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Nous vous rappelons que les histoires et confessions doivent être des écrits personnels. Il est interdit de copier/coller des articles sur d'autres sites pour se les approprier.
La patronne d’Anne organisa leur première rencontre dans l’un des restaurants les plus réputés de la ville.
Ce choix ne rassura pas Anne.
Elle aurait préféré recevoir la cliente au cabinet, entourée de ses plans, de ses maquettes et de tout ce qui lui permettait de conserver la maîtrise d’un entretien. Dans un restaurant, les règles seraient différentes. Madame Thomas choisirait le rythme de la conversation, les sujets qu’elle souhaitait aborder et probablement le moment où elle accepterait enfin de parler de son projet.
Plus la date approchait, plus Anne regrettait d’avoir accepté le rendez-vous.
Elle ne se souvenait pas d’avoir été aussi nerveuse avant de rencontrer un client. La commande l’intriguait, mais l’insistance de cette femme à travailler exclusivement avec elle éveillait sa méfiance.
Pourquoi elle ?
Son projet d’immeuble avait été remarqué, mais beaucoup d’architectes possédaient davantage d’expérience. Certains étaient spécialisés dans les résidences privées et savaient répondre aux caprices d’une clientèle fortunée.
Anne, elle, ne possédait aucune patience pour les caprices.
Quelques jours avant le rendez-vous, elle s’offrit une jupe en cuir noir.
La coupe descendait à mi-mollet et suivait sa silhouette sans entraver ses mouvements. Deux poches avaient été intégrées dans les coutures latérales.
Les poches achevèrent de la convaincre.
La jupe était élégante, provocante et pratique. Elle correspondait parfaitement à sa conviction qu’une femme ne devrait jamais être obligée de choisir entre l’apparence et l’utilité.
Le matin de la rencontre, Anne l’associa à un chemisier couleur ivoire et à une veste noire. L’ensemble produisait exactement l’effet recherché : suffisamment professionnel pour un rendez-vous important, mais trop personnel pour ressembler à un uniforme.
Il lui manquait seulement les chaussures.
Anne examina le contenu de son armoire.
Ses escarpins noirs ne s’accordaient pas à la longueur de la jupe. Ses bottines rendaient l’ensemble trop ordinaire. Elle essaya une autre paire, fit quelques pas devant le miroir et la rejeta.
Son regard s’arrêta sur la boîte rapportée de la boutique.
Les cuissardes.
Elle les avait achetées pour leurs séances avec Alexandre, pas pour déjeuner avec une cliente. Leur cuir noir et leurs talons hauts risquaient de rendre sa tenue beaucoup plus provocante qu’elle ne l’avait prévu.
Anne les enfila tout de même.
La jupe descendait suffisamment bas pour dissimuler la partie supérieure des bottes. Lorsqu’elle restait immobile, celles-ci pouvaient presque passer pour des bottes ordinaires. En marchant, le mouvement du cuir révélait toutefois leur hauteur.
Elle se contempla dans le miroir.
L’ensemble était audacieux.
Peut-être trop.
Elle descendit afin de demander l’avis d’Alexandre.
Il terminait son café dans la cuisine lorsqu’elle passa devant la porte. Anne ne s’arrêta pas immédiatement. Elle fit quelques pas dans le couloir avant de revenir.
Alexandre tenait toujours sa tasse, mais avait oublié de boire.
Ses yeux descendirent le long de la jupe avant de s’arrêter sur les cuissardes. Son expression était si éloquente qu’Anne sentit ses dernières hésitations disparaître.
— Tu les as reconnues, remarqua-t-elle.
— Oui.
— Est-ce trop pour un rendez-vous professionnel ?
Alexandre chercha une réponse prudente.
— Cela dépend du résultat souhaité.
— Je veux qu’elle comprenne que je ne serai pas une exécutante docile.
— Dans ce cas, le message est parfaitement intelligible.
Anne fit lentement un tour sur elle-même.
— Tu n’aimes pas ?
— Je tente de conserver une pensée cohérente.
Elle s’approcha.
— Ce ne sont pourtant que des bottes.
— Nous savons tous les deux que ce ne sont pas seulement des bottes.
Anne posa un doigt sous son menton.
— À quoi est-ce que je ressemble ?
— À quelqu’un à qui il serait très difficile de dire non.
Cette réponse lui plut.
— Alors mon choix est confirmé.
Elle l’embrassa, récupéra son sac et se dirigea vers l’entrée.
— Anne ?
Elle se retourna.
— Bonne chance.
— Je n’en ai pas besoin.
Alexandre sourit.
— Tu es donc prête.
La remarque l’accompagna durant tout le trajet.
Le restaurant occupait le rez-de-chaussée d’un ancien hôtel particulier. Un maître d’hôtel en costume sombre accueillit Anne par son nom et la débarrassa de sa veste. Son regard descendit brièvement vers ses bottes avant de retrouver une neutralité parfaite.
Anne traversa la salle.
Les tables étaient suffisamment espacées pour préserver l’intimité des conversations. Des lumières douces se reflétaient dans les verres et sur les boiseries anciennes. Les voix restaient basses, comme si le prix des plats interdisait de parler trop fort.
Plusieurs hommes suivirent Anne du regard.
Elle le remarqua.
Autrefois, cette attention aurait pu l’agacer. Ce jour-là, elle la reçut différemment. Ces regards ne lui donnaient aucun pouvoir sur elle. Ils confirmaient simplement l’effet qu’elle avait choisi de produire.
Elle ne s’habillait pas pour disparaître.
Au fond de la salle, sa patronne était déjà installée. Elle discutait avec une femme qu’Anne reconnut grâce à la photographie jointe au dossier.
Madame Thomas.
La patronne d’Anne se leva dès qu’elle les rejoignit.
— Anne, je vous présente Madame Thomas.
La cliente tourna la tête.
La première impression d’Anne fut difficile à définir.
Madame Thomas était élégante, mais sa tenue n’avait rien d’ostentatoire. Elle portait une robe d’un bleu très sombre et quelques bijoux choisis avec une sobriété parfaite. Ses cheveux étaient relevés et son maquillage presque imperceptible.
Ce n’était pas son apparence qui impressionnait Anne.
C’était la manière dont elle occupait l’espace.
Madame Thomas ne cherchait pas à attirer l’attention de la salle. Pourtant, le personnel surveillait discrètement sa table. Lorsqu’elle leva les yeux vers Anne, tout ce qui les entourait sembla perdre momentanément son importance.
Cette femme ne dominait pas le restaurant parce qu’elle parlait plus fort que les autres.
Elle le dominait comme si aucune autre disposition des choses n’avait jamais été envisageable.
— Anne, dit Madame Thomas.
Elle prononça son prénom comme si elles s’étaient déjà rencontrées.
— Madame Thomas.
Elles échangèrent une poignée de main. Celle de la cliente était ferme, son regard direct.
— Asseyez-vous.
Ce n’était pas tout à fait un ordre.
Anne s’assit néanmoins avant d’avoir décidé de le faire.
Sa patronne reprit place face à elle. Madame Thomas occupait l’extrémité de la table, dans une position depuis laquelle elle pouvait observer les deux femmes et toute la salle.
Un serveur s’approcha.
— Nous attendions Anne, expliqua Madame Thomas. Vous pouvez servir le vin.
L’homme s’exécuta sans lui présenter la carte.
Anne remarqua ce détail.
— J’espère que le choix vous conviendra, poursuivit la cliente. Votre patronne m’a assuré que vous appréciez le vin blanc sec.
Anne tourna brièvement les yeux vers sa supérieure.
— Nous avons parlé de plusieurs choses en vous attendant.
— Je le constate.
Madame Thomas observa sa tenue.
— Votre jupe est très belle.
— Merci.
— Du cuir véritable ?
— Oui.
— Avec des poches, ajouta-t-elle.
Anne fut surprise qu’elle l’ait remarqué.
— C’est ce qui m’a décidée à l’acheter.
— L’élégance ne devrait jamais rendre une femme dépendante de quelqu’un pour transporter ce dont elle a besoin.
Un sourire apparut sur les lèvres d’Anne.
— Nous sommes d’accord.
Le regard de Madame Thomas descendit vers ses bottes, dont le cuir apparaissait sous la jupe.
— Un choix audacieux pour un rendez-vous professionnel.
Anne refusa de se justifier.
— Je les aime.
— C’est une excellente raison.
Le serveur remplit leurs verres. Madame Thomas attendit qu’il se soit éloigné avant d’ouvrir le dossier posé près d’elle.
— Parlons de la villa.
Enfin.
Anne sortit son carnet.
— Le terrain présente plusieurs contraintes importantes. L’accès actuel traverse la partie la plus dense de la propriété. Si vous refusez que les arbres soient abattus, il faudra modifier complètement l’arrivée.
— C’est précisément ce que je souhaite.
— Cela augmentera le coût.
— Le coût n’est pas le premier de mes critères.
— Quel est le premier ?
Madame Thomas referma le dossier.
— Que cette maison m’obéisse.
Anne resta silencieuse.
Sa patronne dissimula difficilement un sourire derrière son verre.
— Une maison ne peut pas obéir, répondit finalement Anne.
— Vous n’en êtes pas certaine.
— Elle peut être conçue pour répondre aux besoins de sa propriétaire.
— Et si mes besoins dépassent la simple fonction ?
— Alors vous devez m’expliquer ce que vous attendez réellement de cette maison.
Madame Thomas la regarda avec satisfaction.
— Voilà pourquoi je vous ai choisie.
— Vous ne me connaissez pas.
— J’ai étudié votre travail.
— Ce n’est pas la même chose.
— Les bâtiments révèlent beaucoup de choses sur ceux qui les conçoivent.
Madame Thomas ouvrit de nouveau le dossier et sortit une photographie de l’immeuble imaginé par Anne.
— Vous refusez les espaces qui obligent les femmes à se sentir vulnérables. Vous créez des entrées où l’on peut voir sans être exposée. Vous accordez une importance inhabituelle aux seuils, aux circulations et aux possibilités de fermer une partie d’un bâtiment sans condamner le reste.
— Ce sont des choix fonctionnels.
— Naturellement. Mais la fonction traduit toujours une vision du pouvoir.
Anne posa son stylo.
— Quelle est la vôtre ?
Madame Thomas ne répondit pas immédiatement.
Le serveur revint afin de présenter les plats. La cliente choisit pour elle-même, puis invita les deux autres femmes à commander.
Lorsqu’elles furent de nouveau seules, elle reprit :
— Je veux que la personne qui entre dans ma maison comprenne immédiatement qu’elle pénètre dans l’espace d’une femme. Je ne parle pas d’une décoration féminine. Je parle d’autorité.
— Comment une maison devrait-elle exprimer cette autorité ?
— C’est précisément ce que je veux que vous découvriez.
Anne sentit l’agacement monter.
— Vous dites savoir exactement ce que vous voulez, mais vous refusez de le formuler.
— Je veux vérifier que nous parlons le même langage avant de vous confier le vocabulaire.
— Est-ce un rendez-vous professionnel ou un examen ?
— Les deux.
La franchise de la réponse prit Anne au dépourvu.
Sa patronne n’intervint pas. Elle observait les deux femmes comme si elle savait que toute tentative de modération serait inutile.
— Pourquoi moi ? demanda Anne.
— Parce que vous n’avez pas tenté de me plaire depuis que vous êtes arrivée.
— Vous préféreriez que je le fasse ?
— Surtout pas.
Madame Thomas but une gorgée de vin.
— Beaucoup d’architectes expérimentés accepteraient toutes mes demandes avant même de les avoir comprises. Vous êtes déjà en train de déterminer celles auxquelles vous pourriez vous opposer.
— C’est mon travail.
— Votre travail consiste aussi à comprendre la personne pour laquelle vous construisez.
— Vous ne rendez pas cette partie facile.
— Je n’ai jamais considéré que la facilité produisait les résultats les plus intéressants.
Les plats arrivèrent.
Durant quelques minutes, la conversation porta sur les dimensions de la propriété, les arbres à conserver et l’orientation du terrain. Madame Thomas connaissait chaque détail. Elle répondait précisément aux questions techniques, mais déplaçait régulièrement la discussion vers Anne.
— Pourquoi êtes-vous devenue architecte ?
— Pour construire.
— Beaucoup d’enfants construisent des maisons. Peu d’entre eux en font leur profession.
Anne posa ses couverts.
— Mon père est parti lorsque j’étais enfant. Ma mère a dû se battre pour conserver notre maison et obtenir les moyens de m’élever. J’ai compris très tôt qu’un espace dans lequel une femme croit être en sécurité peut lui être retiré par des décisions prises ailleurs.
Sa patronne connaissait une partie de cette histoire, mais Anne en parlait rarement devant des clients.
Madame Thomas ne manifesta aucune compassion ostentatoire.
— Vous avez donc voulu construire des lieux que les hommes ne pourraient pas reprendre aux femmes.
— Je veux construire des lieux dans lesquels les femmes n’ont pas besoin de demander l’autorisation d’exister.
— C’est différent.
— Oui.
— Plus ambitieux également.
Anne soutint son regard.
— Mon ambition vous dérange ?
— Elle m’intéresse.
Madame Thomas semblait lire chacune de ses réactions. Une hésitation, un mouvement des mains ou un silence suffisait à éveiller une nouvelle question.
Anne eut peu à peu la sensation de subir un interrogatoire conduit par une femme diaboliquement habile.
— Vous êtes mariée ? demanda soudain Madame Thomas.
— Non.
— Vous vivez seule ?
— Avec mon compagnon.
— Depuis longtemps ?
— Dix ans.
— Et vous ne souhaitez pas l’épouser ?
Anne se raidit.
— Je ne vois pas le rapport avec votre villa.
— Vous avez raison. Vous pouvez refuser de répondre.
Cette permission l’irrita plus encore que la question.
— Je considère le mariage comme une institution construite autour de la possession des femmes.
— Votre compagnon partage-t-il cette opinion ?
— Il la respecte.
— Ce n’était pas ma question.
Anne serra les doigts autour de son verre.
Madame Thomas avait trouvé la faille avec une facilité déconcertante.
— Il aurait voulu m’épouser, reconnut-elle. J’ai refusé.
— Et il est resté.
— Oui.
— Un homme intéressant.
Anne sentit naître une réaction protectrice.
— Il l’est.
Madame Thomas remarqua le changement de son ton.
— Vous semblez très attachée à lui.
— Profondément.
— Mais vous refusez qu’une convention définisse la manière dont vous devez l’aimer.
— Exactement.
— Nous partageons peut-être davantage d’idées que vous ne le pensez.
Madame Thomas revint au projet sans fournir d’explication.
— La villa devra comporter des espaces destinés à recevoir plusieurs femmes. Certaines réunions seront privées. Je veux pouvoir accueillir mes invitées sans que les autres occupants de la maison interrompent nos échanges.
— Quels autres occupants ?
— Du personnel. Quelques hommes, éventuellement.
— Des employés ?
Un sourire presque imperceptible apparut sur le visage de Madame Thomas.
— Entre autres.
Anne attendit, mais la cliente n’ajouta rien.
— Il faudra donc organiser des circulations distinctes, reprit-elle. Les personnes chargées du service devront pouvoir intervenir sans traverser les espaces de réunion.
— Oui.
— Souhaitez-vous qu’elles restent invisibles ?
— Non. Un homme qui sert correctement n’a aucune raison d’être dissimulé. Il doit simplement comprendre quand sa présence est souhaitée.
La formulation éveilla quelque chose chez Anne.
Elle pensa à Alexandre attendant près du canapé, le collier autour du cou, jusqu’à ce qu’elle l’autorise à approcher.
Madame Thomas observa son visage.
— Cette idée vous paraît-elle étrange ?
— Pas nécessairement.
— Vous l’avez comprise très rapidement.
Anne se demanda ce que cette femme voyait réellement en elle.
Son regard descendit brièvement vers les cuissardes dissimulées sous la table. Le souvenir de la boutique, du collier et d’Alexandre à genoux lui revint avec une netteté troublante.
— Une architecture peut organiser des rapports d’autorité, dit-elle. La position des pièces, les accès et les perspectives indiquent déjà qui attend, qui reçoit et qui décide.
Madame Thomas sourit.
— Voilà la maison que je veux.
À cet instant, Anne sut qu’elle accepterait.
La villa n’était pas un simple caprice de femme fortunée. Quelque chose de plus profond se cachait derrière les exigences de Madame Thomas. Cette femme voulait donner une forme architecturale à une vision qu’elle ne révélait encore qu’en partie.
Anne voulait la découvrir.
— Je souhaite visiter la propriété avant de commencer les premières esquisses, annonça-t-elle.
— Cela signifie-t-il que vous acceptez le projet ?
— Cela signifie que j’accepte de déterminer s’il est réalisable.
— Vous avez déjà décidé qu’il le serait.
Anne eut l’impression désagréable d’avoir de nouveau été percée à jour.
— J’accepte, dit-elle.
Madame Thomas ne manifesta aucune surprise.
— Très bien.
Elle sortit une carte de son sac et la posa devant Anne.
— Venez mardi prochain à dix heures. Nous visiterons le terrain ensemble.
Anne prit la carte.
— Ma patronne sera présente ?
— Non.
Les deux femmes se tournèrent vers elle. La patronne d’Anne leva les mains avec amusement.
— Madame Thomas a insisté pour travailler directement avec toi.
— J’ai besoin de savoir que l’architecte comprendra mes décisions sans chercher constamment l’approbation d’une tierce personne, précisa la cliente.
— Et si je désapprouve l’une de vos décisions ?
— Vous me le direz.
— Vous pourriez ne pas apprécier.
— Anne, répondit tranquillement Madame Thomas, si je désirais une femme docile, je ne vous aurais pas choisie.
Le repas s’acheva peu après.
Lorsque Anne se leva, plusieurs regards masculins se tournèrent de nouveau vers elle. Cette fois, elle n’y prêta presque aucune attention.
Madame Thomas se leva à son tour.
— Les cuissardes étaient le bon choix, dit-elle.
Anne la regarda, surprise.
— Comment savez-vous…
— La démarche.
Son sourire possédait quelque chose de diabolique.
— À mardi.
Anne quitta le restaurant avec sa patronne.
Une fois dans la rue, elle inspira profondément, comme si elle venait de sortir d’une pièce dans laquelle l’air avait été placé sous le contrôle exclusif de Madame Thomas.
— Alors ? demanda sa patronne.
— Cette femme est terrifiante.
— Tu as accepté.
Anne regarda la carte qu’elle tenait encore.
— Justement.
Son téléphone vibra dans son sac. Un message d’Alexandre lui demandait comment s’était passée la rencontre.
Anne répondit :
J’ai accepté le projet. Et les bottes ont produit leur effet.
La réponse arriva quelques secondes plus tard.
Je n’avais aucun doute concernant les bottes.
Anne sourit.
Elle rangea son téléphone et suivit sa patronne.
Madame Thomas lui avait donné l’impression de lire en elle comme dans un livre ouvert. Pourtant, Anne n’éprouvait pas seulement de la méfiance.
Elle ressentait aussi cette excitation particulière qui précédait ses projets les plus importants.
Elle venait de rencontrer une femme dont l’autorité semblait dominer une salle entière.
Et pour la première fois depuis qu’elle avait découvert le plaisir de commander à Alexandre, Anne se demandait jusqu’où une femme pouvait étendre un tel pouvoir.
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Dans les jours qui suivirent leur visite à la boutique, la vie reprit son cours.
À quelques exceptions près.
Les nouveaux accessoires trouvèrent progressivement leur place dans les séances d’Anne et d’Alexandre. Anne ne chercha pas à tous les utiliser immédiatement. Elle les découvrait un à un, attentive à leurs effets sur son compagnon autant qu’au plaisir qu’elle éprouvait à les manier.
La cravache remplaça rapidement la cuillère en bois. Plus précise, elle permettait à Anne de désigner une position, de corriger un mouvement ou de rappeler un ordre sans avoir besoin d’élever la voix.
Les bracelets ouvrirent d’autres possibilités. Alexandre découvrit la vulnérabilité particulière de ne plus pouvoir utiliser ses mains. Le bandeau lui retirait jusqu’à la possibilité d’anticiper les intentions de sa maîtresse. Attaché, privé de sa vue et entièrement dépendant de ses décisions, il éprouvait un calme qu’aucune autre situation ne lui avait jamais offert.
Anne prenait confiance.
Elle apprenait à prolonger l’attente, à alterner la fermeté et les récompenses, à utiliser le silence aussi efficacement que les ordres. Elle ne cherchait plus à reproduire les pratiques découvertes sur Internet. Elle inventait ses propres rituels, adaptés à Alexandre et à la femme qu’elle devenait lorsqu’elle détenait la clé de son collier.
Leurs sentiments s’intensifiaient avec leurs jeux.
Chaque séance exigeait une confiance plus grande. Alexandre révélait des désirs qu’il avait gardés enfouis pendant des années. Anne acceptait de montrer une part d’elle-même qu’elle avait longtemps confondue avec sa colère.
Elle n’aimait pas seulement être obéie.
Elle aimait guider Alexandre, prendre soin de lui et voir son intelligence se mettre librement au service de ses décisions. Son autorité n’avait plus besoin de naître d’un affrontement. Elle pouvait être calme, ferme et parfaitement assumée.
Cette évolution se manifestait également dans son travail.
Le projet d’immeuble sur lequel elle travaillait depuis plusieurs mois touchait enfin à sa fin. Le cahier des charges avait été particulièrement contraignant : une parcelle étroite, un budget surveillé, des normes énergétiques ambitieuses et la nécessité de préserver une partie de la façade existante.
Plusieurs collègues avaient estimé qu’il faudrait sacrifier soit l’esthétique, soit la fonctionnalité.
Anne avait refusé ce choix.
Elle avait redessiné les circulations, déplacé les espaces techniques et imaginé une cour intérieure permettant d’apporter de la lumière au centre du bâtiment. Les appartements étaient pratiques sans être impersonnels. Les entrées, les stationnements et les parties communes avaient été pensés pour que les habitantes puissent circuler sans traverser de zones isolées.
Le résultat dépassait les attentes du cabinet.
Après la dernière présentation, la patronne d’Anne la rejoignit devant la maquette.
— Tu as réussi.
Anne continuait à observer la façade miniature.
— Nous n’avons pas encore terminé les appels d’offres.
— Ne fais pas semblant de ne pas comprendre. Le projet est remarquable.
Anne se retourna.
— Tu m’as confié un cahier des charges impossible.
— Et tu as passé huit mois à me démontrer que ce mot n’avait aucun sens.
Sa patronne fit lentement le tour de la maquette.
— Tu n’as sacrifié ni les usages ni l’identité du bâtiment. Très peu d’architectes auraient trouvé cet équilibre.
Anne accepta le compliment avec un sourire.
— Merci.
Autrefois, elle aurait immédiatement évoqué les difficultés restantes ou rappelé le travail de son équipe pour détourner l’attention. Cette fois, elle s’autorisa simplement à recevoir la reconnaissance qu’elle avait méritée.
Sa patronne le remarqua.
— J’ai autre chose pour toi.
— Un nouvel immeuble impossible ?
— Une villa.
Anne fronça les sourcils.
— Je ne construis pas de villas.
— Tu en as conçu pendant tes études.
— Comme tous les étudiants en architecture. Je préfère travailler sur des bâtiments qui ont une utilité collective.
— Celle-ci ne sera pas une villa ordinaire.
Sa patronne sortit un dossier gris d’une sacoche et le posa sur la table.
— Il s’agit d’une commande privée. Le budget est confortable, le terrain exceptionnel et le cahier des charges… particulier.
— Particulier comment ?
— La cliente veut une maison capable de refléter une manière de vivre très précise. Elle ne cherche pas une démonstration de richesse. Elle veut que chaque espace traduise sa vision des relations entre les personnes qui l’occuperont.
Cette formulation éveilla l’intérêt d’Anne malgré ses réserves.
— Pourquoi moi ?
— Elle a vu le projet de l’immeuble. Elle a également consulté plusieurs de tes réalisations précédentes.
— Et ?
— Elle ne veut travailler qu’avec toi.
Anne regarda le dossier sans le toucher.
— Tu lui as expliqué que je n’avais jamais dirigé seule la construction d’une villa ?
— Elle le sait.
— Que je suis déjà engagée sur d’autres projets ?
— Elle le sait également.
— Et cela ne la dérange pas ?
— Elle considère apparemment que tu es la seule personne capable de comprendre ce qu’elle souhaite.
Anne croisa les bras.
— Les clients qui disent cela sont généralement ceux qui refusent d’expliquer leurs attentes avant de reprocher à l’architecte de ne pas les avoir devinées.
— Celle-ci sait exactement ce qu’elle veut.
— C’est parfois pire.
Sa patronne sourit.
— Voilà pourquoi ce projet est à la hauteur de ton talent.
Anne ouvrit enfin le dossier.
Les premières pages contenaient des photographies du terrain. Une vaste propriété entourée d’arbres, légèrement à l’écart de la ville. Une construction ancienne occupait encore une partie de la parcelle, mais son état semblait interdire une simple rénovation.
— Elle veut conserver les arbres ?
— Tous.
— L’accès principal passe précisément à travers la partie la plus dense.
— Elle refuse qu’on en abatte un seul.
Anne tourna une autre page.
— Et tu appelles cela un budget confortable ?
— Je savais que le défi te plairait.
— Je n’ai pas dit que j’acceptais.
— Non. Mais tu as déjà commencé à chercher une autre entrée.
Anne referma le dossier.
— Je vais réfléchir.
— Naturellement.
Sa patronne retourna vers son bureau, puis s’arrêta devant la porte.
— Anne ?
— Oui ?
— La cliente a été très claire. Si tu refuses, elle ne confiera pas ce projet au cabinet.
— Elle ira voir ailleurs ?
— Probablement. Mais elle ne remplacera pas ton nom par celui d’un autre architecte de notre équipe.
Lorsqu’elle fut seule, Anne rouvrit le dossier.
Une villa demeurait une villa. Un projet privé destiné à une femme qui possédait manifestement les moyens de transformer chaque préférence en exigence.
Pourtant, la commande l’intriguait.
Chaque espace doit traduire sa vision des relations entre les personnes qui l’occuperont.
Anne relut la phrase.
Elle pensa à sa propre maison. À la vieille vaisselle de sa mère, au collier d’Alexandre et aux pièces dans lesquelles leurs nouveaux rituels avaient progressivement trouvé leur place.
Une maison pouvait-elle exprimer une forme d’autorité ?
Elle emporta le dossier.
Le soir, elle retrouva Alexandre dans le salon. Il était installé sur le canapé avec son ordinateur, mais le referma dès qu’elle prit place près de lui.
Anne posa le dossier sur la table basse.
— Ma patronne m’a proposé un nouveau projet.
— Bonne ou mauvaise nouvelle ?
— Je n’ai pas encore décidé.
— De quoi s’agit-il ?
— Une villa.
Alexandre attendit la suite.
— Tu ne dis rien ?
— J’ai supposé que le mot villa n’expliquait pas à lui seul ton expression.
Anne lui présenta les photographies du terrain et résuma la conversation. Alexandre parcourut lentement les documents.
— La propriété est intéressante.
— Elle est surtout remplie d’arbres que la cliente refuse de sacrifier.
— C’est une contrainte, pas une impossibilité.
— Le bâtiment doit également refléter sa manière de vivre.
— Cela ressemble à ton travail.
— Je construis des espaces fonctionnels.
— Tu construis des espaces autour des personnes qui vont les utiliser. C’est exactement ce qu’elle te demande.
Anne récupéra une photographie.
— Je n’ai jamais dirigé un projet de ce genre.
— Voilà probablement pourquoi ta patronne te l’a confié.
— Ou parce que la cliente a refusé tous les autres architectes du cabinet.
— Elle t’a choisie.
Anne s’adossa au canapé.
— J’aime les immeubles. Leur complexité, les usages collectifs, les contraintes qui obligent à trouver des solutions utiles à plusieurs personnes. Une villa me paraît presque égoïste.
— L’importance d’un projet ne dépend pas du nombre de personnes qui l’occupent.
— Tu dis cela parce que tu transformes chaque problème individuel en infrastructure critique.
— Déformation professionnelle.
Il reposa les documents.
— Qu’est-ce qui te fait réellement hésiter ?
Anne réfléchit.
— J’ai peur de m’ennuyer. Ou de passer des mois à déplacer des murs parce qu’une femme riche aura décidé que la lumière du matin ne tombe pas correctement sur son fauteuil.
— Tu pourrais également découvrir une manière différente de concevoir.
— Tu penses que je devrais accepter ?
— Je pense que tu devrais rencontrer la cliente.
— Ce n’est pas une réponse.
— Si tu veux que je décide à ta place, il faut commencer par me mettre le collier.
Anne sourit.
— Tu deviendrais bien insolent.
— En dehors de nos séances, je conserve une fonction consultative.
Elle posa ses jambes sur ses cuisses.
Alexandre commença instinctivement à lui masser les pieds.
— Tu pourrais me demander de refuser, dit-elle. Ce projet prendra beaucoup de temps.
— Je sais.
— Nous en avons déjà peu.
— Je le sais aussi.
— Cela ne t’ennuie pas ?
Alexandre contempla les plans.
— Ce qui compte le plus pour moi, c’est de te voir épanouie. Lorsque tu parles d’un projet qui t’intéresse réellement, tu deviens impossible à arrêter. Tu oublies de manger, tu couvres la maison de dessins et tu me réveilles au milieu de la nuit pour m’expliquer pourquoi un escalier doit changer de place.
— Présenté ainsi, mon épanouissement semble assez pénible à vivre.
— Il l’est.
Elle lui donna un coup de pied léger.
Alexandre sourit.
— Mais j’aime cette femme. Celle qui voit un espace vide et imagine immédiatement ce qu’il pourrait devenir.
— Même si elle a moins de temps à te consacrer ?
— Je préférerai toujours partager ton temps avec quelque chose qui te rend heureuse plutôt que te garder auprès de moi lorsqu’un refus te laisserait des regrets.
Anne l’observa en silence.
Il ne cherchait jamais à réduire ses ambitions pour préserver son propre confort. Même son désir de soumission ne faisait pas de lui un homme passif. Il voulait participer à sa réussite, lui offrir un appui et rendre ses idées réalisables.
— Tu penses que cette expérience ne peut que m’être bénéfique, conclut-elle.
— Non. Elle pourrait être désastreuse.
Anne leva les yeux au ciel.
— Merci pour ton soutien.
— Mais tu ne le sauras qu’après avoir rencontré la cliente. Et si elle s’avère insupportable, tu pourras toujours refuser.
— Ou l’étrangler avec ses plans.
— Ta nouvelle autorité calme était pourtant très prometteuse.
Anne se pencha et l’embrassa.
— Je vais accepter le rendez-vous.
— Bonne décision.
— Je n’ai pas demandé ta validation.
— Observation encourageante, alors.
Elle reprit le dossier et parcourut les dernières pages. Alexandre continua à lui masser les pieds tandis qu’elle examinait les premières indications concernant les volumes et les usages souhaités.
Sur la fiche finale figuraient les coordonnées de la cliente.
Anne s’arrêta sur son nom.
Commanditaire : Madame Thomas.
Elle ignorait encore que cette villa ne représenterait pas seulement un nouveau défi professionnel.
Elle allait lui ouvrir la porte d’un monde dans lequel les jeux découverts avec Alexandre deviendraient les fondations d’une véritable société.
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Le week-end suivant, Anne et Alexandre retournèrent dans la boutique.
Depuis leur conversation sur le canapé, Alexandre savait que cette visite aurait lieu. Il ignorait seulement quand Anne se déciderait.
Elle choisit le samedi matin.
— Habille-toi, lui dit-elle après le petit-déjeuner. Nous sortons.
— Pour aller où ?
— Faire quelques achats.
— Dans quelle catégorie ?
Anne lui adressa un sourire.
— Celle qui te rend nerveux.
Alexandre comprit immédiatement.
Il ne posa aucune autre question, ce qui ne l’empêcha pas de consacrer le trajet à imaginer ce qu’Anne pouvait vouloir acheter. Ses suppositions allaient d’une simple paire de bracelets à des objets dont il ne connaissait que vaguement l’existence.
Anne, elle, conduisait avec une sérénité parfaite.
Le collier était dissimulé dans son sac à main, accompagné de sa petite clé. Alexandre ignorait qu’elle l’avait emporté.
Lorsqu’ils atteignirent la rue de la boutique, son malaise devint visible. Il ralentit devant la vitrine et contempla la porte comme s’il s’agissait de l’entrée d’un bâtiment dont la stabilité lui paraissait douteuse.
— Tu peux encore changer d’avis, lui dit Anne.
— C’est une possibilité ?
— Non. Mais je voulais observer ta réaction.
Elle poussa la porte.
La clochette tinta.
Le souvenir de sa première visite revint aussitôt à Alexandre : son envie de repartir, les objets qu’il évitait de regarder et la conseillère qui avait compris avant lui ce qu’il cherchait.
La boutique était calme. Les accessoires étaient toujours disposés sous leurs éclairages soigneusement orientés, avec l’élégance presque intimidante d’une collection privée.
Anne entra sans la moindre hésitation.
Alexandre la suivit.
La conseillère apparut derrière le comptoir. Son regard passa d’Anne à Alexandre. La reconnaissance fut immédiate.
— Monsieur quarante et un centimètres.
Alexandre ferma les yeux.
Anne se tourna lentement vers lui.
— Quarante et un centimètres ?
— Mon tour de cou, expliqua-t-il.
— Je me demandais déjà quelle information tu avais oublié de me communiquer.
La vendeuse sourit.
— Il ne connaissait pas sa taille. J’ai dû la mesurer.
— Je vois.
Anne paraissait enchantée.
— Je suis Anne.
— La destinataire du cadeau.
