier. L'œuvre de Delacroix inspirera nombre de peintres, tels Paul Signac ou Vincent van Gogh. Ses tableaux témoignenten effet d'une grande maîtrise de la couleur. Édouard Manet copie des tableaux de Delacroix, dont la "Barque de Dante".De nombreux peintres se réclament de Delacroix, parmi les plus importants, Paul Cézanne, qui va copier "Bouquets deFleurs" et "Médée". Il peindra même une "Apothéose de Delacroix" où des peintres paysagistes prient le maître au ciel. Ildéclare à Gasquet devant les femmes d'Alger dans leur appartement: "Nous y sommes tous dans ce Delacroix". Degas quidéclare vouloir combiner Ingres et Delacroix, possédait deux cent cinquante tableaux et dessins de l'artiste. Claude Monet,qui s'inspire de "Vues sur la Manche depuis Dieppe" pour sa peinture impressionniste, possédait "Falaises près de Dieppe".   "La peinture me harcèle et me tourmente de mille manières, comme la maîtresse la plus exigeante. La peinture lâche estla peinture d'un lâche. La peinture est le métier le plus long et le plus difficile. Il lui faut l'érudition comme au compositeur,il lui faut aussi l'exécution tel le violon". "Je me suis dit cent fois que la peinture, c’est-à-dire la peinture matérielle, n’étaitque le prétexte, que le pont entre l’âme du peintre et celui du spectateur". Avec ses erreurs et ses défauts, Delacroix restele peintre le plus considérable du siècle. Cette fécondité fabuleuse dans le nombre des productions a son analogie dansla nature de son œuvre elle-même. L'érudition considérable du peintre d'histoire, la profondeur du psychologue, la fouguedes passions humaines sont poussées à un tel degré d'intensité que tout d'abord devant une toile du peintre, c'est bienl'étonnement qui précède l'admiration, mais celle-ci suit de près. La maestria dans l'effet de lumière, l'agencement savantet harmonieux des lignes, la splendeur du décor vous empoignent, c'est à peine si parfois une petite négligence échappéeà ce génie tout entier requis par l'idée, vient apparaître comme pour nous rappeler que l'absolue perfection n'est alors pasde l'homme. Néanmoins c'est avec justice qu'on l'a appelé le maître de l'école française. Vers la fin de sa vie, diminué parla maladie, il voue toutes ses forces à l’exécution du décor de la chapelle des Saints-Anges de l’Église Saint-Sulpice. Lalutte est donc à même de refléter la relation compliquée du peintre à la religion. Delacroix, artiste funambule, jonglant ainsivolontiers avec les codes de la peinture, ne goûte rien davantage que de détourner le thème religieux. Ce faux agnostique,issu d’une famille d’athées et d’anticléricaux, convaincu de ce que "Dieu a mis l’esprit dans le monde", et qui arpente leséglises, ne cesse de se rapprocher de Dieu à mesure qu’il vieillit, disant quelques mois avant sa mort: "Dieu est en nous:c’est cette présence intérieure qui nous fait admirer le beau, qui nous réjouit quand nous avons bien fait et nous consolede ne pas partager le bonheur du méchant. C’est lui sans doute qui fait l’inspiration dans les hommes de génie et qui leséchauffe au spectacle de leurs propres productions. Il y a des hommes de vertus comme des hommes de génie. Les unset les autres sont favorisés de Dieu". Delacroix, peu enclin à la modestie, aspirait à compter parmi ces favorisés de Dieu.   Bibliographie et références:   - Claude Jaeglé, "Géricault, Delacroix, la rêverie opportun" - Stéphane Guégan, "Delacroix, l'enfer et l'atelier" - Robert Floetemeyer, "Eugène Delacroix, une Biographie" - Gilles Néret, "L'art et la vie d'Eugène Delacroix" - Marie-Christine Natta, "L'art d'Eugène Delacroix" - Claude Pétry, "Delacroix, la naissance d'un romantisme" - Maurice Sérullaz, "Biographie de Eugène Delacroix" - Edward Vignot, "Le bestiaire d'Eugène Delacroix" - René Huyghe, Delacroix ou Le combat solitaire" - Annick Doutriaux, "Delacroix, une fête pour l'œil" - Roger Reboussin, "Les animaux dans l'œuvre de Delacroix" - Christian Jamet, "Eugène Delacroix, images de l'Orient"   Bonne lecture à toutes et à tous. Méridienne d'un soir. 