— Exactement. Je tenais à vous remercier. Vous avez très bien conseillé Alexandre.
— Le collier vous a plu ?
— Beaucoup.
— Et la manière dont il vous l’a présenté ?
Anne regarda son compagnon.
— Il avait préparé un discours et un déroulement précis. J’ai trouvé le paquet avant qu’il puisse mettre son plan à exécution.
La vendeuse rit.
— Cela lui ressemble.
— Vous ne l’avez rencontré qu’une fois, protesta Alexandre.
— Cela avait suffi.
Anne et la conseillère échangèrent un regard complice.
— Il m’a expliqué que vous lui aviez conseillé de me laisser décider du moment où il porterait son collier, reprit Anne.
— C’est généralement préférable lorsqu’on offre son obéissance à quelqu’un.
— Nous avons suivi ce principe. Son premier ordre a été de sortir les poubelles.
— Un excellent commencement.
— Depuis, nous avons diversifié les tâches.
— Je suis ravie de l’apprendre.
Alexandre avait l’impression de devenir le sujet d’une conversation à laquelle sa présence n’était pas indispensable.
— Peut-être pourrions-nous parler des accessoires ? suggéra-t-il.
— Tu es pressé ? demanda Anne.
— Pas exactement.
— Alors laisse-nous faire connaissance.
La vendeuse s’appuya contre le comptoir.
— Vous semblez déjà avoir trouvé votre manière de fonctionner.
— Je découvre, répondit Anne. J’aime davantage commander que je ne l’aurais imaginé.
— Et monsieur ?
Les deux femmes se tournèrent vers lui.
— Alexandre aime se retrouver à ma merci, répondit Anne à sa place.
Il rougit.
— Je vois que vous avez également appris à parler pour lui.
— Seulement lorsque sa réponse me paraît évidente.
La vendeuse observa Alexandre quelques secondes.
— Il réfléchit encore trop.
— Constamment.
— Je suis présent, leur rappela-t-il.
Anne ouvrit son sac à main.
— Justement.
Elle en sortit le collier.
Le regard d’Alexandre se fixa sur la bande de cuir noir. Son embarras ne disparut pas, mais quelque chose changea immédiatement dans son attitude.
Anne le remarqua.
— Approche.
Il vint se placer devant elle.
— Ici ? demanda-t-il à voix basse.
— Oui.
La conseillère les observait avec intérêt.
Anne leva le collier.
— Baisse la tête.
Alexandre obéit.
Elle passa le cuir autour de son cou et referma la boucle. Puis elle introduisit la petite clé dans le verrou.
Le déclic résonna doucement dans la boutique.
Alexandre inspira. Ses épaules se relâchèrent presque aussitôt.
Anne posa deux doigts contre l’anneau.
— À partir de maintenant, tu cesses d’analyser chaque accessoire et d’imaginer tout ce que je pourrais en faire.
— Cela risque d’être difficile.
Elle tira légèrement.
— Tu t’en remets à mon autorité.
Le regard d’Alexandre se calma.
— Oui, maîtresse.
La vendeuse sourit, visiblement impressionnée.
— Très bien.
Anne tourna la tête vers elle.
— Quoi donc ?
— Vous avez compris l’essentiel. Vous ne lui avez pas seulement mis un collier. Vous lui avez retiré le poids de la décision.
Elle reporta son attention sur Alexandre.
— Le changement est remarquable.
Anne contempla son compagnon. Quelques secondes plus tôt, il semblait prêt à établir une liste de risques pour chaque rayon. Désormais, il attendait simplement à ses côtés.
Cette transformation éveilla en elle une fierté inattendue.
— Montrez-moi les accessoires que devrait posséder toute maîtresse digne de ce nom, demanda-t-elle.
Une inquiétude traversa le visage d’Alexandre.
Anne saisit son anneau.
— Tu n’es plus à la manœuvre.
— Oui, maîtresse.
— Suivez-moi, dit la vendeuse.
Elle les conduisit vers une première vitrine consacrée aux attaches.
Plusieurs paires de bracelets en cuir y étaient exposées. Certaines étaient fines et décoratives. D’autres possédaient des boucles renforcées et un rembourrage intérieur.
La conseillère sélectionna une paire noire assortie au collier.
— De bons bracelets doivent être confortables tout en empêchant réellement le soumis de se libérer. Ceux-ci peuvent être reliés devant ou derrière le dos.
Anne les prit et examina les coutures.
— Donne-moi tes mains.
Alexandre tendit les poignets.
Anne referma les bracelets et demanda à la vendeuse de les relier dans son dos.
— Essaie de les écarter.
Il testa la résistance.
— Je ne peux pas.
Anne se plaça devant lui.
— Ils seront utiles lorsque je voudrai que tu cesses de toucher ou d’intervenir sans permission.
— Oui, maîtresse.
— Nous les prenons.
La vendeuse libéra ses poignets avant de présenter les attaches assorties pour les chevilles.
— Celles-ci limitent les déplacements. Vous pouvez également les fixer aux pieds d’un lit ou les relier entre elles.
Anne imagina Alexandre allongé, incapable de modifier la position qu’elle lui aurait imposée.
— Ajoutez-les.
La troisième paire comportait de simples sangles rembourrées.
— Elles permettent notamment de maintenir les cuisses écartées, expliqua la conseillère.
Alexandre détourna légèrement le regard.
Anne le remarqua.
— Celles-ci aussi.
— Vous apprenez vite, dit la vendeuse.
— J’ai beaucoup d’imagination.
Elles passèrent ensuite aux bandeaux.
La conseillère en choisit un qui bloquait entièrement la lumière.
— Priver un soumis de sa vue amplifie toutes ses autres sensations. Cela l’empêche également d’anticiper ce que sa maîtresse prépare.
— Parfait pour Alexandre.
Anne plaça le bandeau sur ses yeux.
— Que vois-tu ?
— Absolument rien.
Elle fit lentement glisser un ongle le long de sa nuque. Alexandre frissonna.
— Tu ne peux plus analyser que les informations que je décide de te donner.
— C’est une méthode radicale.
— Elle semble efficace.
Anne retira le bandeau et l’ajouta à leurs achats.
La vendeuse leur montra ensuite plusieurs bâillons. Alexandre regarda les modèles alignés avec une prudence nouvelle.
— Celui-ci est relativement confortable, expliqua-t-elle. Il réduit la parole sans empêcher complètement le soumis de produire un signal sonore.
Anne prit l’accessoire.
— Il pourrait enfin m’écouter sans essayer d’apporter une solution.
— Je peux parfaitement écouter sans parler.
Elle leva un sourcil.
— Tu es en train de discuter l’utilité de l’objet.
Alexandre se tut.
— Nous le prenons.
Vint ensuite une rangée de laisses. Certaines étaient constituées d’une chaîne métallique, d’autres d’une simple lanière de cuir.
La conseillère attacha un modèle court à l’anneau du collier. Elle tendit l’extrémité à Anne.
— Une laisse courte permet de contrôler facilement sa position. Elle est également très symbolique.
Anne exerça une légère traction.
Alexandre fut contraint d’avancer d’un pas.
Elle recula et l’obligea à la suivre.
— J’aime beaucoup.
— Cela se voit, remarqua la vendeuse.
Anne fit lentement le tour de la boutique, Alexandre relié à elle par la laisse. Il suivait chacun de ses mouvements sans protester.
— Elle sera parfaite lorsque je voudrai te rappeler où est ta place.
— Oui, maîtresse.
— Ajoutez-la.
Le rayon suivant était consacré aux instruments de correction.
Anne reconnut les cravaches aperçues lors de ses recherches. À côté se trouvaient des martinets, des fouets et différentes palettes.
La vendeuse lui fit prendre une palette en cuir relativement souple.
— Celle-ci produit un bruit impressionnant sans demander beaucoup de force. Elle convient bien pour apprendre à doser les coups.
Anne la fit claquer contre sa propre paume.
Alexandre sursauta légèrement.
— Elle remplacera avantageusement la cuillère en bois, déclara-t-elle.
La vendeuse regarda Alexandre.
— Une cuillère ?
— Une solution provisoire, expliqua Anne.
— Elle manquait de précision, ajouta-t-il.
— Et il a eu les fesses en feu pendant deux jours.
— Cette information n’était pas nécessaire.
Les deux femmes rirent.
La conseillère proposa ensuite une cravache fine.
— Celle-ci est plus précise. Elle permet de désigner une position, de guider un mouvement ou de concentrer la sensation sur une zone particulière.
Anne la prit et en fit glisser l’extrémité sur le torse d’Alexandre.
— Je pourrais m’en servir pour te montrer exactement ce que je veux.
— Oui, maîtresse.
— La palette et la cravache.
— Les deux ? demanda-t-il avant de pouvoir se retenir.
Anne posa la languette de la cravache sous son menton.
— Tu viens de remettre en question ma décision ?
— Non, maîtresse.
— C’est bien ce que je pensais.
La vendeuse ajouta les deux accessoires à leur sélection.
Elle leur présenta enfin un coussin d’agenouillement en cuir rembourré.
— Celui-ci est moins spectaculaire, mais très utile. Un soumis peut rester longtemps aux pieds de sa maîtresse si ses genoux sont correctement protégés.
Anne appuya sur le rembourrage.
— Nous le prenons.
Alexandre la regarda.
— Celui-là ne t’inquiète pas ? demanda-t-elle.
— Non. Il suggère que vous envisagez de me garder longtemps à genoux.
— C’est exactement son utilité.
Le sourire qu’ils échangèrent n’échappa pas à la vendeuse.
— Vous avez de la chance, dit-elle doucement.
Anne ne releva pas immédiatement la remarque.
La visite se poursuivit vers une partie de la boutique consacrée aux vêtements féminins. Plusieurs tenues étaient présentées sur des mannequins : robes de cuir, corsets, pantalons moulants et combinaisons brillantes.
Des bottes et des gants occupaient tout un mur.
Anne s’arrêta devant une paire de cuissardes noires.
— Elles sont magnifiques.
— Le cuir est souple, répondit la vendeuse. Le talon reste suffisamment stable pour se déplacer avec assurance.
Elle décrocha une botte et la tendit à Anne.
— La tenue ne fait pas la maîtresse. Une femme peut commander en robe légère, en tailleur ou sans le moindre vêtement. Mais une tenue choisie pour une séance amplifie son autorité. Elle l’aide à entrer dans son rôle et produit un effet immédiat sur son soumis.
Anne passa la main sur le cuir.
— Surtout avec ce genre de bottes ?
— Tous les hommes sont fétichistes.
— Affirmation difficile à démontrer, intervint Alexandre.
La vendeuse se tourna vers lui.
— Le cuir vous laisse indifférent ?
— Je n’ai pas dit cela.
— Les cuissardes ?
— Cette conversation n’est peut-être pas indispensable.
Anne tira sur la laisse encore attachée à son collier.
— Réponds.
Alexandre contempla les bottes entre les mains de sa compagne.
— Non, maîtresse. Elles ne me laissent pas indifférent.
— Et le cuir ?
— Non plus.
Anne échangea un sourire avec la vendeuse.
— Voilà. Tous les hommes ont leurs déclencheurs. Certains les reconnaissent simplement plus vite que d’autres.
Anne essaya les cuissardes.
Lorsqu’elle sortit de la cabine, Alexandre resta immobile. Les bottes montaient au-dessus de ses genoux et transformaient entièrement sa silhouette. Anne fit quelques pas, appréciant le bruit ferme de ses talons sur le sol.
Elle s’arrêta devant lui.
— À genoux.
Alexandre obéit.
Depuis cette position, les cuissardes dominaient tout son champ de vision. Anne posa une botte sur le coussin prévu pour ses genoux.
— Embrasse-la.
Il approcha ses lèvres du cuir.
Anne sentit une vague de plaisir la traverser.
— Nous les prenons.
Elle choisit également une paire de gants montant jusqu’aux coudes et un pantalon en cuir dont la coupe lui plut immédiatement.
La vendeuse lui présenta une combinaison en latex.
— Celle-ci demande un peu plus de préparation, mais l’effet sur un soumis est rarement décevant.
Anne observa Alexandre.
— Qu’en penses-tu ?
— Je n’ai pas reçu l’autorisation d’analyser.
— Je t’accorde celle de donner ton avis.
Il examina la combinaison.
— Je pense que vous seriez très impressionnante.
— Seulement impressionnante ?
— Et particulièrement difficile à quitter des yeux.
Anne se tourna vers la vendeuse.
— Ajoutez-la.
Lorsque vint le moment de s’intéresser aux vêtements destinés aux hommes, le choix se révéla beaucoup plus limité.
La vendeuse leur présenta plusieurs caleçons en cuir ou en latex. Leur coupe couvrait les hanches et le derrière, mais une ouverture était aménagée à l’avant.
Alexandre regarda le premier modèle avec perplexité.
— Il manque une partie du vêtement.
— C’est volontaire, répondit la conseillère.
Anne prit un caleçon en cuir noir.
— Expliquez-moi.
— Beaucoup de maîtresses aiment que leur soumis reste partiellement vêtu. Cela rappelle son statut sans le laisser entièrement nu. L’ouverture permet également de rendre visible une cage de chasteté.
La main d’Anne s’immobilisa sur le cuir.
— Une cage ?
Alexandre reconnut immédiatement le changement de son expression.
— Anne…
Elle tira sur la laisse.
— Maîtresse.
— Maîtresse, je ne suis pas certain que…
— Tu n’as pas besoin d’être certain. Je suis seulement en train de me renseigner.
La vendeuse les conduisit vers une vitrine plus petite.
Plusieurs dispositifs y étaient présentés. Certains étaient fabriqués en matière synthétique, d’autres en métal poli.
— La cage empêche le soumis de disposer librement de son excitation, expliqua-t-elle. Sa maîtresse conserve la clé et décide du moment où il peut être libéré. Il existe des modèles légers pour les périodes courtes et d’autres conçus pour être portés plus longtemps.
Anne se pencha devant la vitrine.
L’idée s’accordait parfaitement avec ce qu’elle aimait dans le collier. Elle ne contrôlerait plus seulement les actions d’Alexandre. Elle déciderait également du moment où son plaisir lui serait permis.
— Quel modèle conviendrait avec ce caleçon ?
La vendeuse sortit une boîte contenant une cage en acier chirurgical.
— Celle-ci. L’acier est durable et facile à entretenir. Le modèle est livré avec plusieurs anneaux d’ajustement. Il faudra commencer par de courtes périodes et vérifier qu’aucune gêne anormale n’apparaît.
Alexandre observa la cage.
Elle lui parut beaucoup plus imposante entre les mains de la vendeuse que dans la vitrine.
— Qu’en penses-tu ? demanda Anne.
— Que le concept mérite probablement une longue phase d’étude.
— Ce n’était pas ma question.
Elle se rapprocha.
— Est-ce que cela dépasse une limite ?
Alexandre prit le temps de considérer honnêtement sa réponse.
— Non, maîtresse.
— Cela te fait peur ?
— Un peu.
— Et veux-tu me laisser décider ?
Son regard passa de la cage à la clé du collier qu’elle portait sur elle.
— Oui, maîtresse.
Anne se retourna vers la vendeuse.
— Nous prenons le caleçon et la cage.
Alexandre ferma brièvement les yeux.
— En acier chirurgical, précisa Anne.
— Naturellement.
La satisfaction de la vendeuse contrastait avec l’expression résignée d’Alexandre.
— Vous veillerez à respecter les durées conseillées, dit-elle à Anne. Et vous vérifierez régulièrement son confort.
— Je prendrai soin de ce qui m’appartient.
Alexandre rouvrit les yeux.
Ces mots suffirent à transformer son inquiétude en un trouble beaucoup plus profond.
Au moment de passer à la caisse, le comptoir disparut presque entièrement sous leurs achats.
Les bracelets, les sangles, le bandeau, le bâillon, la laisse, la palette, la cravache et le coussin formaient un premier ensemble. À cela s’ajoutaient les cuissardes, les gants, le pantalon de cuir, la combinaison en latex, le caleçon ouvert et la cage en acier.
La vendeuse répartit le tout dans plusieurs grands sacs noirs.
— La première fois, remarqua Alexandre, je suis reparti avec un seul petit paquet.
— Tu manquais d’ambition, répondit Anne.
— Je commence à mesurer les conséquences de mon impulsion.
— Je t’avais interdit d’analyser.
— Pardon, maîtresse.
Une fois les achats réglés, Anne détacha la laisse. Elle fit ensuite signe à Alexandre de s’approcher.
Il baissa la tête.
Sous le regard de la vendeuse, Anne déverrouilla son collier. Elle ne le retira pas immédiatement. Ses doigts restèrent quelques secondes contre sa nuque.
— Tu t’es bien comporté, lui murmura-t-elle.
— Merci, maîtresse.
Elle ouvrit enfin la boucle et reprit possession du collier.
Le changement fut subtil. Alexandre se redressa légèrement, comme s’il retrouvait une partie de ses responsabilités. Il demeura néanmoins près d’Anne, attendant presque encore ses instructions.
La vendeuse observait leur échange avec un sourire différent. Son amusement était toujours présent, mais une pointe d’envie s’y mêlait désormais.
Elle pratiquait elle-même la domination et connaissait la difficulté de trouver un homme capable d’offrir une confiance aussi entière sans cesser d’être lui-même.
— Prenez soin l’un de l’autre, dit-elle.
— Nous le ferons, répondit Anne.
Alexandre récupéra les sacs.
Il en prit deux dans chaque main, puis dut en passer un dernier sur son avant-bras. Sa silhouette disparut presque derrière leurs achats.
Anne, elle, ne portait que son sac à main et le collier.
La vendeuse retint un rire.
— Vous semblez déjà avoir trouvé une première utilisation à votre autorité.
— Il aime se rendre utile.
— Je constate.
Anne poussa la porte de la boutique.
Alexandre franchit difficilement le seuil, surchargé par les sacs. La clochette tinta derrière eux.
Dans la rue, il s’arrêta pour rééquilibrer son chargement.
— La dernière fois, dit-il, je n’avais qu’un petit sac contenant un collier.
— Et maintenant ?
Il contempla les nombreux paquets.
— Maintenant, j’ai l’impression d’avoir financé l’ouverture d’une succursale.
Anne éclata de rire.
— Tu regrettes d’être entré dans cette boutique ?
Alexandre regarda le collier qu’elle tenait à la main, puis la femme qui avait progressivement découvert tout ce qu’elle pouvait devenir en le lui faisant porter.
— Non.
— Même avec la cage en acier chirurgical ?
Son silence se prolongea.
— Alexandre ?
— Je réserve ma réponse jusqu’à l’évaluation des conditions réelles d’utilisation.
Anne s’approcha et glissa le collier dans son sac.
— Ce soir, tu n’auras rien à évaluer. Tu t’en remettras à ta maîtresse.
Elle reprit le chemin de la voiture, les mains libres.
Alexandre la suivit avec tous les sacs, partagé entre l’appréhension et le désir de découvrir ce qu’elle avait déjà imaginé pour lui.
La première fois qu’il avait quitté cette boutique, il portait un petit paquet et un secret.
Cette fois, il en ressortait chargé des instruments qui permettraient à Anne de donner une forme nouvelle à son autorité.
Et parmi eux se trouvait une seconde clé dont elle seule déciderait bientôt de l’usage.
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Durant les semaines qui suivirent, le collier ne quitta pas sa boîte.
Après leur souper d’anniversaire, Anne avait fini par le retirer. Elle avait rangé la petite clé dans son enveloppe et déposé le tout dans le tiroir de sa table de chevet. Alexandre ne lui avait pas demandé quand elle comptait le lui faire porter de nouveau.
Cela faisait partie de leur accord.
Le collier lui appartenait désormais. L’initiative devait venir d’elle.
Puis la vie quotidienne avait repris ses droits.
Anne travaillait sur la transformation d’un ancien bâtiment administratif en centre culturel. Le chantier accumulait les retards, les défauts dissimulés et les représentants municipaux persuadés qu’une modification importante pouvait être décidée en quelques minutes au téléphone.
De son côté, Alexandre participait à la migration du système informatique d’une société d’assurances. Chaque soir révélait une nouvelle incompatibilité que personne n’avait prévue et que ses collègues lui demandaient de résoudre avant le lendemain matin.
Ils rentraient tard, soupaient en tête à tête et échangeaient le récit de leurs journées. Certains soirs, Anne s’endormait sur le canapé devant ses plans. D’autres fois, Alexandre restait dans son bureau jusqu’à une heure avancée, absorbé par une anomalie qui refusait de se laisser comprendre.
Le collier demeurait entre eux comme une question qu’aucun des deux ne voulait poser trop directement.
Alexandre y pensait chaque fois qu’Anne lui demandait quelque chose d’un ton un peu plus ferme. Anne y pensait lorsqu’elle ouvrait le tiroir de sa table de chevet, mais trouvait toujours une raison de le refermer.
Elle n’avait pas oublié la sensation de la boucle sous ses doigts ni le changement apparu dans le regard d’Alexandre lorsqu’elle avait ordonné qu’il conserve le collier.
Elle ignorait simplement ce qu’elle était censée en faire.
Un soir, Anne rentra plus tôt que prévu.
Une réunion de chantier avait été reportée après que deux responsables eurent découvert qu’ils avaient chacun oublié d’inviter l’autre. Anne avait renoncé à leur expliquer ce qu’elle pensait de leur organisation et profité de cette libération inattendue pour rentrer chez elle.
Alexandre lui avait envoyé un message un peu plus tôt.
Incident sur la migration. Je ne sais pas encore à quelle heure je termine.
Elle lui avait répondu par une photographie de la bouteille de vin qu’elle comptait ouvrir sans lui.
À la maison, Anne abandonna ses chaussures dans l’entrée, se servit un verre et monta dans la chambre. Elle cherchait un carnet contenant des mesures prises plusieurs semaines auparavant. Le document aurait dû se trouver dans son sac de chantier, mais elle se souvenait vaguement l’avoir utilisé un soir au lit pour noter une idée.
Elle ouvrit le tiroir de sa table de chevet.
Le carnet n’y était pas.
La boîte noire, en revanche, occupait presque tout l’espace.
Anne la contempla un moment avant de la sortir.
Elle souleva le couvercle. Le collier reposait toujours sur le papier bordeaux, soigneusement enroulé. La carte d’Alexandre était glissée dessous.
Mon cadeau n’est pas ce collier. Mon cadeau, c’est le droit de me le faire porter.
Elle passa un doigt sur le cuir.
Depuis combien de temps n’avait-elle pas pris un bain sans téléphone, dossier urgent ou liste mentale de problèmes à résoudre ?
Depuis combien de temps Alexandre ne lui avait-il pas massé les pieds ?
L’idée lui vint avec une simplicité presque déconcertante.
Il lui avait offert le droit de lui donner des ordres. Elle n’avait aucune raison de laisser ce droit enfermé dans une boîte.
Anne emporta son ordinateur dans le salon et s’installa sur le canapé. Le collier posé près de son verre, elle ouvrit un moteur de recherche.
Elle commença par saisir :
Comment dominer son compagnon.
Elle regretta presque immédiatement.
Les premiers résultats lui présentèrent une succession d’images et de titres dont l’agressivité la fit reculer devant l’écran. Des femmes vêtues de latex infligeaient à des hommes des traitements qu’Anne n’aurait jamais envisagé de faire subir à qui que ce soit. La brutalité semblait tenir lieu de personnalité et l’humiliation de scénario.
Elle referma plusieurs pages avec une expression horrifiée.
— Mais qu’est-ce qui ne va pas chez vous ? murmura-t-elle.
Elle modifia sa recherche.
Domination féminine dans le couple.
Les résultats étaient à peine meilleurs. Les mêmes images revenaient, accompagnées de promesses outrancières. Il y était beaucoup question d’hommes réduits, brisés ou anéantis, et très peu de femmes réelles ou de relations capables de survivre au-delà d’une scène pornographique.
Anne n’avait aucune envie de briser Alexandre.
Elle voulait peut-être le faire obéir. La différence lui paraissait considérable.
Après plusieurs tentatives, elle découvrit un site à l’apparence beaucoup plus sobre. Aucun corps dénudé ni photographie provocante. La page d’accueil ne présentait qu’un symbole féminin stylisé et un mot qu’elle connaissait sans s’être jamais véritablement interrogée sur sa signification :
Gynarchie.
Sous le titre figurait une phrase :
L’autorité féminine ne se limite pas à l’inversion des rôles. Elle propose une autre manière de concevoir le pouvoir, le couple et la société.
Anne redressa légèrement le dos.
Le site comportait plusieurs articles consacrés aux relations dirigées par les femmes, à la discipline, au service domestique et à la responsabilité des dominantes. Certains textes employaient les mots soumis ou esclave, ce qui la gêna d’abord. Une note précisait cependant que ces termes ne pouvaient désigner qu’un rôle librement accepté entre adultes et défini par des règles révocables.
Elle ouvrit un article intitulé : Les devoirs de la Maîtresse envers celui qui la sert.
Le texte ne ressemblait en rien aux pages qu’elle venait de parcourir.
Une femme qui accepte l’obéissance d’un homme accepte également la responsabilité de la diriger. Elle doit connaître ses limites, protéger sa confiance et veiller à ce que son service contribue à l’épanouissement des deux partenaires.
Anne relut le passage.
Un autre paragraphe retint son attention :
La fermeté n’exige pas la cruauté. Un ordre peut être difficile, humiliant ou contraignant, mais il ne doit jamais être vide de sens pour celle qui le donne. Exigez avec clarté. Corrigez avec mesure. Récompensez avec sincérité.
Cette conception lui parlait davantage.
Elle ne lui demandait pas de jouer une caricature vêtue de latex. Elle lui proposait de créer un cadre dans lequel son autorité deviendrait une forme de confiance.
Anne continua sa lecture.
Le site conseillait aux débutantes de commencer par des ordres simples, de surveiller les réactions de leur partenaire et de ne pas chercher immédiatement à reproduire les pratiques les plus extrêmes. Il suggérait également de soigner la mise en scène : la posture, la tenue et le ton de la voix pouvaient aider une femme à se libérer de ses hésitations habituelles.
Anne tourna la tête vers le collier.
Elle n’avait jamais eu besoin d’un costume pour obtenir ce qu’elle voulait. Sur les chantiers, une phrase sèche et un regard suffisaient généralement.
Mais ce soir, elle ne voulait pas seulement donner quelques instructions à Alexandre.
Elle voulait que cette expérience soit érotique. Il méritait d’en profiter un peu.
Elle consulta l’heure. Si l’incident informatique ne se prolongeait pas, Alexandre rentrerait dans moins d’une heure.
Anne referma l’ordinateur et monta dans la chambre.
Au fond de son armoire, elle retrouva un pantalon en similicuir noir acheté pour un concert. Elle ne l’avait porté que deux fois. Sa coupe ajustée soulignait ses jambes et ses hanches avec une assurance presque provocante.
Elle l’associa à un chemisier sombre dont elle laissa les premiers boutons ouverts. Après une hésitation, elle récupéra une paire d’escarpins à talons hauts.
Lorsqu’elle se regarda dans le miroir, elle ne se reconnut pas immédiatement.
Ce n’était pourtant pas un déguisement. Chaque vêtement lui appartenait et elle les avait déjà portés séparément. C’était leur association, peut-être, ou la présence du collier dans sa main.
Elle se redressa.
Ses épaules reculèrent légèrement. Son menton se releva. Elle imagina Alexandre entrant dans la pièce et découvrant cette femme qui l’attendait pour lui imposer sa volonté.
Durant une seconde, Anne entrevit la dominante qu’elle pourrait devenir.
Une femme sûre de son autorité. Exigeante sans être injuste. Une femme qui ne s’excusait pas de désirer être servie.
L’impression disparut presque aussitôt.
Anne contempla son reflet avec scepticisme.
— Tu vas lui demander de préparer le souper, pas de conquérir un royaume.
Son reflet ne parut pas entièrement convaincu.
Elle descendit, se servit un second verre de vin et s’installa dans le canapé. Elle croisa les jambes, posa le collier sur sa cuisse et tenta plusieurs positions.
La première lui donna l’impression d’attendre un entretien d’embauche.
Dans la deuxième, elle ressemblait à une actrice jouant maladroitement une femme fatale.
Elle finit par s’adosser naturellement au canapé, le verre dans une main et le collier dans l’autre.
Elle n’aurait pas besoin de jouer.
Alexandre lui avait offert son obéissance parce qu’elle était Anne.
La porte d’entrée s’ouvrit une vingtaine de minutes plus tard.
— Je suis rentré !
La voix d’Alexandre trahissait sa fatigue.
Anne entendit ses clés tomber dans la coupelle, puis le froissement de son manteau.
— J’espère que tu n’as rien préparé, poursuivit-il. Mon cerveau vient officiellement de déposer une demande de congé. Je pensais que nous pourrions aller au restaurant.
Il apparut à l’entrée du salon.
Son regard se posa d’abord sur Anne. Il descendit le long de sa tenue, s’attarda sur les escarpins, puis remonta jusqu’à son visage.
Enfin, il vit le collier.
Il cessa de parler.
Anne porta tranquillement son verre à ses lèvres.
— Ferme la porte du salon.
Le ton de sa voix était calme, plus grave qu’à l’ordinaire.
Alexandre obéit.
— Pose ton téléphone sur la table.
Il le sortit de sa poche et le déposa à l’endroit indiqué.
— Anne…
— Je ne t’ai pas demandé de parler.
Elle sentit son propre cœur accélérer. La phrase lui était venue spontanément. Une partie d’elle craignit d’être allée trop loin.
Le regard d’Alexandre dissipa cette crainte.
Sa fatigue n’avait pas disparu, mais quelque chose de plus intense venait de la traverser. Il regardait le collier avec la même attente que le soir de son anniversaire.
Anne posa son verre.
— Approche.
Il fit quelques pas.
— Mets-toi à genoux devant moi.
Alexandre inspira profondément avant de s’exécuter.
Le mouvement manquait d’élégance. Son pantalon de ville gênait sa descente et son genou heurta légèrement le tapis. Pourtant, lorsqu’il trouva sa position devant elle, Anne éprouva un trouble qui n’avait rien d’amusé.
Cet homme écouté par des dirigeants, capable de concevoir des systèmes dont dépendaient des entreprises entières, venait de s’agenouiller parce qu’elle le lui avait ordonné.
Elle prit le collier à deux mains.
— Quel est notre mot ?
— Rouge.
— Que se passe-t-il si tu le prononces ?
— Tu retires le collier et tout s’arrête.
— Tu me dis aussi si quelque chose te fait mal ou te met réellement mal à l’aise. Je ne veux pas avoir à le deviner.
— Oui.
Anne haussa un sourcil.
— Oui qui ?
Une hésitation passa dans ses yeux.
— Oui… maîtresse.
Le mot produisit en elle un effet inattendu.
Elle s’était toujours méfiée des titres. Ils servaient trop souvent à exiger le respect sans avoir à le mériter. Dans la bouche d’Alexandre, pourtant, celui-ci ne ressemblait pas à une convention imposée.
Il était une reconnaissance.
Anne passa le collier autour de son cou et referma la boucle. Cette fois, elle sortit la petite clé de sa poche et engagea le verrou.
Le déclic fut presque imperceptible.
Alexandre le ressentit pourtant dans tout son corps.
— Ce soir, annonça-t-elle, je garde la clé.
— Oui, maîtresse.
Elle glissa la clé dans la poche de son pantalon.
— Tu avais envie d’aller au restaurant ?
— Oui.
— Tu vas changer de projet. Ta maîtresse a faim et tu vas lui préparer son souper.
Un sourire apparut au coin des lèvres d’Alexandre.
— Que désirez-vous manger ?
— Tu es l’architecte de solutions. Trouve une solution.
— Les paramètres sont insuffisants.
— Alexandre…
— Je vais inspecter la cuisine.
— Voilà une excellente idée.
Il se releva.
— Tu as trente minutes, ajouta-t-elle.
— Cette contrainte aurait été utile avant la phase de conception.
— Il ne t’en reste plus que vingt-neuf.
Alexandre disparut dans la cuisine.
Anne reprit son verre, satisfaite. Elle entendit la porte du réfrigérateur s’ouvrir, plusieurs placards grincer, puis le bruit méthodique d’ingrédients déposés sur le plan de travail.
— Que prépares-tu ? demanda-t-elle.
— Vous m’avez demandé de trouver une solution.
— Je peux tout de même m’assurer que cette solution est comestible.
— Des pâtes aux champignons avec une sauce au vin blanc.
— Approuvé.
— Merci.
— Merci qui ?
Un silence suivit.
— Merci, maîtresse.
Anne sourit dans son verre.
Elle commençait à comprendre pourquoi certaines femmes prenaient autant de plaisir à cette forme de relation. Le mot ne lui plaisait pas seulement parce qu’il confirmait son pouvoir. Il transformait chaque échange banal en rappel de la décision qu’Alexandre lui avait confiée.
Quelques minutes plus tard, elle le rejoignit dans la cuisine.
Il avait retiré sa veste et retroussé les manches de sa chemise. Le collier noir contrastait avec le tissu clair. Une casserole chauffait sur la cuisinière tandis qu’il découpait les champignons avec sa précision habituelle.
Anne s’assit sur une chaise.
— Viens ici.
Alexandre regarda la casserole.
— La sauce…
— Peut attendre trente secondes.
Il posa son couteau et s’approcha.
Anne tendit une jambe.
— Retire ma chaussure.
Il s’agenouilla et saisit délicatement son pied. L’escarpin glissa entre ses doigts.
— L’autre.
Il recommença.
— Masse-moi les pieds pendant que la sauce réduit.
Alexandre posa son pied droit sur sa cuisse. Ses pouces commencèrent à parcourir lentement la plante, recherchant les zones tendues.
Anne ferma les yeux.
Cela faisait effectivement beaucoup trop longtemps.
— Plus fort.
Il augmenta la pression.
— Là. Continue.
Alexandre suivit ses indications avec la concentration qu’il accordait habituellement aux problèmes complexes. Ses gestes devinrent plus précis. La fatigue accumulée dans les pieds et les mollets d’Anne se dissipa progressivement.
— C’est bien, murmura-t-elle.
Elle sentit une légère tension parcourir les mains d’Alexandre.
Anne rouvrit les yeux.
— Tu aimes que je te félicite ?
— Oui, maîtresse.
— Je m’en souviendrai.
L’alarme de la cuisinière retentit.
— Va terminer le repas.
Alexandre reposa doucement son pied et retourna aux fourneaux.
Anne demeura assise, pieds nus, à le regarder travailler. Elle n’avait pas levé le petit doigt et ne ressentait aucune culpabilité. Cette absence de culpabilité représentait peut-être la découverte la plus surprenante de la soirée.
Alexandre dressa deux assiettes et les apporta dans la salle à manger.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Anne.
Il s’immobilisa.
— Je sers le souper.
— Je vois deux assiettes.
— J’avais prévu de manger également.
Anne pensa à l’un des articles lus un peu plus tôt. Une dominatrice débutante devait choisir des exercices simples capables de rendre visible la différence de statut pendant la scène.
Son regard se posa sur le sol, près de ses pieds.
— Rapporte ton assiette dans la cuisine.
Alexandre l’observa, intrigué.
— Prends plutôt un bol.
— Un bol ?
— Nous n’avons pas d’écuelle. Il faudra nous adapter.
Il comprit.
La rougeur qui gagna son visage fut presque immédiate. Anne sentit sa propre assurance vaciller. Cet ordre était différent de ceux qu’elle lui avait donnés jusque-là. Il ne concernait plus seulement le service. Il introduisait une forme d’humiliation.
Elle posa sa fourchette.
— Regarde-moi.
Alexandre obéit.
— Tu peux prononcer notre mot à tout moment.
— Je sais.
— Ce n’est pas ce que je te demande. Est-ce que tu veux continuer ?
Il contempla quelques secondes la place qu’elle lui désignait à ses pieds.
— Oui, maîtresse.
— Alors va chercher ton bol.
Il retourna dans la cuisine et revint avec un grand bol blanc. Il y avait transféré sa portion et conservé une fourchette.
Anne examina l’ensemble.
— Tu as pris une fourchette.
— Nous n’avons établi aucune interdiction concernant les couverts.
— Très juste. Je dois améliorer mes spécifications.
— Une documentation plus complète réduirait les risques opérationnels.
— Assieds-toi avant que je ne revoie les conditions du contrat.
Alexandre s’installa sur le tapis, à côté de ses jambes. Il posa le bol devant lui et commença à manger.
Anne prit une première bouchée.
— C’est très bon.
— Merci, maîtresse.
Elle glissa un pied contre sa cuisse. Le simple contact de ses orteils à travers le tissu suffit à lui rappeler la place qu’elle lui avait assignée.
— Ton restaurant te manque toujours ?
Alexandre regarda son bol.
— La cuisine est excellente. L’organisation de la salle me semble plus discutable.
Anne éclata de rire.
— Tu es en train de critiquer les décisions de ta maîtresse ?
— Je produis une analyse destinée à l’amélioration continue du service.
— Mange.
— Oui, maîtresse.
Ils poursuivirent leur repas ainsi.
La situation aurait pu paraître ridicule. Elle l’était probablement. Pourtant, sous leurs plaisanteries, une tension nouvelle s’installait. Chaque fois qu’Alexandre levait les yeux vers elle, Anne percevait son excitation et sa sérénité.
Il ne semblait ni diminué ni malheureux.
Il paraissait libéré.
Une fois son assiette terminée, Anne lui tendit sa main.
— Embrasse-la.
Alexandre posa son bol et prit délicatement ses doigts. Ses lèvres effleurèrent le dos de sa main.
Le geste, simple et presque cérémonieux, fit disparaître son sourire.
Anne comprit soudain qu’elle ne jouait plus seulement à imiter les femmes découvertes sur Internet. Elle commençait à inventer sa propre manière d’exercer l’autorité.
— Tu as bien servi ta maîtresse, dit-elle.
— Merci.
— Merci qui ?
Il sourit contre sa main.
— Merci, maîtresse.
Elle caressa ses cheveux.
— Débarrasse la table. Ensuite, tu me feras couler un bain.
— Quelle température ?
— Assez chaud pour que je n’aie plus envie de réfléchir à mon chantier.
— Ce paramètre reste difficile à mesurer.
— Ajoute de la mousse. Beaucoup.
Pendant qu’Alexandre rangeait la cuisine, Anne remonta avec son verre de vin. Lorsqu’elle entra dans la salle de bains, la baignoire était presque pleine. La vapeur commençait à couvrir le miroir.
Alexandre attendait près de la porte.
— Autre chose, maîtresse ?
Anne défit lentement le premier bouton de son chemisier.
— Oui. Après mon bain, tu me masseras.
Le regard d’Alexandre descendit malgré lui vers ses doigts.
— Les pieds ?
— Tu as déjà commencé par les pieds.
Elle ouvrit un second bouton.
— Cette fois, tu t’occuperas du reste de mon corps.
Une chaleur visible monta sur le visage d’Alexandre.
Anne sourit.
— Tu peux disposer pour le moment.
— Oui, maîtresse.
Lorsqu’elle fut seule, elle se glissa dans l’eau et ferma les yeux.
Cette soirée n’avait rien de parfaitement maîtrisé. Elle avait improvisé la plupart de ses ordres et douté à plusieurs reprises. Pourtant, elle avait aimé voir Alexandre à genoux. Elle avait aimé être servie et entendre ce titre dans sa bouche.
Plus encore, elle avait aimé la confiance avec laquelle il avait accepté chacune de ses décisions.
Une phrase du site lui revint en mémoire :
Le pouvoir offert ne diminue pas celui qui le donne. Il révèle celle qui accepte de le recevoir.
Anne ouvrit les yeux.
Dans la chambre voisine, Alexandre attendait la suite de ses ordres, le collier toujours verrouillé autour du cou.
Elle termina lentement son vin.
Ce soir, elle avait voulu mettre à l’épreuve le choix d’Alexandre.
Elle commençait à comprendre que c’était également le sien qu’elle venait de mettre à l’épreuve.
A Suivre ...
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En refermant la porte de la maison, Alexandre eut le sentiment absurde d’introduire clandestinement un objet dangereux.
Il resta dans l’entrée, le sac de la boutique à la main, et tendit l’oreille. Aucun bruit ne provenait de l’étage. Anne n’était pas encore rentrée.
C’était prévu.
Elle devait présenter les dernières modifications d’un projet à la direction du cabinet, une réunion qui, selon ses propres estimations, se prolongerait jusqu’à dix-neuf heures. Alexandre disposait donc d’un peu plus d’une heure pour cacher le cadeau, préparer le dîner et mettre en place la soirée qu’il avait soigneusement organisée durant le trajet.
Il consulta sa montre.
Dix-sept heures quarante-sept.
Une heure et treize minutes.
Largement suffisant.
Il retira son manteau, posa ses clés dans la petite coupelle réservée à cet usage et traversa le salon.
La maison avait appartenu à la mère d’Anne. Vue de l’extérieur, elle conservait l’allure tranquille d’une construction bourgeoise du début du siècle précédent. À l’intérieur, Anne l’avait transformée en un territoire qui ne ressemblait qu’à elle.
Un canapé contemporain aux lignes rigoureuses faisait face à une vieille commode dont le vernis s’écaillait. Des échantillons de matériaux côtoyaient des livres d’architecture, des photographies et plusieurs objets dont Alexandre ignorait la fonction. Une lampe dessinée par une créatrice danoise éclairait un fauteuil que la mère d’Anne avait trouvé autrefois dans une brocante.
Pour un visiteur, l’ensemble paraissait désordonné.
Pour Anne, chaque chose se trouvait exactement là où elle devait être.
Alexandre avait mis plusieurs années à comprendre que le chaos de sa compagne possédait une structure. Celle-ci ne reposait ni sur la fréquence d’utilisation ni sur la valeur matérielle, mais sur un système complexe de souvenirs, d’associations et de préférences qu’elle seule maîtrisait.
Il avait autrefois déplacé une boîte de boutons ancienne afin de libérer une étagère. Anne l’avait cherchée pendant trois jours avant de lui expliquer que cette boîte devait rester près de la fenêtre parce que sa mère la posait toujours là lorsqu’elle réparait un vêtement.
Alexandre avait fait remarquer que personne n’avait réparé le moindre vêtement dans cette maison depuis plusieurs années.
La discussion ne s’était pas bien terminée.
Depuis, il avait renoncé à organiser le territoire d’Anne. En échange, elle lui avait accordé quelques espaces protégés qu’elle appelait ses « enclaves administratives » : son bureau, deux étagères dans la bibliothèque et un tiroir de la cuisine dans lequel chaque objet possédait une place rationnelle.
Le sac qu’il tenait à la main n’avait sa place dans aucun de ces espaces.
Son bureau aurait été trop évident. Anne y entrait rarement sans le prévenir, mais elle connaissait chacun de ses tiroirs. La chambre était exclue. Quant au salon, il offrait d’innombrables cachettes dont aucune ne lui paraissait sûre.
Son regard s’arrêta sur le vieux buffet de la salle à manger.
Le tiroir inférieur contenait des nappes et des serviettes en tissu. Anne ne l’ouvrait pratiquement jamais. Ils mangeaient le plus souvent sur la table nue, entre un rouleau de plans et l’ordinateur portable qu’elle oubliait régulièrement de ranger.
Alexandre tira le tiroir.
Il souleva une nappe blanche, glissa le sac dessous et le recouvrit soigneusement. Après réflexion, il déplaça deux jeux de serviettes afin que le volume du paquet ne soit pas perceptible.
Il referma le tiroir.
Parfait.
Il se rendit dans la cuisine, sortit les ingrédients du réfrigérateur et consulta mentalement le reste de son programme.
Anne rentrerait vers dix-neuf heures. Il lui servirait un verre de vin. Ils dîneraient. Il attendrait le dessert avant de lui donner le paquet. Elle l’ouvrirait. Elle serait surprise, peut-être inquiète, exactement comme la conseillère l’avait prédit.
Il lui dirait alors :
Il n’est pas pour toi. Il est pour moi.
La phrase fonctionnait dans la boutique.
Dans leur cuisine, elle lui parut soudain beaucoup plus difficile à prononcer.
Alexandre posa deux tomates sur la planche à découper.
— Anne, j’ai quelque chose à te proposer.
Il grimaça. On aurait dit le début d’une conversation sur leur avenir.
— J’ai pensé que nous pourrions essayer une expérience.
C’était pire. Anne allait imaginer un programme de développement personnel ou l’installation d’un nouvel équipement informatique.
Il prit un couteau.
— Je t’ai acheté un collier, mais il est pour moi.
La tomate roula sous la lame et tomba sur le sol.
Alexandre la regarda disparaître sous un meuble.
— Très convaincant, murmura-t-il.
Il s’agenouilla pour la récupérer au moment où la porte d’entrée s’ouvrit avec fracas.
— Alexandre ?
Il se redressa trop vite et heurta le bord du plan de travail.
— Dans la cuisine !
Anne apparut quelques secondes plus tard.
Elle portait un pantalon noir parfaitement coupé, une veste cintrée et un chemisier d’un rouge profond. Ses cheveux, qu’elle avait attachés pour sa présentation, commençaient déjà à s’échapper de leur coiffure. Un tube à plans était coincé sous son bras. Elle abandonna son sac sur une chaise, posa ses clés sur la table plutôt que dans la coupelle de l’entrée et le regarda avec amusement.
— Pourquoi es-tu à genoux devant les légumes ?
Alexandre se releva en tenant la tomate.
— Je vérifiais l’accessibilité des zones inférieures de la cuisine.
— Et alors ?
— Non conforme.
Anne déposa le tube à plans contre le mur et vint l’embrasser.
— Tu es rentré tôt, remarqua-t-il.
— Ma patronne a décidé que je n’avais pas le droit de passer la soirée de mon anniversaire avec six hommes qui pensent qu’un bâtiment destiné aux femmes peut se concevoir sans toilettes au rez-de-chaussée.
— J’aime déjà beaucoup ta patronne.
— Moi aussi. Elle leur a annoncé que mes modifications seraient adoptées, puis elle m’a mise dehors.
— Tu as obtenu l’espace d’accueil sécurisé ?
— L’espace sécurisé, le nouvel éclairage du parking et le budget pour les accès secondaires.
Elle retira sa veste et la posa sur le dossier d’une autre chaise.
— L’un d’eux m’a tout de même expliqué que les femmes n’avaient pas besoin d’un accès différent de celui des hommes.
— Il a raison. Statistiquement, les agresseurs utilisent aussi les entrées principales.
Anne le fixa, puis un sourire apparut sur son visage.
— J’ai parfois peur que ton humour me conduise en prison.
— Mon objectif est seulement de rendre ta défense juridiquement intéressante.
Elle l’embrassa une seconde fois, plus longuement.
— Joyeux anniversaire, dit-il.
— Merci. Qu’est-ce que tu prépares ?
— Le dîner.
— J’avais identifié le concept général.
Elle examina les ingrédients alignés sur le plan de travail.
— Tu as organisé quelque chose.
— Je prépare simplement un repas.
— Tu as disposé les légumes par ordre d’utilisation.
— C’est plus efficace.
— Tu ne disposes les légumes par ordre d’utilisation que lorsque tu es nerveux.
Alexandre regarda les légumes comme s’ils venaient de le trahir.
— Je ne suis pas nerveux.
— Bien sûr que non.
Anne ouvrit le réfrigérateur, en sortit la bouteille de vin et la leva devant lui.
— Celle-ci ?
— J’en avais prévu une autre.
— Où est-elle ?
— Dans le petit réfrigérateur de la cave. Elle doit rester à une température précise.
— Tu as également contrôlé la température du vin.
— C’est une bouteille délicate.
Anne referma lentement la porte.
— Où est mon cadeau ?
— Quel cadeau ?
— Celui qui te rend incapable de mentir depuis que je suis entrée.
— Je ne suis pas incapable de mentir.
— Tu es ingénieur. Lorsque tu mens, tu ajoutes des détails techniques inutiles.
Alexandre prit le couteau et se remit à découper la tomate.
— Tu l’auras après le dîner.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est ce que j’ai prévu.
— Depuis quand ton programme est-il prioritaire le jour de mon anniversaire ?
Il leva les yeux vers elle. Anne souriait, mais il connaissait suffisamment cette expression pour savoir qu’elle n’abandonnerait pas.
— Après le dîner, répéta-t-il.
— Très bien.
Elle se détourna avec une facilité suspecte.
Alexandre la regarda traverser la salle à manger. Elle ramassa au passage le courrier posé sur la commode, ouvrit une enveloppe, rejeta une publicité et déplaça une pile de revues pour retrouver ses lunettes.
Le plan résistait.
— Je vais mettre la table, annonça-t-elle.
Le couteau s’immobilisa dans la main d’Alexandre.
— Ce n’est pas nécessaire.
— C’est mon anniversaire. J’ai envie d’une vraie table.
— Je peux m’en occuper.
— Tu cuisines.
— Je sais faire deux choses à la fois.
Anne posa les assiettes sur la table, puis contempla le bois nu.
— Je vais prendre la nappe de ma mère.
Alexandre ferma les yeux.
Parmi les dizaines de nappes inutilisées pendant les dix années de leur relation, elle venait naturellement de choisir cette soirée pour en sortir une.
— La table est très bien comme ça, dit-il.
— Tu détestes manger sans nappe lorsque nous recevons quelqu’un.
— Nous ne recevons personne.
— Nous nous recevons nous-mêmes.
Elle s’accroupit devant le buffet.
— Anne…
Elle s’arrêta, une main sur la poignée du tiroir.
— Oui ?
— Je pourrais peut-être te donner ton cadeau avant le dîner.
Son regard descendit vers le buffet, puis revint vers lui.
— Tu l’as caché dans mes nappes ?
— Statistiquement, tu n’ouvres jamais ce tiroir.
— C’est mon tiroir.
— C’est précisément ce qui en faisait une cachette imprévisible.
Anne ouvrit le meuble. Elle écarta deux nappes et découvrit le sac noir.
— Tu avais élaboré tout un plan, n’est-ce pas ?
— Il fonctionnait très bien jusqu’à ton arrivée anticipée.
— Un bon plan devrait résister à la présence de la personne concernée.
— Ta présence n’était pas prévue à ce stade du déploiement.
Elle sortit le paquet et se releva.
— Je peux l’ouvrir ?
Alexandre regarda les tomates, la bouteille encore fermée et la table à moitié dressée. Dans son scénario, les circonstances devaient l’aider à trouver les mots. Il aurait eu le temps de se préparer. La lumière aurait été plus douce. Peut-être aurait-il même allumé une bougie.
Anne attendait devant lui avec le paquet entre les mains.
— Oui, céda-t-il.
Elle s’assit à la table et posa le sac devant elle. Alexandre resta dans l’encadrement de la cuisine, incapable de décider s’il devait s’approcher ou conserver une distance de sécurité.
Anne sortit la boîte noire.
— C’est très élégant.
Elle dénoua le ruban avec soin. En découvrant la carte posée sur le papier bordeaux, elle la lut d’abord silencieusement.
Son sourire disparut.
Mon cadeau n’est pas ce collier. Mon cadeau, c’est le droit de me le faire porter.
Elle souleva le papier de soie.
Le collier apparut.
Pendant quelques secondes, Anne ne dit rien. Elle le prit entre ses doigts et observa le cuir noir, la boucle d’acier et le petit anneau placé à l’avant.
— Alexandre…
L’inquiétude contenue dans sa voix lui rappela immédiatement les avertissements de la conseillère.
— Il n’est pas pour toi.
Anne releva les yeux.
— Pardon ?
— Le collier. Il est pour moi.
Elle regarda de nouveau l’objet, puis la carte.
— Tu m’offres un collier que tu veux porter ?
— Oui.
— C’est une plaisanterie ?
Il aurait pu saisir cette porte de sortie. Une remarque absurde suffirait peut-être à transformer le cadeau en gag et à refermer la boîte avant que la conversation ne devienne trop sérieuse.
Il se souvint du dernier conseil reçu dans la boutique.
Ne plaisantez pas pour dissimuler votre gêne.
— Non, répondit-il. Ce n’est pas une plaisanterie.
Anne posa le collier sur la table.
— Viens t’asseoir.
Ce n’était pas encore un ordre. Pourtant, Alexandre obéit immédiatement.
Elle attendit qu’il ait pris place en face d’elle.
— Explique-moi.
— Depuis que nous avons commencé à essayer certaines choses…
— Le bandeau ? Les poignets attachés ?
— Et lorsque tu me demandes de ne pas bouger ou que tu me dis exactement ce que tu veux.
— Oui ?
Alexandre joignit les mains pour dissimuler leur agitation.
— Cela me plaît.
— Je l’avais remarqué.
— Plus que je ne le pensais.
Anne ne se moqua pas. Elle l’observait avec la même concentration que lorsqu’elle examinait un plan dont elle cherchait à comprendre la structure.
— Et tu veux aller plus loin ?
— Je voudrais essayer.
— Essayer quoi exactement ?
— Te laisser décider.
— De ce que nous faisons au lit ?
— Pas nécessairement seulement au lit.
Une ride apparut entre les sourcils d’Anne.
— Tu mesures la portée de ce que tu me dis ?
— Je tente encore d’établir une estimation fiable.
— Alexandre.
— Oui. Je la mesure.
Elle reprit le collier.
— Où as-tu acheté ça ?
Il lui parla de la boutique, de son hésitation devant la porte et de la conseillère venue l’aider. Il passa rapidement sur certaines de ses provocations, mais Anne releva un détail.
— Elle a mesuré ton cou ?
— Il fallait connaître la taille.
— Une inconnue t’a donc ordonné de lever le menton avant de passer un ruban autour de ton cou ?
— Présenté de cette manière, le processus semble moins commercial.
Anne réprima un sourire.
— Et elle t’a expliqué comment me donner mon propre cadeau ?
— Elle m’a conseillé.
— J’imagine qu’elle a rapidement compris à qui elle avait affaire.
Alexandre ne répondit pas.
— Quelles sont les règles ? demanda Anne.
— Si tu acceptes, le collier t’appartient.
— Continue.
— Tu peux me demander de le porter lorsque tu le souhaites. Dès qu’il est fermé, je m’engage à t’obéir jusqu’à ce que tu décides de me le retirer.
Anne fit lentement glisser le cuir entre ses doigts.
— À tous mes ordres ?
— Dans les limites que nous aurons définies.
— Et si je te demande quelque chose que tu refuses ?
— Nous choisissons un mot de sécurité. Si je le prononce, tu retires le collier et tout s’arrête.
— Je peux également arrêter ?
— Bien sûr.
— Même si tu veux continuer ?
— Tu ne me dois rien parce que je t’offre ça.
Elle resta silencieuse.
— Tu te rends compte, reprit-elle enfin, que tu proposes à une féministe hostile aux rapports de pouvoir traditionnels de prendre le contrôle de son compagnon ?
— Je comptais sur ton sens de la mesure.
— C’est une grave erreur de conception.
— Nous pouvons considérer qu’il s’agit d’une version expérimentale.
Cette fois, elle rit.
La tension diminua sans disparaître complètement.
Anne se leva et marcha jusqu’à la fenêtre. Le collier pendait toujours de sa main. Alexandre suivit des yeux sa silhouette, la ligne précise de son pantalon et les mèches qui s’étaient entièrement libérées de sa coiffure.
— Lorsque tu m’as parlé de mariage, dit-elle, je t’ai fait du mal.
Il ne s’attendait pas à ce qu’elle évoque ce souvenir.
— Ce n’est pas la même chose.
— Peut-être pas pour toi.
Elle se retourna.
— Je t’ai expliqué que je ne voulais appartenir à personne. Et maintenant, tu arrives avec un objet qui signifie que tu veux m’appartenir.
— Seulement lorsque tu le décideras.
— Cela ne rend pas la proposition moins importante.
Alexandre chercha ses mots.
— Je ne veux pas que tu te sentes prisonnière d’une promesse. Je veux seulement que tu saches que je peux te confier ça.
— Ton obéissance ?
— Ma confiance.
Anne baissa les yeux vers le collier.
Elle pensa à sa mère, aux années durant lesquelles elle avait dû se battre contre des décisions prises par des hommes convaincus de savoir mieux qu’elle ce dont elle avait besoin. Anne avait construit une grande partie de sa vie autour d’un refus : personne ne disposerait jamais d’un tel pouvoir sur elle.
Alexandre ne lui demandait pas de subir ce pouvoir.
Il lui proposait de l’exercer.
Cette idée aurait dû la mettre mal à l’aise. Elle l’intriguait bien davantage qu’elle ne voulait l’admettre.
— Et si je ne l’utilise jamais ? demanda-t-elle.
— Il restera ton cadeau.
— Tu serais déçu.
— Probablement.
La franchise de sa réponse la toucha.
— Tu veux réellement que je te le mette ?
Alexandre soutint son regard.
— Oui.
Anne revint vers lui.
Elle s’arrêta derrière sa chaise et posa le collier sur ses épaules, sans encore le refermer. Le contact du cuir contre sa nuque fit frissonner Alexandre.
— Un mot de sécurité, dit-elle.
— Rouge ?
— C’est terriblement peu original.
— Les systèmes essentiels gagnent rarement à être originaux.
— Rouge, alors.
Ses doigts saisirent les deux extrémités du collier.
— Si l’un de nous prononce ce mot, tout s’arrête.
— Oui.
— Et tu réponds honnêtement à mes questions, même si tu crois que la réponse risque de me déplaire.
Alexandre hésita.
— Cela ne figurait pas dans les recommandations de la vendeuse.
— C’est ma première règle.
Il inspira profondément.
— D’accord.
— Tourne-toi.
Il se leva et lui fit face.
Anne leva le collier devant lui.
— Baisse un peu la tête.
Alexandre obéit.
Elle passa le cuir autour de son cou. Ses doigts frôlèrent sa peau lorsqu’elle engagea la boucle. Elle vérifia l’espace en glissant deux doigts entre le collier et sa gorge, reproduisant sans le savoir le geste de la conseillère.
Puis elle referma la boucle.
Le léger déclic résonna dans la pièce.
Alexandre cessa de respirer pendant une seconde.
Anne conserva une main contre son cou. Elle pouvait sentir les battements rapides de son pouls sous ses doigts. Cette réaction lui fit prendre conscience de la réalité de son geste. Il ne s’agissait plus d’un objet posé dans une boîte ni d’une hypothèse discutée autour d’une table.
Alexandre portait son collier.
— Regarde-moi, dit-elle.
Il leva les yeux.
Quelque chose avait changé dans sa manière de la voir. Anne y retrouvait son amour, son intelligence et cette confiance qui l’avait toujours émue. Mais une attente nouvelle s’y ajoutait.
Il attendait sa décision.
— Tu m’obéiras tant que je te laisserai ce collier ?
— Oui.
— Et si tu veux arrêter ?
— Je dirai rouge.
Anne acquiesça gravement.
Son regard parcourut ensuite la pièce. Il s’arrêta sur la poubelle de la cuisine, dont le sac menaçait de déborder.
Elle tenta de conserver une expression sévère.
— Très bien. Sors les poubelles.
Alexandre cligna des yeux.
— Maintenant ?
— Aurais-tu déjà oublié le fonctionnement de ton cadeau ?
— Non, mais je pensais que ton premier ordre serait peut-être…
— Plus spectaculaire ?
— Disons plus conforme au contexte.
Anne croisa les bras.
— Une autorité responsable commence par la gestion des déchets.
Alexandre contempla le collier, la table inachevée et le sac-poubelle.
— Les Monty Python ne m’avaient pas préparé à cette forme de domination.
Anne éclata de rire.
Il résista quelques secondes avant de rire à son tour. La solennité du moment se brisa, mais le collier resta fermé autour de son cou.
— Allez, ordonna-t-elle en désignant la cuisine. Avant que je ne trouve une mission moins prestigieuse.
Alexandre retira le sac de la poubelle et fit un nœud. Il récupéra celui du tri, puis se dirigea vers l’entrée.
Au moment d’enfiler son manteau, il s’arrêta.
— Le collier reste ?
Anne s’appuya contre l’encadrement de la porte.
— Quelle était la règle ?
— Il reste jusqu’à ce que tu décides de l’enlever.
— Alors tu connais la réponse.
Alexandre remonta légèrement le col de son manteau. Le cuir noir demeurait visible au-dessus de sa chemise s’il tournait la tête.
Anne remarqua son geste.
— Cela te dérange ?
Il réfléchit avant de répondre. Sa nouvelle règle l’obligeait à être honnête.
— Cela m’impressionne.
— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.
— Non. Cela ne me dérange pas.
— Bien. Tu peux y aller.
Alexandre ouvrit la porte avec un sac dans chaque main.
— Anne ?
— Oui ?
— Ton cadeau te plaît ?
Elle contempla l’homme qui se tenait devant elle, sérieux malgré la situation, le collier noir autour du cou et les poubelles à la main.
— Je suis encore en train de me faire une opinion.
— Réponse diplomatique.
— Dehors.
Il s’inclina légèrement avant de franchir le seuil.
— Oui, madame.
Anne referma la porte derrière lui, puis resta seule dans l’entrée.
Son rire s’effaça progressivement.
Elle regarda la petite clé argentée, toujours enfermée dans son enveloppe sur la table. Si elle la glissait dans le dispositif prévu à cet effet, Alexandre ne pourrait plus retirer le collier seul.
Cette pensée provoqua en elle un trouble inattendu.
Elle venait de donner un ordre dérisoire, presque une plaisanterie. Pourtant, Alexandre avait obéi. Non pour éviter une dispute ni pour lui faire plaisir après une longue journée. Il avait obéi parce qu’ils avaient décidé que, tant que le collier resterait fermé, sa volonté à elle guiderait ses actions.
Anne posa les doigts sur la petite clé.
Elle avait toujours cru que le pouvoir consistait à prendre quelque chose à quelqu’un.
Alexandre venait de lui montrer qu’il pouvait également être offert.
La porte s’ouvrit quelques minutes plus tard. Il entra, les mains vides, les joues rougies par l’air frais.
— Mission accomplie.
Anne avait terminé de mettre la table. La vieille nappe de sa mère recouvrait le bois, et la bouteille de vin attendait près de deux verres.
Alexandre retira son manteau.
— Je peux enlever le collier maintenant ?
Elle s’approcha de lui et posa les doigts sur la boucle.
Pendant un instant, il crut qu’elle allait l’ouvrir.
— Non, décida-t-elle. Pas encore.
Le regard d’Alexandre changea de nouveau. Une émotion douce et profonde traversa son visage, comme si cette réponse le rassurait davantage qu’il ne l’aurait imaginé.
Anne effleura l’anneau d’acier.
— Maintenant, tu vas ouvrir le vin. Ensuite, tu vas t’asseoir et écouter le récit de ma journée sans essayer de résoudre le moindre de mes problèmes.
— Même celui des toilettes du rez-de-chaussée ?
— Surtout celui-là.
— Cette domination devient rapidement déraisonnable.
— Alexandre…
— J’ouvre le vin.
Il se dirigea vers la cuisine. Anne le suivit du regard, un sourire aux lèvres.
Il était toujours le même homme : son compagnon introverti, son ingénieur improbable, celui qui transformait ses colères en projets réalisables et ses catastrophes en plaisanteries absurdes.
Pourtant, une possibilité nouvelle venait d’apparaître entre eux.
Anne prit place à table.
Le cadeau d’Alexandre lui plaisait.
Bien plus qu’elle n’était encore prête à le lui avouer.
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Alexandre regretta d’être entré avant même que la porte se refermât derrière lui.
Une clochette discrète annonça sa présence. Le bruit lui parut démesuré dans le silence de la boutique, comme s’il venait de signaler son arrivée à toutes les personnes présentes. Pourtant, il n’aperçut personne.
Il resta quelques secondes devant la porte, une main encore posée sur la poignée. Il pouvait ressortir. Prétexter une erreur, s’il croisait quelqu’un. Faire le tour du quartier, acheter un parfum ou un bijou et rentrer chez lui avec un cadeau convenable.
Un cadeau sans danger.
À travers la vitrine, la rue poursuivait son existence ordinaire. Des passants pressés rentraient du travail. Une femme tirait un enfant par la main. Un autobus s’immobilisa dans un soupir avant de repartir. Dehors, personne ne savait où il se trouvait.
Alexandre lâcha la poignée.
La boutique ne ressemblait pas à ce qu’il avait imaginé. Il s’était attendu à quelque chose de sombre et d’excessif, peuplé de mannequins en latex sous des lumières rouges. L’endroit était au contraire élégant, presque austère. Les murs gris perle étaient éclairés par de petites lampes orientables. Les objets étaient disposés avec soin sur des étagères en bois sombre, suffisamment espacés pour donner à chacun l’importance d’une pièce de collection.
Cette sobriété le rassura un peu.
Elle rendait également sa présence plus difficile à justifier.
Il avança entre les présentoirs, les mains enfoncées dans les poches de son manteau. Son regard effleurait les objets sans oser s’y arrêter : bracelets de cuir, menottes gainées de velours, masques, cravaches et accessoires dont il préférait ne pas deviner l’usage.
Il n’avait rien prémédité.
Ce matin encore, il pensait offrir à Anne un dîner dans le restaurant où ils avaient célébré leur premier anniversaire. À midi, il avait regardé des bijoux sur Internet. Puis, en sortant du bureau, il avait aperçu cette vitrine devant laquelle il était déjà passé plusieurs fois sans ralentir.
Cette fois, il s’était arrêté.
Depuis quelques semaines, Anne et lui s’autorisaient des jeux nouveaux. Rien de spectaculaire. Un bandeau sur les yeux, des poignets retenus au-dessus de la tête, quelques mots prononcés avec une fermeté inhabituelle. Ils en riaient souvent après coup, comme s’ils avaient besoin de transformer leur trouble en plaisanterie.
La semaine précédente, Anne lui avait ordonné de ne pas bouger.
Il avait obéi.
Ce souvenir l’avait accompagné plusieurs jours.
— Je peux vous aider ?
Alexandre se retourna si brusquement que son épaule heurta presque un présentoir.
La femme qui se tenait derrière lui devait avoir une quarantaine d’années. Elle portait un pantalon noir et un chemisier couleur ivoire. Aucun détail extravagant, à l’exception d’un fin bracelet de cuir qui entourait son poignet gauche. Ses cheveux bruns étaient relevés, et son expression mêlait une politesse professionnelle à un amusement qu’elle ne cherchait pas tout à fait à dissimuler.
— Je regarde, répondit-il.
— Naturellement.
Elle ne bougea pas.
Alexandre reporta son attention sur l’étagère la plus proche. Il venait de découvrir qu’il examinait une rangée de menottes.
— C’est pour un cadeau, ajouta-t-il.
— C’est souvent le cas.
Il ne sut pas si elle se moquait de lui. Son sourire ne lui fournit aucun indice.
— L’anniversaire de ma compagne.
— Voilà qui va m’aider. Vous cherchez quelque chose qu’elle connaît déjà ou vous souhaitez lui faire découvrir une nouveauté ?
— Une nouveauté.
— Plutôt douce ?
— Oui.
Le mot était sorti trop rapidement.
La conseillère inclina légèrement la tête, puis lui indiqua un autre présentoir.
— Commençons par quelque chose de simple.
Alexandre la suivit jusqu’à une vitrine où plusieurs colliers étaient exposés. Certains, très fins, ressemblaient presque à des bijoux. D’autres étaient larges, rigides, munis d’anneaux ou de boucles métalliques dont la fonction ne laissait guère de place au doute.