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Par : le 03/05/26
Bonjour, " Annie Dominatrice " , c'était il y a deux semaines.... Hier, Samedi, c'était" Annie soumise". Après le tennis en doublé du matin, les Dames se sont rejointes à la maison pour le thé -gateau , vers 16 h ...elles habitent à trois kilomètres.  Causeries , ma Dame , en attente de revanche, ouvre le jeu :  " Annie, tu voulais expérimenter l'autre côté du D/s....tu veux toujours ? " " Pourquoi pas.... maintenant ? " " Tu auras peut-être les fesses sensibles ce soir... mais oui , maintenant ! Vas te déshabiller ! " Line l'accompagne dans une chambre...puis ma Dame part à son tour . Elle revient vêtue d'un catsuit en lycra , talons hauts, toute en noir , portant un petit sac en velours : " C'est nouveau , et c'est pour toi , le Monsieur ! " Assis dans un fauteuil , je ne suis que spectateur, mais doit enfiler une cage coudée, bien difficile, que ma Dame me boucle ... " Reste comme ça.... c'est très bien ! " Arrivée de Line et Annie, surprises de me voir en tee shirt, et en cage . Puis Alexandra , restée en retrait , intervient : " Et. Moi ?...je peux participer ? " Surprise de ma Dame.... " Ok !...tu n'étais pas prévue , mais vas te déshabiller ! " Quelques minutes. Les deux copines sont maintenant nues devant nous trois....Alex est plutôt filiforme, alors qu''Annie a de jolies formes , des hanches rondes et des seins lourds...qui me font de l'effet ! Châtain clair toutes les deux , petite toison pubienne... c'est la première fois que je les vois sans rien. Elles se passent toutes deux un collier : début du jeu. " J'ai bien fait de t'encager ! "....ma Dame s'adressant à moi... Mains par devant, elles sont ensemble ligotées vers les crochets d'une poutre , à 50 cm l'une de l'autre, bien tendues. " Line et moi avons nos ceintures de chasteté en cuir , mais elles sont perso ...on trouvera autre chose..." Malle à jouets avancée, ma Dame sourie... " J'ai trouvé !" Elle sort deux bâillons - boule que leur sangle Line , toujours active, puis deux ensembles de pinces à seins, reliés par une chaînette. Les copines protestent comme elles peuvent.... " Vous préférez peut être les avoir aux grandes lèvres ? " Un NON de la tête confirme : les pinces réglées, quatre pinces , quatre " Aïe " Line leur attache les chevilles serrées. Ma Dame prend le martinet, et c'est parti ! Les copines se tortillent à chaque fois , et accusent les coups , vifs.....les chaînette se baladent....sympa ! 10 coups chacune . " On change !.... cravache ! "" Ma Dame sais faire : les frappes  sont courtes , insisives....Annie demande grâce au bout du sixième : Line intervient : " pas de négociation ! Jamais ! " Quelques cris , et larmes aussi.. Huit , neuf , dix .... c'est fini ! Les yeux rougis , détachée, Annie avoue : " Je préfère manier le martinet..." Alexandra n'a rien demandé , juste accepté...on peut être surpris , parfois....la soumise , c'est elle... Line me deboucle , nous prenons un Asti bien frais , tous ensemble . Chouette après midi ! Ça promet..... Les dialogues retranscris ne sont qu'aproximatifs....la réalité étant plus crue...