Il sentit son cœur accélérer.
C’était pour cela qu’il était entré.
Il ne se l’était pas formulé clairement en regardant la vitrine. Il avait seulement aperçu une bande de cuir noir entourant le cou d’un mannequin. L’image avait produit en lui une réaction immédiate, un mélange de curiosité et de malaise auquel il n’avait pas résisté.
— Celui-ci est surtout décoratif, expliqua la conseillère en sortant un modèle en velours. Il convient bien à une première expérience. Il est léger et ne donne pas une impression trop contraignante.
Elle le plaça devant elle, à hauteur de son cou, afin qu’il puisse en juger l’effet.
— Celui-là est plus symbolique.
Le second était en cuir rouge sombre, avec un anneau argenté en son centre.
— Et celui-ci est plus sobre.
Elle prit enfin un collier noir, relativement étroit. Le cuir était lisse, sans décoration. Une petite boucle en acier brossé permettait de le fermer, tandis qu’un anneau discret était fixé à l’avant.
Alexandre tendit la main, puis interrompit son geste.
— Vous pouvez le toucher, l’encouragea-t-elle. Il ne vous engage encore à rien.
Le cuir était souple et plus doux qu’il ne l’avait imaginé. Il fit glisser son pouce sur la face intérieure.
— C’est une fabrication artisanale, précisa-t-elle. Il peut être porté assez longtemps sans devenir inconfortable. Et son apparence reste discrète.
— Discrète ?
— Sous un col de chemise, par exemple.
Il releva les yeux. Le sourire de la conseillère s’accentua.
— Je suppose que ma compagne ne le porterait pas en dehors de chez nous.
— Je ne parlais pas nécessairement de votre compagne.
Alexandre reposa aussitôt le collier.
— Je vous ai dit que c’était un cadeau.
— Et je vous crois.
Elle laissa passer un silence.
— Vous connaissez son tour de cou ?
— Non.
— Dans ce cas, nous aurons du mal à choisir la bonne taille.
Il contempla les différents modèles comme s’il espérait trouver une réponse inscrite sur l’une des étiquettes.
— Elle est à peu près… normale.
— Voilà une mesure qui n’est malheureusement pas encore utilisée par nos fournisseurs.
Il perçut cette fois clairement l’ironie. Contre toute attente, elle ne l’irrita pas. Elle lui procura plutôt le sentiment déstabilisant d’être observé par quelqu’un qui avait déjà compris ce qu’il s’efforçait encore de cacher.
La conseillère reprit le collier noir.
— Celui-ci est très élégant sur un homme.
— Je n’ai jamais dit que…
— Non, vous n’avez presque rien dit.
Elle fit quelques pas vers lui et lui présenta le collier ouvert.
— Souhaitez-vous connaître votre taille ?
Alexandre regarda la porte. Il n’aurait eu que quelques mètres à parcourir pour retrouver la rue, l’anonymat et une soirée d’anniversaire parfaitement ordinaire.
— C’est uniquement pour savoir, précisa-t-il.
— Évidemment.
Elle posa le collier et prit un mètre ruban dans un tiroir.
— Approchez.
Il obéit.
— Retirez votre écharpe.
Il s’exécuta de nouveau. La conseillère attendit qu’il ait dégagé son cou, puis se plaça devant lui.
— Levez le menton.
Ces trois mots réveillèrent un souvenir si brusquement qu’Alexandre en oublia presque l’endroit où il se trouvait.
Une salle de classe. L’odeur de la craie et des cahiers neufs. La lumière d’un matin d’hiver contre les vitres. Il devait avoir neuf ou dix ans.
Son institutrice se tenait devant le tableau, droite dans une jupe sombre, et le regardait par-dessus ses lunettes. Elle n’élevait presque jamais la voix. Elle n’en avait pas besoin. Lorsqu’elle prononçait le nom d’un élève, le silence se faisait immédiatement.
Alexandre avait toujours cherché son approbation.
Il aimait qu’elle lui confie les cahiers à distribuer ou qu’elle lui demande d’effacer le tableau. Il se souvenait encore de la fierté ressentie lorsqu’elle avait posé une main sur son épaule en lui disant qu’elle savait pouvoir compter sur lui.
Il aurait fait n’importe quoi pour l’entendre le féliciter de nouveau.
À cet âge, ce sentiment ne possédait rien de trouble. Il admirait simplement cette femme qui paraissait capable, par sa seule présence, d’ordonner le monde autour d’elle. Pourtant, quelque chose de cette fascination avait traversé les années.
— Ne bougez pas.
Le mètre ruban passa autour de son cou. Alexandre demeura parfaitement immobile.
La proximité de la conseillère accentuait la chaleur de son visage. Elle prit la mesure sans se presser, resserrant légèrement le ruban avant de glisser un doigt entre celui-ci et sa peau.
— Quarante et un centimètres, annonça-t-elle. Une taille tout à fait normale.
Elle recula enfin.
— C’est bien ce modèle qu’il vous faut.
— Je ne suis pas certain de le prendre.
— Bien sûr que non.
Son ton exprimait exactement le contraire.
Alexandre renoua son écharpe pour se donner une contenance. Il aurait voulu qu’elle s’éloigne et le laisse réfléchir, mais il soupçonnait que, livré à lui-même, il reposerait le collier et quitterait la boutique.
— Il est pour moi, finit-il par dire.
La conseillère ne manifesta aucune surprise.
— Mais c’est bien un cadeau pour ma compagne, ajouta-t-il. Une surprise.
— Je comprends. Vous lui offrez quelque chose qu’elle pourra vous faire porter.
La formulation lui causa un frisson.
— C’est seulement pour mettre un peu de piment dans notre relation.
— Vous n’avez pas besoin de vous justifier auprès de moi.
Elle replaça soigneusement le collier dans la vitrine.
— Votre compagne pratique-t-elle déjà la domination ?
— Non.
— Elle vous a déjà soumis ?
Alexandre hésita.
— Pas vraiment. Nous avons essayé quelques jeux depuis peu. Des choses assez légères.
— Et lequel de vous en a eu l’idée ?
— Un peu tous les deux.
La conseillère l’observa quelques secondes.
— Mais le collier est votre idée.
— Oui.
— Vous formez donc un couple plutôt conventionnel ?
— Complètement vanille, reconnut-il.
— Vanille ne signifie pas fade.
Elle s’appuya contre le comptoir.
— Si votre compagne ne s’attend pas à ce cadeau, il faut réfléchir à la façon dont vous le lui présenterez. Un collier peut être un accessoire amusant. Il peut aussi représenter une responsabilité. Ne lui imposez pas la seconde en prétendant ne lui offrir que le premier.
— Que devrais-je faire ?
La question lui échappa. Il eut aussitôt conscience de l’étrangeté de demander à une inconnue comment se soumettre à la femme avec laquelle il partageait sa vie depuis dix ans.
La conseillère, elle, sembla trouver cela parfaitement naturel.
— Lorsqu’elle ouvrira la boîte, elle sera probablement surprise. Peut-être même inquiète. Sa première pensée sera sans doute que vous voulez qu’elle porte le collier.
Elle reprit le modèle noir et le posa entre eux.
— Commencez par la rassurer. Dites-lui simplement : « Il n’est pas pour toi. Il est pour moi. »
Alexandre fixa l’anneau d’acier.
— Ensuite ?
— Expliquez-lui ce que vous souhaitez. Sans grands discours et sans lui annoncer que votre couple doit changer. Proposez-lui un jeu avec une règle claire.
— Quelle règle ?
— Si elle accepte votre cadeau, ce collier lui appartiendra. Elle pourra vous demander de le mettre lorsqu’elle le désirera. À partir du moment où il sera fermé autour de votre cou, vous vous engagerez à lui obéir.
Alexandre déglutit.
— À tous ses ordres ?
— À ceux qui resteront dans les limites dont vous aurez discuté ensemble. Vous débutez. L’objectif n’est pas que l’un de vous se retrouve dans une situation qu’il ne maîtrise plus.
Elle fit tourner le collier entre ses doigts.
— Tant qu’elle vous le laissera, elle possédera l’autorité. Lorsqu’elle décidera de vous le retirer, le jeu prendra fin. Ainsi, vous saurez tous les deux quand vos rôles commencent et quand ils s’arrêtent.
La simplicité de cette règle le troubla davantage que tout ce qu’il avait vu dans la boutique. Il imagina Anne debout devant lui. Ses doigts refermant la boucle. Son regard lorsqu’elle comprendrait qu’il venait de lui confier le droit de décider à sa place.
— Et si elle refuse ?
— Alors vous accepterez son refus.
Il acquiesça.
— Mais si elle est seulement hésitante, ne cherchez pas à la convaincre immédiatement. Laissez-lui le temps de comprendre ce que vous lui proposez. La domination ne lui viendra peut-être pas naturellement.
— Anne est une femme qui sait ce qu’elle veut.
— Ce n’est pas la même chose que de donner des ordres à l’homme qu’elle aime.
La conseillère avait perdu son sourire moqueur. Pour la première fois depuis qu’elle l’avait abordé, Alexandre ne se sentit plus comme un client maladroit qu’elle prenait plaisir à provoquer.
— Choisissez également un mot de sécurité, poursuivit-elle. Un mot que vous n’utiliseriez pas normalement. Si l’un de vous le prononce, elle retire le collier et vous arrêtez immédiatement. Sans discussion.
— Même si c’est elle qui décide ?
— Surtout si c’est elle qui décide. Une autorité consentie a besoin de frontières. Autrement, ce n’est plus un jeu de pouvoir, seulement une imprudence.
Alexandre regarda une dernière fois le collier.
— Je vais le prendre.
— J’en étais presque certaine.
Son sourire reparut, plus discret.
Elle sélectionna un exemplaire à sa taille dans un tiroir fermé. Celui-ci possédait, en plus de sa boucle, un petit dispositif permettant de la verrouiller. La conseillère lui montra la minuscule clé argentée.
— Elle n’est pas obligée de l’utiliser la première fois.
— Mais elle pourra le faire ?
— Lorsqu’elle en aura envie et si vous lui en donnez le droit.
Cette précision ne diminua en rien l’effet produit sur lui.
La conseillère retira l’étiquette, puis choisit une boîte carrée, noire et mate. Elle en garnit l’intérieur d’un papier de soie bordeaux avant d’y déposer le collier. La petite clé trouva place dans une enveloppe assortie.
— Souhaitez-vous ajouter un message ?
— Je n’avais rien prévu.
— Écrivez quelque chose de simple.
Elle lui tendit une carte vierge et un stylo. Alexandre resta un moment immobile devant le comptoir.
— Je pourrais écrire : « Pour pimenter notre relation. »
La conseillère fit une légère grimace.
— On pourrait croire que vous lui offrez un moulin à poivre.
Alexandre laissa échapper un rire nerveux.
— Qu’est-ce que vous suggérez ?
Elle posa un doigt sur la boîte.
— Votre véritable cadeau n’est pas cet objet. C’est ce que vous lui accordez en le lui offrant.
— C’est-à-dire ?
— Le droit de vous le faire porter.
Alexandre baissa les yeux vers la carte. Puis il écrivit lentement :
Mon cadeau n’est pas ce collier.
Il s’interrompit avant de poursuivre :
Mon cadeau, c’est le droit de me le faire porter.
Il relut la phrase. Les mots lui semblaient à la fois excessifs et parfaitement justes.
La conseillère plaça la carte au-dessus du papier de soie et referma la boîte. Elle l’entoura d’un ruban couleur crème dont elle noua les extrémités avec une précision méticuleuse.
— Donnez-lui la boîte avant de commencer vos explications, conseilla-t-elle. Laissez-la l’ouvrir. Laissez-la vous poser des questions. Et surtout, ne plaisantez pas pour dissimuler votre gêne. Si vous voulez qu’elle prenne votre proposition au sérieux, vous devez avoir le courage de la formuler sérieusement.
Alexandre régla son achat. Lorsque le terminal lui demanda son code, il dut s’y reprendre à deux fois.
La conseillère plaça le paquet dans un sac dépourvu de toute inscription. Avant de le lui tendre, elle conserva quelques secondes la main sur les anses.
Alexandre leva les yeux vers elle.
— Une dernière chose, dit-elle. Ne lui demandez pas de devenir immédiatement une autre femme. Donnez-lui seulement la permission de découvrir celle qu’elle pourrait être.
Elle libéra le sac.
— Bon anniversaire à votre compagne.
— Merci.
— Et bonne chance à vous.
La clochette tinta de nouveau lorsqu’il ressortit.
L’air frais de la rue lui fit du bien. Alexandre marcha quelques mètres avant de s’arrêter sous la lumière d’un réverbère. Il regarda le sac qu’il tenait à la main.
Il pouvait encore revenir sur sa décision.
La boutique accepterait peut-être de reprendre le collier. Il pouvait aussi abandonner le paquet au fond d’un placard, acheter des fleurs et ne jamais parler à Anne de cette impulsion. Dès demain, il se féliciterait sans doute d’avoir évité une conversation embarrassante.
Son téléphone vibra dans sa poche.
Un message d’Anne apparut à l’écran.
Tu rentres bientôt ?
Puis un second :
Je suis curieuse de découvrir mon cadeau…
Un cœur rouge terminait la phrase.
Alexandre contempla la vitrine de la boutique derrière lui, puis la boîte invisible au fond du sac.
Oui, répondit-il. Je viens de le trouver.
Il rangea son téléphone et reprit le chemin de leur appartement.
À chaque pas, il sentait le paquet heurter doucement sa jambe. L’objet était léger, mais jamais aucun cadeau ne lui avait paru aussi lourd.
Et pour la première fois, Alexandre se demanda lequel d’eux allait véritablement le recevoir.
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Femmes dominatrices, hommes soumis : construire et faire vivre un couple gynarchique
Cet article présente ma vision personnelle : celle d’un homme soumis, mais aussi d’un architecte de solutions. Ce métier consiste, généralement en informatique, à comprendre des besoins, à identifier les contraintes et à concevoir un ensemble dont les différentes composantes fonctionnent harmonieusement.
Cette façon de réfléchir nourrit aussi mon regard sur le couple : écouter les attentes de chacun, comprendre comment elles peuvent se rejoindre et imaginer un équilibre capable d’évoluer. Une relation humaine garde évidemment toute sa part d’émotion, de désir et d’imprévu.
Je m’adresse ici aux femmes dominatrices et aux hommes soumis qui souhaitent construire une relation durable autour d’une autorité féminine choisie. Je propose une façon d’associer gynarchie, domination et soumission pour que chacun trouve une place épanouissante dans le couple. C’est une vision personnelle de ce qui pourrait fonctionner, à discuter, à expérimenter et à faire évoluer ensemble.
Une dynamique qui peut habiter le quotidien
Comment donner une place durable à la domination féminine dans une vie de couple ? Comment entretenir la soumission lorsque le travail, les courses, les obligations et la fatigue occupent déjà une bonne partie de nos journées ?
Je crois qu’il est possible de vivre une relation gynarchique qui accueille la tendresse, l’humour, les responsabilités et les jours sans énergie. La direction féminine peut structurer la vie commune, tandis que la domination et la soumission lui apportent un langage intime, des gestes et des rendez-vous particuliers.
Cette dimension D&S me paraît essentielle pour les couples qui la désirent. Elle permet de ressentir la dynamique, de lui donner une présence concrète. Un regard, une formule ou un rituel peuvent rappeler : « Voilà la relation que nous avons choisie, et voilà la place que nous aimons y prendre. »
Gynarchie, D&S et FLR : trois dimensions qui peuvent se compléter
J’utilise ici le mot gynarchie dans son sens intime : un couple où la femme occupe une place d’autorité centrale, reconnue et consentie par les deux partenaires.
Le D&S, pour domination et soumission, désigne un échange de pouvoir consenti. Il peut se vivre dans des moments délimités, à travers des rituels ou dans certains aspects du quotidien.
La FLR, pour Female-Led Relationship, est une relation dirigée par la femme. Elle concerne notamment l’organisation du couple et la place donnée à ses orientations et à ses décisions.
Ces notions ne sont pas équivalentes et leurs usages varient. Dans la vision que je propose, elles peuvent toutefois s’articuler : la gynarchie donne une orientation à la relation, la FLR contribue à son organisation et le D&S permet d’en exprimer et d’en ressentir l’asymétrie choisie.
Le couple trouve ensuite son propre dosage.
Des codes pour rendre la dynamique tangible
Une relation peut se déclarer gynarchique et manquer malgré tout de signes qui la font vivre. Pour certains couples, les codes D&S créent ce lien entre une intention et une expérience réelle.
Ils constituent un langage partagé. Leur force vient du sens que les partenaires leur donnent et du plaisir qu’ils trouvent à les utiliser.
Plusieurs formes sont possibles :
Une manière de s’adresser à elle. Un titre comme « Madame » ou « Maîtresse », ou une formule personnelle, peut marquer sa place dans certains contextes. Le couple choisit quand cette adresse est souhaitée : dans l’intimité, pendant un rituel ou plus largement.
Un geste de reconnaissance. Une posture convenue, un baiser sur la main ou un instant à ses pieds peut exprimer la disponibilité et la soumission de l’homme.
Un objet symbolique. Un collier porté en privé, un bracelet ou un bijou discret peut rappeler l’engagement partagé.
Un rituel de service. Préparer sa boisson comme elle l’aime, l’accueillir à son retour ou lui réserver un moment d’attention peut prendre une dimension D&S lorsque ce sens est explicite et désiré.
Une permission dans un cadre délimité. Lui laisser décider du début d’un rituel ou solliciter son accord pour une initiative liée à un jeu peut matérialiser son autorité.
Aucun de ces codes n’est indispensable. Un couple peut en retenir deux ou trois, les adapter ou en inventer. Leur simplicité peut justement permettre de les intégrer durablement à une vie ordinaire.
Des conventions pour savoir ce que les codes signifient
Un code exprime quelque chose ; une convention précise comment il fonctionne.
Par exemple, le port d’un collier peut signifier qu’un temps D&S commence. Le couple peut convenir de qui le met, de ce qui est attendu pendant ce moment et de la manière dont il se termine. Un titre peut être réservé à l’intimité. Un geste discret peut vouloir dire : « Je suis disponible pour te suivre », tout en laissant à la femme la liberté de saisir ou non cette invitation.
Ces conventions gagnent à répondre à quelques questions concrètes : quand le code s’applique-t-il ? Que demande-t-il réellement ? Dans quelles circonstances est-il suspendu ? Comment chacun peut-il signaler son inconfort ?
Un symbole ne vaut jamais consentement général. Porter un collier, employer un titre ou adopter une posture n’autorise que ce qui a été convenu, et chacun peut toujours demander l’arrêt.
En public, les codes peuvent rester discrets et respecter les personnes présentes. Le couple peut réserver ses manifestations explicites à son intimité ou aux espaces adaptés.
À quoi cela peut-il ressembler dans un couple ordinaire ?
Imaginons un couple qui se retrouve après une journée de travail.
Ils se laissent d’abord le temps d’arriver. Lorsqu’elle le souhaite, elle utilise une phrase convenue pour ouvrir leur moment D&S. Il vient auprès d’elle, adopte quelques instants la posture qu’ils ont choisie et lui exprime sa disponibilité. Elle lui indique ce qui lui ferait plaisir : un service, une attention ou simplement sa présence.
Ce rituel peut durer cinq minutes. Il leur permet de quitter un instant les automatismes de la journée et de retrouver leurs places de dominante et de soumis.
À un autre moment de la semaine, ils peuvent réserver un temps plus long à leur dynamique : elle choisit le cadre, donne des consignes et conduit l’expérience dans les limites établies. Ils prévoient ensuite un retour au calme et un échange sur ce qu’ils ont vécu.
Les jours de fatigue, une version minimale peut suffire : un mot, un geste, une attention. Ils peuvent aussi suspendre le rituel. La continuité de leur engagement n’exige pas une disponibilité constante.
L’autorité peut comporter des attentes et des réponses
Pour certains couples, le D&S comprend des consignes, des règles et une forme de discipline. Ces éléments peuvent donner de la consistance à l’autorité féminine, à condition que leur portée soit claire.
Une règle utile est compréhensible et réalisable. Elle peut concerner un rituel, la manière de rendre compte d’un engagement ou l’exécution d’un service choisi. La dominante peut exprimer sa satisfaction, demander une correction ou rappeler une attente.
Si le couple souhaite inclure des conséquences ritualisées, celles-ci doivent être discutées et acceptées à l’avance, rester révisables et pouvoir être interrompues. Un refus, un retrait du consentement ou l’expression d’une limite ne doivent jamais être sanctionnés.
Il me semble également essentiel de distinguer un écart dans un jeu convenu d’un véritable problème de couple. Un conflit, une blessure affective ou un désaccord profond demandent une conversation où chacun peut parler librement. L’autorité D&S ne donne pas à l’une le pouvoir de décider de la légitimité des émotions de l’autre.
La reconnaissance compte tout autant que l’exigence. Un remerciement, une parole d’approbation ou un geste affectueux peuvent donner beaucoup de profondeur au sentiment de servir et d’appartenir à cette relation.
Une femme réelle, un homme engagé
Ces codes doivent laisser toute leur place aux personnes qui les vivent.
Une femme dominatrice peut être tendre, hésiter, demander conseil ou avoir besoin de soutien. Elle doit pouvoir choisir la forme de domination qui lui plaît, sans devoir produire continuellement des consignes ou incarner le scénario de son partenaire.
L’homme soumis conserve une place active. Il apporte ses compétences, prend des initiatives dans le cadre convenu et assume ses responsabilités. Il exprime aussi ses envies et ses limites.
Cette implication est particulièrement importante dans les services quotidiens. Si elle doit penser à tout, rappeler chaque tâche et vérifier chaque détail, sa place directrice peut devenir épuisante. Un service réellement pris en charge lui apporte du soutien et lui libère de l’attention.
Les responsabilités domestiques appartiennent déjà à la vie adulte. Le couple peut choisir de leur donner une signification D&S, tout en veillant à une répartition qui convienne aux deux partenaires.
Une direction féminine choisie
Construire un couple gynarchique invite à examiner les habitudes héritées : qui décide spontanément ? Qui organise ? Qui s’adapte ? Quels désirs passent en premier ?
La direction féminine peut donner une place plus affirmée aux préférences et aux ambitions de la femme. L’homme peut trouver du sens à soutenir cette orientation et du plaisir à lui confier certains choix.
Les codes D&S viennent alors incarner quelque chose qui existe aussi dans la relation. Un titre prend davantage de sens lorsque sa parole est effectivement écoutée. Un rituel de service gagne en profondeur lorsqu’il s’accompagne d’une attention réelle à ses besoins.
Cette organisation repose sur le choix de ces deux personnes. Elle n’exige aucune croyance selon laquelle toutes les femmes devraient commander ou tous les hommes obéir.
Un cadre qui reste vivant
Pour durer, les accords ont besoin d’être revisités. Certains rituels deviennent précieux ; d’autres perdent leur sens. Les envies et les capacités changent.
Un mot d’arrêt ou un système simple comme « vert, orange, rouge » peut faciliter la communication pendant les moments D&S. « Orange » invite à ralentir ou à vérifier ; « rouge » demande l’arrêt immédiat. Les mots ordinaires, notamment « non » et « stop », gardent toujours leur valeur.
Des échanges hors rôle permettent ensuite de parler librement : qu’avons-nous aimé ? Qu’est-ce qui devient pesant ? Avons-nous envie de davantage de cadre, de jeu ou de souplesse ?
Les choix qui engagent fortement la vie de chacun — santé, finances, travail, liens avec les proches — nécessitent des accords explicites qui préservent une liberté réelle. La soumission reste un engagement consenti, jamais une disparition de la personne.
Donner au couple un langage qui lui appartient
C’est dans cette articulation que je vois un moteur possible pour le couple : une direction féminine reconnue, une organisation qui soutient les deux partenaires et une dimension D&S qui nourrit leur intimité.
Les codes donnent une forme à leur engagement. Les conventions rendent cette forme compréhensible. Les rituels créent des occasions de se retrouver et de ressentir ce qu’ils ont choisi.
Une femme peut ainsi éprouver le plaisir de guider, d’exiger et de recevoir. Un homme peut éprouver celui de suivre, de servir et de se remettre à elle dans un cadre partagé. Tous deux peuvent y trouver de la tendresse, du désir et une connexion plus profonde.
C’est cette gynarchie du quotidien que j’imagine : une relation où les gestes ont du sens, où chacun peut être pleinement lui-même et où l’autorité féminine devient une façon vivante de s’aimer.
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Chapitre XIII — L’absence
À dix-neuf heures quarante-cinq, Madame Thomas descendit l’escalier.
René l’entendit avant de la voir.
Le bruit de ses pas avait changé.
Elle avait troqué la tenue qu’elle portait depuis leur retour de la clinique contre une robe noire, simple, ajustée, dont la longueur s’arrêtait juste sous les genoux. Mais surtout, elle avait tenu sa promesse.
Du cuir.
Les bottes montaient presque jusqu’aux genoux, noires, lisses, avec ce brillant discret que René connaissait trop bien. Une large ceinture de cuir structurait la robe à la taille.
Il resta un instant à les regarder.
Madame Thomas s’arrêta devant lui.
— Je t’avais promis du cuir tous les jours.
René releva les yeux.
Elle souriait.
— Je tiens mes engagements.
Il aurait voulu lui répondre que la journée avait déjà largement dépassé tout ce qu’il avait imaginé lorsqu’elle avait prononcé cette promesse dans le cabinet de Caroline.
Mais il se tut.
Il avait appris sa première règle.
Madame Thomas remarqua son silence.
— Bien.
Elle passa devant lui.
— Suis-moi.
René obéit.
Elle traversa le salon, puis s’arrêta dans le corridor d’entrée devant une grande penderie intégrée au mur. René la connaissait évidemment. Manteaux, vestes, chaussures, quelques parapluies. Rien qui, jusque-là, eût mérité son attention.
Les deux portes étaient constituées de fines lamelles de bois inclinées.
Madame Thomas en ouvrit une.
— Entre.
René regarda l’intérieur, puis Madame Thomas.
Elle ne donna aucune explication.
Il entra.
L’espace n’était pas particulièrement inconfortable, mais suffisamment étroit pour qu’il doive choisir soigneusement sa position entre les manteaux et les étagères.
Madame Thomas observa son installation.
— Tu restes ici jusqu’à ce que j’en décide autrement.
René acquiesça.
Elle posa deux doigts sous son menton.
— Et puisque Sophie ne sait rien de ce qui s’est passé aujourd’hui, tu ne fais aucun bruit.
Une seconde passa.
— Compris ?
René attendit.
Le sourire de Madame Thomas reparut.
— Réponds.
— Oui, Madame.
— Tu apprends vite.
Elle lui caressa brièvement les cheveux.
Puis elle referma la porte.
René se retrouva dans la pénombre.
Quelques traits de lumière traversaient les lamelles.
En bougeant légèrement la tête, il découvrit qu’il pouvait voir une partie du corridor, l’entrée du salon et, plus loin, un angle de la salle à manger.
Il entendit Madame Thomas marcher jusqu’à la cuisine.
Ses bottes.
Encore elles.
La situation aurait presque pu le faire sourire.
Elle lui avait effectivement promis du cuir tous les jours.
Elle n’avait jamais promis qu’il pourrait le contempler confortablement.
***
À vingt heures précises, la sonnette retentit.
René se redressa instinctivement.
Les pas de Madame Thomas traversèrent le corridor.
La porte d’entrée s’ouvrit.
— Sophie !
— Bonsoir ! J’espère que je ne suis pas en retard.
— Absolument pas. Entre.
Les deux Femmes s’embrassèrent.
René connaissait Sophie.
Pas intimement, mais suffisamment pour avoir partagé avec elle plusieurs repas et quelques soirées. Elle appartenait à cette partie de la vie de Madame Thomas à laquelle René avait jusque-là accès presque naturellement.
— Donne-moi ton manteau.
Sophie le retira.
Madame Thomas s’approcha de la penderie.
René vit apparaître son visage entre deux lamelles.
Elle ouvrit la porte.
Pendant une fraction de seconde, leurs regards se croisèrent.
Elle ne dit rien.
Elle déposa simplement le manteau dans les bras de René.
Puis referma.
— Merci, dit Sophie depuis le corridor.
— Avec plaisir.
René resta avec le manteau entre les mains.
Quelque chose dans la banalité du geste le troubla davantage que beaucoup des événements de l’après-midi.
Madame Thomas ne lui avait pas demandé de prendre le manteau.
Elle le lui avait donné.
Comme elle aurait déposé un objet dans un placard.
René suspendit soigneusement le vêtement.
De l’autre côté des lamelles, les deux Femmes s’éloignaient déjà.
***
Pendant près d’une heure, il ne se passa rien.
Ou plutôt, il se passa exactement ce qui se passait habituellement lorsque deux amies dînaient ensemble.
Elles parlèrent.
Sophie raconta une histoire concernant une collègue. Madame Thomas rit. Elles évoquèrent un restaurant qu’elles voulaient essayer. Puis une connaissance commune qui venait de changer de travail.
À un moment, elles parlèrent d’un dossier particulièrement absurde que Madame Thomas avait traité dans la semaine.
René écoutait.
C’était peut-être cela qui lui paraissait le plus étrange.
Sa journée avait bouleversé toutes les catégories à travers lesquelles il s’était défini pendant soixante ans.
Quelques heures plus tôt, Caroline avait enregistré son identification.
Madame Thomas possédait les documents.
Un numéro lui avait été attribué.
Il avait voyagé dans une cage.
Puis son acte avait été transmis à un notaire afin qu’il soit inscrit dans l’inventaire patrimonial de Madame Thomas.
Et maintenant elle discutait d’un restaurant.
Le monde continuait.
René commença à comprendre ce que Madame Thomas avait voulu lui faire sentir dans la voiture.
Sa transformation n’était pas nécessairement un événement pour les autres.
Elle pouvait devenir simplement une composante de l’organisation de la vie de sa propriétaire.
Il changea légèrement de position.
Une botte apparut dans son champ de vision lorsque Madame Thomas croisa les jambes sous la table.
René la reconnut immédiatement.
Il eut presque envie de rire.
Même enfermé dans une penderie, elle avait réussi à placer du cuir dans son champ de vision.
Comme si elle avait pensé jusque-là.
Avec Madame Thomas, ce n’était jamais complètement impossible.
***
Ce fut au dessert que Sophie posa la question.
Elle arriva sans préparation.
— Au fait, René n’est pas là ce soir ?
Dans la penderie, René se figea.
Madame Thomas ne répondit pas immédiatement.
Il apercevait seulement une partie de son profil.
Elle prit son verre.
— Non.
— Il est sorti ?
— Non.
Sophie sembla attendre.
— Il travaille ?
— Non plus.
Un petit silence.
Puis Sophie demanda :
— Alors il est où ?
Madame Thomas posa son verre.
— René n’est plus là.
Dans la penderie, quelque chose se contracta dans la poitrine de René.
Il avait parfaitement entendu.
Sophie aussi.
Mais elle avait naturellement compris autre chose.
— Oh.
Un silence beaucoup plus long suivit.
— Je ne savais pas.
— C’est normal.
— Je suis désolée.
Madame Thomas eut un léger rire.
— Ne le sois surtout pas.
Sophie hésita.
— C’est récent ?
Cette fois, René vit clairement le sourire de Madame Thomas.
— Très récent.
— Ça va ?
— Très bien.
Puis, après quelques secondes :
— C’est même exactement ce que je voulais.
René ferma les yeux.
René n’est plus là.
Il connaissait Madame Thomas.
Il connaissait son goût des mots précis.
Il l’avait vue construire des raisonnements sur une nuance, retourner un argument sur une définition, obtenir un accord en obligeant son interlocuteur à comprendre ce qu'impliquait réellement sa propre réponse.
Elle aurait pu dire qu’il était occupé.
Qu’il n’était pas disponible.
Qu’il ne dînerait pas avec elles.
Elle n’avait choisi aucune de ces formulations.
René n’est plus là.
Et surtout, elle n’avait pas menti pour protéger un secret.
Elle avait énoncé quelque chose.
Sophie posa encore deux ou trois questions auxquelles Madame Thomas répondit sans jamais donner davantage d’explications.
Puis la conversation dériva vers autre chose.
Tout simplement.
René resta dans le noir.
Pour Sophie, René avait disparu.
Et le plus étrange était qu’après quelques minutes, cela ne semblait plus avoir aucune importance.
***
Il était presque vingt-trois heures lorsque Sophie annonça qu’elle devait partir.
Les Femmes traversèrent le corridor.
Madame Thomas ouvrit la penderie.
La lumière frappa les yeux de René.
Elle tendit la main.
Pas vers lui.
Vers le manteau.
René comprit.
Il décrocha le vêtement et le posa dans sa main.
Aucun mot.
Madame Thomas referma immédiatement la porte.
— Tiens.
— Merci.
René entendit le froissement du tissu.
Puis Sophie rire.
— C’était vraiment une bonne soirée.
— Oui.
— On remet ça bientôt ?
— Avec plaisir.
Elles s’embrassèrent.
— Bonne nuit.
— Bonne nuit, Sophie.
La porte d’entrée se referma.
René inspira profondément.
Il attendit.
Naturellement.
Madame Thomas allait maintenant ouvrir la penderie.
Quelques secondes passèrent.
Il entendit ses bottes.
Elles approchèrent.
René se prépara.
Les pas arrivèrent devant lui.
Puis continuèrent.
René ouvrit les yeux dans l'obscurité.
Madame Thomas traversa le corridor.
Elle éteignit la lumière de la salle à manger.
Puis celle du salon.
Ses pas gagnèrent l’escalier.
Une marche.
Puis une autre.
Le bruit des bottes s’éloigna progressivement vers l’étage.
Une dernière lumière disparut sous les lamelles.
La maison plongea dans le noir.
René attendit encore.
Une minute.
Deux.
Cinq peut-être.
Puis il entendit, très loin au-dessus de lui, la porte de la chambre de Madame Thomas.
Le silence revint.
Elle était allée se coucher.
René resta immobile.
Elle ne l’avait pas oublié.
Cette explication aurait été rassurante.
Mais elle était impossible.
Madame Thomas oubliait rarement quelque chose.
Et certainement pas le bien qu’elle avait fait identifier quelques heures auparavant, transporté dans sa voiture, inscrit à son patrimoine puis personnellement placé dans cette penderie.
Elle savait exactement où il était.
René repensa alors à la conversation.
René n’est plus là.
Dans un premier temps, il avait cru comprendre la phrase.
Maintenant, dans l’obscurité, il en découvrait une autre dimension.
Pendant toutes ses années de soumission, même lorsqu’il attendait à genoux, même lorsqu’il servait, même lorsque Madame Thomas décidait pour lui, René avait continué à se percevoir comme une présence permanente dans leur relation.
Un individu qui attendait une décision.
Un homme qui attendait un ordre.
Quelqu’un qui attendait qu’on vienne le chercher.
Mais Madame Thomas venait de lui montrer autre chose.
Elle pouvait avoir besoin de son intelligence.
Alors René existerait comme interlocuteur.
Elle pouvait vouloir son service.
Alors elle lui donnerait une fonction.
Elle pouvait désirer sa présence.
Alors elle choisirait sa place.
Elle pouvait même décider de jouer de cette fascination qu’elle connaissait si bien, enfiler ses bottes de cuir et regarder son attention se désorganiser avec cette satisfaction amusée qu’elle ne cherchait même plus à dissimuler.
Mais ce soir, elle n’avait besoin de rien.
Alors elle l’avait rangé.
Il n’y avait là, du point de vue de Madame Thomas, aucune contradiction avec la promesse qu’elle lui avait faite.
Elle prendrait soin de lui.
Elle savait où il était.
Il était à l’abri.
Il était exactement à la place qu’elle avait choisie.
Cela suffisait.
René posa lentement sa tête contre la paroi de la penderie.
Quelques heures auparavant, il avait cru que devenir un bien signifiait acquérir un nouveau statut.
Un numéro.
Un document.
Une propriétaire.
Il comprenait maintenant que cela signifiait également perdre quelque chose qu’il n’avait jamais imaginé pouvoir perdre :
L’évidence de sa propre présence.
Il n’existait plus nécessairement dans le monde de Madame Thomas simplement parce qu’il était là.
Il y entrerait lorsqu’elle le déciderait.
Dans le silence complet de la maison, René cessa progressivement d’écouter l’escalier.
Et, pour la première fois, il ne se demanda plus :
Quand viendra-t-elle me chercher ?
Une autre question prit sa place.
Quand aura-t-elle de nouveau besoin de moi ?
René ferma les yeux.
Et resta là où Madame Thomas avait rangé ce qui lui appartenait.
Épilogue — Le précédent
L’automne avait transformé la forêt.
Les verts profonds de l’été avaient disparu au profit des ocres, des bruns et des ors. À chaque pas de Madame Thomas, les feuilles humides s’écrasaient doucement sous les semelles de ses cuissardes.
René avançait derrière elle.
À quatre pattes.
La première fois qu’elle l’avait emmené ainsi, quelques semaines auparavant, chacun de ses mouvements avait été conscient. La position de ses mains. Celle de ses genoux. La tension de la laisse. La peur absurde de rencontrer quelqu’un.
Maintenant, son corps avait appris.
Madame Thomas aussi.
Elle avait rapidement considéré que son équipement initial était insuffisant.
— Si je veux que tu marches ainsi régulièrement, avait-elle déclaré, tu dois être correctement protégé.
Elle lui avait donc acheté des gants renforcés, des genouillères adaptées et une tenue en similicuir suffisamment épaisse pour le protéger du froid, de l’humidité et des frottements.
Elle avait choisi elle-même chaque élément.
Comme elle choisissait désormais beaucoup de choses pour lui.
René avait compris que la propriété, selon Madame Thomas, ne signifiait jamais la négligence.
Bien au contraire.
Ce qui lui appartenait devait être entretenu.
Protégé.
Éduqué.
Et présenté conformément à ses exigences.
Madame Thomas, elle, avait tenu une autre promesse.
Le cuir.
Ce jour-là, elle portait un long manteau sombre dont les pans accompagnaient chacun de ses pas et de magnifiques cuissardes de cuir noir.
René les suivait depuis près d’une heure.
La laisse partait de son collier, remontait avec une légère courbe et disparaissait dans la main gantée de Madame Thomas.
Elle n’avait presque pas parlé.
Elle n’en avait pas besoin.
René savait maintenant maintenir la bonne distance. Il ralentissait lorsqu’elle ralentissait. S’arrêtait lorsqu’elle s’arrêtait. Attendait lorsqu’elle observait quelque chose.
La laisse n’était presque jamais tendue.
Madame Thomas semblait apprécier particulièrement cela.
Elle disait qu’une autorité qui devait constamment tirer sur sa laisse était une autorité mal comprise.
René avait retenu la leçon.
***
Ils arrivèrent à une bifurcation lorsqu’une sonnerie troubla le silence de la forêt.
Madame Thomas s’arrêta.
René s’immobilisa immédiatement.
Elle sortit son téléphone de la poche de son manteau.
Son expression changea lorsqu’elle lut le nom.
— Élise.
Elle décrocha.
— Bonjour.
René reconnut immédiatement la voix de la Docteure Morel, bien qu’il ne distinguât pas les mots.
Madame Thomas reprit sa marche.
— Très bien. Et toi ?
Quelques secondes.
— Oui. Beaucoup de travail cette semaine.
Elle écouta encore.
Puis elle rit.
— Non, tu ne me déranges pas. Je suis en promenade.
Un silence.
Madame Thomas regarda René.
— Oui. Avec lui.
René baissa légèrement les yeux.
Ils arrivèrent quelques minutes plus tard à un banc installé au bord du chemin.
Madame Thomas s’assit.
René resta un instant devant elle.
Elle n’eut pas besoin de parler.
Il se déplaça sur le côté et se coucha près de ses bottes.
Madame Thomas croisa les jambes.
L’une de ses cuissardes se trouva à quelques centimètres du visage de René.
Il sourit intérieurement.
Même après toutes ces semaines, certaines choses ne changeaient pas.
Madame Thomas posa distraitement une main sur sa tête.
— Et toi, comment vas-tu ?
Morel répondit longuement.
Madame Thomas écoutait en faisant lentement glisser ses doigts dans les cheveux de René.
Puis elle sourit.
— Je savais que tu finirais par me poser la question.
Silence.
— René ?
Sa main s’arrêta.
Elle baissa les yeux vers lui.
— Il va très bien.
Morel répondit quelque chose qui fit rire Madame Thomas.
— Oui, évidemment que j’ai regardé.
Nouveau silence.
— Parce qu’il est sous ma responsabilité, Élise.
Cette fois, elle ne souriait plus.
— Je voulais cela. Il serait assez incohérent de ma part de revendiquer la propriété de quelqu’un et de considérer ensuite que son état ne me concerne pas.
Elle recommença à caresser les cheveux de René.
— Il s’adapte remarquablement.
Une pause.
— Mieux que je ne l’avais prévu, même.
René sentit une satisfaction étrange l’envahir.
Madame Thomas poursuivit :
— Il a encore parfois tendance à réfléchir depuis son ancienne position. Mais de moins en moins.
Morel posa vraisemblablement une question.
— Non. Je ne cherche pas à supprimer son initiative. Ce serait idiot. René reste René.
Elle regarda le chemin devant elle.
— Son intelligence m’est utile. Son jugement aussi. Je veux simplement qu’il comprenne que disposer d’une capacité ne signifie plus disposer de l’autorité finale sur son utilisation.
René écoutait.
Il connaissait cette idée.
Il la vivait désormais.
— Exactement, conclut Madame Thomas.
Puis le ton de la conversation changea.
René le sentit avant même de comprendre pourquoi.
Madame Thomas cessa de caresser sa tête.
— Pourquoi me demandes-tu ça ?
Long silence.
Elle écouta.
Son regard se fixa quelque part entre les arbres.
— Tu as relu ton rapport ?
Morel parla.
— Plusieurs fois ?
Madame Thomas sourit légèrement.
— Cela devient intéressant.
Elle décroisa les jambes.
René releva les yeux vers elle.
— Quelle question ?
La réponse de Morel fut suffisamment longue pour que Madame Thomas se penche en arrière contre le dossier du banc.
Puis :
— Je me suis posé exactement la même.
Silence.
— Oui.
Elle écouta.
— Non, Élise. Je ne pense plus que René soit juridiquement un cas aussi exceptionnel que nous l’avions cru.
René sentit quelque chose changer.
Il ne bougea pas.
— Psychologiquement, peut-être. Tu es mieux placée que moi pour en juger. Juridiquement, c’est différent.
Morel parla.
Madame Thomas sourit.
Le sourire de l’avocate.
René le connaissait.
Celui qui apparaissait lorsqu’elle avait trouvé quelque chose.
— Une lacune ?
Elle réfléchit.
— Non.
Une seconde.
— Plusieurs.
René fixa ses bottes.
Madame Thomas reprit :
— C’est justement le problème. Aucun des mécanismes que nous avons utilisés n’avait été conçu pour produire ce résultat.
Elle marqua une pause.
— Mais aucune disposition pertinente ne l’interdit expressément dans la configuration que nous avons construite.
Morel intervint.
— Exactement. Consentement d’un adulte capable, transfert volontaire, délégations, obligations de protection, identification, enregistrement patrimonial… Pris séparément, rien n’était particulièrement intéressant.
Elle regarda René.
— C’est leur combinaison qui l’est.
Quelques feuilles tombèrent devant eux.
Morel parla de nouveau.
Cette fois, Madame Thomas ne répondit pas immédiatement.
— Reproductible ?
Elle prononça le mot lentement.
René sentit sa main revenir sur sa tête.
— Théoriquement, oui.
Morel demanda quelque chose.
Madame Thomas eut immédiatement un mouvement de désapprobation.
— Certainement pas avec n’importe qui.
Son ton était devenu ferme.
— C’est précisément là que ton travail devient indispensable. Je n’accepterais jamais de construire pour une autre Femme ce que j’ai construit avec René sans savoir que l’homme comprend réellement ce qu’il demande.
Elle regarda René.
— Il faut distinguer le fantasme de la volonté stable. Nous l’avons fait.
Elle écouta.
— Oui. Et il faut aussi évaluer la Femme.
Morel sembla surprise.
Madame Thomas eut un petit rire.
— Évidemment. Posséder crée davantage d’obligations que jouer à posséder.
Elle reprit plus sérieusement :
— Si une Femme veut disposer d'une autorité aussi étendue sur un homme, il faut s'assurer qu'elle soit capable d'assumer ce qui va avec : protection, entretien, décisions, conséquences.
Morel parla longuement.
Madame Thomas acquiesça plusieurs fois.
— Caroline pourrait effectivement formaliser la partie sanitaire.
Une pause.
— Toi, l’évaluation psychologique.
Puis son sourire reparut.
— Et moi, le droit.
René comprit alors que quelque chose venait de se produire.
Il ignorait encore quoi.
Mais il connaissait suffisamment Madame Thomas pour savoir reconnaître le moment où une idée cessait d’être une simple hypothèse.
***
La conversation continua.
Morel semblait réfléchir à voix haute.
Madame Thomas répondait par phrases courtes.
Des critères.
Des contrôles.
Des responsabilités.
La nécessité de protéger l’homme contre une décision prise sous l’effet d’une crise ou d’une fascination passagère.
La nécessité, inversement, de protéger une propriétaire contre un engagement dont elle n’aurait pas mesuré les conséquences.
Puis Morel prononça quelque chose qui fit froncer les sourcils à Madame Thomas.
— Une association ?
Elle réfléchit.
— Peut-être.
Morel poursuivit.
— Non. Pas militante.
Elle regarda René.
— Surtout pas.
Quelques secondes.
— Une structure d’étude et d’encadrement serait plus intelligente.
Morel répondit.
— Oui. Des demandes pourraient être examinées.
Elle écouta.
— Et si nous en refusons certaines, tant mieux. Le but ne serait pas de fabriquer des propriétaires et des propriétés.
René vit son expression devenir plus attentive.
— Le but serait de déterminer dans quelles circonstances une relation de ce type peut réellement fonctionner.
Morel dit quelque chose.
Madame Thomas eut un petit rire.
— Tu vas beaucoup trop vite.
Nouveau silence.
— Une société ?
Cette fois, le mot sembla retenir son attention.
Elle regarda autour d’elle comme si la forêt pouvait lui fournir une réponse.
— Une société consacrée à quoi ?
Morel parla.
Madame Thomas ne répondit pas.
René attendit.
Puis elle répéta lentement :
— Aux relations fondées sur l’autorité féminine et l’appartenance masculine volontaire…
Elle regarda René couché à ses pieds.
Ses doigts reprirent leur mouvement dans ses cheveux.
— C’est une définition terriblement clinique.
Morel répondit quelque chose qui la fit rire.
— Non, je n’ai pas mieux.
Silence.
Puis Madame Thomas observa son Bien.
Son regard descendit vers le collier.
La laisse.
La tenue protectrice.
Les genouillères.
Puis remonta vers sa propre main qui tenait l’autre extrémité de la laisse.
— Enfin…
Elle hésita.
— Nous pourrions parler d’un modèle gynarchique.
Morel répéta probablement le terme.
— Oui. Gynarchique.
Un nouveau silence.
— Non, Élise. Je ne suis pas en train de proposer de réorganiser la société.
Elle rit.
— J’ai déjà suffisamment de travail.
Morel répondit.
Madame Thomas leva les yeux au ciel.
— Caroline dira exactement la même chose que toi.
Puis son expression changea.
— Mais nous pouvons nous retrouver toutes les trois.
Elle réfléchit.
— La semaine prochaine.
Morel parla.
— Chez moi.
Une dernière pause.
— D’accord. Je t’envoie quelques notes avant.
Madame Thomas raccrocha.
***
La forêt retrouva immédiatement son silence.
Pendant quelques secondes, Madame Thomas resta assise.
René demeurait couché contre ses cuissardes.
Il réfléchissait à tout ce qu’il venait d’entendre.
Madame Thomas regardait devant elle.
Puis elle baissa les yeux.
— Tu as tout entendu ?
René attendit.
Un sourire apparut.
— Tu peux répondre.
— Oui, Madame.
— Et qu’en penses-tu ?
La question le surprit.
Quelques semaines auparavant, il aurait probablement commencé par analyser les implications juridiques. Puis les risques. Puis les conséquences sociales.
Cette fois, il réfléchit autrement.
— Je pense que la Docteure Morel vous a téléphoné pour savoir comment j’allais.
— C’est exact.
— Et qu’elle a terminé en envisageant avec vous quelque chose qui pourrait concerner beaucoup d’autres personnes.
Madame Thomas sourit.
— Continue.
René regarda la laisse.
Puis les cuissardes de cuir devant lesquelles il était couché.
Il repensa au cabinet de Morel.
À Caroline.
À la cage qu’il avait lui-même assemblée.
À son numéro.
Aux documents.
À la penderie.
À cette nuit où il avait compris qu’il pouvait être présent sans nécessairement exister dans le monde de Madame Thomas tant qu’elle n’avait pas besoin de lui.
Et maintenant à cette conversation.
Il releva les yeux.
— Je pense surtout que vous avez encore plusieurs coups d’avance sur moi.
Madame Thomas resta silencieuse.
Puis elle éclata de rire.
Un rire véritable.
Elle se pencha et lui caressa longuement la tête.
— Enfin une chose que mon Bien a parfaitement comprise.
Elle se leva.
René se remit naturellement à quatre pattes.
Madame Thomas ajusta son manteau.
Puis elle reprit correctement la laisse dans sa main.
Elle fit un pas.
René suivit.
Devant eux, le chemin disparaissait progressivement entre les arbres aux couleurs d’automne.
Ni Madame Thomas, ni René, ni même Élise Morel ne pouvaient encore savoir où il conduirait.
Pour l’instant, il n’existait qu’une Femme.
Un Bien.
Une psychiatre qui avait posé une question.
Une vétérinaire qui avait accepté d'explorer l'impossible.
Et quelques lacunes dans la loi qu’une avocate avait eu l’intelligence de réunir.
Ce n’était pas encore un système.
Encore moins une société.
C’était simplement un précédent.
Madame Thomas continua d’avancer.
René suivit sa propriétaire sous les feuilles d’automne.
Et la laisse, entre eux, resta presque parfaitement détendue.
FIN
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Chapitre XI — Le retour
Madame Thomas prit la laisse.
René regarda Caroline.
Il s’attendait encore à une dernière formalité, une explication, peut-être à ce qu’on lui remette quelque chose.
Mais Caroline avait déjà refermé le dossier.
Son dossier.
Ou plutôt celui que Madame Thomas venait d’emporter.
La distinction lui parut soudain importante.
— Merci, Caroline, dit-elle.
— Avec plaisir.
Les deux Femmes échangèrent quelques mots concernant la suite.
René écoutait, mais son esprit n’arrivait plus à suivre correctement.
Il entendait des fragments.
Enregistrement.
Contrôle.
Dossier.
Prochaine étape.
Tout semblait désormais avoir acquis un double sens.
Madame Thomas tira légèrement sur la laisse.
— Viens.
René obéit.
Caroline ne lui dit pas au revoir.
Ce détail le frappa seulement lorsqu’ils furent dans le couloir.
***
À l’extérieur, l’air frais lui fit du bien.
René inspira profondément.
Pendant quelques secondes, la clinique lui sembla presque irréelle.
Il regarda les voitures.
Les passants.
Une Femme poussant une poussette.
Un homme traversant la rue avec un sac de courses.
Le monde continuait exactement comme avant.
Il trouva cela étrange.
Il aurait voulu que quelque chose soit différent.
Une lumière.
Un bruit.
Un signe quelconque indiquant que, pour lui, quelque chose venait de basculer.
Mais rien.
Madame Thomas marchait devant lui.
Ses bottes frappaient régulièrement le sol.
René les regarda.
Puis sourit malgré lui.
Elle s’en aperçut.
— Quoi ?
— Rien.
— René.
— Je pensais à votre promesse.
Elle s’arrêta.
— Laquelle ?
Il regarda ses bottes.
Madame Thomas suivit son regard.
— Ah.
Elle eut un sourire.
— Le cuir.
— Tous les jours.
— Je tiens mes engagements.
Puis elle reprit sa marche.
— Contrairement à certains hommes, je réfléchis avant de les prendre.
René la suivit.
Cette phrase aurait pu être une plaisanterie.
Aujourd’hui, elle sonnait autrement.
***
Ils arrivèrent au SUV.
Madame Thomas déverrouilla le véhicule.
René se dirigea naturellement vers la portière passager.
— Non.
Il s’arrêta.
Un seul mot.
Il regarda Madame Thomas.
Elle se trouvait derrière le véhicule.
Le coffre s’ouvrit.
Et René vit la cage.
La cage qu’il avait lui-même assemblée.
Celle dont il avait vérifié chaque fixation.
Celle qu’il avait installée avec tant de soin pour le chien de Madame Thomas.
Il resta immobile.
Tout le chapitre précédent sembla se condenser dans cette image.
— Madame…
Elle attendit.
— Vous êtes sérieuse ?
— Très.
René regarda la cage.
Puis la portière passager.
Puis de nouveau la cage.
— Pour rentrer ?
— Oui.
Il eut un rire nerveux.
— Jusqu’à la maison ?
— C’est généralement le principe d’un trajet de retour.
— Dans la cage ?
Madame Thomas leva légèrement un sourcil.
— Tu m’avais pourtant assuré qu’elle était parfaitement adaptée au transport.
René ferma les yeux.
Évidemment.
Encore ses propres mots.
— Pour un chien.
— Nous revenons vraiment là-dessus ?
Il la regarda.
Elle souriait.
Pas méchamment.
Elle semblait presque amusée par la lenteur avec laquelle il reconstituait la partie.
René s’approcha de la cage.
Il posa une main sur la porte.
— C’est pour ça que vous m’avez demandé de l’installer.
— Oui.
— Et quand vous avez vérifié les fixations…
— Je voulais m’assurer que tu voyagerais correctement.
— Vous le saviez déjà.
— Évidemment.
René secoua la tête.
— Depuis le début.
— Depuis bien avant que le livreur ne sonne à la porte.
Il resta quelques secondes silencieux.
Puis :
— Et vous m’avez laissé croire que vous adoptiez un chien.
Madame Thomas prit une expression faussement innocente.
— Ai-je dit une seule fois que j’adoptais un chien ?
René chercha.
La livraison.
Le montage.
La conversation dans la voiture.
Caroline.
Il essaya de retrouver une affirmation explicite.
Il n’en trouva aucune.
— Non.
— Voilà.
L’avocate venait encore de gagner.
***
Madame Thomas ouvrit la cage.
— Entre.
René regarda l’intérieur.
L’espace lui parut soudain beaucoup plus petit que lorsqu’il l’avait mesuré la veille.
— Madame…
— Oui ?
— Je peux encore m’asseoir devant.
Elle le regarda longuement.
— Bien sûr.
René fut surpris.
— Vraiment ?
— Tu peux également rentrer à pied si cela te chante.
Elle posa une main sur la porte de la cage.
— Mais ce n’est pas la place que je t’ai choisie.
Voilà.
Pas une impossibilité.
Une place.
René regarda l’habitacle avant.
Puis la cage.
Quelques heures auparavant, Madame Thomas lui avait rendu son choix.
Il l’avait fait.
Ce qui se jouait maintenant était différent.
Il inspira profondément.
Puis entra.
***
Il dut chercher comment s’installer.
Cette simple difficulté lui rappela immédiatement la conversation de la veille.
Une cage suffisamment grande.
Correctement sécurisée.
Une habituation progressive.
Il eut presque envie de rire.
Madame Thomas l’avait interrogé sur la manière dont il pensait qu’un chien devait être traité.
Et lui, consciencieusement, avait fourni le manuel.
— Ça va ? demanda-t-elle.
— Oui.
— Tu as suffisamment de place ?
René bougea légèrement.
— Oui.
Madame Thomas vérifia elle-même sa position.
Puis la fixation.
Encore.
Comme la veille.
Mais cette fois, René comprenait pourquoi elle avait été si méticuleuse.
Elle posa une main sur sa tête.
Le même geste qu’à la clinique.
— Bien.
Puis elle ferma la porte.
Le déclic de la serrure fut discret.
René le ressentit pourtant avec une intensité presque physique.
Madame Thomas le regarda à travers les barreaux.
— Confortable ?
— Relativement.
— C’est un début.
Elle ferma le coffre.
***
Le monde changea immédiatement.
Pas énormément.
Juste suffisamment.
Les sons étaient différents.
L’espace aussi.
René voyait l’habitacle depuis l’arrière, mais il n’en faisait plus réellement partie.
Madame Thomas s’installa au volant.
Elle posa son sac sur le siège passager.
René regarda le sac.
Sa place habituelle.
Il éprouva un sentiment étrange.
Pas de jalousie.
Plutôt la constatation très concrète d’un déplacement.
Le sac de Madame Thomas était devant.
Lui derrière.
Dans la cage.
Le moteur démarra.
***
Pendant les premières minutes, Madame Thomas ne parla pas.
René non plus.
La ville défilait derrière les vitres.
Il essayait de mettre de l’ordre dans ce qui venait de se produire.
Il avait une puce.
Un numéro.
Un dossier.
Madame Thomas avait signé des documents qu’il n’avait même pas lus.
Caroline les lui avait remis à elle.
Et maintenant il voyageait dans une cage installée dans le coffre de sa voiture.
La veille encore, chacune de ces choses lui aurait semblé absurde.
Aujourd’hui, elles formaient une continuité.
René posa son front contre les barreaux.
Le plus étrange était qu’il n’éprouvait pas le besoin de demander à sortir.
Il aurait aimé comprendre.
Mais sortir ?
Non.
Pas encore.
Peut-être même pas du tout.
***
Le téléphone de Madame Thomas sonna.
Le système mains libres afficha un nom sur l’écran.
Elle répondit immédiatement.
— Thomas.
Sa voix changea.
La Maîtresse disparut.
L’avocate revint.
— Oui, j’ai lu votre message.
Silence.
— Non. Surtout pas. Si vous acceptez cette formulation, vous reconnaissez implicitement leur interprétation du contrat.
René releva la tête.
Il connaissait cette voix.
Précise.
Rapide.
Assurée.
Celle qui l’avait fasciné des années auparavant.
— Envoyez-moi la dernière version. Je la corrige ce soir.
Une réponse.
— Non, demain matin est trop tard. Je veux qu’elle parte avant dix-huit heures.
Madame Thomas changea de voie.
— Très bien. À tout à l’heure.
Elle raccrocha.
Pas un regard vers René.
Pas un mot.
Quelques secondes plus tard, elle passa elle-même un autre appel.
— Bonjour Marc. Thomas.
René écoutait.
Elle parlait d’un dossier, d’une clause de responsabilité, d’une réunion déplacée au lendemain.
Sa vie professionnelle continuait.
Exactement comme avant.
Et René comprit progressivement quelque chose qui le troubla davantage que la cage.
Il n’était pas le centre de l’événement.
Pour lui, cette journée était gigantesque.
Pour Madame Thomas, elle avait simplement intégré René à l'organisation de sa vie.
Elle pouvait faire identifier ce qui lui appartenait à quatorze heures trente et négocier un contrat à seize heures.
Il n’y avait aucune contradiction.
***
Un troisième appel.
Puis un quatrième.
Madame Thomas ne baissa jamais la voix pour lui.
Elle ne lui expliqua rien entre deux conversations.
Elle ne chercha même pas à vérifier s’il suivait.
René existait dans la voiture.
Mais il n’existait plus dans son activité professionnelle.
À un moment, elle dicta :
— Notez : la qualification juridique doit découler des faits et non de la terminologie choisie par les parties.
René sentit presque un frisson.
La phrase n’avait probablement rien à voir avec lui.
Probablement.
Il regarda les barreaux devant son visage.
La qualification juridique doit découler des faits.
Il avait choisi.
Caroline l’avait identifié.
Madame Thomas avait signé.
Il était dans sa cage.
Les faits s’accumulaient.
Et leur terminologie ?
Il ne la connaissait toujours pas.
***
Madame Thomas termina son appel.
Le silence revint.
René attendit.
Une minute.
Puis deux.
— Madame ?
— Oui ?
Elle continuait de conduire.
— Vous m’aviez entendu ?
— Depuis quand ?
— Depuis que nous sommes partis.
— Naturellement.
— Vous n’avez rien dit.
— J’étais occupée.
La réponse était tellement simple qu’elle le désarma.
— Je pensais que…
Il s’arrêta.
— Que quoi ?
— Que nous parlerions.
— Nous parlerons.
— Quand ?
— Lorsque j’aurai quelque chose à te dire.
René regarda le siège passager.
Le sac y était toujours posé.
— Et en attendant ?
Madame Thomas regarda brièvement dans le rétroviseur.
Leurs regards se croisèrent.
— En attendant, tu voyages.
Puis elle reporta son attention sur la route.
***
René resta silencieux.
Il commençait à comprendre.
Il avait longtemps imaginé l’appartenance comme une succession de moments intenses.
Des ordres.
Des cérémonies.
Des symboles.
La réalité que Madame Thomas construisait semblait beaucoup plus profonde précisément parce qu’elle était beaucoup plus banale.
Elle téléphonait.
Elle conduisait.
Elle organisait son agenda.
Et lui était là.
À sa place.
Sans qu’il soit nécessaire de rappeler constamment pourquoi.
La cage cessait progressivement d’être une scène.
Elle devenait un emplacement.
Son emplacement pour ce trajet.
Cette distinction lui donna le vertige.
***
Le téléphone sonna encore.
— Thomas.
René ferma les yeux.
Il écouta sa voix.
Les mots professionnels finirent par devenir un bruit de fond.
Il pensa à la phrase.
Je serai sereine parce que je saurai exactement ce qui est à moi.
Il avait surtout retenu la seconde partie :
Et toi, tu seras serein parce que tu sauras exactement à qui tu appartiens.
À la clinique, cela lui avait paru romantique.
Dans la cage, il commençait à en comprendre la dimension pratique.
Appartenir à Madame Thomas ne signifiait pas seulement qu’elle disposerait de lui lorsqu’elle désirait jouer avec cette appartenance.
Cela signifiait qu’elle pourrait l'intégrer à sa vie comme elle intégrait tout ce dont elle avait la responsabilité.
Le transporter.
L'organiser.
Décider de sa place.
Continuer à travailler pendant qu’il attendait.
Et peut-être, un jour, ne plus remarquer consciemment sa présence parce qu’elle serait devenue aussi évidente que celle de son téléphone, de son dossier ou de son sac.
Cette idée aurait dû l’humilier.
Elle lui procura au contraire une sensation inattendue.
Du calme.
***
La voiture quitta progressivement la ville.
René ouvrit les yeux.
Madame Thomas venait de terminer son appel.
Cette fois, elle regarda dans le rétroviseur.
— Toujours avec moi ?
— Oui, Madame.
— Tu réfléchis beaucoup.
Il sourit.
— Vous me connaissez.
— À quoi ?
René regarda autour de lui.
— À ce que j’ai fait.
— Tu regrettes ?
La question fut posée sans inquiétude.
René prit le temps de répondre.
— Non.
— Mais ?
— Je crois que je n’avais pas compris.
— Quoi ?
Il chercha les mots.
— La taille de la chose.
Madame Thomas sourit légèrement.
— Tu commences seulement.
Cette réponse provoqua un nouveau silence.
— Madame…
— Oui ?
— Qu’est-ce qui va changer ?
Elle réfléchit.
— Beaucoup de choses.
— Lesquelles ?
— Progressivement.
René soupira.
— Vous ne me direz rien.
— Pas aujourd’hui.
— Pourquoi ?
Madame Thomas regarda la route.
— Parce que si je te donnais maintenant une liste de cinquante conséquences, ton cerveau passerait les trois prochains jours à les analyser une par une.
René ne put le nier.
— Et ce serait mauvais ?
— Non.
Elle marqua une pause.
— Mais tu essaierais de comprendre ton nouveau statut avant de l’avoir vécu.
Cette phrase l’arrêta.
Madame Thomas poursuivit :
— Je préfère l’inverse.
— Le vivre avant de le comprendre ?
— Exactement.
***
Quelques kilomètres plus loin, elle ajouta :
— Il y a cependant une chose que tu peux déjà comprendre.
René releva immédiatement la tête.
— Laquelle ?
Madame Thomas regarda le rétroviseur.
— Jusqu’à ce matin, tu pensais que devenir ma propriété serait essentiellement une modification de notre relation.
René acquiesça.
— Oui.
— Ce n’est pas cela.
— Alors quoi ?
Elle prit quelques secondes avant de répondre.
— C’est une modification de ta place dans le monde.
René ne dit rien.
Madame Thomas reporta son regard sur la route.
Puis son téléphone sonna de nouveau.
— Thomas.
Et elle recommença à parler travail.
Comme si elle venait de prononcer la chose la plus ordinaire du monde.
***
René resta derrière elle.
Dans la cage qu’il avait lui-même choisie, assemblée et sécurisée sans savoir qu’elle serait la sienne.
Il regarda le sac de Madame Thomas posé sur son ancien siège.
Il écouta sa Maîtresse négocier tranquillement une affaire professionnelle.
Puis il ferma les yeux.
Il ne savait toujours pas exactement ce qu’il était devenu.
Il ignorait encore les règles qui accompagneraient ce statut.
Il ne savait pas jusqu’où Madame Thomas comptait aller.
Mais, pour la première fois, il commençait à comprendre que la véritable transformation ne résidait ni dans la puce, ni dans la laisse, ni même dans la cage.
Elle résidait dans quelque chose de beaucoup plus vaste.
La veille, René avait encore une vie dans laquelle Madame Thomas occupait une place immense.
Aujourd’hui, la perspective s’était inversée.
C’était désormais lui qui devait apprendre quelle place il occuperait dans la vie de Madame Thomas.
Chapitre XII — L’inventaire
La voiture s’immobilisa devant la maison.
René ouvrit les yeux.
Pendant quelques secondes, il attendit le bruit familier du moteur qui s’arrêtait, puis celui de la portière de Madame Thomas.
Elle descendit.
René se redressa dans la cage.
Il entendit ses pas contourner le véhicule.
Puis plus rien.
Il attendit.
La porte du coffre ne s’ouvrit pas.
Une minute passa.
Puis deux.
René essaya de regarder à travers les vitres, mais sa position ne lui permettait d’apercevoir qu’une partie de l’extérieur.
Il entendit finalement la voix de Madame Thomas.
— Allô ? Salut Sophie.
Son ton avait changé.
L’avocate avait disparu.
La Maîtresse aussi.
C’était simplement une Femme qui téléphonait à une amie.
— Oui, je viens juste de rentrer.
René eut un sourire amer.
Nous venons juste de rentrer, pensa-t-il.
Mais non.
Elle venait de rentrer.
Lui attendait toujours dans le coffre.
— Ce soir ? Oui, pourquoi pas.
Un silence.
— Chez moi, si tu veux.
René releva la tête.
Ce soir ?
Madame Thomas rit.
— Non, aucun problème. Vers vingt heures ?
Une réponse.
— Parfait. Je m’occupe de quelque chose à manger.
René écoutait, stupéfait par la banalité de la conversation.