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Par : le 03/05/26
A cette époque, il m’arrivait de faire des déplacements professionnels un peu partout en France pour chaque gros projet qui se mettait en place. Je devais me rendre sur Lyon du lundi 8mars au jeudi 11 mars 2021 pour le démarrage d’un projet, je savais que je n’aurais plus besoin de m’y rendre physiquement par la suite. Ayant cette date en tête, sur le site de rencontre, j’avais changé ma localisation dès le mois de janvier pour pouvoir discuter avec des personnes habitant sur Lyon. Principalement pour y trouver une femme, mais comme vous le savez déjà, j’ai accepté de rencontrer un homme. Le RDV était calé pour mardi 09 mars à 21h chez lui, on devait se parler sur le site à 20h45 pour se confirmer et me donner les derniers détails. Cette journée de mardi, j’ai essayé de la passer le plus normalement possible, mais j’avais cette petite boule au ventre. Je n’avais pas envie d’y aller, j’avais très envie d’annuler. Le soir je me fis un petit resto, puis je suis allé dans ma chambre d’hôtel, me relaxer, prendre une douche. Je me connecte comme convenu à 20h45, j’espérais qu’il n’y soit pas. Il était déjà connecté, à peine arrivé sur le site, j’ai reçu un message de lui. Il avait hâte me disait-il…. Il me donna son adresse, les codes d’accès, l’étage puis à droite, il laissera la porte entrouverte. RDV à 21h. Je regarde sur Maps, effectivement, pas loin, 7minutes à pied. J’essaie d’écarter toutes les pensées négatives qui m’envahissent (je ne le connais pas, il va vouloir me tripoter, je ne l’ai jamais vu, est-ce vraiment chez lui ? est-ce un traquenard ?) Je focalise mon esprit sur : je vais dans un spa pour me faire masser. Je suis au pied de l’immeuble, je tape le code, ça s’ouvre. 2eme code, ça s’ouvre. J’appelle l’ascenseur, j’appuis sur le 3eme étage. Je constate que c’est un immeuble de qualité. Je me dirige vers la droite, et j’aperçois une porte entrouverte. Bon… jusqu’ici tout correspond, et si j’ai osé venir, c’est aussi parce que la personne s’exprimait bien, elle semblait posée, rationnelle. Je pousse la porte, j’entre, et je referme. Bonsoir me dit-il. Je le vois enfin. Il m’avait dit qu’il mesurait 170 pour 60kgs, ça devait être cela. (moi c’est 176 76) Veux-tu boire quelque chose ? Non merci répondis je rapidement. J’étais mal à l’aise. Pourtant, l’appartement était cosy, lui était avenant, mais je savais pourquoi j’étais venu. Il me dit suis moi, je lui emboite le pas. Voici la chambre. C’était une pièce assez grande, bien décorée, avec un grand lit et des serviettes posées dessus. Il m’indique la salle de bain, si je voulais prendre une douche, puis enfiler une serviette et le rejoindre sur le lit. Je me dirige vers la salle de bain, en lui disant que j’allais me changer, que j’avais déjà pris ma douche avant de venir. C’était une belle salle de bain, avec douche à l’italienne, double vasque, je me sentais comme chez moi. C’était accueillant. Je me déshabille. J’enlève tout, sauf mon boxer et je mets une serviette autour de ma taille. Je n’ai pas envie de quitter cette salle de bain. Allez vas-y, il t’a bien dit, qu’à tout moment je peux demander d’arrêter et de partir. Je retourne dans la chambre. Il est allongé sur le lit, juste en boxer, il est assez poilu. Je suis vraiment gêné par la situation : un homme peu vétu sur un lit, me retrouver seul avec lui, et étant pudique, être si peu habillé devant lui. En me voyant, il se lève et dit : viens alonge toi sur les serviettes, ferme les yeux et laisse-toi aller. Je vais te masser aux huiles. Je m’allonge sur le ventre, il me demande de retirer la serviette… je le fais… Tiens : tu as gardé ton boxer ? tu devrais l’enlever, il va s’imbiber d’huiles sinon dit-il. Je préfère le garder répondis je. Je sentis de l’huile couler sur le haut du dos. Il se mit à califourchon sur mes fesses, et commença à me masser. Je fermais les yeux et essayais de profiter du massage. Il savait masser, il en avait l’habitude, ses gestes étaient techniques et précis. Il s’occupa bien de mon dos dans son intégralité, de mes bras et même de mes mains. Il avait commencé à califourchon pour pouvoir bien appuyer sur mon dos, mais par la suite il était mobile tout autour de moi. Quand il s’attaqua au bas du dos, plusieurs fois il glissait ses mains son mon boxer vers mes fesses. Il était gêné dans ses mouvements, il finit par tirer mon sous vêtement vers le bas, je relevai mes hanches afin de lui faciliter le retrait. Il le fit glisser tout le long de mes jambes jusqu’aux chevilles, et le retira complètement. Il saisit mes pieds, et les fit glisser chacun d’un côté. Je me trouvais jambes écartées. Il remonta entre mes jambes, puis ses genoux touchèrent le haut de mes cuisses, sur lesquelles il exerça une pression afin d’accentuer