Quelques dizaines de minutes auparavant, Madame Thomas lui avait expliqué que sa place dans le monde venait de changer.
Et maintenant elle organisait un dîner.
— À ce soir alors. Je t’embrasse.
Elle raccrocha.
Quelques secondes plus tard, le coffre s’ouvrit.
La lumière entra brutalement.
Madame Thomas le regarda.
— Nous avons de la visite ce soir.
René ouvrit la bouche.
Puis s’arrêta.
Il ne savait même plus quelle question poser en premier.
Madame Thomas sourit.
— Tu réfléchis encore.
— Beaucoup.
— Je vois ça.
Elle ouvrit la cage.
***
René commença à sortir.
— Attends.
Il s’immobilisa.
Madame Thomas prit la laisse et la fixa à son collier.
Le geste était devenu presque naturel.
Pour elle, du moins.
René regarda la porte de la maison.
Puis sa Maîtresse.
— Madame…
Elle attendit.
— Je dois vraiment…
Il regarda le sol.
Madame Thomas comprit.
— Oui.
— Jusqu’à la maison ?
— Jusqu’à ce que je décide autrement.
Il hésita.
La rue était calme.
Mais elle n’était pas vide.
— Quelqu’un pourrait me voir.
— C’est possible.
— Et cela ne vous dérange pas ?
Madame Thomas sembla sincèrement réfléchir à la question.
— Non.
Puis elle ajouta :
— Et toi ?
René regarda autour de lui.
Son ancienne réponse aurait été immédiate.
Aujourd’hui, il ne savait plus.
— Si je vous dis oui ?
— Je l’entendrai.
— Mais vous ne changerez pas forcément d’avis.
— Tu apprends vite.
Elle exerça une légère tension sur la laisse.
— À quatre pattes.
René inspira profondément.
Puis obéit.
***
Les premiers mètres furent les plus difficiles.
Pas physiquement.
Mentalement.
Chaque bruit semblait annoncer un témoin.
Une portière.
Une fenêtre.
Des pas.
René s’attendait à chaque instant à entendre quelqu’un l’appeler.
Personne ne le fit.
Madame Thomas avançait normalement.
Ni vite ni lentement.
Elle ne regardait pas derrière elle pour vérifier qu’il suivait.
La tension de la laisse suffisait.
René comprit soudain quelque chose.
Elle n’était pas en train de l’exhiber.
Elle rentrait simplement chez elle.
Avec lui.
Cette différence était vertigineuse.
***
Une fois à l’intérieur, René pensa qu’elle lui permettrait de se relever.
Madame Thomas continua pourtant vers son bureau.
Il suivit.
Elle ouvrit la porte, posa son sac, puis s’installa dans son fauteuil.
— Ici.
Elle indiqua l’espace sous le bureau.
René la regarda.
— Sous votre bureau ?
— Oui.
Il se plaça à l’endroit désigné.
Madame Thomas arrangea légèrement sa position avec le pied.
— Voilà.
Puis elle attrapa son téléphone.
René attendit.
Elle chercha un numéro.
— Je dois régler une formalité.
Elle lança l’appel.
***
— Bonjour Maître. Thomas à l’appareil.
René releva immédiatement la tête.
Maître.
Un notaire.
La voix professionnelle de Madame Thomas était revenue.
— Oui, très bien, merci.
Une pause.
— Je vous appelle parce que je souhaite apporter une modification à mon inventaire patrimonial.
René cessa presque de respirer.
Madame Thomas croisa les jambes.
Une de ses bottes se retrouva à quelques centimètres de son visage.
— Oui. Un nouveau bien.
René regarda la botte.
Puis leva les yeux vers elle.
Madame Thomas continuait sa conversation comme s’il n’était pas là.
— L’acquisition est effective depuis cet après-midi.
Un silence.
— J’ai l’acte avec moi.
René sentit son cœur accélérer.
L’acte.
Donc les documents de Caroline n’étaient pas les seuls.
— Oui, naturellement.
Madame Thomas ouvrit la chemise rapportée de la clinique.
Elle en sortit plusieurs documents.
René essaya de regarder.
Elle baissa les yeux.
Leurs regards se croisèrent.
Elle posa simplement un doigt devant ses lèvres.
Puis reprit :
— Je peux vous transmettre une copie immédiatement.
Elle posa le téléphone et ouvrit l’application de numérisation.
Page après page, elle scanna le document.
René ne distinguait que des fragments.
Son prénom.
Des références.
Une date.
Puis, sur une page, deux mots qu’il réussit à lire.
Acte de propriété.
Il resta figé.
Madame Thomas termina la numérisation.
— Je vous l’envoie maintenant.
Quelques secondes.
— Voilà. Vous devriez l’avoir.
Elle attendit.
— Oui.
Une nouvelle pause.
— Exactement. Je souhaite qu’il soit ajouté à l’inventaire avec mes autres biens.
René ferma les yeux.
Il avait entendu parfaitement.
Mes autres biens.
Pas :
Mon partenaire.
Pas :
Mon soumis.
Pas même :
Mon esclave.
Un bien.
***
Madame Thomas continua à discuter avec le notaire.
Des termes administratifs.
Des références.
Des modalités que René comprenait à peine.
Ou peut-être son esprit refusait-il simplement de les traiter.
Il sentit soudain la pointe de la botte de Madame Thomas toucher légèrement son épaule.
Il ouvrit les yeux.
Elle le regardait.
Toujours au téléphone.
Puis elle désigna sa botte.
René hésita.
Elle sourit.
Il comprit l’autorisation.
Il se rapprocha, Madame posa la pointe de sa botte sur la bouche de René, qui commença à lécher.
Madame Thomas reprit immédiatement sa conversation.
— Non, je préfère que la modification apparaisse dès la prochaine version de l’inventaire.
***
Lorsqu’il releva les yeux quelques instants plus tard, Madame Thomas travaillait toujours.
Elle avait ouvert son ordinateur.
Une main manipulait le pavé tactile.
L’autre tenait le téléphone.
Elle ne regardait plus René.
Et pourtant sa botte restait près de lui, comme une permission silencieuse qu’elle n’avait pas retirée.
René comprit que même ce geste auquel il attachait tant de valeur pouvait désormais devenir une activité secondaire dans la journée de Madame Thomas.
Elle travaillait.
Lui occupait sa place.
C’était tout.
***
— Parfait, dit-elle finalement. Merci, Maître.
Elle écouta encore quelques secondes.
— Oui. Bonne soirée à vous également.
Elle raccrocha.
René attendit.
Madame Thomas continua pourtant à regarder son écran.
Une minute.
Puis deux.
Elle répondit à un courrier.
René finit par relever la tête.
— Madame…
Elle s’arrêta immédiatement.
Pas brusquement.
Elle baissa simplement les yeux vers lui.
— Pourquoi parles-tu ?
La question le déstabilisa.
— Je voulais vous demander…
— Je sais que tu voulais me demander quelque chose.
Elle se pencha légèrement.
— Ma question est différente.
René comprit qu’il venait de manquer quelque chose.
— Je ne sais pas.
Madame Thomas referma son ordinateur.
Puis pivota légèrement son fauteuil pour pouvoir le regarder.
— Alors nous allons établir une première règle.
René attendit.
Elle prit quelques secondes.
Comme toujours lorsqu’elle voulait que chaque mot soit parfaitement compris.
— Tu ne parles que lorsque je t’y autorise.
René resta silencieux.
Madame Thomas sourit.
— Très bien.
Puis :
— Maintenant, tu peux parler.
Le contraste était presque absurde.
— Cette règle est permanente ?
— Voilà une bonne question.
Elle réfléchit.
— Considère que oui, lorsque tu occupes une place que je t’ai assignée ou lorsque je t’ai placé sous mon autorité directe. Je pourrai évidemment te donner davantage de liberté selon les circonstances.
— Et si j’ai quelque chose d’important à signaler ?
Le visage de Madame Thomas redevint sérieux.
— Alors tu le signales.
— Même sans autorisation ?
— Toujours.
Elle se pencha.
— Obéir ne signifie pas devenir stupide, René. Si tu as mal, si quelque chose présente un risque, si tu constates un problème que je n’ai pas vu, tu me le signales immédiatement.
Il acquiesça.
— Compris ?
— Oui, Madame.
Elle leva un sourcil.
René se figea.
Puis comprit.
Elle ne lui avait pas donné l’autorisation de répondre.
Madame Thomas sourit.
— Tu vois ? Il va falloir apprendre.
Elle posa une main sur sa tête.
— Réponds.
— Oui, Madame.
— Bien.
***
Elle rouvrit son ordinateur.
René resta sous le bureau.
Quelques minutes plus tard, Madame Thomas reçut un message.
Elle le lut.
Sourit.
Puis regarda René.
— Sophie arrivera à vingt heures.
Il eut immédiatement envie de demander :
Et moi ?
Il se retint.
Madame Thomas le remarqua.
— Très bien.
Elle semblait satisfaite.
— Tu apprends déjà.
René attendit.
Elle le laissa attendre quelques secondes supplémentaires.
Puis :
— Tu peux poser ta question.
— Que dois-je faire pendant votre dîner ?
Madame Thomas le regarda longuement.
René vit revenir cette expression qu’il connaissait désormais trop bien.
Celle de la joueuse d’échecs qui savait déjà où elle voulait conduire la partie.
— Je n’ai pas encore décidé.
— Est-ce que Sophie sait ?
Madame Thomas sourit.
— Quoi donc ?
René chercha la formulation exacte.
— Ce que je suis devenu.
Le sourire de Madame Thomas s’élargit légèrement.
— Non.
René sentit son estomac se nouer.
— Vous allez lui dire ?
Elle posa doucement la main sur sa tête.
Puis reprit cette caresse lente qui l’avait accompagné pendant toute l’identification.
— René.
— Oui, Madame ?
— Je viens de faire inscrire un nouveau bien à mon inventaire.
Elle regarda l’heure.
— Et dans quelques heures, une amie vient dîner chez moi.
Sa main continua de parcourir ses cheveux.
— Il va bien falloir, tôt ou tard, que j’apprenne comment je souhaite présenter ce qui m’appartient.
René resta immobile.
Madame Thomas se remit au travail.
Cette fois, il ne posa aucune autre question.
Sous le bureau, à côté des bottes qu’il avait autrefois contemplées comme un fantasme, il commença à comprendre que le chapitre précédent n’était pas une métaphore.
Sa place dans le monde avait réellement commencé à changer.
Et à vingt heures, pour la première fois, quelqu’un d’extérieur à leur petit cercle allait peut-être le découvrir.
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Chapitre IX — Le choix
Madame Thomas s’approcha.
Sa voix était devenue plus douce.
— Tu m’as dit vouloir m’appartenir réellement.
René ne répondit pas.
— Tu m’as dit vouloir que le pouvoir soit véritablement le mien. Que je décide des règles, de ta place, de la manière dont tu es gouverné.
Elle se rapprocha encore.
— Depuis que je prends davantage de décisions pour toi, ta vie est-elle plus désordonnée ou plus stable ?
— Plus stable.
— Plus anxieuse ou plus sereine ?
— Plus sereine.
— Je prends soin de toi ?
— Oui.
— Je continuerai.
Elle posa une main sur sa joue.
— Je serai même beaucoup plus exigeante. Sur ta santé. Ton équilibre. Tes capacités. Je veux quelque chose dont je puisse être fière.
Puis son sourire reparut.
— Et je t’ai promis du cuir tous les jours.
René eut malgré lui un sourire.
— Vous savez très bien ce que ça me fait.
— Précisément. Et c’est pour cela que tu ne décideras pas à cause de ça.
Elle recula.
— René, je t’ai conduit ici méthodiquement. Élise. Son rapport. Caroline. La cage. Toutes ces questions dans la voiture. Oui, j’avais plusieurs coups d’avance.
Son visage devint sérieux.
— Mais pas celui-ci.
Elle détacha la laisse.
— La porte est là.
René regarda.
— Tu peux partir. Nous retirons la cage de la voiture. Nous arrêtons tout.
— Et nous ?
Madame Thomas resta silencieuse quelques secondes.
— Nous aussi.
Il releva brusquement les yeux.
— Pourquoi ?
— Parce que je sais maintenant ce que je veux. Je ne veux plus jouer symboliquement à posséder quelqu’un. Je veux réellement assumer la responsabilité de ce qui est à moi.
Elle indiqua la porte.
— Si ce n’est pas ce que tu veux, tu retrouveras ta pauvre vie d’homme autonome.
L’ironie était légère, mais la porte restait ouverte.
— Ce n’est pas une mise en scène ? demanda René.
— Non.
— Une expérience ?
— Non.
— Vous prendrez soin de moi ?
Madame Thomas répondit sans hésiter :
— Toujours.
René regarda encore la sortie.
Personne ne la bloquait.
Puis il revint vers elle.
— Je veux continuer.
— Ce n’est pas assez précis.
Il inspira.
— Je veux continuer à vous appartenir.
Madame Thomas le regarda longuement.
Puis elle se tourna vers Caroline.
— Maintenant, nous pouvons continuer.
René jeta une dernière fois un regard vers la porte ouverte.
Personne ne l’avait fermée.
Et cela donnait à tout ce qui allait suivre une signification différente.
Chapitre X — L’identification
— Maintenant, nous pouvons continuer.
La phrase de Madame Thomas resta quelques secondes suspendues dans la pièce.
Caroline regarda René.
Une dernière fois.
Puis quelque chose changea.
Ce ne fut ni spectaculaire ni brutal. Aucun ordre ne fut donné. Aucun geste particulier ne marqua la transition.
Elle cessa simplement de s’adresser à lui.
Caroline se tourna vers Madame Thomas.
— Très bien. Nous pouvons procéder à l’identification.
René releva légèrement la tête.
Quelques minutes auparavant, il aurait immédiatement demandé ce qu’elle entendait par là.
Cette fois, il se tut.
Il venait de choisir.
Et, manifestement, Caroline considérait que ce choix avait déjà produit ses premiers effets.
— Où voulez-vous que je la place ? demanda-t-elle.
Madame Thomas réfléchit.
Sa main vint se poser sur la tête de René.
Elle caressa lentement ses cheveux.
Le geste était étrangement doux.
— Qu’est-ce que vous conseillez ?
— L’emplacement habituel. C’est le plus simple pour les contrôles ultérieurs.
— Elle sera facilement détectable ?
— Oui.
Caroline ouvrit un tiroir.
René suivit son mouvement des yeux.
Madame Thomas le sentit.
— Doucement.
Sa main glissa derrière son oreille.
— Tout va bien.
René ferma les yeux quelques secondes.
Caroline continuait à parler.
— Je vais d’abord enregistrer les informations nécessaires. Ensuite je pose la puce et je vérifie immédiatement sa lecture.
— Et après ?
— Validation du dossier. Votre signature. Puis l’enregistrement définitif.
Votre signature.
René ouvrit les yeux.
— Il n’a rien à signer ? demanda Madame Thomas.
Caroline consulta son écran.
— Pas à cette étape.
La main de Madame Thomas s’immobilisa une fraction de seconde sur sa tête.
Puis recommença ses caresses.
— Parfait.
René sentit son cœur accélérer.
Ce mot avait pris une signification nouvelle.
***
Caroline prépara son matériel.
René regardait sans parvenir à détacher ses yeux de ses gestes.
Tout paraissait terriblement ordinaire.
C’était précisément ce qui rendait la scène irréelle.
Il avait imaginé son appartenance des centaines de fois.
Il l’avait imaginée sous forme de cérémonies, de colliers, de serments, de mises en scène.
Jamais sous la lumière blanche d’une clinique.
Jamais avec une Femme consultant tranquillement un écran.
Jamais avec des formulaires.
Caroline demanda :
— Nom ?
Madame Thomas répondit.
— René.
— Date de naissance ?
Elle répondit encore.
Caroline saisit les informations.
— Adresse de rattachement ?
Madame Thomas donna la sienne.
René tourna la tête vers elle.
Elle le regarda.
— Quoi ?
Il aurait voulu répondre.
Il ne trouva rien à dire.
Elle lui caressa la joue du dos des doigts.
— Reste tranquille.
Puis elle se tourna vers Caroline.
— Continuez.
Caroline continua.
René entendait son existence devenir une succession de champs sur un écran.
Nom.
Date.
Adresse.
Identification.
Propriétaire.
À ce dernier mot, il releva brusquement la tête.
Caroline n’eut aucune réaction.
Madame Thomas, si.
Sa main revint immédiatement sur lui.
— Doucement.
— Madame…
Elle se pencha.
— Tu as choisi.
Il la regarda.
— Oui.
— Alors laisse-moi m’occuper du reste.
Et elle recommença à lui caresser la tête.
René se tut.
***
Caroline se rapprocha.
— Je vais procéder.
Elle parlait à Madame Thomas.
— Faites.
René remarqua ce détail.
Pas :
René, êtes-vous prêt ?
Pas même :
Ne bougez pas.
Caroline avait demandé à Madame Thomas.
Et Madame Thomas avait répondu.
Faites.
Quelque chose se renversa dans son esprit.
Quelques instants plus tôt encore, il aurait pu interrompre toute la scène.
La porte était restée ouverte.
Il avait choisi de ne pas la franchir.
Maintenant, les deux Femmes se comportaient exactement comme si elles avaient pris son choix au sérieux.
Terriblement au sérieux.
Madame Thomas se rapprocha de lui.
— Regarde-moi.
Il obéit.
Elle sourit.
— Voilà.
Sa main passa lentement sur ses cheveux.
— Sage.
***
Caroline recula.
— C’est fait.
René resta immobile.
Il n’avait rien ressenti qui soit à la hauteur de ce que représentait cet instant.
C’était presque décevant.
Puis il comprit que c’était justement cela qui le bouleversait.
Un geste minuscule venait de matérialiser des années de fantasmes, de conversations et de soumission.
Il regarda Madame Thomas.
— C’est tout ?
Elle sourit.
— Tu t’attendais à quoi ?
René ne savait pas.
Des trompettes, peut-être.
Une cérémonie.
Quelque chose qui sépare clairement l’avant de l’après.
À la place, Caroline avait déjà repris un autre appareil.
— Je vérifie la lecture.
Madame Thomas acquiesça.
Caroline approcha le détecteur.
René suivit l’appareil des yeux.
Un signal retentit.
Court.
Électronique.
Ridiculement banal.
Caroline regarda l’écran.
— Parfait.
Madame Thomas cessa de caresser René.
— Je peux voir ?
Caroline lui montra l’appareil.
— Voilà le numéro d’identification.
Madame Thomas le lut attentivement.
— Celui-ci est unique ?
— Oui.
— Et il correspond maintenant au dossier ?
— Exactement.
Madame Thomas regarda René.
Quelque chose brillait dans ses yeux.
— Tu entends ?
René acquiesça.
— Oui, Madame.
Elle posa de nouveau la main sur sa tête.
— Tu as ton numéro.
Cette phrase produisit en lui un effet disproportionné.
Il baissa les yeux.
Stupéfaction.
Vertige.
Et, derrière les deux, quelque chose qu’il n’osait presque pas nommer.
L’accomplissement.
***
Caroline retourna derrière son bureau.
Elle imprima plusieurs feuilles.
Le bruit de l’imprimante sembla soudain envahir toute la pièce.
Une première page sortit.
Puis une seconde.
Puis une troisième.
Caroline les ordonna soigneusement.
— Je vais vous demander de vérifier les informations.
Elle plaça les documents devant Madame Thomas.
René essaya instinctivement de voir.
Madame Thomas posa deux doigts sous son menton.
— Non.
Il la regarda.
— Mais…
— Ce sont mes documents.
La phrase était calme.
Évidente.
Elle se pencha sur les formulaires.
René resta là.
À quelques dizaines de centimètres.
Il entendait les pages tourner.
— L’adresse est correcte, dit Madame Thomas.
— Oui.
— L’identification aussi.
— Oui.
Un silence.
Puis :
— Et cette rubrique ?
Caroline expliqua quelque chose à voix basse.
Madame Thomas relut.
— Très bien.
René ne distinguait qu’une partie de la page.
Des cases.
Des références.
Son prénom.
Et, plus loin, celui de Madame Thomas.
Il aurait voulu tout lire.
Comprendre exactement ce qui était en train d’être inscrit.
Mais quelque chose l’empêchait de demander.
Peut-être la main de Madame Thomas, revenue sur sa tête.
Peut-être son choix quelques minutes auparavant.
Ou peut-être simplement cette sensation vertigineuse de voir son rêve lui échapper au moment même où il devenait réel.
Caroline indiqua le bas du document.
— Votre signature ici.
Madame Thomas prit le stylo.
René la regarda signer.
Son écriture était rapide.
Assurée.
La même signature qu’elle avait probablement apposée sur des milliers de documents professionnels.
Un mouvement presque automatique.
Et pourtant René eut l’impression de regarder quelque chose d’immense.
Une deuxième signature.
Puis une troisième.
Caroline récupéra les documents.
Apposa à son tour les validations nécessaires.
Quelques frappes sur son clavier.
Puis elle s’arrêta.
— Voilà.
Madame Thomas releva les yeux.
— C’est enregistré ?
— Oui.
René sentit son souffle se bloquer.
Caroline ajouta :
— Le dossier d’identification est actif.
Madame Thomas ne répondit pas immédiatement.
Elle regarda René.
Puis elle sourit.
— Très bien.
***
Caroline rangea les documents dans une chemise.
Elle la tendit à Madame Thomas.
Pas à René.
— Gardez ceci avec vos autres documents.
— Évidemment.
Madame Thomas prit le dossier.
René le suivit des yeux.
Caroline se leva.
— Pour moi, cette partie est terminée.
Cette partie.
Encore.
Mais cette fois René ne demanda pas quelle serait la suivante.
Il était incapable de penser suffisamment loin.
Madame Thomas s’approcha de lui.
Sa main retrouva sa tête.
Elle le caressa lentement.
Comme elle l’avait fait pendant toute la procédure.
Pour le calmer.
Pour le rassurer.
Ou simplement parce qu’elle pouvait désormais donner à ce geste une signification qu’il n’avait jamais eue auparavant.
René leva les yeux vers elle.
— Madame…
— Oui ?
Il chercha ses mots.
— Qu’est-ce que je suis maintenant ?
Madame Thomas le contempla longuement.
Il attendait une définition.
Un statut.
Peut-être même ce mot qu’elle lui avait fait prononcer.
Mais l’avocate n’avait manifestement pas terminé sa partie.
Elle se pencha vers lui.
— Tu veux déjà toutes les réponses ?
René eut un sourire nerveux.
— J’aimerais au moins en avoir une.
— Tu viens d’en recevoir une.
— Laquelle ?
Madame Thomas ouvrit la chemise que Caroline venait de lui remettre.
Elle en sortit un document.
Le regarda.
Puis le rangea sans le montrer à René.
— Lorsque Caroline a passé son lecteur, qui lui a-t-il permis d’identifier ?
René resta silencieux.
— Moi.
— Et lorsque Caroline a rempli le dossier, qui a signé ?
Il regarda sa Maîtresse.
— Vous.
— Et à qui Caroline a-t-elle remis les documents ?
— À vous.
Madame Thomas sourit.
Puis sa main descendit jusqu’au collier de René.
— Alors ne me demande pas encore ce que tu es.
Elle exerça une légère traction, juste assez pour attirer toute son attention.
— Commence par comprendre à qui tu es.
René ferma les yeux.
Le détecteur.
Le signal électronique.
La signature.
Le dossier passé des mains de Caroline à celles de Madame Thomas.
Il avait rêvé d’appartenance pendant des années.
Et maintenant qu’on venait de lui en donner une représentation tangible, il découvrait qu’il n’éprouvait ni triomphe ni peur pure.
Il était quelque part entre les deux.
Dans un état second.
Madame Thomas recommença à lui caresser les cheveux.
— Tout va bien, René.
Il ouvrit les yeux.
— Oui, Madame.
Caroline les observait désormais en silence.
Madame Thomas regarda sa montre.
Puis la vétérinaire.
— Nous avons terminé ?
Caroline eut un léger sourire.
— L’identification, oui.
René sentit immédiatement le poids du dernier mot.
Madame Thomas aussi.
— Très bien.
Elle prit la laisse.
— Alors passons à la suite.
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Chapitre VII — Le chien
René tint moins de deux kilomètres.
La cage occupait toujours une bonne partie du coffre.
Il ne pouvait pas la voir depuis son siège, mais sa présence semblait avoir envahi toute la voiture.
Madame Thomas conduisait tranquillement.
René regardait la route.
Il avait accepté l'idée.
Enfin, presque.
— Madame ?
— Oui ?
— Il est déjà dressé ?
Elle ne tourna même pas la tête.
— Qui ?
René soupira.
— Le chien.
— Ah. Le chien.
Il n'aimait pas la façon dont elle avait prononcé ces deux mots.
— Oui. Il est dressé ?
Madame Thomas réfléchit.
— Il connaît déjà un certain nombre de règles.
— Lesquelles ?
— Rester à sa place. Attendre. Obéir.
René acquiesça.
— C'est déjà ça.
Un léger sourire apparut sur le visage de Madame Thomas.
— Pour toi, ce sont les choses importantes ?
— Pour un chien qui va vivre avec nous ? Oui.
— Pourquoi ?
René réfléchit.
— Parce qu'il doit comprendre qu'il y a des règles dans une maison.
— Et s'il ne les respecte pas ?
— On le dresse.
Madame Thomas tourna brièvement la tête vers lui.
— Comment ?
— Je ne sais pas. Je ne suis pas éducateur canin.
— Mais tu as forcément une idée.
René haussa les épaules.
— On lui apprend ce qui est permis et ce qui ne l'est pas. On le récompense quand il fait juste. On le corrige quand il fait faux.
Madame Thomas acquiesça.
— Et qui décide de ce qui est permis ?
— Vous, j'imagine. Ce sera votre chien.
— Évidemment.
Elle reporta son attention sur la route.
— C'est une conception assez claire de l'autorité.
René la regarda.
— On parle toujours d'un chien ?
Madame Thomas sourit.
— C'est toi qui en parles depuis le départ.
Il n'avait rien à répondre à cela.
***
Quelques minutes passèrent.
— Il faudra acheter des affaires.
— Probablement.
— Une laisse.
— J'en ai déjà.
René tourna la tête.
— Vous avez déjà une laisse ?
— Plusieurs.
Il réfléchit.
C'était vrai.
Madame Thomas possédait effectivement plusieurs laisses.
Il n'avait simplement jamais pensé qu'elles pourraient un jour servir à un chien.
— D'accord. Un collier.
— J'ai aussi.
— Pour chien ?
Elle lui jeta un regard.
— Tu deviens vraiment obsédé par ce chien.
— J'essaie d'anticiper.
— Continue. Cela m'intéresse.
René ne releva pas la formulation.
— Il faudra vérifier la taille.
— Je connais parfaitement la taille nécessaire.
— Vous connaissez donc déjà le chien.
Madame Thomas resta silencieuse.
René sourit.
— Ah !
— Quoi ?
— Vous venez de vous trahir.
— Vraiment ?
— Vous connaissez sa taille.
— C'est incontestable.
René sembla satisfait de cette petite victoire.
Madame Thomas, davantage encore.
***
— Il faudra aussi une gamelle.
Cette fois, Madame Thomas le regarda brièvement.
— Une quoi ?
— Une gamelle.
— Oui, René, je sais ce qu'est une gamelle.
— Il faudra en acheter une autre.
— Pourquoi ?
La question lui sembla tellement évidente qu'il resta une seconde sans répondre.
— Parce qu'il ne va quand même pas utiliser la mienne.
Madame Thomas tourna lentement la tête vers lui.
— Pourquoi pas ?
— Parce que c'est ma gamelle.
— Et ?
René fronça les sourcils.
— Madame, je n'ai aucune envie de manger dans la même gamelle qu'un chien.
Madame Thomas eut beaucoup de mal à conserver son sérieux.
— Donc chacun la sienne ?
— Absolument.
— C'est important pour toi ?
— Oui.
Elle acquiesça comme si elle enregistrait réellement l'information.
— Très bien.
René se détendit.
— Vous lui en achèterez une ?
— Je te promets qu'il n'aura pas besoin de partager la tienne.
— Merci.
— En revanche...
René se méfia immédiatement.
— Quoi ?
— Puisque tu sembles réfléchir sérieusement à l'organisation, où mettrais-tu sa gamelle ?
— Je ne sais pas. Dans la cuisine ?
— À côté de la tienne ?
Il grimaça.
— Pas nécessairement.
— Pourquoi ?
— Vous le faites exprès.
— Je cherche simplement à savoir comment tu imagines cette cohabitation.
Le mot rassura René.
Cohabitation.
Voilà enfin une conversation normale.
Ou presque.
***
Il resta silencieux quelque temps.
Puis un problème beaucoup plus important lui vint à l'esprit.
— Où va-t-il dormir ?
— Bonne question.
René attendit.
Madame Thomas ne répondit pas.
— Eh bien ?
— C'est toi qui poses la question. Je voudrais connaître ton avis.
René fut surpris.
Depuis le début de cette histoire, Madame Thomas ne lui demandait pratiquement jamais son avis.
— Mon avis ?
— Oui. Où aimerais-tu qu'il soit logé ?
René réfléchit.
— Dehors.
— Dehors ?
— La maison n'a pas de niche, mais on pourrait en installer une.
Madame Thomas acquiesça lentement.
— Donc tu ne serais pas opposé au principe qu'un chien dispose d'un espace spécialement aménagé pour lui à l'extérieur ?
— Non.
— Même en hiver ?
René hésita.
— S'il est adapté, isolé et que le chien supporte le froid.
— Je vois.
Elle semblait réellement réfléchir à sa réponse.
— Sinon, le vestibule, reprit René.
— Pourquoi pas le salon ?
— Parce que je n'ai pas envie de l'avoir constamment dans les jambes.
— La buanderie ?
— Peut-être.
— Une cage ?
René regarda Madame Thomas.
— Pour dormir ?
— Pourquoi pas ?
Il réfléchit.
— Si elle est suffisamment grande et qu'il y est habitué, je suppose que oui.
Madame Thomas acquiesça.
— Intéressant.
— Quoi ?
— Rien.
Elle poursuivit sa route.
René la regarda quelques secondes.
Pourquoi avait-il soudain l'impression de passer un examen ?
***
— Pas dans la chambre, en tout cas.
Madame Thomas haussa légèrement un sourcil.
— Pourquoi ?
— Parce que c'est notre chambre.
— Ma chambre.
La correction fut immédiate.
René baissa légèrement la tête.
— Oui, Madame. Votre chambre.
— Continue.
— Je ne pense simplement pas qu'un chien ait besoin d'y dormir.
— Pourtant, certains chiens dorment dans la chambre de leur Maîtresse.
René grimaça.
— Pas celui-là, j'espère.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il y a déjà quelqu'un au pied de votre lit.
Madame Thomas ne répondit pas.
René ajouta :
— Et il n'y a qu'un panier.
Le silence se prolongea.
Madame Thomas regardait la route.
— Vous riez.
— Pas du tout.
— Madame.
Elle céda.
Un rire lui échappa.
— René, je t'en prie.
— Quoi ?
— Continue.
— Pourquoi ?
— Parce que cette conversation devient extrêmement instructive.
René secoua la tête.
— Il n'y a rien d'instructif. Je vous explique simplement qu'il n'y a qu'un panier au pied de votre lit et que je dors dedans.
— Je connais parfaitement l'aménagement de ma chambre.
— Donc il lui faudra un autre endroit.
Madame Thomas réfléchit.
— Et si je voulais qu'il dorme également dans ma chambre ?
— Alors achetez-lui un autre panier.
— Tu ne partagerais pas ?
— Certainement pas.
— Même un grand panier ?
René la regarda, consterné.
— Madame !
Elle éclata de rire.
— Très bien. Chacun sa place.
— Merci.
Elle répéta doucement :
— Chacun sa place.
Quelque chose dans sa manière de le dire aurait peut-être dû inquiéter René.
Mais il était beaucoup trop occupé à imaginer un énorme chien essayant de s'installer dans son panier.
***
Quelques kilomètres plus tard, René reprit son inventaire.
— Il mange quoi ?
— Une alimentation adaptée.
— Très précis.
— Merci.
— Il est propre ?
Madame Thomas eut un silence.
— Généralement.
— Généralement ?
— Personne n'est à l'abri d'un accident.
— Formidable.
— Tu nettoieras.
— Évidemment.
Elle sourit.
— Tu vois ? Tu commences déjà à t'adapter.
— Je me résigne.
— C'est parfois le début de l'adaptation.
***
René réfléchit encore.
— Il est stérilisé ?
Cette fois, Madame Thomas ne répondit pas immédiatement.
— Pourquoi cette question ?
— Parce que c'est une question normale quand on adopte un chien.
— C'est important ?
— Je ne sais pas. Ça évite certains problèmes, non ?
Madame Thomas sembla sincèrement intéressée.
— Quels problèmes ?
— Les fugues. Les comportements sexuels. Le marquage. Ce genre de choses.
— Donc tu serais favorable à la stérilisation ?
René se raidit légèrement.
— Du chien ?
Madame Thomas lui jeta un regard amusé.
— De qui d'autre parlerions-nous ?
— Avec vous, je préfère vérifier.
Elle sourit.
René réfléchit.
— Je suppose que ça dépend.
— De quoi ?
— De son âge. De sa santé. De son comportement. Et puis ce serait à la vétérinaire de vous conseiller.
Madame Thomas acquiesça.
— Réponse raisonnable.
— Et vous ?
— Moi quoi ?
— Vous le feriez stériliser ?
Elle laissa volontairement quelques secondes s'écouler.
— Pas nécessairement.
— Pourquoi ?
— Il existe peut-être d'autres moyens de contrôler certains comportements.
René la regarda.
— Lesquels ?
— Nous demanderons à Caroline.
La réponse lui parut parfaitement logique.
Il passa à autre chose.
Madame Thomas, elle, ne souriait plus.
Elle semblait avoir retenu quelque chose.
***
— Il mord ?
— Pas à ma connaissance.
— Il aboie ?
— Rarement.
— Il est agressif ?
— Non.
— Sociable ?
Madame Thomas réfléchit.
— Ça dépend avec qui.
— Il supporte de rester seul ?
— Oui.
— Enfermé ?
Elle réfléchit davantage.
— S'il sait que c'est sa place et qu'il a appris à attendre, je ne vois pas pourquoi cela poserait problème.
René acquiesça.
— Tant mieux.
— Combien de temps te semblerait raisonnable ?
Il la regarda.
— Pour quoi ?
— Le laisser dans sa cage.
— Je n'en sais rien.
— Une heure ?
— Probablement.
— Deux ?
— Si la cage est adaptée.
— Pendant un trajet ?
— Bien sûr. C'est justement fait pour ça.
Madame Thomas acquiesça.
— Et s'il n'aime pas ça au début ?
René haussa les épaules.
— Il faudra l'habituer.
— Progressivement ?
— Oui.
— Et s'il proteste ?
— Vous venez de dire qu'il est dressé.
— Même un animal dressé peut ne pas apprécier une nouvelle règle.
René réfléchit.
— Alors il finira par comprendre que c'est vous qui décidez.
Madame Thomas resta silencieuse.
Puis :
— J'aime beaucoup cette réponse.
René la regarda.
— Pourquoi ?
— Parce qu'elle est cohérente.
— Avec quoi ?
Elle sourit.
— Avec ta conception de l'éducation canine.
***
La route changeait progressivement.
René ne connaissait pas le quartier.
Il regarda les bâtiments.
Cabinets.
Petites entreprises.
Quelques commerces.
Puis Madame Thomas ralentit.
— Nous arrivons ?
— Oui.
René se redressa.
Enfin.
Il allait rencontrer ce fameux chien.
— C'est un refuge ?
— Non.
— Un élevage ?
— Non.
— Alors où est-il ?
Madame Thomas ne répondit pas.
Elle ralentit devant un bâtiment moderne.
René regarda l'enseigne.
Clinique vétérinaire.
Il sourit.
— Ah.
Tout s'expliquait.
— Caroline est vétérinaire.
— Oui.
Première information concrète.
René éprouva une satisfaction disproportionnée.
— Et le chien est ici.
Madame Thomas prit son sac.
— C'est ta théorie.
— Madame, nous venons d'arriver dans une clinique vétérinaire avec une cage pour chien dans le coffre.
Elle ouvrit sa portière.
— Ton raisonnement est impeccable.
René sourit.
Enfin.
Il avait compris.
Du moins le croyait-il.
***
Madame Thomas contourna la voiture et s'arrêta devant lui.
Elle réajusta son col.
Encore.
— Pourquoi faites-vous toujours ça avant vos rendez-vous mystérieux ?
— Parce que j'aime que ce qui m'appartient soit correctement présenté.
René ne releva même plus.
Il regarda vers la clinique.
— Vous savez déjà quel chien vous allez prendre ?
— Oui.
— Et vous avez déjà décidé de tout ce qu'on vient de discuter ?
Madame Thomas réfléchit.
— Non.
Cette réponse surprit René.
— Non ?
— Tu m'as donné plusieurs idées intéressantes.
Il fronça les sourcils.
— Moi ?
— Oui.
Elle posa brièvement une main sur sa joue.
— J'ai trouvé ta conception de la manière dont devrait être traité un chien particulièrement instructive.
— Vous allez vraiment tenir compte de mon avis ?
Madame Thomas sourit.
— Plus que tu ne l'imagines.
Elle se dirigea vers l'entrée.
René resta une seconde près de la voiture.
Il aurait dû être rassuré.
Madame Thomas venait de lui dire qu'elle tiendrait compte de son avis.
Pourtant, il ressentit une légère appréhension sans parvenir à comprendre pourquoi.
Il la rejoignit.
Avant d'entrer, il regarda une dernière fois le SUV.
La cage.
Puis Madame Thomas.
Il pensa à ses propres réponses.
Une place définie.
Une cage suffisamment grande.
Un apprentissage progressif.
Une Maîtresse qui décide.
La stérilisation seulement si elle était nécessaire.
Chacun sa gamelle.
Chacun son panier.
Il sourit.
Après tout, pensa René, peut-être que cette cohabitation ne serait pas aussi difficile qu'il l'avait imaginé.
Madame Thomas lui tint la porte de la clinique.
— René ?
— Oui, Madame ?
— Tu viens ?
— Oui.
Il entra.
Madame Thomas le suivit.
Et lorsqu'elle referma la porte derrière eux, elle avait toujours ce petit sourire que René ne savait décidément pas interpréter.
Chapitre VIII — L’examen
La clinique était calme.
Trop calme au goût de René.
Il s’était attendu à entendre des aboiements, peut-être à croiser une assistante tenant en laisse l’animal que Madame Thomas devait récupérer.
Mais il n’y avait rien.
Une Femme attendait avec un chat dans une caisse de transport. Plus loin, un couple âgé parlait à voix basse.
René s’assit à côté de Madame Thomas.
— Il est déjà ici ?
Elle consulta tranquillement son téléphone.
— Qui ?
René soupira.
— Le chien.
— Ah. Le chien.
Il commençait à détester cette réponse.
— Oui, il est ici ?
Madame Thomas rangea son téléphone.
— Tu es vraiment impatient de le rencontrer.
— J’aimerais surtout savoir à quoi ressemble celui avec lequel je vais devoir cohabiter.
Elle sourit.
— Après toutes les règles que tu as établies dans la voiture, je pensais que tu étais prêt.
— Je n’ai établi aucune règle.
— Vraiment ?
Elle compta sur ses doigts.
— Chacun sa gamelle. Chacun son panier. Une place clairement définie. Une cage suffisamment grande. Un dressage cohérent. Et une Maîtresse qui décide.
René la regarda.
— Présenté comme ça…
— C’est pourtant exactement ce que tu m’as expliqué.
Avant qu’il puisse répondre, une porte s’ouvrit.
Une Femme d’une cinquantaine d’années apparut.
— Thomas ?
Madame Thomas se leva.
— Caroline.
Les deux Femmes s’embrassèrent.
René se leva à son tour.
Caroline le regarda.
Brièvement.
Mais avec cette manière particulière qu’ont les médecins d’observer quelqu’un tout en donnant l’impression de ne pas le faire.
— Et voici René, dit Madame Thomas.
— Bonjour René.
— Bonjour Madame.
Caroline regarda de nouveau Madame Thomas.
— Tout est prêt.
— Parfait.
René remarqua immédiatement la formulation.
Tout est prêt.
Il attendit que Caroline appelle quelqu’un ou qu’une assistante apporte le chien.
Rien.
— On y va ? demanda Caroline.
— Oui.
René resta immobile.
— Et le chien ?
Les deux Femmes se regardèrent.
Caroline fut la première à sourire.
— Nous allons commencer tranquillement.
Elle ouvrit la porte.
— Entrez.
***
La salle de consultation ressemblait exactement à ce que René imaginait d’un cabinet vétérinaire.
Une grande table occupait le centre.
Des placards.
Un lavabo.
Une balance au sol.
Quelques instruments dont il préférait ignorer l’utilité.
Toujours aucun chien.
Caroline posa un dossier sur son bureau.
Madame Thomas prit place.
— J’ai lu le rapport d’Élise.
René tourna immédiatement la tête.
Ainsi, Caroline avait elle aussi lu le rapport de la Docteure Morel.
— Et ? demanda Madame Thomas.
— Rien qui m’inquiète. Au contraire.
Caroline ouvrit le dossier.
— Nous pouvons poursuivre.
Encore ce mot.
René commençait sérieusement à ne plus aimer certains verbes.
Avancer.
Poursuivre.
Préparer.
Toujours sans complément.
— Poursuivre quoi ? demanda-t-il.
Caroline regarda Madame Thomas.
Ce fut elle qui répondit.
— René.
Un seul mot.
Le ton suffisait.
Il se tut.
Caroline reprit :
— Je préfère procéder dans l’ordre. D’abord un examen général. Ensuite, si tout va bien, l’identification.
René se détendit légèrement.
Enfin quelque chose qu’il comprenait.
— La puce ?
— Oui.
— Vous allez contrôler quoi avant ?
Caroline semblait apprécier ses questions.
— L’état général. La mobilité. La peau, les yeux, les oreilles. Quelques paramètres de base. Rien d’exceptionnel.
— Et vous allez l’examiner comment ?
— Sur cette table.
Elle désigna celle qui se trouvait entre eux.
René s’en approcha.
— Debout ?
— Pour certaines vérifications. Pour le reste, à quatre pattes, ce sera plus pratique.
Il regarda la table.
Il imagina le grand chien dessus.
— Et s’il bouge ?
— Nous limiterons ses mouvements.
— Comment ?
Caroline désigna un point d’attache sur le côté.
— Une laisse fixée ici devrait suffire.
René examina le dispositif.
— Juste une laisse ?
— S’il est correctement dressé, oui.
— Et s’il essaie de descendre ?
— Il ne devrait pas pouvoir le faire facilement.
René semblait sceptique.
— Vous avez l’air très confiante.
Caroline sourit.
— Madame Thomas m’a beaucoup parlé de son dressage.
René se retourna.
Sa Maîtresse le regardait.
Elle souriait elle aussi.
— De son dressage ?
— Beaucoup, confirma Caroline.
René essaya de comprendre.
Madame Thomas lui avait donc déjà parlé du chien avant même leur conversation de la veille.
Cela expliquait peut-être pourquoi elle connaissait sa taille.
Et pourquoi Caroline semblait déjà tout savoir.
Presque tout.
***
Madame Thomas se leva.
Elle s’approcha de la table et testa elle-même le point d’attache.
Puis elle regarda René.
— Monte.
Il cligna des yeux.
— Pardon ?
— Sur la table.
— Moi ?
— Je ne vois personne d’autre qui s’appelle René ici.
— Pourquoi ?
Elle posa une main sur le rebord.
— Tu viens de passer plusieurs minutes à expliquer que tu n’étais pas convaincu par le système.
— Pour le chien.
— Alors vérifions.
René resta interdit.
— Vous voulez que je teste la table ?
— Exactement.
— Comment ?
Madame Thomas sourit.
Il comprit.
— À quatre pattes ?
— Très bien.
René regarda Caroline.
La vétérinaire ne semblait absolument pas surprise.
C’était peut-être cela le plus troublant.
— Madame…
— Hier, tu m’as expliqué qu’un animal bien dressé devait savoir prendre la place que sa Maîtresse lui assigne.
— Oui, mais…
— Et qu’il devait y rester.
René ne répondit pas.
Madame Thomas désigna la table.
— Je veux montrer à Caroline que lorsque je te donne une place, tu sais la prendre.
Cette explication changea immédiatement la situation.
René comprenait.
Ce n’était pas réellement une affaire de chien.
Ou plutôt, pas uniquement.
Madame Thomas profitait de la présence d’une autre Femme pour tester quelque chose de beaucoup plus personnel.
Son autorité sur lui.
Il posa les mains sur la table.
Monta.
Puis se plaça à quatre pattes.
Madame Thomas observa.
— Bien.
Ce simple mot suffit à lui faire oublier une partie de son embarras.
Caroline prit une laisse.
— Je peux ?
René tourna légèrement la tête.
— Oui, répondit Madame Thomas.
Pas lui.
Caroline fixa la laisse au dispositif.
— Comme ça ?
Madame Thomas observa.
— Un peu plus court.
Caroline ajusta.
— Là ?
— Parfait.
René testa instinctivement son amplitude de mouvement.
Limitée.
Il regarda Madame Thomas.
— Alors ? demanda-t-elle.
— Alors quoi ?
— Tu avais peur que ce ne soit pas suffisamment sécurisé.
Il tira légèrement.
— Ça tient.
— Excellent.
Caroline sourit.
— Premier point réglé.
René releva la tête.
Premier ?
***
Madame Thomas lui donna quelques instructions.
— Reste.
Elle se déplaça autour de la table.
René ne bougea pas.
— Tête droite.
Il obéit.
— Attends.
Puis elle se mit à parler avec Caroline.
Comme s’il n’était plus là.
Une trentaine de secondes.
Puis davantage.
René resta en position.
Madame Thomas revint finalement devant lui.
— Bien.
Elle détacha la laisse.
— Descends.
René obéit.
Il ne put empêcher un petit sourire satisfait.
— Convaincue ? demanda-t-il à Caroline.
Caroline regarda Madame Thomas.
— Pour cette partie, oui.
René fronça les sourcils.
— Cette partie de quoi ?
Madame Thomas intervint.
— Nous allons recommencer.
— Pourquoi ?
Elle le regarda.
Son expression avait changé.
— Parce que la première fois était facile.
René comprit immédiatement qu’elle voulait augmenter la difficulté de son petit exercice.
Et il connaissait suffisamment sa Maîtresse pour savoir que discuter ne ferait que prolonger le moment.
— Déshabille-toi.
René regarda Caroline.
— Ici ?
— Oui.
— Devant elle ?
Madame Thomas inclina légèrement la tête.
— Est-ce la présence de Caroline qui te gêne ou le fait de ne pas comprendre pourquoi je te le demande ?
René resta silencieux.
Elle avait encore visé juste.
— C’est un test ?
— Oui.
***
Quelques minutes plus tard, René se trouvait de nouveau sur la table, dans la position prescrite par Madame Thomas.
Cette fois, Caroline prit la laisse sans que la situation paraisse provoquer chez elle le moindre étonnement.
C’était cela qui troublait le plus René.
Elle se comportait comme si cette scène était parfaitement normale.
— Prêt ? demanda Caroline.
René allait répondre.
— Oui, répondit Madame Thomas.
Caroline fixa la laisse.
René tourna la tête vers sa Maîtresse.
— Je ne suis quand même pas le chien.
Un silence.
Madame Thomas sourit.
— Je n’ai jamais dit que tu l’étais.
Cette réponse le rassura.
Un peu.
— Alors pourquoi tout ça ?
Elle s’approcha.
— Parce que je veux savoir si ton obéissance existe encore lorsque quelqu’un d’autre la voit.
Voilà.
René possédait enfin une explication cohérente.
Madame Thomas voulait pousser leur relation hors de l’intimité de la maison.
L’exposer davantage.
Peut-être même utiliser René devant d’autres Femmes.
L’idée était déjà suffisamment vertigineuse pour expliquer le rapport de Morel et la présence de Caroline.
Il cessa de chercher plus loin.
***
Caroline s’approcha.
Elle observa d’abord René.
— Il tient facilement cette position ?
Demanda-t-elle.
— Oui.
René tourna légèrement la tête.
Caroline parlait à Madame Thomas.
— Longtemps ?
— Cela dépend de ce que je lui demande.
— Il signale lorsqu’il a un problème ?
— Normalement.
— Bien. C’est important.
René intervint :
— Je peux aussi répondre.
Caroline le regarda.
Puis regarda Madame Thomas.
Celle-ci eut un sourire amusé.
— Je sais.
Ce fut tout.
L’évaluation se poursuivit.
***
Lorsqu’elle eut terminé, Caroline revint à son dossier.
— Rien de particulier.
Madame Thomas sembla satisfaite.
— Donc ?
— Jusqu’ici, tout va bien.
Jusqu’ici.
Encore un mot que René n’aimait pas.
Caroline consulta une note.
— Pour le transport ?
— Tout est prêt.
— La cage ?
— Installée hier.
Madame Thomas regarda René.
— Il l’a montée lui-même.
Caroline sourit.
— Parfait.
René releva la tête.
— Pour le chien.
Silence.
Caroline regarda Madame Thomas.
Madame Thomas regarda Caroline.
Puis sa Maîtresse posa doucement une main sur son dos.
— Oui, René.
Elle semblait presque attendrie.
— Nous savons.
Il fronça les sourcils.
Pourquoi cette réponse lui paraissait-elle soudain étrange ?
***
Caroline poursuivit.
— Le couchage ?
Madame Thomas regarda René.
— Nous en avons longuement discuté.
— Vous aussi ?
— Non. Toi et moi.
La voiture.
René comprit.
— Monsieur préfère une séparation assez stricte des espaces, expliqua Madame Thomas. Chacun sa gamelle. Chacun son panier.
Caroline eut un sourire.
— Je vois.
René rougit.
— Je trouve cela raisonnable.
— Moi aussi, répondit Caroline.
— Et pour la cage ?
Madame Thomas prit un air pensif.
— René estime qu’elle convient parfaitement si elle est suffisamment grande, correctement sécurisée et que son occupant y est habitué progressivement.
— C’est raisonnable également.
René regarda sa Maîtresse.
— Pourquoi est-ce que vous lui racontez tout ça ?
— Parce que tu m’as donné d’excellents conseils.
— Pour votre chien.
Madame Thomas passa doucement un doigt sur la laisse.
— Naturellement.
La réponse aurait dû le rassurer.
Elle ne le rassura pas.
***
Caroline tourna une page.
— Et concernant la stérilisation ?
René vit immédiatement le regard de Madame Thomas venir vers lui.
— Nous avons justement abordé cette question hier.
René sentit revenir la conversation dans la voiture.
— Tu te souviens de ce que tu m’as répondu ?
— Oui.
— Dis-le à Caroline.
Il hésita.
— Que cela dépendait de l’âge, de la santé et du comportement.
— Et ?
— Qu’il fallait demander conseil à la vétérinaire.
Caroline acquiesça.
— C’est une approche raisonnable.
René éprouva un soulagement presque absurde.
Enfin une conversation qui ressemblait réellement à celle qu’on pouvait avoir chez une vétérinaire.
— Et toi ? demanda Caroline à Madame Thomas. Tu as déjà une préférence ?
Madame Thomas ne répondit pas immédiatement.
Elle regarda René.
Longuement.
Puis revint vers Caroline.
— Non.
Une pause.
— Pas pour le moment.
René expira.
Il ne savait même pas pourquoi il avait retenu son souffle.
Caroline nota quelque chose.
— Très bien. Cela peut attendre.
Madame Thomas acquiesça.
Puis ajouta :
— En revanche, je veux conserver un contrôle strict de son activité sexuelle.
Caroline releva les yeux.
— Dans ce cas, il existe des solutions réversibles.
Un nouveau silence.
Madame Thomas regarda René.
— Une cage de chasteté ?
— Par exemple.
René se figea.
Cette fois, quelque chose ne fonctionnait plus.
Il regarda Caroline.
Puis Madame Thomas.
— Attendez…
Aucune des deux Femmes ne répondit.
— On parle toujours du chien ?
Madame Thomas sourit.
— Pourquoi cette question ?
— Parce que…
René chercha ses mots.
Une cage de chasteté.
Le rapport de Morel.
L’examen.
La laisse.
La table.
La cage qu’il avait lui-même installée dans le SUV.
Ses réponses de la veille.
Une place définie.
Une Maîtresse qui décide.
Un occupant progressivement habitué à sa cage.
Toutes ces choses avaient encore une explication.
Individuellement.
Ensemble, elles commençaient à produire quelque chose de beaucoup plus inquiétant.
— Madame…
Elle posa calmement une main sur sa tête.
— Tout va bien.
Exactement les mêmes mots.
Exactement le même ton que dans la voiture avant son rendez-vous avec Morel.
— Fais-moi confiance.
René regarda Caroline.
La vétérinaire avait repris son dossier comme si rien d’étrange ne venait d’être dit.
Elle tourna une page.
— Très bien.
Puis :
— Il nous reste l’identification.
René sentit son estomac se contracter.
Quelques minutes auparavant, cette phrase aurait été parfaitement anodine.
Le chien devait recevoir une puce.
Évidemment.
Maintenant, il n’en était plus aussi certain.
Caroline regarda Madame Thomas.
— On peut continuer ?
Madame Thomas ne répondit pas immédiatement.
Elle regarda René.
Et René découvrit dans ses yeux cette même expression satisfaite qu’il avait observée lorsqu’elle avait lu le rapport de Morel.
La même que lorsqu’elle avait téléphoné à Caroline.
La même que lorsqu’elle avait inspecté la cage dans le coffre.
Pour la première fois, il eut l’impression de voir non pas plusieurs événements étranges, mais une seule opération commencée plusieurs jours auparavant.
— Madame…
Sa voix était moins assurée.
— Oui, René ?
Il hésita.
Puis posa enfin la question.
— L’identification de qui ?
Madame Thomas sourit.
Caroline ne dit rien.
Et ce silence fut infiniment plus inquiétant qu’une réponse.
***
Pour la première fois depuis le début de cette histoire, René envisagea une possibilité qu’il jugea immédiatement absurde.
Il la repoussa.
Puis regarda la table.
La laisse.
Caroline.
Et enfin Madame Thomas.
La possibilité revint.
Cette fois, il ne parvint pas à s’en débarrasser.
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Chapitre V — Le rapport
Le trajet du retour fut encore plus frustrant que l'aller.
René avait attendu que Madame Thomas démarre.
Puis qu'elle quitte le parking.
Puis qu'elle rejoigne la route principale.
Il avait tenu exactement quatre minutes.
— Madame ?
— Hum ?
— Vous allez m'expliquer maintenant ?
Elle gardait les yeux sur la route.
— T'expliquer quoi ?
René tourna la tête vers elle.
— Vous êtes sérieuse ?
Un sourire apparut.
— Parfaitement.
— La Docteure Morel vient de vous annoncer devant moi qu'elle allait rédiger un rapport sur ma capacité à poursuivre une démarche dont j'ignore absolument tout.
— Pas absolument tout.
— Presque tout.
— C'est déjà plus précis.
René soupira.
Madame Thomas sourit davantage.
— Vous trouvez ça amusant.
— Beaucoup.
Elle changea de vitesse.
Le cuir de sa jupe bougea légèrement.
René regarda.
Madame Thomas le surprit immédiatement.
— Et voilà.
— Quoi ?
— Tu essaies depuis cinq minutes de mener un interrogatoire et il suffit que je bouge la jambe pour que tu oublies ta question.
— Je ne l'ai pas oubliée.
— Alors pose-la.
René ouvrit la bouche.
Puis hésita.
Madame Thomas éclata de rire.
— René, tu es désespérant.
— Vous trichez.
— Je t'ai déjà expliqué que je ne plaidais pas pour la partie adverse.
René reconnut la phrase.
Il abandonna.
Pour le moment.
***
Les jours suivants n'apportèrent aucune réponse.
Madame Thomas reprit exactement le même comportement qu'après leur conversation dans le salon.
Elle travaillait.
Téléphonait.
Sortait.
Rendait parfois des décisions concernant René avec son assurance habituelle.
Mais jamais elle ne mentionna Morel.
Jamais elle ne parla du rapport.
Et surtout jamais elle n'expliqua ce qu'était la démarche.
René recommença donc à imaginer.
Morel avait parlé de propriété.
De capacité à décider.
D'abandon de contrôle.
De la différence entre être traité comme une propriété et en devenir réellement une.
Il assembla les morceaux.
Puis les démonta.
Il imagina un contrat.
Cela paraissait logique avec Madame Thomas.
Peut-être voulait-elle officialiser leur relation.
Une sorte d'acte privé ?
Il imagina ensuite quelque chose de beaucoup plus radical.
Il écarta immédiatement l'idée.
Impossible.
Dix minutes plus tard, il y pensait de nouveau.
Madame Thomas l'observait parfois.
— Arrête.
— Quoi ?
— De réfléchir.
— Je ne fais rien.
— Justement. Quand tu ne fais rien avec cet air-là, tu réfléchis beaucoup trop.
Elle avait raison.
Et cela l'agaçait.
***
Le rapport arriva le mardi.
René releva le courrier en fin d'après-midi.
Facture.
Publicité.
Deux lettres pour Madame Thomas.
Puis une grande enveloppe blanche.
Il reconnut immédiatement le nom imprimé dans le coin supérieur gauche.
Docteure Élise Morel.
Son cœur accéléra.
Puis il regarda le destinataire.
Madame Thomas.
Personnel et confidentiel.
Pas René.
Madame Thomas.
Il resta quelques secondes avec l'enveloppe entre les mains.
Il avait passé plus d'une heure à répondre aux questions.
Il était le patient.
Il était le sujet du rapport.
Mais ce rapport ne lui était pas adressé.
René le posa avec le reste du courrier.
À dix-neuf heures douze, Madame Thomas rentra.
Comme toujours, il l'accueillit.
Il lui remit son courrier.
Elle parcourut rapidement les enveloppes.
Lorsqu'elle arriva à celle de Morel, René observa son visage.
Rien.
Pas la moindre réaction.
Elle posa simplement l'enveloppe sur son sac.
— Mon dîner est prêt ?
René resta interdit.
— Oui, Madame.
— Parfait.
Elle lui rendit les autres courriers.
— Range ça.
Puis elle emporta l'enveloppe.
***
Après le dîner, Madame Thomas entra dans son bureau.
René la suivit.
Elle posa l'enveloppe de Morel sur son bureau.
René attendit.
Madame Thomas ouvrit son ordinateur.
Répondit à un courriel.
Puis à un second.
René regardait l'enveloppe.
Elle était là.
À moins d'un mètre.
Madame Thomas travaillait.
Dix minutes.
Vingt minutes.
Trente.
Finalement René céda.
— Madame ?
— Oui ?
Elle ne leva même pas les yeux.
— Vous n'ouvrez pas le rapport ?
— Pas ce soir.
Il crut avoir mal entendu.
— Pas ce soir ?
Elle leva enfin les yeux.
— C'est ce que je viens de dire.
— Mais...
— Mais ?
René regarda l'enveloppe.
Puis Madame Thomas.
— Rien.
— Bien.
Elle reprit son travail.
Quelques secondes plus tard, René remarqua un très léger sourire.
Elle le faisait exprès.
Il en était certain.
***
Le lendemain matin, l'enveloppe était toujours là.
Madame Thomas était partie travailler.
René entra plusieurs fois dans le bureau.
Chaque fois, son regard se posait dessus.
Personnel et confidentiel.
Il aurait suffi de quelques secondes.
Il aurait pu l'ouvrir.
Lire.
Puis la refermer soigneusement.
L'idée lui traversa l'esprit.
Une fois.
Deux fois.
À la troisième, il eut presque honte de lui-même.
Madame Thomas savait parfaitement qu'il ne le ferait pas.
C'était probablement précisément pour cela qu'elle avait laissé l'enveloppe là.
Elle ne testait pas seulement son obéissance.
Elle testait sa capacité à supporter de ne pas savoir.
L'information le concernait.
Elle était physiquement accessible.
Mais elle appartenait à Madame Thomas.
Comme le reste.
René quitta le bureau.
Puis y revint vingt minutes plus tard.
L'enveloppe n'avait évidemment pas bougé.
— Ridicule...
Il ressortit.
***
Ce soir-là, Madame Thomas rentra plus tôt.
Elle monta directement à l'étage.
René entendit la douche.
Puis plus rien.
À vingt heures trente, elle l'appela.
— René. Bureau.
— Oui, Madame.
Il entra.
Et s'arrêta.
Elle avait encore choisi du cuir.
René se demanda immédiatement si cela devenait une coïncidence statistiquement impossible.
Une jupe noire ajustée.
Une chemise sombre.
Et les bottes.
Encore elles.
Madame Thomas était assise derrière son bureau.
L'enveloppe blanche se trouvait devant elle.
— Ferme la porte.
René obéit.
— À genoux.
Il prit place devant le bureau.
Son regard passa de l'enveloppe aux bottes.
Puis des bottes au visage de Madame Thomas.
Elle le remarqua.
— Tu vas réussir à suivre ?
— Je vais essayer.
— Mauvaise réponse.
René corrigea immédiatement :
— Oui, Madame.
Elle sourit.
Puis prit l'enveloppe.
Enfin.
René sentit son ventre se nouer.
Madame Thomas passa tranquillement un doigt sous le rabat.
Elle aurait pu l'ouvrir rapidement.
Elle choisit naturellement de prendre son temps.
René suivait chacun de ses gestes.
Elle sortit plusieurs feuilles.
Les aligna.
Puis commença à lire.
Silence.
René observait son visage.
Première page.
Aucune réaction.
Ses yeux parcouraient les lignes.
Elle tourna la page.
Un sourcil se leva légèrement.
René tenta d'interpréter.
Bon signe ?
Mauvais signe ?
Madame Thomas prit un stylo.
Elle souligna quelque chose.
Écrivit un mot dans la marge.
René essaya de voir.
Impossible.
Elle continua.
Puis un sourire apparut.
Très léger.
René sentit son cœur accélérer.
Elle avait l'air satisfaite.
Pourquoi ?
Il regarda le rapport.
Puis son visage.
Puis ses bottes.
Madame Thomas bougea légèrement une jambe.
Son regard descendit immédiatement.
Lorsqu'il remonta, elle le regardait.
— Je t'ai vu.
— Pardon.
— Tu essaies de lire mon visage ou ma jupe ?
René hésita.
— Les deux.
Elle rit doucement.
— Au moins, c'est honnête.
Elle retourna au rapport.
René tenta de se concentrer.
Une nouvelle annotation.
Une page tournée.
Un sourire.
Puis, à un endroit, elle s'arrêta.
Relut un paragraphe.
Une fois.
Deux fois.
René retint presque son souffle.
Madame Thomas prit son stylo et traça une ligne sous plusieurs mots.
Elle ne commenta rien.
René n'en pouvait plus.
— Madame ?
Elle leva les yeux.
— Oui ?
— Qu'est-ce qu'elle dit ?
Madame Thomas regarda le rapport.
Puis René.
— Beaucoup de choses.
— Sur moi ?
— Principalement.
— Et ?
Elle posa son stylo.
René attendit.
Madame Thomas croisa lentement les jambes.
Le cuir froissa.
Ses yeux descendirent malgré lui.
Elle attendit qu'il regarde de nouveau son visage.
— Et quoi ?
René comprit.
Elle jouait encore.
— Est-ce que son rapport est favorable ?
Madame Thomas sourit.
Cette fois franchement.
— Voilà une meilleure question.
— Et la réponse ?
Elle reprit le document.
— Il correspond assez bien à ce que j'espérais.
René sentit un mélange étrange de soulagement et d'inquiétude.
— Ce que vous espériez pour quoi ?
Madame Thomas ne répondit pas.
Échec.
Encore.
Elle termina la dernière page.
Puis rassembla soigneusement les feuilles.
René pensa qu'elle allait enfin lui expliquer.
Au lieu de cela, elle prit son téléphone.
Chercha un contact.
Et appuya sur l’écran.
René entendit la tonalité.
Une fois.
Deux fois.
Puis une voix féminine répondit.
— Allô ?
L’expression de Madame Thomas changea.
Ce sourire satisfait revint.
— Bonsoir Caroline. C'est moi.
René releva légèrement la tête.
Caroline ?
Le prénom ne lui disait rien.
Madame Thomas connaissait beaucoup de monde. Des avocates, des magistrates, des clientes, des amies.
Cette Caroline pouvait être n'importe qui.
— Oui, je l'ai reçu aujourd'hui.
Un silence.
Madame Thomas posa les doigts sur le rapport de la Docteure Morel.
— Je viens de le terminer.
René comprit immédiatement de quoi elles parlaient.
La femme répondit quelque chose qu'il ne put entendre.
— Oui. C'est très positif.
Madame Thomas regarda René.
Pas longtemps.
Juste assez pour qu'il comprenne qu'il était, une fois encore, l'objet d'une conversation à laquelle il n'avait pas accès.
— J'ai maintenant tout ce qu'il faut pour poursuivre.
Elle ouvrit son agenda.
— Quand peux-tu me recevoir ?
René fronça les sourcils.
Me recevoir ?
Il essaya de construire une hypothèse.
Une consœur ?
Une notaire ?
Quelqu'un chargé de rédiger le contrat qu'il imaginait depuis plusieurs jours ?
Madame Thomas écouta.
— Vendredi me convient.
Elle nota quelque chose.
— Quatorze heures trente. Parfait.
Nouvelle réponse de Caroline.
Cette fois, Madame Thomas eut un petit rire.
— Non. Il ne sait rien.
René releva brusquement les yeux.
Madame Thomas le regardait.
— Absolument rien.
Elle sourit.
— Et je compte bien que cela reste ainsi jusqu'à vendredi.
René ouvrit la bouche.
Le regard de Madame Thomas suffit à la lui faire refermer.
— Très bien. Je te laisse préparer ce qu'il faut.
Un silence.
— Merci, Caroline. À vendredi.
Elle raccrocha.
René resta à genoux.
Une nouvelle Femme venait d'entrer dans cette histoire.
Il ne connaissait que son prénom.
Caroline.
Elle savait manifestement qui il était.
Elle connaissait l'existence du rapport.
Elle savait ce que Madame Thomas préparait.
Et elle devait maintenant, elle aussi, préparer quelque chose.
René regarda le dossier.
Puis l'agenda.
Puis Madame Thomas.
— Qui est Caroline ?
Madame Thomas rangea tranquillement le rapport dans un tiroir.
Elle le ferma à clé.
— Quelqu'un que nous verrons vendredi.
— Pour quoi faire ?
Elle posa la clé sur son bureau.
— Tu poses encore les mauvaises questions.
— Quelle serait la bonne ?
Madame Thomas se leva.
Le cuir de sa jupe accompagna son mouvement.
René leva les yeux vers elle.
Elle s'approcha jusqu'à se tenir devant lui.
— La bonne question serait de savoir si tu me fais suffisamment confiance pour monter dans ma voiture vendredi sans savoir où je t'emmène.
René resta silencieux.
Madame Thomas attendit.
Il connaissait maintenant suffisamment sa Maîtresse pour savoir qu'elle n'attendait pas une explication.
— Oui, Madame.