l’écartement de mes jambes. Il fit couler de l’huile sur mes fesses, puis me les massa. Tout comme il avait été attentif aux autres parties de mon corps, il s’attarda sur mon fessier. Il malaxait, triturait, écartait mes fesses. Il passait entre également, et descendit jusqu’à mes bourses, qu’il saisit, soupesa, tira un peu dessus, puis s’empara de mon sexe. Il le malaxa un peu, le tira vers le bas, et le posa. Il continua le massage en s’occupant d’une jambe, du haut jusqu’au bout des doigts pieds, quand il remontait, à chaque fois il caressait ma verge J’essayais de faire le vide dans ma tête, de ne pas penser à la situation sinon je me serais levé et je serai parti. Je tentais de me dire que c’était une femme qui me faisait cela, mais sans succès, j’étais trop connecté à la dure réalité. Quand il eut bien fini de me masser l’intégralité de mon dos de la tête aux pieds, il me demanda de me mettre sur le dos. J’ouvris les yeux, je constatai qu’il était nu, en érection. Quelle gêne de voir cela, je fis mine de rien. Je vis la serviette pas loin sur le lit, je la saisis, la plaça sur ma taille et me mis sur le dos. Je refermais les yeux. Il me mit de l’huile sur le torse, et commença son massage consciencieusement. Je ne sais pas si je psychotais, mais il me semblait qu’il venait souvent sur mes tétons. Il avait changé d’huile, je trouvais que cela sentait la fraise. Quand il arriva au niveau de mes hanches, il tira la serviette, et la mise de côté, puis me massa les cuisses. Puis il souleva ma jambe droite, la posa sur son épaule, et se plaça entre mes jambes. Il massait ma jambe relevée, et dit : j’apprécie vraiment ce spectacle. Je crois avoir bredouillé un merci. Il s’en hardi pour me saisir le sexe, et me le malaxa, le caressa. Je trouvais la situation indécente, très gênante : j’étais nu, une jambe en l’air, les jambes écartées, et mon sexe en train de se faire malaxer par un homme nu. Il a dû ressentir ma honte, il arrêta, posa ma jambe mais toujours un peu écartée, et repris le massage de mes jambes. Il alternait l’une puis l’autre, à chaque fois qu’il était vers le haut, il venait toucher mon sexe. Puis enfin cela cessa, j’ai cru qu’il avait terminé. J’avais presque raison, il avait fini son massage, mais il était parti se mettre au-dessus de ma tête. Je gardais les yeux fermés, je ne voulais surtout pas les ouvrir. J’ai deviné qu’il posait ses couilles sur mon front et qu’il jouait avec son sexe (se masturbait il ?) Puis il vint me saisir mes tétons et se mit à jouer avec. Je n’en suis pas sensible. Il finit par arrêter, se leva, et se mit sur mon côté droit, il me caressait mon téton droit avec sa main gauche et de sa main droite, me caressait le sexe. Il se pencha et vint me faire un bisou sur le front, sur la joue, il se dirigeait vers ma bouche, je tournais la tête à l’opposé. Il me lécha le téton, il joua avec sa bouche, me fit des bisous sur le torse, le ventre, et descendait vers mon sexe. Je savais que le moment tant redouté arrivait. Il jouait avec mes bourses avec sa main droite, et me faisait des bisous sur le sexe. Il me décalotta, et joua avec sa langue sur mon gland. Je gardais les yeux fermés, pour moi c’était horrible, je ne voulais surtout pas voir cela. Je ne sais pas combien de temps cela dura, mais mon sexe restait tout mou. J’étais dans le dégout, aucune envie ni idée sexuelle ne traversait mon esprit. Je ne voulais pas ouvrir mes yeux, ne pas avoir cette vision en mémoire qui m’aurait peut-être fait vomir. Au bout d’un moment, qui me semblait une éternité, il arrêta de jouer avec mon sexe. J’ouvris les yeux, il était à genoux à coté de moi et se masturbait. Ça durait… j’en avais assez, mais j’étais embêté pour lui, je n’osais pas lui dire c’est fini, je me rhabille. Il me demanda de le regarder dans les yeux, il se branlait lentement. Je compris qu’il profitait du moment, que je devais lui plaire et qu’il voulait faire durer son plaisir. Mais c’était trop long pour moi, trop gênant, 23h30 !! il était tard !! Je décidais de me lancer : toi tu es un petit cochon n’est-ce pas ? Oui me dit-il tout surpris. Oui qui ? dis-je fermement Il resta interloqué. Ne me fais pas répéter lui dis-je furieusement. Oui Monsieur bredouille t’il. Je n’ai rien entendu !! Oui Monsieur dit-il plus fort. J’ai l’habitude de diriger, je savais qu’il était à mes ordres, mais je n’avais vraiment pas envie de jouer avec lui. Mon terrain de jeu ce sont les femmes. Je voulais en finir et rentrer. Branle-moi plus vite ta petite queue ridicule, allez allez, tu sais que tu as une petite bite ? Oui monsieur. Il commençait à soupirer fort.  Vas-y jouis vite, dépêche-toi Aussitôt il éjacula. Je me rhabillais rapidement, je l’ai entendu dire merci monsieur, et je suis parti.
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