Elle posa brièvement une main sur sa tête.
— Voilà.
Puis elle passa devant lui.
— C'était la bonne réponse.
René entendit ses bottes s'éloigner.
Il resta seul quelques secondes devant le bureau.
Morel savait.
Madame Thomas savait.
Et maintenant cette mystérieuse Caroline savait également.
Lui seul ignorait encore ce que ces trois Femmes étaient en train de préparer.
Et, pour la première fois, René commença à se demander si son ignorance n'était pas elle aussi une partie parfaitement calculée du plan de Madame Thomas.
Chapitre VI — La cage
Le jeudi matin, on sonna à la porte.
René ouvrit.
Un livreur se tenait devant lui avec un carton volumineux posé sur un diable.
Très volumineux.
— Livraison pour Madame Thomas.
— Je peux signer.
Quelques minutes plus tard, le carton occupait une partie considérable de l'entrée.
René referma la porte et contempla le colis.
Il n'avait aucune intention de fouiller dans les affaires de Madame Thomas.
Mais il n'était pas nécessaire de fouiller.
Le fabricant avait jugé utile d'imprimer une photographie directement sur l'emballage.
Une cage de transport.
Et à côté, pour donner une idée de ses dimensions, un grand chien.
René resta silencieux.
— Non...
Il s'approcha.
L'étiquette confirma ce qu'il voyait.
Cage de transport renforcée — Grand modèle.
Il regarda de nouveau le chien imprimé sur le carton.
Puis l'escalier.
— Vous n'allez quand même pas...
Une nouvelle pièce venait soudain de trouver sa place dans le puzzle.
Caroline.
Le rendez-vous du vendredi.
La cage.
René sourit.
Enfin.
Il avait compris.
Madame Thomas allait adopter un chien.
***
La satisfaction d'avoir résolu l'énigme dura environ trente secondes.
Puis René réfléchit aux conséquences.
Un chien.
Dans la maison.
Des poils.
Des gamelles.
Des odeurs.
Des promenades.
Surtout les promenades.
Madame Thomas avait un emploi du temps chargé. Elle partait tôt certains matins, rentrait tard certains soirs et pouvait passer une journée entière au cabinet.
Qui allait sortir le chien ?
René regarda le carton.
— Moi.
Évidemment.
Il s'imagina un matin de novembre.
Six heures trente.
Pluie glaciale.
Un chien énorme tirant sur une laisse pendant que Madame Thomas dormait tranquillement au chaud.
Il n'aimait déjà pas cet animal.
Ce qui était parfaitement injuste puisqu'il n'existait peut-être même pas encore dans leur maison.
René n'avait jamais eu un rapport particulièrement facile avec les animaux.
Il ne leur voulait aucun mal.
Il préférait simplement qu'ils vivent leur vie à une distance raisonnable de la sienne.
Et certainement pas dans son salon.
Il regarda encore la photographie.
Le chien semblait presque sourire.
— Toi, je ne t'aime déjà pas.
***
Madame Thomas rentra peu après dix-neuf heures.
René l'attendait.
Elle entra, lui tendit son sac puis remarqua immédiatement le carton.
— Parfait.
Ce simple mot confirma presque toutes les conclusions de René.
— C'est arrivé ce matin.
— Très bien.
Elle retira son manteau.
René attendit.
Madame Thomas ne dit rien de plus.
— Madame ?
— Oui ?
— C'est une cage pour chien.
Elle regarda le carton.
Puis René.
— Excellente observation.
— Pour un grand chien.
— Tu es décidément très en forme aujourd'hui.
René fronça les sourcils.
— Vous avez quelque chose à me dire ?
Madame Thomas réfléchit ostensiblement.
— Oui.
René attendit.
— Monte-la.
— La cage ?
— Non, René. Le carton.
Elle lui adressa un sourire.
— Évidemment, la cage.
— Où ?
— Dans le coffre de la voiture.
Puis elle monta à l'étage.
René regarda le carton.
La voiture.
Le rendez-vous du lendemain.
Tout concordait.
***
Madame Thomas avait récemment remplacé sa berline par un SUV.
René avait trouvé le choix étonnant.
Elle lui avait expliqué qu'elle voulait davantage de place et un véhicule plus polyvalent.
À présent, tout devenait évident.
— Le chien...
Il ouvrit le coffre.
L'espace était considérable.
Il déballa la cage.
Elle était encore plus imposante hors de son carton.
Structure rigide.
Porte renforcée.
Points d'ancrage.
René consulta la notice.
Il assembla les différents éléments, rabattit une partie de la banquette arrière puis installa l'ensemble dans le coffre.
La cage occupait une place impressionnante.
Il tira dessus.
Elle bougea légèrement.
Pas satisfaisant.
René recommença les fixations.
Cette fois, elle ne bougea pratiquement plus.
Il recula de quelques pas.
Madame Thomas avait manifestement l'intention d'adopter quelque chose de conséquent.
Très conséquent.
Il imagina un berger allemand.
Ou pire.
Un énorme molosse.
René soupira.
— Magnifique.
***
Madame Thomas descendit une vingtaine de minutes plus tard.
Elle avait changé de tenue.
Pas de cuir cette fois.
René en fut presque reconnaissant : il avait besoin de toutes ses capacités intellectuelles pour négocier la future répartition des promenades.
— C'est terminé ?
— Oui, Madame.
— Montre-moi.
Ils sortirent.
Madame Thomas ouvrit le coffre.
Elle ne regarda pas simplement la cage.
Elle l'inspecta.
Sérieusement.
Elle vérifia la porte.
Le verrou.
Puis les fixations.
Elle saisit la structure à deux mains et la secoua vigoureusement.
La cage ne bougea presque pas.
— Tu as utilisé tous les points d'ancrage ?
— Oui.
— Ceux du fond aussi ?
— Oui, Madame.
Elle se pencha pour vérifier elle-même.
René l'observait.
— Vous avez peur qu'il s'échappe ?
Madame Thomas se redressa.
— Je veux surtout être certaine que ça ne bouge pas pendant le transport.
— Il doit être gros.
Elle regarda René.
Quelque chose passa dans ses yeux.
— Pourquoi dis-tu ça ?
Il désigna la cage.
— Regardez la taille.
Madame Thomas contempla l'installation.
— C'est vrai.
Puis elle regarda René de la tête aux pieds.
Très lentement.
— C'est un grand modèle.
René ne remarqua pas immédiatement la manière dont elle venait de le mesurer du regard.
— Quelle race ?
— Quelle race de quoi ?
— Du chien.
Madame Thomas resta silencieuse une seconde.
Puis son visage s'éclaira d'un sourire.
René connaissait ce sourire.
Il aurait dû se méfier.
— Ah.
— Quoi ?
— Rien.
Elle regarda de nouveau la cage.
— Tu penses que je vais prendre un chien ?
René désigna l'évidence devant eux.
— Une cage pour chien arrive la veille d'un rendez-vous mystérieux avec une certaine Caroline. Vous me demandez de l'installer dans votre nouvelle voiture. Je suppose donc que Caroline travaille dans un refuge ou quelque chose comme ça.
Madame Thomas croisa les bras.
— C'est une théorie.
— J'ai raison ?
— Je n'ai pas dit cela.
— Vous n'avez pas dit que j'avais tort non plus.
— Exact.
René soupira.
— Quelle taille ?
— Pardon ?
— Le chien.
Madame Thomas réfléchit.
— Assez grand.
René ferma les yeux.
— Évidemment.
— Cela te pose un problème ?
Il hésita.
— Je ne suis pas très à l'aise avec les chiens.
— Je sais.
Cette réponse le surprit.
— Vous savez ?
— René, je sais beaucoup de choses sur toi.
Elle passa un doigt sur la porte de la cage.
— Tu t'habitueras.
Voilà.
La condamnation venait de tomber.
— Et qui va le promener ?
Madame Thomas se tourna vers lui.
— Tu anticipes déjà tes nouvelles responsabilités ?
— Je vous connais.
— C'est une qualité appréciable chez un esclave.
— Madame...
— Matin et soir, j'imagine.
René la regarda avec consternation.
Elle poursuivit, parfaitement sérieuse :
— Et lorsqu'il pleuvra.
— Évidemment.
— Lorsqu'il neigera aussi.
— Merci.
— Il faudra peut-être même ramasser derrière lui.
René grimaça.
Madame Thomas ne tint plus.
Elle éclata de rire.
— Je suis ravie de voir avec quel enthousiasme tu accueilles cette éventuelle évolution de notre foyer.
— Vous pourriez au moins choisir un petit chien.
Elle regarda la cage.
— Maintenant que tu l'as montée, ce serait dommage.
— Madame...
Elle referma le coffre.
— Nous verrons demain.
Puis elle retourna vers la maison.
René la suivit.
— Donc nous allons vraiment chercher un chien demain ?
— Je n'ai jamais dit ça.
— Mais vous venez de parler des promenades !
— C'est toi qui as commencé à parler de promenades.
— Et vous avez parlé de ramasser derrière lui.
Madame Thomas ouvrit la porte.
— J'explorais ton hypothèse.
— Vous vous moquez de moi.
Elle entra.
— Un peu.
René resta quelques secondes dehors.
Il regarda le SUV.
Puis Madame Thomas.
— Il y a un chien ou pas ?
Elle se retourna.
— Bonne nuit, René.
Et disparut dans la maison.
***
Le vendredi matin, la cage était toujours dans le coffre.
René passa devant la voiture plusieurs fois.
Chaque fois, il la regardait.
À midi, il avait pratiquement accepté son destin.
Il allait vivre avec un chien.
Un grand chien.
Il allait probablement devoir le nourrir, le sortir, nettoyer derrière lui et faire semblant d'apprécier l'expérience parce que Madame Thomas aurait décidé qu'elle voulait un animal.
Au fond, pensa-t-il, cela correspondait assez bien à ce qu'il avait expliqué à la Docteure Morel.
Si Madame Thomas décidait que quelque chose vous concernant ne relève plus de votre décision, comment le vivriez-vous ?
Il aurait dû se méfier de cette question.
À treize heures trente, Madame Thomas descendit.
René prit son sac.
— Prêt ?
— Oui, Madame.
Ils sortirent.
Avant de monter en voiture, René ouvrit le coffre une dernière fois.
Il vérifia machinalement la cage.
Madame Thomas l'observait.
— Tout va bien ?
— Oui.
Il testa la porte.
— Elle est parfaitement fixée.
— Excellent.
René referma le coffre.
— J'espère simplement qu'il n'est pas agressif.
Madame Thomas resta silencieuse.
Puis elle s'approcha de lui.
Elle réajusta légèrement son col.
Exactement comme avant leur rendez-vous chez Morel.
— Ne t'inquiète pas.
René la regarda.
Elle souriait.
— Je suis certaine qu'il est très bien dressé.
Elle monta dans la voiture.
René resta immobile une seconde.
Quelque chose dans cette phrase lui avait paru étrange.
Mais il ne parvenait pas à déterminer quoi.
Il finit par monter à son tour.
Derrière lui, dans le coffre du SUV, la cage attendait son premier occupant.
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Chapitre III — Le rendez-vous
Les jours suivants furent interminables.
Madame Thomas n'avait plus reparlé de leur conversation.
Pas une fois.
C'était probablement ce qui perturbait le plus René.
Elle avait terminé son plaidoyer par cette phrase :
Je vais t'expliquer ce que j'ai décidé de te proposer.
Puis elle ne lui avait rien expliqué.
Le lendemain matin, elle avait repris sa vie comme si cette conversation n'avait jamais eu lieu.
Cabinet.
Réunions.
Téléphone.
Dossiers.
René avait préparé son café, entretenu la maison, exécuté ses tâches habituelles et attendu.
Rien.
Le soir suivant, même chose.
Il avait fini par se demander si Madame Thomas ne testait pas simplement sa patience.
Ou pire : si elle avait changé d'avis.
Cette possibilité l'obsédait.
Elle avait parlé d'aller beaucoup plus loin que le collier. Beaucoup plus loin que le mot esclave.
Mais où pouvait-on aller après cela ?
René avait envisagé toutes sortes de scénarios.
Un contrat ?
Un nouveau collier ?
Une cérémonie ?
Peut-être voulait-elle modifier radicalement les règles de leur relation.
Il imagina des choses beaucoup plus extrêmes.
Puis les trouva absurdes.
Puis recommença à les imaginer.
Madame Thomas, elle, ne disait toujours rien.
Elle observait parfois René avec un léger sourire qui lui donnait l'impression désagréable qu'elle savait exactement ce qui se déroulait dans sa tête.
Le troisième soir, il finit par céder.
— Madame ?
Elle ne quitta pas son dossier des yeux.
— Oui ?
— Concernant l'autre soir...
— Quoi, l'autre soir ?
Il hésita.
Elle savait parfaitement.
— Vous m'avez dit que vous aviez trouvé une manière d'aller beaucoup plus loin.
Madame Thomas tourna une page.
— C'est exact.
René attendit.
Rien.
— Puis-je savoir laquelle ?
Elle releva enfin les yeux.
— Non.
Un seul mot.
Puis elle retourna à son dossier.
René resta devant elle quelques secondes.
— Autre chose ?
— Non, Madame.
— Alors cesse d'essayer de deviner.
Il baissa les yeux.
— Oui, Madame.
— Tu te fais des films.
René la regarda, surpris.
Madame Thomas sourit.
— Et aucun n'est juste.
Il ne sut jamais si elle disait vrai.
***
Le vendredi matin, elle lui donna enfin une instruction.
— Sois prêt à treize heures trente.
René releva immédiatement les yeux.
— Pour quoi faire ?
Madame Thomas continua à consulter son téléphone.
— Sortir.
— Où allons-nous ?
— Dehors.
René soupira.
Elle leva les yeux.
— Un problème ?
— Non, Madame.
— Parfait.
Elle rangea son téléphone.
— Treize heures trente.
Puis elle partit travailler.
René passa la matinée à recommencer exactement ce qu'elle lui avait interdit de faire.
Imaginer.
***
À treize heures vingt-huit, il l'attendait dans l'entrée.
Madame Thomas descendit deux minutes plus tard.
Et immédiatement, René comprit qu'il allait avoir beaucoup de mal à obtenir des réponses.
Elle avait encore choisi du cuir.
Pas la robe de l'autre soir.
Cette fois, elle portait une longue jupe noire en cuir, une blouse claire parfaitement coupée et des bottes à talons.
René resta silencieux.
Cette tenue réveillait quelque chose de beaucoup plus ancien en lui.
Un tribunal.
Des couloirs impersonnels.
Des dossiers de divorce.
Et Madame Thomas avançant vers lui dans une longue jupe de cuir alors qu'elle était encore la Femme qu'il était censé détester.
Elle remarqua son regard.
— Quoi ?
— Rien, Madame.
— Alors prends mon sac.
Il obéit.
Elle passa devant lui et ouvrit la porte.
— Nous partons.
***
Madame Thomas conduisait elle-même.
Ce détail aussi intriguait René.
Habituellement, lorsqu'ils se déplaçaient ensemble et que les circonstances le permettaient, elle lui laissait volontiers conduire.
Pas aujourd'hui.
René était assis à côté d'elle.
Il regardait alternativement la route et ses mains sur le volant.
Puis beaucoup trop souvent sa jupe.
Madame Thomas le surprit.
— René.
— Madame ?
— Mes yeux sont plus haut.
— Pardon.
Elle sourit.
Quelques kilomètres passèrent.
— Où allons-nous ?
— Quelque part.
— J'avais compris.
— Alors pourquoi poser la question ?
René soupira.
— Parce que vous ne me dites rien depuis plusieurs jours.
— Et tu es toujours vivant.
— Pour le moment.
Elle eut un petit rire.
— Tu dramatises.
— Vous m'annoncez que vous allez bouleverser ma vie, puis vous refusez de m'expliquer comment.
— Je n'ai jamais dit que j'allais bouleverser ta vie.
René se tourna vers elle.
— Vous avez dit que vous vouliez aller beaucoup plus loin que le mot esclave.
— C'est différent.
— Pas vraiment rassurant.
Madame Thomas changea de vitesse.
La jupe de cuir bougea légèrement.
Le regard de René descendit.
— Tu vois ?
— Quoi ?
— Je pourrais probablement t'annoncer que je vais te vendre à une mine de sel et tu continuerais à regarder ma jupe.
René sourit malgré lui.
— C'est précisément pour cela que vous l'avez mise.
Madame Thomas tourna brièvement la tête vers lui.
— Tu deviens perspicace.
— Donc j'ai raison.
— Je n'ai pas dit cela.
Elle reporta son attention sur la route.
Échec.
Encore.
René essaya une autre approche.
— Est-ce que je dois m'inquiéter ?
— Non.
La réponse était arrivée immédiatement.
Il se détendit légèrement.
— C'est simplement un rendez-vous.
— Quel genre de rendez-vous ?
— Un rendez-vous qui est bon pour toi.
Cette formulation ne le rassura absolument pas.
— Vous savez que c'est exactement ce qu'on dit à un enfant avant de l'emmener chez le dentiste ?
Madame Thomas éclata de rire.
— Quelle imagination.
— Donc ce n'est pas le dentiste ?
— Non.
— Un médecin ?
Elle ne répondit pas.
René la regarda.
— Madame ?
Elle posa brièvement une main sur son genou.
Le geste était inhabituellement doux.
— René.
— Oui ?
— Fais-moi confiance.
Il se tut.
Elle laissa sa main quelques secondes.
— Je m'occupe de toi.
Puis elle la retira et reprit le volant à deux mains.
Quelque chose dans cette phrase apaisa René.
Ou aurait dû l'apaiser.
Pourtant, après quelques secondes, une pensée beaucoup moins rassurante lui traversa l'esprit.
Madame Thomas avait soigneusement évité de répondre à sa question.
***
Il ne reconnut pas immédiatement le quartier.
Puis la voiture tourna dans une rue qu'il avait empruntée des dizaines de fois autrefois.
René regarda dehors.
Un bâtiment apparut au bout de la rue.
Son sourire disparut.
Non.
Il regarda Madame Thomas.
Elle conduisait tranquillement.
— Madame...
Aucune réponse.
Il regarda de nouveau le bâtiment.
Il le connaissait.
Beaucoup trop bien.
Madame Thomas entra dans le parking souterrain et prit un ticket.
— Qu'est-ce qu'on fait ici ?
— Nous avons un rendez-vous.
— Avec qui ?
Elle gara la voiture.
Coupa le moteur.
Puis se tourna vers lui.
— Tu vas le découvrir dans quelques minutes.
René ne bougea pas.
— Sortez.
Le vouvoiement involontaire la fit sourire.
— Voilà que je redeviens vous. C'est intéressant.
— Madame Thomas...
— René.
Son ton changea.
Il connaissait ce ton-là.
— Descends.
Il obéit.
***
Dans l'ascenseur, il essaya encore.
— Je suis déjà venu ici.
— Je sais.
Cette fois, René tourna brusquement la tête vers elle.
— Vous savez ?
Les portes s'ouvrirent.
Madame Thomas sortit.
— Viens.
René la suivit.
À mesure qu'ils avançaient dans le couloir, les souvenirs revenaient.
Les mêmes murs.
Le même silence.
Même cette odeur particulière qu'il n'avait jamais réussi à identifier.
Madame Thomas s'arrêta devant une porte.
René n'avait plus besoin de lire la plaque.
Il connaissait déjà le nom qui y figurait.
Docteure Élise Morel
Psychiatrie — Psychothérapie
René resta immobile.
Pendant quelques secondes, plusieurs années de sa vie semblèrent se télescoper.
Son divorce.
Ses nuits sans sommeil.
Les médicaments.
Cette Femme devant laquelle il avait essayé de comprendre pourquoi l'avocate de son ex-épouse occupait autant ses pensées.
Puis Madame Thomas.
Sa Maîtresse.
Aujourd'hui debout à côté de lui, dans cette même longue silhouette de cuir qui avait autrefois alimenté tant de séances dans ce cabinet.
René se tourna lentement vers elle.
— Pourquoi ?
Madame Thomas ne répondit pas.
Elle sonna.
La porte s'ouvrit quelques secondes plus tard.
La Docteure Morel apparut.
Elle regarda René.
Puis Madame Thomas.
Et sourit.
— Bonjour Madame Thomas.
René sentit immédiatement quelque chose se nouer dans son ventre.
Pas « Bonjour, enchantée ».
Pas « Vous êtes Madame Thomas ? »
Bonjour Madame Thomas.
Elles se connaissaient.
Madame Thomas lui rendit son sourire.
— Bonjour Élise.
Élise.
René regarda l'une.
Puis l'autre.
Madame Thomas posa doucement une main dans son dos et le poussa vers l'intérieur.
— Entre, René.
Il franchit le seuil.
Derrière lui, Madame Thomas ajouta simplement :
— La Docteure Morel et moi avons beaucoup de choses à apprendre sur toi.
La porte se referma.
Chapitre IV — L’évaluation
La porte se referma derrière eux.
La Docteure Morel regarda René quelques secondes.
Puis Madame Thomas.
— Je pense que nous pouvons commencer.
René attendit.
Madame Thomas posa son sac sur une chaise.
— Très bien.
Elle se tourna vers René.
— Tu restes avec la Docteure Morel.
— Et vous ?
— Je vais prendre un café.
Il fronça les sourcils.
— Vous ne restez pas ?
— Non.
— Pourquoi ?
Madame Thomas eut ce léger sourire qu'il commençait à détester autant qu'à aimer.
— Parce qu'elle veut te parler.
Morel intervint :
— Seule.
René regarda alternativement les deux Femmes.
— Vous avez déjà discuté de moi.
Ce n'était pas une question.
Madame Thomas reprit son sac.
— Évidemment.
— De quoi ?
Elle s'approcha de lui.
Pendant une seconde, René crut qu'elle allait enfin lui répondre.
Elle réajusta simplement son col.
— Sois parfaitement honnête avec elle.
Puis elle regarda Morel.
— À tout à l'heure, Élise.
— À tout à l'heure.
Madame Thomas sortit.
La porte se referma.
René resta debout.
Morel l'observait.
— Asseyez-vous.
Il s'assit.
— Vous pouvez respirer aussi.
René eut un petit rire nerveux.
— J'aimerais surtout comprendre ce que je fais ici.
— Je m'en doute.
— Madame Thomas refuse de me le dire.
— Cela ne m'étonne pas.
René la regarda attentivement.
— Vous savez pourquoi je suis ici.
— Oui.
— Et vous n'allez pas me le dire.
— Non.
Il soupira.
Morel sourit.
— Voilà. Nous avons déjà établi deux choses.
— Lesquelles ?
— Je sais pourquoi vous êtes ici et vous voulez le savoir.
Elle prit son carnet.
— Nous pouvons commencer.
***
Il y avait quelque chose de profondément étrange à retrouver ce fauteuil.
Des années auparavant, René s'y était assis après son divorce.
Il dormait mal. Mangeait peu. Ressassait continuellement les mêmes événements.
La Docteure Morel l'avait accompagné pendant cette période et lui avait prescrit un traitement.
Mais leurs séances avaient progressivement abordé un sujet beaucoup plus inattendu.
Madame Thomas.
À l'époque, René la détestait.
Du moins était-ce ce qu'il répétait.
Morel avait été la première à remarquer que lorsqu'il parlait de son ex-femme, il racontait son divorce.
Lorsqu'il parlait de son avocate, il décrivait sa voix.
Sa manière de marcher.
Son assurance.
Ses vêtements.
Et beaucoup trop souvent ses chaussures.
Morel posa son carnet sur ses genoux.
— Vous souvenez-vous de notre première conversation à propos de Madame Thomas ?
— Malheureusement.
— Pourquoi malheureusement ?
— Parce que vous aviez raison.
— À propos de quoi ?
René hésita.
— Je ne la détestais pas autant que je voulais le croire.
— Ce n'est pas exactement ce que je vous avais dit.
— Non.
— Qu'avais-je dit ?
René sourit.
— Que personne ne consacre autant d'énergie à décrire les jambes d'une Femme qu'il prétend détester.
Morel sourit à son tour.
— Je manque parfois de délicatesse.
— Parfois ?
— René.
Le ton lui rappela quelque chose.
Il se redressa.
— Vous étiez fasciné par elle.
— Oui.
— Vous l'êtes toujours ?
Cette fois, aucune hésitation.
— Oui.
— Davantage ?
— Beaucoup davantage.
Morel nota quelque chose.
René regarda le carnet.
— Qu'écrivez-vous ?
— Quelque chose qui ne vous regarde pas encore.
Il leva les sourcils.
— Vous avez changé.
— Vous aussi.
Elle tourna une page.
— Parlez-moi de votre relation avec Madame Thomas.
***
René commença prudemment.
Puis Morel posa des questions.
Depuis quand était-il son esclave ?
Qui avait proposé cette évolution ?
Qu'avait-il ressenti la première fois qu'elle lui avait donné un ordre ?
Que signifiait son collier ?
Pouvait-il désobéir ?
L'avait-il déjà fait ?
Pourquoi obéissait-il lorsqu'aucune conséquence immédiate ne l'y obligeait ?
René répondait.
Certaines questions lui semblaient parfaitement normales.
D'autres beaucoup moins.
— Si Madame Thomas vous demandait de rester pendant deux heures dans une pièce vide, sans justification, que feriez-vous ?
— Je resterais.
— Pourquoi ?
— Parce qu'elle me l'aurait demandé.
— Même si elle n'était pas là ?
— Oui.
Morel nota quelque chose.
— Si elle décidait de votre tenue ?
— Elle le fait déjà parfois.
— Si elle choisissait votre nourriture ?
— Cela dépend.
Morel releva les yeux.
— De quoi ?
René réfléchit.
— De la raison.
— Donc vous avez besoin de comprendre ses décisions pour les accepter ?
— Non...
Il s'arrêta.
Morel attendit.
— Pas nécessairement.
Elle nota encore.
René commençait à éprouver une sensation familière.
— Vous faites comme elle.
— Comme qui ?
— Madame Thomas.
— Je suis psychiatre, René. Les questions font partie de mon métier.
— Elle est avocate. Elle dit exactement la même chose.
Morel eut un sourire.
— Peut-être avez-vous simplement un problème avec les Femmes qui posent de bonnes questions.
***
Elle changea brusquement de sujet.
— Qu'est-ce qu'une propriété ?
René la regarda.
— Pardon ?
— Vous avez entendu.
Il se méfia immédiatement.
— Quelque chose qui appartient à quelqu'un.
— C'est une définition circulaire.
— Un Bien dont quelqu'un peut disposer.
Morel ne réagit pas.
— Madame Thomas vous considère-t-elle comme sa propriété ?
— Oui.
— Et vous ?
— Aussi.
— Êtes-vous heureux de cela ?
— Oui.
— Pourquoi ?
René chercha ses mots.
— Parce que...
Il s'arrêta.
Morel attendit.
— Parce que cela correspond à quelque chose de profond chez moi.
— Quoi ?
— Le besoin de lui appartenir.
— Pourquoi elle ?
Cette question-là le désarma davantage.
Il réfléchit longtemps.
— Parce que je lui fais confiance.
Morel ne nota rien cette fois.
— Continuez.
— Parce qu'elle est plus forte que moi sur certaines choses. Parce qu'elle sait ce qu'elle veut. Parce qu'elle ne joue pas à être dominante.
Il sourit légèrement.
— Et parce qu'elle sait exactement comment me faire perdre mes moyens.
— Le cuir ?
René soupira.
— Vous vous souvenez de ça aussi ?
— Je suis psychiatre. Nous avons une mémoire particulièrement efficace pour les choses que nos patients préféreraient oublier.
Puis elle redevint sérieuse.
— Si vous retiriez le cuir, les bottes, le collier, les rituels et toute dimension érotique, voudriez-vous toujours lui appartenir ?
René ne répondit pas immédiatement.
Pour la première fois depuis le début de la séance, Morel ne chercha pas à remplir le silence.
Une minute passa peut-être.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que ce n'est plus seulement sexuel.
Morel prit son stylo.
— Voilà une réponse intéressante.
***
Les questions devinrent progressivement plus étranges.
— Si Madame Thomas décidait que quelque chose vous concernant ne relève plus de votre décision, comment le vivriez-vous ?
— Cela dépendrait de quoi.
— Mauvaise réponse.
René fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne vous demande pas d'évaluer sa décision. Je vous demande comment vous vivez l'idée de ne plus être celui qui décide.
Il resta silencieux.
— Cela me ferait probablement peur.
Morel acquiesça.
— Bien.
Cette réaction le surprit.
— Bien ?
— J'aurais été davantage préoccupée si vous m'aviez répondu que cela ne vous faisait absolument rien.
Elle écrivit quelques mots.
— La peur n'invalide pas nécessairement un désir. Elle indique parfois simplement que nous avons compris ses conséquences.
René la regarda.
Cette phrase lui rappela étrangement Madame Thomas.
— Elle vous a parlé de notre conversation.
Morel ne répondit pas.
— Docteure ?
— Question suivante.
René sourit.
— Donc oui.
— Vous pouvez interpréter mon silence comme vous le souhaitez.
— Elle vous a vraiment bien choisie.
Cette fois, Morel rit.
— Vous n'avez encore aucune idée de ce que Madame Thomas a choisi.
Le sourire de René disparut.
Morel baissa les yeux sur son carnet.
— Continuons.
***
Une heure plus tard, René était épuisé.
Morel avait exploré son divorce, son rapport au contrôle, sa sexualité, sa relation à Madame Thomas, son besoin d'appartenance, sa capacité à distinguer fantasme et réalité.
Mais surtout, elle revenait continuellement sur une distinction qui finissait par l'obséder.
Être traité comme une propriété.
Et être une propriété.
Chaque fois qu'il croyait comprendre pourquoi elle posait ces questions, elle changeait de direction.
Finalement, elle ferma son carnet.
— Très bien.
René regarda l'heure.
— C'est terminé ?
— Pour aujourd'hui.
— Et ?
— Et quoi ?
— Votre conclusion.
— Je ne vous dois pas encore de conclusion.
Le encore ne lui échappa pas.
Morel se leva.
— Attendez ici.
Elle ouvrit la porte.
Quelques secondes plus tard, René entendit des voix dans le couloir.
Puis Madame Thomas entra.
Elle avait toujours sa jupe de cuir.
Elle s'assit tranquillement dans le fauteuil voisin.
René éprouva immédiatement la sensation désagréable de redevenir le sujet de la conversation plutôt que l'un de ses participants.
Morel reprit place.
— Globalement, c'est très positif.
René tourna la tête vers elle.
Positif ?
Madame Thomas, elle, ne manifesta aucune surprise.
— Tu confirmes donc ton impression initiale ?
— Très largement.
René regarda l'une puis l'autre.
Impression initiale ?
Morel poursuivit.
— Son désir d'appartenance est ancien. Il ne semble pas être une simple extension circonstancielle de l'excitation sexuelle. La dimension érotique est évidemment importante...
Elle jeta un regard amusé vers la jupe de Madame Thomas.
— ...particulièrement dans certains domaines.
Madame Thomas sourit.
René rougit.
— Mais elle n'explique pas tout.
Morel redevint sérieuse.
— Il existe une cohérence entre son discours actuel, ce que j'avais observé autrefois et l'évolution de votre relation.
Madame Thomas croisa les jambes.
— Et sa compréhension des conséquences ?
— Incomplète.
René voulut intervenir.
Morel leva légèrement la main.
— Ce n'est pas une critique, René. Vous ne pouvez pas comprendre des conséquences que l'on ne vous a pas encore exposées.
Il se tourna immédiatement vers Madame Thomas.
Elle resta impassible.
Morel poursuivit :
— En revanche, il distingue correctement désir, fantasme et réalité. Il est capable d'identifier la peur sans nécessairement la confondre avec un refus. Et surtout...
Elle consulta une note.
— Lorsque j'ai retiré mentalement les éléments érotiques de la relation, son désir d'appartenance est resté présent.
Madame Thomas regarda René.
Longuement.
— C'est important.
— Très.
Il n'aimait pas du tout la manière dont elles venaient de prononcer ces deux mots.
— Important pour quoi ?
Aucune des deux ne répondit.
René eut un rire incrédule.
— Vous êtes sérieuses ?
Madame Thomas posa une main sur son genou.
— Tout va très bien.
C'était exactement ce qu'elle lui avait dit dans la voiture.
Morel se leva.
— Je rédigerai mon rapport ce week-end.
René la regarda.
— Quel rapport ?
Morel se tourna vers Madame Thomas.
— Tu l'auras probablement mardi.
— Parfait.
— Je préciserai les points qui nécessitent encore une vérification, mais je ne vois actuellement aucun élément psychologique qui justifierait d'interrompre la démarche.
René se figea.
La démarche.
Voilà encore un nouveau mot.
Madame Thomas se leva.
— Merci, Élise.
— Avec plaisir. Et je suis curieuse de voir où tout cela va vous mener.
Cette phrase n'était absolument pas rassurante.
Madame Thomas récupéra son sac.
— Viens, René.
Il resta assis une seconde.
— Madame...
Elle s'arrêta à la porte.
— Oui ?
— Quelle démarche ?
Madame Thomas regarda Morel.
Morel regarda Madame Thomas.
Pendant une fraction de seconde, René eut la certitude que les deux Femmes savouraient exactement le même moment.
Puis Madame Thomas sourit.
— Celle pour laquelle j'avais besoin de savoir si tu étais prêt.
— Et je le suis ?
Cette fois, ce fut Morel qui répondit.
— Beaucoup plus que vous ne le pensez.
Madame Thomas ouvrit la porte.
— Viens.
René se leva et la suivit.
Dans le couloir, il comprit que quelque chose venait encore de changer.
Il ignorait toujours où Madame Thomas le conduisait.
Mais désormais, quelque part derrière cette porte, un rapport était en train d'être rédigé pour l'aider à l'y emmener.
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